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Pourquoi pédagogues et médias ont éradiqué le scepticisme

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La Procession du cheval de Troie par Giambattista Tiepolo.

Vous avez entendu parler de Timeo Danaeos et dona ferentes ? Non ? Rassurez-vous, vous n’avez rien raté. Ce n’est pas le couple de trans néerlando-ibériques qui est certain de remporter le prochain concours Eurovision de la chanson. Ce n’est pas non plus un duo de claquettes. L’air de rien, c’est une phrase. Une formule. Une sentence, carrément. Son tort, c’est qu’elle est en latin, une langue morte jadis parlée par quelques castes réactionnaires du Vieux Continent. Du coup, on est dispensé de l’apprendre. On est même fortement encouragé à l’ignorer.

Nous n’en étions pas encore conscients dans notre enfance, mais les écoliers d’aujourd’hui, et surtout leurs pédagogues, le savent : il n’est pas utile de connaître le latin ni son alter ego pédérastique, le grec ancien. C’est superfétatoire, limite nocif. Pourquoi les jeunes gens se chargeraient-ils d’un fardeau plus lourd encore que leurs rucksacks remplis de tablettes, d’écouteurs, de chargeurs et de manuels scolaires obsolètes depuis le jour de leur parution ? Le grec moderne, passe encore : il permet de commander le gyros aux indigènes ruinés du Sud-Est européen. Mais essayez, pour voir, de commander le même gyros en grec ancien !

A quoi bon s’encombrer ?

Où caser un tel bric-à-brac ? Apprendre le grec et le latin au XXIe siècle, c’est comme reconstruire les relais de poste quand on a des autoroutes. Remonter un atelier de dentellière. Ressortir le Rolleiflex de grand-papa pour diffuser les photos de la teuf sur Instagram. Vous imaginez le sparadrap ? Des langues qui charrient deux mille ans de lois, de poèmes, de mémoires, de sagesses, de préceptes de gouvernement et de maximes de vie ? Autant s’embarquer sur le train fantôme ! C’est un défilé d’ombres dans une odeur de tissus moisis !

Parmi ces ombres désaffectées croupit entre autres le sinistre prêtre troyen Laocoon, l’auteur du fameux Timeo Danaeos et dona ferentes cité dans l’Enéide. Un ronchon sectaire qui avait osé dire « Je redoute les Grecs, même porteurs de cadeaux ». Quel racisme ! Quelle intolérance ! Vous imaginez quelqu’un dire aujourd’hui : « Je me méfie des Albanais kosovars, même quand ils jouent bien au foot » ? Ou : « Gare aux immigrés arabes, même quand ils veulent travailler » ? Pire encore : « Je refuse le prêt d’un juif, même à intérêt nul » ? Il serait immédiatement puni. Le monde moderne a des lois pour ça. En Suisse, c’est l’article 261bis : il suffit de le brandir, sans même l’appliquer, pour que tout le monde se taise.

Au temps de la guerre de Troie, ces lois salutaires n’existaient pas encore. Laocoon a donc pu laisser libre cours à sa haine des Grecs en voyant le cheval de bois qu’ils avaient laissé devant les portes de Troie en se retirant. Hargne gratuite, bien entendu, et du reste personne ne l’a écouté. Les Troyens ont fait rentrer le bel objet dans leurs murs et les Grecs en sont sortis dès la nuit tombée pour les massacrer. Comme pour justifier, a posteriori, l’ignoble xénophobie de Laocoon !

Les vertus de l’éducation classique

Cet exemple nous permet de comprendre combien les pédagogues modernes ont eu raison de couper les nouvelles générations de toute influence classique. Dans cette école du scepticisme et de la méfiance, on devenait vieux avant l’heure. On apprenait à tout rejeter a priori, pour n’accepter les innovations qu’au compte-gouttes, à tâtons, comme un chat de gouttière à qui l’on tend du lard.

L’éducation classique est l’antithèse exacte de l’esprit d’ouverture qui marque l’époque actuelle. Malheureusement, il en subsiste beaucoup de traces dans toute la culture commune. « Chat échaudé craint l’eau froide », disent les grands-mères par chez nous. Encore un proverbe qui vante la méfiance et le repli sur soi. Il serait urgent d’éplucher les traditions populaires, ou ce qu’il en reste, pour en extirper la graine de racisme. Pour le moment, il faut encore faire avec. Les crédits alloués aux centres de recherche tautologique et aux facultés de déconstruction sont ridiculement insuffisants pour la besogne. On estime en effet que plus de 99,9 % des idées non filtrées par la science moderne reposent à des degrés divers sur un discours réactionnaire.

Heureusement, les citoyens des pays développés commencent déjà, en moins de deux générations, à ressentir les bienfaits d’une éducation basée non plus sur le passé et le repli, mais sur l’avenir et l’ouverture. Les vieux réflexes de scepticisme sont pratiquement déracinés au sein de la population. Nous le devons en premier lieu au remarquable travail des médias, qui se hâtent de dénoncer comme « complotiste » ou « extrémiste » toute personne prétendant faire usage de ses facultés logiques. Les facultés logiques — reposant, par exemple, sur le principe de non-contradiction, l’analogie ou la mise en rapport des causes et des conséquences — sont un héritage pernicieux et camouflé de l’ère classique. L’élimination de ces mauvaises herbes coriaces demandera encore quelques décennies. Si elles s’accrochent dans les bas-fonds sociaux, on constate déjà leur quasi-disparition au sein des couches les mieux éduquées. Les exemples de l’actualité récente le démontrent brillamment.

Nous n’avons même pas besoin de nous attarder sur le phénomène migratoire en Europe, dont l’acceptation est exactement proportionnée au niveau de revenu et au statut social. Moins l’Européen a de chances d’être concrètement en contact avec ces migrants, et plus il les accepte. En revanche, moins il est instruit, et plus il les soupçonne d’apporter le chaos social, l’appauvrissement et la violence.

L’accueil peu curieux fait aux « Panama papers »

Prenons un exemple plus frais : les « Panama papers ». C’est une révélation inouïe, aussi inattendue et spectaculaire que la découverte d’une planète habitée : les riches trichent ! Ils se moquent des lois et des frontières nationales ! Quel choc ! On est si abasourdi qu’on remarque à peine que les seuls riches vertueux au monde, d’après ces listes, sont les citoyens américains. On ne lit même pas la signature des institutions qui nous ont apporté la nouvelle, et qui sont financées par M. George Soros, l’un des plus redoutables spéculateurs financiers de la planète. Timeo Soros et virtutes ferentem (« Je crains Soros, même drapé de vertus »), aurait dit un journaliste ferré d’éducation classique. Puis il se serait aussitôt demandé où est le cheval de Troie dans l’affaire et ce qu’il cache dans son ventre.

Heureusement, les journalistes d’éducation classique ont été pratiquement exterminés. Les journalistes modernes et ouverts, eux, n’y ont vu aucune malice. Au contraire : ils ont couru avec enthousiasme après le bâton que papa Soros leur a lancé. Et maintenant, ils le lui rapportent et le re-rapportent sans se lasser, en bavant de joie et en frétillant de la queue. Et voici que les bâtons s’entassent au pied du lanceur : ici un chef de gouvernement islandais ; là un ministre espagnol ; là-bas encore une ministre belge. Et d’amener au poteau de la honte des avocats de renom soudain devenus véreux et infréquentables ; et d’applaudir l’adoption précipitée de nouvelles lois de flicage financier…

Mais le plus gros bâton que nos journalistes modernes ont rapporté à leur maître, c’est la nouvelle campagne de dénigrement contre le tsar russe. Il n’est même pas nommé dans l’affaire ? Qu’importe : on le mouillera par amalgame. Par osmose ! « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ! » : le plus fort accuse, mais ne s’embarrasse pas de preuves

Cet article a été originalement publié dans ANTIPRESSE n°20.

Enéide

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Banlieue debout?

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(Photos : Laurent Gayard)

Tandis que les désolants Nuit debout ont décidé de chasser de la place de la République ceux qui ne leur plaisent pas à coups d’insultes et de crachats, d’autres mènent un combat moins médiatisé et plus quotidien pour tenter d’abattre les murs plutôt que de dresser des cordons sanitaires autour de leurs idées. A 17 kilomètres au nord-est de Paris, dans le parc forestier de la Poudrerie de Sevran-Livry, une centaine de personnes se sont réunies dimanche 17 avril à l’occasion de la Fête de la fraternité et d’un hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015. La rencontre ne s’est pas limitée aux hommages et aux formules généreuses mais a permis de partager expériences de lutte, témoignages et projets d’action pour faire tomber le mur du silence qui entoure encore largement en 2016 ce qu’un collectif d’enseignants appelait il y a près de quinze ans « les territoires perdus de la République ». Beaucoup de ceux qui participent ce dimanche à cette grande réunion aux airs de pique-nique printanier se connaissent déjà : représentants associatifs, travailleurs sociaux, habitants et habitantes de communes de la Seine-Saint-Denis, ou quelquefois de plus loin. Nombreux sont aussi ceux et celles qui se rencontrent pour la première fois et mesurent la proximité des luttes partagées à distance depuis des années.

On vient d’un peu partout en effet : Sevran bien sûr, et le quartier des Beaudottes, ou des communes avoisinantes, comme Saint-Denis, Aubervilliers ou La Courneuve, mais aussi de Tours, comme François Norelle ou Yamina Mahboubi, respectivement représentant et présidente de l’association Je suis France, créée après les attentats de janvier 2015 dans le but de lutter contre la radicalisation dans les quartiers, sans bénéficier d’ailleurs du soutien enthousiaste des élus. Aucune subvention, aucune aide n’est perçue par l’association qui ne se sent pas vraiment encouragée : « Ils considèrent que nous les mettons en porte-à-faux puisque nous dénonçons une situation qui est la rançon de la politique menée depuis des années. » L’association met donc en place comme elle le peut rencontres et ateliers à destination des plus jeunes notamment. « Il s’agit de regagner le terrain pris par les islamistes et nous devons les battre en utilisant la stratégie qu’ils emploient, celle de la proximité. » Terrain stratégique dans des zones où l’autorité publique, aux yeux des habitants, n’intervient plus et a laissé le champ libre aux fondamentalistes, aidés quelquefois par la complaisance des élus. Ceux-là ont ainsi trouvé un moyen d’acheter la paix civile ou de tirer un profit électoral en donnant de l’argent à n’importe qui et quelquefois aux plus extrémistes.

La complaisance ancienne des élus locaux

« Les trois quarts des salles de prière en France sont gérées par des associations culturelles de statut loi 1901, à but non lucratif, qui permet d’obtenir des subventions publiques. (…) Nombre de lieux de culte musulman jouent sur les deux registres, partant du fait qu’une mosquée n’est pas qu’un lieu de prière », rappelait L’Express en… 2002. La conséquence principale étant que les collectivités locales peuvent accorder de généreuses subventions à des lieux de prières qui passent pour des lieux culturels plutôt que des lieux de culte grâce à la présence d’une bibliothèque ou d’une médiathèque. Le financement controversé de la grande mosquée de Bordeaux, la polémique autour de celle de Marseille ou le rôle décrié du Conseil français du culte musulman et ses liens troubles avec l’Union des organisations islamiques de France ont été en fait les grands arbres cachant la forêt touffue des subventions locales aux associations religieuses.

En arrière-plan il y a bien sûr la situation sociale des villes où l’extrémisme et la radicalisation prolifèrent le plus. Depuis 2014 et la fondation de la Brigade des mères, Nadia Remadna, sa présidente, habitante de Sevran et travailleuse sociale, ne cesse de dénoncer cette situation. En point de mire, la complaisance des élus locaux et des pouvoirs publics qui ont délaissé les quartiers jusqu’à la conclusion tragique des attentats de Paris et de Bruxelles, au point que les grands médias se demandent aujourd’hui s’ils ne sont pas susceptibles de produire des Molenbeek à la française. « La ville de Sevran est pour la Brigades des mères un lieu symbolique. C’est ici, en 2014, que, face à la montée de l’intégrisme et au sentiment d’abandon, nous avons voulu réagir. » Mégaphone en main, juchée sur une chaise face à la petite buvette du parc, Nadia Remadna en impose à l’assemblée. Beaucoup lui sont reconnaissants d’avoir fait parler de leur combat au-delà des murs de la banlieue. Le contexte y est pour quelque chose, bien sûr, mais la personnalité de celle qui avait pris d’assaut il y a quelques semaines la place de la République avec ses « brigadières »  – avant que les Nuit debout ne s’y installent – n’est pas faite pour desservir sa cause. « En 5 minutes chez Taddéi, elle a réussi à déconcerter quelqu’un comme Houria Bouteldja (la porte-parole du Parti des indigènes de la République, ndlr) qui avait semble-t-il oublié que les militantes de terrain savent de quoi elles parlent », assène Soad Baba-Aissa, représentante de l’association Femmes solidaires. Avec un certain amusement, Ahmed Meguini, président du réseau LaïcART, évoque aussi « l’effet de sidération » provoqué par Nadia Remadna qui recadrait sévèrement il y a quelques mois Laurent Joffrin ou Thomas Guénolé sur la question des « imams républicains » au cours du premier colloque du Comité Orwell organisé à Paris.

Les intervenants se succèdent au mégaphone qui sert de micro. Autour des petites tables de jardin sur lesquelles on pique-nique, les langues se délient. Chacun parle des problèmes de sa ville, de son quartier, de ses actions ou simplement de ce qu’il voit ou subit en tant que riverain, parent ou habitant. Sofia, une Femen volubile, propose de lancer une « Nuit debout des femmes » le week-end suivant à Clichy-sous-Bois. Je lui demande si elle était présente lorsque le salon salafiste de Cergy-Pontoise avait été perturbé par son mouvement : « Oui bien sûr ! C’était un sacré coup ça ! » A côté d’elle, deux représentantes du Mouvement mondial des mères m’expliquent que leur association, fondée en 1947, possède désormais un statut consultatif à l’ONU et elles plaident pour un renouvellement de la pensée féministe : « Le féminisme a regardé la maternité comme un frein pendant des années. A l’inverse, dans d’autres pays, les femmes ne sont considérées que comme mères. Il y a certainement un hiatus à résoudre. »

La France veut-elle vraiment savoir ?

Parmi les invités de ce dimanche à Sevran, la présence de Véronique Roy, la mère de Quentin, jeune homme de 23 ans mort en Syrie en janvier dernier, était également remarquée. Invitée le 14 avril de l’émission Dialogues citoyens en présence de François Hollande, elle regrette l’ambiguïté vis-à-vis du salafisme d’un président se réfugiant dans la tergiversation, ce qui aura été, pourrait-on ajouter, la marque de fabrique de son mandat présidentiel. Véronique Roy est aussi habitante de Sevran, où son fils a peu à peu embrassé la cause de l’islam radical. Face aux intervieweurs, elle martèle encore en ce dimanche, trois jours après son face-à-face avec le chef de l’Etat, que tout cela « aurait pu être évité et peut encore être évité. Aujourd’hui on peut endiguer l’hémorragie », tout en regrettant que le message ne soit pas encore assez bien reçu dans notre pays : « J’ai été contacté par une association libanaise après la mort de Quentin. J’ai eu l’impression d’être plus entendue là-bas qu’en France. »

Ce constat est très largement partagé par celles et ceux qui sont présents ce dimanche au parc de la Poudrerie. Et force est de constater également qu’une absence flagrante crève les yeux ce jour-là : celle des élus locaux. Pas un seul n’a fait le déplacement. Pas de Stéphane Gatignon, maire de Sevran, ni aucun autre politique en vue. Parmi la foule disparate de représentants du monde associatif et de la société civile qui sont venus rappeler aujourd’hui que certaines ou certains « tirent la sonnette d’alarme depuis plus de dix ans », cette absence est peut-être finalement ce qui se voit le plus. Et si l’on met en relation cette très concrète absence du politique avec les grandes déclarations d’intention de la communication gouvernementale et élyséenne en ce qui concerne la résurrection nécessaire de l’esprit citoyen, on ne peut que conclure que l’élu est par nature tout autant que par nécessité « bavard pendant la campagne, avare pendant son mandat… »

L’effet de cette maxime est renforcé par une dérive de la pratique politique sur le plan local qui semble ne plus se soucier que de préserver des micro-baronnies électorales au point de délaisser en grande partie les administrés quand ils ne sont plus vus comme des électeurs, ou de consentir à une alliance avec le diable au prix de quelques voix supplémentaires. « Les gouvernements, écrit Tocqueville, périssent ordinairement par impuissance ou par tyrannie. » Puisque le politique confie ainsi son impuissance, ou son indifférence, à un niveau où sa probité et sa présence sont pourtant les plus requises, la société civile a-t-elle le pouvoir de faire passer au politique le goût de l’inaction avant qu’on ne lui impose un autre pouvoir, celui de la tyrannie ? Tandis qu’on regarde s’envoler quelques dizaines de ballons dans le ciel, la petite foule présente entonne la Marseillaise, en hommage aux victimes des attentats. Comme l’écrivait encore Tocqueville : « La démocratie ne vaut que par la qualité des citoyens. »


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Gérald Darmanin, la soumission tranquille

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Gérald Darmanin, le maire de Tourcoing, le 27 janvier 2015 (Photo : Citizenside/Thierry Thorel)

« L’islam n’est pas le problème, le problème c’est la connerie, le sectarisme. » Quelques jours seulement après les attentats parisiens du 13 novembre 2015, Gérald Darmanin, élu LR multimandats du Nord-Pas-de-Calais, dévoilait sur RTL les racines du malaise entre la France et ses musulmans : tout ça, c’est la faute aux Dupont-la-joie. Clémentine Autain ou Edwy Plenel n’auraient pas dit mieux… Mais quelle mouche a donc piqué celui qui cite le général de Gaulle à tout bout de champ ? Ce produit de la méritocratie à la française, fils d’une femme de ménage comme il se plaît à le rappeler. Ce jeune homme pressé dont l’ascension politique fulgurante agace jusque dans son propre camp, lui valant le surnom de « Darmalin ». La clé de l’énigme se trouve à Tourcoing. C’est lors des dernières municipales qu’il déloge de leur fief des socialistes médusés. La Marseillaise est aussitôt entonnée par le nouvel élu et ses troupes le soir de la victoire pour célébrer un député-maire de 32 ans seulement, droitier décomplexé qui a fait mordre la poussière à l’appareil socialiste local pourtant réputé invincible.

Loi du marché

Gérald Darmanin a su, bien mieux que ses rivaux, analyser la sociologie électorale de Tourcoing et de ses 92 000 habitants. La ville aux cinq mosquées, très abîmée socialement, compte une large proportion de Français de confession musulmane. Un électorat dont les socialistes ont trop longtemps cru que le vote leur était automatiquement acquis, refusant de voir que les héritiers de « la marche des beurs » avaient, pour beaucoup, troqué les chimères égalitaires de la gauche pour la loi du marché. Le mariage homosexuel achevant de creuser le fossé de l’incompréhension entre le PS et des populations attachées à la famille traditionnelle. C’est ainsi que Gérald Darmanin expliquait à Libération en octobre 2014 que si Nicolas Sarkozy avait perdu les présidentielles, c’était à cause des 90 % des Français musulmans qui avaient voté Hollande. « C’est une anomalie. Conservateurs sur les sujets de société et plutôt libéraux en économie, ils devraient voter majoritairement à droite. » Une fenêtre d’opportunité s’est ouverte pour un discours de droite prenant garde de ne pas contrarier un électorat qui peut peser lourd à Tourcoing, ville où chaque bulletin compte, alors que le taux d’abstention dépasse régulièrement les 50 %. Bien vu, bien joué, puisque la victoire était au bout du calcul.

Boudin et chansons, censuré

Le problème, c’est qu’à force d’appels du pied, d’attentions, de gestes destinés à flatter ou à ne pas contrarier telle ou telle chapelle, le candidat devenu maire n’a pas su résister à la tentation communautariste.[access capability= »lire_inedits »] Comment expliquer sinon l’annulation in extremis de Boudin et chansons, une farce burlesque programmée lors de la fête de la musique en juin 2015 ? Sur cette question et d’autres soulevées ici, nous avons évidemment sollicité – et à maintes reprises – l’intéressé sans jamais obtenir de réponses. La faute certainement à un agenda trop chargé : Gérald Darmanin est tout à la fois maire, vice-président du conseil régional et de la Communauté urbaine de Lille. La censure a été justifiée à l’époque par le premier adjoint au maire. Il jugeait dangereux de faire jouer un spectacle contenant le mot boudin dans son titre, expliquant qu’il ne souhaitait pas que l’on « choque » la population musulmane. Un prétexte d’autant plus grotesque que la metteur en scène belge est de confession musulmane et que personne ne s’était manifesté (publiquement en tout cas) pour faire connaître sa désapprobation.

Spot salafiste

Beaucoup moins drôles en revanche, les salafistes, qui ont pignon sur rue, en l’occurrence dans la dernière mosquée, installée au début de l’année au quartier Pont Rompu, avec l’assentiment du maire qui a débloqué un dossier enlisé depuis cinq ans. Jusque-là, les musulmans radicaux du secteur devaient se cantonner à des lieux de prières improvisés dans lesquels officiait l’imam al-Gwadeloupi, prêcheur d’un wahhabisme « pur » inspiré d’un des prédicateurs les plus durs de ce courant, le Cheikh Rabi al-Madkhali. Tourquennois, chrétien d’origine antillaise, al-Gwadeloupi se convertit en 1998 à l’âge de 18 ans. Son profil de Français appartenant à une minorité – donc susceptible d’être travaillé par des interrogations identitaires – en fait une cible de choix. Il est repéré par Ammar Nemmouche, imam radical, Tourquennois lui aussi, et agent recruteur des salafistes, oncle de Mehdi Nemmouche – le tueur présumé du Musée juif de Bruxelles – qui l’envoie à Médine, d’où al-Gwadeloupi revient avec ses galons d’imam. Mais il y a quelques semaines, un imam plus chevronné et tout aussi radical lui a succédé : Hassan Abou Asma, très actif sur la toile, notamment sur le site convertis-al-islam.fr. Avec des prêcheurs de cette trempe, la mosquée du Pont Rompu est devenue le spot salafiste de la région, les fidèles s’y pressent pour le très couru prêche du vendredi. Comme par exemple les Roubaisiens radicalisés de la mosquée Aboubakr qui se cherchent un nouvel imam en phase avec leur conception de l’Islam, car la Grande Mosquée de Paris a coupé les ponts avec eux et rapatrié son imam.

Terre de mission

Dans une tribune publiée récemment[1. L’Opinion, 7 mars 2016], Gérald Darmanin reproche à Éric Zemmour de soutenir que l’islam est incompatible avec la République : « Les musulmans ne sont pas le problème. Le communautarisme, voilà l’ennemi. Le radicalisme en est d’ailleurs sa dérive sectaire. En cela, oui, les politiques sont lâches : ils n’ont pas imposé l’assimilation. Oui, des quartiers se ghettoïsent ; oui, l’antisémitisme est banalisé ; oui, la libanisation est possible. » Un maire lanceur d’alerte, farouche défenseur de la laïcité invitant les politiques à l’autocritique, Tourcoing en aurait bien besoin alors que des franges radicales de l’islam en font une terre de mission et tissent leur toile dans une quasi-indifférence. Mais derrière la vitrine séduisante d’un élu droit dans ses bottes républicaines, dans l’arrière-boutique, à l’abri de la curiosité médiatique, bien des arrangements sont possibles. Même les plus déraisonnables. En octobre 2015, un rapport des services de renseignement fuitait dans la presse. Il pointait les dérives communautaristes des clubs de sports en France et épinglait notamment Naturel-Sport-Bourgogne, une association tourquennoise. À sa tête Mohamed Mezdour, un Français salafiste, éducateur sportif. Jusqu’au mois de janvier, cette figure bien connue du quartier populaire de la Bourgogne était également Adulte-Relais, assurant à ce titre un rôle de médiateur social (lire l’encadré ci-dessous). Dans les activités physiques qu’elle propose, Naturel-Sport-Bourgogne applique une stricte séparation entre femmes et hommes, ce qui ne semble pas beaucoup émouvoir la municipalité. Une salle de musculation du plus grand complexe sportif de la ville est ouverte, quatre fois par semaine, à Naturel-Sport-Bourgogne pour des séances réservées aux hommes. Les femmes ne sont pas oubliées. Pour elles, la mairie met aussi à disposition deux jours dans la semaine, une salle dans le quartier de Bourgogne. Et voilà donc qu’à Tourcoing, la discrimination entre hommes et femmes est institutionnalisée avec la bénédiction de la Ville. Sur le terrain du clientélislamisme, Darmanin rivalise désormais avec Martine Aubry qui avait autorisé qu’un créneau soit réservé aux femmes dans une piscine de Lille. La maire de Lille, aujourd’hui encore, traîne comme un boulet cette concession aux pressions communautaristes que les amis LR de Gérald Darmanin n’oublient jamais de lui rappeler.

S’accommoder du système

Bien sûr ces deals avec la communauté musulmane ne datent pas d’hier à Tourcoing et les socialistes, longtemps au pouvoir, en ont été les initiateurs. Sauf qu’après Charlie, l’Hyper Cacher, les terrasses, le Bataclan, et deux ans après avoir conquis la ville, Gérald Darmanin s’accommode parfaitement du système. Apparemment, chez les LR on n’y voit que du feu puisque l’étoile montante du parti réussit à se faire passer pour un spécialiste de la laïcité. Nicolas Sarkozy qui l’avait choisi comme porte-parole au moment de la campagne pour la présidence de l’UMP a donc pensé à lui au printemps dernier pour rédiger, avec Henri Guaino, un rapport sur l’islam en France. Un rapport introuvable et qu’il n’est pas possible de consulter au siège du parti LR. Dommage. On était curieux de connaître les propositions de « Darmalin », l’apprenti sorcier.

« Regardez, y’a pas de tapis de prière ici ! »

Quatre fois par semaine, ils sont une petite dizaine à se faire les muscles dans la salle de sport qui leur est réservée par la municipalité, à deux pas du centre-ville. Des hommes exclusivement. Naturel-Sport-Bourgogne ne mélange pas les genres. « On ne reproche pas à un rabbin ou au pape de ne pas serrer la main à une femme ! » se défend Mohamed Mezdour, 42 ans, créateur de l’association tourquennoise en 2004. Parmi ceux qui transpirent ce samedi après-midi, il est le seul à porter cheveux ras et barbe hirsute et à se retrouver dans le collimateur des services de renseignement qui ont inscrit à l’automne dernier Naturel-Sport-Bourgogne sur la liste des clubs sportifs communautaristes. « Cela fait des années qu’on s’entraîne ici, tout le monde nous connaît, d’ailleurs on a de très bons rapports avec la municipalité. Et puis regardez vous-même, il n’y a pas de tapis de prière ici ! » Mezdour est une figure de la Bourgogne, un quartier populaire de Tourcoing où prospèrent dealers et « barbus ». Recruté en 2007 comme Adulte-Relais par la municipalité socialiste, il a été reconduit par la nouvelle majorité.

Mohamed Mezdour assure que son club est ouvert à tous, sans distinction parce qu’il est « français avant tout ». S’il condamne les attentats terroristes, « J’aimerais pouvoir serrer dans mes bras les parents des victimes », explique-t-il avec les larmes aux yeux, pas question pour autant de proclamer « Je suis Charlie » : « Quand je vois ce qui se passe aujourd’hui, ce que j’ai envie de dire, c’est : je suis un réfugié. » S’estimant « victime de préjugés », il cite Rosa Luxemburg : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. »
Il y a quelques mois, lors d’un entraînement, Mohamed Mezdour a reçu la visite de policiers accompagnés d’une représentante de la municipalité. « Je dois être fiché S et on doit écouter mon téléphone. Mais de toute façon, je n’ai rien à cacher, c’est ce que je leur ai dit. » À la suite de cette rencontre, Mohamed Mezdour a appris que, sur décision de la Préfecture, son contrat d’Adulte-Relais ne serait pas renouvelé. En attendant de retrouver un travail, ce père de cinq enfants pourra toujours occuper son temps libre à l’exercice physique, entre hommes. À Tourcoing, les salles de sport municipales lui restent grandes ouvertes. À ses exigences aussi.

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Nuit debout: du plaisir de manger de la compote!

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Place de la République, avril 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21878548_000003.

On arrive à Nuit debout comme au milieu de la fête de l’Huma. Des arabes glabres vendent des sandwiches halal, on fait la queue pour retirer de l’argent au distributeur le plus proche, des médecins parlent de leur condition précaire sans que personne ne les écoute, des skateboarders glissent sur la place de la République, une cantine végétarienne à prix libre campe au milieu de la place et l’on peut inhaler d’occasionnels effluves de cannabis. Le printemps est de retour, après huit mois de dur labeur, la véritable année, qui commence en avril et finit en septembre, peut démarrer. Le mouvement social du moment fait déplacer les foules.

Antispécisme et prépubères en keffieh

Avec un tant soit peu de mauvaise foi (et même sans mauvais foi), on peut trouver de quoi dégonfler la baudruche Nuit debout. Des jeunes capricieux, avec des dreadlocks, ramassent des bouts de joints usagés pour les casser et en rouler de nouveaux, des prépubères en keffieh agitent des panneaux défendant l’antispécisme (et donc l’abolition de toute différence entre l’homme et l’animal, ce qui est en somme tout un programme, à des années-lumière du très démodé antiracisme), des vieillards à la peau dégommée par l’alcool houspillent dans tous les sens et puis un bruit de basse assourdissant en fond sonore s’annonce en prévision de la soirée qui commencera quand tout le monde aura assez bu et fumé. Sans parler du reste, quelque chose semble avoir échappé à nos amis debout : ce monde a besoin de tout sauf de bruit supplémentaire.

On a tout de même envie de rester un peu. On ne crache pas sur la fraîcheur printanière d’un vendredi soir place de la République. On prend sa place au milieu des gens assis tendant l’oreille en agitant passagèrement les bras au-dessus de leur tête.

68, c’était hier…

Pendant l’Assemblée générale, un certain nombre de codes se mettent en place. On n’applaudit pas en tapant dans ses mains. Il ne faut pas interrompre les gens. Le silence reste salutairement gardé pendant que les gens parlent. Défilent alors toutes sortes de personnes. Un type au crâne rasé enthousiaste et revendicateur qui dit qu’il ne faut pas lâcher, que tout ça doit durer, qu’il faut faire attention aux récupérateurs comme le leader de Podemos Pablo Iglesias. Une femme rappelle le souvenir chéri de 68 arrêté en plein vol. On vit « un moment historique » nous dit-elle. Il ne faut pas se le faire voler. Un ouvrier Renault raconte avec émotion les dessous de tractations entre l’Etat et des bailleurs privés pour exclure les travailleurs des logements sociaux. Tous n’ont qu’un mot à la bouche : pas de recours à la violence. Ou plutôt, pas encore. Les policiers, qui surveillent et qui vident la place tous les matins à 5h00, pourront bientôt s’amuser un peu. Un autre jeune homme vient qui dit qu’il n’est pas révolté, qu’il n’a guère de raisons de l’être. Mais il est « un rêveur ». Et le monde de demain, il le voit ! Ce monde-là n’est pas aux mains du capital. Ce monde-là n’est pas un monde en guerre. Il insiste sur l’importance de la spiritualité. Qu’elle soit laïque ou religieuse, elle fait le ciment de la communauté. Nuit debout est en flagrant délit d’occulto-socialisme : ce sourd désir de fusion généralisée qui habite l’humanité depuis le XIXème siècle de Philippe Muray. Et, comme pour lui donner raison, lui qui regarde tout ça de là où il est avec un œil distrait, on amène une petite fille blonde à la tribune. « Les parents, quand ils travaillent, ils ne s’occupent pas de nous. Nous, on veut qu’ils travaillent moins ». Tonnerre d’applaudissements. Mains qui claquent à tout rompre. Bien évidemment. Infanthéisme quand tu nous tiens…

Il faut montrer patte blanche

Un dernier homme vient à la tribune avant la diffusion d’un film sur une toile que l’on est en train d’élever. Il veut faire un exposé en trois points. Il assure qu’il est solidaire du mouvement. Il insiste bien, il le répète.  Chez Causeur, on appelle ça « mettre une capote ». Pour éviter toute interprétation tendancieuse de ses propos, on montre patte blanche, on met de la nuance, on protège son discours pour le faire rentrer en douceur. Ses deux premiers points ne sont pourtant pas très irrespectueux. Evitons la violence. Ne nous avachissons pas dans la révolte stérile et sans vision. En troisième lieu, il déclare qu’il faut lire des livres. Et que ça tombe bien parce qu’il veut nous parler d’un livre qui est paru « aux Belles lettres ». Mon oreille se dresse. Depuis 10 minutes qu’il nous parle, ayant fait exploser le temps de parole imparti à chacun, le public commence à se faire impatient. Et, alors qu’il s’apprête à dire le nom de ce livre et de son auteur, le micro lui est repris. Je trépigne. « Les Belles lettres c’est bien, ok, mais enfin c’est juste des connards élitistes » me glisse un type avec un bonnet rouge de skateboarder et une barbe bien taillée assis juste devant moi. Je suis un peu déçu. Le lendemain, j’apprends qu’Alain Finkielkraut, victime d’une image médiatique réductrice et peu reluisante aux yeux des étudiants en révolution qui peuplent la place de la République, a payé de son éviction sans la moindre délicatesse le prix de cet antiélitisme béat et bêta.

Rêve rafraîchissant

Pourtant, en se levant, on ne peut pas s’empêcher d’être charmé. Alors qu’on passe son temps à courir, à sauter de métro en métro, à faire un travail sans intérêt, auquel on ne croit pas, dont les conséquences nous déplaisent et sont en contradiction avec le plus élémentaire bon sens, il y a un plaisir à s’asseoir une demi-heure pour écouter des gens dire un peu tout et n’importe quoi. Le réel s’est dissous, ils ne seront pas ceux qui le feront réapparaître. Cela, personne ne le peut. Mais, comme dirait Pierre Gattaz à propos de l’initiative macronienne En marche : « C’est rafraîchissant ». Alors, quand, avant de s’en aller, on passe au stand de la cantine à prix libre où il ne reste plus rien sauf une grande toupine de compote de pommes, poires, kiwis et bananes, on n’a pas envie de partir en donnant 10 centimes. Alors, on vide bien ses poches, on donne une somme décente et on s’en va, gobelet en plastique à la main. On n’est pas mécontent. Et on repart, rêvant à ces deux vers de Muray : « J’aime ce qui achoppe et j’aime ce qui rate/ Les projets qu’on remballe dans la plus grande hâte. »

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Merkel – Erdogan: le vrai couple qui dirige l’Europe

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Recep Erdogan et Angela Merkel, en février 2014, à Berlin (Photo : SIPA.AP21518086_000010)

Il est clair pour qui en douterait que le « couple franco-allemand » (une expression que nos amis allemands ont en horreur, mais qui s’en préoccupe chez nous ?) ne conduit plus les affaires de l’Europe. Désormais, c’est l’Allemagne qui règne sans partage, au moins apparemment, et la France ne compte plus guère. Non point en raison de sa faiblesse intrinsèque : le PIB français ne représente certes que 74 % de l’allemand mais ce n’est pas nouveau et puis, il n’y a pas que l’économie qui compte : « La France a pour la première fois depuis deux siècles une supériorité militaire écrasante sur l’Allemagne »[1. Le mur de l’Ouest n’est pas tombé, Hervé Juvin, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2015, page 28.] et ceci devrait compenser cela. Non, c’est par manque de volonté que la France s’est effacée.

Il reste néanmoins qu’un couple domine effectivement l’Europe : le couple Angela Merkel – Recep Erdogan : la chancelière d’Allemagne et le président de la Turquie ; leur coopération étroite explique beaucoup de choses qui se passent en Europe, pour le meilleur et surtout pour le pire.

Convergences sur les  réfugiés

D’abord, la question des réfugiés. Il est clair que, quand à l’été 2015 Angela Merkel a fait savoir que les réfugiés syriens et irakiens seraient les bienvenus en Allemagne, elle se trouvait en parfaite synergie avec Erdogan qui laissait au même moment s’organiser le trafic consistant à aller chercher les réfugiés au Liban, souvent amenés en bus de Damas même, et à les faire passer vers la Grèce au prix de 5 000  à 10 000 €. Un trafic très lucratif (qui ne concerne pas les réfugiés déjà en Turquie, trop pauvres pour payer) pour la mafia turque pour laquelle le gouvernement turc semble avoir plus que des faiblesses. La coordination entre Merkel et Erdogan n’est cependant pas aussi parfaite que l’auraient souhaité certains réfugiés : pour 170 € et un visa allemand, ces malheureux auraient pu prendre l’avion Istambul-Berlin sans prendre le chemin hasardeux et sordide de la « route des Balkans ». La coïncidence des dates n’en est pas moins troublante.

 

Quand Erdogan s’est trouvé, à l’automne, confronté à une élection législative difficile, il a reçu dans la dernière semaine la visite d’Angela Merkel qui lui a promis tout ce qu’il fallait pour renverser la situation : accès de Turcs sans visa au territoire de l’Union, reprise des négociations d’adhésion et déblocage de 3 milliards d’euros d’aide. Grâce à cet appui, l’arrestation de dizaines de journalistes et un trucage massif, le président Erdogan a conservé une majorité  parlementaire.

Un compromis très inégal

Merkel n’engageait en principe qu’elle, mais c’est comme par hasard ces promesses que l’on retrouve dans le mandat de la négociation que Merkel était chargée de mener avec les instances européennes lors de la rencontre du 18 mars dernier. Et sur les trois chapitres, Erdogan a gagné : aux 3 milliards déjà obtenus en novembre, viennent même s’ajouter 3 nouveaux milliards. Les négociations d’entrée doivent reprendre et les Turcs doivent pouvoir entrer sans visa dans l’Union européenne dès le 1er juin. Heureusement, ce dernier point est soumis à 72 conditions sur lesquelles la France a insisté (Hollande servirait donc encore à quelque chose !) dont toutes ne sont pas remplies.

Qu’a donné Erdogan en échange ? Presque rien : après avoir fait un « tri » individuel selon des procédures compliquées loin d’être mises en place, l’Union européenne pourra renvoyer jusqu’à 72 000 réfugiés (à rapporter au million qui est déjà rentré), mais la Turquie aura le loisir de les remplacer un à un par d’autres supposés plus authentiques.

Grande discrétion sur le départ des réfugiés à partir de la Turquie que ce pays ne s’est que vaguement engagé à freiner. Elle s’y était déjà engagée fin 1995 ; or le flux n’a guère diminué : 150 000 sont entrés au cours du seul premier trimestre. Aller plus loin pour la Turquie, ce serait reconnaître qu’elle a la mainmise sur ces flux et donc, qu’elle les a probablement provoqués. Il n’en a pas été question.

Il n’a pas été question non plus de la responsabilité de la Turquie dans le déclenchement de la guerre poursuivie en Syrie et en Irak dans laquelle elle porte une lourde part de responsabilité. Ce n’était pas à l’ordre du jour. Et d’ailleurs les principaux pays de l’Union : France, Grande-Bretagne et Allemagne ont  aussi  leur part de responsabilité.

Les négociations ont été serrées : en arrivant à Bruxelles, Ahmet Davutoglu, pas moins hypocrite que son patron, a averti les dirigeants européens que la question des réfugiés n’était « pas un marchandage, mais une question de valeurs humanitaires, ainsi que de valeurs européennes ».

Sur le même registre, Peter Sutherland, secrétaire adjoint des Nations unies aux réfugiés, s’est inquiété que les conditions exigées par l’Europe ne soient pas légales au regard du droit des réfugiés. Cet ancien commissaire européen à la concurrence aime la libre circulation des marchandises et des hommes. On se demande pourquoi, autre « coïncidence », il avait décidé, toujours à l’été dernier, la diminution des allocations journalières des réfugiés se trouvant dans les camps.

On dit qu’Angela Merkel était très remontée pendant ces négociations. Il y a de quoi mais avec quelle sincérité ? Qui nous fera croire que la puissante Allemagne n’avait pas les moyens d’obtenir plus si elle l’avait voulu ?

Pourquoi tant de timidité ?

On peut s’interroger sur les relations étonnantes entre Recep Erdogan et Angela Merkel, l’un Frère musulman, l’autre protestante libérale influencée par le marxisme. La chancelière aurait-elle trouvé son maître ? Tout indique que, à la différence du « couple » franco-allemand, ce n’est pas elle qui tient les rênes.

La Turquie bénéficie, comme pays candidat à l’Union européenne, d’un libre accès au marché et de subventions importantes. On pourrait presque dire qu’elle a les avantages de l’Union sans les inconvénients. Les moyens de pression sur elle ne manquent donc pas.

Pourquoi alors tant de timidité de la part de la chancelière, pourquoi cette cécité volontaire qui empêche de voir la responsabilité directe d’Erdogan dans les conflits du Proche-Orient et dans le transit de plus d’un million de réfugiés ? Erdogan qui ne cachait pas jadis son souhait d’islamiser l’Europe par l’immigration, afin de venger la défaite de Lépante. C’est la question la plus importante pour l’Europe, décisive pour son devenir, et elle reste sans réponse évidente.

Les relations entre l’Allemagne et la Turquie sont anciennes : les deux pays les plus peuplés d’Europe — si on accepte les Turcs dans l’Europe et ils y sont déjà à bien des égards — peuvent conjuguer leur poids pour imprimer un destin à tout le continent : la culpabilité et la haine de soi de l’un, l’expansionnisme et le militantisme islamique de l’autre ne pouvaient que se rencontrer. D’autant que la première manque d’enfants et d’ouvriers.

Ces relations sont anciennes : au temps du Kaiser le projet de train Berlin-Istanbul-Bagdad constituait un des axes de la politique allemande. La coopération militaire allemande assista aux premières loges au massacre des Arméniens qui, Hitler dixit, inspira plus tard celui des juifs (Hitler auquel Erdogan s’est récemment comparé).

L’ombre de Washington

Ces relations n’expliquent pas tout. Pas davantage que les relations personnelles de la chancelière et du nouveau sultan. Les deux pays sont membres de l’Otan et sous la tutelle étroite des États-Unis, surtout Berlin.  Certains courants d’opinion à Washington ne cachent pas leur souhait de voir l’entrée massive de musulmans rabattre une fois pour toutes la superbe européenne, plonger notre continent dans de si grandes difficultés civiles qu’il  sera définitivement écarté de la scène mondiale. A Davos, le processus migratoire a reçu les encouragements du FMI et de l’OCDE, preuve qu’il a des parrains haut placés. Washington et Ankara ont tous deux la Russie de Poutine dans le collimateur. D’autres toutefois laissent penser qu’Obama serait fatigué des manigances d’Erdogan et préférerait calmer le jeu.

La  menace des attentats

En tous les cas, Berlin serait bien récompensée de sa compréhension toute particulière vis-à-vis d’Ankara en échappant, pour le moment au moins, aux attentats islamistes. De même qu’en octobre, lors d’une tournée électorale auprès des Turcs d’Europe appelés à voter, Erdogan avait violemment attaqué la France à  Strasbourg et l’Europe à Bruxelles, mais pas l’Allemagne. Si  l’on en croit certaines sources, notamment grecques, évoquées par Mediapart, les attentats de Paris et de Bruxelles auraient été organisés par les Turcs inquiets du soutien de la France et de l’Europe aux Kurdes. Des menaces à l’encontre de la France et de l’Europe dans la presse turque, dans les jours qui ont précédé les drames, l’attesteraient. La proximité d’Erdogan et de Daech est assez grande pour l’expliquer et le roi Abdallah de Jordanie l’aurait confirmé. Il est cependant trop tôt pour se prononcer de manière certaine. L’Allemagne a certes été épargnée par les attentats sanglants, mais elle a eu droit à des attentats à la pudeur, eux aussi bien coordonnés.

En politique internationale, si la force peut conduire aux excès, la faiblesse est souvent criminelle : les années 30 nous en avaient administré la leçon. Il se peut que l’effacement de la France, dont nous avons évoqué plus haut la raison, ait des conséquences bien plus calamiteuses qu’on ne l’imagine : non seulement le déséquilibre et, par là, la disparition du partenariat franco-allemand, qui constituait un axe de raison et de maîtrise de l’Europe par elle-même, mais aussi l’émergence de nouvelles forces et de nouvelles tendances fort inquiétantes pour l’avenir du continent ; il est temps que notre pays aujourd’hui en interrègne,  reprenne sa place dans le concert des nations !

Prostitution: faut-il castrer les clients?

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Laurence Rossignol. Sipa. Numéro de reportage  : 00745922_000044.

Les chants de Madame Rossignol n’ont rien de bucolique. Ils ne mettent pas en scène des bergers et des bergères, mais des prostituées et des mâles éhontés. L’adoption d’une loi dite de « pénalisation du client » est une duperie morale. Sur son bâton de perroquet, la voix surchargée du« catalogue pompeux des droits de l’homme » (Marx), notre ministre des Droits des femmes débite le psittacisme moderne : « Acheter, louer, ou vendre le corps des femmes est un obstacle majeur à l’égalité entre les femmes et les hommes. »

Si cette loi entend protéger entre 20 000 et 40 000 prostituées, doit-on élargir son périmètre d’application à tous les sites de rencontres ? Le logo du site AdopteUnMec ne représente-il pas une femme poussant un homme tombant dans un caddie ? Ce supermarché des femmes est-il aussi passible d’une amende comprise entre 1 500 et 3 750 euros comme le prévoit la loi ? Aux réponses apportées à ces questions, Mme Rossignol dévoilerait sans peine les arrière-pensées de son texte. Les unes seraient des consommatrices d’hommes ; les autres seraient consommées par les hommes. Le ministre ratiocinerait sur la différence entre la liberté de choisir des unes face à la soumission des autres. Notre féministe nationale se montrerait alors sous son vrai jour : une bigote animée de vieilles rancœurs contre le masculin.

Sous ses airs d’indignation, la représentante officielle des Droits des femmes et… des Familles cache habilement sa dague. Elle souhaite, en réalité, défendre l’égalité des sexes pour mieux déverser des bataillons de femmes dans le salariat moderne. Elle est prête à donner du lait estampillé « Liberté » pour produire des caissières ou des dirigeantes de grandes entreprises ! Peu importe qu’elles aient perdu leur pudeur, leur mari, leur élégance, et leurs enfants dans les rouages de ce système mortifère. Elles sont libres ; la femme est un homme comme les autres ; l’homme est une femme comme les autres !

Une situation tragique où Mme Rossignol est simplement le porte-parole du Capital, devenu presque le seul médiateur des rapports sociaux. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Aujourd’hui, un Français sur cinq s’est déjà inscrit sur un site de rencontre, selon l’Institut national d’études démographiques. Une aubaine pour Alexandre Lubot, directeur général de Meetic, tout heureux « d’annoncer que janvier 2016 s’impose comme le meilleur mois de notre histoire. Les inscriptions ont grimpé de 30% en France et de 20% en Europe », lors d’un entretien accordé à la Tribune.

En témoigne aussi les 300 péripatéticiennes des trottoirs de Belleville, passées du statut de prolétaire dans les centres de production du Nord-Est de la Chine au service des desiderata consuméristes du Vieux Continent, à travailleuses du sexe pour satisfaire d’autres désirs après la fermeture de leurs usines. Une délocalisation forcée, liée à la globalisation, où tout le monde est susceptible de devenir un jour de la chair à canon. Pour lutter contre ces injustices, Mme Rossignol est-elle prête à devenir une farouche opposante au marché mondial pour libérer la femme ? Non. Bien au contraire, par son idéologie, notre chère ministre prône la même logique, celle de la destruction du genre et de l’individualisation des corps ; celle d’un homme devenu un loup pour la femme ; celle d’une femme devenue le jouet des griffes d’une bête bien plus féroce : le Moloch.

«Nuit debout» dévoilé. Merci Alain Finkielkraut!

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Place de la République, Paris, avril 2016. Sipa. Numéro de reportage  : 00749825_000004.

Écolos, citoyens et fanatiquement sectaire. On ne saurait remercier assez Alain Finkielkraut d’avoir voulu se faire une opinion raisonnée sur Nuit debout. Sa petite virée place de la République nous en a plus appris sur la nouvelle démocratie qui s’y invente que les dizaines de reportages énamourés publiés depuis deux semaines.

Comme toujours, les aspects ridicules de ce happening infantile et bruyant semblent échapper à nombre de commentateurs qui évoquent avec le plus grand sérieux le pôle sérénité, les toilettes sèches et les ateliers constituants.

« Nuit debout » (à la santé)

Quiconque a suivi un débat dans son intégralité ne peut pourtant qu’éclater de rire à la lecture de l’éditorial de Laurent Joffrin qui doit avoir tellement peur de rater l’air du temps qu’il en a des visions comiques. Place de la République, le patron de Libé a vu un « laboratoire populaire ». Rien que ça. Le public qui revient depuis deux semaines est en vérité représentatif de toutes les lubies extrêmes gauchistes, ce qui signifie qu’il incarne un micro-segment du peuple. Les « Nuit debout » (à la santé) combattent la domination capitaliste, le saccage de la planète et bien sûr l’oppression israélienne : cela s’appelle la convergence des luttes.

Quant au laboratoire, on n’a pas très envie de savoir ce qui pourrait se mitonner dans un tel verbiage voué à la réflexivité la plus plate. Le « mouvement », comme ils disent, ne parle que de lui-même et de la façon dont il faut parler.

Mais pour Joffrin et les autres, peu importe qu’on n’ait rien à dire, l’important, c’est de parler. Le directeur de Libération voit donc dans ce jacassage « un symptôme fragile mais éminemment positif de la réhabilitation de la politique hors de la politique traditionnelle ». Pitié, rendez nous la politique traditionnelle.

Une bulle qui fera pschitt

Seulement, voilà, Alain Finkielkraut a voulu voir. Et en quelques minutes, c’est nous qui avons vu le vrai visage de cette pseudo-révolution faussement gentillette. Ce qu’ont en commun les participants de cette agora kitsch, le véritable point de convergence de leurs luttes, c’est la haine. La haine d’un oppresseur imaginaire qui, samedi soir, avait les traits d’Alain Finkielkraut.

Notre cher académicien a dû passer un sale quart d’heure. N’empêche, il n’a pas perdu son temps, ni le nôtre. Il a bien trouvé ce qu’il était allé chercher : le sens de ce mouvement. Constatant qu’à cinquante mètres de la République, il a devisé avec nombre de passants qui se fichaient comme du tiers et du quart de ce qui s’y passait – cassages exceptés -, il a compris que « Nuit debout » était une bulle. Qui ne tardera pas à faire pschitt.

Ces gens ne veulent pas transformer le monde, ils veulent l’ignorer et jouer à faire comme si. Comme si on avait aboli le capitalisme, comme si on avait fait la révolution, comme si on avait inventé l’ombre du prolégomène d’une idée. Et en plus on dirait qu’il y a pas de chefs, t’es d’ac ?

Que des gens qui ne tolèrent pas la contradiction prétendent rénover la démocratie, il faudra m’expliquer. La saine curiosité d’Alain Finkielkraut devrait donc faire office de dévoilement. Si mes confrères n’ont pas tous perdu la tête devant tant de spontanéité, ce moment devrait marquer la fin de l’escroquerie « Nuit debout ».

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L’amour du risque

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(Photo : SIPA.00717182_000002)

Dans son dernier essai, Des Risques et des Hommes, le sociologue Hervé Flanquart choisit de considérer le risque comme un objet d’étude unique. Cette notion étant, à tort, fragmentée, il avance que tout individu a conscience de la convergence des risques multiples qui l’entourent et hiérarchise automatiquement les dangers en fonction d’appartenance, de prédispositions et de caractéristiques particulières. Un militant écologiste aura ainsi plus de facilité à focaliser son attention sur les risques de pollution de l’air et de l’eau provoquée par la sidérurgie ou le nucléaire, tandis qu’un chômeur de longue date préférera se voir offrir un emploi dans une telle usine, davantage préoccupé par l’insécurité économique dont il est victime. On pourrait multiplier les exemples en ce sens, qui recouvrent une réalité expérimentée au quotidien dans les débats qui agitent la société.

D’une manière générale, Hervé Flanquart rappelle que si nous sommes tous familiarisés avec la notion de risque, les études psycho-cognitives montrent qu’un risque présenté comme faible par les instances compétentes (État, organismes scientifiques, police…) sera plus facilement surestimé par la population, qui réclamera une réaction des pouvoirs publics, tandis qu’un risque présenté comme fort ne déclenchera pas nécessairement de mouvements de panique mais plus volontiers une forme d’inertie fataliste. Ce paradoxe viendrait de l’usage abusif qui est fait du principe de précaution dans tous les domaines de gestion du risque.

L’utopie de nos sociétés avancées technologiquement consiste, nous le savons, dans l’élimination totale du risque. Santé parfaite, immortalité, invulnérabilité, suppression totale de la délinquance, protection maximale de l’environnement, résistance absolue des matériaux de construction aux intempéries, autant de dispositifs qui relèvent, pour le sociologue, d’une mauvaise appréhension du risque. Cette « heuristique de la peur », conduisant les hommes et les États à prendre trop de précautions les enferme dans une irrésolution stérile. À prendre trop de précautions, nous nous priverions des aspects positifs d’une situation à risque objectivement faible à modéré. Le « tout sécuritaire » bride l’innovation, écrase les volontés et réduit les libertés par un processus de contrôle social accru.

Que le risque zéro n’existe pas, que l’avenir de nos sociétés occidentales tienne le milieu entre dérive autoritaire et laxisme périlleux, nous le savons. Que la sociologie, sous couvert de bons sentiments, ait tendance à enfoncer des portes ouvertes, nous ne sommes pas les premiers à le penser. En revanche, cette étude d’Hervé Flanquart, si elle s’avère lacunaire, hors-sol et peu pertinente quant aux risques réels auxquels les populations sont exposées ou s’imaginent l’être, a le mérite de soulever une question. L’Histoire des comportements et des savoirs est aussi celle des disciplines abandonnées, des réflexes perdus ou modifiés avec le temps.

Quel genre de « victime » êtes-vous ?

Appréhender le risque nous amène, en négatif, à nous poser la question de la victime et à exhumer un champ d’étude laissé en jachère depuis les années 1980 : la victimologie. Depuis une trentaine d’années, en Europe, celle-ci consiste exclusivement dans le traitement a posteriori des victimes d’un crime, d’un délit ou d’une catastrophe naturelle ou industrielle à l’aide de très zélées cellules psychologiques. L’Institut de victimologie rappelle qu’« être victime permet d’obtenir un statut qui donne des droits ». Tant mieux.

À l’origine de cette science se trouvent des avocats pénalistes et des psychiatres qui, dans les années 1950, ont développé cette branche de la criminologie permettant de classer les individus et les comportements dans le but d’expliquer le crime, avec l’ambition de le prévoir. Cela impliquait des prédispositions « victimogènes » chez un certain nombre d’individus. Sans entrer dans les détails de ces typologies un peu exotiques, évoquons un instant celle de Benjamin Mendelshon fondée sur le « degré de culpabilité de la victime ». Il énumère cinq cas-types, depuis la « victime entièrement innocente » jusqu’à la « victime uniquement coupable » : provocatrice, simulante ou imaginaire. Henri Ellenberger soulignait quant à lui le phénomène de « criminel-victime », insistant sur le fait que la victimisation jouait un rôle transformateur sur l’individu et pouvait le conduire à devenir criminel à son tour, et vice-versa.

Trois conclusions s’imposent. La première, que la « culture de l’excuse », qu’elle soit du côté du criminel ou de la victime, a de beaux jours devant elle. La deuxième, qu’une dérive « sécuritaire » ou « autoritaire », dans une situation de crise, est toujours, pour l’auteur de l’essai en question, inconsciemment réclamée par la population prête dans sa majorité à sacrifier ses libertés fondamentales pour en préserver d’autres, hypothétiquement menacées. La dernière, que ces manœuvres sont de toute façon vouées à l’échec. La sécurité absolue est une utopie dangereuse et le pire toujours à la portée de n’importe qui.

Des risques et des hommes, Hervé Flanquart, PUF, 350 pages.

Des risques et des hommes

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Amado Granell, cet Espagnol qui avait la France pour fiancée

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Plaque en hommage à Amado Granell à l'Institut français de Valence (Photo : Coentor - Wikimedia commons - cc)

Qui, en France, connaît Amado Granell ? Pas grand monde, en vérité. Et pourtant, cet Espagnol né en 1898 dans la province de Castellon, située entre Barcelone et Valence, a joué un rôle très important dans l’histoire de France. Le 24 août 1944, il fut le premier officier de la France libre à entrer dans Paris et il assura plus tard la sécurité du Général de Gaulle lorsque ce dernier y entra à son tour prononçant ces mots immortels : « Paris outragé, Paris brisé, mais Paris libéré ! »

C’est à cet homme que Cyril Garcia a décidé de consacrer une biographie, Amado Granell, libérateur de Paris, paru aux Editions de L’Harmattan et préfacé par Michel Goya. L’auteur nous fait voyager. Granell participe à la guerre d’Espagne, où Granell, républicain de gauche ni anarchiste ni communiste, est déjà considéré, malgré la défaite, comme un officier de valeur dans la lutte pour la République espagnole. Il atterrit ensuite à Oran comme beaucoup d’autres républicains espagnols et finit par être engagé par l’armée de la France libre. Il sera de la fameuse 2e DB commandé par le Général Leclerc et sera donc du Serment de Kouffra, où on l’on jura de ne s’arrêter que lorsque Strasbourg serait libérée. De fait, Granell se lavera les mains dans les eaux du Rhin comme il s’y était promis. Le Général Leclerc lui décernera lui-même la Légion d’honneur et la veuve du général de la 2e DB enverra un télégramme de condoléances lorsqu’il trouvera la mort en 1972 dans un accident encore inexpliqué.

C’est que l’aventure d’Amado Granell ne s’est pas arrêtée à la fin de la deuxième guerre mondiale, comme l’explique Cyril Garcia. L’ancien officier de la France libre disait joliment que « l’Espagne était sa mère, et la France sa fiancée ». Il ne prendra donc jamais la nationalité française qu’on lui proposa alors qu’il vécut en France très longtemps et qu’il en avait libéré la capitale. Il se sentait espagnol par-dessus tout et joua un rôle non négligeable dans la transition démocratique de son pays en organisant rapidement après la guerre la montée en puissance de Juan de Bourbon, futur roi d’Espagne. La monarchie constitutionnelle constituait pour lui la seule solution pour assurer un jour cette transition pacifiquement. Granell n’était pas seulement un militaire de haute valeur et d’un courage hors-norme ; il était aussi doté d’un sens politique aiguisé, ainsi que le démontre Cyril Garcia avec le cœur et le talent qu’il met dans son ouvrage.

Je conseille donc cette biographie aux lecteurs de Causeur mais aussi et plus précisément à Anne Hidalgo, maire de Paris et originaire de la patrie d’Amado Granell. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, aucun hommage ne soit rendu à l’un de ses libérateurs ? Comment se fait-il qu’une rue ou une place ne porte pas son nom ? Comme le relatait l’autre jour Daoud Boughezala, la maire de Paris a eu la bonne idée — et le courage — de baptiser une place parisienne du nom de Mireille et Jacques Renouvin. Amado Granell mérite sans aucun doute un hommage du même rang. Parce que si son pays n’était pas la France, il a servi la France Libre, dont il fut le premier soldat à fouler les pieds dans Paris outragé, brisé, martyrisé…

Amado Granell, libérateur de Paris, Cyril Garcia, Ed. L’Harmattan.

Pourquoi pédagogues et médias ont éradiqué le scepticisme

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La Procession du cheval de Troie par Tiepolo.
La Procession du cheval de Troie par Giambattista Tiepolo.

Vous avez entendu parler de Timeo Danaeos et dona ferentes ? Non ? Rassurez-vous, vous n’avez rien raté. Ce n’est pas le couple de trans néerlando-ibériques qui est certain de remporter le prochain concours Eurovision de la chanson. Ce n’est pas non plus un duo de claquettes. L’air de rien, c’est une phrase. Une formule. Une sentence, carrément. Son tort, c’est qu’elle est en latin, une langue morte jadis parlée par quelques castes réactionnaires du Vieux Continent. Du coup, on est dispensé de l’apprendre. On est même fortement encouragé à l’ignorer.

Nous n’en étions pas encore conscients dans notre enfance, mais les écoliers d’aujourd’hui, et surtout leurs pédagogues, le savent : il n’est pas utile de connaître le latin ni son alter ego pédérastique, le grec ancien. C’est superfétatoire, limite nocif. Pourquoi les jeunes gens se chargeraient-ils d’un fardeau plus lourd encore que leurs rucksacks remplis de tablettes, d’écouteurs, de chargeurs et de manuels scolaires obsolètes depuis le jour de leur parution ? Le grec moderne, passe encore : il permet de commander le gyros aux indigènes ruinés du Sud-Est européen. Mais essayez, pour voir, de commander le même gyros en grec ancien !

A quoi bon s’encombrer ?

Où caser un tel bric-à-brac ? Apprendre le grec et le latin au XXIe siècle, c’est comme reconstruire les relais de poste quand on a des autoroutes. Remonter un atelier de dentellière. Ressortir le Rolleiflex de grand-papa pour diffuser les photos de la teuf sur Instagram. Vous imaginez le sparadrap ? Des langues qui charrient deux mille ans de lois, de poèmes, de mémoires, de sagesses, de préceptes de gouvernement et de maximes de vie ? Autant s’embarquer sur le train fantôme ! C’est un défilé d’ombres dans une odeur de tissus moisis !

Parmi ces ombres désaffectées croupit entre autres le sinistre prêtre troyen Laocoon, l’auteur du fameux Timeo Danaeos et dona ferentes cité dans l’Enéide. Un ronchon sectaire qui avait osé dire « Je redoute les Grecs, même porteurs de cadeaux ». Quel racisme ! Quelle intolérance ! Vous imaginez quelqu’un dire aujourd’hui : « Je me méfie des Albanais kosovars, même quand ils jouent bien au foot » ? Ou : « Gare aux immigrés arabes, même quand ils veulent travailler » ? Pire encore : « Je refuse le prêt d’un juif, même à intérêt nul » ? Il serait immédiatement puni. Le monde moderne a des lois pour ça. En Suisse, c’est l’article 261bis : il suffit de le brandir, sans même l’appliquer, pour que tout le monde se taise.

Au temps de la guerre de Troie, ces lois salutaires n’existaient pas encore. Laocoon a donc pu laisser libre cours à sa haine des Grecs en voyant le cheval de bois qu’ils avaient laissé devant les portes de Troie en se retirant. Hargne gratuite, bien entendu, et du reste personne ne l’a écouté. Les Troyens ont fait rentrer le bel objet dans leurs murs et les Grecs en sont sortis dès la nuit tombée pour les massacrer. Comme pour justifier, a posteriori, l’ignoble xénophobie de Laocoon !

Les vertus de l’éducation classique

Cet exemple nous permet de comprendre combien les pédagogues modernes ont eu raison de couper les nouvelles générations de toute influence classique. Dans cette école du scepticisme et de la méfiance, on devenait vieux avant l’heure. On apprenait à tout rejeter a priori, pour n’accepter les innovations qu’au compte-gouttes, à tâtons, comme un chat de gouttière à qui l’on tend du lard.

L’éducation classique est l’antithèse exacte de l’esprit d’ouverture qui marque l’époque actuelle. Malheureusement, il en subsiste beaucoup de traces dans toute la culture commune. « Chat échaudé craint l’eau froide », disent les grands-mères par chez nous. Encore un proverbe qui vante la méfiance et le repli sur soi. Il serait urgent d’éplucher les traditions populaires, ou ce qu’il en reste, pour en extirper la graine de racisme. Pour le moment, il faut encore faire avec. Les crédits alloués aux centres de recherche tautologique et aux facultés de déconstruction sont ridiculement insuffisants pour la besogne. On estime en effet que plus de 99,9 % des idées non filtrées par la science moderne reposent à des degrés divers sur un discours réactionnaire.

Heureusement, les citoyens des pays développés commencent déjà, en moins de deux générations, à ressentir les bienfaits d’une éducation basée non plus sur le passé et le repli, mais sur l’avenir et l’ouverture. Les vieux réflexes de scepticisme sont pratiquement déracinés au sein de la population. Nous le devons en premier lieu au remarquable travail des médias, qui se hâtent de dénoncer comme « complotiste » ou « extrémiste » toute personne prétendant faire usage de ses facultés logiques. Les facultés logiques — reposant, par exemple, sur le principe de non-contradiction, l’analogie ou la mise en rapport des causes et des conséquences — sont un héritage pernicieux et camouflé de l’ère classique. L’élimination de ces mauvaises herbes coriaces demandera encore quelques décennies. Si elles s’accrochent dans les bas-fonds sociaux, on constate déjà leur quasi-disparition au sein des couches les mieux éduquées. Les exemples de l’actualité récente le démontrent brillamment.

Nous n’avons même pas besoin de nous attarder sur le phénomène migratoire en Europe, dont l’acceptation est exactement proportionnée au niveau de revenu et au statut social. Moins l’Européen a de chances d’être concrètement en contact avec ces migrants, et plus il les accepte. En revanche, moins il est instruit, et plus il les soupçonne d’apporter le chaos social, l’appauvrissement et la violence.

L’accueil peu curieux fait aux « Panama papers »

Prenons un exemple plus frais : les « Panama papers ». C’est une révélation inouïe, aussi inattendue et spectaculaire que la découverte d’une planète habitée : les riches trichent ! Ils se moquent des lois et des frontières nationales ! Quel choc ! On est si abasourdi qu’on remarque à peine que les seuls riches vertueux au monde, d’après ces listes, sont les citoyens américains. On ne lit même pas la signature des institutions qui nous ont apporté la nouvelle, et qui sont financées par M. George Soros, l’un des plus redoutables spéculateurs financiers de la planète. Timeo Soros et virtutes ferentem (« Je crains Soros, même drapé de vertus »), aurait dit un journaliste ferré d’éducation classique. Puis il se serait aussitôt demandé où est le cheval de Troie dans l’affaire et ce qu’il cache dans son ventre.

Heureusement, les journalistes d’éducation classique ont été pratiquement exterminés. Les journalistes modernes et ouverts, eux, n’y ont vu aucune malice. Au contraire : ils ont couru avec enthousiasme après le bâton que papa Soros leur a lancé. Et maintenant, ils le lui rapportent et le re-rapportent sans se lasser, en bavant de joie et en frétillant de la queue. Et voici que les bâtons s’entassent au pied du lanceur : ici un chef de gouvernement islandais ; là un ministre espagnol ; là-bas encore une ministre belge. Et d’amener au poteau de la honte des avocats de renom soudain devenus véreux et infréquentables ; et d’applaudir l’adoption précipitée de nouvelles lois de flicage financier…

Mais le plus gros bâton que nos journalistes modernes ont rapporté à leur maître, c’est la nouvelle campagne de dénigrement contre le tsar russe. Il n’est même pas nommé dans l’affaire ? Qu’importe : on le mouillera par amalgame. Par osmose ! « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ! » : le plus fort accuse, mais ne s’embarrasse pas de preuves

Cet article a été originalement publié dans ANTIPRESSE n°20.

Enéide

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Banlieue debout?

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(Photos : Laurent Gayard)
(Photos : Laurent Gayard)

Tandis que les désolants Nuit debout ont décidé de chasser de la place de la République ceux qui ne leur plaisent pas à coups d’insultes et de crachats, d’autres mènent un combat moins médiatisé et plus quotidien pour tenter d’abattre les murs plutôt que de dresser des cordons sanitaires autour de leurs idées. A 17 kilomètres au nord-est de Paris, dans le parc forestier de la Poudrerie de Sevran-Livry, une centaine de personnes se sont réunies dimanche 17 avril à l’occasion de la Fête de la fraternité et d’un hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015. La rencontre ne s’est pas limitée aux hommages et aux formules généreuses mais a permis de partager expériences de lutte, témoignages et projets d’action pour faire tomber le mur du silence qui entoure encore largement en 2016 ce qu’un collectif d’enseignants appelait il y a près de quinze ans « les territoires perdus de la République ». Beaucoup de ceux qui participent ce dimanche à cette grande réunion aux airs de pique-nique printanier se connaissent déjà : représentants associatifs, travailleurs sociaux, habitants et habitantes de communes de la Seine-Saint-Denis, ou quelquefois de plus loin. Nombreux sont aussi ceux et celles qui se rencontrent pour la première fois et mesurent la proximité des luttes partagées à distance depuis des années.

On vient d’un peu partout en effet : Sevran bien sûr, et le quartier des Beaudottes, ou des communes avoisinantes, comme Saint-Denis, Aubervilliers ou La Courneuve, mais aussi de Tours, comme François Norelle ou Yamina Mahboubi, respectivement représentant et présidente de l’association Je suis France, créée après les attentats de janvier 2015 dans le but de lutter contre la radicalisation dans les quartiers, sans bénéficier d’ailleurs du soutien enthousiaste des élus. Aucune subvention, aucune aide n’est perçue par l’association qui ne se sent pas vraiment encouragée : « Ils considèrent que nous les mettons en porte-à-faux puisque nous dénonçons une situation qui est la rançon de la politique menée depuis des années. » L’association met donc en place comme elle le peut rencontres et ateliers à destination des plus jeunes notamment. « Il s’agit de regagner le terrain pris par les islamistes et nous devons les battre en utilisant la stratégie qu’ils emploient, celle de la proximité. » Terrain stratégique dans des zones où l’autorité publique, aux yeux des habitants, n’intervient plus et a laissé le champ libre aux fondamentalistes, aidés quelquefois par la complaisance des élus. Ceux-là ont ainsi trouvé un moyen d’acheter la paix civile ou de tirer un profit électoral en donnant de l’argent à n’importe qui et quelquefois aux plus extrémistes.

La complaisance ancienne des élus locaux

« Les trois quarts des salles de prière en France sont gérées par des associations culturelles de statut loi 1901, à but non lucratif, qui permet d’obtenir des subventions publiques. (…) Nombre de lieux de culte musulman jouent sur les deux registres, partant du fait qu’une mosquée n’est pas qu’un lieu de prière », rappelait L’Express en… 2002. La conséquence principale étant que les collectivités locales peuvent accorder de généreuses subventions à des lieux de prières qui passent pour des lieux culturels plutôt que des lieux de culte grâce à la présence d’une bibliothèque ou d’une médiathèque. Le financement controversé de la grande mosquée de Bordeaux, la polémique autour de celle de Marseille ou le rôle décrié du Conseil français du culte musulman et ses liens troubles avec l’Union des organisations islamiques de France ont été en fait les grands arbres cachant la forêt touffue des subventions locales aux associations religieuses.

En arrière-plan il y a bien sûr la situation sociale des villes où l’extrémisme et la radicalisation prolifèrent le plus. Depuis 2014 et la fondation de la Brigade des mères, Nadia Remadna, sa présidente, habitante de Sevran et travailleuse sociale, ne cesse de dénoncer cette situation. En point de mire, la complaisance des élus locaux et des pouvoirs publics qui ont délaissé les quartiers jusqu’à la conclusion tragique des attentats de Paris et de Bruxelles, au point que les grands médias se demandent aujourd’hui s’ils ne sont pas susceptibles de produire des Molenbeek à la française. « La ville de Sevran est pour la Brigades des mères un lieu symbolique. C’est ici, en 2014, que, face à la montée de l’intégrisme et au sentiment d’abandon, nous avons voulu réagir. » Mégaphone en main, juchée sur une chaise face à la petite buvette du parc, Nadia Remadna en impose à l’assemblée. Beaucoup lui sont reconnaissants d’avoir fait parler de leur combat au-delà des murs de la banlieue. Le contexte y est pour quelque chose, bien sûr, mais la personnalité de celle qui avait pris d’assaut il y a quelques semaines la place de la République avec ses « brigadières »  – avant que les Nuit debout ne s’y installent – n’est pas faite pour desservir sa cause. « En 5 minutes chez Taddéi, elle a réussi à déconcerter quelqu’un comme Houria Bouteldja (la porte-parole du Parti des indigènes de la République, ndlr) qui avait semble-t-il oublié que les militantes de terrain savent de quoi elles parlent », assène Soad Baba-Aissa, représentante de l’association Femmes solidaires. Avec un certain amusement, Ahmed Meguini, président du réseau LaïcART, évoque aussi « l’effet de sidération » provoqué par Nadia Remadna qui recadrait sévèrement il y a quelques mois Laurent Joffrin ou Thomas Guénolé sur la question des « imams républicains » au cours du premier colloque du Comité Orwell organisé à Paris.

Les intervenants se succèdent au mégaphone qui sert de micro. Autour des petites tables de jardin sur lesquelles on pique-nique, les langues se délient. Chacun parle des problèmes de sa ville, de son quartier, de ses actions ou simplement de ce qu’il voit ou subit en tant que riverain, parent ou habitant. Sofia, une Femen volubile, propose de lancer une « Nuit debout des femmes » le week-end suivant à Clichy-sous-Bois. Je lui demande si elle était présente lorsque le salon salafiste de Cergy-Pontoise avait été perturbé par son mouvement : « Oui bien sûr ! C’était un sacré coup ça ! » A côté d’elle, deux représentantes du Mouvement mondial des mères m’expliquent que leur association, fondée en 1947, possède désormais un statut consultatif à l’ONU et elles plaident pour un renouvellement de la pensée féministe : « Le féminisme a regardé la maternité comme un frein pendant des années. A l’inverse, dans d’autres pays, les femmes ne sont considérées que comme mères. Il y a certainement un hiatus à résoudre. »

La France veut-elle vraiment savoir ?

Parmi les invités de ce dimanche à Sevran, la présence de Véronique Roy, la mère de Quentin, jeune homme de 23 ans mort en Syrie en janvier dernier, était également remarquée. Invitée le 14 avril de l’émission Dialogues citoyens en présence de François Hollande, elle regrette l’ambiguïté vis-à-vis du salafisme d’un président se réfugiant dans la tergiversation, ce qui aura été, pourrait-on ajouter, la marque de fabrique de son mandat présidentiel. Véronique Roy est aussi habitante de Sevran, où son fils a peu à peu embrassé la cause de l’islam radical. Face aux intervieweurs, elle martèle encore en ce dimanche, trois jours après son face-à-face avec le chef de l’Etat, que tout cela « aurait pu être évité et peut encore être évité. Aujourd’hui on peut endiguer l’hémorragie », tout en regrettant que le message ne soit pas encore assez bien reçu dans notre pays : « J’ai été contacté par une association libanaise après la mort de Quentin. J’ai eu l’impression d’être plus entendue là-bas qu’en France. »

Ce constat est très largement partagé par celles et ceux qui sont présents ce dimanche au parc de la Poudrerie. Et force est de constater également qu’une absence flagrante crève les yeux ce jour-là : celle des élus locaux. Pas un seul n’a fait le déplacement. Pas de Stéphane Gatignon, maire de Sevran, ni aucun autre politique en vue. Parmi la foule disparate de représentants du monde associatif et de la société civile qui sont venus rappeler aujourd’hui que certaines ou certains « tirent la sonnette d’alarme depuis plus de dix ans », cette absence est peut-être finalement ce qui se voit le plus. Et si l’on met en relation cette très concrète absence du politique avec les grandes déclarations d’intention de la communication gouvernementale et élyséenne en ce qui concerne la résurrection nécessaire de l’esprit citoyen, on ne peut que conclure que l’élu est par nature tout autant que par nécessité « bavard pendant la campagne, avare pendant son mandat… »

L’effet de cette maxime est renforcé par une dérive de la pratique politique sur le plan local qui semble ne plus se soucier que de préserver des micro-baronnies électorales au point de délaisser en grande partie les administrés quand ils ne sont plus vus comme des électeurs, ou de consentir à une alliance avec le diable au prix de quelques voix supplémentaires. « Les gouvernements, écrit Tocqueville, périssent ordinairement par impuissance ou par tyrannie. » Puisque le politique confie ainsi son impuissance, ou son indifférence, à un niveau où sa probité et sa présence sont pourtant les plus requises, la société civile a-t-elle le pouvoir de faire passer au politique le goût de l’inaction avant qu’on ne lui impose un autre pouvoir, celui de la tyrannie ? Tandis qu’on regarde s’envoler quelques dizaines de ballons dans le ciel, la petite foule présente entonne la Marseillaise, en hommage aux victimes des attentats. Comme l’écrivait encore Tocqueville : « La démocratie ne vaut que par la qualité des citoyens. »

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Gérald Darmanin, la soumission tranquille

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Gérald Darmanin, le maire de Tourcoing, le 27 janvier 2015 (Photo : Citizenside/Thierry Thorel)
Gérald Darmanin, le maire de Tourcoing, le 27 janvier 2015 (Photo : Citizenside/Thierry Thorel)

« L’islam n’est pas le problème, le problème c’est la connerie, le sectarisme. » Quelques jours seulement après les attentats parisiens du 13 novembre 2015, Gérald Darmanin, élu LR multimandats du Nord-Pas-de-Calais, dévoilait sur RTL les racines du malaise entre la France et ses musulmans : tout ça, c’est la faute aux Dupont-la-joie. Clémentine Autain ou Edwy Plenel n’auraient pas dit mieux… Mais quelle mouche a donc piqué celui qui cite le général de Gaulle à tout bout de champ ? Ce produit de la méritocratie à la française, fils d’une femme de ménage comme il se plaît à le rappeler. Ce jeune homme pressé dont l’ascension politique fulgurante agace jusque dans son propre camp, lui valant le surnom de « Darmalin ». La clé de l’énigme se trouve à Tourcoing. C’est lors des dernières municipales qu’il déloge de leur fief des socialistes médusés. La Marseillaise est aussitôt entonnée par le nouvel élu et ses troupes le soir de la victoire pour célébrer un député-maire de 32 ans seulement, droitier décomplexé qui a fait mordre la poussière à l’appareil socialiste local pourtant réputé invincible.

Loi du marché

Gérald Darmanin a su, bien mieux que ses rivaux, analyser la sociologie électorale de Tourcoing et de ses 92 000 habitants. La ville aux cinq mosquées, très abîmée socialement, compte une large proportion de Français de confession musulmane. Un électorat dont les socialistes ont trop longtemps cru que le vote leur était automatiquement acquis, refusant de voir que les héritiers de « la marche des beurs » avaient, pour beaucoup, troqué les chimères égalitaires de la gauche pour la loi du marché. Le mariage homosexuel achevant de creuser le fossé de l’incompréhension entre le PS et des populations attachées à la famille traditionnelle. C’est ainsi que Gérald Darmanin expliquait à Libération en octobre 2014 que si Nicolas Sarkozy avait perdu les présidentielles, c’était à cause des 90 % des Français musulmans qui avaient voté Hollande. « C’est une anomalie. Conservateurs sur les sujets de société et plutôt libéraux en économie, ils devraient voter majoritairement à droite. » Une fenêtre d’opportunité s’est ouverte pour un discours de droite prenant garde de ne pas contrarier un électorat qui peut peser lourd à Tourcoing, ville où chaque bulletin compte, alors que le taux d’abstention dépasse régulièrement les 50 %. Bien vu, bien joué, puisque la victoire était au bout du calcul.

Boudin et chansons, censuré

Le problème, c’est qu’à force d’appels du pied, d’attentions, de gestes destinés à flatter ou à ne pas contrarier telle ou telle chapelle, le candidat devenu maire n’a pas su résister à la tentation communautariste.[access capability= »lire_inedits »] Comment expliquer sinon l’annulation in extremis de Boudin et chansons, une farce burlesque programmée lors de la fête de la musique en juin 2015 ? Sur cette question et d’autres soulevées ici, nous avons évidemment sollicité – et à maintes reprises – l’intéressé sans jamais obtenir de réponses. La faute certainement à un agenda trop chargé : Gérald Darmanin est tout à la fois maire, vice-président du conseil régional et de la Communauté urbaine de Lille. La censure a été justifiée à l’époque par le premier adjoint au maire. Il jugeait dangereux de faire jouer un spectacle contenant le mot boudin dans son titre, expliquant qu’il ne souhaitait pas que l’on « choque » la population musulmane. Un prétexte d’autant plus grotesque que la metteur en scène belge est de confession musulmane et que personne ne s’était manifesté (publiquement en tout cas) pour faire connaître sa désapprobation.

Spot salafiste

Beaucoup moins drôles en revanche, les salafistes, qui ont pignon sur rue, en l’occurrence dans la dernière mosquée, installée au début de l’année au quartier Pont Rompu, avec l’assentiment du maire qui a débloqué un dossier enlisé depuis cinq ans. Jusque-là, les musulmans radicaux du secteur devaient se cantonner à des lieux de prières improvisés dans lesquels officiait l’imam al-Gwadeloupi, prêcheur d’un wahhabisme « pur » inspiré d’un des prédicateurs les plus durs de ce courant, le Cheikh Rabi al-Madkhali. Tourquennois, chrétien d’origine antillaise, al-Gwadeloupi se convertit en 1998 à l’âge de 18 ans. Son profil de Français appartenant à une minorité – donc susceptible d’être travaillé par des interrogations identitaires – en fait une cible de choix. Il est repéré par Ammar Nemmouche, imam radical, Tourquennois lui aussi, et agent recruteur des salafistes, oncle de Mehdi Nemmouche – le tueur présumé du Musée juif de Bruxelles – qui l’envoie à Médine, d’où al-Gwadeloupi revient avec ses galons d’imam. Mais il y a quelques semaines, un imam plus chevronné et tout aussi radical lui a succédé : Hassan Abou Asma, très actif sur la toile, notamment sur le site convertis-al-islam.fr. Avec des prêcheurs de cette trempe, la mosquée du Pont Rompu est devenue le spot salafiste de la région, les fidèles s’y pressent pour le très couru prêche du vendredi. Comme par exemple les Roubaisiens radicalisés de la mosquée Aboubakr qui se cherchent un nouvel imam en phase avec leur conception de l’Islam, car la Grande Mosquée de Paris a coupé les ponts avec eux et rapatrié son imam.

Terre de mission

Dans une tribune publiée récemment[1. L’Opinion, 7 mars 2016], Gérald Darmanin reproche à Éric Zemmour de soutenir que l’islam est incompatible avec la République : « Les musulmans ne sont pas le problème. Le communautarisme, voilà l’ennemi. Le radicalisme en est d’ailleurs sa dérive sectaire. En cela, oui, les politiques sont lâches : ils n’ont pas imposé l’assimilation. Oui, des quartiers se ghettoïsent ; oui, l’antisémitisme est banalisé ; oui, la libanisation est possible. » Un maire lanceur d’alerte, farouche défenseur de la laïcité invitant les politiques à l’autocritique, Tourcoing en aurait bien besoin alors que des franges radicales de l’islam en font une terre de mission et tissent leur toile dans une quasi-indifférence. Mais derrière la vitrine séduisante d’un élu droit dans ses bottes républicaines, dans l’arrière-boutique, à l’abri de la curiosité médiatique, bien des arrangements sont possibles. Même les plus déraisonnables. En octobre 2015, un rapport des services de renseignement fuitait dans la presse. Il pointait les dérives communautaristes des clubs de sports en France et épinglait notamment Naturel-Sport-Bourgogne, une association tourquennoise. À sa tête Mohamed Mezdour, un Français salafiste, éducateur sportif. Jusqu’au mois de janvier, cette figure bien connue du quartier populaire de la Bourgogne était également Adulte-Relais, assurant à ce titre un rôle de médiateur social (lire l’encadré ci-dessous). Dans les activités physiques qu’elle propose, Naturel-Sport-Bourgogne applique une stricte séparation entre femmes et hommes, ce qui ne semble pas beaucoup émouvoir la municipalité. Une salle de musculation du plus grand complexe sportif de la ville est ouverte, quatre fois par semaine, à Naturel-Sport-Bourgogne pour des séances réservées aux hommes. Les femmes ne sont pas oubliées. Pour elles, la mairie met aussi à disposition deux jours dans la semaine, une salle dans le quartier de Bourgogne. Et voilà donc qu’à Tourcoing, la discrimination entre hommes et femmes est institutionnalisée avec la bénédiction de la Ville. Sur le terrain du clientélislamisme, Darmanin rivalise désormais avec Martine Aubry qui avait autorisé qu’un créneau soit réservé aux femmes dans une piscine de Lille. La maire de Lille, aujourd’hui encore, traîne comme un boulet cette concession aux pressions communautaristes que les amis LR de Gérald Darmanin n’oublient jamais de lui rappeler.

S’accommoder du système

Bien sûr ces deals avec la communauté musulmane ne datent pas d’hier à Tourcoing et les socialistes, longtemps au pouvoir, en ont été les initiateurs. Sauf qu’après Charlie, l’Hyper Cacher, les terrasses, le Bataclan, et deux ans après avoir conquis la ville, Gérald Darmanin s’accommode parfaitement du système. Apparemment, chez les LR on n’y voit que du feu puisque l’étoile montante du parti réussit à se faire passer pour un spécialiste de la laïcité. Nicolas Sarkozy qui l’avait choisi comme porte-parole au moment de la campagne pour la présidence de l’UMP a donc pensé à lui au printemps dernier pour rédiger, avec Henri Guaino, un rapport sur l’islam en France. Un rapport introuvable et qu’il n’est pas possible de consulter au siège du parti LR. Dommage. On était curieux de connaître les propositions de « Darmalin », l’apprenti sorcier.

« Regardez, y’a pas de tapis de prière ici ! »

Quatre fois par semaine, ils sont une petite dizaine à se faire les muscles dans la salle de sport qui leur est réservée par la municipalité, à deux pas du centre-ville. Des hommes exclusivement. Naturel-Sport-Bourgogne ne mélange pas les genres. « On ne reproche pas à un rabbin ou au pape de ne pas serrer la main à une femme ! » se défend Mohamed Mezdour, 42 ans, créateur de l’association tourquennoise en 2004. Parmi ceux qui transpirent ce samedi après-midi, il est le seul à porter cheveux ras et barbe hirsute et à se retrouver dans le collimateur des services de renseignement qui ont inscrit à l’automne dernier Naturel-Sport-Bourgogne sur la liste des clubs sportifs communautaristes. « Cela fait des années qu’on s’entraîne ici, tout le monde nous connaît, d’ailleurs on a de très bons rapports avec la municipalité. Et puis regardez vous-même, il n’y a pas de tapis de prière ici ! » Mezdour est une figure de la Bourgogne, un quartier populaire de Tourcoing où prospèrent dealers et « barbus ». Recruté en 2007 comme Adulte-Relais par la municipalité socialiste, il a été reconduit par la nouvelle majorité.

Mohamed Mezdour assure que son club est ouvert à tous, sans distinction parce qu’il est « français avant tout ». S’il condamne les attentats terroristes, « J’aimerais pouvoir serrer dans mes bras les parents des victimes », explique-t-il avec les larmes aux yeux, pas question pour autant de proclamer « Je suis Charlie » : « Quand je vois ce qui se passe aujourd’hui, ce que j’ai envie de dire, c’est : je suis un réfugié. » S’estimant « victime de préjugés », il cite Rosa Luxemburg : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. »
Il y a quelques mois, lors d’un entraînement, Mohamed Mezdour a reçu la visite de policiers accompagnés d’une représentante de la municipalité. « Je dois être fiché S et on doit écouter mon téléphone. Mais de toute façon, je n’ai rien à cacher, c’est ce que je leur ai dit. » À la suite de cette rencontre, Mohamed Mezdour a appris que, sur décision de la Préfecture, son contrat d’Adulte-Relais ne serait pas renouvelé. En attendant de retrouver un travail, ce père de cinq enfants pourra toujours occuper son temps libre à l’exercice physique, entre hommes. À Tourcoing, les salles de sport municipales lui restent grandes ouvertes. À ses exigences aussi.

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Nuit debout: du plaisir de manger de la compote!

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nuit debout muray finkielkraut
Place de la République, avril 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21878548_000003.
nuit debout muray finkielkraut
Place de la République, avril 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21878548_000003.

On arrive à Nuit debout comme au milieu de la fête de l’Huma. Des arabes glabres vendent des sandwiches halal, on fait la queue pour retirer de l’argent au distributeur le plus proche, des médecins parlent de leur condition précaire sans que personne ne les écoute, des skateboarders glissent sur la place de la République, une cantine végétarienne à prix libre campe au milieu de la place et l’on peut inhaler d’occasionnels effluves de cannabis. Le printemps est de retour, après huit mois de dur labeur, la véritable année, qui commence en avril et finit en septembre, peut démarrer. Le mouvement social du moment fait déplacer les foules.

Antispécisme et prépubères en keffieh

Avec un tant soit peu de mauvaise foi (et même sans mauvais foi), on peut trouver de quoi dégonfler la baudruche Nuit debout. Des jeunes capricieux, avec des dreadlocks, ramassent des bouts de joints usagés pour les casser et en rouler de nouveaux, des prépubères en keffieh agitent des panneaux défendant l’antispécisme (et donc l’abolition de toute différence entre l’homme et l’animal, ce qui est en somme tout un programme, à des années-lumière du très démodé antiracisme), des vieillards à la peau dégommée par l’alcool houspillent dans tous les sens et puis un bruit de basse assourdissant en fond sonore s’annonce en prévision de la soirée qui commencera quand tout le monde aura assez bu et fumé. Sans parler du reste, quelque chose semble avoir échappé à nos amis debout : ce monde a besoin de tout sauf de bruit supplémentaire.

On a tout de même envie de rester un peu. On ne crache pas sur la fraîcheur printanière d’un vendredi soir place de la République. On prend sa place au milieu des gens assis tendant l’oreille en agitant passagèrement les bras au-dessus de leur tête.

68, c’était hier…

Pendant l’Assemblée générale, un certain nombre de codes se mettent en place. On n’applaudit pas en tapant dans ses mains. Il ne faut pas interrompre les gens. Le silence reste salutairement gardé pendant que les gens parlent. Défilent alors toutes sortes de personnes. Un type au crâne rasé enthousiaste et revendicateur qui dit qu’il ne faut pas lâcher, que tout ça doit durer, qu’il faut faire attention aux récupérateurs comme le leader de Podemos Pablo Iglesias. Une femme rappelle le souvenir chéri de 68 arrêté en plein vol. On vit « un moment historique » nous dit-elle. Il ne faut pas se le faire voler. Un ouvrier Renault raconte avec émotion les dessous de tractations entre l’Etat et des bailleurs privés pour exclure les travailleurs des logements sociaux. Tous n’ont qu’un mot à la bouche : pas de recours à la violence. Ou plutôt, pas encore. Les policiers, qui surveillent et qui vident la place tous les matins à 5h00, pourront bientôt s’amuser un peu. Un autre jeune homme vient qui dit qu’il n’est pas révolté, qu’il n’a guère de raisons de l’être. Mais il est « un rêveur ». Et le monde de demain, il le voit ! Ce monde-là n’est pas aux mains du capital. Ce monde-là n’est pas un monde en guerre. Il insiste sur l’importance de la spiritualité. Qu’elle soit laïque ou religieuse, elle fait le ciment de la communauté. Nuit debout est en flagrant délit d’occulto-socialisme : ce sourd désir de fusion généralisée qui habite l’humanité depuis le XIXème siècle de Philippe Muray. Et, comme pour lui donner raison, lui qui regarde tout ça de là où il est avec un œil distrait, on amène une petite fille blonde à la tribune. « Les parents, quand ils travaillent, ils ne s’occupent pas de nous. Nous, on veut qu’ils travaillent moins ». Tonnerre d’applaudissements. Mains qui claquent à tout rompre. Bien évidemment. Infanthéisme quand tu nous tiens…

Il faut montrer patte blanche

Un dernier homme vient à la tribune avant la diffusion d’un film sur une toile que l’on est en train d’élever. Il veut faire un exposé en trois points. Il assure qu’il est solidaire du mouvement. Il insiste bien, il le répète.  Chez Causeur, on appelle ça « mettre une capote ». Pour éviter toute interprétation tendancieuse de ses propos, on montre patte blanche, on met de la nuance, on protège son discours pour le faire rentrer en douceur. Ses deux premiers points ne sont pourtant pas très irrespectueux. Evitons la violence. Ne nous avachissons pas dans la révolte stérile et sans vision. En troisième lieu, il déclare qu’il faut lire des livres. Et que ça tombe bien parce qu’il veut nous parler d’un livre qui est paru « aux Belles lettres ». Mon oreille se dresse. Depuis 10 minutes qu’il nous parle, ayant fait exploser le temps de parole imparti à chacun, le public commence à se faire impatient. Et, alors qu’il s’apprête à dire le nom de ce livre et de son auteur, le micro lui est repris. Je trépigne. « Les Belles lettres c’est bien, ok, mais enfin c’est juste des connards élitistes » me glisse un type avec un bonnet rouge de skateboarder et une barbe bien taillée assis juste devant moi. Je suis un peu déçu. Le lendemain, j’apprends qu’Alain Finkielkraut, victime d’une image médiatique réductrice et peu reluisante aux yeux des étudiants en révolution qui peuplent la place de la République, a payé de son éviction sans la moindre délicatesse le prix de cet antiélitisme béat et bêta.

Rêve rafraîchissant

Pourtant, en se levant, on ne peut pas s’empêcher d’être charmé. Alors qu’on passe son temps à courir, à sauter de métro en métro, à faire un travail sans intérêt, auquel on ne croit pas, dont les conséquences nous déplaisent et sont en contradiction avec le plus élémentaire bon sens, il y a un plaisir à s’asseoir une demi-heure pour écouter des gens dire un peu tout et n’importe quoi. Le réel s’est dissous, ils ne seront pas ceux qui le feront réapparaître. Cela, personne ne le peut. Mais, comme dirait Pierre Gattaz à propos de l’initiative macronienne En marche : « C’est rafraîchissant ». Alors, quand, avant de s’en aller, on passe au stand de la cantine à prix libre où il ne reste plus rien sauf une grande toupine de compote de pommes, poires, kiwis et bananes, on n’a pas envie de partir en donnant 10 centimes. Alors, on vide bien ses poches, on donne une somme décente et on s’en va, gobelet en plastique à la main. On n’est pas mécontent. Et on repart, rêvant à ces deux vers de Muray : « J’aime ce qui achoppe et j’aime ce qui rate/ Les projets qu’on remballe dans la plus grande hâte. »

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Merkel – Erdogan: le vrai couple qui dirige l’Europe

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Recep Erdogan et Angela Merkel, en février 2014, à Berlin (Photo : SIPA.AP21518086_000010)
Recep Erdogan et Angela Merkel, en février 2014, à Berlin (Photo : SIPA.AP21518086_000010)

Il est clair pour qui en douterait que le « couple franco-allemand » (une expression que nos amis allemands ont en horreur, mais qui s’en préoccupe chez nous ?) ne conduit plus les affaires de l’Europe. Désormais, c’est l’Allemagne qui règne sans partage, au moins apparemment, et la France ne compte plus guère. Non point en raison de sa faiblesse intrinsèque : le PIB français ne représente certes que 74 % de l’allemand mais ce n’est pas nouveau et puis, il n’y a pas que l’économie qui compte : « La France a pour la première fois depuis deux siècles une supériorité militaire écrasante sur l’Allemagne »[1. Le mur de l’Ouest n’est pas tombé, Hervé Juvin, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2015, page 28.] et ceci devrait compenser cela. Non, c’est par manque de volonté que la France s’est effacée.

Il reste néanmoins qu’un couple domine effectivement l’Europe : le couple Angela Merkel – Recep Erdogan : la chancelière d’Allemagne et le président de la Turquie ; leur coopération étroite explique beaucoup de choses qui se passent en Europe, pour le meilleur et surtout pour le pire.

Convergences sur les  réfugiés

D’abord, la question des réfugiés. Il est clair que, quand à l’été 2015 Angela Merkel a fait savoir que les réfugiés syriens et irakiens seraient les bienvenus en Allemagne, elle se trouvait en parfaite synergie avec Erdogan qui laissait au même moment s’organiser le trafic consistant à aller chercher les réfugiés au Liban, souvent amenés en bus de Damas même, et à les faire passer vers la Grèce au prix de 5 000  à 10 000 €. Un trafic très lucratif (qui ne concerne pas les réfugiés déjà en Turquie, trop pauvres pour payer) pour la mafia turque pour laquelle le gouvernement turc semble avoir plus que des faiblesses. La coordination entre Merkel et Erdogan n’est cependant pas aussi parfaite que l’auraient souhaité certains réfugiés : pour 170 € et un visa allemand, ces malheureux auraient pu prendre l’avion Istambul-Berlin sans prendre le chemin hasardeux et sordide de la « route des Balkans ». La coïncidence des dates n’en est pas moins troublante.

 

Quand Erdogan s’est trouvé, à l’automne, confronté à une élection législative difficile, il a reçu dans la dernière semaine la visite d’Angela Merkel qui lui a promis tout ce qu’il fallait pour renverser la situation : accès de Turcs sans visa au territoire de l’Union, reprise des négociations d’adhésion et déblocage de 3 milliards d’euros d’aide. Grâce à cet appui, l’arrestation de dizaines de journalistes et un trucage massif, le président Erdogan a conservé une majorité  parlementaire.

Un compromis très inégal

Merkel n’engageait en principe qu’elle, mais c’est comme par hasard ces promesses que l’on retrouve dans le mandat de la négociation que Merkel était chargée de mener avec les instances européennes lors de la rencontre du 18 mars dernier. Et sur les trois chapitres, Erdogan a gagné : aux 3 milliards déjà obtenus en novembre, viennent même s’ajouter 3 nouveaux milliards. Les négociations d’entrée doivent reprendre et les Turcs doivent pouvoir entrer sans visa dans l’Union européenne dès le 1er juin. Heureusement, ce dernier point est soumis à 72 conditions sur lesquelles la France a insisté (Hollande servirait donc encore à quelque chose !) dont toutes ne sont pas remplies.

Qu’a donné Erdogan en échange ? Presque rien : après avoir fait un « tri » individuel selon des procédures compliquées loin d’être mises en place, l’Union européenne pourra renvoyer jusqu’à 72 000 réfugiés (à rapporter au million qui est déjà rentré), mais la Turquie aura le loisir de les remplacer un à un par d’autres supposés plus authentiques.

Grande discrétion sur le départ des réfugiés à partir de la Turquie que ce pays ne s’est que vaguement engagé à freiner. Elle s’y était déjà engagée fin 1995 ; or le flux n’a guère diminué : 150 000 sont entrés au cours du seul premier trimestre. Aller plus loin pour la Turquie, ce serait reconnaître qu’elle a la mainmise sur ces flux et donc, qu’elle les a probablement provoqués. Il n’en a pas été question.

Il n’a pas été question non plus de la responsabilité de la Turquie dans le déclenchement de la guerre poursuivie en Syrie et en Irak dans laquelle elle porte une lourde part de responsabilité. Ce n’était pas à l’ordre du jour. Et d’ailleurs les principaux pays de l’Union : France, Grande-Bretagne et Allemagne ont  aussi  leur part de responsabilité.

Les négociations ont été serrées : en arrivant à Bruxelles, Ahmet Davutoglu, pas moins hypocrite que son patron, a averti les dirigeants européens que la question des réfugiés n’était « pas un marchandage, mais une question de valeurs humanitaires, ainsi que de valeurs européennes ».

Sur le même registre, Peter Sutherland, secrétaire adjoint des Nations unies aux réfugiés, s’est inquiété que les conditions exigées par l’Europe ne soient pas légales au regard du droit des réfugiés. Cet ancien commissaire européen à la concurrence aime la libre circulation des marchandises et des hommes. On se demande pourquoi, autre « coïncidence », il avait décidé, toujours à l’été dernier, la diminution des allocations journalières des réfugiés se trouvant dans les camps.

On dit qu’Angela Merkel était très remontée pendant ces négociations. Il y a de quoi mais avec quelle sincérité ? Qui nous fera croire que la puissante Allemagne n’avait pas les moyens d’obtenir plus si elle l’avait voulu ?

Pourquoi tant de timidité ?

On peut s’interroger sur les relations étonnantes entre Recep Erdogan et Angela Merkel, l’un Frère musulman, l’autre protestante libérale influencée par le marxisme. La chancelière aurait-elle trouvé son maître ? Tout indique que, à la différence du « couple » franco-allemand, ce n’est pas elle qui tient les rênes.

La Turquie bénéficie, comme pays candidat à l’Union européenne, d’un libre accès au marché et de subventions importantes. On pourrait presque dire qu’elle a les avantages de l’Union sans les inconvénients. Les moyens de pression sur elle ne manquent donc pas.

Pourquoi alors tant de timidité de la part de la chancelière, pourquoi cette cécité volontaire qui empêche de voir la responsabilité directe d’Erdogan dans les conflits du Proche-Orient et dans le transit de plus d’un million de réfugiés ? Erdogan qui ne cachait pas jadis son souhait d’islamiser l’Europe par l’immigration, afin de venger la défaite de Lépante. C’est la question la plus importante pour l’Europe, décisive pour son devenir, et elle reste sans réponse évidente.

Les relations entre l’Allemagne et la Turquie sont anciennes : les deux pays les plus peuplés d’Europe — si on accepte les Turcs dans l’Europe et ils y sont déjà à bien des égards — peuvent conjuguer leur poids pour imprimer un destin à tout le continent : la culpabilité et la haine de soi de l’un, l’expansionnisme et le militantisme islamique de l’autre ne pouvaient que se rencontrer. D’autant que la première manque d’enfants et d’ouvriers.

Ces relations sont anciennes : au temps du Kaiser le projet de train Berlin-Istanbul-Bagdad constituait un des axes de la politique allemande. La coopération militaire allemande assista aux premières loges au massacre des Arméniens qui, Hitler dixit, inspira plus tard celui des juifs (Hitler auquel Erdogan s’est récemment comparé).

L’ombre de Washington

Ces relations n’expliquent pas tout. Pas davantage que les relations personnelles de la chancelière et du nouveau sultan. Les deux pays sont membres de l’Otan et sous la tutelle étroite des États-Unis, surtout Berlin.  Certains courants d’opinion à Washington ne cachent pas leur souhait de voir l’entrée massive de musulmans rabattre une fois pour toutes la superbe européenne, plonger notre continent dans de si grandes difficultés civiles qu’il  sera définitivement écarté de la scène mondiale. A Davos, le processus migratoire a reçu les encouragements du FMI et de l’OCDE, preuve qu’il a des parrains haut placés. Washington et Ankara ont tous deux la Russie de Poutine dans le collimateur. D’autres toutefois laissent penser qu’Obama serait fatigué des manigances d’Erdogan et préférerait calmer le jeu.

La  menace des attentats

En tous les cas, Berlin serait bien récompensée de sa compréhension toute particulière vis-à-vis d’Ankara en échappant, pour le moment au moins, aux attentats islamistes. De même qu’en octobre, lors d’une tournée électorale auprès des Turcs d’Europe appelés à voter, Erdogan avait violemment attaqué la France à  Strasbourg et l’Europe à Bruxelles, mais pas l’Allemagne. Si  l’on en croit certaines sources, notamment grecques, évoquées par Mediapart, les attentats de Paris et de Bruxelles auraient été organisés par les Turcs inquiets du soutien de la France et de l’Europe aux Kurdes. Des menaces à l’encontre de la France et de l’Europe dans la presse turque, dans les jours qui ont précédé les drames, l’attesteraient. La proximité d’Erdogan et de Daech est assez grande pour l’expliquer et le roi Abdallah de Jordanie l’aurait confirmé. Il est cependant trop tôt pour se prononcer de manière certaine. L’Allemagne a certes été épargnée par les attentats sanglants, mais elle a eu droit à des attentats à la pudeur, eux aussi bien coordonnés.

En politique internationale, si la force peut conduire aux excès, la faiblesse est souvent criminelle : les années 30 nous en avaient administré la leçon. Il se peut que l’effacement de la France, dont nous avons évoqué plus haut la raison, ait des conséquences bien plus calamiteuses qu’on ne l’imagine : non seulement le déséquilibre et, par là, la disparition du partenariat franco-allemand, qui constituait un axe de raison et de maîtrise de l’Europe par elle-même, mais aussi l’émergence de nouvelles forces et de nouvelles tendances fort inquiétantes pour l’avenir du continent ; il est temps que notre pays aujourd’hui en interrègne,  reprenne sa place dans le concert des nations !

Prostitution: faut-il castrer les clients?

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Laurence Rossignol. Sipa. Numéro de reportage : 00745922_000044.

Laurence Rossignol. Sipa. Numéro de reportage  : 00745922_000044.

Les chants de Madame Rossignol n’ont rien de bucolique. Ils ne mettent pas en scène des bergers et des bergères, mais des prostituées et des mâles éhontés. L’adoption d’une loi dite de « pénalisation du client » est une duperie morale. Sur son bâton de perroquet, la voix surchargée du« catalogue pompeux des droits de l’homme » (Marx), notre ministre des Droits des femmes débite le psittacisme moderne : « Acheter, louer, ou vendre le corps des femmes est un obstacle majeur à l’égalité entre les femmes et les hommes. »

Si cette loi entend protéger entre 20 000 et 40 000 prostituées, doit-on élargir son périmètre d’application à tous les sites de rencontres ? Le logo du site AdopteUnMec ne représente-il pas une femme poussant un homme tombant dans un caddie ? Ce supermarché des femmes est-il aussi passible d’une amende comprise entre 1 500 et 3 750 euros comme le prévoit la loi ? Aux réponses apportées à ces questions, Mme Rossignol dévoilerait sans peine les arrière-pensées de son texte. Les unes seraient des consommatrices d’hommes ; les autres seraient consommées par les hommes. Le ministre ratiocinerait sur la différence entre la liberté de choisir des unes face à la soumission des autres. Notre féministe nationale se montrerait alors sous son vrai jour : une bigote animée de vieilles rancœurs contre le masculin.

Sous ses airs d’indignation, la représentante officielle des Droits des femmes et… des Familles cache habilement sa dague. Elle souhaite, en réalité, défendre l’égalité des sexes pour mieux déverser des bataillons de femmes dans le salariat moderne. Elle est prête à donner du lait estampillé « Liberté » pour produire des caissières ou des dirigeantes de grandes entreprises ! Peu importe qu’elles aient perdu leur pudeur, leur mari, leur élégance, et leurs enfants dans les rouages de ce système mortifère. Elles sont libres ; la femme est un homme comme les autres ; l’homme est une femme comme les autres !

Une situation tragique où Mme Rossignol est simplement le porte-parole du Capital, devenu presque le seul médiateur des rapports sociaux. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Aujourd’hui, un Français sur cinq s’est déjà inscrit sur un site de rencontre, selon l’Institut national d’études démographiques. Une aubaine pour Alexandre Lubot, directeur général de Meetic, tout heureux « d’annoncer que janvier 2016 s’impose comme le meilleur mois de notre histoire. Les inscriptions ont grimpé de 30% en France et de 20% en Europe », lors d’un entretien accordé à la Tribune.

En témoigne aussi les 300 péripatéticiennes des trottoirs de Belleville, passées du statut de prolétaire dans les centres de production du Nord-Est de la Chine au service des desiderata consuméristes du Vieux Continent, à travailleuses du sexe pour satisfaire d’autres désirs après la fermeture de leurs usines. Une délocalisation forcée, liée à la globalisation, où tout le monde est susceptible de devenir un jour de la chair à canon. Pour lutter contre ces injustices, Mme Rossignol est-elle prête à devenir une farouche opposante au marché mondial pour libérer la femme ? Non. Bien au contraire, par son idéologie, notre chère ministre prône la même logique, celle de la destruction du genre et de l’individualisation des corps ; celle d’un homme devenu un loup pour la femme ; celle d’une femme devenue le jouet des griffes d’une bête bien plus féroce : le Moloch.

«Nuit debout» dévoilé. Merci Alain Finkielkraut!

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Place de la République, Paris, avril 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00749825_000004.

Place de la République, Paris, avril 2016. Sipa. Numéro de reportage  : 00749825_000004.

Écolos, citoyens et fanatiquement sectaire. On ne saurait remercier assez Alain Finkielkraut d’avoir voulu se faire une opinion raisonnée sur Nuit debout. Sa petite virée place de la République nous en a plus appris sur la nouvelle démocratie qui s’y invente que les dizaines de reportages énamourés publiés depuis deux semaines.

Comme toujours, les aspects ridicules de ce happening infantile et bruyant semblent échapper à nombre de commentateurs qui évoquent avec le plus grand sérieux le pôle sérénité, les toilettes sèches et les ateliers constituants.

« Nuit debout » (à la santé)

Quiconque a suivi un débat dans son intégralité ne peut pourtant qu’éclater de rire à la lecture de l’éditorial de Laurent Joffrin qui doit avoir tellement peur de rater l’air du temps qu’il en a des visions comiques. Place de la République, le patron de Libé a vu un « laboratoire populaire ». Rien que ça. Le public qui revient depuis deux semaines est en vérité représentatif de toutes les lubies extrêmes gauchistes, ce qui signifie qu’il incarne un micro-segment du peuple. Les « Nuit debout » (à la santé) combattent la domination capitaliste, le saccage de la planète et bien sûr l’oppression israélienne : cela s’appelle la convergence des luttes.

Quant au laboratoire, on n’a pas très envie de savoir ce qui pourrait se mitonner dans un tel verbiage voué à la réflexivité la plus plate. Le « mouvement », comme ils disent, ne parle que de lui-même et de la façon dont il faut parler.

Mais pour Joffrin et les autres, peu importe qu’on n’ait rien à dire, l’important, c’est de parler. Le directeur de Libération voit donc dans ce jacassage « un symptôme fragile mais éminemment positif de la réhabilitation de la politique hors de la politique traditionnelle ». Pitié, rendez nous la politique traditionnelle.

Une bulle qui fera pschitt

Seulement, voilà, Alain Finkielkraut a voulu voir. Et en quelques minutes, c’est nous qui avons vu le vrai visage de cette pseudo-révolution faussement gentillette. Ce qu’ont en commun les participants de cette agora kitsch, le véritable point de convergence de leurs luttes, c’est la haine. La haine d’un oppresseur imaginaire qui, samedi soir, avait les traits d’Alain Finkielkraut.

Notre cher académicien a dû passer un sale quart d’heure. N’empêche, il n’a pas perdu son temps, ni le nôtre. Il a bien trouvé ce qu’il était allé chercher : le sens de ce mouvement. Constatant qu’à cinquante mètres de la République, il a devisé avec nombre de passants qui se fichaient comme du tiers et du quart de ce qui s’y passait – cassages exceptés -, il a compris que « Nuit debout » était une bulle. Qui ne tardera pas à faire pschitt.

Ces gens ne veulent pas transformer le monde, ils veulent l’ignorer et jouer à faire comme si. Comme si on avait aboli le capitalisme, comme si on avait fait la révolution, comme si on avait inventé l’ombre du prolégomène d’une idée. Et en plus on dirait qu’il y a pas de chefs, t’es d’ac ?

Que des gens qui ne tolèrent pas la contradiction prétendent rénover la démocratie, il faudra m’expliquer. La saine curiosité d’Alain Finkielkraut devrait donc faire office de dévoilement. Si mes confrères n’ont pas tous perdu la tête devant tant de spontanéité, ce moment devrait marquer la fin de l’escroquerie « Nuit debout ».

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L’amour du risque

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(Photo : SIPA.00717182_000002)
(Photo : SIPA.00717182_000002)

Dans son dernier essai, Des Risques et des Hommes, le sociologue Hervé Flanquart choisit de considérer le risque comme un objet d’étude unique. Cette notion étant, à tort, fragmentée, il avance que tout individu a conscience de la convergence des risques multiples qui l’entourent et hiérarchise automatiquement les dangers en fonction d’appartenance, de prédispositions et de caractéristiques particulières. Un militant écologiste aura ainsi plus de facilité à focaliser son attention sur les risques de pollution de l’air et de l’eau provoquée par la sidérurgie ou le nucléaire, tandis qu’un chômeur de longue date préférera se voir offrir un emploi dans une telle usine, davantage préoccupé par l’insécurité économique dont il est victime. On pourrait multiplier les exemples en ce sens, qui recouvrent une réalité expérimentée au quotidien dans les débats qui agitent la société.

D’une manière générale, Hervé Flanquart rappelle que si nous sommes tous familiarisés avec la notion de risque, les études psycho-cognitives montrent qu’un risque présenté comme faible par les instances compétentes (État, organismes scientifiques, police…) sera plus facilement surestimé par la population, qui réclamera une réaction des pouvoirs publics, tandis qu’un risque présenté comme fort ne déclenchera pas nécessairement de mouvements de panique mais plus volontiers une forme d’inertie fataliste. Ce paradoxe viendrait de l’usage abusif qui est fait du principe de précaution dans tous les domaines de gestion du risque.

L’utopie de nos sociétés avancées technologiquement consiste, nous le savons, dans l’élimination totale du risque. Santé parfaite, immortalité, invulnérabilité, suppression totale de la délinquance, protection maximale de l’environnement, résistance absolue des matériaux de construction aux intempéries, autant de dispositifs qui relèvent, pour le sociologue, d’une mauvaise appréhension du risque. Cette « heuristique de la peur », conduisant les hommes et les États à prendre trop de précautions les enferme dans une irrésolution stérile. À prendre trop de précautions, nous nous priverions des aspects positifs d’une situation à risque objectivement faible à modéré. Le « tout sécuritaire » bride l’innovation, écrase les volontés et réduit les libertés par un processus de contrôle social accru.

Que le risque zéro n’existe pas, que l’avenir de nos sociétés occidentales tienne le milieu entre dérive autoritaire et laxisme périlleux, nous le savons. Que la sociologie, sous couvert de bons sentiments, ait tendance à enfoncer des portes ouvertes, nous ne sommes pas les premiers à le penser. En revanche, cette étude d’Hervé Flanquart, si elle s’avère lacunaire, hors-sol et peu pertinente quant aux risques réels auxquels les populations sont exposées ou s’imaginent l’être, a le mérite de soulever une question. L’Histoire des comportements et des savoirs est aussi celle des disciplines abandonnées, des réflexes perdus ou modifiés avec le temps.

Quel genre de « victime » êtes-vous ?

Appréhender le risque nous amène, en négatif, à nous poser la question de la victime et à exhumer un champ d’étude laissé en jachère depuis les années 1980 : la victimologie. Depuis une trentaine d’années, en Europe, celle-ci consiste exclusivement dans le traitement a posteriori des victimes d’un crime, d’un délit ou d’une catastrophe naturelle ou industrielle à l’aide de très zélées cellules psychologiques. L’Institut de victimologie rappelle qu’« être victime permet d’obtenir un statut qui donne des droits ». Tant mieux.

À l’origine de cette science se trouvent des avocats pénalistes et des psychiatres qui, dans les années 1950, ont développé cette branche de la criminologie permettant de classer les individus et les comportements dans le but d’expliquer le crime, avec l’ambition de le prévoir. Cela impliquait des prédispositions « victimogènes » chez un certain nombre d’individus. Sans entrer dans les détails de ces typologies un peu exotiques, évoquons un instant celle de Benjamin Mendelshon fondée sur le « degré de culpabilité de la victime ». Il énumère cinq cas-types, depuis la « victime entièrement innocente » jusqu’à la « victime uniquement coupable » : provocatrice, simulante ou imaginaire. Henri Ellenberger soulignait quant à lui le phénomène de « criminel-victime », insistant sur le fait que la victimisation jouait un rôle transformateur sur l’individu et pouvait le conduire à devenir criminel à son tour, et vice-versa.

Trois conclusions s’imposent. La première, que la « culture de l’excuse », qu’elle soit du côté du criminel ou de la victime, a de beaux jours devant elle. La deuxième, qu’une dérive « sécuritaire » ou « autoritaire », dans une situation de crise, est toujours, pour l’auteur de l’essai en question, inconsciemment réclamée par la population prête dans sa majorité à sacrifier ses libertés fondamentales pour en préserver d’autres, hypothétiquement menacées. La dernière, que ces manœuvres sont de toute façon vouées à l’échec. La sécurité absolue est une utopie dangereuse et le pire toujours à la portée de n’importe qui.

Des risques et des hommes, Hervé Flanquart, PUF, 350 pages.

Des risques et des hommes

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Amado Granell, cet Espagnol qui avait la France pour fiancée

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Plaque en hommage à Amado Granell à l'Institut français de Valence (Photo : Coentor - Wikimedia commons - cc)
Plaque en hommage à Amado Granell à l'Institut français de Valence (Photo : Coentor - Wikimedia commons - cc)

Qui, en France, connaît Amado Granell ? Pas grand monde, en vérité. Et pourtant, cet Espagnol né en 1898 dans la province de Castellon, située entre Barcelone et Valence, a joué un rôle très important dans l’histoire de France. Le 24 août 1944, il fut le premier officier de la France libre à entrer dans Paris et il assura plus tard la sécurité du Général de Gaulle lorsque ce dernier y entra à son tour prononçant ces mots immortels : « Paris outragé, Paris brisé, mais Paris libéré ! »

C’est à cet homme que Cyril Garcia a décidé de consacrer une biographie, Amado Granell, libérateur de Paris, paru aux Editions de L’Harmattan et préfacé par Michel Goya. L’auteur nous fait voyager. Granell participe à la guerre d’Espagne, où Granell, républicain de gauche ni anarchiste ni communiste, est déjà considéré, malgré la défaite, comme un officier de valeur dans la lutte pour la République espagnole. Il atterrit ensuite à Oran comme beaucoup d’autres républicains espagnols et finit par être engagé par l’armée de la France libre. Il sera de la fameuse 2e DB commandé par le Général Leclerc et sera donc du Serment de Kouffra, où on l’on jura de ne s’arrêter que lorsque Strasbourg serait libérée. De fait, Granell se lavera les mains dans les eaux du Rhin comme il s’y était promis. Le Général Leclerc lui décernera lui-même la Légion d’honneur et la veuve du général de la 2e DB enverra un télégramme de condoléances lorsqu’il trouvera la mort en 1972 dans un accident encore inexpliqué.

C’est que l’aventure d’Amado Granell ne s’est pas arrêtée à la fin de la deuxième guerre mondiale, comme l’explique Cyril Garcia. L’ancien officier de la France libre disait joliment que « l’Espagne était sa mère, et la France sa fiancée ». Il ne prendra donc jamais la nationalité française qu’on lui proposa alors qu’il vécut en France très longtemps et qu’il en avait libéré la capitale. Il se sentait espagnol par-dessus tout et joua un rôle non négligeable dans la transition démocratique de son pays en organisant rapidement après la guerre la montée en puissance de Juan de Bourbon, futur roi d’Espagne. La monarchie constitutionnelle constituait pour lui la seule solution pour assurer un jour cette transition pacifiquement. Granell n’était pas seulement un militaire de haute valeur et d’un courage hors-norme ; il était aussi doté d’un sens politique aiguisé, ainsi que le démontre Cyril Garcia avec le cœur et le talent qu’il met dans son ouvrage.

Je conseille donc cette biographie aux lecteurs de Causeur mais aussi et plus précisément à Anne Hidalgo, maire de Paris et originaire de la patrie d’Amado Granell. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, aucun hommage ne soit rendu à l’un de ses libérateurs ? Comment se fait-il qu’une rue ou une place ne porte pas son nom ? Comme le relatait l’autre jour Daoud Boughezala, la maire de Paris a eu la bonne idée — et le courage — de baptiser une place parisienne du nom de Mireille et Jacques Renouvin. Amado Granell mérite sans aucun doute un hommage du même rang. Parce que si son pays n’était pas la France, il a servi la France Libre, dont il fut le premier soldat à fouler les pieds dans Paris outragé, brisé, martyrisé…

Amado Granell, libérateur de Paris, Cyril Garcia, Ed. L’Harmattan.

Amado Granell: Libérateur de Paris

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