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Al-Qaïda revient

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al qaida syrie nosra daech
Le Front Al-Nosra s'empare d'un jeune chiite (Alep, Syrie). Sipa. Numéro de reportage : AP21902351_000002 .

Quand Daech a débuté sa fulgurante chevauchée à travers l’Irak et la Syrie à l’été 2014, Al-Qaïda était pris de vitesse. La proclamation du califat du haut de la mosquée de Mossoul par Abou Bakr Al Bagdadi avait relégué son chef, le vieil Ayman Al-Zawahiri, au rang de retraité du djihad.

L’État islamique inachevé

Deux ans plus tard, l’étoile de Daech pâlit à son tour. Un discours ne suffit pas à faire un État. Menacée sur tous les fronts autour de ses derniers bastions de Raqqa, Fallouja, Mossoul ou Der-Ez-Zor et privée de ses ressources, la brève tentative de restauration califale a fait long feu. L’Etat islamique n’a jamais eu la consistance gouvernementale escomptée. Ivre de ses premières conquêtes et incapable de formaliser des alliances, Daech s’est rêvé trop vite en Empire de l’islam avant même de former un Etat islamique. Et il s’est épuisé.

Dès lors, Daech multiplie les attentats de grande ampleur pour terroriser et impressionner ses adversaires. Mais surtout pour faire diversion et prouver que son pouvoir de nuisance est intact. L’attaque d’hier contre une discothèque gay de Floride a fortement choqué l’Amérique. «L’homophobie tue!», entendait-on en 2013. Mais l’«homophobe» se contentait alors de porter le sweat rose de la Manif pour tous…

Al-Nosra relativement épargné par la coalition

Cela dit, la détermination des ennemis les plus prudents de Daech comme Barack Obama devrait se trouver renforcer. Les terroristes du califat auto-proclamé sont terrorisés par la traque de la coalition. Au point qu’on ignore si un commandement centralise toujours ces jeunes daechiens. Al-Bagdadi reste invisible et son leadership a quelque chose de virtuel. La bataille de la communication serait par conséquent en voie d’être perdue par ses troupes.

Le repli intérieur de Daech pourrait profiter à son vieil ennemi, Al-Qaïda, dont il est issu. Tout d’abord parce que le Front Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) est globalement épargné par la coalition occidentale anti-Daech. Al-Nosra profite de ses très bonnes relations avec « l’opposition modérée », toujours soutenue par nos alliés turco-saoudiens, pour se bâtir un fief à Idlib. La coalition se focalise sur Daech en Mésopotamie.

Al-Qaïda pourrait aussi bénéficier du repli progressif occidental en Afghanistan. Al-Zawahiri vient de rendre publique son allégeance au nouveau chef des talibans. Il n’est pas impossible qu’Al-Qaïda reconstitue à terme son ancien sanctuaire afghan. Sa franchise yéménite (AQPA) profite également du chaos provoqué par la guerre que les pétromonarchies du Golfe mènent contre les chiites du sud de la péninsule arabique.

Attentats spectaculaires

Pendant ce temps, Al-Qaïda au Maghreb islamique se réarticule dans le Sahel. Al-Mourabitoune, groupe du chef djihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar et succursale d’AQMI, a frappé au début du mois à Gao. Bref, Al-Qaïda semble reconstituer ses forces quand Daech essuie des revers très importants et doit se contenter d’attentats spectaculaires à Damas, Bagdad et peut-être Orlando[1. Si l’Etat islamique a revendiqué l’attentat d’hier, l’allégeance du terroriste à l’E.I n’a pas été établie avec certitude.]. Les allégeances et les passages d’un groupe djihadiste à l’autre étant très mouvants, Al-Qaïda pourrait rapidement profiter des déboires de Daech au Levant mais aussi en Libye.

Al-Qaïda a aussi l’avantage d’appliquer depuis toujours sur un schéma de guérilla clandestine, mixte d’attentats à l’international et de maquis djihadistes autonomes dans le monde musulman.

Son expérience dans ce domaine est sans égal et ses hauts dirigeants peuvent se targuer d’expériences plus cosmopolites que l’Etat islamique. Daech avait ambitionné de changer de catégorie et de sortir de l’ombre avec un projet d’Etat islamique au cœur du Moyen-Orient. Mais rapidement stoppé à Kobané, il a dû entamer sa mue vers un système de franchises régionales et de cellules dormantes au sein des sociétés occidentales. Un retour progressif à l’organisation type d’Al-Qaïda mais aussi une douloureuse remise en cause de ses plans. La renonciation inavouée de son projet grandiose réduit le potentiel d’attraction de Daech parmi la jeunesse islamiste d’Europe et d’ailleurs. Laquelle voit sans doute moins de romantisme à effectuer une tuerie qu’une croisade djihadiste en Syrie.

En fin de compte, Al-Bagdadi se voulait Calife Ibrahim et se retrouve finalement simple émir.  Mais on aurait tort de se réjouir. Deux organisations se font concurrence pour frapper les sociétés occidentales. Et le ramadan commence très mal cette année.

« La Féline », version Schrader

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Nastassja Kinski dans "La Féline" de Paul Schrader (DR)

La difficulté avec ce film, c’est de parvenir à faire abstraction qu’il s’agit d’un remake du chef-d’œuvre de Jacques Tourneur. Paul Schrader a été suffisamment critiqué pour cette raison. Pourtant, il faut bien reconnaître que la comparaison reste quand même logique dans la mesure où le film s’inscrit en pleine vogue des réadaptations de classiques du cinéma fantastique par les studios Universal à la fin des années 70 (L’invasion des profanateurs de Kaufman, Dracula de Badham, The Thing de Carpenter…). Et même si les films sont, au bout du compte, très différents, Schrader ne se prive pas de rendre des hommages directs à l’œuvre de Tourneur : une femme étrange qui s’immisce dans une conversation entre « la féline » et une collègue et, surtout, la fameuse scène de la piscine où le cinéaste reprend certains éléments plastiques de l’original comme les reflets de l’eau au plafond).

Mais pour être le plus juste possible, et c’est pour cette raison qu’il faut le réévaluer, il faut considérer La Féline comme une œuvre de Schrader à part entière. Que ce soit en tant que scénariste (pour Scorsese avant tout) ou cinéaste, il a toujours été obsédé, dans une optique chrétienne, par la Faute, le péché et la rédemption. Si cette dimension était également présente chez Tourneur, la question de l’animalité des désirs et de la sexualité que symbolise la panthère noire s’inscrit pleinement dans les thématiques chères au cinéaste.

Même si le prologue place le film sous le sceau d’un mythe imaginaire avec sa tribu offrant en sacrifice des enfants aux panthères pour qu’elles conservent une âme « humaine » ; Schrader recourt également à une imagerie biblique. Dans une belle scène de balade nocturne, Nastassja Kinski, au sommet de sa gloire et de sa beauté, se déshabille et marche dans une sorte de campagne édénique. Là, elle rencontre le serpent et c’est alors que ses instincts animaux se réveillent et qu’elle chasse un petit lapin. Cette rencontre avec le serpent est d’une limpidité exemplaire : c’est à partir de cet instant que la jeune fille vierge découvre la puissance du désir sexuel et qu’elle se transforme, de fait, en panthère.

Tout l’intérêt du film tient dans cette manière (finalement assez classique) de sonder l’animalité qui se niche au cœur de la nature humaine, surtout lorsqu’il s’agit de sexualité. Pour pouvoir rester « humaine », Irena devrait s’accoupler avec son frère (joué par le toujours très habité Malcom McDowell) mais de cet amour incestueux naîtrait de nouveau crime. En revanche, si elle fait une nouvelle fois l’amour avec l’homme qu’elle aime, elle gardera toujours sa forme « animale » mais avec ce sentiment que quelque chose a pu faire bouger les lignes de cette « animalité » et l’a « affinée » (comme le suggère le superbe face à face final qu’achève la magnifique chanson de Bowie Putting on fire).

Tout en empruntant les chemins du genre fantastique, avec quelques scènes bien sanglantes (un bras arraché, par exemple), Schrader s’en éloigne aussi en instaurant une atmosphère moite et languide en parfaite adéquation avec l’endroit où se déroule l’intrigue (la Nouvelle Orléans).

Si cet attrait pour le « négatif » et les recoins les plus sombres de l’âme humaine séduit, le côté très puritain du cinéaste agace aussi un peu. La dimension « mythique » du film lui permet d’échapper à la lourdeur démonstrative de Hardcore  mais on en retrouve parfois quelques traces. Pour Schrader, le péché originel reste lié à la sexualité et l’érotisme ne peut être envisagé que sous l’angle de la noirceur et d’un certain « dégoût » (la scène de bondage où la femme est littéralement entravée pour que son désir soit dompté).

Mais à cette réserve près, La Féline est un film élégant, qui vieillit plutôt bien, en dépit des nappes synthétiques assez insupportables et très datées de Moroder, et qui sonde avec une certaine acuité l’ambiguïté de la nature et des désirs humains.

La Féline (1982) de Paul Schrader, avec Nastassja Kinski et Malcom McDowell. (Ed. Elephant films). En DVD depuis le 1er juin 2016.

Le roman (dans un trou) noir

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La couverture de "Pottsville 1280 habitants" de Jim Thompson aux Editions Payot et Rivages (DR)

Pottsville 1280 habitants est la nouvelle traduction de 1275 âmes paru en « Série Noire » en 1964 et alors amputé de nombreux passages. Le roman fût également adapté par Bertrand Tavernier en 1981 sous le titre Coup de torchon avec Philippe Noiret et Isabelle Huppert pré-botox, l’histoire alors pas trop mal transposée dans un contexte colonial. C’est le « roman noir » dans toute sa sombre splendeur. Céline n’est pas loin non plus. L’être humain qui est capable du meilleur se laisse le plus souvent aller au pire, ne songeant qu’à son propre intérêt, à son plaisir narcissique.

Nick Corey est le sheriff de Pottsville un trou perdu du Sud des Etats-Unis juste après la première guerre mondiale. Parfois les dilemmes s’y règlent encore par un ou deux lynchages. Le ragot est roi, tout comme les rumeurs, l’on s’y ennuie tellement. Pour demeurer tranquille et en faire le moins possible, Nick Corey se fait passer pour un imbécile heureux, un imbécile débonnaire laissant prospérer les petites et grosses magouilles ce qui lui permet d’enrichir son ordinaire plutôt précaire. Il est régulièrement réélu sans trop de problèmes.

Il supporte les railleries et moqueries diverses, les brutalités même, de certains de ses administrés parmi les moins recommandables puis un jour c’est l’humiliation de trop, et Corey décide de « faire le ménage » dans son bled, à sa façon, finissant par se prendre pour un mélange de Jésus et Judas, sauveur de ses proches, même malgré eux, et leur pire ennemi…

Corey est marié à une harpie le faisant chanter, Myra, lui ayant imposé son « frère » Lennie, un Lennie moins sympathique que celui de Steinbeck, un semi-débile doté cependant d’un appareil reproducteur de bonne taille. Le sheriff trompe lui aussi allègrement sa femme, avec l’épouse d’un fermier violent tout en rêvant de s’enfuir de Pottsville avec son amour d’adolescence. Il commence par faire tomber un notable dans une fosse d’aisance puis passe à la vitesse supérieure en assassinant les deux maquereaux du coin, deux escrocs minables ne le prenant pas au sérieux. Il fait porter le chapeau du crime à un de ses collègues donneurs de leçons d’un trou à peine plus grand. Il piège sa femme, son pseudo-frère et la fermière qu’il a sauvée, celle-ci s’avérant être une maritorne toute aussi pénible que Myra. Nick Corey finit par sombrer dans un abîme maléfique, de mensonges et de cynisme mêlés, tombant à son tour dans la fange…

Il y a quelque temps l’on demandait sur un forum Internet la différence entre un polar, un roman policier et un roman noir. Finalement lire Jim Thompson permet de saisir la différence, ce livre étant une acmé du genre noir, très noir. L’humanité n’y est pas montrée sous son meilleur jour, mais celle-ci le montre-t-il très souvent dans la vie réelle ? Rien n’est moins sûr.

Pottsville 1280 habitants, de Jim Thompson, Ed. Payot et Rivages.

Pottsville, 1280 habitants

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Les particules alimentaires

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Michel Houellebecq à son domicile du XIIIe arrondissement de Paris, 2014 (Photo : Philippe Matsas/OPale/Leemage)

Et si, ramenée à sa dimension sociologique et politique par une critique à l’instinct grégaire bien affirmé, l’œuvre de Michel Houellebecq pouvait se lire, sinon se déguster, comme un traité de gastronomie et un ouvrage de cuisine ? Tel a été en substance le pari fou – et formidablement réussi – d’un spécialiste de la littérature française tout à fait sérieux, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, Jean-Marc Quaranta. En scientifique doublé d’un fin gourmet, Quaranta livre, dans son Houellebecq aux fourneaux, l’analyse sans doute la plus originale à ce jour de la prose houellebecquienne, décortiquant à la fois la portée romanesque de divers menus et leur réelle composition, pour nous inviter à réaliser (sic !) quelques-unes des recettes parmi la soixantaine qu’il recense. Il y aurait au total près de 200 plats mentionnés par celui que Dominique Noguez a qualifié de « Baudelaire des supermarchés » dans les pages de ses romans, autrement dit 34 plats par livre.[access capability= »lire_inedits »]

Pourtant, on avait cru Houellebecq indifférent au contenu de son assiette. À tort ! « Dans cet univers romanesque où tout est décapé à l’acide du regard sociologique […], la cuisine conserve la mémoire que nous fûmes des hommes, après avoir été des bêtes et avant de devenir des consommateurs, des animaux politiques sans cité, des citoyens sans droits ni devoirs – sauf ceux de consommer et de désirer, sans avoir », nous rappelle opportunément Quaranta.

Souvent contraints de la réduire à une pure nécessité biologique, les protagonistes houellebecqiens entretiennent avec la nourriture des rapports complexes, toujours révélateurs de leur état psychologique, de leur position dans la hiérarchie sociale ou, enfin, de leur malaise face à l’évolution de la société dans son ensemble. Qu’il s’agisse d’un comportement pathologique, illustré par le boulimique Bruno dans Les Particules élémentaires, ou d’une représentation idéalisée de la tarte aux pommes, symbole de l’amour conjugal dans Extension du domaine de la lutte, Houellebecq ne laisse rien au hasard. La preuve ? Quand il fait sortir son propre personnage de la dépression, quand il permet à l’écrivain Houellebecq de La Carte et le Territoire de regagner sa maison d’enfance dans le Loiret, il le figure en hôte attentionné, qui accueille son invité avec un pot-au-feu fait maison. En fait, même le plus désenchanté des écrivains contemporains partagerait avec le commun des mortels la foi en la puissance rédemptrice de la bonne chère.[/access]

Houellebecq aux fourneaux, Jean-Marc Quaranta, Ed. Plein Jour, 332 pages.

Houellebecq aux fourneaux

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Trois poètes d’aujourd’hui

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Jean-Claude Pirotte en 1997 (Photo : SIPA.00317672_000003)

Alors que va se clore la semaine du 34ème Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, nous vous proposons un choix de trois poètes d’aujourd’hui, loin de l’hermétisme universitaire, qui pourraient bien réussir à réconcilier le grand public avec un genre littéraire trop souvent jugé élitiste. Faut-il rappeler qu’il y eut une époque, finalement pas si lointaine, où les poètes pouvaient aussi voir leurs recueils se transformer en best-seller comme le Hugo des Contemplations qui épuisa en 1856 son premier tirage dans la journée. Pour retrouver cet âge d’or, qui semble avoir disparu avec Prévert, il suffirait de parvenir à convaincre qu’il existe une poésie immédiatement lisible, accessible et qui peut même faire rire, à l’occasion.

>>> A tout seigneur tout honneur, commençons par Jean-Claude Pirotte, mort en 2014 et dont nous avions déjà dit ici tout le bien qu’il fallait penser. Ce qu’il y a de bien avec les poètes, c’est qu’ils écrivent encore après leur mort. Plein emploi (Ed. Castor Astral) doit ainsi être le troisième ou quatrième titre posthume de Pirotte. Mais l’étrange vie du bonhomme pourrait nous inciter à croire que sa mort est une autre forme de la cavale qu’il mena toute son existence ou presque.

Cet ancien avocat belge avait été en effet accusé d’avoir favorisé l’évasion d’un client au mitan des années 70. Peu désireux de passer du temps derrière les barreaux, il prit la poudre d’escampette et ne la rendit jamais, même quand les poursuites contre lui tombèrent. Il devint ainsi un spécialiste des petites villes déprimantes et belles où il vivait de rien dans des soupentes, noircissant des pages et des pages entre la cigarette qui a fini par avoir sa peau et le verre de vin qui colorait ses rêves de Lotharingie.  Dans Plein emploi, écrit entre 2010 et 2011, de la mer du Nord au Jura et du Jura à la mer du Nord, on retrouve Pirotte tel qu’en lui-même l’éternité le change : errant, buveur, paysagiste, hanté par l’enfance et par une mort prochaine qu’il pressent. Virtuose de la rime qu’il estime injustement négligée, il ne répugne pas aux formes anciennes comme le sonnet mais sait aussi jouer de l’assonance :

oh ce sera bien encombré
mais tu reconnaîtras les tiens
leurs beaux visages quotidiens
leurs voix dans l’éternel été

Pirotte, c’est aussi, encore et toujours, un passeur, c’est à dire un poète qui aime les poètes, chose assez rare pour être signalée :

Odilon-Jean Périer près de Léon-Paul Fargue
et Xavier Forneret aux côtés de Thomas
Tardieu voisin de Reverdy Morhange
Avec Venaille évidemment Perros
à l’ombre de Follain comme d’un chêne.

Le paradoxe, c’est que ce sans-domicile fixe qui aimait les caves et les bibliothèques, a toujours su les emporter avec lui par un étrange tour de magie dont on n’a toujours pas trouvé le secret et qu’il ne fut surtout pas trouver, histoire que l’enchantement demeure.

>>> Pour qui connaît le nom de Jean-Pierre Andrevon, né en 1937, celui-ci évoque plutôt les grandes heures de la science fiction française des années 70 que celles de la poésie. Il faut croire que les mauvais genres ou prétendus tels mènent à tout puisque Obstinément des femmes des chats et des oiseaux (Ed. Le Pédalo Ivre) est un recueil tout à fait réussi. Andrevon, écologiste de la première heure, libertaire radical pour qui la littérature d’anticipation avait été un moyen de dire un monde qui courait à sa perte et dont nombre des intuitions se sont révélées d’une justesse étonnante avec le temps, est tout entier dans ce recueil où l’érotisme, la politique, l’amour d’une nature menacée se conjuguent dans des poèmes aux vers courts qui font des staccatos rageurs ou ironiques, un peu à la manière de ces tireurs isolés qui mènent un combat désespéré dans une ville déjà submergée par l’ennemi. Le ciment de toutes ces obsessions ? Le rêve, bien entendu, ce vieux carburant surréaliste qui est aussi une énergie renouvelable à l’infini :

Ce rêve
aux frontières déchirées
ce rêve
aux grands sursauts de truite
ce rêve
qui vient se coller à mes draps
ce rêve au tendre
ma source ma sève
surtout ne me réveillez pas.

>>> Frédérick Houdaer, qui est par ailleurs l’éditeur d’Andrevon, a la quarantaine. Dans Pardon my french (Ed. Les carnets du dessert de Lune), il pratique une forme de poésie à l’estomac qui peut rappeler Bukowski dans ce refus de sacraliser un genre, car toute sacralisation finit en momification :

ce n’est pas que je veuille énerver
le petit milieu de la poésie
pour prendre des personnes à rebrousse-poil
encore faut-il qu’elles aient des poils
mais mon ambition
celle que j’ai décidé de gueuler sur les toits
les fait hurler à leur tour
publier un recueil de poèmes chaque semestre
chaque trimestre
chaque mois
pisser des textes
des poèmes
avec la même fréquence
qu’un mangaka pisse des planches de bd
quel mauvais goût
personne ne me le pardonnera

Est-ce à dire qu’Houdaer ne prend pas la poésie au sérieux, lui qui parle dans ses textes de SMS, de TER, de Youporn ? Ce serait tirer un peu hâtivement une conclusion fausse. La plus belle chose qui puisse arriver à la poésie est de retrouver la vie des hommes, leur quotidien et de pouvoir à nouveau exercer sa fonction essentiellement critique, politique en invitant à relire le réel sans pour autant le décorer avec des rideaux à fleurs. D’ailleurs, un homme qui ne croirait pas en la force subversive de la poésie écrirait-il un tel poème, intitulé Ezra Pound.

mon livre n’a pas fait sonner les portiques de sécurité
avant que je n’embarque dans l’avion
il aurait dû

Plein emploi de Jean-Claude Pirotte, Ed. Le Castor Astral.
Obstinément des femmes des chats et des oiseaux de Jean-Pierre Andrevon, Ed. Le Pédalo Ivre.
Pardon my french de Frédérick Houdaer, Ed. Les carnets du dessert de lune.

Plein emploi

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Pardon my french

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Maulin: l’innocence et l’incendie

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olivier maulin fete finie
Olivier Maulin. Sipa. Numéro de reportage : 00626150_000034.

À un certain degré d’ivresse, il arrive que la déambulation en zone urbaine dérape dans les plates-bandes d’un jeu de rôle fantastique et, à ce moment-là, comme dans les aventures qu’on y mime, le moindre objet abandonné revêt la valeur d’une arme magique à laquelle il ne s’agit plus que de trouver sa fonction. C’est ce qui s’était produit, ce soir d’automne 2009, alors qu’avec Jacques, découvrant une planche-à-repasser exposée sur le trottoir comme à notre attention, nous nous mîmes en tête de lui conférer les vertus d’un bélier de siège et, cherchant dès lors un bastion d’infamie à faire tomber, nous optâmes pour un haut panneau publicitaire dont l’arrogante vulgarité colonisait indûment le paysage.

En attendant le roi de Montmartre

Malheureusement, comme il arrive souvent dans ce type de situation, le délié de nos gestes demeurait fort éloigné de celui de notre imagination, et nous eûmes beau faire voler le bélier providentiel à plusieurs reprises, le panneau, bien qu’heurté, résista. C’est alors que des habitants du quartier vinrent s’opposer à ce qui leur semblait une détérioration illégitime de leur cadre de vie. En plus de Jacques et moi, nous étions une petite foule et, si nous tentâmes de démarrer une controverse loyale sur la question de savoir si la détérioration véritable était due à notre bélier volant ou à l’affiche publicitaire éclairée dans la nuit, auquel cas, il fallait bien reconnaître à notre geste une fonction purificatrice qu’auraient dû saluer avec reconnaissance les locataires alentour, si nous échangeâmes donc, dans un premier temps, quelques arguments rationnels en arguant de la bienveillance de nos intentions, l’heure, l’alcool et les effets de la Chute originelle firent rapidement glisser le débat dans une amorce brouillonne de pugilat. C’est alors qu’un ouragan fit cesser brusquement tout duel et déguerpir illico les autochtones.

Olivier Maulin, qui venait, ce soir-même, d’être sacré prince des poètes et roi de Montmartre par une mystérieuse « Brigade du goût », le front ceint d’une couronne d’or en plastique, s’étant saisi de la providentielle planche-à-repasser dont plus personne ne faisait cas, s’était mis à faire tournoyer celle-ci autour de lui tout en sommant l’ennemi de disparaître. « C’est un vrai roi… fit Jacques, à côté de moi, dans une lueur émerveillée. Un roi mérovingien. Toujours premier sur le champ de bataille. »

Les enfants, les débiles et les loups

Si je narre cette anecdote, c’est parce que cette image – authentique – d’un roi de carnaval en l’état de berserker faisant tournoyer autour de lui une arme magique, cette image-là renseignera plus adéquatement le lecteur sur le génie maulinien que d’autres points de vue, davantage académiques, que j’aurais pu exploiter : « Nature adamique de la sexualité dans les romans d’Olivier Maulin » ; « L’Esthétique maulinienne comme esthétique du dérapage : des sorties de route pour rentrer dans la forêt mystique » ; « Tactique de la guérilla dans les romans vosgiens d’Olivier Maulin : les enfants, les débiles et les loups, une convergence des luttes inédite contre les technocrates. » J’offre d’ailleurs libéralement ces sujets de thèse pour permettre aux étudiants qui le souhaiteraient de faire reculer intelligemment le moment de s’afficher chômeur. Je le répète, il faut partir de cette image et de ce qu’elle déploie comme réseau sémantique : souveraineté, carnaval, magie, détournement, tournoiement, ivresse, vertige, si l’on veut entrer directement au cœur de ce qui se joue dans la littérature d’Olivier Maulin, et dans ce neuvième roman : La Fête est finie, avec une virtuosité, une aisance, un délire d’écrivain absolument maître de son art. Le romancier enchaîne les morceaux de bravoure sans jamais laisser se reposer un lecteur ébloui, ému, hilare, exalté, virant d’une émotion à la suivante avec la même vitesse et la même furie que tournoyait, ce soir d’automne 2009, sur une place du XVème arrondissement, la planche-à-repasser-hallebarde-occasionnelle dans les mains du roi de Montmartre (je répondrai plus tard à la question un peu primaire de connaître les raisons qui firent sacrer le roi de Montmartre dans le XVème).

Picot, le narrateur, est un jeune chômeur hébergé par son copain Totor, un garçon remarquablement idiot et paresseux, mais totalement transi par la musique de Bach. Après avoir été embauchés comme vigiles par un vendeur de camping-cars, s’être endormis dans le plus luxueux de ces véhicules et s’être réveillés sur l’autoroute en compagnie d’une famille de Roumains nommée « Sarközi » ayant pris possession de l’engin durant leur sommeil, les deux amis, parvenant à récupérer le camping-car mais désormais trop suspects, filent se planquer dans un camping désert des Vosges où ils vont lier connaissance avec un père et sa fille alsaciens autonomistes, survivalistes, bien décidés à faire sécession d’avec la modernité technicienne et consumériste, immonde et sans âme.

 Les freaks chez Lynch et Maulin

On découvrira à leur suite une formidable galerie de personnages enrichissant la cosmogonie maulinienne tout en développant ses archétypes, dont un nain « Grand d’Espagne », un cerf alcoolique, une mémé droguée aux champignons et un débile léger. Si un chercheur, demain, se lance dans une « Étude comparative des freaks chez David Lynch et Olivier Maulin », il serait intéressant, je crois, qu’il développe le point suivant : chez Lynch, le « freak » contribue à l’effet de distorsion du réel qui est le propre du rêve, et le rêve, la matrice de l’esthétique lynchienne, or, chez Olivier Maulin, le nain, le débile ou le fou, sont au contraire aux avant-postes d’une restauration de l’harmonie perdue – c’est, en ce cas, le réel de la modernité qui est distordu, arasé, formaté, corrompu, puisque ce réel exclut des types marginaux que l’harmonie médiévale, par exemple, n’avait aucun problème à intégrer.

Je remarquerai également, à l’attention des universitaires anglais, très férus de la question et qui, paraît-il, élaborent déjà plusieurs colloques en vue de la circonscrire, que le « sense of humour » débridé qui électrise les romans d’Olivier Maulin ne relève ni de l’absurde, ni, surtout, du cynisme, mais du sabotage, d’un sabotage de résistance faisant dérailler tous les trains obligatoires où les pompeux idéologues, les fanatiques du progrès, les ordures d’experts et autres sociologues infâmes aimeraient résolument nous parquer, tout ce sérieux, cette prétention, ce faux sacré, cette gravité indue, brutalement foudroyés dans un éclat de rire, si bien qu’on pourrait résumer l’effet singulier de cette vis comica maulinienne par cette phrase : « L’Hilarité vous rendra libre. » Sur un plan philosophique, enfin, toute l’œuvre de Maulin est une charge implacable contre les prétendues « Lumières » (un maître de conférence nietzschéen de Leipzig, Herr Ükth, va jusqu’à évoquer une « ruine méthodique de la perspective cartésienne »), c’est-à-dire contre les prétentions d’une raison autonome à transformer le monde sur un modèle mécanique, abstrait et intégralement profane. Aux calculs des ingénieurs aboutissant à un bétonnage odieux, vulgaire et déshumanisant de l’univers à sa merci, Maulin oppose l’émerveillement d’un débile devant un paysage ou une sonate de Schubert.

Au cynisme des demi-habiles qui a fait verser le monde dans la laideur et la démence, Maulin oppose l’innocence, cette innocence sacrée que révéraient les mystiques comme les autres civilisations que la moderne, et cette innocence, il ne suggère pas qu’elle vienne négocier démocratiquement avec les venimeux salauds pilotant la course vers l’abîme, il lui propose simplement de se faire incendiaire. Ce qui constitue, il faut bien l’admettre, la seule position raisonnable.

Montmartre céleste

J’avais promis d’y revenir : pourquoi, donc, un roi de Montmartre a-t-il été sacré dans le XVème ? Je sais que certains historiens de la littérature demeurent incrédules face à ce détail. C’est pourtant simple. Le Montmartre réel n’est plus qu’un musée abritant bourgeois et touristes, un maire PS ou Les Républicains suffit amplement pour y régner. Le Montmartre dont Maulin fut sacré roi à la suite de Rodolphe Salis, le mythique patron du « Chat Noir », est un « Montmartre céleste », comme il y a, sur un plan eschatologique, une « Jérusalem céleste » qui descendra sur la Terre à la Fin des temps. Mais nul besoin d’attendre si loin pour ce Montmartre-là : il lui arrive de descendre régulièrement dans n’importe quel coin de Paris, dans n’importe quel coin de Paris épuisée, de Paris muséifiée, de Paris gentrifiée, oui, mais alors, soudain, durant quelques heures du moins, Paris libérée, et Paris libérée par Montmartre ! Alors, ceux qui sont vêtus de suffisamment d’innocence, ceux dont les derniers doutes sont lavés par le sang de la Vigne, assistent à pareil miracle, et, dans ce Montmartre descendu, tout étincelant des magies passées, ils peuvent également découvrir le roi de Montmartre faisant tournoyer autour de lui une planche-à-repasser dans un geste absolu, indépassable, éternel, qui, partout, appelle à l’insurrection.

La Fête est finie d’Olivier Maulin (Denoël, 2016).


Gueule de bois

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La bande à Vadim

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roger vadim arnaud leguern
Brigitte Bardot et Roger Vadim. Sipa. Numéro de reportage : 00357504_000002.

Arnaud Le Guern, éditeur et écrivain fugitif, est un habitué des tubes de l’été et des biographies élégantes. L’âme damnée de Paul Gégauff a eu ses faveurs en 2012. L’été dernier, nous nous abritions à l’ombre de son délicieux Adieu aux espadrilles. Et l’hiver est passé sur les plages de galets. Arnaud s’est enfermé avec une autre espèce d’alter ego, Roger Vladimir Plémiannikov, dit Roger Vadim, créateur de blondes incendiaires de son état.

En résulte une biographie sur fond de « Je t’aime… moi non plus » entre Vadim et ses femmes, Vadim et ses films, Vadim et ses potes, Vadim et Vadim. Une écriture qui prend la lumière comme Bardot et languit comme Annette Stroyberg.

Playboys de profession, Le Guern et Vadim, bras dessus-bras dessous, foncent sur la route de Saint-Tropez, pied au plancher, pourvu que la vitesse fasse oublier les chagrins d’amour – qui donnent pourtant toute leur saveur à leurs consolations.

Qui plus est, le chic n’a jamais empêché le talent. Et Dieu… créa la femme est le plus grand film de sa génération. Les Liaisons dangereuses vadimiennes valent cent fois celles de Stephen Frears. On reverra toujours avec nostalgie Barbarella et Don Juan 1973 : vestiges d’une époque où rien n’était vraiment impossible, même de faire plaider le futur président Mitterrand en sa faveur.

Auteur des Mémoires du diable et de L’Ange affamé – on n’est jamais mieux décrit que par soi-même – Vadim avait cette grâce de la désinvolture, le dilettantisme suffisant pour ne prendre au sérieux que ce qui devait l’être un instant. Cette biographie lui rend justice, évitant l’écueil de l’exhaustivité et de la chronologie, s’attardant plus volontiers sur les décolletés et les cocktails, sur le moteur d’une Ferrari et des griffures dans le dos.

Des années après que leur couple ait enflammé la planète, Brigitte Bardot lâchait ce simple mot : « Je l’aime bien, Vadim. Plus le temps passe et plus je l’apprécie. »

C’était ça, la bande à Vadim. Du champagne, des engueulades, des flirts, de la légèreté, on fait toujours mieux la révolution sans le faire exprès. Il y a fort à parier qu’Arnaud Le Guern y avait sa place réservée.

Vadim, un playboy français, Arnaud Le Guern, Séguier, 2016.


Adieu aux espadrilles

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MEMOIRES DU DIABLE

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Le 7ème (nan)art

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nanar emmanuelle francois forestier

Définir un vrai « nanar » est forcément très subjectif. François Forestier ne se risque pas à cette définition, ne revendique aucune objectivité illusoire, et inintéressante pour un critique de cinéma. Il se cantonne, pour effectuer ses choix, au côté lamentable des films qu’il évoque dans ce livre. Un « nanar » est forcément lamentable mais provoque chez le spectateur avisé une sorte de jouissance perverse. La plupart de ces films ont un scénario aussi nul que la plupart des « blockbusters » actuels, ont des effets spéciaux souvent bricolés mais qu’importe la suspension d’incrédulité fonctionne comme lorsque l’on était enfant, et l’on a envie de croire à cette fusée propulsée par une bougie d’anniversaire « feu d’artifices ».

Ce livre est déjà sorti en 1996, François Forestier avait déjà un tableau de chasse important. Depuis il a rajouté quelques gourmandises sorties depuis, des grosses pâtisseries affligeantes et bourratives mais drôles à regarder pour leur absence de figuration, leurs effets surréalistes, leurs jeunes premières pulmonairement bien dotées. Certains le trouveront sans doute injuste ou partial surtout quand il met un terme aux maîtres à la fin de son livre en se payant la tête de Godard et Antonioni.

Il y a le cinéma d’art et d’essai, le cinéma des grands ôteurs présents dans le dictionnaire, des engagements progressistes de progrès, celui des cinéphiles distingués. Il y a aussi le cinéma populaire que les précédents conchient. Et puis il y a les « nanars », les films parfaitement affligeants, le plus souvent mal filmés, mal joués, mal tournés mais toujours plus distrayants que certains pensums à prétentions haut de gamme ou que certaines grosses machines. Dans les « nanars » se trouvent parfois, bien cachées il est vrai, il faut être patient, une ou deux pépites, des moments fugaces et magiques révélant de temps à autre un auteur, un vrai, des acteurs passionnants.

Peter Jackson a réalisé quelques bon gros « nanars » bien giboyeux et dodus avant de devenir un réalisateur reconnu. Bien sûr parfois on pourrait se demander si au fond ses longs métrages « respectables » ne seraient pas également des « nanars ».

Depuis quelques années, le « nanar » est devenu aussi un snobisme, la « série Z » est in. Il est de bon ton de feindre d’admirer des films objectivement nuls, automatiquement qualifiés de « culte », pour leurs côtés bricolés, leurs acteurs presque amateurs, leur photographie négligée. On ne sait plus trop ce que « culte » signifie d’ailleurs, ce qualificatif évoquant les œuvres n’ayant trouvé leur public qu’au bout de quelques temps par le « bouche à oreille » d’aficionados, ainsi le Rocky Horror Picture Show.

Ces nanars pour le nanar sont une autre stratégie commerciale, qui a connue son heure de gloire avec Blair Witch project tourné pour trois francs six sous et tous les films tournés comme étant du « found footage » retrouvé par hasard, des « bandes » soit disant d’amateurs. Ces nullités même pas drôles ont au moins un avantage, elles ne coûtent rien aux producteurs qui se servent du « buzz » sur le Net pour faire la promotion de ces ersatz de films.

 

Ci-dessous un « nanar » un peu oublié, The Lost continent et une Russmeyerie.

Les 101 nanars : une anthologie du cinéma affligeant (mais hilarant), François Forestier, Ed. Denoël, avril 2016.

Araki, pornographie sentimental

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Scénographie de l'exposition du musée Guimet.

Maintenant qu’il a 75 ans et qu’il est gravement malade, Nobuyoshi Araki se fait appeler Shakyo Râjin. Cela veut dire « le vieux fou de la photo ». Il s’agit d’une référence à Hosukai (1760-1849) qui, au même âge, signait ses estampes avec la dénomination « le vieux fou de la peinture ». En ce qui concerne Araki, ce titre n’est nullement immérité. Son œuvre, en effet, dépasse réellement le sens commun.

Tout commence à l’âge de douze ans, quand son père, artisan tokyoïte et photographe amateur, lui offre son premier appareil. À l’époque, la photo est argentique et c’est ainsi qu’Araki la pratiquera toujours. Sa vie professionnelle débute dans une agence de com’ japonaise. À l’inverse des photographes d’art qui font de chaque cliché une œuvre longuement réfléchie, il prend l’habitude de photographier « à tout va ». Il capte des images avec une sorte de boulimie compulsive. Il fréquente le milieu underground tokyoïte. Il sort rarement de sa ville et, même, de son quartier. Mais l’acuité de son regard le conduit à observer infiniment plus de choses dans son environnement immédiat que d’autres en sillonnant la planète.[access capability= »lire_inedits »]

L’influence artistique décisive vient, en ce qui le concerne, du cinéma. Cet art l’a passionné. Il a, en particulier, beaucoup médité l’œuvre de Carl Theodor Dreyer (1889-1968), l’auteur de La Passion de Jeanne d’Arc. La littérature a eu également une part importante dans la formation de sa sensibilité. Certains auteurs comme Jun’ichiro Tanizaki (1886-1965) l’ont marqué. Cet écrivain japonais, auteur de Journal d’un vieux fou, évoque des passions érotiques à la fois singulières et très touchantes, dont on sent des échos chez Araki. Enfin, l’estampe japonaise, avec son attention aux petits riens et ses cartouches de commentaires, fait partie de son univers mental.

Ce qui est plus étrange, en revanche, c’est que l’art moderne et l’art contemporain semblent l’avoir relativement peu concerné, alors qu’il en est devenu l’une des figures de proue. Certes, des commentateurs notent chez lui un intérêt ponctuel pour tel ou tel artiste, ou encore la « modernité de sa démarche ». Mais en réalité, on voit bien qu’Araki puise peu et rarement dans l’art moderne et contemporain. Contrairement à beaucoup d’artistes qui souhaitent ajouter au monde leurs créations « autonomes », Araki est tourné vers le réel. Il est immergé dans la vie. Il essaye passionnément d’en saisir la substance et d’en approfondir la connaissance intuitive. On pourrait être tenté de dire que la photo est pour lui une façon de poursuivre le roman ou le cinéma par d’autres moyens.

On a du mal à recenser les albums publiés par Araki, sans doute plus de 500. Les premiers sont de simples recueils de photocopies qu’il réalise et diffuse lui-même, à petite échelle. Mais très vite, ses livres de photos enregistrent des tirages importants au Japon et dans le monde entier. En particulier, ses « Voyages » font sensation. C’est le cas du Voyage sentimental, dans lequel il évoque son mariage en 1971 avec Aoki Yoko, ou encore du Voyage en hiver, qui relate visuellement, en 1990, la mort de cette dernière. On associe aussi le nom d’Araki à ses nombreuses photos de femmes languides qu’il ficelle et suspend. Ces sortes de bondages dérivent, paraît-il, d’un ancien art d’attacher les prisonniers. Il multiplie également les gros plans des parties sexuées de fleurs ramassées dans les cimetières. Il s’en dégage une troublante obscénité. Araki photographie tout et tout le temps. Ses clichés semblent refléter sa vie dans les moindres détails. Leur caractère en bonne partie « autofictionnel » leur donne, paradoxalement, un surcroît de vérité.

 

Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins

S’il y a un sujet omniprésent dans son œuvre, comme dans sa vie, ce sont les femmes. Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins. Il les prend en photo à toute heure et dans toutes les situations, depuis la première rencontre jusqu’au lit. La sexualité est visiblement pour Araki un mode de vie au quotidien. Il aime faire la fête. Il devient propriétaire d’un bar à putes dans l’ancien quartier des prostituées de la capitale. Certaines de ses photos choquent. Le scandale n’est pas lié à la crudité de ses clichés, les Japonais ayant en matière de sexe une tradition peu culpabilisatrice. C’est plutôt une question de poils, leur vue étant considérée comme une faute de goût.

Araki se dit pourtant avant tout « sentimental ». Cette insistance à se qualifier de la sorte peut paraître surprenante quand on a en tête certains de ses clichés. Mais il faut prendre très au sérieux cet adjectif. En regardant attentivement ses photos, on comprend comment il se voit, comment il imagine ses partenaires. En ce qui le concerne, il se fait volontiers photographier en petit démon avec des cornes, soulignant à quel point sa personnalité a quelque chose de pulsionnel. On peut aussi remarquer qu’il positionne souvent des iguanes dans ses mises en scène, non loin des sexes féminins, comme autant de métaphores de ses fantasmes. On sent qu’il entend connaître ces femmes à la façon d’un petit démon. Elles sont consentantes, mais reprennent vite une expression absente. Elles retombent rapidement à un niveau d’énergie faible plus décent, plus esthétisant. Tout est toujours à recommencer pour les petits démons dans le genre d’Araki. Il en résulte une pointe d’amertume qui donne effectivement un fond « sentimental » à son travail.

Ses photos sont rarement présentées isolément comme des œuvres à part entière. Elles sont très souvent disposées en séries ou en groupes. Ses livres ressemblent à des journaux intimes (nikki) ou à des « romans-photos ». Souvent, les clichés sont assemblés sur une page, à la façon d’une planche de BD. Dans les expositions, ils sont fréquemment présentés en kaléidoscope. La succession des photos évoque un récit de vie. Cependant, l’impression qui en ressort diffère énormément de ce qu’on pourrait ressentir avec un roman ou un film. En effet, avec ces modes d’expression, l’avancement du récit, le développement de l’intrigue donnent le sentiment d’une flèche du temps. Chaque scène prépare l’une des suivantes. On en vient à penser que la vie elle-même est le fruit de progressions et de causalités, qu’elle va dans une direction, qu’elle a parfois même un sens. C’est le sentiment inverse qui ressort d’Araki. Il nous met sous les yeux les moments successifs d’une journée ou d’une vie. Là, on voit une femme nue dans un lit défait. Ensuite une rue de ville. Puis des passagers dans un bateau. Un évier avec un peu de vaisselle. Un chat qui pointe son museau entre des feuillages, etc. On a le sentiment que ces temps successifs n’ont rien à voir les uns avec les autres. La discontinuité narrative prévaut. Nos existences sont comme des mosaïques dont les tesselles auraient été jetées au hasard. La vie selon Araki n’a rien de linéaire. C’est plutôt une sorte de plasma, un chaos confus où se croisent des moments extrinsèques les uns aux autres. En nous montrant la vie sous cet angle, Araki nous communique un état d’esprit, une espèce de philosophie intuitive.[/access]

À voir absolument : Araki, musée national des Arts asiatiques – Guimet, Paris, jusqu’au 5 septembre.

Al-Qaïda revient

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al qaida syrie nosra daech
Le Front Al-Nosra s'empare d'un jeune chiite (Alep, Syrie). Sipa. Numéro de reportage : AP21902351_000002 .
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Le Front Al-Nosra s'empare d'un jeune chiite (Alep, Syrie). Sipa. Numéro de reportage : AP21902351_000002 .

Quand Daech a débuté sa fulgurante chevauchée à travers l’Irak et la Syrie à l’été 2014, Al-Qaïda était pris de vitesse. La proclamation du califat du haut de la mosquée de Mossoul par Abou Bakr Al Bagdadi avait relégué son chef, le vieil Ayman Al-Zawahiri, au rang de retraité du djihad.

L’État islamique inachevé

Deux ans plus tard, l’étoile de Daech pâlit à son tour. Un discours ne suffit pas à faire un État. Menacée sur tous les fronts autour de ses derniers bastions de Raqqa, Fallouja, Mossoul ou Der-Ez-Zor et privée de ses ressources, la brève tentative de restauration califale a fait long feu. L’Etat islamique n’a jamais eu la consistance gouvernementale escomptée. Ivre de ses premières conquêtes et incapable de formaliser des alliances, Daech s’est rêvé trop vite en Empire de l’islam avant même de former un Etat islamique. Et il s’est épuisé.

Dès lors, Daech multiplie les attentats de grande ampleur pour terroriser et impressionner ses adversaires. Mais surtout pour faire diversion et prouver que son pouvoir de nuisance est intact. L’attaque d’hier contre une discothèque gay de Floride a fortement choqué l’Amérique. «L’homophobie tue!», entendait-on en 2013. Mais l’«homophobe» se contentait alors de porter le sweat rose de la Manif pour tous…

Al-Nosra relativement épargné par la coalition

Cela dit, la détermination des ennemis les plus prudents de Daech comme Barack Obama devrait se trouver renforcer. Les terroristes du califat auto-proclamé sont terrorisés par la traque de la coalition. Au point qu’on ignore si un commandement centralise toujours ces jeunes daechiens. Al-Bagdadi reste invisible et son leadership a quelque chose de virtuel. La bataille de la communication serait par conséquent en voie d’être perdue par ses troupes.

Le repli intérieur de Daech pourrait profiter à son vieil ennemi, Al-Qaïda, dont il est issu. Tout d’abord parce que le Front Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) est globalement épargné par la coalition occidentale anti-Daech. Al-Nosra profite de ses très bonnes relations avec « l’opposition modérée », toujours soutenue par nos alliés turco-saoudiens, pour se bâtir un fief à Idlib. La coalition se focalise sur Daech en Mésopotamie.

Al-Qaïda pourrait aussi bénéficier du repli progressif occidental en Afghanistan. Al-Zawahiri vient de rendre publique son allégeance au nouveau chef des talibans. Il n’est pas impossible qu’Al-Qaïda reconstitue à terme son ancien sanctuaire afghan. Sa franchise yéménite (AQPA) profite également du chaos provoqué par la guerre que les pétromonarchies du Golfe mènent contre les chiites du sud de la péninsule arabique.

Attentats spectaculaires

Pendant ce temps, Al-Qaïda au Maghreb islamique se réarticule dans le Sahel. Al-Mourabitoune, groupe du chef djihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar et succursale d’AQMI, a frappé au début du mois à Gao. Bref, Al-Qaïda semble reconstituer ses forces quand Daech essuie des revers très importants et doit se contenter d’attentats spectaculaires à Damas, Bagdad et peut-être Orlando[1. Si l’Etat islamique a revendiqué l’attentat d’hier, l’allégeance du terroriste à l’E.I n’a pas été établie avec certitude.]. Les allégeances et les passages d’un groupe djihadiste à l’autre étant très mouvants, Al-Qaïda pourrait rapidement profiter des déboires de Daech au Levant mais aussi en Libye.

Al-Qaïda a aussi l’avantage d’appliquer depuis toujours sur un schéma de guérilla clandestine, mixte d’attentats à l’international et de maquis djihadistes autonomes dans le monde musulman.

Son expérience dans ce domaine est sans égal et ses hauts dirigeants peuvent se targuer d’expériences plus cosmopolites que l’Etat islamique. Daech avait ambitionné de changer de catégorie et de sortir de l’ombre avec un projet d’Etat islamique au cœur du Moyen-Orient. Mais rapidement stoppé à Kobané, il a dû entamer sa mue vers un système de franchises régionales et de cellules dormantes au sein des sociétés occidentales. Un retour progressif à l’organisation type d’Al-Qaïda mais aussi une douloureuse remise en cause de ses plans. La renonciation inavouée de son projet grandiose réduit le potentiel d’attraction de Daech parmi la jeunesse islamiste d’Europe et d’ailleurs. Laquelle voit sans doute moins de romantisme à effectuer une tuerie qu’une croisade djihadiste en Syrie.

En fin de compte, Al-Bagdadi se voulait Calife Ibrahim et se retrouve finalement simple émir.  Mais on aurait tort de se réjouir. Deux organisations se font concurrence pour frapper les sociétés occidentales. Et le ramadan commence très mal cette année.

« La Féline », version Schrader

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Kinski dans "La Féline" de Paul Schrader (DR)
Nastassja Kinski dans "La Féline" de Paul Schrader (DR)

La difficulté avec ce film, c’est de parvenir à faire abstraction qu’il s’agit d’un remake du chef-d’œuvre de Jacques Tourneur. Paul Schrader a été suffisamment critiqué pour cette raison. Pourtant, il faut bien reconnaître que la comparaison reste quand même logique dans la mesure où le film s’inscrit en pleine vogue des réadaptations de classiques du cinéma fantastique par les studios Universal à la fin des années 70 (L’invasion des profanateurs de Kaufman, Dracula de Badham, The Thing de Carpenter…). Et même si les films sont, au bout du compte, très différents, Schrader ne se prive pas de rendre des hommages directs à l’œuvre de Tourneur : une femme étrange qui s’immisce dans une conversation entre « la féline » et une collègue et, surtout, la fameuse scène de la piscine où le cinéaste reprend certains éléments plastiques de l’original comme les reflets de l’eau au plafond).

Mais pour être le plus juste possible, et c’est pour cette raison qu’il faut le réévaluer, il faut considérer La Féline comme une œuvre de Schrader à part entière. Que ce soit en tant que scénariste (pour Scorsese avant tout) ou cinéaste, il a toujours été obsédé, dans une optique chrétienne, par la Faute, le péché et la rédemption. Si cette dimension était également présente chez Tourneur, la question de l’animalité des désirs et de la sexualité que symbolise la panthère noire s’inscrit pleinement dans les thématiques chères au cinéaste.

Même si le prologue place le film sous le sceau d’un mythe imaginaire avec sa tribu offrant en sacrifice des enfants aux panthères pour qu’elles conservent une âme « humaine » ; Schrader recourt également à une imagerie biblique. Dans une belle scène de balade nocturne, Nastassja Kinski, au sommet de sa gloire et de sa beauté, se déshabille et marche dans une sorte de campagne édénique. Là, elle rencontre le serpent et c’est alors que ses instincts animaux se réveillent et qu’elle chasse un petit lapin. Cette rencontre avec le serpent est d’une limpidité exemplaire : c’est à partir de cet instant que la jeune fille vierge découvre la puissance du désir sexuel et qu’elle se transforme, de fait, en panthère.

Tout l’intérêt du film tient dans cette manière (finalement assez classique) de sonder l’animalité qui se niche au cœur de la nature humaine, surtout lorsqu’il s’agit de sexualité. Pour pouvoir rester « humaine », Irena devrait s’accoupler avec son frère (joué par le toujours très habité Malcom McDowell) mais de cet amour incestueux naîtrait de nouveau crime. En revanche, si elle fait une nouvelle fois l’amour avec l’homme qu’elle aime, elle gardera toujours sa forme « animale » mais avec ce sentiment que quelque chose a pu faire bouger les lignes de cette « animalité » et l’a « affinée » (comme le suggère le superbe face à face final qu’achève la magnifique chanson de Bowie Putting on fire).

Tout en empruntant les chemins du genre fantastique, avec quelques scènes bien sanglantes (un bras arraché, par exemple), Schrader s’en éloigne aussi en instaurant une atmosphère moite et languide en parfaite adéquation avec l’endroit où se déroule l’intrigue (la Nouvelle Orléans).

Si cet attrait pour le « négatif » et les recoins les plus sombres de l’âme humaine séduit, le côté très puritain du cinéaste agace aussi un peu. La dimension « mythique » du film lui permet d’échapper à la lourdeur démonstrative de Hardcore  mais on en retrouve parfois quelques traces. Pour Schrader, le péché originel reste lié à la sexualité et l’érotisme ne peut être envisagé que sous l’angle de la noirceur et d’un certain « dégoût » (la scène de bondage où la femme est littéralement entravée pour que son désir soit dompté).

Mais à cette réserve près, La Féline est un film élégant, qui vieillit plutôt bien, en dépit des nappes synthétiques assez insupportables et très datées de Moroder, et qui sonde avec une certaine acuité l’ambiguïté de la nature et des désirs humains.

La Féline (1982) de Paul Schrader, avec Nastassja Kinski et Malcom McDowell. (Ed. Elephant films). En DVD depuis le 1er juin 2016.

Le roman (dans un trou) noir

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La couverture de "Pottsville 1280 habitants" de Jim Thompson aux Editions Payot et Rivages (DR)
La couverture de "Pottsville 1280 habitants" de Jim Thompson aux Editions Payot et Rivages (DR)

Pottsville 1280 habitants est la nouvelle traduction de 1275 âmes paru en « Série Noire » en 1964 et alors amputé de nombreux passages. Le roman fût également adapté par Bertrand Tavernier en 1981 sous le titre Coup de torchon avec Philippe Noiret et Isabelle Huppert pré-botox, l’histoire alors pas trop mal transposée dans un contexte colonial. C’est le « roman noir » dans toute sa sombre splendeur. Céline n’est pas loin non plus. L’être humain qui est capable du meilleur se laisse le plus souvent aller au pire, ne songeant qu’à son propre intérêt, à son plaisir narcissique.

Nick Corey est le sheriff de Pottsville un trou perdu du Sud des Etats-Unis juste après la première guerre mondiale. Parfois les dilemmes s’y règlent encore par un ou deux lynchages. Le ragot est roi, tout comme les rumeurs, l’on s’y ennuie tellement. Pour demeurer tranquille et en faire le moins possible, Nick Corey se fait passer pour un imbécile heureux, un imbécile débonnaire laissant prospérer les petites et grosses magouilles ce qui lui permet d’enrichir son ordinaire plutôt précaire. Il est régulièrement réélu sans trop de problèmes.

Il supporte les railleries et moqueries diverses, les brutalités même, de certains de ses administrés parmi les moins recommandables puis un jour c’est l’humiliation de trop, et Corey décide de « faire le ménage » dans son bled, à sa façon, finissant par se prendre pour un mélange de Jésus et Judas, sauveur de ses proches, même malgré eux, et leur pire ennemi…

Corey est marié à une harpie le faisant chanter, Myra, lui ayant imposé son « frère » Lennie, un Lennie moins sympathique que celui de Steinbeck, un semi-débile doté cependant d’un appareil reproducteur de bonne taille. Le sheriff trompe lui aussi allègrement sa femme, avec l’épouse d’un fermier violent tout en rêvant de s’enfuir de Pottsville avec son amour d’adolescence. Il commence par faire tomber un notable dans une fosse d’aisance puis passe à la vitesse supérieure en assassinant les deux maquereaux du coin, deux escrocs minables ne le prenant pas au sérieux. Il fait porter le chapeau du crime à un de ses collègues donneurs de leçons d’un trou à peine plus grand. Il piège sa femme, son pseudo-frère et la fermière qu’il a sauvée, celle-ci s’avérant être une maritorne toute aussi pénible que Myra. Nick Corey finit par sombrer dans un abîme maléfique, de mensonges et de cynisme mêlés, tombant à son tour dans la fange…

Il y a quelque temps l’on demandait sur un forum Internet la différence entre un polar, un roman policier et un roman noir. Finalement lire Jim Thompson permet de saisir la différence, ce livre étant une acmé du genre noir, très noir. L’humanité n’y est pas montrée sous son meilleur jour, mais celle-ci le montre-t-il très souvent dans la vie réelle ? Rien n’est moins sûr.

Pottsville 1280 habitants, de Jim Thompson, Ed. Payot et Rivages.

Pottsville, 1280 habitants

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Les particules alimentaires

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Michel Houellebecq à son domicile du XIIIe arrondissement de Paris, 2014 (Photo : Philippe Matsas/OPale/Leemage)
Michel Houellebecq à son domicile du XIIIe arrondissement de Paris, 2014 (Photo : Philippe Matsas/OPale/Leemage)

Et si, ramenée à sa dimension sociologique et politique par une critique à l’instinct grégaire bien affirmé, l’œuvre de Michel Houellebecq pouvait se lire, sinon se déguster, comme un traité de gastronomie et un ouvrage de cuisine ? Tel a été en substance le pari fou – et formidablement réussi – d’un spécialiste de la littérature française tout à fait sérieux, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, Jean-Marc Quaranta. En scientifique doublé d’un fin gourmet, Quaranta livre, dans son Houellebecq aux fourneaux, l’analyse sans doute la plus originale à ce jour de la prose houellebecquienne, décortiquant à la fois la portée romanesque de divers menus et leur réelle composition, pour nous inviter à réaliser (sic !) quelques-unes des recettes parmi la soixantaine qu’il recense. Il y aurait au total près de 200 plats mentionnés par celui que Dominique Noguez a qualifié de « Baudelaire des supermarchés » dans les pages de ses romans, autrement dit 34 plats par livre.[access capability= »lire_inedits »]

Pourtant, on avait cru Houellebecq indifférent au contenu de son assiette. À tort ! « Dans cet univers romanesque où tout est décapé à l’acide du regard sociologique […], la cuisine conserve la mémoire que nous fûmes des hommes, après avoir été des bêtes et avant de devenir des consommateurs, des animaux politiques sans cité, des citoyens sans droits ni devoirs – sauf ceux de consommer et de désirer, sans avoir », nous rappelle opportunément Quaranta.

Souvent contraints de la réduire à une pure nécessité biologique, les protagonistes houellebecqiens entretiennent avec la nourriture des rapports complexes, toujours révélateurs de leur état psychologique, de leur position dans la hiérarchie sociale ou, enfin, de leur malaise face à l’évolution de la société dans son ensemble. Qu’il s’agisse d’un comportement pathologique, illustré par le boulimique Bruno dans Les Particules élémentaires, ou d’une représentation idéalisée de la tarte aux pommes, symbole de l’amour conjugal dans Extension du domaine de la lutte, Houellebecq ne laisse rien au hasard. La preuve ? Quand il fait sortir son propre personnage de la dépression, quand il permet à l’écrivain Houellebecq de La Carte et le Territoire de regagner sa maison d’enfance dans le Loiret, il le figure en hôte attentionné, qui accueille son invité avec un pot-au-feu fait maison. En fait, même le plus désenchanté des écrivains contemporains partagerait avec le commun des mortels la foi en la puissance rédemptrice de la bonne chère.[/access]

Houellebecq aux fourneaux, Jean-Marc Quaranta, Ed. Plein Jour, 332 pages.

Houellebecq aux fourneaux

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Trois poètes d’aujourd’hui

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Jean-Claude Pirotte en 1997 (Photo : SIPA.00317672_000003)
Jean-Claude Pirotte en 1997 (Photo : SIPA.00317672_000003)

Alors que va se clore la semaine du 34ème Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, nous vous proposons un choix de trois poètes d’aujourd’hui, loin de l’hermétisme universitaire, qui pourraient bien réussir à réconcilier le grand public avec un genre littéraire trop souvent jugé élitiste. Faut-il rappeler qu’il y eut une époque, finalement pas si lointaine, où les poètes pouvaient aussi voir leurs recueils se transformer en best-seller comme le Hugo des Contemplations qui épuisa en 1856 son premier tirage dans la journée. Pour retrouver cet âge d’or, qui semble avoir disparu avec Prévert, il suffirait de parvenir à convaincre qu’il existe une poésie immédiatement lisible, accessible et qui peut même faire rire, à l’occasion.

>>> A tout seigneur tout honneur, commençons par Jean-Claude Pirotte, mort en 2014 et dont nous avions déjà dit ici tout le bien qu’il fallait penser. Ce qu’il y a de bien avec les poètes, c’est qu’ils écrivent encore après leur mort. Plein emploi (Ed. Castor Astral) doit ainsi être le troisième ou quatrième titre posthume de Pirotte. Mais l’étrange vie du bonhomme pourrait nous inciter à croire que sa mort est une autre forme de la cavale qu’il mena toute son existence ou presque.

Cet ancien avocat belge avait été en effet accusé d’avoir favorisé l’évasion d’un client au mitan des années 70. Peu désireux de passer du temps derrière les barreaux, il prit la poudre d’escampette et ne la rendit jamais, même quand les poursuites contre lui tombèrent. Il devint ainsi un spécialiste des petites villes déprimantes et belles où il vivait de rien dans des soupentes, noircissant des pages et des pages entre la cigarette qui a fini par avoir sa peau et le verre de vin qui colorait ses rêves de Lotharingie.  Dans Plein emploi, écrit entre 2010 et 2011, de la mer du Nord au Jura et du Jura à la mer du Nord, on retrouve Pirotte tel qu’en lui-même l’éternité le change : errant, buveur, paysagiste, hanté par l’enfance et par une mort prochaine qu’il pressent. Virtuose de la rime qu’il estime injustement négligée, il ne répugne pas aux formes anciennes comme le sonnet mais sait aussi jouer de l’assonance :

oh ce sera bien encombré
mais tu reconnaîtras les tiens
leurs beaux visages quotidiens
leurs voix dans l’éternel été

Pirotte, c’est aussi, encore et toujours, un passeur, c’est à dire un poète qui aime les poètes, chose assez rare pour être signalée :

Odilon-Jean Périer près de Léon-Paul Fargue
et Xavier Forneret aux côtés de Thomas
Tardieu voisin de Reverdy Morhange
Avec Venaille évidemment Perros
à l’ombre de Follain comme d’un chêne.

Le paradoxe, c’est que ce sans-domicile fixe qui aimait les caves et les bibliothèques, a toujours su les emporter avec lui par un étrange tour de magie dont on n’a toujours pas trouvé le secret et qu’il ne fut surtout pas trouver, histoire que l’enchantement demeure.

>>> Pour qui connaît le nom de Jean-Pierre Andrevon, né en 1937, celui-ci évoque plutôt les grandes heures de la science fiction française des années 70 que celles de la poésie. Il faut croire que les mauvais genres ou prétendus tels mènent à tout puisque Obstinément des femmes des chats et des oiseaux (Ed. Le Pédalo Ivre) est un recueil tout à fait réussi. Andrevon, écologiste de la première heure, libertaire radical pour qui la littérature d’anticipation avait été un moyen de dire un monde qui courait à sa perte et dont nombre des intuitions se sont révélées d’une justesse étonnante avec le temps, est tout entier dans ce recueil où l’érotisme, la politique, l’amour d’une nature menacée se conjuguent dans des poèmes aux vers courts qui font des staccatos rageurs ou ironiques, un peu à la manière de ces tireurs isolés qui mènent un combat désespéré dans une ville déjà submergée par l’ennemi. Le ciment de toutes ces obsessions ? Le rêve, bien entendu, ce vieux carburant surréaliste qui est aussi une énergie renouvelable à l’infini :

Ce rêve
aux frontières déchirées
ce rêve
aux grands sursauts de truite
ce rêve
qui vient se coller à mes draps
ce rêve au tendre
ma source ma sève
surtout ne me réveillez pas.

>>> Frédérick Houdaer, qui est par ailleurs l’éditeur d’Andrevon, a la quarantaine. Dans Pardon my french (Ed. Les carnets du dessert de Lune), il pratique une forme de poésie à l’estomac qui peut rappeler Bukowski dans ce refus de sacraliser un genre, car toute sacralisation finit en momification :

ce n’est pas que je veuille énerver
le petit milieu de la poésie
pour prendre des personnes à rebrousse-poil
encore faut-il qu’elles aient des poils
mais mon ambition
celle que j’ai décidé de gueuler sur les toits
les fait hurler à leur tour
publier un recueil de poèmes chaque semestre
chaque trimestre
chaque mois
pisser des textes
des poèmes
avec la même fréquence
qu’un mangaka pisse des planches de bd
quel mauvais goût
personne ne me le pardonnera

Est-ce à dire qu’Houdaer ne prend pas la poésie au sérieux, lui qui parle dans ses textes de SMS, de TER, de Youporn ? Ce serait tirer un peu hâtivement une conclusion fausse. La plus belle chose qui puisse arriver à la poésie est de retrouver la vie des hommes, leur quotidien et de pouvoir à nouveau exercer sa fonction essentiellement critique, politique en invitant à relire le réel sans pour autant le décorer avec des rideaux à fleurs. D’ailleurs, un homme qui ne croirait pas en la force subversive de la poésie écrirait-il un tel poème, intitulé Ezra Pound.

mon livre n’a pas fait sonner les portiques de sécurité
avant que je n’embarque dans l’avion
il aurait dû

Plein emploi de Jean-Claude Pirotte, Ed. Le Castor Astral.
Obstinément des femmes des chats et des oiseaux de Jean-Pierre Andrevon, Ed. Le Pédalo Ivre.
Pardon my french de Frédérick Houdaer, Ed. Les carnets du dessert de lune.

Plein emploi

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Pardon my french

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Maulin: l’innocence et l’incendie

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olivier maulin fete finie
Olivier Maulin. Sipa. Numéro de reportage : 00626150_000034.
olivier maulin fete finie
Olivier Maulin. Sipa. Numéro de reportage : 00626150_000034.

À un certain degré d’ivresse, il arrive que la déambulation en zone urbaine dérape dans les plates-bandes d’un jeu de rôle fantastique et, à ce moment-là, comme dans les aventures qu’on y mime, le moindre objet abandonné revêt la valeur d’une arme magique à laquelle il ne s’agit plus que de trouver sa fonction. C’est ce qui s’était produit, ce soir d’automne 2009, alors qu’avec Jacques, découvrant une planche-à-repasser exposée sur le trottoir comme à notre attention, nous nous mîmes en tête de lui conférer les vertus d’un bélier de siège et, cherchant dès lors un bastion d’infamie à faire tomber, nous optâmes pour un haut panneau publicitaire dont l’arrogante vulgarité colonisait indûment le paysage.

En attendant le roi de Montmartre

Malheureusement, comme il arrive souvent dans ce type de situation, le délié de nos gestes demeurait fort éloigné de celui de notre imagination, et nous eûmes beau faire voler le bélier providentiel à plusieurs reprises, le panneau, bien qu’heurté, résista. C’est alors que des habitants du quartier vinrent s’opposer à ce qui leur semblait une détérioration illégitime de leur cadre de vie. En plus de Jacques et moi, nous étions une petite foule et, si nous tentâmes de démarrer une controverse loyale sur la question de savoir si la détérioration véritable était due à notre bélier volant ou à l’affiche publicitaire éclairée dans la nuit, auquel cas, il fallait bien reconnaître à notre geste une fonction purificatrice qu’auraient dû saluer avec reconnaissance les locataires alentour, si nous échangeâmes donc, dans un premier temps, quelques arguments rationnels en arguant de la bienveillance de nos intentions, l’heure, l’alcool et les effets de la Chute originelle firent rapidement glisser le débat dans une amorce brouillonne de pugilat. C’est alors qu’un ouragan fit cesser brusquement tout duel et déguerpir illico les autochtones.

Olivier Maulin, qui venait, ce soir-même, d’être sacré prince des poètes et roi de Montmartre par une mystérieuse « Brigade du goût », le front ceint d’une couronne d’or en plastique, s’étant saisi de la providentielle planche-à-repasser dont plus personne ne faisait cas, s’était mis à faire tournoyer celle-ci autour de lui tout en sommant l’ennemi de disparaître. « C’est un vrai roi… fit Jacques, à côté de moi, dans une lueur émerveillée. Un roi mérovingien. Toujours premier sur le champ de bataille. »

Les enfants, les débiles et les loups

Si je narre cette anecdote, c’est parce que cette image – authentique – d’un roi de carnaval en l’état de berserker faisant tournoyer autour de lui une arme magique, cette image-là renseignera plus adéquatement le lecteur sur le génie maulinien que d’autres points de vue, davantage académiques, que j’aurais pu exploiter : « Nature adamique de la sexualité dans les romans d’Olivier Maulin » ; « L’Esthétique maulinienne comme esthétique du dérapage : des sorties de route pour rentrer dans la forêt mystique » ; « Tactique de la guérilla dans les romans vosgiens d’Olivier Maulin : les enfants, les débiles et les loups, une convergence des luttes inédite contre les technocrates. » J’offre d’ailleurs libéralement ces sujets de thèse pour permettre aux étudiants qui le souhaiteraient de faire reculer intelligemment le moment de s’afficher chômeur. Je le répète, il faut partir de cette image et de ce qu’elle déploie comme réseau sémantique : souveraineté, carnaval, magie, détournement, tournoiement, ivresse, vertige, si l’on veut entrer directement au cœur de ce qui se joue dans la littérature d’Olivier Maulin, et dans ce neuvième roman : La Fête est finie, avec une virtuosité, une aisance, un délire d’écrivain absolument maître de son art. Le romancier enchaîne les morceaux de bravoure sans jamais laisser se reposer un lecteur ébloui, ému, hilare, exalté, virant d’une émotion à la suivante avec la même vitesse et la même furie que tournoyait, ce soir d’automne 2009, sur une place du XVème arrondissement, la planche-à-repasser-hallebarde-occasionnelle dans les mains du roi de Montmartre (je répondrai plus tard à la question un peu primaire de connaître les raisons qui firent sacrer le roi de Montmartre dans le XVème).

Picot, le narrateur, est un jeune chômeur hébergé par son copain Totor, un garçon remarquablement idiot et paresseux, mais totalement transi par la musique de Bach. Après avoir été embauchés comme vigiles par un vendeur de camping-cars, s’être endormis dans le plus luxueux de ces véhicules et s’être réveillés sur l’autoroute en compagnie d’une famille de Roumains nommée « Sarközi » ayant pris possession de l’engin durant leur sommeil, les deux amis, parvenant à récupérer le camping-car mais désormais trop suspects, filent se planquer dans un camping désert des Vosges où ils vont lier connaissance avec un père et sa fille alsaciens autonomistes, survivalistes, bien décidés à faire sécession d’avec la modernité technicienne et consumériste, immonde et sans âme.

 Les freaks chez Lynch et Maulin

On découvrira à leur suite une formidable galerie de personnages enrichissant la cosmogonie maulinienne tout en développant ses archétypes, dont un nain « Grand d’Espagne », un cerf alcoolique, une mémé droguée aux champignons et un débile léger. Si un chercheur, demain, se lance dans une « Étude comparative des freaks chez David Lynch et Olivier Maulin », il serait intéressant, je crois, qu’il développe le point suivant : chez Lynch, le « freak » contribue à l’effet de distorsion du réel qui est le propre du rêve, et le rêve, la matrice de l’esthétique lynchienne, or, chez Olivier Maulin, le nain, le débile ou le fou, sont au contraire aux avant-postes d’une restauration de l’harmonie perdue – c’est, en ce cas, le réel de la modernité qui est distordu, arasé, formaté, corrompu, puisque ce réel exclut des types marginaux que l’harmonie médiévale, par exemple, n’avait aucun problème à intégrer.

Je remarquerai également, à l’attention des universitaires anglais, très férus de la question et qui, paraît-il, élaborent déjà plusieurs colloques en vue de la circonscrire, que le « sense of humour » débridé qui électrise les romans d’Olivier Maulin ne relève ni de l’absurde, ni, surtout, du cynisme, mais du sabotage, d’un sabotage de résistance faisant dérailler tous les trains obligatoires où les pompeux idéologues, les fanatiques du progrès, les ordures d’experts et autres sociologues infâmes aimeraient résolument nous parquer, tout ce sérieux, cette prétention, ce faux sacré, cette gravité indue, brutalement foudroyés dans un éclat de rire, si bien qu’on pourrait résumer l’effet singulier de cette vis comica maulinienne par cette phrase : « L’Hilarité vous rendra libre. » Sur un plan philosophique, enfin, toute l’œuvre de Maulin est une charge implacable contre les prétendues « Lumières » (un maître de conférence nietzschéen de Leipzig, Herr Ükth, va jusqu’à évoquer une « ruine méthodique de la perspective cartésienne »), c’est-à-dire contre les prétentions d’une raison autonome à transformer le monde sur un modèle mécanique, abstrait et intégralement profane. Aux calculs des ingénieurs aboutissant à un bétonnage odieux, vulgaire et déshumanisant de l’univers à sa merci, Maulin oppose l’émerveillement d’un débile devant un paysage ou une sonate de Schubert.

Au cynisme des demi-habiles qui a fait verser le monde dans la laideur et la démence, Maulin oppose l’innocence, cette innocence sacrée que révéraient les mystiques comme les autres civilisations que la moderne, et cette innocence, il ne suggère pas qu’elle vienne négocier démocratiquement avec les venimeux salauds pilotant la course vers l’abîme, il lui propose simplement de se faire incendiaire. Ce qui constitue, il faut bien l’admettre, la seule position raisonnable.

Montmartre céleste

J’avais promis d’y revenir : pourquoi, donc, un roi de Montmartre a-t-il été sacré dans le XVème ? Je sais que certains historiens de la littérature demeurent incrédules face à ce détail. C’est pourtant simple. Le Montmartre réel n’est plus qu’un musée abritant bourgeois et touristes, un maire PS ou Les Républicains suffit amplement pour y régner. Le Montmartre dont Maulin fut sacré roi à la suite de Rodolphe Salis, le mythique patron du « Chat Noir », est un « Montmartre céleste », comme il y a, sur un plan eschatologique, une « Jérusalem céleste » qui descendra sur la Terre à la Fin des temps. Mais nul besoin d’attendre si loin pour ce Montmartre-là : il lui arrive de descendre régulièrement dans n’importe quel coin de Paris, dans n’importe quel coin de Paris épuisée, de Paris muséifiée, de Paris gentrifiée, oui, mais alors, soudain, durant quelques heures du moins, Paris libérée, et Paris libérée par Montmartre ! Alors, ceux qui sont vêtus de suffisamment d’innocence, ceux dont les derniers doutes sont lavés par le sang de la Vigne, assistent à pareil miracle, et, dans ce Montmartre descendu, tout étincelant des magies passées, ils peuvent également découvrir le roi de Montmartre faisant tournoyer autour de lui une planche-à-repasser dans un geste absolu, indépassable, éternel, qui, partout, appelle à l’insurrection.

La Fête est finie d’Olivier Maulin (Denoël, 2016).


Gueule de bois

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La bande à Vadim

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roger vadim arnaud leguern
Brigitte Bardot et Roger Vadim. Sipa. Numéro de reportage : 00357504_000002.
roger vadim arnaud leguern
Brigitte Bardot et Roger Vadim. Sipa. Numéro de reportage : 00357504_000002.

Arnaud Le Guern, éditeur et écrivain fugitif, est un habitué des tubes de l’été et des biographies élégantes. L’âme damnée de Paul Gégauff a eu ses faveurs en 2012. L’été dernier, nous nous abritions à l’ombre de son délicieux Adieu aux espadrilles. Et l’hiver est passé sur les plages de galets. Arnaud s’est enfermé avec une autre espèce d’alter ego, Roger Vladimir Plémiannikov, dit Roger Vadim, créateur de blondes incendiaires de son état.

En résulte une biographie sur fond de « Je t’aime… moi non plus » entre Vadim et ses femmes, Vadim et ses films, Vadim et ses potes, Vadim et Vadim. Une écriture qui prend la lumière comme Bardot et languit comme Annette Stroyberg.

Playboys de profession, Le Guern et Vadim, bras dessus-bras dessous, foncent sur la route de Saint-Tropez, pied au plancher, pourvu que la vitesse fasse oublier les chagrins d’amour – qui donnent pourtant toute leur saveur à leurs consolations.

Qui plus est, le chic n’a jamais empêché le talent. Et Dieu… créa la femme est le plus grand film de sa génération. Les Liaisons dangereuses vadimiennes valent cent fois celles de Stephen Frears. On reverra toujours avec nostalgie Barbarella et Don Juan 1973 : vestiges d’une époque où rien n’était vraiment impossible, même de faire plaider le futur président Mitterrand en sa faveur.

Auteur des Mémoires du diable et de L’Ange affamé – on n’est jamais mieux décrit que par soi-même – Vadim avait cette grâce de la désinvolture, le dilettantisme suffisant pour ne prendre au sérieux que ce qui devait l’être un instant. Cette biographie lui rend justice, évitant l’écueil de l’exhaustivité et de la chronologie, s’attardant plus volontiers sur les décolletés et les cocktails, sur le moteur d’une Ferrari et des griffures dans le dos.

Des années après que leur couple ait enflammé la planète, Brigitte Bardot lâchait ce simple mot : « Je l’aime bien, Vadim. Plus le temps passe et plus je l’apprécie. »

C’était ça, la bande à Vadim. Du champagne, des engueulades, des flirts, de la légèreté, on fait toujours mieux la révolution sans le faire exprès. Il y a fort à parier qu’Arnaud Le Guern y avait sa place réservée.

Vadim, un playboy français, Arnaud Le Guern, Séguier, 2016.


Adieu aux espadrilles

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PG DE ROUX Une âme damnée : Paul Gégauff

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MEMOIRES DU DIABLE

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Le 7ème (nan)art

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nanar emmanuelle francois forestier

nanar emmanuelle francois forestier

Définir un vrai « nanar » est forcément très subjectif. François Forestier ne se risque pas à cette définition, ne revendique aucune objectivité illusoire, et inintéressante pour un critique de cinéma. Il se cantonne, pour effectuer ses choix, au côté lamentable des films qu’il évoque dans ce livre. Un « nanar » est forcément lamentable mais provoque chez le spectateur avisé une sorte de jouissance perverse. La plupart de ces films ont un scénario aussi nul que la plupart des « blockbusters » actuels, ont des effets spéciaux souvent bricolés mais qu’importe la suspension d’incrédulité fonctionne comme lorsque l’on était enfant, et l’on a envie de croire à cette fusée propulsée par une bougie d’anniversaire « feu d’artifices ».

Ce livre est déjà sorti en 1996, François Forestier avait déjà un tableau de chasse important. Depuis il a rajouté quelques gourmandises sorties depuis, des grosses pâtisseries affligeantes et bourratives mais drôles à regarder pour leur absence de figuration, leurs effets surréalistes, leurs jeunes premières pulmonairement bien dotées. Certains le trouveront sans doute injuste ou partial surtout quand il met un terme aux maîtres à la fin de son livre en se payant la tête de Godard et Antonioni.

Il y a le cinéma d’art et d’essai, le cinéma des grands ôteurs présents dans le dictionnaire, des engagements progressistes de progrès, celui des cinéphiles distingués. Il y a aussi le cinéma populaire que les précédents conchient. Et puis il y a les « nanars », les films parfaitement affligeants, le plus souvent mal filmés, mal joués, mal tournés mais toujours plus distrayants que certains pensums à prétentions haut de gamme ou que certaines grosses machines. Dans les « nanars » se trouvent parfois, bien cachées il est vrai, il faut être patient, une ou deux pépites, des moments fugaces et magiques révélant de temps à autre un auteur, un vrai, des acteurs passionnants.

Peter Jackson a réalisé quelques bon gros « nanars » bien giboyeux et dodus avant de devenir un réalisateur reconnu. Bien sûr parfois on pourrait se demander si au fond ses longs métrages « respectables » ne seraient pas également des « nanars ».

Depuis quelques années, le « nanar » est devenu aussi un snobisme, la « série Z » est in. Il est de bon ton de feindre d’admirer des films objectivement nuls, automatiquement qualifiés de « culte », pour leurs côtés bricolés, leurs acteurs presque amateurs, leur photographie négligée. On ne sait plus trop ce que « culte » signifie d’ailleurs, ce qualificatif évoquant les œuvres n’ayant trouvé leur public qu’au bout de quelques temps par le « bouche à oreille » d’aficionados, ainsi le Rocky Horror Picture Show.

Ces nanars pour le nanar sont une autre stratégie commerciale, qui a connue son heure de gloire avec Blair Witch project tourné pour trois francs six sous et tous les films tournés comme étant du « found footage » retrouvé par hasard, des « bandes » soit disant d’amateurs. Ces nullités même pas drôles ont au moins un avantage, elles ne coûtent rien aux producteurs qui se servent du « buzz » sur le Net pour faire la promotion de ces ersatz de films.

 

Ci-dessous un « nanar » un peu oublié, The Lost continent et une Russmeyerie.

Les 101 nanars : une anthologie du cinéma affligeant (mais hilarant), François Forestier, Ed. Denoël, avril 2016.

Araki, pornographie sentimental

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Scénographie de l'exposition du musée Guimet.
Scénographie de l'exposition du musée Guimet.

Maintenant qu’il a 75 ans et qu’il est gravement malade, Nobuyoshi Araki se fait appeler Shakyo Râjin. Cela veut dire « le vieux fou de la photo ». Il s’agit d’une référence à Hosukai (1760-1849) qui, au même âge, signait ses estampes avec la dénomination « le vieux fou de la peinture ». En ce qui concerne Araki, ce titre n’est nullement immérité. Son œuvre, en effet, dépasse réellement le sens commun.

Tout commence à l’âge de douze ans, quand son père, artisan tokyoïte et photographe amateur, lui offre son premier appareil. À l’époque, la photo est argentique et c’est ainsi qu’Araki la pratiquera toujours. Sa vie professionnelle débute dans une agence de com’ japonaise. À l’inverse des photographes d’art qui font de chaque cliché une œuvre longuement réfléchie, il prend l’habitude de photographier « à tout va ». Il capte des images avec une sorte de boulimie compulsive. Il fréquente le milieu underground tokyoïte. Il sort rarement de sa ville et, même, de son quartier. Mais l’acuité de son regard le conduit à observer infiniment plus de choses dans son environnement immédiat que d’autres en sillonnant la planète.[access capability= »lire_inedits »]

L’influence artistique décisive vient, en ce qui le concerne, du cinéma. Cet art l’a passionné. Il a, en particulier, beaucoup médité l’œuvre de Carl Theodor Dreyer (1889-1968), l’auteur de La Passion de Jeanne d’Arc. La littérature a eu également une part importante dans la formation de sa sensibilité. Certains auteurs comme Jun’ichiro Tanizaki (1886-1965) l’ont marqué. Cet écrivain japonais, auteur de Journal d’un vieux fou, évoque des passions érotiques à la fois singulières et très touchantes, dont on sent des échos chez Araki. Enfin, l’estampe japonaise, avec son attention aux petits riens et ses cartouches de commentaires, fait partie de son univers mental.

Ce qui est plus étrange, en revanche, c’est que l’art moderne et l’art contemporain semblent l’avoir relativement peu concerné, alors qu’il en est devenu l’une des figures de proue. Certes, des commentateurs notent chez lui un intérêt ponctuel pour tel ou tel artiste, ou encore la « modernité de sa démarche ». Mais en réalité, on voit bien qu’Araki puise peu et rarement dans l’art moderne et contemporain. Contrairement à beaucoup d’artistes qui souhaitent ajouter au monde leurs créations « autonomes », Araki est tourné vers le réel. Il est immergé dans la vie. Il essaye passionnément d’en saisir la substance et d’en approfondir la connaissance intuitive. On pourrait être tenté de dire que la photo est pour lui une façon de poursuivre le roman ou le cinéma par d’autres moyens.

On a du mal à recenser les albums publiés par Araki, sans doute plus de 500. Les premiers sont de simples recueils de photocopies qu’il réalise et diffuse lui-même, à petite échelle. Mais très vite, ses livres de photos enregistrent des tirages importants au Japon et dans le monde entier. En particulier, ses « Voyages » font sensation. C’est le cas du Voyage sentimental, dans lequel il évoque son mariage en 1971 avec Aoki Yoko, ou encore du Voyage en hiver, qui relate visuellement, en 1990, la mort de cette dernière. On associe aussi le nom d’Araki à ses nombreuses photos de femmes languides qu’il ficelle et suspend. Ces sortes de bondages dérivent, paraît-il, d’un ancien art d’attacher les prisonniers. Il multiplie également les gros plans des parties sexuées de fleurs ramassées dans les cimetières. Il s’en dégage une troublante obscénité. Araki photographie tout et tout le temps. Ses clichés semblent refléter sa vie dans les moindres détails. Leur caractère en bonne partie « autofictionnel » leur donne, paradoxalement, un surcroît de vérité.

 

Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins

S’il y a un sujet omniprésent dans son œuvre, comme dans sa vie, ce sont les femmes. Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins. Il les prend en photo à toute heure et dans toutes les situations, depuis la première rencontre jusqu’au lit. La sexualité est visiblement pour Araki un mode de vie au quotidien. Il aime faire la fête. Il devient propriétaire d’un bar à putes dans l’ancien quartier des prostituées de la capitale. Certaines de ses photos choquent. Le scandale n’est pas lié à la crudité de ses clichés, les Japonais ayant en matière de sexe une tradition peu culpabilisatrice. C’est plutôt une question de poils, leur vue étant considérée comme une faute de goût.

Araki se dit pourtant avant tout « sentimental ». Cette insistance à se qualifier de la sorte peut paraître surprenante quand on a en tête certains de ses clichés. Mais il faut prendre très au sérieux cet adjectif. En regardant attentivement ses photos, on comprend comment il se voit, comment il imagine ses partenaires. En ce qui le concerne, il se fait volontiers photographier en petit démon avec des cornes, soulignant à quel point sa personnalité a quelque chose de pulsionnel. On peut aussi remarquer qu’il positionne souvent des iguanes dans ses mises en scène, non loin des sexes féminins, comme autant de métaphores de ses fantasmes. On sent qu’il entend connaître ces femmes à la façon d’un petit démon. Elles sont consentantes, mais reprennent vite une expression absente. Elles retombent rapidement à un niveau d’énergie faible plus décent, plus esthétisant. Tout est toujours à recommencer pour les petits démons dans le genre d’Araki. Il en résulte une pointe d’amertume qui donne effectivement un fond « sentimental » à son travail.

Ses photos sont rarement présentées isolément comme des œuvres à part entière. Elles sont très souvent disposées en séries ou en groupes. Ses livres ressemblent à des journaux intimes (nikki) ou à des « romans-photos ». Souvent, les clichés sont assemblés sur une page, à la façon d’une planche de BD. Dans les expositions, ils sont fréquemment présentés en kaléidoscope. La succession des photos évoque un récit de vie. Cependant, l’impression qui en ressort diffère énormément de ce qu’on pourrait ressentir avec un roman ou un film. En effet, avec ces modes d’expression, l’avancement du récit, le développement de l’intrigue donnent le sentiment d’une flèche du temps. Chaque scène prépare l’une des suivantes. On en vient à penser que la vie elle-même est le fruit de progressions et de causalités, qu’elle va dans une direction, qu’elle a parfois même un sens. C’est le sentiment inverse qui ressort d’Araki. Il nous met sous les yeux les moments successifs d’une journée ou d’une vie. Là, on voit une femme nue dans un lit défait. Ensuite une rue de ville. Puis des passagers dans un bateau. Un évier avec un peu de vaisselle. Un chat qui pointe son museau entre des feuillages, etc. On a le sentiment que ces temps successifs n’ont rien à voir les uns avec les autres. La discontinuité narrative prévaut. Nos existences sont comme des mosaïques dont les tesselles auraient été jetées au hasard. La vie selon Araki n’a rien de linéaire. C’est plutôt une sorte de plasma, un chaos confus où se croisent des moments extrinsèques les uns aux autres. En nous montrant la vie sous cet angle, Araki nous communique un état d’esprit, une espèce de philosophie intuitive.[/access]

À voir absolument : Araki, musée national des Arts asiatiques – Guimet, Paris, jusqu’au 5 septembre.