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Attentat d’Orlando: Omar les a tués

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Omar Mateen. © myspace.com/AFP Handout.

Il n’y a bien sûr rien de nouveau sous le soleil de Floride. La fureur islamiste n’en finit pas de déclarer la guerre au reste du monde – qui, lui, n’en veut surtout pas. Il y a ceux qui désignent, et ceux qui ne désignent pas. Il y a ceux qui mettent en avant la particularité des victimes, ceux qui s’inquiètent de l’avantage donné à Donald Trump, ceux qui diluent doctement le fait dans une question plus vaste (l’homophobie, le port d’armes aux États-Unis, voire la violence en général…). Ceux qui, tels les parents du tueur, nous assènent un second coup : tout cela n’aurait « rien à voir » avec l’islam. Dans quelques jours, dans quelques heures sans doute, la musique du « pas d’amalgame » et du « vivre ensemble » reprendra. Il ne faudrait tout de même pas que des homosexuels stigmatisent les musulmans de nos cités.

Il m’arrive de trouver que tout ce pépiement expert, décryptage et décodage, allié à un moralisme bon teint (« ne pas tomber dans le piège de la discrimination ») passe à côté des choses, de l’ordinaire de l’expérience.

Hier matin par exemple, au micro de France Culture, le psychanalyste Serge Hefez expliquait l’un des ressorts de l’homophobie. La figure de l’homosexuel renvoie certains hommes à des pulsions refoulées (qui, comme on dit, « font retour »), générant alors angoisse et violence. Cette explication a le mérite d’être intuitive, universelle et constitue un bon garde-fou. L’homophobe dûment informé de son symptôme aura, la plupart du temps, le bon goût de taire ce qui l’anime, sauf à voir les autres lui lancer, sur un mode cheap-freudien, l’enfantin « celui qui dit qui est ».

L’homosexualité orientale existe, je l’ai rencontrée

Je ne crois pas cette grille de lecture toujours fausse, notamment quand il est question de décrire certains rares faits divers sanglants. Je la trouve juste un rien méchante, opposant plus que de raison l’homosexuel aux refoulés (comme si les gays ne refoulaient rien, eux). Elle ignore ce continent de fraternité où les gaillards qui-en-ont taquinent, protègent et respectent les invertis – et pas seulement parce qu’en cas de disette ou de beuverie, ces derniers peuvent se montrer compréhensifs. Tout homo qui aura navigué, au sens propre comme au sens figuré, dans certains milieux exclusivement masculins sait bien l’amitié parfois obstinée qu’il y aura rencontrée. Aux crachats qu’évoque Edouard Louis dans ses livres, j’oppose ces souvenirs-là : une main sur l’épaule, un bout de « calendos » partagé, le « recouds-moi un bouton, je te réparerai ta couchette » qui forment l’ordinaire des sociétés viriles. On m’objectera que ce n’est pas le sujet. Bien sûr que si ! En apparence si éloignés l’un de l’autre, l‘occidental et l’islamiste ont un rêve en partage : celui d’une homosexualité « proprette » comme disait Foucault, avec ses lieux dédiés, son mode de vie, son esthétique stéréotypée, sa sexualité débridée et qui surtout ne déborderait pas ailleurs que là où on l’attend. Pour les uns ce seront des zones de tolérance, pour les autres des cibles bien définies.

Puisqu’il était question de marins, poursuivons la traversée, et arrêtons-nous, cette année-là, au port de Ras-al-Kaimah (Émirats Arabes Unis). À quai, nous rencontrerons des travailleurs immigrés afghans, des Pachtounes. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces derniers ne manifesteront aucune prévention homophobe. Ce genre de question ne les traverserait pas. Moyennant quelque respect des convenances (ne pas trop en faire, n’en dire absolument rien, se comprendre d’un regard), l’apprenti-marin européen se verra vite proposer d’aller admirer en bonne compagnie la splendeur du paysage au crépuscule, derrière la colline voisine. Les voyages forment la jeunesse, on n’en fera pas tout un plat. La main droite sur le cœur, des étoiles dans les yeux, on se séparera une heure après avec quelques serments d’amitié éternelle. En souvenir de ce moment, on échangera peut-être une montre contre un châle, gardé pieusement tant d’années après.

Non, il n’y a pas d’un côté des musulmans qui, alhamdulillah, ne mangeraient pas de ce pain-là, et de l’autre un occident qui, dieu soit loué, aurait appris la tolérance… Mais qu’est-ce qui fait que ce même afghan, immigré en Occident, en viendra à fusiller une cinquantaine de gym-queens se déhanchant sur des airs de techno ?

Tout meurtrier est déséquilibré

Échec de l’intégration ? Pour le moins, on peut même dire que cela a totalement raté. Comme dans la guerre des boutons « si on aurait su… », on ne l’aurait pas fait venir. Déséquilibre mental ? Oui, mais bon… Tout meurtrier l’est tout de même un minimum. Participation à la guerre de religions déclenchée par les islamistes ? C’est en tout cas ce qu’il a revendiqué. Surgissement classique de la violence homophobe du fait de l’angoissant retour du refoulé homosexuel chez le meurtrier ? Pourquoi pas ? Me revient l’expression de scepticisme qu’affectionnait l’un des compagnons de traversée que j’évoquais : Et ta sœur ? Elle bat le beurre !
Le brave gaillard ne croyait pas si bien dire. C’est bien d’une violence qui s’exerce sur l’immigré musulman de seconde génération dont il est question. Je m’autorise ce jeu de mots pitoyable : Battre le beur. Nous ne sommes pas coupables de cette violence, mais rien ne nous oblige à en être innocents. Même si tous ne se saisissent pas d’une kalashnikov, un certain déploiement homosexuel heurte de nombreux musulmans. Oh j’entends déjà que rien n’oblige ceux-là à vivre ici, etc. Nous sommes d’accord. J’entends aussi, bien sûr, qu’il y a, dans la fétichisation de ce heurt, une délectation de l’offensé et une jouissance à haïr ce qui blesse – rente de situation névrotique de toute une génération de musulmans. Mais quand même.

L’histoire moderne de l’homosexualité est le passage d’une volonté de savoir, comme l’écrivait Foucault, à une volonté de montrer, qui n’est jamais que le retournement d’une même logique : celle de l’aveu. Or l’une des valeurs cardinales de l’Orient, c’est la discrétion – que les Occidentaux, pour une fois si sûrs d’eux, qualifieront d’hypocrisie. Pour le musulman, ne pas parler de ces choses-là a permis de survivre à la loi d’airain d’une religion régissant les moindres faits et gestes de ses fidèles. À l’Inquisition (qui n’a pas « rien à voir » avec la chrétienté et a si profondément marqué nos esprits que nous en avons intégré la logique) nous avons opposé le coming-out. Nous avons pris dieu et ses représentants au mot : « Tu me demandes d’avouer, j’avoue ! » Au contraire, à la pulsion scopique d’un dieu qui voit tout, les musulmans ont opposé la logique des ruelles, des murs protégeant les jardins, des sous-entendus, bref, de la dissimulation. Ces deux logiques n’ont pas fini de se faire la guerre.

Sonacotra, mon amour

Aujourd’hui, tout le monde ou presque est sincèrement persuadé qu’il y aurait un Orient allergique à l’homosexualité et un Occident tolérant à son endroit. Une jeune femme d’origine tunisienne que j’avais rencontrée il y a deux ou trois ans, jeune ingénieur de l’environnement, fonctionnaire d’état, m’affirma au cours d’une soirée que l’homosexualité arabe n’était qu’une perversion venue de l’Occident. Je précise que cette jeune française de la diversité était bien sûr de gauche et farouchement laïque. Il y avait dans son propos une telle véhémence, un tel désir que sa parole soit reconnue comme vraie, une telle haine vis-à-vis de tout ce que je représentais – figure vivante du dévoilement de ce qui ne doit pas l’être, alors que, pourtant, je ne disais rien – qu’une méchante vanne m’est venue à l’esprit : « Pourtant, je t’assure Leila, l’adolescent que j’étais a bien connu ton père. » L’énormité du propos que je retenais, le côté « Sonacotra, mon amour », me faisait balbutier de rire tant, à l’inverse, mon interlocutrice mettait d’obstination, sérieuse et délirante, à régir, a posteriori, et en héritière sûre de son droit, la sexualité de ses aïeux.

Je me suis pourtant tu, « à la musulmane ». Ce soir-là, avec un vieux fond de tendresse pour ce que nous avons été, eux et nous, avant ça, avant tout ça, je n’ai pas dégoupillé ma grenade. J’ai dissimulé mes pensées et souvenirs. Omar Mateen, moins musulman qu’il ne le croyait, n’aura pas eu cette prévenance.

D’Orlando à Magnanville, l’armée des loups solitaires

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Des policiers bloquent la rue menant au domicile du couple tué par Larossi Abballa, le 13 juin au soir. (Photo: SIPA_ap21909340_000006)

Le pire n’est pas toujours sûr, dit-on pour se rassurer. Mais quand il arrive, il faut le regarder dans toute son horreur sans ciller des yeux. Magnanville, village des Yvelines, et Orlando, épicentre de la Floride festive de Mickey Mouse, n’avaient strictement rien en commun et personne n’aurait songé à les jumeler. Depuis hier, elles sont ensemble les capitales du pire des djihadismes, le djihadisme de naissance solitaire et d’immédiate récupération par un franchiseur universel qui ne demande aucun papier, aucun droit d’entrée, l’Etat islamique. Le djihadisme sans copains, sans bandes, sans réseau, du moins avant de passer à l’action, est sans doute le plus difficile à contrecarrer, le pire cauchemar des polices.

Multiplication des terroristes

Le concept de loup solitaire, créé pour décrire Mohamed Merah, est frappant mais mal approprié parce que la métaphore est doublement trompeuse. Les vrais loups sont devenus très rares en Europe, la comparaison suggère que le tueur de Toulouse appartient à une espèce en voie de disparition, ce qui est à l’inverse de la multiplication actuelle des terroristes. Même l’adjectif  »solitaire » est ambigu.  »Solitaire » bien sûr par la naissance du projet terroriste dans une conscience individuelle. Tout projet est d’abord un secret, décider de se marier ou d’obéir à une vocation de prêtre se fait dans le for intérieur avant d’être communiqué aux autres. Le djihadiste solitaire ne le reste pas longtemps : si son projet est en préparation, les vidéos de l’Etat islamique ou les prêches salafistes exaltés vont lui fournir son carburant de haine. Si son projet aboutit, le terroriste demande à être franchisé par l’EI, et la multinationale s’exécute avec empressement, sans formulaire à remplir ou droit d’entrée.

L’Occident, voilà leur ennemi

Les ressemblances entre Omar Mateen, le tueur d’Orlando et Larossi Abballa, celui de Magnanville, sont aussi tristement instructives que leurs différences. Tous deux sont des immigrés de seconde génération, citoyens de leur pays de naissance, qu’ils portent sur le papier mais pas dans leur cœur ; tous deux sont connus des services de police, tous deux ont agi seuls, tous deux sont fanatisés mais nullement fous. Dramatique conséquence sur le regard que tous les non-musulmans d’Occident vont porter sur leurs compatriotes musulmans : la suspicion généralisée, et par exemple en France le sentiment de vivre à côté de six millions de dormants qui peuvent s’éveiller pour les raisons les plus variées : avoir vu un couple homosexuel s’embrasser, avoir maille à partir avec son employeur et lui couper la tête, comme l’a fait Yassin Salhi dans l’Isère, etc. Dernière ressemblance : à la différence du 13 novembre, les victimes sont ciblées avec précision, homosexuels à Orlando, policiers à Magnanville. Ajoutons bien sûr que le non-ciblage apparent est aussi un ciblage : l’Occident, sa vie libre et dissolue.

La différence principale est l’arme choisie, le poignard pour Larossi Abballa, le fusil d’assaut pour Omar Mateen. Malgré l’écart dans le nombre des victimes, le crime de Magnanville me paraît le plus inquiétant. Tuer au couteau ne demande guère de technique, seulement de la force et de la détermination. Tuer un couple de policiers à son domicile est une nouveauté tout-à-fait effrayante. Quel représentant de l’ordre sera désormais tranquille sur son canapé entre sa femme et ses enfants ? Terrible menace qui va s’infiltrer dans la vie privée des forces de l’ordre… On passe du terrorisme de proximité – que j’avais dénoncé dans ces colonnes le 14 novembre – au terrorisme de voisinage, prélude au pire type de guerre civile. Les voisins s’égorgeaient en France entre catholiques et protestants pendant les guerres de Religion, les voisins hutus bâtonnaient à mort leurs voisins tutsis au Rwanda, les voisins serbes et musulmans s’entre-tuaient à Sarajevo, avant que ne se fasse la partition de la ville entre un centre musulman et des faubourgs serbes.

Il faut certes se scandaliser de la facilité avec laquelle s’achètent les armes d’assaut aux Etats-Unis. Le combat perdu par Obama était un noble combat et il faudra le reprendre. Il faut certes se scandaliser du massacre homophobe d’Orlando et rappeler que presque tous les pays musulmans ont des législations anti-gays odieuses et archaïques. Mais la principale leçon à tirer de ces deux tristes journées de juin 2016, c’est le caractère multiforme, souple et continuellement changeant de la menace islamiste. De la destruction des Twin Towers le 11 septembre 2001, après des mois de préparation sophistiquée impliquant des dizaines de personnes, jusqu’au crime solitaire et rudimentaire de Magnanville, il n’y a pas de rupture de continuité. Il y a un cancer proliférant et protéiforme qui mute sans arrêt et accomplit son projet de lutte totale, sur tous les plans et par tous les moyens.

Penser l’inédit

 »Les leçons de l’Histoire » ne sont ici d’aucun secours. Cette situation de religion qui a été transformée, bien malgré elle, en cinquième colonne dans tout l’Occident ne ressemble à rien de connu, ni à la subversion communiste de l’entre-deux guerres, ni à la guerre froide. On se croirait plutôt dans l’une des séries américaines en vogue dans les années 90, où des extraterrestres cruels et conquérants prenaient la tête des voisins de palier.

Il est illusoire de penser que les démocraties s’en tireront avec leurs armes habituelles. Tous ceux qui disent que le renoncement, même partiel, à l’Etat de droit serait une victoire de l’EI nous entraînent dans une impasse. Selon une formule bien connue il faudra  »terroriser les terroristes ». Salah Abdeslam, menacé par la peine de mort, serait plus bavard pour sauver sa tête. Tant pis pour Victor Hugo. Après tout, il ne nous dit jamais ni le nom, ni le crime du prisonnier dans le Dernier jour d’un condamné à mort. Peut-être qu’il s’appelle Hitler et que l’écrivain a voulu faire un peu de science-fiction.

Hollande à Colombey: des nains et un géant

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François Hollande à Colombey-les-Deux-Eglises. Sipa. Numéro de reportage : 00760189_000005.

François Hollande multiplie actuellement les hommages au Général de Gaulle. En attendant le 18 juin, et la cérémonie au mont Valérien, il s’est rendu hier à Colombey-les-Deux-Églises. Le vendredi 17 juin, le chef de l’État visitera aussi l’exposition «Un président chez le roi – De Gaulle à Trianon» au Grand Trianon de Versailles. Puis il se rendra le lendemain, comme il le fait chaque année, au Mont Valérien, pour le 18 juin, date de l’Appel à la résistance lancé par le général en 1940. Il n’y aurait rien à dire à cela si quelque événement venait justifier ces commémorations. Notons qu’il aurait pu se rendre à la demeure du Général pour l’anniversaire de sa mort, ou qu’il aurait pu le faire le 8 mai, pour l’anniversaire de la victoire. Bref, pour tout dire, cela sent le fabriqué, le manipulé, le produit de communication, le pas vraiment sincère, bref la campagne électorale. Car, si ce n’est d’être le Président de la République, quels sont les titres de François Hollande pour rendre, en cette année 2016, un nombre aussi appuyés d’hommages ?

Hommages à contretemps ?

S’il souhaitait honorer l’homme politique, il pouvait choisir de le faire pour l’anniversaire de la constitution, c’est à dire le 4 octobre. Ou alors, il pouvait saisir le 70ème anniversaire du Discours de Bayeux (16 juin 1946) dans lequel le Général de Gaulle avait exprimé sa pensée sur les réformes institutionnelles qu’il souhaitait introduire. Ou encore, le discours d’Epinal, certes moins connu mais non point important (29 septembre 1946). Il pouvait aussi choisir de commémorer le discours de Phnom Penh s’il voulait saluer la politique étrangère de son illustre prédécesseur. Sauf que cela impliquerait un 1er septembre. On le voit, aucune date ne peut être précisément invoquée pour cette subite poussée de fièvre commémorative.

On dira, et cela n’est pas faux, que l’on peut commémorer en toute saison un homme immense. Sauf que rien, dans l’attitude de François Hollande, ne laisse à penser qu’il tienne Charles de Gaulle pour un homme immense. La comparaison, de plus, entre les attitudes de l’un et de l’autre serait bien cruelle pour François Hollande. Quand on sait avec quelle farouche énergie le général de Gaulle avait séparé sa vie privée de sa vie publique, allant même jusqu’à faire installer un compteur électrique sur les parties privées de l’Elysée afin que sa vie courante ne soit pas à la charge de la République, et quand on compare cela aux aventures sur deux roues de l’actuel résident du palais présidentiel se rendant en secret de sa compagne dans le lit de sa maîtresse, on conçoit bien que la comparaison n’est pas possible. Elle l’est encore moins si l’on se réfère à la politique où François Hollande a régulièrement pris le contre-pied de son illustre prédécesseur.

… et à contresens

Et cela renvoie à la folie qu’il y eut pour François Hollande de proclamer une « présidence normale ». L’acte d’exercer le pouvoir présidentiel est en effet tout sauf « normal ». François Hollande a confondu le « normal » avec le « commun. » Car, dans « normal » il y a norme et il peut y avoir plusieurs types de normes. En particulier, on peut penser qu’il y a une norme « héroïque » qui convient bien mieux à l’exercice du pouvoir suprême. Pour l’avoir oublié, pour avoir tiré la fonction présidentielle vers le « commun », et certes il ne fut pas le premier Nicolas Sarkozy ayant bien entamé cette tâche, il risque de passer à la postérité pour le président le plus détesté des Français. Ce n’est pas par hasard si, aujourd’hui, il y a une telle nostalgie pour le personnage qu’incarnait le général de Gaulle. Et les Français savent bien que l’homme ne correspondant pas nécessairement à l’image qu’il nous a léguée.

Mais ils lui sont reconnaissants d’avoir tenu ce personnage public même s’il pouvait être assez différent dans la vie privée. François Hollande, dès lors qu’il avait décidé de briguer la Présidence de la République, aurait pu, et dû, comprendre que la dignité de la fonction qu’il allait exercer impliquait des contraintes sur sa vie personnelle. Mais, à avoir voulu vivre une vie « normale », au sens de « commune », alors qu’il était dans une fonction exceptionnelle, il a tout perdu. Il a sous-estimé la dimension symbolique de la souveraineté qu’il allait incarner et cela sans doute, parce qu’européiste convaincu, et ses convictions sont respectables, il ne pouvait comprendre le caractère spécifique et particulier de la souveraineté et ce qu’elle implique pour qui l’incarne. Ici repose sans doute l’un des malentendus les plus tragiques et les plus destructeurs du mandat de François Hollande.

Alors, que conclure de tout cela ? Que François Hollande, conscient de sa petite stature, cherche à se grandir en montant sur les épaules du général. Assurément, il ne sera ni le premier ni le dernier à vouloir le faire. Mais qu’il prenne garde : à vouloir monter là où l’on n’a pas de raison d’être, on risque de chuter. Le général était grand, au physique comme au moral. La chute pourrait n’en être que plus brutale…

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Terminus Orlando

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Ted Cruz, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21852383_000004.

C’est toujours un peu étonnant, le cynisme des Républicains américains, tendance Tea-party ou Donald Trump, ce Le Pen père américain mâtiné de Berlusconi. Ils n’ont pas attendu que les cadavres des cinquante victimes soient froids pour récupérer le massacre de la boîte LGBT d’Orlando afin de nous servir leur théorie habituelle : celle du choc des civilisations, théorie qui gagne d’ailleurs en France, de la droite de droite à la droite de Manuel Valls. Avec le choc des civilisations,  voilà que tout devient simple : nous sommes revenus à l’époque des croisades avec d’un côté l’Occident blanc et chrétien et de l’autre le monde musulman tout entier, en oubliant au passage que les premières victimes des fondamentalistes de l’Islam sont d’abord les musulmans eux-mêmes.

Chez nous, Sarkozy continue ainsi sans cesse d’insister sur les racines chrétiennes de la France, ce qui sous-entend à un moment ou à un autre, qu’on le veuille ou non, que celui qui n’est pas chrétien ne peut pas se dire complètement français. Alors que j’étais persuadé que moi, baptisé et confirmé, ce n’était pas ce qui définissait ma citoyenneté mais avant tout le fait d’être né en France.

Mais revenons aux USA. L’aile dure qui a pris le contrôle du Parti Républicain vomit les gays à longueur d’année, veut les envoyer en enfer ou en hôpital psychiatrique et bien sûr leur interdire de se marier ou d’adopter des enfants. C’est que pour eux, le premier droit de l’homme est avant tout de disposer individuellement de la puissance de feu d’un petit porte-avion et de pouvoir acheter sa mitrailleuse lourde au Wal-Mart, entre un paquet de corn-flakes et un pack de Budweiser, juste avant d’aller prier à l’Eglise et écouter le sermon d’un pasteur créationniste.

Et là, divine surprise pour eux (c’est le cas de le dire !) le tueur d’Orlando est un américain d’origine afghane et les fous furieux de l’Etat islamique – mais néanmoins habiles propagandistes – s’empressent de revendiquer l’attentat sur la foi d’un coup de fil passé par Omar Mateen à la police  indiquant son « allégeance » pendant l’action. Quelle importance que le responsable du massacre se soit surtout radicalisé sur Internet, qu’il n’ait manifestement pas été très à l’aise avec sa propre sexualité puisqu’il fréquentait Le Pulse la nuit et tenait des propos homophobes le jour comme l’indiquent les premiers éléments de l’enquête.

Non, in fine, c’est forcément la faute du laxisme face aux musulmans, ce carnage…

Ce n’est pas du tout comme si les USA n’avaient pas une longue histoire de tueries de masse qui n’avaient rien à voir avec l’Islam et beaucoup avec leur refoulement puritain qui se lâche dans une des pires pornographies qui soit,  avec la violence de leurs rapports sociaux et avec le culte du cow-boy qui confond son membre viril et son flingue.

Voir un Marco Rubio pleurer sur les gays, cela ferait rire si ça ne donnait pas envie de pleurer.  On oublie que si les Rubio, les Ted Cruz avaient le pouvoir aux USA,  -et même un Trump s’il y trouve son intérêt,  ils seraient tout à fait capable de transformer leur pays en une théocratie qui pourrait faire concurrence sans problème à nos amis saoudiens. Un Cruz et un Al-Baghdadi font partie, à des degrés certes différents, de la même totalité structurante: celle qui estime que la religion doit concerner tous les aspects de la société et les textes sacrés être la seule constitution possible.  Il ne s’agit pas de les renvoyer dos à dos, ce qui serait absurde. Ils ne sont pas dos à dos, ils sont face à face, et celui qui vit dans un califat obscurantiste comme celui qui est l’enfant d’une des plus belles démocraties du monde, finissent par parler la même langue. On pourra lire, à tout hasard, sur la façon dont les USA pourraient très bien basculer dans une dictature religieuse fondamentaliste, La Servante écarlate de la grande Margaret Atwood, publié en 1985.

Au Pulse d’Orlando comme au Bataclan de Paris, qui se ressemblent tragiquement, une même question se pose : est-ce que le fondamentalisme religieux est la meilleure arme contre le fondamentalisme religieux ? J’ai, pour ma part, de sérieux doutes.

La servante écarlate

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Loi travail: ce que personne n’ose dire

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Manifestation contre la loi El Khomri, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00759255_000001.

La journée d’action du 14 juin contre la loi El Khomri s’inscrit dans un contexte particulier : malgré les blocages, près de la moitié des Français soutient ou « comprend » le mouvement social.

Cette opinion mérite réflexion, car elle reflète un délire collectif gravissime, qui démontre que notre pays risque de s’enfoncer plus encore dans sa crise identitaire et une dépression uniques au monde. On sait en effet qu’aucune population n’est aussi pessimiste que la nôtre. Nous sommes persuadés, davantage que les Irakiens ou les Afghans, que nos enfants vivront plus mal que nous. On a beau répéter que la France reste la 6ème puissance économique de la planète, l’espoir est ici plus faible que partout ailleurs.

Ce paradoxe a pour origine une vérité psychologique que personne n’ose énoncer clairement : les hommes n’ont pas besoin, essentiellement, de confort matériel. C’est une notion indéfinissable et relative. On peut être heureux avec peu. Les hommes ont besoin de se projeter dans l’avenir de façon positive, quelles que soient leurs préoccupations du moment – affectives, financières, intellectuelles, professionnelles… C’est sur ce point précis que les Français sont champions de l’échec. Pourquoi ? Parce qu’ils sont victimes d’une immense névrose nationale et se mentent à eux-mêmes, davantage que les autres peuples de la Terre.

Le leitmotiv de la CGT, mais au-delà de tous les pourfendeurs du « néolibéralisme », est le suivant : nous assistons à la dérégulation du travail, la fin de l’Etat protecteur et le retour au « laisser faire » capitaliste qui avait cours avant les conquêtes sociales des XXème et XXIème siècles, concrétisées en particulier entre 1944 et 1946.

La vérité est exactement inverse : près de 60 % du produit intérieur brut est consacré aux dépenses publiques, beaucoup plus que pendant les Trente Glorieuses gaulliennes, référence avouée ou inavouée de la gauche, du FN et de la droite souverainiste, tous allergiques aux changements induits par la mondialisation, les plus « progressistes » – la gauche de la gauche et certains syndicats, CGT en tête – étant au fond les plus réactionnaires. Cet étatisation à outrance a été abandonnée quasiment partout, sauf dans l’Hexagone (et au Vénézuela !). Nous résidons dans le seul pays développé dont l’économie est à ce point socialisée.

L’empilement kafkaïen des lois et de la jurisprudence, associé à une justice au budget misérable, et la bureaucratisation sont tels que la France n’est pas seulement en voie de paupérisation. Elle est surtout en voie de soviétisation. C’est ici que se situent le blocage et l’absence de perspectives pour la nation dans sa globalité comme pour des millions d’individus.

S’agissant de la loi travail en particulier, le gouvernement a souhaité plus de simplification et de flexibilité, avant de vider le texte d’une précieuse partie de sa substance. Pourquoi donc la moitié des Français craignent-ils sa promulgation ? Parce que leur obsession névrotique du passé masque l’essentiel : contrairement à ce qui est martelé par le leader de la CGT Philippe Martinez ou les frondeurs du PS, les 3 400 pages du code du travail ne protègent pas ou peu. La réglementation est si complexe que personne ne la maîtrise : ni les patrons, ni les employés, ni les juges prud’homaux, pas même les professeurs de droit… ne connaissent la loi, puisqu’elle est inconnaissable ! Par ailleurs, elle est inapplicable dans des secteurs en expansion constante, où le salariat vole en éclats, sous peine d’étranglement financier des PME concernées. C’est un encouragement à la fraude et à la loterie.

Après une rupture abusive, les jugements sont rendus quasiment au hasard et le marché de l’emploi est soumis à des contraintes de moins en moins réalistes. Du coup, on assiste au développement rapide de l’insécurité et de l’immoralité, au détriment de tous.

La loi de la jungle dénoncée par les contestataires de ce 14 juin est le résultat d’une étatisation devenue folle. Entre-temps, tout assouplissement de ladite étatisation, comme le fameux article 2 du texte gouvernemental, crée une panique insensée. Des éditorialistes de plus de 50 ans, juchés depuis des lustres sur leur CDI suranné et déconnectés de l’économie, nous expliquent que le mal, ce n’est pas la socialisation à outrance mais la « libéralisation » de la France.

Au cœur de ce mensonge qui inverse radicalement la problématique et, partant, fait reculer le sens commun et la faculté d’adaptation du pays : une addiction à la dépense publique ici encore unique sur la planète. Cette tradition, qui s’est emballée continuellement depuis les années Mitterrand, entrave dans des proportions inouïes la fluidité des échanges que nécessite la mondialisation, processus inéluctable et positif (malgré les inégalités inadmissibles mais temporaires qu’il engendre), puisqu’il a déjà permis à un milliard d’êtres humains de sortir de la famine ou de la misère en quelques courtes décennies. Une avancée spectaculaire inédite dans l’histoire de l’humanité.

Mais rompre avec les réflexes colbertistes et gaulliens représenterait, pour trop de Français, une remise en cause invivable de leur identité. C’est pourquoi ils s’accrochent à des haines si aberrantes, à commencer par celle de la liberté économique, de la globalisation – autrement dit du progrès – et surtout de l’« argent », vieille antienne à la fois catholique et marxiste qui imprègne un inconscient collectif malade, que la solution semble introuvable.

Orlando: pas d’amalgame, encore une fois?

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Omar Mateen. (Photo: Sipa. Numéro de reportage : REX40434775_000014)

La tuerie d’Orlando a été revendiquée par l’État islamique – le tueur, Omar Mateen, y avait prêté allégeance avant son carnage. Ses parents auront beau nous dire que son massacre n’a rien à voir avec l’islam, on conviendra, à tout le moins, qu’il n’est pas étranger à l’islamisme. Du moins on devrait en convenir, parce que certains esprits refusent de faire ce lien et préfèrent parler plus généralement de l’intolérance, dont l’islamisme ne serait qu’une manifestation parmi d’autres.

Nommons l’ennemi

Dénoncer l’intolérance : c’est la manière habituelle de noyer le poisson quand on a seulement à l’esprit le slogan officiel de notre époque : pas d’amalgame ! Ou alors, on s’en prendra plus globalement, comme on l’a entendu depuis hier, à l’homophobie de l’ensemble des religions monothéistes et à l’intolérance dont elles feraient preuve sans cesse – alors soudainement, on peut faire un amalgame et accuser par la bande le christianisme et le judaïsme du massacre d’Orlando. De peur de heurter la sensibilité des uns et des autres, on préfère ne pas nommer l’ennemi qui pourtant, nous a déclaré la guerre et n’hésite pas à frapper au cœur des villes du monde occidental. Au nom du refus de la discrimination religieuse, on s’en prend à toutes les religions !

Personne ne sera épargné

Même si les attentats se multiplient dans les villes occidentales, chaque fois, on est horrifié par la barbarie absolue qui se manifeste – comment pourrait-on s’habituer à de tels carnages ? On comprend surtout, sans l’ombre d’un doute, que personne ne sera épargné. L’islamisme peut frapper une salle de rédaction, il peut viser une épicerie casher, une salle de spectacle parisienne, un stade sportif ou une terrasse. Il peut aussi viser la communauté homosexuelle, pour peu qu’il parvienne à l’identifier. Omar Mateen, on le sait, a visé une boîte gay. La place accordée à l’homosexualité dans la société américaine était pour lui un symptôme de sa décadence, de son immoralité et de son éloignement de la vraie foi. Faut-il rappeler que l’État islamique se montre d’une cruauté inimaginable à l’endroit des homosexuels, et veut manifestement les rayer de la surface de la Terre ? C’est une logique d’extermination : tout ce qui ne se plie pas à sa vision du monde doit être détruit. Cette toute puissance que s’accordent les islamistes contre ce qui s’éloigne de leur dogme plaisait manifestement au tueur d’Orlando, qui s’est donné le droit de prendre des dizaines de vies. Inscrivons ce dégoût dans une perspective plus large : ce qui heurtait Omar Mateen, c’était tout simplement une civilisation qui honore et célèbre la liberté de l’individu de mener la vie qu’il souhaite. La liberté de ses compatriotes le rendait fou. Vivre et laisser vivre : Omar Mateen ne l’acceptait tout simplement pas. Dans son esprit, il fallait vivre comme lui ou périr. La communauté homosexuelle a été visée en tant que symbole de la civilisation libérale.

Le procès de l’Occident

Mais encore une fois, on assiste à l’instrumentalisation d’un crime islamiste pour faire le procès de l’Occident, en disant que ce meurtre de masse n’est pas sans lien avec l’homophobie de masse qui régnerait encore dans nos sociétés. Ou alors, comme je le disais plus haut, on en profite pour s’en prendre à l’ensemble des religions, qui seraient coupables par association de l’attentat. Dans les circonstances actuelles, certains en profitent pour attaquer de manière un peu mesquine la frange la plus conservatrice de la société américaine : on nous dit qu’elle est en bien mauvaise position pour dénoncer ce meurtre. On a même pu entendre, ici et là, que le massacre n’est pas lien avec l’ascension de Donald Trump ! Évitons ces associations grotesques. Il y a sans doute aux États-Unis une droite religieuse moralement crispée qui s’obstine à faire de l’homosexualité un problème de civilisation. Mais on fera une petite nuance : aussi détestable soit-elle, cette droite morale inscrit son programme dans les paramètres de la démocratie libérale, proscrit la violence et ne plaide pas pour la persécution des homosexuels. Cela ne devrait pas être considéré comme un détail. Dans la démocratie occidentale contemporaine, même les forces réactionnaires les plus bornées s’inscrivent dans les paramètres de la civilisation libérale. À force de tout mélanger pour se donner bonne conscience et ne pas avoir l’air islamophobe, on en vient à ne plus rien comprendre.

En un mot, on a beau rejeter de toutes ses forces la droite religieuse et son puritanisme insensé, elle n’a, dans les circonstances, rien en commun avec le fanatisme islamiste : on ne les mettra dans la même catégorie que pour occulter le plus possible le second. Surtout, on ne devrait pas, devant une telle tragédie, moquer le réflexe national des Américains de gauche ou de droite qui pleurent tout simplement l’assassinat de leurs compatriotes. C’est normalement l’effet d’une telle agression : elle fait tomber pour quelques heures ou quelques jours les divisions d’un peuple pour lui permettre de se rassembler autour de l’amour du pays. Dans les prochains jours, les Démocrates et les Républicains, les progressistes et les conservateurs, la gauche libérale et la droite religieuse, les hétérosexuels et les homosexuels, les partisans du mariage homosexuel comme ses opposants, communieront dans une même ferveur patriotique et une même répulsion devant cet assassinat de masse : tous dénonceront sans réserve cette agression contre leur pays et leur civilisation. Tous seront d’abord et avant tout Américains. On ne devrait interdire à personne de pleurer les morts pour cause de désaccord idéologique. Pour les Américains, l’heure n’est pas à la mesquinerie mais à la solidarité.

Un rapport morbide aux armes

Évidemment, cette tuerie nous révèle aussi une pathologie spécifiquement américaine – on pense évidemment à l’accès dément aux armes à feu dans ce pays, où chaque citoyen peut théoriquement se procurer un arsenal de guerre. Sans aucun doute, l’Amérique entretient un rapport morbide aux armes. Elles sont érotisées par de grands pans de sa population, qui fait preuve en la matière d’un fanatisme déshonorant – on souhaitera, sans trop se faire d’illusions, que cet attentat provoque un sursaut et un meilleur encadrement des armes. En fait, c’est le génie pervers de l’islamisme excite les pathologies propres à chaque société pour les pousser à la décomposition et à la guerre civile. C’est même la stratégie qu’il privilégie systématiquement en cherchant à fanatiser les déclassés ou les esprits troublés pour les enrôler en offrant à leurs pulsions malades un débouché militant. Chose certaine, l’État islamique vient encore une fois de confirmer qu’il sait faire naître des vocations terroristes. Mais un attentat comme celui-là, quoi qu’on en dise, n’est pas seulement imaginable aux États-Unis. Les terroristes du Bataclan avaient trouvé les armes qu’ils voulaient dans un pays qui officiellement, les proscrits.

On en revient à Orlando. L’EI s’est offert un autre charnier en Occident. Ses victimes ont été ciblées à la fois en tant qu’Occidentaux et en tant qu’homosexuels. Ils ont été condamnés à mort à cause de leur appartenance à une civilisation qui rendait possible la libre expression de leur sexualité et plus fondamentalement, qui permet aux hommes et aux femmes de vivre en paix dans une coexistence paisible et revendiquée. En d’autres mots, nos libertés ne sont pas flottantes, elles s’inscrivent dans une civilisation qui leur permet de se déployer : on devrait assumer, aujourd’hui, une forme de patriotisme de civilisation. Ce qui est effrayant devant un tel attentat, c’est qu’on sait qu’il y en aura d’autres, plusieurs autres. La guerre déclarée par l’islamisme à l’Occident cessera probablement un jour, mais certainement pas demain, ni après-demain. Nous sommes, comme on dit souvent, entrés dans une époque tragique qui bouleverse nos certitudes et nous oblige à penser à nouveaux frais la défense de nos libertés.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le site du Journal de Montréal.

Lard et la manière

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P’tit Larousse et P’tit Robert font la part belle, cette année, aux mots de la cuisine : déplorable effet de mode, écho d’émissions culinaires typiques d’une époque où le téléspectateur moyen s’extasie devant des plats dont il ne peut plus se payer les matières premières — Barthes expliquait déjà cela à l’époque des fiches de cuisine de Elle.

Lexique du gastronome

Mais en dehors du vocabulaire professionnel de la cuisine, il y a bien un vocabulaire spécifique de la gastronomie, ou plutôt un usage gastronomique du vocabulaire.

Ecoutez plutôt : « Festoyer, le terme n’est pas usurpé quand le mets sort des cuisines et que l’œil des convives vibre de gourmandise. Pareille farandole de délices, posées comme des offrandes dans leurs plats de cuivre et d’argent, ne peut qu’émouvoir ceux dont la joie de vivre est rivée aux papilles. Parmi les spécialités qui font la gloire de l’auberge, cosignées père et fils, le pied de porc truffé et sa crème de pommes de terre, canaille en diable et succulent de finesse, ou le foie gras de bonne maman (façon Irma ou Paulette) rôti au four et servi entier dans son caquelon, pour deux personnes, terrifiant d’opulence, onctueux de profondeur, simplement royal, ou la pomme de terre charlotte en habit noir de truffes, entièrement endeuillée, majestueuse de puissance et d’arômes. »[1. Perico Legasse, « Quercy, cocagne et gourmandise », dans Marianne n°1000, 10-16 juin 2016. Le menu est celui de l’Auberge du pont de l’Ouysse, à Lacave, dans le Lot — et gastronomiquement, le Lot fait partie de ces régions, comme bien des régions de France, qui sont superlativement françaises. Tant il est vrai qu’il ne nous suffit pas d’être français : encore faut-il l’être avec panache. Ah, d’Artagnan, Cyrano, toute notre famille ! Et l’on s’étonne que les Français aient rejet un traité signé à Maastricht, où mourut le capitaine des mousquetaires héros de Dumas !]

Robin des bois, mon modèle culinaire

Je lis ces lignes dans un TGV qui me ramène de Paris, coincé contre la vitre par un Anglais considérable, gonflé de bière, qui somnole avant de débarquer à Marseille pour tonitruer en chœur face à l’armada russe, pour un Angleterre-Russie de gros buveurs : il est significatif, quand on y pense, que le même mot, « hooligans », désigne en Russie ou en Angleterre ces jeunes hors système qui ont fait de l’alcool et de la castagne les deux mamelles de leur existence. Le diable rouge brique de Liverpool (à ce que j’ai déduit de ses propos avant que l’assoupissement ne le gagne) s’était auparavant gavé de chips grasses, de biscuits au chocolat anglais (9% de cacao) et à l’huile de palme et de bonbons multicolores qui fondent dans la bouche et pas dans la main. Le tout accompagnait un hamburger spongieux, typique de ces nourritures pré-mâchées, pré-digérées, pré-dégueulées, qu’affectionnent ces nourrissons perpétuels drogués aux nourritures molles.

Oui, je lis ces lignes énamourées du meilleur critique gastronomique français — le meilleur parce qu’il mange aussi les mots de la table, les déguste avec lenteur et gourmandise, les fait claquer contre son palais et le nôtre, tant il est vrai qu’il est des proses qui se dégustent. Je les lis à voix basse, de façon à ne pas réveiller mon encombrant voisin — à voix basse parce que la phonétique est elle-même gourmandise, et je laisse les mots courir sur ma langue comme des caramels salés.
Rendez-vous compte, en quelques lignes… Dans le « festoyer » initial, je revois le festin où s’invite Robin des Bois/Errol Flynn, mon premier modèle enfantin d’opulence culinaire (et de provocation). Dans ces « délices posées », j’entends l’écho du précepte de Vaugelas, qui désireux de mettre un peu plus d’ordre dans la langue, décida un beau jour qu’amour, délice et orgue seraient masculins au singulier, et féminins au pluriel. Arbitrairement — le français suit souvent la règle de sa fantaisie sans logique. Sans compter le jeu subtil des allitérations, « convives / vibre / vivre / rivée », « festoyer / farandole / offrandes » (« f » et « v » toutes deux fricatives, un joli mot qui sonne comme fricassée), « pied de porc / pommes de terre / opulence / profondeur » ; et des assonances, « gourmandise / farandole / offrandes / argent », « canaille / diable ». Sans oublier un alexandrin majestueux qui clôt la seconde phrase, « ceux dont la joie de vivre est rivée aux papilles. »

Un TGV à Châteauneuf-du-Pape

Comment boucler pareille tirade sinon sur le mot « arôme », qui commence sur un exclamatif (« Ah ! »), roule le « r » comme s’il cherchait à le garder sur la langue, à en éprouver la longueur en bouche, et se fond en jouissance, par la grâce du « e » muet qui prolonge la sensation au-delà du silence infligé par le point.
(Je gardais pour la bonne bouche cet « entièrement endeuillée » qui agite dans la mémoire des papilles ces poulardes demi-deuil des jours de fête et de fin d’émoi — parce que la poularde invinciblement me ramène aux robes demi-deuil des coquettes qui signalaient ainsi qu’elles revenaient sur le marché de la séduction, et appelaient des mains sur leurs bas, comme dit Nougaro).

Je lis ces délices journalistiques alors que nous sommes en plein Ramadan, et qu’un fanatisme absurde prive quelques millions de nos concitoyens non seulement de pieds de porc truffés, mais de foie gras (qui a jamais entendu parler d’une oie ou d’un canard hallal ?), et même de l’inévitable conclusion d’agapes si savantes — l’aimable charité d’un baiser.

Je sens bien ce qu’il y a de stigmatisant dans mon discours. Et combien je vais passer pour un quasi raciste rejetant dans les méandres de la non-civilisation nos voisins musulmans qui… que… dont…

Ce n’est pas ma faute. J’habite un terroir prodigieux, une terre remodelée par l’homme depuis des siècles pour en faire un paysage, dont chaque parcelle évoque d’incalculables richesses gastronomiques. Mon TGV parti de Paris arrive enfin en Provence, nous sommes passés dans le couloir rhodanien du Gigondas et du Châteauneuf-du-Pape, les garrigues respirent la fleur de thym et le gigot de sept heures, bientôt Marseille et ce soir, Chez Paul, aux Goudes, le poisson frais pêché, ou chez Fonfon, au Vallon des Auffes, la bouillabaisse de grande tradition…

Est-ce pétainiste de bien manger ?

Natacha Polony racontait un jour comment un chroniqueur télé de pâle intelligence, héraut du Camp du Bien, avait reproché à Perico d’exalter les produits de l’agriculture raisonnée à la française — avec, disait-il, des accents patriotes qui évoquaient le slogan de Pétain et Emmanuel Berl , « La terre ne ment pas ». Insupportable bêtise de ceux qui croient que préférer un vrai camembert au lait cru à un objet plâtreux pasteurisé par une multinationale abjecte est une prise de position fascistoïde ! À l’en croire, il faudrait s’abonner aux hamburgers des fast-foods, avaler les soft drinks que nous vante la télé à chaque half-time de soccer, et ne plus faire l’amour que par quickies. Et refuser la France et la douceur de vivre, « douceur angevine » dit Du Bellay, « douceur des soirs sur la Dordogne », chante Rostand. Nous revoilà dans le Lot, ou pas loin.

J’ai fait il y a deux ans un cours de « culture générale », cet aimable fourre-tout où l’on peut parler de ces jolis riens qui sont tout, sur les écrivains gastronomes. Et il y en a légion, de Rabelais à Proust en passant par Balzac, Flaubert, Zola ou Maupassant. Ah, les huîtres d’Ostende comme des bonbons salés — c’est dans Bel-Ami ; ah, les soles normandes — c’est forcément dans Bovary.
Pour ne pas parler de Dumas — « Porthos achevait un nougat capable de coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile », c’est dans Bragelonne, chapitre CLIII, j’y pensais en passant Montélimar.

Slow food italien

Les mots se mâchent, ils se dégustent lentement. Depuis que l’enseignement, limité aux compétences (un mot qui commence mal et qui finit de même) est sommé de maintenir l’expression au stade oral narcissique, les adolescents parlent plus vite, tant ils sont persuadés que les mots, c’est le sens, et rien d’autre. Ils sacrifient la musique, l’intention, le sous-entendu, toute cette peau des mots qui est ce qu’ils ont aussi de plus profond. Ils en restent au bruit de surface, déglutissent leur pauvre vocabulaire comme ils avalent leurs McDo indigents, et le prennent de haut quand on leur dit de ralentir. Je n’ose imaginer ce que sont leurs étreintes de perpétuels pressés.

Les Italiens, qui partagent avec les Français l’horreur des peuplades barbares du Nord industrieux, ont inventé le slow food — et l’on sent bien ici qu’utiliser l’anglais à rebours de l’expression usuelle est une sorte d’offense calculée, de gifle lente. Prendre le temps de boire, de manger, d’aimer et de vivre ! Prendre le temps de parler et d’écrire — en français. Pas de pérorer sur telle ou telle chaîne (un mot qui fait froid dans le dos, quand on y pense), mais d’affiner ses mots comme on affine un fromage, et de les offrir à la dégustation des amis. Et tant pis s’il n’y a plus qu’à Thélème que l’on parle français — nous referons Thélème, quelque part dans le Lot, ou ailleurs, il reste des thébaïdes, et nous pêcherons nous-mêmes les écrevisses que nous fricasserons.

Comment je n’ai pas couché

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harcelement sexuel journaliste
Image : Edouard-Henri Avril (wikipedia).

En 1987, j’étais journaliste au Canard enchaîné, j’avais 37 ans et j’en faisais 25. Un jour de printemps, mon rédacteur en chef, Claude Angeli, m’a demandé de prendre rendez-vous avec X, ex-ministre, redevenue députée-maire. Elle avait, croyait-il, des choses à dire sur son adversaire local qui s’affairait à lancer un parc d’attractions, auquel si mes souvenirs sont bons elle ne croyait pas.

J’ai vu X dans son bureau de l’Assemblée nationale. Une femme qui a du chien, à la télé comme en vrai. Nous avons parlé très courtoisement d’affaires locales sans intérêt, et je suis rentré en me demandant avec quoi j’allais bien pouvoir faire un papier.

Dans l’après-midi du même jour, la secrétaire d’X me rappelle. « Mme X a oublié de vous dire certaines choses sur le projet de parc d’attractions. Elle est obligée de rentrer dans sa commune, mais vous pourrez la rencontrer à son retour, à son domicile parisien, dimanche vers 12 heures. »[access capability= »lire_inedits »] Un peu surpris, j’ai dit oui, noté l’adresse dans le XVIe arrondissement, et j’ai raccroché.

Le dimanche arrive. En pestant, je mets une chemise, une cravate, un veston et je me garde d’oublier mon calepin et mon stylo. Après un long trajet en métro, je sonne à une magnifique double porte en chêne d’un appartement très classe d’un bel immeuble bourgeois du XVIe. X ouvre la porte elle-même. À ma grande surprise, elle est en robe de chambre. Elle a toujours du chien et il me semble qu’elle tient une cigarette à la main. Mais ma mémoire me trahit peut-être sur ce détail. Je suis surpris de sa tenue, mais le vêtement est décent et ne trahit pas le plus petit morceau de chair. Je ne montre rien de ma surprise. Pas d’équivoque, surtout. Nous nous asseyons dans le salon, elle est souriante, détendue, mais aussi un peu distante. À moins que la distance, ce ne soit la mienne. Je ne crois pas qu’elle m’ait proposé un café. Je me sens en fait comme un domestique que sa patronne a convoqué.

Je sors mon calepin. Je pose une ou deux questions, auxquelles elle répond évasivement. Je ne comprends pas ce que je fais là. Je me sens dépité. Au bout de dix minutes, je décide que je me suis dérangé pour rien. Je me lève pour partir. Elle me raccompagne, la porte se referme.

J’ai l’esprit de l’escalier

Dans la rue, je réalise que je viens de dire non à un plan cul qui ne m’a pas été proposé comme tel. J’en suis abasourdi. Et surtout un peu humilié. Pas que X ait voulu me sauter, mais qu’elle m’ait fait convoquer par sa secrétaire. C’est humiliant. Si elle m’avait téléphoné elle-même, si elle avait essayé de créer un lien un peu amical, voire complice, j’aurais sans doute laissé mon imagination folâtrer. Mais rien ne m’avait préparé à un rôle d’objet sexuel. Je n’en ai pas l’habitude. Certes, la robe de chambre était là pour me donner une indication, mais l’idiot un peu coincé que j’étais n’a pas su, ou pas voulu, décrypter.

X ne m’a pas sauté dessus, ne m’a pas mis la main aux fesses, mais elle m’a convoqué comme on convoque une secrétaire sous prétexte de lui dicter une lettre, alors qu’en réalité on a d’autres objectifs pour elle. J’en suis encore vexé.

Le temps a passé, mais à l’heure où les femmes politiques disent se rebeller contre le sexe obligatoire et le droit de cuissage, cette histoire me revient. Femme ou homme, on entre en politique pour les deux mêmes objectifs : le sexe et l’argent. Le chef, depuis les cavernes, est celui qui domine les plus jolies femmes et s’accapare les meilleurs morceaux du gibier, laissant les moches et les abats aux sous-fifres.

Les femmes se conduisent en politique de la même manière que les hommes. Elles veulent le pouvoir sur les hommes beaux et l’argent. Si elles ont été victimes sexuelles à leur entrée en politique, elles l’ont accepté en toute connaissance de cause : le prix à payer en quelque sorte. Si elles se positionnent en victimes sexuelles aujourd’hui, ce n’est pas pour défendre l’intérêt général, mais parce que c’est le meilleur moyen, POUR ELLES, de se tailler une place au plus près du podium, voire sur le podium lui-même.

Ne nous laissons pas berner, la pétition androphobe des femelles de l’Assemblée Nationale n’a rien d’une révolte des justes ; plutôt une magouille de politiciennes qui utilisent la victimisation sexuelle comme un bon positionnement dans les courses à la primaire, les courses à la nomination, ou à je ne sais quoi d’autre qui ne concerne qu’elles.

Le cul en politique, ça ne sert pas qu’a s’asseoir, ça sert aussi à complaire au pouvoir, à conquérir le pouvoir, à assoir son pouvoir, à démontrer son pouvoir. Le pouvoir ca n’a pas de sexe. Et chaque sexe en use de la même manière.[/access]

Erdogan: le rendez-vous manqué d’Izonogoud avec Ali

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Erdogan aux funérailles de Mohamed Ali. Sipa. Numéro de reportage : AP21907680_000001.

Les obsèques de Mohamed Ali auront été l’occasion de rendre hommage à ce boxeur génial et personnage quasi-historique, mais aussi de révéler au monde la véritable identité du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier s’était invité aux funérailles de celui qu’il devait percevoir comme un dynamiteur de l’empire impérialiste-mécréant américain.

Un show évité

Dans l’un de ses accès de mégalomanie provocatrice et arrogante, il voulait, sur la terre américaine, faire un show de prédicateur appelé à commander les croyants, les vrais. Il ne s’est jamais agi pour Erdogan de s’incliner sincèrement sur la dépouille d’un homme qu’il aurait respecté. Erdogan ne respecte pas grand-monde, c’est un euphémisme. Et la seule chose qui peut véritablement parler à celui-ci dans la personnalité et le parcours inclassable, génial, et parfois poétique, d’Ali, est sa déclaration cultissime : « Je suis le plus grand, j’ai choqué le monde », après sa victoire contre Sonny Liston le 25 février 1964. Erdogan aussi est persuadé d’être le plus grand, et s’applique à choquer le monde. La comparaison, et la complicité, entre les deux hommes, s’arrête là.

Les actes que Recep Tayyip Erdogan voulait accomplir, offrir un morceau de la Kiswa (étoffe noire brodée de versets coraniques recouvrant la Kaaba de La Mecque) et le poser sur le cercueil de Mohamed Ali, prendre la parole et lire des versets du Coran à la cérémonie, relevaient du pouvoir symbolique attribué du Calife d’une nouvelle Sublime porte qu’il rêve de ressusciter. En étant moins charitable, on pourrait y voir un petit vizir mauvais comme un roquet qui voudrait être calife à la place du calife…

Peur de croiser Gülen

Mais puisqu’on lui a refusé la possibilité d’accomplir ces actes symboliques, le service de sécurité du président turc, aussi arrogant que lui, s’accroche avec les hommes du Secret Service américain chargés d’assurer la sécurité des personnalités, et le vrai visage d’Erdogan apparaît soudain, au détour de sa bouderie capricieuse et méchante qui le fait décider de reprendre l’avion et rentrer chez lui « puisque c’est comme ça… » : c’est celui d’Iznogoud, le personnage de bande dessinée inventé par Goscinny et Tabary, que ceux qui sont nés avant Internet connaissent tous, le petit vizir aussi vicieux que teigneux qui passe son temps à ourdir des complots pour devenir Calife à la place du Calife… et à piquer des crises de nerfs à chaque fois qu’il échoue.

Iznogoud aura donc raté sa rencontre posthume avec Mohamed Ali. Tant mieux pour la mémoire de ce dernier, qui était un hâbleur, un bluffeur, un poète, un comédien et un boxeur génial. Il se dit aussi que la présence aux obsèques de Fethullah Gülen, le chef de la confrérie clandestine éponyme d’inspiration soufie, autrefois alliée et maintenant ennemie jurée d’Erdogan, annoncé parmi les invités, aurait participé de la décision du président turc de prendre la sortie. Gülen n’est finalement pas venu, avançant des raisons de santé. Mais quand même : Iznogoud aurait-il eu peur du face à face avec le calife de l’ombre ?

«Nous volons vers l’utérus artificiel»

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Sculpture miniature réalisée par Camille Allen - 2007 (Photo: SIPA_rex40116328_000002)

Vadim Rubinstein : Le 30 mai dernier, la justice française a autorisé le transfert des gamètes d’un homme décédé vers l’Espagne à la demande de sa veuve en vue d’une insémination post-mortem. Cette pratique est interdite en France, mais autorisée de l’autre côté des Pyrénées. Bien que cette forme de procréation reste encore marginale, le retentissement médiatique de cette affaire pourrait inciter d’autres femmes à faire de même. Quelles seraient les conséquences d’une éventuelle démocratisation de cette pratique pour nos sociétés ? Dans votre dernier livre, Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Ed. Belin), vous évoquez un cas similaire en France dans les années 1980 ?

Monette Vacquin : Il y en a eu plusieurs en réalité, ce n’est pas si marginal que cela. Rien ne semble pouvoir faire seuil. Les limites sont toutes franchies les unes après les autres, généralement au nom d’un discours bon enfant, symptomatique de notre époque, sur l’amour, lequel justifierait tout. Sauf que l’amour est une relation vécue qui donne un sens à la vie, ce n’est pas une loi. Il est évident qu’une telle autorisation pourra engendrer d’autres demandes, j’en ai été témoin cliniquement. Je peux vous parler de femmes l’ayant fait : leur entourage a trouvé que c’était une idée formidable et que, dans des couples fertiles, des hommes ont fait congeler leur sperme de telle sorte que cela puisse être possible si une mort prématurée survenait.

En l’occurrence, le mari décédé était atteint d’un cancer — dont le traitement chimiothérapique peut rendre stérile — et c’est pour cette raison qu’il a congelé ses gamètes, et le couple s’était déjà accordé en vue d’une insémination post-mortem…

C’est un seuil particulièrement important qui a été franchi : la distinction entre la vie et la mort. Si la question des limites avait été abordée, cette loi aurait pu fonctionner. Qu’est-il en train de se passer ? Que signifie l’externalisation de l’embryon humain, la désexualisation de l’origine, l’ouverture d’espaces de pouvoirs qui n’ont aucun équivalent dans l’histoire de l’humanité ? Aucune génération avant la nôtre n’a eu le pouvoir de stocker sa descendance, de la congeler ou d’en modifier les caractères. Cette pratique créerait des orphelins de pères. Simplement, comme le débat se déroule dans une sorte de mélo compassionnel, on vous répond : « Des orphelins il y en a, on peut être orphelin et très bien vivre. », etc. Sauf que, naturellement, la question de la responsabilité n’est pas la même quand l’histoire fabrique un orphelin et quand on fabrique sciemment un orphelin. Cette question n’est jamais soulevée par les procréateurs en chef. Ils n’arrêtent pas de fabriquer des situations inédites en matière de filiation et les législateurs sont mis devant le fait accompli.

Les enfants nés de telles pratiques seraient-ils forcément psychologiquement traumatisés ?

Du point de vue psychique, un enfant pourrait penser qu’il est né d’un père réellement tout-puissant, car il est capable d’engendrer après sa mort. Ou bien d’une mère extrêmement puissante puisqu’elle aura aussi manipulé les lois, d’une certaine manière.  En général, si vous demandez aux enfants si c’est un problème ou pas, ils font ce que tous les enfants de la Terre ont fait, c’est-à-dire qu’ils protègent leurs parents : « Non ce n’est pas un problème, on est aimé, on va bien, etc. » Mais les conséquences anthropologiques sont immenses. Le franchissement des limites qui étaient reconnues par tous — la vie et la mort, les hommes et les femmes… —, le mouvement de dédifférenciation qui habite notre époque au nom d’une idéologie du « j’ai droit à tout », masquent la question principale, à laquelle j’ai consacré trente ans de travaux : qu’est-ce qu’il se passe ? Nous volons vers l’utérus artificiel, il y a une volonté de faire muter l’homme pointe avec le transhumanisme. Face à ça, peut-on s’en tenir à des représentations candides ? Peut-on tenter de penser autrement sans se faire traiter d’odieux réactionnaire ?

Ou d’égoïste, insensible à l’infertilité de certaines personnes souhaitant des enfants…

L’infertilité n’est pas le problème principal de l’humanité, c’est la surpopulation. Si l’humanité désexualise l’origine, l’affaire est d’une autre ampleur que le contournement des stérilités. Naturellement, les études qui sont faites sur le modèle de l’expertise médicale montrent que les enfants vont bien, ils aiment papa et maman quand ils les ont, s’adaptent bien au milieu scolaire… Ces études n’ont absolument aucune validité psychanalytique car la psychanalyse enseigne que c’est dans l’inconscient que cela se passe. L’adaptation scolaire ou le reste n’en dit rigoureusement rien, cela peut arriver au moment où un enfant va devenir père ou mère qu’il sera renvoyé à la manière dont il a été conçu.

En début d’année, vous participiez à l’Assemblée nationale aux Assises pour l’Abolition Internationale de la Maternité de substitution. Peut-on vraiment lutter contre ce « marché » international, en l’occurrence celui de la maternité ?

Je ne suis pas sûre que des possibilités courageuses d’interdiction soient possibles et tenables. Ce n’est pas une raison pour ne pas dénoncer le fait que la parenté devienne un marché ou une industrie.

Pour espérer endiguer cette pratique, il faudrait une législation internationale, ce qui est impossible. Et Internet rend la chose encore plus compliquée à contrôler.

C’est vrai. Mais si des pays expriment un refus, c’est quand même structurant pour les autres, et pour la pensée de manière générale : un enfant n’est pas un objet qui s’achète et se vend. Ici aussi, les conséquences politiques ou anthropologiques sont énormes : la perte de la différenciation, notamment dans le discours juridique, entre chose et personne. C’est ce qui fonde le droit. Et l’indisponibilité du corps humain — il n’est pas achetable, ne peut pas faire l’objet d’un contrat… — est balayée. Cela passe aussi par des effets langagiers : « mère porteuse », ça ne veut rien dire ; « grossesse pour autrui » laisse entendre « altruisme », « don », « générosité », c’est de la guimauve insupportable. Si l’on appelait les choses par leur nom, c’est-à-dire « contrat de location d’utérus », c’est un peu moins mièvre et plus proche de la vérité. Alain Finkielkraut avait écrit il y a des années que « pourquoi pas » était « le slogan même du nihilisme. »

Il y avait une volonté non-verbalisée chez les organisateurs de ces Assises de prouver que l’on peut être de gauche et s’opposer à une pratique comme celle de la GPA. Comment expliquez-vous qu’une telle position n’apparaisse pas immédiatement évidente ?

Votre question me fait un plaisir fou. Je suis issue des idéaux de gauche, j’ai donc vu avec épouvante la gauche s’identifier au progressisme dans un état de confusion incroyable. Je vais vous dire d’où vient cette confusion : « Si c’est la science, c’est bon et tous les autres sont obscurantistes », « Il ne faut jamais être d’accord avec l’Eglise catholique car c’est obscurantiste et régressif », tels sont les motifs invisibles. Les idéaux historiques de la gauche, ceux de la fraternité universelle, d’un monde régulé par la justice, ne tiennent pas le coup devant le désir d’enfants. Comment résister à un bébé de 3,2 kgs qui réclame son biberon ? La gauche est en fait très « embarrassée » par la question de la filiation, si concrète qu’elle bouscule la toute-puissance de la pensée.

J’étais trotskyste durant ma jeunesse, on militait chez moi, on apportait les journaux. Puis arrive mon premier enfant, une fille. Je m’attends à un comportement normal de mes amis, de l’attention, des compliments… Mais pas du tout, je les ai tous perdus. Parce qu’enfanter, c’était bourgeois. Les gens de gauche adorent la famille à condition qu’elle soit totalement transgressive par rapport au modèle un homme-une femme-un enfant, vécue comme insupportablement normative, et cela perdure alors que jamais le droit de la famille n’a été aussi peu contraignant.

Durant la polémique sur le mariage pour tous, on entendait beaucoup la droite dénoncer la GPA tandis que la gauche se taisait, quand elle ne se faisait pas carrément l’avocat de cette pratique…

J’étais personnellement contre. J’ai publié à l’époque avec Jean-Pierre Winter un article dans Le Débat, intitulé « Pour en finir avec père et mère », en essayant de déplacer les questions concernant les homosexuels, qui peuvent évidemment s’aimer et élever des enfants, ce qu’ils ont toujours fait dans l’histoire, à celle de la destruction des signifiants « père » et « mère ».

Autre tendance cette fois mais qui devient de plus en plus populaire, notamment aux Etats-Unis : l’encapsulation du placenta. Une Américaine a récemment saisi la justice dans le but de récupérer son placenta, pour ensuite pouvoir le consommer en gélules. L’un des bienfaits supposés de ces dernières serait de combattre la dépression post-partum chez la mère. Pensez-vous que cette méthode soit réellement efficace ou bien qu’elle n’ait qu’un simple effet placebo ? Bien que la placentophagie soit très répandue chez de nombreux mammifères, comment expliquer le fait que ces femmes se détournent des thérapies classiques pour se fier à une pratique dont l’efficacité n’a pas été réellement prouvée par la communauté scientifique ?

Parce que nous ne sommes plus dans la rationalité. Ces femmes sont emportées par le mouvement général dont je vous parlais. Le placenta c’est la nourriture du bébé et non la leur. C’est un mouvement archaïque inimaginable, c’est autophage. Cela ressemble à tout le reste : de l’archaïsme psychique associé à de la sophistication scientifique. C’est surtout caractéristique de notre monde utilitaire, où rien ne doit être perdu.

Cette tendance vient également d’un effet de mode aux Etats-Unis, où elle a été popularisée par des célébrités, qui ont par la suite incité d’autres femmes à faire de même…

Quand j’ai connu Jacques Testart (le préfacier du livre, Ndlr) au début des années 1980, il m’avait dit : « Tu verras, la fécondation in-vitro, les mères et belles-mères adorent ça. » Autrement dit, faire un enfant de la science, évincer le mari, le faire entre soi… Cela suivait aussi un effet de mode car cela entrait en résonance avec l’inconscient archaïque. Alors quel monde cela construit pour les générations qui nous suivent ? Un droit de la filiation qui n’existe plus, une défaite de la pensée.

Dans votre livre, vous évoquez l’idée d’une science devenue folle. Mais, sans rentrer dans le débat sur « qui de la poule ou de l’œuf », les sujets évoqués précédemment ne montrent-ils pas que c’est l’Homme qui cherche à repousser toujours plus les limites ? La science n’est-elle pas simplement un outil permettant d’assouvir cette recherche perpétuelle de dépassement ?

Bien sûr, les scientifiques ne sont que les acteurs d’un mouvement qui les dépasse. Mais je ne pense pas les choses seulement en matière de volonté de dépassement. Tout cela se développe sur fond d’effondrement des discours philosophiques ou religieux, qui racontaient à l’Homme son histoire, qui lui disaient qui il est. Il est important de remarquer que ce dont la science s’est emparée — la naissance, la mort, la transmission avec le génome qui est censé nous dire qui nous sommes — ce sont les grands moments de l’expérience humaine, qui étaient autrefois dévolus à des discours et représentations qui n’ont plus cours. Jusqu’à fabriquer ce retournement incroyable : des embryons congelés au début de la vie et des cadavres chauds à la fin, maintenus tels à des fins de prélèvement d’organes.

Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Ed. Belin, 2016)

La responsabilité : la condition de notre humanité (Ed. Autrement)

Frankenstein aujourd'hui: Égarements de la science moderne

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Responsabilité

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Attentat d’Orlando: Omar les a tués

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Omar Mateen. © myspace.com/AFP Handout.
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Omar Mateen. © myspace.com/AFP Handout.

Il n’y a bien sûr rien de nouveau sous le soleil de Floride. La fureur islamiste n’en finit pas de déclarer la guerre au reste du monde – qui, lui, n’en veut surtout pas. Il y a ceux qui désignent, et ceux qui ne désignent pas. Il y a ceux qui mettent en avant la particularité des victimes, ceux qui s’inquiètent de l’avantage donné à Donald Trump, ceux qui diluent doctement le fait dans une question plus vaste (l’homophobie, le port d’armes aux États-Unis, voire la violence en général…). Ceux qui, tels les parents du tueur, nous assènent un second coup : tout cela n’aurait « rien à voir » avec l’islam. Dans quelques jours, dans quelques heures sans doute, la musique du « pas d’amalgame » et du « vivre ensemble » reprendra. Il ne faudrait tout de même pas que des homosexuels stigmatisent les musulmans de nos cités.

Il m’arrive de trouver que tout ce pépiement expert, décryptage et décodage, allié à un moralisme bon teint (« ne pas tomber dans le piège de la discrimination ») passe à côté des choses, de l’ordinaire de l’expérience.

Hier matin par exemple, au micro de France Culture, le psychanalyste Serge Hefez expliquait l’un des ressorts de l’homophobie. La figure de l’homosexuel renvoie certains hommes à des pulsions refoulées (qui, comme on dit, « font retour »), générant alors angoisse et violence. Cette explication a le mérite d’être intuitive, universelle et constitue un bon garde-fou. L’homophobe dûment informé de son symptôme aura, la plupart du temps, le bon goût de taire ce qui l’anime, sauf à voir les autres lui lancer, sur un mode cheap-freudien, l’enfantin « celui qui dit qui est ».

L’homosexualité orientale existe, je l’ai rencontrée

Je ne crois pas cette grille de lecture toujours fausse, notamment quand il est question de décrire certains rares faits divers sanglants. Je la trouve juste un rien méchante, opposant plus que de raison l’homosexuel aux refoulés (comme si les gays ne refoulaient rien, eux). Elle ignore ce continent de fraternité où les gaillards qui-en-ont taquinent, protègent et respectent les invertis – et pas seulement parce qu’en cas de disette ou de beuverie, ces derniers peuvent se montrer compréhensifs. Tout homo qui aura navigué, au sens propre comme au sens figuré, dans certains milieux exclusivement masculins sait bien l’amitié parfois obstinée qu’il y aura rencontrée. Aux crachats qu’évoque Edouard Louis dans ses livres, j’oppose ces souvenirs-là : une main sur l’épaule, un bout de « calendos » partagé, le « recouds-moi un bouton, je te réparerai ta couchette » qui forment l’ordinaire des sociétés viriles. On m’objectera que ce n’est pas le sujet. Bien sûr que si ! En apparence si éloignés l’un de l’autre, l‘occidental et l’islamiste ont un rêve en partage : celui d’une homosexualité « proprette » comme disait Foucault, avec ses lieux dédiés, son mode de vie, son esthétique stéréotypée, sa sexualité débridée et qui surtout ne déborderait pas ailleurs que là où on l’attend. Pour les uns ce seront des zones de tolérance, pour les autres des cibles bien définies.

Puisqu’il était question de marins, poursuivons la traversée, et arrêtons-nous, cette année-là, au port de Ras-al-Kaimah (Émirats Arabes Unis). À quai, nous rencontrerons des travailleurs immigrés afghans, des Pachtounes. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces derniers ne manifesteront aucune prévention homophobe. Ce genre de question ne les traverserait pas. Moyennant quelque respect des convenances (ne pas trop en faire, n’en dire absolument rien, se comprendre d’un regard), l’apprenti-marin européen se verra vite proposer d’aller admirer en bonne compagnie la splendeur du paysage au crépuscule, derrière la colline voisine. Les voyages forment la jeunesse, on n’en fera pas tout un plat. La main droite sur le cœur, des étoiles dans les yeux, on se séparera une heure après avec quelques serments d’amitié éternelle. En souvenir de ce moment, on échangera peut-être une montre contre un châle, gardé pieusement tant d’années après.

Non, il n’y a pas d’un côté des musulmans qui, alhamdulillah, ne mangeraient pas de ce pain-là, et de l’autre un occident qui, dieu soit loué, aurait appris la tolérance… Mais qu’est-ce qui fait que ce même afghan, immigré en Occident, en viendra à fusiller une cinquantaine de gym-queens se déhanchant sur des airs de techno ?

Tout meurtrier est déséquilibré

Échec de l’intégration ? Pour le moins, on peut même dire que cela a totalement raté. Comme dans la guerre des boutons « si on aurait su… », on ne l’aurait pas fait venir. Déséquilibre mental ? Oui, mais bon… Tout meurtrier l’est tout de même un minimum. Participation à la guerre de religions déclenchée par les islamistes ? C’est en tout cas ce qu’il a revendiqué. Surgissement classique de la violence homophobe du fait de l’angoissant retour du refoulé homosexuel chez le meurtrier ? Pourquoi pas ? Me revient l’expression de scepticisme qu’affectionnait l’un des compagnons de traversée que j’évoquais : Et ta sœur ? Elle bat le beurre !
Le brave gaillard ne croyait pas si bien dire. C’est bien d’une violence qui s’exerce sur l’immigré musulman de seconde génération dont il est question. Je m’autorise ce jeu de mots pitoyable : Battre le beur. Nous ne sommes pas coupables de cette violence, mais rien ne nous oblige à en être innocents. Même si tous ne se saisissent pas d’une kalashnikov, un certain déploiement homosexuel heurte de nombreux musulmans. Oh j’entends déjà que rien n’oblige ceux-là à vivre ici, etc. Nous sommes d’accord. J’entends aussi, bien sûr, qu’il y a, dans la fétichisation de ce heurt, une délectation de l’offensé et une jouissance à haïr ce qui blesse – rente de situation névrotique de toute une génération de musulmans. Mais quand même.

L’histoire moderne de l’homosexualité est le passage d’une volonté de savoir, comme l’écrivait Foucault, à une volonté de montrer, qui n’est jamais que le retournement d’une même logique : celle de l’aveu. Or l’une des valeurs cardinales de l’Orient, c’est la discrétion – que les Occidentaux, pour une fois si sûrs d’eux, qualifieront d’hypocrisie. Pour le musulman, ne pas parler de ces choses-là a permis de survivre à la loi d’airain d’une religion régissant les moindres faits et gestes de ses fidèles. À l’Inquisition (qui n’a pas « rien à voir » avec la chrétienté et a si profondément marqué nos esprits que nous en avons intégré la logique) nous avons opposé le coming-out. Nous avons pris dieu et ses représentants au mot : « Tu me demandes d’avouer, j’avoue ! » Au contraire, à la pulsion scopique d’un dieu qui voit tout, les musulmans ont opposé la logique des ruelles, des murs protégeant les jardins, des sous-entendus, bref, de la dissimulation. Ces deux logiques n’ont pas fini de se faire la guerre.

Sonacotra, mon amour

Aujourd’hui, tout le monde ou presque est sincèrement persuadé qu’il y aurait un Orient allergique à l’homosexualité et un Occident tolérant à son endroit. Une jeune femme d’origine tunisienne que j’avais rencontrée il y a deux ou trois ans, jeune ingénieur de l’environnement, fonctionnaire d’état, m’affirma au cours d’une soirée que l’homosexualité arabe n’était qu’une perversion venue de l’Occident. Je précise que cette jeune française de la diversité était bien sûr de gauche et farouchement laïque. Il y avait dans son propos une telle véhémence, un tel désir que sa parole soit reconnue comme vraie, une telle haine vis-à-vis de tout ce que je représentais – figure vivante du dévoilement de ce qui ne doit pas l’être, alors que, pourtant, je ne disais rien – qu’une méchante vanne m’est venue à l’esprit : « Pourtant, je t’assure Leila, l’adolescent que j’étais a bien connu ton père. » L’énormité du propos que je retenais, le côté « Sonacotra, mon amour », me faisait balbutier de rire tant, à l’inverse, mon interlocutrice mettait d’obstination, sérieuse et délirante, à régir, a posteriori, et en héritière sûre de son droit, la sexualité de ses aïeux.

Je me suis pourtant tu, « à la musulmane ». Ce soir-là, avec un vieux fond de tendresse pour ce que nous avons été, eux et nous, avant ça, avant tout ça, je n’ai pas dégoupillé ma grenade. J’ai dissimulé mes pensées et souvenirs. Omar Mateen, moins musulman qu’il ne le croyait, n’aura pas eu cette prévenance.

D’Orlando à Magnanville, l’armée des loups solitaires

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Des policiers bloquent la rue menant au domicile du couple tué par Larossi Abballa, le 13 juin au soir. (Photo: SIPA_ap21909340_000006)
Des policiers bloquent la rue menant au domicile du couple tué par Larossi Abballa, le 13 juin au soir. (Photo: SIPA_ap21909340_000006)

Le pire n’est pas toujours sûr, dit-on pour se rassurer. Mais quand il arrive, il faut le regarder dans toute son horreur sans ciller des yeux. Magnanville, village des Yvelines, et Orlando, épicentre de la Floride festive de Mickey Mouse, n’avaient strictement rien en commun et personne n’aurait songé à les jumeler. Depuis hier, elles sont ensemble les capitales du pire des djihadismes, le djihadisme de naissance solitaire et d’immédiate récupération par un franchiseur universel qui ne demande aucun papier, aucun droit d’entrée, l’Etat islamique. Le djihadisme sans copains, sans bandes, sans réseau, du moins avant de passer à l’action, est sans doute le plus difficile à contrecarrer, le pire cauchemar des polices.

Multiplication des terroristes

Le concept de loup solitaire, créé pour décrire Mohamed Merah, est frappant mais mal approprié parce que la métaphore est doublement trompeuse. Les vrais loups sont devenus très rares en Europe, la comparaison suggère que le tueur de Toulouse appartient à une espèce en voie de disparition, ce qui est à l’inverse de la multiplication actuelle des terroristes. Même l’adjectif  »solitaire » est ambigu.  »Solitaire » bien sûr par la naissance du projet terroriste dans une conscience individuelle. Tout projet est d’abord un secret, décider de se marier ou d’obéir à une vocation de prêtre se fait dans le for intérieur avant d’être communiqué aux autres. Le djihadiste solitaire ne le reste pas longtemps : si son projet est en préparation, les vidéos de l’Etat islamique ou les prêches salafistes exaltés vont lui fournir son carburant de haine. Si son projet aboutit, le terroriste demande à être franchisé par l’EI, et la multinationale s’exécute avec empressement, sans formulaire à remplir ou droit d’entrée.

L’Occident, voilà leur ennemi

Les ressemblances entre Omar Mateen, le tueur d’Orlando et Larossi Abballa, celui de Magnanville, sont aussi tristement instructives que leurs différences. Tous deux sont des immigrés de seconde génération, citoyens de leur pays de naissance, qu’ils portent sur le papier mais pas dans leur cœur ; tous deux sont connus des services de police, tous deux ont agi seuls, tous deux sont fanatisés mais nullement fous. Dramatique conséquence sur le regard que tous les non-musulmans d’Occident vont porter sur leurs compatriotes musulmans : la suspicion généralisée, et par exemple en France le sentiment de vivre à côté de six millions de dormants qui peuvent s’éveiller pour les raisons les plus variées : avoir vu un couple homosexuel s’embrasser, avoir maille à partir avec son employeur et lui couper la tête, comme l’a fait Yassin Salhi dans l’Isère, etc. Dernière ressemblance : à la différence du 13 novembre, les victimes sont ciblées avec précision, homosexuels à Orlando, policiers à Magnanville. Ajoutons bien sûr que le non-ciblage apparent est aussi un ciblage : l’Occident, sa vie libre et dissolue.

La différence principale est l’arme choisie, le poignard pour Larossi Abballa, le fusil d’assaut pour Omar Mateen. Malgré l’écart dans le nombre des victimes, le crime de Magnanville me paraît le plus inquiétant. Tuer au couteau ne demande guère de technique, seulement de la force et de la détermination. Tuer un couple de policiers à son domicile est une nouveauté tout-à-fait effrayante. Quel représentant de l’ordre sera désormais tranquille sur son canapé entre sa femme et ses enfants ? Terrible menace qui va s’infiltrer dans la vie privée des forces de l’ordre… On passe du terrorisme de proximité – que j’avais dénoncé dans ces colonnes le 14 novembre – au terrorisme de voisinage, prélude au pire type de guerre civile. Les voisins s’égorgeaient en France entre catholiques et protestants pendant les guerres de Religion, les voisins hutus bâtonnaient à mort leurs voisins tutsis au Rwanda, les voisins serbes et musulmans s’entre-tuaient à Sarajevo, avant que ne se fasse la partition de la ville entre un centre musulman et des faubourgs serbes.

Il faut certes se scandaliser de la facilité avec laquelle s’achètent les armes d’assaut aux Etats-Unis. Le combat perdu par Obama était un noble combat et il faudra le reprendre. Il faut certes se scandaliser du massacre homophobe d’Orlando et rappeler que presque tous les pays musulmans ont des législations anti-gays odieuses et archaïques. Mais la principale leçon à tirer de ces deux tristes journées de juin 2016, c’est le caractère multiforme, souple et continuellement changeant de la menace islamiste. De la destruction des Twin Towers le 11 septembre 2001, après des mois de préparation sophistiquée impliquant des dizaines de personnes, jusqu’au crime solitaire et rudimentaire de Magnanville, il n’y a pas de rupture de continuité. Il y a un cancer proliférant et protéiforme qui mute sans arrêt et accomplit son projet de lutte totale, sur tous les plans et par tous les moyens.

Penser l’inédit

 »Les leçons de l’Histoire » ne sont ici d’aucun secours. Cette situation de religion qui a été transformée, bien malgré elle, en cinquième colonne dans tout l’Occident ne ressemble à rien de connu, ni à la subversion communiste de l’entre-deux guerres, ni à la guerre froide. On se croirait plutôt dans l’une des séries américaines en vogue dans les années 90, où des extraterrestres cruels et conquérants prenaient la tête des voisins de palier.

Il est illusoire de penser que les démocraties s’en tireront avec leurs armes habituelles. Tous ceux qui disent que le renoncement, même partiel, à l’Etat de droit serait une victoire de l’EI nous entraînent dans une impasse. Selon une formule bien connue il faudra  »terroriser les terroristes ». Salah Abdeslam, menacé par la peine de mort, serait plus bavard pour sauver sa tête. Tant pis pour Victor Hugo. Après tout, il ne nous dit jamais ni le nom, ni le crime du prisonnier dans le Dernier jour d’un condamné à mort. Peut-être qu’il s’appelle Hitler et que l’écrivain a voulu faire un peu de science-fiction.

Hollande à Colombey: des nains et un géant

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François Hollande à Colombey-les-deux-églises. Sipa. Numéro de reportage : 00760189_000005.
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François Hollande à Colombey-les-Deux-Eglises. Sipa. Numéro de reportage : 00760189_000005.

François Hollande multiplie actuellement les hommages au Général de Gaulle. En attendant le 18 juin, et la cérémonie au mont Valérien, il s’est rendu hier à Colombey-les-Deux-Églises. Le vendredi 17 juin, le chef de l’État visitera aussi l’exposition «Un président chez le roi – De Gaulle à Trianon» au Grand Trianon de Versailles. Puis il se rendra le lendemain, comme il le fait chaque année, au Mont Valérien, pour le 18 juin, date de l’Appel à la résistance lancé par le général en 1940. Il n’y aurait rien à dire à cela si quelque événement venait justifier ces commémorations. Notons qu’il aurait pu se rendre à la demeure du Général pour l’anniversaire de sa mort, ou qu’il aurait pu le faire le 8 mai, pour l’anniversaire de la victoire. Bref, pour tout dire, cela sent le fabriqué, le manipulé, le produit de communication, le pas vraiment sincère, bref la campagne électorale. Car, si ce n’est d’être le Président de la République, quels sont les titres de François Hollande pour rendre, en cette année 2016, un nombre aussi appuyés d’hommages ?

Hommages à contretemps ?

S’il souhaitait honorer l’homme politique, il pouvait choisir de le faire pour l’anniversaire de la constitution, c’est à dire le 4 octobre. Ou alors, il pouvait saisir le 70ème anniversaire du Discours de Bayeux (16 juin 1946) dans lequel le Général de Gaulle avait exprimé sa pensée sur les réformes institutionnelles qu’il souhaitait introduire. Ou encore, le discours d’Epinal, certes moins connu mais non point important (29 septembre 1946). Il pouvait aussi choisir de commémorer le discours de Phnom Penh s’il voulait saluer la politique étrangère de son illustre prédécesseur. Sauf que cela impliquerait un 1er septembre. On le voit, aucune date ne peut être précisément invoquée pour cette subite poussée de fièvre commémorative.

On dira, et cela n’est pas faux, que l’on peut commémorer en toute saison un homme immense. Sauf que rien, dans l’attitude de François Hollande, ne laisse à penser qu’il tienne Charles de Gaulle pour un homme immense. La comparaison, de plus, entre les attitudes de l’un et de l’autre serait bien cruelle pour François Hollande. Quand on sait avec quelle farouche énergie le général de Gaulle avait séparé sa vie privée de sa vie publique, allant même jusqu’à faire installer un compteur électrique sur les parties privées de l’Elysée afin que sa vie courante ne soit pas à la charge de la République, et quand on compare cela aux aventures sur deux roues de l’actuel résident du palais présidentiel se rendant en secret de sa compagne dans le lit de sa maîtresse, on conçoit bien que la comparaison n’est pas possible. Elle l’est encore moins si l’on se réfère à la politique où François Hollande a régulièrement pris le contre-pied de son illustre prédécesseur.

… et à contresens

Et cela renvoie à la folie qu’il y eut pour François Hollande de proclamer une « présidence normale ». L’acte d’exercer le pouvoir présidentiel est en effet tout sauf « normal ». François Hollande a confondu le « normal » avec le « commun. » Car, dans « normal » il y a norme et il peut y avoir plusieurs types de normes. En particulier, on peut penser qu’il y a une norme « héroïque » qui convient bien mieux à l’exercice du pouvoir suprême. Pour l’avoir oublié, pour avoir tiré la fonction présidentielle vers le « commun », et certes il ne fut pas le premier Nicolas Sarkozy ayant bien entamé cette tâche, il risque de passer à la postérité pour le président le plus détesté des Français. Ce n’est pas par hasard si, aujourd’hui, il y a une telle nostalgie pour le personnage qu’incarnait le général de Gaulle. Et les Français savent bien que l’homme ne correspondant pas nécessairement à l’image qu’il nous a léguée.

Mais ils lui sont reconnaissants d’avoir tenu ce personnage public même s’il pouvait être assez différent dans la vie privée. François Hollande, dès lors qu’il avait décidé de briguer la Présidence de la République, aurait pu, et dû, comprendre que la dignité de la fonction qu’il allait exercer impliquait des contraintes sur sa vie personnelle. Mais, à avoir voulu vivre une vie « normale », au sens de « commune », alors qu’il était dans une fonction exceptionnelle, il a tout perdu. Il a sous-estimé la dimension symbolique de la souveraineté qu’il allait incarner et cela sans doute, parce qu’européiste convaincu, et ses convictions sont respectables, il ne pouvait comprendre le caractère spécifique et particulier de la souveraineté et ce qu’elle implique pour qui l’incarne. Ici repose sans doute l’un des malentendus les plus tragiques et les plus destructeurs du mandat de François Hollande.

Alors, que conclure de tout cela ? Que François Hollande, conscient de sa petite stature, cherche à se grandir en montant sur les épaules du général. Assurément, il ne sera ni le premier ni le dernier à vouloir le faire. Mais qu’il prenne garde : à vouloir monter là où l’on n’a pas de raison d’être, on risque de chuter. Le général était grand, au physique comme au moral. La chute pourrait n’en être que plus brutale…

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Terminus Orlando

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ted cruz orlando homophobie
Ted Cruz, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21852383_000004.
ted cruz orlando homophobie
Ted Cruz, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21852383_000004.

C’est toujours un peu étonnant, le cynisme des Républicains américains, tendance Tea-party ou Donald Trump, ce Le Pen père américain mâtiné de Berlusconi. Ils n’ont pas attendu que les cadavres des cinquante victimes soient froids pour récupérer le massacre de la boîte LGBT d’Orlando afin de nous servir leur théorie habituelle : celle du choc des civilisations, théorie qui gagne d’ailleurs en France, de la droite de droite à la droite de Manuel Valls. Avec le choc des civilisations,  voilà que tout devient simple : nous sommes revenus à l’époque des croisades avec d’un côté l’Occident blanc et chrétien et de l’autre le monde musulman tout entier, en oubliant au passage que les premières victimes des fondamentalistes de l’Islam sont d’abord les musulmans eux-mêmes.

Chez nous, Sarkozy continue ainsi sans cesse d’insister sur les racines chrétiennes de la France, ce qui sous-entend à un moment ou à un autre, qu’on le veuille ou non, que celui qui n’est pas chrétien ne peut pas se dire complètement français. Alors que j’étais persuadé que moi, baptisé et confirmé, ce n’était pas ce qui définissait ma citoyenneté mais avant tout le fait d’être né en France.

Mais revenons aux USA. L’aile dure qui a pris le contrôle du Parti Républicain vomit les gays à longueur d’année, veut les envoyer en enfer ou en hôpital psychiatrique et bien sûr leur interdire de se marier ou d’adopter des enfants. C’est que pour eux, le premier droit de l’homme est avant tout de disposer individuellement de la puissance de feu d’un petit porte-avion et de pouvoir acheter sa mitrailleuse lourde au Wal-Mart, entre un paquet de corn-flakes et un pack de Budweiser, juste avant d’aller prier à l’Eglise et écouter le sermon d’un pasteur créationniste.

Et là, divine surprise pour eux (c’est le cas de le dire !) le tueur d’Orlando est un américain d’origine afghane et les fous furieux de l’Etat islamique – mais néanmoins habiles propagandistes – s’empressent de revendiquer l’attentat sur la foi d’un coup de fil passé par Omar Mateen à la police  indiquant son « allégeance » pendant l’action. Quelle importance que le responsable du massacre se soit surtout radicalisé sur Internet, qu’il n’ait manifestement pas été très à l’aise avec sa propre sexualité puisqu’il fréquentait Le Pulse la nuit et tenait des propos homophobes le jour comme l’indiquent les premiers éléments de l’enquête.

Non, in fine, c’est forcément la faute du laxisme face aux musulmans, ce carnage…

Ce n’est pas du tout comme si les USA n’avaient pas une longue histoire de tueries de masse qui n’avaient rien à voir avec l’Islam et beaucoup avec leur refoulement puritain qui se lâche dans une des pires pornographies qui soit,  avec la violence de leurs rapports sociaux et avec le culte du cow-boy qui confond son membre viril et son flingue.

Voir un Marco Rubio pleurer sur les gays, cela ferait rire si ça ne donnait pas envie de pleurer.  On oublie que si les Rubio, les Ted Cruz avaient le pouvoir aux USA,  -et même un Trump s’il y trouve son intérêt,  ils seraient tout à fait capable de transformer leur pays en une théocratie qui pourrait faire concurrence sans problème à nos amis saoudiens. Un Cruz et un Al-Baghdadi font partie, à des degrés certes différents, de la même totalité structurante: celle qui estime que la religion doit concerner tous les aspects de la société et les textes sacrés être la seule constitution possible.  Il ne s’agit pas de les renvoyer dos à dos, ce qui serait absurde. Ils ne sont pas dos à dos, ils sont face à face, et celui qui vit dans un califat obscurantiste comme celui qui est l’enfant d’une des plus belles démocraties du monde, finissent par parler la même langue. On pourra lire, à tout hasard, sur la façon dont les USA pourraient très bien basculer dans une dictature religieuse fondamentaliste, La Servante écarlate de la grande Margaret Atwood, publié en 1985.

Au Pulse d’Orlando comme au Bataclan de Paris, qui se ressemblent tragiquement, une même question se pose : est-ce que le fondamentalisme religieux est la meilleure arme contre le fondamentalisme religieux ? J’ai, pour ma part, de sérieux doutes.

La servante écarlate

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Loi travail: ce que personne n’ose dire

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cgt loi khomri etat
Manifestation contre la loi El Khomri, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00759255_000001.
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Manifestation contre la loi El Khomri, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00759255_000001.

La journée d’action du 14 juin contre la loi El Khomri s’inscrit dans un contexte particulier : malgré les blocages, près de la moitié des Français soutient ou « comprend » le mouvement social.

Cette opinion mérite réflexion, car elle reflète un délire collectif gravissime, qui démontre que notre pays risque de s’enfoncer plus encore dans sa crise identitaire et une dépression uniques au monde. On sait en effet qu’aucune population n’est aussi pessimiste que la nôtre. Nous sommes persuadés, davantage que les Irakiens ou les Afghans, que nos enfants vivront plus mal que nous. On a beau répéter que la France reste la 6ème puissance économique de la planète, l’espoir est ici plus faible que partout ailleurs.

Ce paradoxe a pour origine une vérité psychologique que personne n’ose énoncer clairement : les hommes n’ont pas besoin, essentiellement, de confort matériel. C’est une notion indéfinissable et relative. On peut être heureux avec peu. Les hommes ont besoin de se projeter dans l’avenir de façon positive, quelles que soient leurs préoccupations du moment – affectives, financières, intellectuelles, professionnelles… C’est sur ce point précis que les Français sont champions de l’échec. Pourquoi ? Parce qu’ils sont victimes d’une immense névrose nationale et se mentent à eux-mêmes, davantage que les autres peuples de la Terre.

Le leitmotiv de la CGT, mais au-delà de tous les pourfendeurs du « néolibéralisme », est le suivant : nous assistons à la dérégulation du travail, la fin de l’Etat protecteur et le retour au « laisser faire » capitaliste qui avait cours avant les conquêtes sociales des XXème et XXIème siècles, concrétisées en particulier entre 1944 et 1946.

La vérité est exactement inverse : près de 60 % du produit intérieur brut est consacré aux dépenses publiques, beaucoup plus que pendant les Trente Glorieuses gaulliennes, référence avouée ou inavouée de la gauche, du FN et de la droite souverainiste, tous allergiques aux changements induits par la mondialisation, les plus « progressistes » – la gauche de la gauche et certains syndicats, CGT en tête – étant au fond les plus réactionnaires. Cet étatisation à outrance a été abandonnée quasiment partout, sauf dans l’Hexagone (et au Vénézuela !). Nous résidons dans le seul pays développé dont l’économie est à ce point socialisée.

L’empilement kafkaïen des lois et de la jurisprudence, associé à une justice au budget misérable, et la bureaucratisation sont tels que la France n’est pas seulement en voie de paupérisation. Elle est surtout en voie de soviétisation. C’est ici que se situent le blocage et l’absence de perspectives pour la nation dans sa globalité comme pour des millions d’individus.

S’agissant de la loi travail en particulier, le gouvernement a souhaité plus de simplification et de flexibilité, avant de vider le texte d’une précieuse partie de sa substance. Pourquoi donc la moitié des Français craignent-ils sa promulgation ? Parce que leur obsession névrotique du passé masque l’essentiel : contrairement à ce qui est martelé par le leader de la CGT Philippe Martinez ou les frondeurs du PS, les 3 400 pages du code du travail ne protègent pas ou peu. La réglementation est si complexe que personne ne la maîtrise : ni les patrons, ni les employés, ni les juges prud’homaux, pas même les professeurs de droit… ne connaissent la loi, puisqu’elle est inconnaissable ! Par ailleurs, elle est inapplicable dans des secteurs en expansion constante, où le salariat vole en éclats, sous peine d’étranglement financier des PME concernées. C’est un encouragement à la fraude et à la loterie.

Après une rupture abusive, les jugements sont rendus quasiment au hasard et le marché de l’emploi est soumis à des contraintes de moins en moins réalistes. Du coup, on assiste au développement rapide de l’insécurité et de l’immoralité, au détriment de tous.

La loi de la jungle dénoncée par les contestataires de ce 14 juin est le résultat d’une étatisation devenue folle. Entre-temps, tout assouplissement de ladite étatisation, comme le fameux article 2 du texte gouvernemental, crée une panique insensée. Des éditorialistes de plus de 50 ans, juchés depuis des lustres sur leur CDI suranné et déconnectés de l’économie, nous expliquent que le mal, ce n’est pas la socialisation à outrance mais la « libéralisation » de la France.

Au cœur de ce mensonge qui inverse radicalement la problématique et, partant, fait reculer le sens commun et la faculté d’adaptation du pays : une addiction à la dépense publique ici encore unique sur la planète. Cette tradition, qui s’est emballée continuellement depuis les années Mitterrand, entrave dans des proportions inouïes la fluidité des échanges que nécessite la mondialisation, processus inéluctable et positif (malgré les inégalités inadmissibles mais temporaires qu’il engendre), puisqu’il a déjà permis à un milliard d’êtres humains de sortir de la famine ou de la misère en quelques courtes décennies. Une avancée spectaculaire inédite dans l’histoire de l’humanité.

Mais rompre avec les réflexes colbertistes et gaulliens représenterait, pour trop de Français, une remise en cause invivable de leur identité. C’est pourquoi ils s’accrochent à des haines si aberrantes, à commencer par celle de la liberté économique, de la globalisation – autrement dit du progrès – et surtout de l’« argent », vieille antienne à la fois catholique et marxiste qui imprègne un inconscient collectif malade, que la solution semble introuvable.

Orlando: pas d’amalgame, encore une fois?

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orlando omar mateen daech
orlando omar mateen daech
Omar Mateen. (Photo: Sipa. Numéro de reportage : REX40434775_000014)

La tuerie d’Orlando a été revendiquée par l’État islamique – le tueur, Omar Mateen, y avait prêté allégeance avant son carnage. Ses parents auront beau nous dire que son massacre n’a rien à voir avec l’islam, on conviendra, à tout le moins, qu’il n’est pas étranger à l’islamisme. Du moins on devrait en convenir, parce que certains esprits refusent de faire ce lien et préfèrent parler plus généralement de l’intolérance, dont l’islamisme ne serait qu’une manifestation parmi d’autres.

Nommons l’ennemi

Dénoncer l’intolérance : c’est la manière habituelle de noyer le poisson quand on a seulement à l’esprit le slogan officiel de notre époque : pas d’amalgame ! Ou alors, on s’en prendra plus globalement, comme on l’a entendu depuis hier, à l’homophobie de l’ensemble des religions monothéistes et à l’intolérance dont elles feraient preuve sans cesse – alors soudainement, on peut faire un amalgame et accuser par la bande le christianisme et le judaïsme du massacre d’Orlando. De peur de heurter la sensibilité des uns et des autres, on préfère ne pas nommer l’ennemi qui pourtant, nous a déclaré la guerre et n’hésite pas à frapper au cœur des villes du monde occidental. Au nom du refus de la discrimination religieuse, on s’en prend à toutes les religions !

Personne ne sera épargné

Même si les attentats se multiplient dans les villes occidentales, chaque fois, on est horrifié par la barbarie absolue qui se manifeste – comment pourrait-on s’habituer à de tels carnages ? On comprend surtout, sans l’ombre d’un doute, que personne ne sera épargné. L’islamisme peut frapper une salle de rédaction, il peut viser une épicerie casher, une salle de spectacle parisienne, un stade sportif ou une terrasse. Il peut aussi viser la communauté homosexuelle, pour peu qu’il parvienne à l’identifier. Omar Mateen, on le sait, a visé une boîte gay. La place accordée à l’homosexualité dans la société américaine était pour lui un symptôme de sa décadence, de son immoralité et de son éloignement de la vraie foi. Faut-il rappeler que l’État islamique se montre d’une cruauté inimaginable à l’endroit des homosexuels, et veut manifestement les rayer de la surface de la Terre ? C’est une logique d’extermination : tout ce qui ne se plie pas à sa vision du monde doit être détruit. Cette toute puissance que s’accordent les islamistes contre ce qui s’éloigne de leur dogme plaisait manifestement au tueur d’Orlando, qui s’est donné le droit de prendre des dizaines de vies. Inscrivons ce dégoût dans une perspective plus large : ce qui heurtait Omar Mateen, c’était tout simplement une civilisation qui honore et célèbre la liberté de l’individu de mener la vie qu’il souhaite. La liberté de ses compatriotes le rendait fou. Vivre et laisser vivre : Omar Mateen ne l’acceptait tout simplement pas. Dans son esprit, il fallait vivre comme lui ou périr. La communauté homosexuelle a été visée en tant que symbole de la civilisation libérale.

Le procès de l’Occident

Mais encore une fois, on assiste à l’instrumentalisation d’un crime islamiste pour faire le procès de l’Occident, en disant que ce meurtre de masse n’est pas sans lien avec l’homophobie de masse qui régnerait encore dans nos sociétés. Ou alors, comme je le disais plus haut, on en profite pour s’en prendre à l’ensemble des religions, qui seraient coupables par association de l’attentat. Dans les circonstances actuelles, certains en profitent pour attaquer de manière un peu mesquine la frange la plus conservatrice de la société américaine : on nous dit qu’elle est en bien mauvaise position pour dénoncer ce meurtre. On a même pu entendre, ici et là, que le massacre n’est pas lien avec l’ascension de Donald Trump ! Évitons ces associations grotesques. Il y a sans doute aux États-Unis une droite religieuse moralement crispée qui s’obstine à faire de l’homosexualité un problème de civilisation. Mais on fera une petite nuance : aussi détestable soit-elle, cette droite morale inscrit son programme dans les paramètres de la démocratie libérale, proscrit la violence et ne plaide pas pour la persécution des homosexuels. Cela ne devrait pas être considéré comme un détail. Dans la démocratie occidentale contemporaine, même les forces réactionnaires les plus bornées s’inscrivent dans les paramètres de la civilisation libérale. À force de tout mélanger pour se donner bonne conscience et ne pas avoir l’air islamophobe, on en vient à ne plus rien comprendre.

En un mot, on a beau rejeter de toutes ses forces la droite religieuse et son puritanisme insensé, elle n’a, dans les circonstances, rien en commun avec le fanatisme islamiste : on ne les mettra dans la même catégorie que pour occulter le plus possible le second. Surtout, on ne devrait pas, devant une telle tragédie, moquer le réflexe national des Américains de gauche ou de droite qui pleurent tout simplement l’assassinat de leurs compatriotes. C’est normalement l’effet d’une telle agression : elle fait tomber pour quelques heures ou quelques jours les divisions d’un peuple pour lui permettre de se rassembler autour de l’amour du pays. Dans les prochains jours, les Démocrates et les Républicains, les progressistes et les conservateurs, la gauche libérale et la droite religieuse, les hétérosexuels et les homosexuels, les partisans du mariage homosexuel comme ses opposants, communieront dans une même ferveur patriotique et une même répulsion devant cet assassinat de masse : tous dénonceront sans réserve cette agression contre leur pays et leur civilisation. Tous seront d’abord et avant tout Américains. On ne devrait interdire à personne de pleurer les morts pour cause de désaccord idéologique. Pour les Américains, l’heure n’est pas à la mesquinerie mais à la solidarité.

Un rapport morbide aux armes

Évidemment, cette tuerie nous révèle aussi une pathologie spécifiquement américaine – on pense évidemment à l’accès dément aux armes à feu dans ce pays, où chaque citoyen peut théoriquement se procurer un arsenal de guerre. Sans aucun doute, l’Amérique entretient un rapport morbide aux armes. Elles sont érotisées par de grands pans de sa population, qui fait preuve en la matière d’un fanatisme déshonorant – on souhaitera, sans trop se faire d’illusions, que cet attentat provoque un sursaut et un meilleur encadrement des armes. En fait, c’est le génie pervers de l’islamisme excite les pathologies propres à chaque société pour les pousser à la décomposition et à la guerre civile. C’est même la stratégie qu’il privilégie systématiquement en cherchant à fanatiser les déclassés ou les esprits troublés pour les enrôler en offrant à leurs pulsions malades un débouché militant. Chose certaine, l’État islamique vient encore une fois de confirmer qu’il sait faire naître des vocations terroristes. Mais un attentat comme celui-là, quoi qu’on en dise, n’est pas seulement imaginable aux États-Unis. Les terroristes du Bataclan avaient trouvé les armes qu’ils voulaient dans un pays qui officiellement, les proscrits.

On en revient à Orlando. L’EI s’est offert un autre charnier en Occident. Ses victimes ont été ciblées à la fois en tant qu’Occidentaux et en tant qu’homosexuels. Ils ont été condamnés à mort à cause de leur appartenance à une civilisation qui rendait possible la libre expression de leur sexualité et plus fondamentalement, qui permet aux hommes et aux femmes de vivre en paix dans une coexistence paisible et revendiquée. En d’autres mots, nos libertés ne sont pas flottantes, elles s’inscrivent dans une civilisation qui leur permet de se déployer : on devrait assumer, aujourd’hui, une forme de patriotisme de civilisation. Ce qui est effrayant devant un tel attentat, c’est qu’on sait qu’il y en aura d’autres, plusieurs autres. La guerre déclarée par l’islamisme à l’Occident cessera probablement un jour, mais certainement pas demain, ni après-demain. Nous sommes, comme on dit souvent, entrés dans une époque tragique qui bouleverse nos certitudes et nous oblige à penser à nouveaux frais la défense de nos libertés.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le site du Journal de Montréal.

Lard et la manière

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gastronomie perico legasse
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gastronomie perico legasse
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P’tit Larousse et P’tit Robert font la part belle, cette année, aux mots de la cuisine : déplorable effet de mode, écho d’émissions culinaires typiques d’une époque où le téléspectateur moyen s’extasie devant des plats dont il ne peut plus se payer les matières premières — Barthes expliquait déjà cela à l’époque des fiches de cuisine de Elle.

Lexique du gastronome

Mais en dehors du vocabulaire professionnel de la cuisine, il y a bien un vocabulaire spécifique de la gastronomie, ou plutôt un usage gastronomique du vocabulaire.

Ecoutez plutôt : « Festoyer, le terme n’est pas usurpé quand le mets sort des cuisines et que l’œil des convives vibre de gourmandise. Pareille farandole de délices, posées comme des offrandes dans leurs plats de cuivre et d’argent, ne peut qu’émouvoir ceux dont la joie de vivre est rivée aux papilles. Parmi les spécialités qui font la gloire de l’auberge, cosignées père et fils, le pied de porc truffé et sa crème de pommes de terre, canaille en diable et succulent de finesse, ou le foie gras de bonne maman (façon Irma ou Paulette) rôti au four et servi entier dans son caquelon, pour deux personnes, terrifiant d’opulence, onctueux de profondeur, simplement royal, ou la pomme de terre charlotte en habit noir de truffes, entièrement endeuillée, majestueuse de puissance et d’arômes. »[1. Perico Legasse, « Quercy, cocagne et gourmandise », dans Marianne n°1000, 10-16 juin 2016. Le menu est celui de l’Auberge du pont de l’Ouysse, à Lacave, dans le Lot — et gastronomiquement, le Lot fait partie de ces régions, comme bien des régions de France, qui sont superlativement françaises. Tant il est vrai qu’il ne nous suffit pas d’être français : encore faut-il l’être avec panache. Ah, d’Artagnan, Cyrano, toute notre famille ! Et l’on s’étonne que les Français aient rejet un traité signé à Maastricht, où mourut le capitaine des mousquetaires héros de Dumas !]

Robin des bois, mon modèle culinaire

Je lis ces lignes dans un TGV qui me ramène de Paris, coincé contre la vitre par un Anglais considérable, gonflé de bière, qui somnole avant de débarquer à Marseille pour tonitruer en chœur face à l’armada russe, pour un Angleterre-Russie de gros buveurs : il est significatif, quand on y pense, que le même mot, « hooligans », désigne en Russie ou en Angleterre ces jeunes hors système qui ont fait de l’alcool et de la castagne les deux mamelles de leur existence. Le diable rouge brique de Liverpool (à ce que j’ai déduit de ses propos avant que l’assoupissement ne le gagne) s’était auparavant gavé de chips grasses, de biscuits au chocolat anglais (9% de cacao) et à l’huile de palme et de bonbons multicolores qui fondent dans la bouche et pas dans la main. Le tout accompagnait un hamburger spongieux, typique de ces nourritures pré-mâchées, pré-digérées, pré-dégueulées, qu’affectionnent ces nourrissons perpétuels drogués aux nourritures molles.

Oui, je lis ces lignes énamourées du meilleur critique gastronomique français — le meilleur parce qu’il mange aussi les mots de la table, les déguste avec lenteur et gourmandise, les fait claquer contre son palais et le nôtre, tant il est vrai qu’il est des proses qui se dégustent. Je les lis à voix basse, de façon à ne pas réveiller mon encombrant voisin — à voix basse parce que la phonétique est elle-même gourmandise, et je laisse les mots courir sur ma langue comme des caramels salés.
Rendez-vous compte, en quelques lignes… Dans le « festoyer » initial, je revois le festin où s’invite Robin des Bois/Errol Flynn, mon premier modèle enfantin d’opulence culinaire (et de provocation). Dans ces « délices posées », j’entends l’écho du précepte de Vaugelas, qui désireux de mettre un peu plus d’ordre dans la langue, décida un beau jour qu’amour, délice et orgue seraient masculins au singulier, et féminins au pluriel. Arbitrairement — le français suit souvent la règle de sa fantaisie sans logique. Sans compter le jeu subtil des allitérations, « convives / vibre / vivre / rivée », « festoyer / farandole / offrandes » (« f » et « v » toutes deux fricatives, un joli mot qui sonne comme fricassée), « pied de porc / pommes de terre / opulence / profondeur » ; et des assonances, « gourmandise / farandole / offrandes / argent », « canaille / diable ». Sans oublier un alexandrin majestueux qui clôt la seconde phrase, « ceux dont la joie de vivre est rivée aux papilles. »

Un TGV à Châteauneuf-du-Pape

Comment boucler pareille tirade sinon sur le mot « arôme », qui commence sur un exclamatif (« Ah ! »), roule le « r » comme s’il cherchait à le garder sur la langue, à en éprouver la longueur en bouche, et se fond en jouissance, par la grâce du « e » muet qui prolonge la sensation au-delà du silence infligé par le point.
(Je gardais pour la bonne bouche cet « entièrement endeuillée » qui agite dans la mémoire des papilles ces poulardes demi-deuil des jours de fête et de fin d’émoi — parce que la poularde invinciblement me ramène aux robes demi-deuil des coquettes qui signalaient ainsi qu’elles revenaient sur le marché de la séduction, et appelaient des mains sur leurs bas, comme dit Nougaro).

Je lis ces délices journalistiques alors que nous sommes en plein Ramadan, et qu’un fanatisme absurde prive quelques millions de nos concitoyens non seulement de pieds de porc truffés, mais de foie gras (qui a jamais entendu parler d’une oie ou d’un canard hallal ?), et même de l’inévitable conclusion d’agapes si savantes — l’aimable charité d’un baiser.

Je sens bien ce qu’il y a de stigmatisant dans mon discours. Et combien je vais passer pour un quasi raciste rejetant dans les méandres de la non-civilisation nos voisins musulmans qui… que… dont…

Ce n’est pas ma faute. J’habite un terroir prodigieux, une terre remodelée par l’homme depuis des siècles pour en faire un paysage, dont chaque parcelle évoque d’incalculables richesses gastronomiques. Mon TGV parti de Paris arrive enfin en Provence, nous sommes passés dans le couloir rhodanien du Gigondas et du Châteauneuf-du-Pape, les garrigues respirent la fleur de thym et le gigot de sept heures, bientôt Marseille et ce soir, Chez Paul, aux Goudes, le poisson frais pêché, ou chez Fonfon, au Vallon des Auffes, la bouillabaisse de grande tradition…

Est-ce pétainiste de bien manger ?

Natacha Polony racontait un jour comment un chroniqueur télé de pâle intelligence, héraut du Camp du Bien, avait reproché à Perico d’exalter les produits de l’agriculture raisonnée à la française — avec, disait-il, des accents patriotes qui évoquaient le slogan de Pétain et Emmanuel Berl , « La terre ne ment pas ». Insupportable bêtise de ceux qui croient que préférer un vrai camembert au lait cru à un objet plâtreux pasteurisé par une multinationale abjecte est une prise de position fascistoïde ! À l’en croire, il faudrait s’abonner aux hamburgers des fast-foods, avaler les soft drinks que nous vante la télé à chaque half-time de soccer, et ne plus faire l’amour que par quickies. Et refuser la France et la douceur de vivre, « douceur angevine » dit Du Bellay, « douceur des soirs sur la Dordogne », chante Rostand. Nous revoilà dans le Lot, ou pas loin.

J’ai fait il y a deux ans un cours de « culture générale », cet aimable fourre-tout où l’on peut parler de ces jolis riens qui sont tout, sur les écrivains gastronomes. Et il y en a légion, de Rabelais à Proust en passant par Balzac, Flaubert, Zola ou Maupassant. Ah, les huîtres d’Ostende comme des bonbons salés — c’est dans Bel-Ami ; ah, les soles normandes — c’est forcément dans Bovary.
Pour ne pas parler de Dumas — « Porthos achevait un nougat capable de coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile », c’est dans Bragelonne, chapitre CLIII, j’y pensais en passant Montélimar.

Slow food italien

Les mots se mâchent, ils se dégustent lentement. Depuis que l’enseignement, limité aux compétences (un mot qui commence mal et qui finit de même) est sommé de maintenir l’expression au stade oral narcissique, les adolescents parlent plus vite, tant ils sont persuadés que les mots, c’est le sens, et rien d’autre. Ils sacrifient la musique, l’intention, le sous-entendu, toute cette peau des mots qui est ce qu’ils ont aussi de plus profond. Ils en restent au bruit de surface, déglutissent leur pauvre vocabulaire comme ils avalent leurs McDo indigents, et le prennent de haut quand on leur dit de ralentir. Je n’ose imaginer ce que sont leurs étreintes de perpétuels pressés.

Les Italiens, qui partagent avec les Français l’horreur des peuplades barbares du Nord industrieux, ont inventé le slow food — et l’on sent bien ici qu’utiliser l’anglais à rebours de l’expression usuelle est une sorte d’offense calculée, de gifle lente. Prendre le temps de boire, de manger, d’aimer et de vivre ! Prendre le temps de parler et d’écrire — en français. Pas de pérorer sur telle ou telle chaîne (un mot qui fait froid dans le dos, quand on y pense), mais d’affiner ses mots comme on affine un fromage, et de les offrir à la dégustation des amis. Et tant pis s’il n’y a plus qu’à Thélème que l’on parle français — nous referons Thélème, quelque part dans le Lot, ou ailleurs, il reste des thébaïdes, et nous pêcherons nous-mêmes les écrevisses que nous fricasserons.

Comment je n’ai pas couché

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harcelement sexuel journaliste
Image : Edouard-Henri Avril (wikipedia).
harcelement sexuel journaliste
Image : Edouard-Henri Avril (wikipedia).

En 1987, j’étais journaliste au Canard enchaîné, j’avais 37 ans et j’en faisais 25. Un jour de printemps, mon rédacteur en chef, Claude Angeli, m’a demandé de prendre rendez-vous avec X, ex-ministre, redevenue députée-maire. Elle avait, croyait-il, des choses à dire sur son adversaire local qui s’affairait à lancer un parc d’attractions, auquel si mes souvenirs sont bons elle ne croyait pas.

J’ai vu X dans son bureau de l’Assemblée nationale. Une femme qui a du chien, à la télé comme en vrai. Nous avons parlé très courtoisement d’affaires locales sans intérêt, et je suis rentré en me demandant avec quoi j’allais bien pouvoir faire un papier.

Dans l’après-midi du même jour, la secrétaire d’X me rappelle. « Mme X a oublié de vous dire certaines choses sur le projet de parc d’attractions. Elle est obligée de rentrer dans sa commune, mais vous pourrez la rencontrer à son retour, à son domicile parisien, dimanche vers 12 heures. »[access capability= »lire_inedits »] Un peu surpris, j’ai dit oui, noté l’adresse dans le XVIe arrondissement, et j’ai raccroché.

Le dimanche arrive. En pestant, je mets une chemise, une cravate, un veston et je me garde d’oublier mon calepin et mon stylo. Après un long trajet en métro, je sonne à une magnifique double porte en chêne d’un appartement très classe d’un bel immeuble bourgeois du XVIe. X ouvre la porte elle-même. À ma grande surprise, elle est en robe de chambre. Elle a toujours du chien et il me semble qu’elle tient une cigarette à la main. Mais ma mémoire me trahit peut-être sur ce détail. Je suis surpris de sa tenue, mais le vêtement est décent et ne trahit pas le plus petit morceau de chair. Je ne montre rien de ma surprise. Pas d’équivoque, surtout. Nous nous asseyons dans le salon, elle est souriante, détendue, mais aussi un peu distante. À moins que la distance, ce ne soit la mienne. Je ne crois pas qu’elle m’ait proposé un café. Je me sens en fait comme un domestique que sa patronne a convoqué.

Je sors mon calepin. Je pose une ou deux questions, auxquelles elle répond évasivement. Je ne comprends pas ce que je fais là. Je me sens dépité. Au bout de dix minutes, je décide que je me suis dérangé pour rien. Je me lève pour partir. Elle me raccompagne, la porte se referme.

J’ai l’esprit de l’escalier

Dans la rue, je réalise que je viens de dire non à un plan cul qui ne m’a pas été proposé comme tel. J’en suis abasourdi. Et surtout un peu humilié. Pas que X ait voulu me sauter, mais qu’elle m’ait fait convoquer par sa secrétaire. C’est humiliant. Si elle m’avait téléphoné elle-même, si elle avait essayé de créer un lien un peu amical, voire complice, j’aurais sans doute laissé mon imagination folâtrer. Mais rien ne m’avait préparé à un rôle d’objet sexuel. Je n’en ai pas l’habitude. Certes, la robe de chambre était là pour me donner une indication, mais l’idiot un peu coincé que j’étais n’a pas su, ou pas voulu, décrypter.

X ne m’a pas sauté dessus, ne m’a pas mis la main aux fesses, mais elle m’a convoqué comme on convoque une secrétaire sous prétexte de lui dicter une lettre, alors qu’en réalité on a d’autres objectifs pour elle. J’en suis encore vexé.

Le temps a passé, mais à l’heure où les femmes politiques disent se rebeller contre le sexe obligatoire et le droit de cuissage, cette histoire me revient. Femme ou homme, on entre en politique pour les deux mêmes objectifs : le sexe et l’argent. Le chef, depuis les cavernes, est celui qui domine les plus jolies femmes et s’accapare les meilleurs morceaux du gibier, laissant les moches et les abats aux sous-fifres.

Les femmes se conduisent en politique de la même manière que les hommes. Elles veulent le pouvoir sur les hommes beaux et l’argent. Si elles ont été victimes sexuelles à leur entrée en politique, elles l’ont accepté en toute connaissance de cause : le prix à payer en quelque sorte. Si elles se positionnent en victimes sexuelles aujourd’hui, ce n’est pas pour défendre l’intérêt général, mais parce que c’est le meilleur moyen, POUR ELLES, de se tailler une place au plus près du podium, voire sur le podium lui-même.

Ne nous laissons pas berner, la pétition androphobe des femelles de l’Assemblée Nationale n’a rien d’une révolte des justes ; plutôt une magouille de politiciennes qui utilisent la victimisation sexuelle comme un bon positionnement dans les courses à la primaire, les courses à la nomination, ou à je ne sais quoi d’autre qui ne concerne qu’elles.

Le cul en politique, ça ne sert pas qu’a s’asseoir, ça sert aussi à complaire au pouvoir, à conquérir le pouvoir, à assoir son pouvoir, à démontrer son pouvoir. Le pouvoir ca n’a pas de sexe. Et chaque sexe en use de la même manière.[/access]

Erdogan: le rendez-vous manqué d’Izonogoud avec Ali

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erdogan mohamed ali
Erdogan aux funérailles de Mohamed Ali. Sipa. Numéro de reportage : AP21907680_000001.
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Erdogan aux funérailles de Mohamed Ali. Sipa. Numéro de reportage : AP21907680_000001.

Les obsèques de Mohamed Ali auront été l’occasion de rendre hommage à ce boxeur génial et personnage quasi-historique, mais aussi de révéler au monde la véritable identité du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier s’était invité aux funérailles de celui qu’il devait percevoir comme un dynamiteur de l’empire impérialiste-mécréant américain.

Un show évité

Dans l’un de ses accès de mégalomanie provocatrice et arrogante, il voulait, sur la terre américaine, faire un show de prédicateur appelé à commander les croyants, les vrais. Il ne s’est jamais agi pour Erdogan de s’incliner sincèrement sur la dépouille d’un homme qu’il aurait respecté. Erdogan ne respecte pas grand-monde, c’est un euphémisme. Et la seule chose qui peut véritablement parler à celui-ci dans la personnalité et le parcours inclassable, génial, et parfois poétique, d’Ali, est sa déclaration cultissime : « Je suis le plus grand, j’ai choqué le monde », après sa victoire contre Sonny Liston le 25 février 1964. Erdogan aussi est persuadé d’être le plus grand, et s’applique à choquer le monde. La comparaison, et la complicité, entre les deux hommes, s’arrête là.

Les actes que Recep Tayyip Erdogan voulait accomplir, offrir un morceau de la Kiswa (étoffe noire brodée de versets coraniques recouvrant la Kaaba de La Mecque) et le poser sur le cercueil de Mohamed Ali, prendre la parole et lire des versets du Coran à la cérémonie, relevaient du pouvoir symbolique attribué du Calife d’une nouvelle Sublime porte qu’il rêve de ressusciter. En étant moins charitable, on pourrait y voir un petit vizir mauvais comme un roquet qui voudrait être calife à la place du calife…

Peur de croiser Gülen

Mais puisqu’on lui a refusé la possibilité d’accomplir ces actes symboliques, le service de sécurité du président turc, aussi arrogant que lui, s’accroche avec les hommes du Secret Service américain chargés d’assurer la sécurité des personnalités, et le vrai visage d’Erdogan apparaît soudain, au détour de sa bouderie capricieuse et méchante qui le fait décider de reprendre l’avion et rentrer chez lui « puisque c’est comme ça… » : c’est celui d’Iznogoud, le personnage de bande dessinée inventé par Goscinny et Tabary, que ceux qui sont nés avant Internet connaissent tous, le petit vizir aussi vicieux que teigneux qui passe son temps à ourdir des complots pour devenir Calife à la place du Calife… et à piquer des crises de nerfs à chaque fois qu’il échoue.

Iznogoud aura donc raté sa rencontre posthume avec Mohamed Ali. Tant mieux pour la mémoire de ce dernier, qui était un hâbleur, un bluffeur, un poète, un comédien et un boxeur génial. Il se dit aussi que la présence aux obsèques de Fethullah Gülen, le chef de la confrérie clandestine éponyme d’inspiration soufie, autrefois alliée et maintenant ennemie jurée d’Erdogan, annoncé parmi les invités, aurait participé de la décision du président turc de prendre la sortie. Gülen n’est finalement pas venu, avançant des raisons de santé. Mais quand même : Iznogoud aurait-il eu peur du face à face avec le calife de l’ombre ?

«Nous volons vers l’utérus artificiel»

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Bébé miniature réalisé par Camille Allen - 2007 (Photo: SIPA_rex40116328_000002)
Sculpture miniature réalisée par Camille Allen - 2007 (Photo: SIPA_rex40116328_000002)

Vadim Rubinstein : Le 30 mai dernier, la justice française a autorisé le transfert des gamètes d’un homme décédé vers l’Espagne à la demande de sa veuve en vue d’une insémination post-mortem. Cette pratique est interdite en France, mais autorisée de l’autre côté des Pyrénées. Bien que cette forme de procréation reste encore marginale, le retentissement médiatique de cette affaire pourrait inciter d’autres femmes à faire de même. Quelles seraient les conséquences d’une éventuelle démocratisation de cette pratique pour nos sociétés ? Dans votre dernier livre, Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Ed. Belin), vous évoquez un cas similaire en France dans les années 1980 ?

Monette Vacquin : Il y en a eu plusieurs en réalité, ce n’est pas si marginal que cela. Rien ne semble pouvoir faire seuil. Les limites sont toutes franchies les unes après les autres, généralement au nom d’un discours bon enfant, symptomatique de notre époque, sur l’amour, lequel justifierait tout. Sauf que l’amour est une relation vécue qui donne un sens à la vie, ce n’est pas une loi. Il est évident qu’une telle autorisation pourra engendrer d’autres demandes, j’en ai été témoin cliniquement. Je peux vous parler de femmes l’ayant fait : leur entourage a trouvé que c’était une idée formidable et que, dans des couples fertiles, des hommes ont fait congeler leur sperme de telle sorte que cela puisse être possible si une mort prématurée survenait.

En l’occurrence, le mari décédé était atteint d’un cancer — dont le traitement chimiothérapique peut rendre stérile — et c’est pour cette raison qu’il a congelé ses gamètes, et le couple s’était déjà accordé en vue d’une insémination post-mortem…

C’est un seuil particulièrement important qui a été franchi : la distinction entre la vie et la mort. Si la question des limites avait été abordée, cette loi aurait pu fonctionner. Qu’est-il en train de se passer ? Que signifie l’externalisation de l’embryon humain, la désexualisation de l’origine, l’ouverture d’espaces de pouvoirs qui n’ont aucun équivalent dans l’histoire de l’humanité ? Aucune génération avant la nôtre n’a eu le pouvoir de stocker sa descendance, de la congeler ou d’en modifier les caractères. Cette pratique créerait des orphelins de pères. Simplement, comme le débat se déroule dans une sorte de mélo compassionnel, on vous répond : « Des orphelins il y en a, on peut être orphelin et très bien vivre. », etc. Sauf que, naturellement, la question de la responsabilité n’est pas la même quand l’histoire fabrique un orphelin et quand on fabrique sciemment un orphelin. Cette question n’est jamais soulevée par les procréateurs en chef. Ils n’arrêtent pas de fabriquer des situations inédites en matière de filiation et les législateurs sont mis devant le fait accompli.

Les enfants nés de telles pratiques seraient-ils forcément psychologiquement traumatisés ?

Du point de vue psychique, un enfant pourrait penser qu’il est né d’un père réellement tout-puissant, car il est capable d’engendrer après sa mort. Ou bien d’une mère extrêmement puissante puisqu’elle aura aussi manipulé les lois, d’une certaine manière.  En général, si vous demandez aux enfants si c’est un problème ou pas, ils font ce que tous les enfants de la Terre ont fait, c’est-à-dire qu’ils protègent leurs parents : « Non ce n’est pas un problème, on est aimé, on va bien, etc. » Mais les conséquences anthropologiques sont immenses. Le franchissement des limites qui étaient reconnues par tous — la vie et la mort, les hommes et les femmes… —, le mouvement de dédifférenciation qui habite notre époque au nom d’une idéologie du « j’ai droit à tout », masquent la question principale, à laquelle j’ai consacré trente ans de travaux : qu’est-ce qu’il se passe ? Nous volons vers l’utérus artificiel, il y a une volonté de faire muter l’homme pointe avec le transhumanisme. Face à ça, peut-on s’en tenir à des représentations candides ? Peut-on tenter de penser autrement sans se faire traiter d’odieux réactionnaire ?

Ou d’égoïste, insensible à l’infertilité de certaines personnes souhaitant des enfants…

L’infertilité n’est pas le problème principal de l’humanité, c’est la surpopulation. Si l’humanité désexualise l’origine, l’affaire est d’une autre ampleur que le contournement des stérilités. Naturellement, les études qui sont faites sur le modèle de l’expertise médicale montrent que les enfants vont bien, ils aiment papa et maman quand ils les ont, s’adaptent bien au milieu scolaire… Ces études n’ont absolument aucune validité psychanalytique car la psychanalyse enseigne que c’est dans l’inconscient que cela se passe. L’adaptation scolaire ou le reste n’en dit rigoureusement rien, cela peut arriver au moment où un enfant va devenir père ou mère qu’il sera renvoyé à la manière dont il a été conçu.

En début d’année, vous participiez à l’Assemblée nationale aux Assises pour l’Abolition Internationale de la Maternité de substitution. Peut-on vraiment lutter contre ce « marché » international, en l’occurrence celui de la maternité ?

Je ne suis pas sûre que des possibilités courageuses d’interdiction soient possibles et tenables. Ce n’est pas une raison pour ne pas dénoncer le fait que la parenté devienne un marché ou une industrie.

Pour espérer endiguer cette pratique, il faudrait une législation internationale, ce qui est impossible. Et Internet rend la chose encore plus compliquée à contrôler.

C’est vrai. Mais si des pays expriment un refus, c’est quand même structurant pour les autres, et pour la pensée de manière générale : un enfant n’est pas un objet qui s’achète et se vend. Ici aussi, les conséquences politiques ou anthropologiques sont énormes : la perte de la différenciation, notamment dans le discours juridique, entre chose et personne. C’est ce qui fonde le droit. Et l’indisponibilité du corps humain — il n’est pas achetable, ne peut pas faire l’objet d’un contrat… — est balayée. Cela passe aussi par des effets langagiers : « mère porteuse », ça ne veut rien dire ; « grossesse pour autrui » laisse entendre « altruisme », « don », « générosité », c’est de la guimauve insupportable. Si l’on appelait les choses par leur nom, c’est-à-dire « contrat de location d’utérus », c’est un peu moins mièvre et plus proche de la vérité. Alain Finkielkraut avait écrit il y a des années que « pourquoi pas » était « le slogan même du nihilisme. »

Il y avait une volonté non-verbalisée chez les organisateurs de ces Assises de prouver que l’on peut être de gauche et s’opposer à une pratique comme celle de la GPA. Comment expliquez-vous qu’une telle position n’apparaisse pas immédiatement évidente ?

Votre question me fait un plaisir fou. Je suis issue des idéaux de gauche, j’ai donc vu avec épouvante la gauche s’identifier au progressisme dans un état de confusion incroyable. Je vais vous dire d’où vient cette confusion : « Si c’est la science, c’est bon et tous les autres sont obscurantistes », « Il ne faut jamais être d’accord avec l’Eglise catholique car c’est obscurantiste et régressif », tels sont les motifs invisibles. Les idéaux historiques de la gauche, ceux de la fraternité universelle, d’un monde régulé par la justice, ne tiennent pas le coup devant le désir d’enfants. Comment résister à un bébé de 3,2 kgs qui réclame son biberon ? La gauche est en fait très « embarrassée » par la question de la filiation, si concrète qu’elle bouscule la toute-puissance de la pensée.

J’étais trotskyste durant ma jeunesse, on militait chez moi, on apportait les journaux. Puis arrive mon premier enfant, une fille. Je m’attends à un comportement normal de mes amis, de l’attention, des compliments… Mais pas du tout, je les ai tous perdus. Parce qu’enfanter, c’était bourgeois. Les gens de gauche adorent la famille à condition qu’elle soit totalement transgressive par rapport au modèle un homme-une femme-un enfant, vécue comme insupportablement normative, et cela perdure alors que jamais le droit de la famille n’a été aussi peu contraignant.

Durant la polémique sur le mariage pour tous, on entendait beaucoup la droite dénoncer la GPA tandis que la gauche se taisait, quand elle ne se faisait pas carrément l’avocat de cette pratique…

J’étais personnellement contre. J’ai publié à l’époque avec Jean-Pierre Winter un article dans Le Débat, intitulé « Pour en finir avec père et mère », en essayant de déplacer les questions concernant les homosexuels, qui peuvent évidemment s’aimer et élever des enfants, ce qu’ils ont toujours fait dans l’histoire, à celle de la destruction des signifiants « père » et « mère ».

Autre tendance cette fois mais qui devient de plus en plus populaire, notamment aux Etats-Unis : l’encapsulation du placenta. Une Américaine a récemment saisi la justice dans le but de récupérer son placenta, pour ensuite pouvoir le consommer en gélules. L’un des bienfaits supposés de ces dernières serait de combattre la dépression post-partum chez la mère. Pensez-vous que cette méthode soit réellement efficace ou bien qu’elle n’ait qu’un simple effet placebo ? Bien que la placentophagie soit très répandue chez de nombreux mammifères, comment expliquer le fait que ces femmes se détournent des thérapies classiques pour se fier à une pratique dont l’efficacité n’a pas été réellement prouvée par la communauté scientifique ?

Parce que nous ne sommes plus dans la rationalité. Ces femmes sont emportées par le mouvement général dont je vous parlais. Le placenta c’est la nourriture du bébé et non la leur. C’est un mouvement archaïque inimaginable, c’est autophage. Cela ressemble à tout le reste : de l’archaïsme psychique associé à de la sophistication scientifique. C’est surtout caractéristique de notre monde utilitaire, où rien ne doit être perdu.

Cette tendance vient également d’un effet de mode aux Etats-Unis, où elle a été popularisée par des célébrités, qui ont par la suite incité d’autres femmes à faire de même…

Quand j’ai connu Jacques Testart (le préfacier du livre, Ndlr) au début des années 1980, il m’avait dit : « Tu verras, la fécondation in-vitro, les mères et belles-mères adorent ça. » Autrement dit, faire un enfant de la science, évincer le mari, le faire entre soi… Cela suivait aussi un effet de mode car cela entrait en résonance avec l’inconscient archaïque. Alors quel monde cela construit pour les générations qui nous suivent ? Un droit de la filiation qui n’existe plus, une défaite de la pensée.

Dans votre livre, vous évoquez l’idée d’une science devenue folle. Mais, sans rentrer dans le débat sur « qui de la poule ou de l’œuf », les sujets évoqués précédemment ne montrent-ils pas que c’est l’Homme qui cherche à repousser toujours plus les limites ? La science n’est-elle pas simplement un outil permettant d’assouvir cette recherche perpétuelle de dépassement ?

Bien sûr, les scientifiques ne sont que les acteurs d’un mouvement qui les dépasse. Mais je ne pense pas les choses seulement en matière de volonté de dépassement. Tout cela se développe sur fond d’effondrement des discours philosophiques ou religieux, qui racontaient à l’Homme son histoire, qui lui disaient qui il est. Il est important de remarquer que ce dont la science s’est emparée — la naissance, la mort, la transmission avec le génome qui est censé nous dire qui nous sommes — ce sont les grands moments de l’expérience humaine, qui étaient autrefois dévolus à des discours et représentations qui n’ont plus cours. Jusqu’à fabriquer ce retournement incroyable : des embryons congelés au début de la vie et des cadavres chauds à la fin, maintenus tels à des fins de prélèvement d’organes.

Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Ed. Belin, 2016)

La responsabilité : la condition de notre humanité (Ed. Autrement)

Frankenstein aujourd'hui: Égarements de la science moderne

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