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Le retour des moscoutaires

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Vladimir Poutine en visite au Protaton, l'église grecque orthodoxe de Karyès, le 28 mai dernier. (Photo : SIPA_ap21902113_000005)

Qu’ont en commun François Fillon, Jean-Luc Mélenchon, Nadine Morano et Jean-Pierre Chevènement ? Pas grand-chose, sauf l’admiration qu’ils portent à Vladimir Poutine. Chapeau l’artiste : non content d’être devenu la vedette du théâtre stratégique international, dont on se demande tous les mois quel sera le prochain tour, Poutine est applaudi à gauche (un peu) et à droite (surtout). Nicolas Sarkozy a bien senti le vent : depuis 2015, il justifie l’annexion de la Crimée – au motif que ses habitants auraient librement choisi leur sort – et adopte le tropisme moscovite d’une grande partie de ses électeurs potentiels.

Cette vision de Poutine résulte d’une convergence exceptionnelle : admiration pour le « défenseur des valeurs chrétiennes », qui a surfé sur la vague de l’opposition au « mariage pour tous » ; respect pour un pouvoir fort et viril, antithèse à la fois de François Hollande et de Barack Obama ; applaudissements saluant la maestria diplomatique de Moscou au Moyen-Orient, qui contraste avec la pusillanimité de Washington ; vision romantique de la relation franco-russe, qui a toujours existé chez les gaullistes, mais qui séduit aussi par son anti-américanisme ; fierté de quelques vieux communistes pour le révisionnisme historique aujourd’hui à l’œuvre au Kremlin…

Que les extrêmes communient dans cette « panthéonisation », cela n’a rien de très surprenant. Mais qu’une large frange des Républicains y participe, c’est plus ennuyeux, car cela révèle un aveuglement sur la nature du pouvoir russe actuel.[access capability= »lire_inedits »]

La défense des « valeurs traditionnelles » par le Kremlin est, au mieux, un malentendu. Il est vrai qu’elle est entretenue par une propagande habile : moderne, affûtée, non dénuée de sens de l’humour. Avec un investissement considérable dans les réseaux sociaux et les blogs, et l’entretien d’une cohorte de propagandistes rémunérés pour répandre la bonne parole dans les médias, sans compter les idiots utiles.

Mais un régime dont les principaux ressorts sont la corruption, la manipulation, la répression et l’élimination physique des opposants incarne-t-il dignement les « valeurs conservatrices » ? La répression de la différence sexuelle relève-t-elle des leçons de l’Évangile ? La criminalisation du « blasphème » mérite-t-elle les applaudissements des catholiques ? L’intimidation des Églises non affiliées au patriarcat est-elle une preuve d’amour de son prochain ? La relation de co-dépendance qu’entretient Moscou avec la satrapie néo-wahhabite de Tchétchénie, dont les hommes de main sont les exécuteurs des basses œuvres du Kremlin, est-elle d’essence chrétienne ? Le bombardement délibéré d’hôpitaux en Syrie est-il un témoignage de charité ? Quant à la « défense des chrétiens d’Orient », dont Poutine est crédité à travers son soutien à Damas, elle relève d’un mythe : Bachar el-Assad n’a aucune sympathie particulière pour les chrétiens, qui ont tout autant souffert de son régime que les autres et ne sont qu’un pion dans sa stratégie.

Le pouvoir fort admiré par les thuriféraires de Moscou ? Une clique cynique et affairiste composée d’anciens des services de sécurité dans le premier cercle, et de potentats mafieux dans le second. Une caste dirigeante qui a, depuis 2012, achevé sa mue autoritaire entamée en 1999 au prix d’une série de coups tordus, et réalisé une habile synthèse de néo-tsarisme et de néo-stalinisme. Avec la bénédiction d’une grande partie de sa propre population, dont la capacité à exercer librement ses choix démocratiques est, il est vrai, aujourd’hui sujette à caution.

Mais pourquoi pas, après tout, si les arguments diplomatiques et stratégiques en faveur de bonnes relations avec la Russie de Poutine étaient sans appel. Or le bât blesse tout autant sur ce terrain.

Aveuglement général

Écouter les arguments de la Russie au motif que c’est une « grande civilisation » ? L’Iran a beau être une « civilisation bimillénaire » et la Grèce « le berceau de l’Occident », cela n’éteint pas la critique des mollahs révolutionnaires ou des gauchistes impécunieux.

Faire preuve de réalisme parce que c’est un « grand pays européen » ? Mis à part que les Russes eux-mêmes se posent la question de leur identité depuis quatre siècles, la réponse qui est donnée aujourd’hui à Moscou est plutôt négative, tant le pouvoir a décidé de jouer la carte « eurasienne ».

Accepter que le Kremlin fasse des pays limitrophes une « sphère d’influence » ? Ce serait bénir une logique impérialiste et se moquer de l’autodétermination des peuples. Et si la Crimée avait « toujours été russe », pourquoi ne pas « rendre » Kaliningrad (Königsberg) à l’Allemagne ?

Suivre la politique de Poutine en Syrie ? Ce serait oublier que la priorité de Moscou n’est pas la lutte contre l’État islamique, mais la disparition de toute alternative au régime, quitte à désespérer la majorité des sunnites de la région (et à en jeter une bonne partie dans les bras de Daesh).

« Quand vous trouvez un accord avec la Russie, elle le respecte », prétendait François Fillon début avril. Que Moscou ait foulé aux pieds tous les traités sur la sécurité européenne signés depuis 1975 et tous les textes régissant sa relation avec l’Ukraine indépendante depuis 1994 ne semble pas troubler l’ancien Premier ministre.

Tant pis pour le point Godwin : l’admiration pour Poutine rappelle décidément, à droite, l’attitude d’une partie de la bourgeoisie européenne entre 1933 et 1939.

La posture diplomatique recommandée par certains néogaullistes relève ainsi de l’imposture politique. La nostalgie pour « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » concerne la reconstruction à posteriori : derrière une rhétorique habile, des gestes à portée symbolique forte et une certaine admiration pour la culture russe, le général ne s’est jamais fourvoyé dans une fausse équivalence entre Washington et Moscou. À Valdaï en 2013, Fillon souhaitait devant son « cher Vladimir » que la France retrouve « son indépendance, sa liberté de jugement et d’action. » Cette accusation implicite d’un alignement sur Washington suscite l’étonnement lorsqu’elle est proférée par ceux qui ont décidé le retour dans l’organisation militaire de l’OTAN en 2009, mais passons. Elle est surtout curieusement décalée : à l’Élysée et au Quai d’Orsay, la Maison-Blanche suscite aujourd’hui l’horripilation plus que l’admiration, et, à tort ou à raison, on y cherche bien davantage à contrer ou à entraîner les Américains qu’à les suivre aveuglément.

« Parler avec la Russie » ? Bien sûr ! Comme avec nombre de régimes peu démocratiques. Et d’ailleurs, on le fait tous les jours, cela s’appelle la diplomatie. Mais « tendre la main » à Moscou ? Cela relève de l’illusion tant le pouvoir russe raisonne aujourd’hui en termes de jeu à somme nulle, et sur le mode « ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable. » « Tenir compte des intérêts de Moscou » ? Pas au détriment des nôtres.

Comme souvent, les Français sont plus lucides que leurs dirigeants et leurs intellectuels. Si l’on en croit une enquête menée en 2015 dans huit pays occidentaux, ils sont les plus nombreux (30 %) à avoir une image positive de la Russie, mais les moins nombreux (15 %) à faire confiance à Vladimir Poutine[1. Enquête du Pew Research Center publiée le 10 juin 2015.]. C’est une bonne réponse aux poutinolâtres qui reprochent à leurs adversaires une supposée « russophobie ».[/access]

Pour la liberté de manifester

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manifestation cgt loi travail
Manifestation intersyndicale, Grenoble, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage: 00758764_000001.

Je ne me faisais aucune illusion sur le passage au pouvoir de François Hollande, et le pronostic d’Emmanuel Todd sur le hollandisme révolutionnaire m’avait fait ricaner. Pour qui connaissait un peu d’histoire récente du PS, la catastrophe était prévisible, mais l’antisarkozysme a aboli le sens critique et empêché de poser la véritable alternative de 2012 : garder un Sarkozy entravé par une opposition de gauche forte dans le pays, ou donner les clés à François Hollande et provoquer ainsi la destruction durable de son parti, préalable incontournable à la reconstruction d’une vraie gauche politique dans notre pays. C’est fait, l’imposture a volé en éclats, mais à quel prix pour notre pays. Finalement, je pourrais dire que j’en veux aux socialistes d’avoir fait ce que je savais qu’ils feraient.

Adieu la culture des libertés

Je dois cependant confesser une surprise, la disparition corps et bien de la culture des libertés publiques chez ces gens-là. Lorsque j’énonce cette proposition devant des représentants du camp du Bien, suffoqués par le blasphème, ils ouvrent des yeux ronds. Et pourtant…

La chasse au Sarkozy, outre qu’elle a donné lieu à une instrumentalisation de la justice à des fins politiques d’une intensité et d’un cynisme que je n’avais jamais vu, a permis la mise en place de jurisprudences qui ont jeté à bas des principes pourtant séculaires et intangibles du procès pénal. Le secret professionnel des avocats n’existe plus, des magistrats militants ont pu conduire, avec une partialité revendiquée, et faisant fi des textes, des procédures d’instruction dès lors qu’elles concernaient de près ou de loin l’ancien chef de l’État. Le tout avec la bienveillance des juridictions supérieures.

Des choses auxquelles on ne devrait pas toucher

La liberté d’expression, déjà trop encadrée par près de 400 textes répressifs, a subi de nouveaux assauts. Le conseil d’État, pourtant auparavant un sanctuaire protégeant les principes, a malheureusement donné quelques exemples d’une capacité à rendre des services plutôt que des arrêts. En revenant par exemple sur une jurisprudence vieille de 80 ans pour instaurer avec la décision « Dieudonné », à la probable demande du Premier ministre, un contrôle a priori sur la parole. Sur le plan des textes Il y a eu aussi la pérennisation de l’état d’urgence par plusieurs prolongations successives, dont on commence à douter que la lutte contre le terrorisme soit la motivation. Surtout lorsque l’on constate à la lecture du « projet de loi pénale » l’intention du gouvernement de couler dans le marbre de la loi ordinaire, les mesures exceptionnelles dont il vient de faire usage avec l’état d’urgence. On ajoutera pour faire bonne mesure la « loi renseignement » que tous les spécialistes s’accordent à qualifier de liberticide.

Je répète que ce fut pour moi une surprise, car dans les combats pour les libertés auxquels la profession d’avocat permet de participer, les amis socialistes ne nous avaient jamais manqué. C’est aujourd’hui fini, et le plus grave est que ces atteintes aux libertés ne sont même pas commises avec le cynisme de « la fin justifie les moyens » mais une totale inconscience qu’il y a des choses auxquelles on ne touche pas.

Menacer la CGT sous de faux prétextes

Le dernier avatar de cet état d’esprit est la menace proférée à la fois par le Président de la République et le Premier ministre d’interdire les manifestations organisées par la CGT pour protester contre la Loi Travail. Et allez donc, une liberté publique fondamentale protégée par la constitution, deux dirigeants socialistes de l’État les balayent d’un revers de main. Et sous de faux prétextes. Tout est scandaleux dans leurs déclarations. «plus d’autorisation de manifester si les biens et les personnes sont menacés » nous dit François Hollande, «Quand on n’est pas capable d’assurer la sécurité, qu’on se laisse déborder par 700 à 800 casseurs, on n’organise pas de telles manifestations qui peuvent dégénérer » répond Manuel Valls.

Tout est scandaleux dans leurs déclarations, car c’est à l’État qu’il appartient de faire respecter l’ordre public, et utiliser sa propre carence, que je pense volontaire, à accomplir sa mission pour menacer de violer une liberté fondamentale, il fallait oser.

Mais il y a la violence, me dira-t-on. Eh bien, justement, la violence parlons-en. Je n’ai jamais adhéré au folklore français antiflic, même si j’ai fredonné « Le marché de Brive-la-Gaillarde ». Je suis d’accord avec Pasolini qui préférait les fils de prolétaires dans la police aux petit bourgeois gauchistes. Prétendre aujourd’hui la « police assassine » est simplement un mensonge. La mort de Rémi Fraisse est désolante mais ce n’est pas un meurtre avec préméditation. Et de toute façon, les forces de l’ordre font ce qu’on leur demande.

Les casseurs alliés du pouvoir

Depuis mai 68, je sais que les gauchistes violents sont les alliés du pouvoir en place, et que souvent manipulés, leur rôle n’est que de dévoyer le mouvement populaire et justifier la répression. Il se trouve que j’ai vécu un épisode cuisant des luttes ouvrières dans notre pays, il y a déjà malheureusement un bon moment. Sur injonction de l’Europe, le démantèlement de la sidérurgie française avait commencé, provoquant une forte mobilisation populaire, notamment en Lorraine et dans la ville de Longwy. Une grande manifestation avait été organisée par la CGT à Paris le 23 mars 1979. Des groupes soi-disant incontrôlés avaient débordé les services d’ordres syndicaux, et s’étaient livrés à un saccage en grand sur le parcours. Tous les témoins dignes de foi furent surpris par l’efficacité des casseurs et l’étrange passivité des forces de l’ordre. La droite au pouvoir saisit évidemment l’occasion pour tenter de disqualifier un mouvement populaire dans le pays. Notons que ni Valéry Giscard d’Estaing Président de la République, ni Raymond Barre Premier ministre ne menacèrent d’interdire les manifestations. Il y eut également des suites judiciaires, puisque des dizaines de jeunes gens arrêtés par les forces de l’ordre furent déférés en flagrant délit pour se voir condamnés de manière expéditive à des peines de prison ferme considérables. Il fallut se mobiliser et assurer leur défense dans des conditions très difficiles. Je peux témoigner encore aujourd’hui de trois choses : d’abord les personnes arrêtées étudiants et curieux n’étaient pour rien dans les saccages et en aucun cas des casseurs. Ensuite, les dossiers étaient étonnamment vides ne reposant que sur les témoignages policiers fabriqués. Enfin les magistrats qui officiaient, butés et hostiles étaient manifestement en service commandé. Le double objectif de cette opération sautait aux yeux, déconsidérer le mouvement est intimider par la violence de la répression.

Avec Daniel Voguet et François Salvaing, et l’aide de la CGT, nous avons alors réalisé une enquête approfondie sur ce qui s’était passé. Cela fit l’objet d’un livre intitulé justement : La provocation. Craignant qu’il n’ait pas bien vieilli je n’en recommande pas nécessairement la lecture aujourd’hui, mais je réitère la conclusion : la décision de dévoyer la lutte des sidérurgistes, en utilisant cyniquement des groupes de casseurs manipulés par la police, fut prise et organisée au plus haut niveau.

Favoriser le désordre

Aussi, depuis le début du mouvement contre la Loi Travail, je n’ai été ni dépaysé ni surpris par le spectacle abondamment filmé, relayé, commenté des casseurs à l’œuvre. Mais vite interpellé par leur niveau d’organisation, et l’absence de vergogne de ceux qui savent qu’ils ne risquent rien. Et aussi par l’attitude des forces de l’ordre. Il apparaît maintenant grâce aux témoignages, aux déclarations de syndicalistes policiers, grâce aussi à tous les films qui circulent, que l’utilisation de la police n’a eu qu’un objectif : favoriser le désordre. Par la pratique des nasses, la segmentation des cortèges, les charges intempestives, en laissant les compagnies en prendre plein la tête pendant des heures avec interdiction de bouger pour les lâcher exaspérées au plus mauvais moment, et surtout avec l’incroyable inefficacité vis-à-vis de ces groupes de casseurs parfaitement identifiables. Alors comme ça, en plein état d’urgence, sous la menace terroriste, on n’est pas capable d’identifier ceux qui composent ces groupes, pas capable de les bloquer, de les isoler, de les arrêter ? Il faudrait éviter de se moquer du monde monsieur Cazeneuve. L’exploitation de la dégradation de l’hôpital Necker a pris une tournure hystérique, empêchant les médias, plus occupés à relayer les réactions de quelques excités, de nous expliquer sérieusement ce qui s’était passé. Pour dramatiser encore, le ministre de l’Intérieur est allé jusqu’à violer le secret médical et s’est dispensé d’une prudence élémentaire en faisant savoir que l’orphelin des deux policiers assassinés y était hospitalisé.

Toutes les études et les sondages démontrent que la Loi Travail suscite une forte opposition, d’ailleurs probablement majoritaire. Empêtré dans ses rodomontades et ses postures, Manuel Valls veut passer en force. La Constitution permet avec l’article 49–3 de se dispenser du débat parlementaire et de demander leur avis aux représentants de la Nation. Pourquoi pas, les textes le permettent et il faut plus faire porter la responsabilité de l’absence de délibération, à l’inconsistance politique et la pleutrerie des soi-disant frondeurs.

En revanche, que penser d’un François Hollande qui tente aujourd’hui d’interdire par des méthodes inavouables la légitime expression des citoyens ? Simplement qu’un Président « socialiste » porte atteinte sans aucun état d’âme à une liberté fondamentale.

La Provocation (Notre temps)

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OTAN: les grandes manoeuvres

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otan poutine russie exercice
Manifestation basque anti-OTAN. Sipa. Numéro de reportage : AP21032389_000004.

La Pologne organise tous les deux ans un grand exercice militaire auquel elle a donné, cette année, avec l’appoint des Etats-Unis, une importante dimension. En 2014, le même exercice avait rassemblé 10 000 soldats polonais et seulement 800 militaires de diverses autres nations. En 2016, depuis le 7 jusqu’au 17 juin, ce sont les forces armées de 24 Nations participantes (dont 19 de l’OTAN) regroupant 31 000 soldats (12 000 Polonais, 14 000 Américains, 800 Britanniques et des représentations bien moindres des autres Nations), 3 000 véhicules, 105 avions et 12 navires, qui s’entrainent ensemble et font une démonstration de force, politique d’abord, militaire ensuite, face à la Russie. Ces troupes affrontent un pays imaginaire, « l’Union Rouge » qui développerait une stratégie agressive sous la forme de guerre hybride. Au mois de mai 2016, l’OTAN a de son côté, conduit, avec 5 000 parachutistes et l’apport de la France cette fois-ci, l’exercice annuel Swift Response avec pour objectif de démontrer la capacité des forces aéroportées de l’Alliance atlantique de se déployer en moins de 18 heures, face à une agression en Pologne et en Allemagne.

Incompréhension atlanto-russe

Pour l’OTAN, et les pays qui participent, ces exercices s’inscrivent dans une série de manœuvres militaires destinées à montrer leur détermination à assurer la défense collective de l’Europe. La forte présence américaine est vue comme une « réassurance » et se manifeste tout particulièrement en période de tension. Ainsi à l’automne 2015 déjà, l’exercice de l’OTAN Trident Juncture avait concerné 36 000 hommes, 60 navires et 200 avions, manœuvrant de façon concertée de la Norvège au Portugal. Naturellement, ces démonstrations de forces agacent la Russie qui apprécie peu la mobilisation politique et le contentieux de défiance qui les sous-tend.

Car, entre les pays de « l’occident transatlantique » et la Russie, l’incompréhension et la mésentente se creusent avec constance. L’affaire Ukraine/Crimée n’est qu’un épisode d’une dynamique contentieuse enclenchée il y a plus de 15 ans : élargissement de l’OTAN aux pays de l’est européen (1992-2009) et promesse d’accueillir aussi Géorgie et Ukraine (sommet de Bucarest – 2008) vues comme des menaces directes par Moscou ; guerres Russo-Tchétchénes (1994-1996 et 1999-2000) vertement critiquées par l’Occident ; guerre du Kosovo (1999-2016 – l’OTAN est toujours présente dans ce pays) puis reconnaissance par une centaine de pays du Kosovo comme État indépendant, ressenties comme un déni du droit international par la Russie ; « révolutions de couleurs » (Géorgie, 2003 ; Ukraine, 2004 ; Kirghizistan) attribuées au soutien américain par la Russie et enfin la création d’un bouclier anti-missile par l’OTAN (Lisbonne, 2010) pour couvrir l’Europe vue comme une menace à l’équilibre dissuasif par Moscou. Il y a donc d’abord un premier cercle de tensions géopolitiques entre « l’occident transatlantique » et la Russie en raison de ce que Moscou voit comme une ingérence dans son « étranger proche ».

La Russie n’a gagné que des victoires à la Pyrrhus

Mais il y a un deuxième cercle de tensions, plus large, plus profond, dans lequel l’Europe n’est qu’un levier, entre les États-Unis et la Russie. Il est sous-tendu d’un côté par la volonté des États-Unis de conserver la domination multiforme et sans partage qu’ils exercent sur le monde, de l’autre par la volonté du président Poutine d’instaurer une gestion « multilatérale » des relations internationales. Ce dernier reproche aux États-Unis leur aventurisme militaire en Afghanistan, en Irak, en Libye ; leur domination économique et financière ; leur refus de toute concertation dans la gestion de la stabilité mondiale et leur jeu équivoque avec les instances de l’ONU. Les États-Unis ripostent par la dénonciation du mode de gouvernance de Poutine ; l’accusation de vouloir reconstituer l’empire territorial soviétique par les annexions ; la mise en avant de l’effort militaire russe. Dans ce bras de fer, la Russie n’a gagné que des victoires à la Pyrrhus : la crise ukrainienne a été habilement refermée sur elle et l’a isolée de l’Europe aux plans des échanges économiques et technologiques ; les États-Unis sont en passe de retirer le meilleur bénéfice de l’engagement russe en Syrie ; les BRICS, sur lesquels Poutine comptait pour contrebalancer l’hubris américain sont, à part la Chine et l’Inde, en capilotade économique et politique.

L’affrontement va donc continuer, car écarter la Russie, tout au moins celle de Poutine qui lui résiste, est un objectif central de la stratégie américaine, avant le grand affrontement avec la Chine. Mais avec elle, il lui faudra savoir composer plus habilement. Il n’est pas sûr que s’être aliéné la Russie avant cette échéance majeure soit la meilleure des options. Mais, à l’égard de la Russie, un courant très fort aux États-Unis veut « finir le job » comme disait Georges Bush et les Neo-Conservateurs de l’Irak de Saddam Hussein. En tous les cas, pour l’Europe, s’éloigner de la Russie est l’option qui lui ôterait toute possibilité de jouer un rôle d’arbitre et de s’inclure elle aussi dans un ordre multilatéral du monde. Dans ce bras de fer, il vaudrait mieux être arbitre que levier.

Terrorisme: le choc des mondialisations

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Aéroport de Sidney. Sipa. Numéro de reportage: SIPAUSA31324656_000063.

Nous sommes aujourd’hui face à un double défi, que le terrorisme islamiste pousse jusqu’à l’extrême. Primo, il existe un état social critique dont on n’a pas pris la mesure parce que sa progression a été longtemps silencieuse. Secundo, la particularité de cet état est dans ses manifestations chaotiques, qui ne relèvent de rien de connu et échappent à notre rationalité.

D’où cela vient-il ? D’abord d’une inexorable descente aux enfers civilisationnelle qui progresse depuis des années en dessous des radars. Nous ne l’avons pas vue venir parce que nous ne voulions pas la voir. N’étions-nous pas persuadés que les seuls et derniers obstacles à la concorde universelle étaient les clivages et les rigidités sociales créés par les États-nations ? Il était tentant de croire qu’en construisant un monde qui se passerait enfin d’eux, on apporterait la fraternité, au lieu des guerres et des misères dont ils avaient émaillé leur histoire. Nous pensions, soulagés, être en train de les faire disparaître. En réalité, nous n’avons fait que déplacer le problème parce que l’ouverture des frontières et le brassage des populations n’effacent pas aussi simplement les différences.

Le déclin des civilisations

Mais personne, pas même les autres pays occidentaux qui ont choisi un mode d’intégration inverse du nôtre en reconnaissant le droit à la différence culturelle, n’a réussi à résoudre ce dilemme. Nous avons créé des fractures irrémédiables, dont les victimes ont été les plus vulnérables.

Soyons clair : nous n’assistons pas à un choc des civilisations mais plutôt à son contraire : la mondialisation est une forme de civilisation universelle érigée sur les décombres de toutes celles qui avaient auparavant façonné l’histoire humaine.

Mais pourquoi la présence d’une discothèque pour homosexuels à Orlando constitue-t-elle un affront pour des musulmans de Mossoul ? Pourquoi fallait-il massacrer les jeunes du Bataclan ? Pourquoi faut-il égorger un policier et sa femme sous les yeux de leur fils de trois ans ou assassiner des enfants juifs dans leur école ?

Ayons en tête que ces terroristes endoctrinés sont tout aussi mondialistes que nous, mais dans leur domaine et non dans le nôtre. Pour nous, la mondialisation, c’est l’ouverture pacifique des frontières et une nouvelle forme d’universalité qui devrait reposer sur un socle minimal de valeurs communes : liberté, tolérance, non discrimination… sont devenues les marqueurs de la mondialisation à l’occidentale.

Les djihadistes sont, dans une tout autre forme de mondialisation, antérieure à la modernité politique, ils se voient en avant-garde d’une Oumma qui serait enfin prête à s’accomplir. Ce ne sont pas deux civilisations qui s’affrontent, mais deux conceptions incompatibles de la mondialisation qui se chevauchent.

Djihad mondialisé

C’est pourquoi la question n’est pas celle d’une civilisation barbare ou rétrograde qui viendrait combattre la nôtre. Elle est celle d’une nouvelle civilisation mondialisée dont toutes les contradictions éclatent en même temps et aux mêmes endroits, et dont nous sommes tous les auteurs. Elle prétend intégrer et englober toutes celles qui l’ont précédée tandis qu’elle les fait justement disparaître. Nous autres Occidentaux avons conçu la mondialisation comme une contractualisation universelle de toute relation, qu’elle soit économique, financière ou sociale, sur fond de dynamitage des constructions nationales identitaires qui constituaient le socle de toute socialisation réussie. Ce qui nous revient avec la violence la plus extrême, c’est l’utopie d’un monde unifié et pacifié, qui produit de l’intérieur – et non de l’extérieur – une désintégration atomique, dans tous les sens du terme. Et cette détonation intérieure, qui n’est plus amortie par rien, crée la puissance de la déflagration.

Le problème de cette nouvelle civilisation désenchantée (au sens où Marcel Gauchet emploie ce terme) que nous avons fabriquée joyeusement sans la voir et sans la comprendre, c’est qu’elle produit tout à la fois des individus libéraux et pacifiques, tolérants envers toutes les opinions, croyances ou cultures venues d’ailleurs dans un espace social qui voudrait être entièrement laïcisé et pasteurisé, et des individus qui revendiquent d’incarner à eux seuls plus qu’une civilisation : une foi eschatologique aveugle en une mondialisation des temps derniers, convaincus qu’ils sont d’être les anges exterminateurs choisis pour éliminer tous ceux qui veulent vivre et non mourir.

Parmi ces gens-là, il y en a de deux sortes : d’abord les illuminés, idéologues professionnels qui prêchent et mènent le djihad mondial, en naviguant sur tout ce que leur offre gracieusement le monde globalisé pour disperser dans ses quatre coins leurs discours haineux. A l’autre extrémité, ceux dont notre nouvelle civilisation sans repère, sans structure morale ni mentale, sans racines et sans espoir pour qui n’en maîtrise pas les codes, a fait s’effondrer la personnalité.  Leur vacuité sociale, culturelle, morale et psychique fonctionne comme une pompe aspirante pour une idéologie de pacotille qui est absorbée aussi vite que s’est creusé leur vide intérieur.

Un défi inédit

Alors, que faire ? Commencer par se dire qu’on ne règle pas ce genre de problèmes au comptoir du Café du commerce. Concrètement, nous sommes confrontés à des situations inédites. Nos institutions, nos instruments juridiques ne les ont pas prévues pour une bonne raison : nous avons été formatés pour penser en termes binaires. Le bien n’est pas le mal, le criminel est le contraire du légal, l’honnête est l’opposé du malhonnête, les bons ne sont pas les méchants, il y a le vrai et le faux, etc. Mais tout cela n’existe plus : cela n’a même jamais existé, évidemment, mais nos institutions fonctionnaient précisément pour qu’on ne le voie pas.

Or, aujourd’hui, nos institutions ne produisent plus de signification symbolique, elles se battent pour ne pas s’effondrer et elles gèrent cahin-caha l’urgence et les catastrophes dans le brouillard d’une guerre qui n’en est même pas une, car elles ne savent plus vraiment à quoi elles servent. Il y a un vivier, simplement chez nous, de 10 000 ou 12 000 individus dont chacun est capable de provoquer en quelques minutes une tuerie qui émeut le monde entier. Voilà effectivement un défi dont une seule chose est sûre : nous n’avons aucune recette, ni policière, ni judiciaire, pour y faire face. Et nous sommes embarqués dans un monde chaotique qui produit cet état de fait et qui le produira de plus en plus.

Cela doit nous inviter à repenser la mondialisation que nous avons créée comme des apprentis sorciers. La question qui se pose est terrible : cette mondialisation apparemment irréversible est-elle encore compatible avec les valeurs universelles au nom desquelles nous l’avons construite ?

Terrorisme: n’amalgamons pas tous les homophobes

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omar mateen daech homophobie islam
Propagande de l'Etat islamique après l'attentat d'Orlando : "L'Amérique paie le prix fort."Numéro de reportage : AP21909618_000001. Sipa.

Si encore je n’entendais ces amalgames faciles et imbéciles, et cette tendance à mettre dans le même sac les manifestants pour tous, les homophobes refoulés et les décomplexés avec ceux qui tuent des homosexuels, que certains matins chez Guillaume Erner quand on y dénonce l’homophobie, (mais peut être y a-t-il trop de gays sur France culture ?) ma coupe ne serait peut être pas venue déborder ici.

Boutin n’est pas Al-Baghdadi

Mais l’article de mon ami communiste et néanmoins juppéiste Jérôme (mais Juppé n’est-il pas le petit pépère des peuples ?) m’a fait sortir de ma paresse et de mes gonds, avec les mêmes fadaises quand il propose de renvoyer dos à dos ou plutôt face à face l’homophobie du fondamentaliste chrétien et celle de l’intégriste musulman. Pour Jérôme Leroy comme pour Caroline Fourest, Al Baghdadi, Ted Cruz ou Christine Boutin,  c’est kif-kif bourricot.
Même les gays les plus islamophiles distinguent pourtant des différences entre les culs bénits qui se signent sur leur passage et ceux qui les saignent quand ils s’emportent, entre ceux qui leur promettent l’enfer après leur mort naturelle et ceux qui les défenestrent pour aller au paradis hétéro d’Allah. Même les lesbiennes les plus orientalistes préfèrent vivre en terres chrétiennes, où les fanatiques religieux homophobes sont groupusculaires et ne font pas les lois et où l’homophobie est un délit poursuivi, plutôt qu’en terres d’Islam où la charia les fait, où les peuples les font appliquer avec zèle et où c’est l’homosexualité qui est réprimée pénalement. Même les bi et les trans savent bien qu’il vaut mieux perdre son chemin au Vatican que dans certains quartiers de Marseille, que l’imam gay Ludovic Mohamed Zayed a fui pour aller vivre en Afrique du sud avec son amant citoyen de l’autre nation arc en ciel.

 32% des homos votent FN

Toutes ces petites différences finissent par en faire une de taille : la violence et le crime. Comparé au Coran, l’évangile du pasteur le plus cinglé n’est qu’un massage un peu hardcore, comparé au salafisme, le catéchisme de Ted Cruz n’est qu’une fessée. Et plus prés de nous, Faut-il rappeler l’évidence ? On n’a jamais vu la Gay pride s’aventurer au delà du périphérique. Faut-il enfoncer le clou ? Ce n’est pas est seulement par amour du drapeau que 32% des personnes se déclarant homosexuelles votent pour le front national. Je gage que tous les LGBT, même les plus à gauche, même les plus bouchés, voient bien qu’il y a dans le choc des civilisations, une homophobie avec une grande hache et une homophobie avec une petite bite.

Alors il faut vraiment une sacré dose de mauvaise foi pour présenter les deux fondamentalismes dans un jeu de miroirs, pour les renvoyer dos à dos (ou face à face, donc) comme au jeu du déni et du fantasme, et pour ça Jérôme Leroy ne craint personne parce qu’il bat tout le monde. Et le procédé est aussi répandu qu’agaçant. Pour bidonner une balance et nous la rendre équilibrée en trompe l’œil, on minimise les nuisances de l’un et on fantasme la puissance de l’autre. On grossit un fait divers, on nous rappelle d’antiques attentats d’intégristes chrétiens comme s’ils encombraient l’actualité, et on feint d’oublier que, ce qui relève de l’accident et de l’exception réprouvée et réprimée en Occident est la règle et la coutume en Orient. Pour conclure son article et pour toute eau à son moulin, Leroy conseille un roman américain de politique-fiction, et oppose une théocratie américaine pour de faux aux théocraties islamiques qui sévissent pour de vrai, qui lapident pour de vrai, qui torturent et assassinent pour de vrai. Mais la réalité, ce n’est pas la fiction. On se souvient alors que notre ami Jérôme est un romancier talentueux et on comprend mieux ses absences, alors on l’excuse. Jusqu’à la prochaine fois.

Pourquoi les Vénézuéliens n’ont plus de papier toilette

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venezuela nicolas maduro crise
Manifestation contre Maduro. Sipa. Numéro de reportage : AP21906178_000011.

Les Vénézuéliens ne peuvent même plus acheter de papier toilette. C’est le refrain qui revient en boucle dans l’opinion et la presse de leurs voisins colombiens.  Après réflexion, s’il fallait se passer de papier toilette, je suis sûr qu’on s´en sortirait très bien : comme beaucoup sur cette planète, on utiliserait de l’eau, versée dans une casserole ou prise directement à la source, au bord d’une rivière. Seulement, il ne s’agit pas que de papier. Il s’agit de bouffe, et même de médicaments. Quatre heures de queue devant une supérette pour s’entendre dire qu’il n’y a plus rien à acheter, c’est pour le moins frustrant. Et pour ceux qui auraient réussi à avoir un kilo de haricots rouges au prix fort, existe alors le risque de se faire dévaliser au coin de la rue à main armée. À l’époque de Chavez, on était rationné mais on pouvait au moins trouver quelque chose.

Une révolte populaire

Il faut dire que 2016 a très mal commencé pour Maduro et sa garde rapprochée. Certes, 2015 avait vu Caracas couronné du triste titre de « ville la plus violente au monde », mais depuis le début de l’année, tout s’est enchaîné : chute du prix du baril de pétrole, sécheresse puis pénurie d’électricité (hydraulique), sans oublier l’inflation, officiellement de 180 % pour 2015 (275% selon le FMI). Les députés ont vu leurs salaires suspendus, tandis que les fonctionnaires ont été priés de rester chez eux le vendredi pour faire des économies d’énergie. Le président a même suggéré aux Vénézuéliennes de ne plus utiliser leur sèche-cheveux, arguant sur le ton d’une boutade « qu’une femme est plus belle quand elle se sèche les cheveux naturellement, avec les doigts. » Il a de l’humour ce monsieur.

On pourrait en rester à ce trait d’humour (mais en est-ce bien un ?) et passer à un autre sujet si la situation n’était pas parvenue à un degré de tension quasi explosif. Tandis que Maduro a décrété « l’état d’exception » et s’est ainsi attribué le contrôle de l’Assemblée nationale, du Tribunal suprême de justice et de l’armée, l’opposition, majoritaire au Parlement, a appelé la population à désobéir au gouvernement et à l’armée. Chacun au Venezuela connaissant une personne ayant été agressée à main armée, séquestrée ou assassinée, et ayant acheté au moins une fois dans l’année des aliments ou des médicaments au marché noir, il y a des raisons pour le moins compréhensibles de descendre dans la rue. Mais pour le gouvernement, la crise est imputable au grand capital étranger, Etats-Unis en tête, qui organise un complot machiavélique afin de bouter la révolution « bolivarienne » et placer ses intérêts libéraux. Ce discours, ça fait dix-sept ans que les Vénézuéliens l’entendent, et ça ne prend plus. Selon un dernier sondage, seulement trois Vénézuéliens sur dix apprécient la gestion du pays par l’ancien chauffeur de bus. Toujours plus que Hollande chez nous, certes.

La fin du chavisme 

Le socialisme est décidément voué à l’échec. Que ce soit à la sauce dite bolivarienne ou plus rustique façon soviétique, ce système économique ne fonctionne pas. Ce serait néanmoins oublier que lorsque Chavez accède au pouvoir en 1999, le Venezuela n’a rien du paysage de carte postale de vacances au soleil que certains prétendent maintenant. A la fin des années 1980, sous la présidence du libéral Carlos Andrés Pérez, une crise très similaire à celle que traverse aujourd’hui le pays entraîne un soulèvement populaire. La répression causera plus de mille morts en une semaine, estime-t-on. Si les chiffres sur la popularité de Chavez à sa mort diffèrent (entre 40 % et 70 % selon les sondages), le fait est qu’il fut élu pour trois mandats présidentiels à la suite, avec des taux de participation allant jusqu’à 80 %. De quoi se poser des questions sur nos tristes élections qui n’intéressent plus grand monde. Quoi qu’on en pense, le défunt Chavez a réussi à placer le peuple au cœur de la politique, et à faire déplacer aux urnes des millions de gens qui jusque-là étaient plus préoccupés par leur feuilleton télé. Et cette fibre politique qu’ont acquise les citoyens est en train de se retourner contre le chavisme lui-même. En espagnol, « maduro », signifie « mature ». Si l’ancien chauffeur de bus voulait faire honneur à son patronyme, il devrait cesser de s’accrocher à son trône comme un gamin capricieux et laisser place à l’opposition majoritaire. Le régime chaviste ayant fait son temps, il n’a plus qu’à écouter les Vénézuéliens.

Papy fait de la persistance

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Allain Juppé inaugure le nouveau Palais des sports de Bordeaux, le 11 février 2016 (Photo : UGO AMEZ/SIPA)

Alain Juppé, ancien élève de l’ENS et agrégé de lettres classiques, a beau avoir bifurqué vers l’ENA et l’inspection des finances avant d’entrer en politique, il n’en reste pas moins obsédé par les grands textes littéraires. Surnommé Nestor par les moqueurs incultes des réseaux sociaux, qui se gaussent de sa ressemblance physique (assez vague) avec le majordome du château de Moulinsart, il s’accommode fort bien de ce sobriquet, n’y voyant qu’une référence au vieux sage de la guerre de Troie, le seul roi grec, d’ailleurs, revenu sans dommage de cette guerre pour régner à nouveau sur la Messénie.

Dans tous les sondages – pour autant qu’ils soient fiables pour une primaire à droite dont c’est la première édition –, il est apparu jusqu’à il y a peu largement en tête devant ses principaux concurrents, déclarés ou potentiels, Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire et François Fillon. En être arrivé là est, déjà, un exploit lazaréen. Il fut plus d’une fois laissé pour mort sur le champ de bataille de la politique française : en 1997, après la calamiteuse dissolution amenant Lionel Jospin à Matignon, puis en 2004, après sa condamnation définitive à 14 mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité dans l’affaire des emplois fictifs du RPR, enfin après son échec à la législative de 2007 dans la deuxième circonscription de la Gironde. Ses adversaires et concurrents, au sein de sa famille politique, lui accordaient, au mieux, un destin à la Chaban-Delmas, une confortable retraite de patriarche à la tête de la mairie de Bordeaux.[access capability= »lire_inedits »]

Repêché par Nicolas Sarkozy, qui lui confie le ministère de la Défense, puis le Quai d’Orsay dans le deuxième gouvernement Fillon, il s’aperçoit, non sans un certain étonnement, que sa cote dans l’opinion publique suit une courbe ascendante, alors que celle de Sarkozy régresse, laissant présager un échec lors de l’élection présidentielle de 2012.

L’arrivée de la gauche au pouvoir, la « guerre des chefs » au sein de l’UMP, provoquant l’affrontement désastreux entre Jean-François Copé et François Fillon pour le contrôle du parti, le feuilleton judiciaire subi par Nicolas Sarkozy et ses proches (affaires Bettencourt, Bygmalion, Guéant, etc.) confortent encore la position d’Alain Juppé. Dans un peuple de droite traumatisé, il fait figure de recours, de pôle de sérénité et de stabilité dans une mouvance politique déchirée, et soumise à la concurrence d’un Front national en phase d’expansion. Lorsqu’il s’aperçoit, à l’été 2014, que le retour de Nicolas Sarkozy aux avant-postes de la politique n’a rien d’une reconquête triomphale de son camp d’abord, du pays ensuite, Alain Juppé finit par admettre que le destin, qui ne l’a jusque-là pas épargné, peut une dernière fois se montrer clément, et même généreux envers lui.

La droite dite républicaine, fascinée par l’exemple socialiste de 2011, a alors décidé, pour sortir par le haut de la guerre des chefs, de procéder à une « primaire » pour désigner le candidat unique de la droite et du centre à l’élection présidentielle de 2017. Nicolas Sarkozy, qui pensait l’éviter, doit s’y résoudre, bon gré mal gré, en faisant le constat que la tradition bonapartiste de sa formation, rebaptisée « Les Républicains » par ses soins, ne suffit pas à rallier autour de lui un parti dont le vieux briscard gaulliste Alexandre Sanguinetti avait dit, jadis, que « comme les loups, les gaullistes se déchirent entre eux, mais chassent en meute… ». Aujourd’hui, faute de chef de meute incontesté, ces mêmes loups, et quelques louves particulièrement hardies, s’apprêtent, babines retroussées et crocs menaçants, à en découdre pour la position de mâle (ou femelle) alpha…

Le vieux loup gris, au corps couturé de cicatrices reçues en combattant pour un chef de meute aujourd’hui vieux et malade pourra-t-il triompher de ses rivaux pour qui l’ardeur ou la jeunesse sont des atouts majeurs ? Pour répondre à cette question, la métaphore londonienne (de Jack London, bien sûr !) montre ses limites, car la société des hommes, n’en déplaise à Thomas Hobbes, ne s’explique pas seulement par l’observation des mœurs de l’espèce canis lupus.

L’imaginaire français reste marqué par d’autres mythes littéraires, tels ceux du comte de Monte-Cristo, alias Edmond Dantès, revenu d’exil pour châtier ceux qui l’avaient lâchement abattu, de bagnards repentis résolus à répandre désormais le bien autour d’eux, comme Jean Valjean… Le peuple peut se montrer aussi indulgent envers celui qu’il conspuait naguère, que cruel avec cet autre qu’il avait porté au pinacle…

Résumons : à l’aune de la « modernité » ambiante, Alain Juppé ne dispose d’aucun des atouts jugés aujourd’hui nécessaires pour construire la légende transformant un politicien de bonne facture en leader charismatique : ce n’est pas l’insulter que de constater qu’il manque singulièrement de glamour, qu’il est cassant, peu empathique avec le populo, qu’il a le don de se faire des ennemis d’amis politiques dont il froisse l’ego en ne leur cachant pas le peu d’estime qu’il éprouve à leur endroit, et que l’étalage immodéré de sa supériorité intellectuelle n’est pas de nature à lui assurer l’affection du peuple…

Mais ce n’est pas à 70 ans que l’on change un bonhomme : c’est tout le problème de la petite équipe de fidèles, chargés de mener leur leader vers le Capitole, un chemin semé d’embûches et de coupe-gorge.

Encore une fois, l’appel à la littérature mondiale pourra nous éclairer. Pour ses proches, Alain Juppé est aujourd’hui dans la situation du pauvre pêcheur mexicain Santiago, héros du Vieil Homme et la Mer d’Ernest Hemingway. Celui-ci, après une saison de pêche lamentable, joue son va-tout et son avenir de pêcheur en partant loin en mer pour tenter, une dernière fois, de capturer « le » poisson qui lui rendra l’espoir et l’estime de soi.

Alain Juppé est, en ce moment, dans la situation de Santiago venant d’accomplir le miracle tant désiré, la capture inespérée d’un énorme espadon, qu’il convient maintenant de ramener à bon port pour parachever son triomphe. L’espadon, en l’occurrence, c’est la confortable avance dont il dispose dans l’opinion face à ses concurrents de la primaire de la droite, mais on est encore loin du port, et les requins de toutes espèces rôdent alentours… Conserver sa prise n’est pas moins difficile, et parfois plus périlleux que s’en emparer : c’est aussi une loi de la nature. Les exemples ne manquent pas, dans un passé récent, d’hommes politiques qui ont cru, à tort, que l’affaire était dans la poche avant l’heure : Jacques Chaban-Delmas, donné favori avant le rapt giscardien de la droite en 1974, Édouard Balladur prématurément déclaré vainqueur en 1995 – par le duo Jérôme Jaffré (Sofres)/Jean-Marie Colombani (Le Monde). Il faut donc garder le poisson dans le meilleur état possible…

L’autre atout d’Alain Juppé, c’est son haut niveau de notoriété : il n’a pas besoin de se faire connaître, chacun ou presque, même peu au courant de la chose politique, met un nom sur son visage, ce qui l’avantage par rapport à des concurrents plus jeunes, comme Bruno Le Maire ou Nathalie Kosciusko-Morizet. Ces derniers sont contraints de « faire le buzz » pour accroître leur capital notoriété, comme NKM annonçant son divorce dans Elle. Oui, rétorqueront les grincheux et les sceptiques, être connu c’est bien, mais encore faut-il que ce soit pour d’honorables raisons ! Or on sait bien qu’Alain Juppé est vieux, plus âgé même que De Gaulle lors de son retour au pouvoir en 1958, qu’il est psychorigide, et que c’est un repris de justice ! Ces arguments ne désarçonnent nullement les membres de sa garde rapprochée : « D’accord, tout cela est vrai. So what ? » rétorque un de ses tout proches, un jeunot (relatif) qui se plaît à émailler son propos d’anglicismes, traces de son passage dans un grand cabinet d’avocats d’affaires américain. Et de poursuivre : « Mais comment alors expliquer qu’en dépit de ces prétendues tares il reste si populaire ? Les temps ont changé, sous De Gaulle on était un vieillard à 60 ans, aujourd’hui avec l’allongement de la durée de la vie, le poids des seniors dans le corps électoral, on ne perçoit plus les choses de la même manière… Pour ce qui est de son passé judiciaire, tout le monde sait aussi qu’il a payé pour un autre, et de toute façon, en la matière, il est préférable d’avoir un passé qu’un avenir ! » L’allusion, limpide, aux ennuis potentiels à venir pour Nicolas Sarkozy donne une petite idée du ton des échanges entre Juppé et Sarkozy dans la campagne de la primaire, pour le cas où l’ex-président de la République viendrait le chercher sur ce terrain.

« Le driver [NdT : élément dominant] de la primaire, dit-il encore, c’est la capacité d’un candidat, dans l’esprit des électeurs de la droite et du centre, d’assurer une large victoire de ce camp en 2017, dans tous les cas de figure, avec ou sans la gauche au second tour, et il se confirme chaque jour un peu plus qu’Alain Juppé est le meilleur pour cela… »

Le spectre d’une primaire sabotée par Sarkozy ne hante plus les nuits des juppéistes

Cependant, dans le monde politique, le clan Juppé reste une TPE qui ne dispose pas de la machine d’un grand parti, comme Nicolas Sarkozy, ni du soutien déclaré de « grands élus » à l’Assemblée, au Sénat ou dans les régions, comme François Fillon. Dans le groupe des dix qui se réunit chaque semaine sous la houlette du directeur de campagne, Gilles Boyer, on trouve des grands blessés de la vie politique, comme Hervé Gaymard, qui a remonté la pente comme député et président du conseil départemental de Savoie, après avoir été viré par Chirac de son poste de ministre des Finances pour cause d’appart’ de fonction jugé scandaleux, et aujourd’hui, Jean-Pierre Raffarin, en rupture de sarkozysme après avoir vu la présidence du Sénat lui passer sous le nez, Christine Albanel, virée sans ménagements du ministère de la Culture. Un quarteron de fidèles issus de son staff de président du RPR entre 1995 et 1997, comme Édouard Philippe (45 ans) et Benoist Apparu (46 ans), devenus entre-temps, respectivement, député-maire du Havre et député-maire de Châlons-en-Champagne. Les cordons de la bourse de la campagne, qui contiendrait environ trois millions d’euros, « issus de donations individuelles » tient-on à préciser, sont tenus par Marie Guévenoux (40 ans), ex-présidente des jeunes de l’UMP, virée par Nicolas Sarkozy lors de son arrivée à la tête du parti…

C’est peu dire que l’esprit de revanche contre celui qui les a, naguère, piétinés, traités plus bas que terre est un puissant « driver » de leur énergie militante au service de « Nestor ». Ils sont persuadés, d’ailleurs, que cette fois-ci Sarkozy s’est trompé de campagne, pensant rejouer 2007 (prise du parti, puis conquête du pouvoir », alors que la phase « primaire » change totalement la donne. En fait, du point de vue juppéiste, l’Élysée se conquiert les 20 et 27 novembre 2016, car le candidat des Républicains est quasiment assuré de l’emporter en mai 2017. L’objectif est alors de s’assurer un « matelas » d’au moins 500 000 électeurs de la droite et du centre, dont les partisans de Juppé sur le terrain s’assureront qu’ils se présenteront physiquement dans l’un des 10 300 bureaux de vote mis en place dans le cadre de la primaire. Le spectre d’une primaire sabotée par le parti, pour le plus grand profit de Sarkozy, et qui, par exemple, ne mobiliserait qu’un million d’électeurs, ne hante plus les nuits des juppéistes. Ils ont veillé au grain dans le comité d’organisation, présidé par Thierry Solère (soutien de Bruno Le Maire), où les sarkozystes ne se sont pas montrés très assidus… Le vainqueur devrait donc bénéficier d’une légitimité au moins égale à celle qu’avait conquise François Hollande lors de la primaire de la gauche en 2011.

Les déplacements d’Alain Juppé sur le terrain sont discrets – il ne cherche ni le buzz ni une couverture médiatique –, plus longs que ceux de ses concurrents, et visent à constituer et à motiver des équipes locales mises en place en dehors des structures du parti. Il existerait aujourd’hui plus de 1 000 comités locaux pro-Juppé, dont les militants sont initiés au « canvassing », quadrillage du territoire, repérage des sympathisants et préparation de leur mobilisation le jour J. Le mot d’ordre est de « densifier » le noyau de ces militants, qui sont potentiellement plus nombreux que ceux de Sarkozy mais moins motivés pour défendre le champion…

D’emblée, Juppé s’est positionné sur le créneau « droite modérée », pour se distinguer des revanchards de la droite dure – celle qui bouffe du socialiste tous les matins au p’tit déj –, laissant même entendre qu’en cas de victoire contre Marine Le Pen au second tour, il pourrait favoriser un gouvernement avec la gauche raisonnable, style Valls ou Macron. Il pouvait ainsi se prévaloir d’être le seul prétendant des Républicains en mesure d’éviter une candidature Bayrou, jusqu’à ce que ce dernier se ravise, et fasse la même proposition à François Fillon… Néanmoins, en dépit des palinodies de l’homme de Pau, Juppé est persuadé que le vote des sympathisants centristes de la primaire lui est acquis, et même – pourquoi s’en priver – celui de gens de gauche « trollant » le scrutin par anti-sarkozysme primaire.

Pour le programme, pas de proposition fracassante ni de projet « clivant », comme ceux d’un Bruno Le Maire suggérant d’abolir le collège unique instauré par Giscard. On veut faire sérieux, quitte à être ennuyeux, avec une série de quatre livres signés par le patron, sur les grandes questions (éducation, État, économie, politique extérieure), et des « cahiers thématiques », conçus et rédigés par les petites plumes (plusieurs centaines, nous dit-on) recrutées et dirigées par Hervé Gaymard… Juppé, on ne le changera pas : il fera comme il a toujours fait, car ses convictions centralistes, sa méfiance des États-Unis et du libéralisme, son penchant pro-arabe sont inscrits dans ses gènes. Cela risque, hélas, de ne pas déplaire…

Pour Juppé, donc, si tout marche bien, ce sera peut-être Noël-Noël en novembre. Cet acteur, aujourd’hui bien oublié, incarna « le père tranquille » en 1946, dans le film du même nom de René Clément, un homme âgé et discret, qui se révèle, en dépit des apparences, être un héros de la Résistance intérieure française. Sinon, retour à Hemingway et à la fin douce-amère de l’histoire du Vieil homme et la Mer : l’espadon a, certes, été boulotté par les requins, mais l’honneur de pêcheur de Santiago est sauf…[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Le 18 juin du Comité Orwell

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natacha polony 18 juin
Natacha Polony. Photo : Hannah Assouline.

Vous aimez les questions qui fâchent grave ?  Alors, celles que vont évoquer ce samedi le Comité Orwell et sa fondatrice, Natacha Polony, vont sûrement vous émoustiller autant que moi.

L’intitulé de la conférence d’après-demain (c’est-à-dire le 18 juin, poke le Général) est en effet clair de chez clair: « Souveraineté et mondialisation : Parler de la souveraineté des peuples et des nations a-t-il encore un sens dans un monde globalisé ? »

Je parie ma paye contre celle de Didier Deschamps, qu’on y causera du Brexit, of course. Mais aussi de la Loi Travail, du TAFTA, et des abeilles. Et peut-être aussi d’Henri Guaino.

Pour vérifier si mes pronostics sont exacts (et aussi pour plein d’autres raisons plus importantes, en vrai) rendez-vous ce samedi 18 juin 2016 de 14h30 à 17h dans le grand amphithéâtre de l’IPAG,184 bd Saint Germain, Paris 6ème.

L’inscription est gratuite mais obligatoire. Cela se fait par mail à cette adresse : comiteorwell1984@gmail.com

PS : En raison du nombre restreint de places, le Comité nous informe que toute personne non-inscrite ne pourra pas assister à la conférence. Et ceci n’est pas une clause de style : tous ceux qui, faute de place, ont dû faire le pied de grue devant l’IPAG, le 9 janvier, lors du premier colloque du Comité, peuvent en témoigner.

Et comme il fait beaucoup plus froid ces jours-ci qu’en janvier, inscrivez-vous !

 

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Attentats islamistes: le parti du déni

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islam daech orlando magnanville
Sipa. Numéro de reportage : 00731924_000002.

La tuerie d’Orlando a brusquement relancé un jeu de rôle indécent et irresponsable. Mais surtout révélateur de ce qui travaille notre société face au défi islamiste.

La manif pour tous coupable ?

Les « faiseurs d’opinion » de la bien-pensance se sont précipités pour faire porter la responsabilité du massacre à ceux qui n’en pouvaient mais. Avec finalement un seul objectif, lui dénier tout caractère islamiste. Alors, au passage on a tapé sur ceux à qui on voue une haine totale, et dont on considère qu’ils sont pires que le diable, ces compatriotes qui rechignent devant la mondialisation austéritaire et le sociétalisme galopant. Vous savez ceux qui étaient opposés au mariage gay, qui ne veulent pas de la GPA, ont été choqués par les galopades sur les tombes de Verdun, et n’apprécient pas les éructations homophobes de Black M. Les fanas des heures sombres, quoi.

Le vainqueur du concours d’ignominies est cet élu EELV qui n’a pas hésité à twitter : «  La différence entre la Manif pour tous et #Orlando ? Le passage à l’acte». Pour l’accompagner, on a retrouvé la troupe des lyncheurs excités qui n’avaient pas de mots assez durs contre Monseigneur Barbarin et l’Eglise. Un islamiste se réclamant de Daech massacre 50 personnes dans une boîte homosexuelle, c’est évidemment de la faute de Christine Boutin et de Ludovine de la Rochère. Ces insulteurs-là ne veulent surtout pas que l’on aborde la question des motivations du tueur.

Les petits marquis de l’ultragauche, qui savent bien que cette position  est intenable, vont trouver une autre astuce pour exonérer l’islamisme et mettre les homos sur la défensive. On nous expliquera ainsi doctement sur la radio du service public que tout ça c’est quand même de la faute des homosexuels devenus «homonationalistes » et pratiquant un «racisme anti-musulman» (sic!).  On reste sans voix, estomaqué par un tel culot absurde, ce qui est probablement l’objectif recherché.

Peur de nommer l’islam

Du bout des lèvres, le Président de la République et le ministre de l’Intérieur ont bien voulu concéder qu’il s’agissait d’un acte terroriste. Mais on ne saura pas s’il est l’œuvre de l’ETA, de l’IRA, ou des Brigades Rouges. Un débat pénible sera lancé sur le fait de savoir s’il fallait parler de massacre homophobe ou de massacre islamiste. Les deux bien sûrs puisqu’il s’agit d’un crime islamiste ET homophobe. Et si l’on veut vraiment rendre compte de la réalité, la bonne formulation est : un attentat islamiste donc homophobe. Mais cela on ne l’entendra pas, par ce que ce serait blasphémer et stigmatiser une religion « de paix et d’amour ». Ce n’est pas la foi de la grande majorité des musulmans qui vivent leur religion paisiblement dans notre pays qui est en cause. Mais l’islam -et d’ailleurs plutôt « les islams »- qui est une religion organisée, dotée de textes qui jouent un rôle essentiel, avec une articulation des rapports entre le spirituel et le temporel qui lui sont propres. On doit bien constater que la condamnation de l’homosexualité, dont elle n’a certes pas le monopole, y prend encore des absolument terribles. Dix des pays où l’islam est religion d’État pratiquent la peine de mort pour les homosexuels, sans parler des courants intégristes puissants et riches qui inondent tranquillement les communautés musulmanes de prêches incitant à l’homophobie. Comme le démontre de façon extraordinaire la vidéo de l’imam d’Orlando justifiant la mise à mort des homosexuels. Une religion est aussi une idéologie, et l’islam intégriste d’aujourd’hui est une idéologie mortifère.

Un crime homophobe. Point.

Pour éviter de prendre ce problème de face, Jean-Luc Mélenchon nous aura gratifié d’un long texte chantourné commençant par cette phrase : «Ce n’est pas l’assassin qui donne son sens au crime, ce sont les victimes. Ils ont été tués parce qu’ils étaient homosexuels ». Pardon ? Cher Jean-Luc mesurez-vous l’inanité de cette proposition, et son caractère déplaisant ? Alors comme ça, la Shoah, la solution finale n’était pas un crime nazi, seulement antisémite ? L’assassinat des deux fonctionnaires de Magnanville serait seulement l’expression d’une haine  anti-flics ? Il faut être sérieux.

Alors pourquoi, ce déni, ce refus de caractériser, de dire les choses, d’expliquer le réel, et enfin de nommer l’ennemi. Car malheureusement, nous sommes en guerre, confrontés à une nouvelle forme d’agression menée par des gens dotés de moyens, disposant de territoires, pourvus d’une idéologie et qui poursuivent des objectifs précis. Et pourtant nous ne devrions pas la craindre, nos ennemis sont faibles, leur projet voué à l’échec, ils n’ont aucune puissance économique, aucune culture forte, aucun véritable projet autre que celui de faire triompher une idéologie folle. Leur seule force est notre peur, celle qui s’exprime dans ce refus de nommer l’ennemi.

Le remords de l’homme blanc

Il y a ceux qui craignent et on peut les comprendre, le défi que lance dans ces circonstances l’existence d’une forte communauté musulmane économiquement dominée et issue de pays que nous avons colonisés et avec lesquels les rapports ne sont pas toujours faciles. Ceux que  l’accusation de racisme tétanise, et qui sont travaillées, probablement à juste titre, par le remords de l’homme blanc. À cette culpabilisation-là, s’ajoute celle d’avoir importé une main-d’œuvre bon-marché que la disparition du travail rend difficile à assimiler.

Il y a aussi ceux qui finassent et jouent l’apaisement en se disant qu’après tout la nuisance du terrorisme, n’est pas si terrible, qu’elle permet de mettre en place des lois liberticides pour faire tenir tranquille les partageux, et surtout continuer les petit business lucratifs avec les émirats et l’Arabie Saoudite. Quand en plus c’est au travers d’un traditionnel alignement servile sur les États-Unis, c’est encore meilleur. Le gouvernement socialiste depuis 2012 y est particulièrement à son affaire. Alors oui, incontestablement dans la catastrophe qui frappe le Moyen-Orient, la France n’a pas les mains très propres

Il y a encore ceux qu’il serait excessif de qualifier de « collabos », mais qui se sont construits grâce à leurs postures, des petites niches matériellement, mais aussi symboliquement lucratives. Edwy Plenel étant évidemment le premier d’entre eux.

Une fois la guerre commencée…

Il y a enfin ceux que l’on appelle les « islamo-gauchistes », mais qui sont d’abord et avant tout des gauchistes de toujours. Armés  d’un dogmatisme sans faille, et au nom de concepts qu’ils n’ont pas compris, ils plaquent sur le réel des grilles d’analyse souvent absurdes. La phrase « vos guerres, nos morts » n’est finalement que l’écho de celle que leurs prédécesseurs lançaient aux résistants pendant la Deuxième guerre mondiale : « n’oubliez pas que sous l’uniforme SS, il y a un travailleur allemand ».

Pourtant à tous ceux-là, et aux autres, on rappellera ce que disait George Orwell le 8 mai 1940 deux jours avant l’offensive allemande contre la France.

« Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus. Toutes les activités sont des activités de guerre. Qu’on le veuille ou non, on est obligé d’aider son propre camp ou celui de l’ennemi. En ce moment, les pacifistes, les communistes, les fascistes, etc. aident Hitler. Ils ont tout à fait le droit de le faire, à condition de penser que la cause de Hitler est meilleure et d’en accepter les conséquences. Si je prends parti pour la Grande-Bretagne et la France, c’est parce que je préfère rejoindre les plus anciens impérialismes- décadents, -comme Hitler a raison de les  appeler- que les nouveaux, beaucoup plus sûrs d’eux-mêmes et donc beaucoup plus impitoyables. »

Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus, autre façon de dire que la barricade n’a que deux côtés. Et à ceux qui pensent que nous avons des responsabilités dans ce qui arrive Orwell répond également, et en fait même la clé de cet engagement nécessaire :

«Seulement, pour l’amour de Dieu, ne prétendons pas que nous nous lançons dans cette guerre avec des mains propres. SI nous voulons garder le droit de nous défendre, il faut que notre conscience se rende bien compte que nos mains ne sont PAS propres. »

LR: Guaino face à son destin

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Henri Guaino. Sipa. Numéro de reportage : 00738538_00005.

Henri Guaino s’est lancé. Depuis des mois, il avait manifesté son incompréhension voire son irritation face à la dérive de sa famille politique. Qui supprimerait le plus de postes de fonctionnaires ? Qui taillerait le plus, à la serpe ou à la tronçonneuse, dans les services de l’Etat ? Les différents candidats à la primaire rivalisaient à coup de centaines de milliards d’économies, surenchérissaient sur la loi El Khomri, et appliquaient, sans bien entendu le reconnaître, les recommandations de Bruxelles.

Sarkozy énervé

Dans le même temps, le président de son parti politique, candidat sans toujours l’avoir annoncé, annonçait des propositions de la même eau, et soutenait à la présidence du Conseil national de LR, Luc Chatel, qui souhaite que son parti devienne celui « des gaz de schiste, des OGM et des biotechs » (oubliant malencontreusement les pesticides). Nicolas Sarkozy a fait le choix de ne pas être le candidat national-républicain du discours de Toulon, alors qu’il s’agissait de la seule voie lui permettant de pouvoir concurrencer son adversaire Alain Juppé. A ce large boulevard dans un espace politique complètement libéré, il a préféré une impasse, celle de faire du sous-Patrick Buisson, et pour cause : il a répudié Patrick Buisson.

Nicolas Sarkozy, murmurent des sources bien informées, est en colère. Il ne comprend pas que son conseiller spécial à l’Elysée ait fait le choix d’une candidature personnelle. Comment pouvait-il en être autrement, alors qu’Henri Guaino n’a cessé d’alerter depuis des mois sur l’inanité de sa stratégie et de sa ligne politique ? Qui l’avait prévenu sur le fait qu’il n’était pas dans le rôle d’un ancien président de la République de reprendre la tête d’un parti ? Qui expliquait qu’il ne servait à rien d’avoir un langage toujours aussi dur sur l’identité, quand on ne parvient pas à cacher qu’on finira toujours par obéir à Bruxelles ? On sait que Nicolas Sarkozy a cette conception de la vie politique : si on n’est pas avec lui, on est contre lui. Il va donc tout faire pour empêcher la candidature d’Henri Guaino. On se doute que la quête des parrainages sera rendue d’autant plus difficile pour celui qui a annoncé sa décision lundi matin. La pression sur les parlementaires et autres élus qui souhaiteraient parrainer Henri Guaino sera forte, à n’en pas douter.

Une chance pour les favoris

Ce dernier a bien fait d’annoncer que s’il ne pouvait pas concourir, il irait chercher chez les dizaines de milliers d’élus sans étiquette, pour se lancer dans candidature directe au premier tour de l’élection présidentielle. Cela fera-t-il réfléchir Nicolas Sarkozy ou le favori actuel de la primaire, Alain Juppé ? L’intérêt de celui qui sera finalement désigné (et donc des favoris) à l’issue de la primaire de la droite n’est-il pas que les candidatures du premier tour ne se multiplient pas ? Malheureusement, il est fort possible que la rancœur et le mépris soient plus forts que la prise en compte de leur intérêt propre. À suivre…

Nous l’avons déjà affirmé dans ces colonnes : la candidature d’Henri Guaino à cette élection primaire est nécessaire. Parce que la primaire est là, qu’on le veuille ou non, et que son vainqueur pourrait bien être le prochain président de la République, il est indispensable que le gaullisme y soit représenté.

Guaino rendra ainsi service à tous ceux qui, refusant le principe de la primaire et ayant décidé d’être directement candidat, portent des idées voisines. C’est pourquoi les militants de Debout La France, à commencer par le premier d’entre eux, ont tout intérêt à cette candidature, mais aussi à ce qu’Henri Guaino atteigne le score le plus haut. Il serait politiquement improductif de se draper dans une pureté surjouée, refusant de toucher un bulletin de vote de cette compétition. Comme il aurait été ridicule de refuser de présenter des listes aux élections européennes, sous le prétexte que le Général de Gaulle avait toujours refusé l’élection des députés européens au suffrage direct. L’important, c’est que le débat vive, que les thèmes infusent, que les idées se propagent.

Cette primaire peut enfin devenir intéressante. Elle peut enfin permettre d’être autre chose qu’un concours de marketing politique, de comparaisons de profils, de compétitions de tweets. Elle peut enfin être l’occasion d’un véritable débat politique, au sens le plus noble du terme. De cela, Henri Guaino, et tous ceux qui lui permettront de participer à cette élection, doivent être remerciés.

Le retour des moscoutaires

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Vladimir Poutine en visite au Protaton, l'église grecque orthodoxe de Karyès, le 28 mai dernier. (Sipa: SIPA_ap21902113_000005)
Vladimir Poutine en visite au Protaton, l'église grecque orthodoxe de Karyès, le 28 mai dernier. (Photo : SIPA_ap21902113_000005)

Qu’ont en commun François Fillon, Jean-Luc Mélenchon, Nadine Morano et Jean-Pierre Chevènement ? Pas grand-chose, sauf l’admiration qu’ils portent à Vladimir Poutine. Chapeau l’artiste : non content d’être devenu la vedette du théâtre stratégique international, dont on se demande tous les mois quel sera le prochain tour, Poutine est applaudi à gauche (un peu) et à droite (surtout). Nicolas Sarkozy a bien senti le vent : depuis 2015, il justifie l’annexion de la Crimée – au motif que ses habitants auraient librement choisi leur sort – et adopte le tropisme moscovite d’une grande partie de ses électeurs potentiels.

Cette vision de Poutine résulte d’une convergence exceptionnelle : admiration pour le « défenseur des valeurs chrétiennes », qui a surfé sur la vague de l’opposition au « mariage pour tous » ; respect pour un pouvoir fort et viril, antithèse à la fois de François Hollande et de Barack Obama ; applaudissements saluant la maestria diplomatique de Moscou au Moyen-Orient, qui contraste avec la pusillanimité de Washington ; vision romantique de la relation franco-russe, qui a toujours existé chez les gaullistes, mais qui séduit aussi par son anti-américanisme ; fierté de quelques vieux communistes pour le révisionnisme historique aujourd’hui à l’œuvre au Kremlin…

Que les extrêmes communient dans cette « panthéonisation », cela n’a rien de très surprenant. Mais qu’une large frange des Républicains y participe, c’est plus ennuyeux, car cela révèle un aveuglement sur la nature du pouvoir russe actuel.[access capability= »lire_inedits »]

La défense des « valeurs traditionnelles » par le Kremlin est, au mieux, un malentendu. Il est vrai qu’elle est entretenue par une propagande habile : moderne, affûtée, non dénuée de sens de l’humour. Avec un investissement considérable dans les réseaux sociaux et les blogs, et l’entretien d’une cohorte de propagandistes rémunérés pour répandre la bonne parole dans les médias, sans compter les idiots utiles.

Mais un régime dont les principaux ressorts sont la corruption, la manipulation, la répression et l’élimination physique des opposants incarne-t-il dignement les « valeurs conservatrices » ? La répression de la différence sexuelle relève-t-elle des leçons de l’Évangile ? La criminalisation du « blasphème » mérite-t-elle les applaudissements des catholiques ? L’intimidation des Églises non affiliées au patriarcat est-elle une preuve d’amour de son prochain ? La relation de co-dépendance qu’entretient Moscou avec la satrapie néo-wahhabite de Tchétchénie, dont les hommes de main sont les exécuteurs des basses œuvres du Kremlin, est-elle d’essence chrétienne ? Le bombardement délibéré d’hôpitaux en Syrie est-il un témoignage de charité ? Quant à la « défense des chrétiens d’Orient », dont Poutine est crédité à travers son soutien à Damas, elle relève d’un mythe : Bachar el-Assad n’a aucune sympathie particulière pour les chrétiens, qui ont tout autant souffert de son régime que les autres et ne sont qu’un pion dans sa stratégie.

Le pouvoir fort admiré par les thuriféraires de Moscou ? Une clique cynique et affairiste composée d’anciens des services de sécurité dans le premier cercle, et de potentats mafieux dans le second. Une caste dirigeante qui a, depuis 2012, achevé sa mue autoritaire entamée en 1999 au prix d’une série de coups tordus, et réalisé une habile synthèse de néo-tsarisme et de néo-stalinisme. Avec la bénédiction d’une grande partie de sa propre population, dont la capacité à exercer librement ses choix démocratiques est, il est vrai, aujourd’hui sujette à caution.

Mais pourquoi pas, après tout, si les arguments diplomatiques et stratégiques en faveur de bonnes relations avec la Russie de Poutine étaient sans appel. Or le bât blesse tout autant sur ce terrain.

Aveuglement général

Écouter les arguments de la Russie au motif que c’est une « grande civilisation » ? L’Iran a beau être une « civilisation bimillénaire » et la Grèce « le berceau de l’Occident », cela n’éteint pas la critique des mollahs révolutionnaires ou des gauchistes impécunieux.

Faire preuve de réalisme parce que c’est un « grand pays européen » ? Mis à part que les Russes eux-mêmes se posent la question de leur identité depuis quatre siècles, la réponse qui est donnée aujourd’hui à Moscou est plutôt négative, tant le pouvoir a décidé de jouer la carte « eurasienne ».

Accepter que le Kremlin fasse des pays limitrophes une « sphère d’influence » ? Ce serait bénir une logique impérialiste et se moquer de l’autodétermination des peuples. Et si la Crimée avait « toujours été russe », pourquoi ne pas « rendre » Kaliningrad (Königsberg) à l’Allemagne ?

Suivre la politique de Poutine en Syrie ? Ce serait oublier que la priorité de Moscou n’est pas la lutte contre l’État islamique, mais la disparition de toute alternative au régime, quitte à désespérer la majorité des sunnites de la région (et à en jeter une bonne partie dans les bras de Daesh).

« Quand vous trouvez un accord avec la Russie, elle le respecte », prétendait François Fillon début avril. Que Moscou ait foulé aux pieds tous les traités sur la sécurité européenne signés depuis 1975 et tous les textes régissant sa relation avec l’Ukraine indépendante depuis 1994 ne semble pas troubler l’ancien Premier ministre.

Tant pis pour le point Godwin : l’admiration pour Poutine rappelle décidément, à droite, l’attitude d’une partie de la bourgeoisie européenne entre 1933 et 1939.

La posture diplomatique recommandée par certains néogaullistes relève ainsi de l’imposture politique. La nostalgie pour « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » concerne la reconstruction à posteriori : derrière une rhétorique habile, des gestes à portée symbolique forte et une certaine admiration pour la culture russe, le général ne s’est jamais fourvoyé dans une fausse équivalence entre Washington et Moscou. À Valdaï en 2013, Fillon souhaitait devant son « cher Vladimir » que la France retrouve « son indépendance, sa liberté de jugement et d’action. » Cette accusation implicite d’un alignement sur Washington suscite l’étonnement lorsqu’elle est proférée par ceux qui ont décidé le retour dans l’organisation militaire de l’OTAN en 2009, mais passons. Elle est surtout curieusement décalée : à l’Élysée et au Quai d’Orsay, la Maison-Blanche suscite aujourd’hui l’horripilation plus que l’admiration, et, à tort ou à raison, on y cherche bien davantage à contrer ou à entraîner les Américains qu’à les suivre aveuglément.

« Parler avec la Russie » ? Bien sûr ! Comme avec nombre de régimes peu démocratiques. Et d’ailleurs, on le fait tous les jours, cela s’appelle la diplomatie. Mais « tendre la main » à Moscou ? Cela relève de l’illusion tant le pouvoir russe raisonne aujourd’hui en termes de jeu à somme nulle, et sur le mode « ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable. » « Tenir compte des intérêts de Moscou » ? Pas au détriment des nôtres.

Comme souvent, les Français sont plus lucides que leurs dirigeants et leurs intellectuels. Si l’on en croit une enquête menée en 2015 dans huit pays occidentaux, ils sont les plus nombreux (30 %) à avoir une image positive de la Russie, mais les moins nombreux (15 %) à faire confiance à Vladimir Poutine[1. Enquête du Pew Research Center publiée le 10 juin 2015.]. C’est une bonne réponse aux poutinolâtres qui reprochent à leurs adversaires une supposée « russophobie ».[/access]

Pour la liberté de manifester

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manifestation cgt loi travail
Manifestation intersyndicale, Grenoble, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage: 00758764_000001.
manifestation cgt loi travail
Manifestation intersyndicale, Grenoble, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage: 00758764_000001.

Je ne me faisais aucune illusion sur le passage au pouvoir de François Hollande, et le pronostic d’Emmanuel Todd sur le hollandisme révolutionnaire m’avait fait ricaner. Pour qui connaissait un peu d’histoire récente du PS, la catastrophe était prévisible, mais l’antisarkozysme a aboli le sens critique et empêché de poser la véritable alternative de 2012 : garder un Sarkozy entravé par une opposition de gauche forte dans le pays, ou donner les clés à François Hollande et provoquer ainsi la destruction durable de son parti, préalable incontournable à la reconstruction d’une vraie gauche politique dans notre pays. C’est fait, l’imposture a volé en éclats, mais à quel prix pour notre pays. Finalement, je pourrais dire que j’en veux aux socialistes d’avoir fait ce que je savais qu’ils feraient.

Adieu la culture des libertés

Je dois cependant confesser une surprise, la disparition corps et bien de la culture des libertés publiques chez ces gens-là. Lorsque j’énonce cette proposition devant des représentants du camp du Bien, suffoqués par le blasphème, ils ouvrent des yeux ronds. Et pourtant…

La chasse au Sarkozy, outre qu’elle a donné lieu à une instrumentalisation de la justice à des fins politiques d’une intensité et d’un cynisme que je n’avais jamais vu, a permis la mise en place de jurisprudences qui ont jeté à bas des principes pourtant séculaires et intangibles du procès pénal. Le secret professionnel des avocats n’existe plus, des magistrats militants ont pu conduire, avec une partialité revendiquée, et faisant fi des textes, des procédures d’instruction dès lors qu’elles concernaient de près ou de loin l’ancien chef de l’État. Le tout avec la bienveillance des juridictions supérieures.

Des choses auxquelles on ne devrait pas toucher

La liberté d’expression, déjà trop encadrée par près de 400 textes répressifs, a subi de nouveaux assauts. Le conseil d’État, pourtant auparavant un sanctuaire protégeant les principes, a malheureusement donné quelques exemples d’une capacité à rendre des services plutôt que des arrêts. En revenant par exemple sur une jurisprudence vieille de 80 ans pour instaurer avec la décision « Dieudonné », à la probable demande du Premier ministre, un contrôle a priori sur la parole. Sur le plan des textes Il y a eu aussi la pérennisation de l’état d’urgence par plusieurs prolongations successives, dont on commence à douter que la lutte contre le terrorisme soit la motivation. Surtout lorsque l’on constate à la lecture du « projet de loi pénale » l’intention du gouvernement de couler dans le marbre de la loi ordinaire, les mesures exceptionnelles dont il vient de faire usage avec l’état d’urgence. On ajoutera pour faire bonne mesure la « loi renseignement » que tous les spécialistes s’accordent à qualifier de liberticide.

Je répète que ce fut pour moi une surprise, car dans les combats pour les libertés auxquels la profession d’avocat permet de participer, les amis socialistes ne nous avaient jamais manqué. C’est aujourd’hui fini, et le plus grave est que ces atteintes aux libertés ne sont même pas commises avec le cynisme de « la fin justifie les moyens » mais une totale inconscience qu’il y a des choses auxquelles on ne touche pas.

Menacer la CGT sous de faux prétextes

Le dernier avatar de cet état d’esprit est la menace proférée à la fois par le Président de la République et le Premier ministre d’interdire les manifestations organisées par la CGT pour protester contre la Loi Travail. Et allez donc, une liberté publique fondamentale protégée par la constitution, deux dirigeants socialistes de l’État les balayent d’un revers de main. Et sous de faux prétextes. Tout est scandaleux dans leurs déclarations. «plus d’autorisation de manifester si les biens et les personnes sont menacés » nous dit François Hollande, «Quand on n’est pas capable d’assurer la sécurité, qu’on se laisse déborder par 700 à 800 casseurs, on n’organise pas de telles manifestations qui peuvent dégénérer » répond Manuel Valls.

Tout est scandaleux dans leurs déclarations, car c’est à l’État qu’il appartient de faire respecter l’ordre public, et utiliser sa propre carence, que je pense volontaire, à accomplir sa mission pour menacer de violer une liberté fondamentale, il fallait oser.

Mais il y a la violence, me dira-t-on. Eh bien, justement, la violence parlons-en. Je n’ai jamais adhéré au folklore français antiflic, même si j’ai fredonné « Le marché de Brive-la-Gaillarde ». Je suis d’accord avec Pasolini qui préférait les fils de prolétaires dans la police aux petit bourgeois gauchistes. Prétendre aujourd’hui la « police assassine » est simplement un mensonge. La mort de Rémi Fraisse est désolante mais ce n’est pas un meurtre avec préméditation. Et de toute façon, les forces de l’ordre font ce qu’on leur demande.

Les casseurs alliés du pouvoir

Depuis mai 68, je sais que les gauchistes violents sont les alliés du pouvoir en place, et que souvent manipulés, leur rôle n’est que de dévoyer le mouvement populaire et justifier la répression. Il se trouve que j’ai vécu un épisode cuisant des luttes ouvrières dans notre pays, il y a déjà malheureusement un bon moment. Sur injonction de l’Europe, le démantèlement de la sidérurgie française avait commencé, provoquant une forte mobilisation populaire, notamment en Lorraine et dans la ville de Longwy. Une grande manifestation avait été organisée par la CGT à Paris le 23 mars 1979. Des groupes soi-disant incontrôlés avaient débordé les services d’ordres syndicaux, et s’étaient livrés à un saccage en grand sur le parcours. Tous les témoins dignes de foi furent surpris par l’efficacité des casseurs et l’étrange passivité des forces de l’ordre. La droite au pouvoir saisit évidemment l’occasion pour tenter de disqualifier un mouvement populaire dans le pays. Notons que ni Valéry Giscard d’Estaing Président de la République, ni Raymond Barre Premier ministre ne menacèrent d’interdire les manifestations. Il y eut également des suites judiciaires, puisque des dizaines de jeunes gens arrêtés par les forces de l’ordre furent déférés en flagrant délit pour se voir condamnés de manière expéditive à des peines de prison ferme considérables. Il fallut se mobiliser et assurer leur défense dans des conditions très difficiles. Je peux témoigner encore aujourd’hui de trois choses : d’abord les personnes arrêtées étudiants et curieux n’étaient pour rien dans les saccages et en aucun cas des casseurs. Ensuite, les dossiers étaient étonnamment vides ne reposant que sur les témoignages policiers fabriqués. Enfin les magistrats qui officiaient, butés et hostiles étaient manifestement en service commandé. Le double objectif de cette opération sautait aux yeux, déconsidérer le mouvement est intimider par la violence de la répression.

Avec Daniel Voguet et François Salvaing, et l’aide de la CGT, nous avons alors réalisé une enquête approfondie sur ce qui s’était passé. Cela fit l’objet d’un livre intitulé justement : La provocation. Craignant qu’il n’ait pas bien vieilli je n’en recommande pas nécessairement la lecture aujourd’hui, mais je réitère la conclusion : la décision de dévoyer la lutte des sidérurgistes, en utilisant cyniquement des groupes de casseurs manipulés par la police, fut prise et organisée au plus haut niveau.

Favoriser le désordre

Aussi, depuis le début du mouvement contre la Loi Travail, je n’ai été ni dépaysé ni surpris par le spectacle abondamment filmé, relayé, commenté des casseurs à l’œuvre. Mais vite interpellé par leur niveau d’organisation, et l’absence de vergogne de ceux qui savent qu’ils ne risquent rien. Et aussi par l’attitude des forces de l’ordre. Il apparaît maintenant grâce aux témoignages, aux déclarations de syndicalistes policiers, grâce aussi à tous les films qui circulent, que l’utilisation de la police n’a eu qu’un objectif : favoriser le désordre. Par la pratique des nasses, la segmentation des cortèges, les charges intempestives, en laissant les compagnies en prendre plein la tête pendant des heures avec interdiction de bouger pour les lâcher exaspérées au plus mauvais moment, et surtout avec l’incroyable inefficacité vis-à-vis de ces groupes de casseurs parfaitement identifiables. Alors comme ça, en plein état d’urgence, sous la menace terroriste, on n’est pas capable d’identifier ceux qui composent ces groupes, pas capable de les bloquer, de les isoler, de les arrêter ? Il faudrait éviter de se moquer du monde monsieur Cazeneuve. L’exploitation de la dégradation de l’hôpital Necker a pris une tournure hystérique, empêchant les médias, plus occupés à relayer les réactions de quelques excités, de nous expliquer sérieusement ce qui s’était passé. Pour dramatiser encore, le ministre de l’Intérieur est allé jusqu’à violer le secret médical et s’est dispensé d’une prudence élémentaire en faisant savoir que l’orphelin des deux policiers assassinés y était hospitalisé.

Toutes les études et les sondages démontrent que la Loi Travail suscite une forte opposition, d’ailleurs probablement majoritaire. Empêtré dans ses rodomontades et ses postures, Manuel Valls veut passer en force. La Constitution permet avec l’article 49–3 de se dispenser du débat parlementaire et de demander leur avis aux représentants de la Nation. Pourquoi pas, les textes le permettent et il faut plus faire porter la responsabilité de l’absence de délibération, à l’inconsistance politique et la pleutrerie des soi-disant frondeurs.

En revanche, que penser d’un François Hollande qui tente aujourd’hui d’interdire par des méthodes inavouables la légitime expression des citoyens ? Simplement qu’un Président « socialiste » porte atteinte sans aucun état d’âme à une liberté fondamentale.

La Provocation (Notre temps)

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OTAN: les grandes manoeuvres

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otan poutine russie exercice
otan poutine russie exercice
Manifestation basque anti-OTAN. Sipa. Numéro de reportage : AP21032389_000004.

La Pologne organise tous les deux ans un grand exercice militaire auquel elle a donné, cette année, avec l’appoint des Etats-Unis, une importante dimension. En 2014, le même exercice avait rassemblé 10 000 soldats polonais et seulement 800 militaires de diverses autres nations. En 2016, depuis le 7 jusqu’au 17 juin, ce sont les forces armées de 24 Nations participantes (dont 19 de l’OTAN) regroupant 31 000 soldats (12 000 Polonais, 14 000 Américains, 800 Britanniques et des représentations bien moindres des autres Nations), 3 000 véhicules, 105 avions et 12 navires, qui s’entrainent ensemble et font une démonstration de force, politique d’abord, militaire ensuite, face à la Russie. Ces troupes affrontent un pays imaginaire, « l’Union Rouge » qui développerait une stratégie agressive sous la forme de guerre hybride. Au mois de mai 2016, l’OTAN a de son côté, conduit, avec 5 000 parachutistes et l’apport de la France cette fois-ci, l’exercice annuel Swift Response avec pour objectif de démontrer la capacité des forces aéroportées de l’Alliance atlantique de se déployer en moins de 18 heures, face à une agression en Pologne et en Allemagne.

Incompréhension atlanto-russe

Pour l’OTAN, et les pays qui participent, ces exercices s’inscrivent dans une série de manœuvres militaires destinées à montrer leur détermination à assurer la défense collective de l’Europe. La forte présence américaine est vue comme une « réassurance » et se manifeste tout particulièrement en période de tension. Ainsi à l’automne 2015 déjà, l’exercice de l’OTAN Trident Juncture avait concerné 36 000 hommes, 60 navires et 200 avions, manœuvrant de façon concertée de la Norvège au Portugal. Naturellement, ces démonstrations de forces agacent la Russie qui apprécie peu la mobilisation politique et le contentieux de défiance qui les sous-tend.

Car, entre les pays de « l’occident transatlantique » et la Russie, l’incompréhension et la mésentente se creusent avec constance. L’affaire Ukraine/Crimée n’est qu’un épisode d’une dynamique contentieuse enclenchée il y a plus de 15 ans : élargissement de l’OTAN aux pays de l’est européen (1992-2009) et promesse d’accueillir aussi Géorgie et Ukraine (sommet de Bucarest – 2008) vues comme des menaces directes par Moscou ; guerres Russo-Tchétchénes (1994-1996 et 1999-2000) vertement critiquées par l’Occident ; guerre du Kosovo (1999-2016 – l’OTAN est toujours présente dans ce pays) puis reconnaissance par une centaine de pays du Kosovo comme État indépendant, ressenties comme un déni du droit international par la Russie ; « révolutions de couleurs » (Géorgie, 2003 ; Ukraine, 2004 ; Kirghizistan) attribuées au soutien américain par la Russie et enfin la création d’un bouclier anti-missile par l’OTAN (Lisbonne, 2010) pour couvrir l’Europe vue comme une menace à l’équilibre dissuasif par Moscou. Il y a donc d’abord un premier cercle de tensions géopolitiques entre « l’occident transatlantique » et la Russie en raison de ce que Moscou voit comme une ingérence dans son « étranger proche ».

La Russie n’a gagné que des victoires à la Pyrrhus

Mais il y a un deuxième cercle de tensions, plus large, plus profond, dans lequel l’Europe n’est qu’un levier, entre les États-Unis et la Russie. Il est sous-tendu d’un côté par la volonté des États-Unis de conserver la domination multiforme et sans partage qu’ils exercent sur le monde, de l’autre par la volonté du président Poutine d’instaurer une gestion « multilatérale » des relations internationales. Ce dernier reproche aux États-Unis leur aventurisme militaire en Afghanistan, en Irak, en Libye ; leur domination économique et financière ; leur refus de toute concertation dans la gestion de la stabilité mondiale et leur jeu équivoque avec les instances de l’ONU. Les États-Unis ripostent par la dénonciation du mode de gouvernance de Poutine ; l’accusation de vouloir reconstituer l’empire territorial soviétique par les annexions ; la mise en avant de l’effort militaire russe. Dans ce bras de fer, la Russie n’a gagné que des victoires à la Pyrrhus : la crise ukrainienne a été habilement refermée sur elle et l’a isolée de l’Europe aux plans des échanges économiques et technologiques ; les États-Unis sont en passe de retirer le meilleur bénéfice de l’engagement russe en Syrie ; les BRICS, sur lesquels Poutine comptait pour contrebalancer l’hubris américain sont, à part la Chine et l’Inde, en capilotade économique et politique.

L’affrontement va donc continuer, car écarter la Russie, tout au moins celle de Poutine qui lui résiste, est un objectif central de la stratégie américaine, avant le grand affrontement avec la Chine. Mais avec elle, il lui faudra savoir composer plus habilement. Il n’est pas sûr que s’être aliéné la Russie avant cette échéance majeure soit la meilleure des options. Mais, à l’égard de la Russie, un courant très fort aux États-Unis veut « finir le job » comme disait Georges Bush et les Neo-Conservateurs de l’Irak de Saddam Hussein. En tous les cas, pour l’Europe, s’éloigner de la Russie est l’option qui lui ôterait toute possibilité de jouer un rôle d’arbitre et de s’inclure elle aussi dans un ordre multilatéral du monde. Dans ce bras de fer, il vaudrait mieux être arbitre que levier.

Terrorisme: le choc des mondialisations

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daech mondialisation magnanville
Aéroport de Sidney. Sipa. Numéro de reportage: SIPAUSA31324656_000063.
daech mondialisation magnanville
Aéroport de Sidney. Sipa. Numéro de reportage: SIPAUSA31324656_000063.

Nous sommes aujourd’hui face à un double défi, que le terrorisme islamiste pousse jusqu’à l’extrême. Primo, il existe un état social critique dont on n’a pas pris la mesure parce que sa progression a été longtemps silencieuse. Secundo, la particularité de cet état est dans ses manifestations chaotiques, qui ne relèvent de rien de connu et échappent à notre rationalité.

D’où cela vient-il ? D’abord d’une inexorable descente aux enfers civilisationnelle qui progresse depuis des années en dessous des radars. Nous ne l’avons pas vue venir parce que nous ne voulions pas la voir. N’étions-nous pas persuadés que les seuls et derniers obstacles à la concorde universelle étaient les clivages et les rigidités sociales créés par les États-nations ? Il était tentant de croire qu’en construisant un monde qui se passerait enfin d’eux, on apporterait la fraternité, au lieu des guerres et des misères dont ils avaient émaillé leur histoire. Nous pensions, soulagés, être en train de les faire disparaître. En réalité, nous n’avons fait que déplacer le problème parce que l’ouverture des frontières et le brassage des populations n’effacent pas aussi simplement les différences.

Le déclin des civilisations

Mais personne, pas même les autres pays occidentaux qui ont choisi un mode d’intégration inverse du nôtre en reconnaissant le droit à la différence culturelle, n’a réussi à résoudre ce dilemme. Nous avons créé des fractures irrémédiables, dont les victimes ont été les plus vulnérables.

Soyons clair : nous n’assistons pas à un choc des civilisations mais plutôt à son contraire : la mondialisation est une forme de civilisation universelle érigée sur les décombres de toutes celles qui avaient auparavant façonné l’histoire humaine.

Mais pourquoi la présence d’une discothèque pour homosexuels à Orlando constitue-t-elle un affront pour des musulmans de Mossoul ? Pourquoi fallait-il massacrer les jeunes du Bataclan ? Pourquoi faut-il égorger un policier et sa femme sous les yeux de leur fils de trois ans ou assassiner des enfants juifs dans leur école ?

Ayons en tête que ces terroristes endoctrinés sont tout aussi mondialistes que nous, mais dans leur domaine et non dans le nôtre. Pour nous, la mondialisation, c’est l’ouverture pacifique des frontières et une nouvelle forme d’universalité qui devrait reposer sur un socle minimal de valeurs communes : liberté, tolérance, non discrimination… sont devenues les marqueurs de la mondialisation à l’occidentale.

Les djihadistes sont, dans une tout autre forme de mondialisation, antérieure à la modernité politique, ils se voient en avant-garde d’une Oumma qui serait enfin prête à s’accomplir. Ce ne sont pas deux civilisations qui s’affrontent, mais deux conceptions incompatibles de la mondialisation qui se chevauchent.

Djihad mondialisé

C’est pourquoi la question n’est pas celle d’une civilisation barbare ou rétrograde qui viendrait combattre la nôtre. Elle est celle d’une nouvelle civilisation mondialisée dont toutes les contradictions éclatent en même temps et aux mêmes endroits, et dont nous sommes tous les auteurs. Elle prétend intégrer et englober toutes celles qui l’ont précédée tandis qu’elle les fait justement disparaître. Nous autres Occidentaux avons conçu la mondialisation comme une contractualisation universelle de toute relation, qu’elle soit économique, financière ou sociale, sur fond de dynamitage des constructions nationales identitaires qui constituaient le socle de toute socialisation réussie. Ce qui nous revient avec la violence la plus extrême, c’est l’utopie d’un monde unifié et pacifié, qui produit de l’intérieur – et non de l’extérieur – une désintégration atomique, dans tous les sens du terme. Et cette détonation intérieure, qui n’est plus amortie par rien, crée la puissance de la déflagration.

Le problème de cette nouvelle civilisation désenchantée (au sens où Marcel Gauchet emploie ce terme) que nous avons fabriquée joyeusement sans la voir et sans la comprendre, c’est qu’elle produit tout à la fois des individus libéraux et pacifiques, tolérants envers toutes les opinions, croyances ou cultures venues d’ailleurs dans un espace social qui voudrait être entièrement laïcisé et pasteurisé, et des individus qui revendiquent d’incarner à eux seuls plus qu’une civilisation : une foi eschatologique aveugle en une mondialisation des temps derniers, convaincus qu’ils sont d’être les anges exterminateurs choisis pour éliminer tous ceux qui veulent vivre et non mourir.

Parmi ces gens-là, il y en a de deux sortes : d’abord les illuminés, idéologues professionnels qui prêchent et mènent le djihad mondial, en naviguant sur tout ce que leur offre gracieusement le monde globalisé pour disperser dans ses quatre coins leurs discours haineux. A l’autre extrémité, ceux dont notre nouvelle civilisation sans repère, sans structure morale ni mentale, sans racines et sans espoir pour qui n’en maîtrise pas les codes, a fait s’effondrer la personnalité.  Leur vacuité sociale, culturelle, morale et psychique fonctionne comme une pompe aspirante pour une idéologie de pacotille qui est absorbée aussi vite que s’est creusé leur vide intérieur.

Un défi inédit

Alors, que faire ? Commencer par se dire qu’on ne règle pas ce genre de problèmes au comptoir du Café du commerce. Concrètement, nous sommes confrontés à des situations inédites. Nos institutions, nos instruments juridiques ne les ont pas prévues pour une bonne raison : nous avons été formatés pour penser en termes binaires. Le bien n’est pas le mal, le criminel est le contraire du légal, l’honnête est l’opposé du malhonnête, les bons ne sont pas les méchants, il y a le vrai et le faux, etc. Mais tout cela n’existe plus : cela n’a même jamais existé, évidemment, mais nos institutions fonctionnaient précisément pour qu’on ne le voie pas.

Or, aujourd’hui, nos institutions ne produisent plus de signification symbolique, elles se battent pour ne pas s’effondrer et elles gèrent cahin-caha l’urgence et les catastrophes dans le brouillard d’une guerre qui n’en est même pas une, car elles ne savent plus vraiment à quoi elles servent. Il y a un vivier, simplement chez nous, de 10 000 ou 12 000 individus dont chacun est capable de provoquer en quelques minutes une tuerie qui émeut le monde entier. Voilà effectivement un défi dont une seule chose est sûre : nous n’avons aucune recette, ni policière, ni judiciaire, pour y faire face. Et nous sommes embarqués dans un monde chaotique qui produit cet état de fait et qui le produira de plus en plus.

Cela doit nous inviter à repenser la mondialisation que nous avons créée comme des apprentis sorciers. La question qui se pose est terrible : cette mondialisation apparemment irréversible est-elle encore compatible avec les valeurs universelles au nom desquelles nous l’avons construite ?

Terrorisme: n’amalgamons pas tous les homophobes

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omar mateen daech homophobie islam
Propagande de l'Etat islamique après l'attentat d'Orlando : "L'Amérique paie le prix fort."Numéro de reportage : AP21909618_000001. Sipa.
omar mateen daech homophobie islam
Propagande de l'Etat islamique après l'attentat d'Orlando : "L'Amérique paie le prix fort."Numéro de reportage : AP21909618_000001. Sipa.

Si encore je n’entendais ces amalgames faciles et imbéciles, et cette tendance à mettre dans le même sac les manifestants pour tous, les homophobes refoulés et les décomplexés avec ceux qui tuent des homosexuels, que certains matins chez Guillaume Erner quand on y dénonce l’homophobie, (mais peut être y a-t-il trop de gays sur France culture ?) ma coupe ne serait peut être pas venue déborder ici.

Boutin n’est pas Al-Baghdadi

Mais l’article de mon ami communiste et néanmoins juppéiste Jérôme (mais Juppé n’est-il pas le petit pépère des peuples ?) m’a fait sortir de ma paresse et de mes gonds, avec les mêmes fadaises quand il propose de renvoyer dos à dos ou plutôt face à face l’homophobie du fondamentaliste chrétien et celle de l’intégriste musulman. Pour Jérôme Leroy comme pour Caroline Fourest, Al Baghdadi, Ted Cruz ou Christine Boutin,  c’est kif-kif bourricot.
Même les gays les plus islamophiles distinguent pourtant des différences entre les culs bénits qui se signent sur leur passage et ceux qui les saignent quand ils s’emportent, entre ceux qui leur promettent l’enfer après leur mort naturelle et ceux qui les défenestrent pour aller au paradis hétéro d’Allah. Même les lesbiennes les plus orientalistes préfèrent vivre en terres chrétiennes, où les fanatiques religieux homophobes sont groupusculaires et ne font pas les lois et où l’homophobie est un délit poursuivi, plutôt qu’en terres d’Islam où la charia les fait, où les peuples les font appliquer avec zèle et où c’est l’homosexualité qui est réprimée pénalement. Même les bi et les trans savent bien qu’il vaut mieux perdre son chemin au Vatican que dans certains quartiers de Marseille, que l’imam gay Ludovic Mohamed Zayed a fui pour aller vivre en Afrique du sud avec son amant citoyen de l’autre nation arc en ciel.

 32% des homos votent FN

Toutes ces petites différences finissent par en faire une de taille : la violence et le crime. Comparé au Coran, l’évangile du pasteur le plus cinglé n’est qu’un massage un peu hardcore, comparé au salafisme, le catéchisme de Ted Cruz n’est qu’une fessée. Et plus prés de nous, Faut-il rappeler l’évidence ? On n’a jamais vu la Gay pride s’aventurer au delà du périphérique. Faut-il enfoncer le clou ? Ce n’est pas est seulement par amour du drapeau que 32% des personnes se déclarant homosexuelles votent pour le front national. Je gage que tous les LGBT, même les plus à gauche, même les plus bouchés, voient bien qu’il y a dans le choc des civilisations, une homophobie avec une grande hache et une homophobie avec une petite bite.

Alors il faut vraiment une sacré dose de mauvaise foi pour présenter les deux fondamentalismes dans un jeu de miroirs, pour les renvoyer dos à dos (ou face à face, donc) comme au jeu du déni et du fantasme, et pour ça Jérôme Leroy ne craint personne parce qu’il bat tout le monde. Et le procédé est aussi répandu qu’agaçant. Pour bidonner une balance et nous la rendre équilibrée en trompe l’œil, on minimise les nuisances de l’un et on fantasme la puissance de l’autre. On grossit un fait divers, on nous rappelle d’antiques attentats d’intégristes chrétiens comme s’ils encombraient l’actualité, et on feint d’oublier que, ce qui relève de l’accident et de l’exception réprouvée et réprimée en Occident est la règle et la coutume en Orient. Pour conclure son article et pour toute eau à son moulin, Leroy conseille un roman américain de politique-fiction, et oppose une théocratie américaine pour de faux aux théocraties islamiques qui sévissent pour de vrai, qui lapident pour de vrai, qui torturent et assassinent pour de vrai. Mais la réalité, ce n’est pas la fiction. On se souvient alors que notre ami Jérôme est un romancier talentueux et on comprend mieux ses absences, alors on l’excuse. Jusqu’à la prochaine fois.

Pourquoi les Vénézuéliens n’ont plus de papier toilette

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venezuela nicolas maduro crise
Manifestation contre Maduro. Sipa. Numéro de reportage : AP21906178_000011.
venezuela nicolas maduro crise
Manifestation contre Maduro. Sipa. Numéro de reportage : AP21906178_000011.

Les Vénézuéliens ne peuvent même plus acheter de papier toilette. C’est le refrain qui revient en boucle dans l’opinion et la presse de leurs voisins colombiens.  Après réflexion, s’il fallait se passer de papier toilette, je suis sûr qu’on s´en sortirait très bien : comme beaucoup sur cette planète, on utiliserait de l’eau, versée dans une casserole ou prise directement à la source, au bord d’une rivière. Seulement, il ne s’agit pas que de papier. Il s’agit de bouffe, et même de médicaments. Quatre heures de queue devant une supérette pour s’entendre dire qu’il n’y a plus rien à acheter, c’est pour le moins frustrant. Et pour ceux qui auraient réussi à avoir un kilo de haricots rouges au prix fort, existe alors le risque de se faire dévaliser au coin de la rue à main armée. À l’époque de Chavez, on était rationné mais on pouvait au moins trouver quelque chose.

Une révolte populaire

Il faut dire que 2016 a très mal commencé pour Maduro et sa garde rapprochée. Certes, 2015 avait vu Caracas couronné du triste titre de « ville la plus violente au monde », mais depuis le début de l’année, tout s’est enchaîné : chute du prix du baril de pétrole, sécheresse puis pénurie d’électricité (hydraulique), sans oublier l’inflation, officiellement de 180 % pour 2015 (275% selon le FMI). Les députés ont vu leurs salaires suspendus, tandis que les fonctionnaires ont été priés de rester chez eux le vendredi pour faire des économies d’énergie. Le président a même suggéré aux Vénézuéliennes de ne plus utiliser leur sèche-cheveux, arguant sur le ton d’une boutade « qu’une femme est plus belle quand elle se sèche les cheveux naturellement, avec les doigts. » Il a de l’humour ce monsieur.

On pourrait en rester à ce trait d’humour (mais en est-ce bien un ?) et passer à un autre sujet si la situation n’était pas parvenue à un degré de tension quasi explosif. Tandis que Maduro a décrété « l’état d’exception » et s’est ainsi attribué le contrôle de l’Assemblée nationale, du Tribunal suprême de justice et de l’armée, l’opposition, majoritaire au Parlement, a appelé la population à désobéir au gouvernement et à l’armée. Chacun au Venezuela connaissant une personne ayant été agressée à main armée, séquestrée ou assassinée, et ayant acheté au moins une fois dans l’année des aliments ou des médicaments au marché noir, il y a des raisons pour le moins compréhensibles de descendre dans la rue. Mais pour le gouvernement, la crise est imputable au grand capital étranger, Etats-Unis en tête, qui organise un complot machiavélique afin de bouter la révolution « bolivarienne » et placer ses intérêts libéraux. Ce discours, ça fait dix-sept ans que les Vénézuéliens l’entendent, et ça ne prend plus. Selon un dernier sondage, seulement trois Vénézuéliens sur dix apprécient la gestion du pays par l’ancien chauffeur de bus. Toujours plus que Hollande chez nous, certes.

La fin du chavisme 

Le socialisme est décidément voué à l’échec. Que ce soit à la sauce dite bolivarienne ou plus rustique façon soviétique, ce système économique ne fonctionne pas. Ce serait néanmoins oublier que lorsque Chavez accède au pouvoir en 1999, le Venezuela n’a rien du paysage de carte postale de vacances au soleil que certains prétendent maintenant. A la fin des années 1980, sous la présidence du libéral Carlos Andrés Pérez, une crise très similaire à celle que traverse aujourd’hui le pays entraîne un soulèvement populaire. La répression causera plus de mille morts en une semaine, estime-t-on. Si les chiffres sur la popularité de Chavez à sa mort diffèrent (entre 40 % et 70 % selon les sondages), le fait est qu’il fut élu pour trois mandats présidentiels à la suite, avec des taux de participation allant jusqu’à 80 %. De quoi se poser des questions sur nos tristes élections qui n’intéressent plus grand monde. Quoi qu’on en pense, le défunt Chavez a réussi à placer le peuple au cœur de la politique, et à faire déplacer aux urnes des millions de gens qui jusque-là étaient plus préoccupés par leur feuilleton télé. Et cette fibre politique qu’ont acquise les citoyens est en train de se retourner contre le chavisme lui-même. En espagnol, « maduro », signifie « mature ». Si l’ancien chauffeur de bus voulait faire honneur à son patronyme, il devrait cesser de s’accrocher à son trône comme un gamin capricieux et laisser place à l’opposition majoritaire. Le régime chaviste ayant fait son temps, il n’a plus qu’à écouter les Vénézuéliens.

Papy fait de la persistance

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Allain Juppé inaugure le nouveau Palais des sports de Bordeaux, le 11 février 2016 (Photo : UGO AMEZ/SIPA)
Allain Juppé inaugure le nouveau Palais des sports de Bordeaux, le 11 février 2016 (Photo : UGO AMEZ/SIPA)

Alain Juppé, ancien élève de l’ENS et agrégé de lettres classiques, a beau avoir bifurqué vers l’ENA et l’inspection des finances avant d’entrer en politique, il n’en reste pas moins obsédé par les grands textes littéraires. Surnommé Nestor par les moqueurs incultes des réseaux sociaux, qui se gaussent de sa ressemblance physique (assez vague) avec le majordome du château de Moulinsart, il s’accommode fort bien de ce sobriquet, n’y voyant qu’une référence au vieux sage de la guerre de Troie, le seul roi grec, d’ailleurs, revenu sans dommage de cette guerre pour régner à nouveau sur la Messénie.

Dans tous les sondages – pour autant qu’ils soient fiables pour une primaire à droite dont c’est la première édition –, il est apparu jusqu’à il y a peu largement en tête devant ses principaux concurrents, déclarés ou potentiels, Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire et François Fillon. En être arrivé là est, déjà, un exploit lazaréen. Il fut plus d’une fois laissé pour mort sur le champ de bataille de la politique française : en 1997, après la calamiteuse dissolution amenant Lionel Jospin à Matignon, puis en 2004, après sa condamnation définitive à 14 mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité dans l’affaire des emplois fictifs du RPR, enfin après son échec à la législative de 2007 dans la deuxième circonscription de la Gironde. Ses adversaires et concurrents, au sein de sa famille politique, lui accordaient, au mieux, un destin à la Chaban-Delmas, une confortable retraite de patriarche à la tête de la mairie de Bordeaux.[access capability= »lire_inedits »]

Repêché par Nicolas Sarkozy, qui lui confie le ministère de la Défense, puis le Quai d’Orsay dans le deuxième gouvernement Fillon, il s’aperçoit, non sans un certain étonnement, que sa cote dans l’opinion publique suit une courbe ascendante, alors que celle de Sarkozy régresse, laissant présager un échec lors de l’élection présidentielle de 2012.

L’arrivée de la gauche au pouvoir, la « guerre des chefs » au sein de l’UMP, provoquant l’affrontement désastreux entre Jean-François Copé et François Fillon pour le contrôle du parti, le feuilleton judiciaire subi par Nicolas Sarkozy et ses proches (affaires Bettencourt, Bygmalion, Guéant, etc.) confortent encore la position d’Alain Juppé. Dans un peuple de droite traumatisé, il fait figure de recours, de pôle de sérénité et de stabilité dans une mouvance politique déchirée, et soumise à la concurrence d’un Front national en phase d’expansion. Lorsqu’il s’aperçoit, à l’été 2014, que le retour de Nicolas Sarkozy aux avant-postes de la politique n’a rien d’une reconquête triomphale de son camp d’abord, du pays ensuite, Alain Juppé finit par admettre que le destin, qui ne l’a jusque-là pas épargné, peut une dernière fois se montrer clément, et même généreux envers lui.

La droite dite républicaine, fascinée par l’exemple socialiste de 2011, a alors décidé, pour sortir par le haut de la guerre des chefs, de procéder à une « primaire » pour désigner le candidat unique de la droite et du centre à l’élection présidentielle de 2017. Nicolas Sarkozy, qui pensait l’éviter, doit s’y résoudre, bon gré mal gré, en faisant le constat que la tradition bonapartiste de sa formation, rebaptisée « Les Républicains » par ses soins, ne suffit pas à rallier autour de lui un parti dont le vieux briscard gaulliste Alexandre Sanguinetti avait dit, jadis, que « comme les loups, les gaullistes se déchirent entre eux, mais chassent en meute… ». Aujourd’hui, faute de chef de meute incontesté, ces mêmes loups, et quelques louves particulièrement hardies, s’apprêtent, babines retroussées et crocs menaçants, à en découdre pour la position de mâle (ou femelle) alpha…

Le vieux loup gris, au corps couturé de cicatrices reçues en combattant pour un chef de meute aujourd’hui vieux et malade pourra-t-il triompher de ses rivaux pour qui l’ardeur ou la jeunesse sont des atouts majeurs ? Pour répondre à cette question, la métaphore londonienne (de Jack London, bien sûr !) montre ses limites, car la société des hommes, n’en déplaise à Thomas Hobbes, ne s’explique pas seulement par l’observation des mœurs de l’espèce canis lupus.

L’imaginaire français reste marqué par d’autres mythes littéraires, tels ceux du comte de Monte-Cristo, alias Edmond Dantès, revenu d’exil pour châtier ceux qui l’avaient lâchement abattu, de bagnards repentis résolus à répandre désormais le bien autour d’eux, comme Jean Valjean… Le peuple peut se montrer aussi indulgent envers celui qu’il conspuait naguère, que cruel avec cet autre qu’il avait porté au pinacle…

Résumons : à l’aune de la « modernité » ambiante, Alain Juppé ne dispose d’aucun des atouts jugés aujourd’hui nécessaires pour construire la légende transformant un politicien de bonne facture en leader charismatique : ce n’est pas l’insulter que de constater qu’il manque singulièrement de glamour, qu’il est cassant, peu empathique avec le populo, qu’il a le don de se faire des ennemis d’amis politiques dont il froisse l’ego en ne leur cachant pas le peu d’estime qu’il éprouve à leur endroit, et que l’étalage immodéré de sa supériorité intellectuelle n’est pas de nature à lui assurer l’affection du peuple…

Mais ce n’est pas à 70 ans que l’on change un bonhomme : c’est tout le problème de la petite équipe de fidèles, chargés de mener leur leader vers le Capitole, un chemin semé d’embûches et de coupe-gorge.

Encore une fois, l’appel à la littérature mondiale pourra nous éclairer. Pour ses proches, Alain Juppé est aujourd’hui dans la situation du pauvre pêcheur mexicain Santiago, héros du Vieil Homme et la Mer d’Ernest Hemingway. Celui-ci, après une saison de pêche lamentable, joue son va-tout et son avenir de pêcheur en partant loin en mer pour tenter, une dernière fois, de capturer « le » poisson qui lui rendra l’espoir et l’estime de soi.

Alain Juppé est, en ce moment, dans la situation de Santiago venant d’accomplir le miracle tant désiré, la capture inespérée d’un énorme espadon, qu’il convient maintenant de ramener à bon port pour parachever son triomphe. L’espadon, en l’occurrence, c’est la confortable avance dont il dispose dans l’opinion face à ses concurrents de la primaire de la droite, mais on est encore loin du port, et les requins de toutes espèces rôdent alentours… Conserver sa prise n’est pas moins difficile, et parfois plus périlleux que s’en emparer : c’est aussi une loi de la nature. Les exemples ne manquent pas, dans un passé récent, d’hommes politiques qui ont cru, à tort, que l’affaire était dans la poche avant l’heure : Jacques Chaban-Delmas, donné favori avant le rapt giscardien de la droite en 1974, Édouard Balladur prématurément déclaré vainqueur en 1995 – par le duo Jérôme Jaffré (Sofres)/Jean-Marie Colombani (Le Monde). Il faut donc garder le poisson dans le meilleur état possible…

L’autre atout d’Alain Juppé, c’est son haut niveau de notoriété : il n’a pas besoin de se faire connaître, chacun ou presque, même peu au courant de la chose politique, met un nom sur son visage, ce qui l’avantage par rapport à des concurrents plus jeunes, comme Bruno Le Maire ou Nathalie Kosciusko-Morizet. Ces derniers sont contraints de « faire le buzz » pour accroître leur capital notoriété, comme NKM annonçant son divorce dans Elle. Oui, rétorqueront les grincheux et les sceptiques, être connu c’est bien, mais encore faut-il que ce soit pour d’honorables raisons ! Or on sait bien qu’Alain Juppé est vieux, plus âgé même que De Gaulle lors de son retour au pouvoir en 1958, qu’il est psychorigide, et que c’est un repris de justice ! Ces arguments ne désarçonnent nullement les membres de sa garde rapprochée : « D’accord, tout cela est vrai. So what ? » rétorque un de ses tout proches, un jeunot (relatif) qui se plaît à émailler son propos d’anglicismes, traces de son passage dans un grand cabinet d’avocats d’affaires américain. Et de poursuivre : « Mais comment alors expliquer qu’en dépit de ces prétendues tares il reste si populaire ? Les temps ont changé, sous De Gaulle on était un vieillard à 60 ans, aujourd’hui avec l’allongement de la durée de la vie, le poids des seniors dans le corps électoral, on ne perçoit plus les choses de la même manière… Pour ce qui est de son passé judiciaire, tout le monde sait aussi qu’il a payé pour un autre, et de toute façon, en la matière, il est préférable d’avoir un passé qu’un avenir ! » L’allusion, limpide, aux ennuis potentiels à venir pour Nicolas Sarkozy donne une petite idée du ton des échanges entre Juppé et Sarkozy dans la campagne de la primaire, pour le cas où l’ex-président de la République viendrait le chercher sur ce terrain.

« Le driver [NdT : élément dominant] de la primaire, dit-il encore, c’est la capacité d’un candidat, dans l’esprit des électeurs de la droite et du centre, d’assurer une large victoire de ce camp en 2017, dans tous les cas de figure, avec ou sans la gauche au second tour, et il se confirme chaque jour un peu plus qu’Alain Juppé est le meilleur pour cela… »

Le spectre d’une primaire sabotée par Sarkozy ne hante plus les nuits des juppéistes

Cependant, dans le monde politique, le clan Juppé reste une TPE qui ne dispose pas de la machine d’un grand parti, comme Nicolas Sarkozy, ni du soutien déclaré de « grands élus » à l’Assemblée, au Sénat ou dans les régions, comme François Fillon. Dans le groupe des dix qui se réunit chaque semaine sous la houlette du directeur de campagne, Gilles Boyer, on trouve des grands blessés de la vie politique, comme Hervé Gaymard, qui a remonté la pente comme député et président du conseil départemental de Savoie, après avoir été viré par Chirac de son poste de ministre des Finances pour cause d’appart’ de fonction jugé scandaleux, et aujourd’hui, Jean-Pierre Raffarin, en rupture de sarkozysme après avoir vu la présidence du Sénat lui passer sous le nez, Christine Albanel, virée sans ménagements du ministère de la Culture. Un quarteron de fidèles issus de son staff de président du RPR entre 1995 et 1997, comme Édouard Philippe (45 ans) et Benoist Apparu (46 ans), devenus entre-temps, respectivement, député-maire du Havre et député-maire de Châlons-en-Champagne. Les cordons de la bourse de la campagne, qui contiendrait environ trois millions d’euros, « issus de donations individuelles » tient-on à préciser, sont tenus par Marie Guévenoux (40 ans), ex-présidente des jeunes de l’UMP, virée par Nicolas Sarkozy lors de son arrivée à la tête du parti…

C’est peu dire que l’esprit de revanche contre celui qui les a, naguère, piétinés, traités plus bas que terre est un puissant « driver » de leur énergie militante au service de « Nestor ». Ils sont persuadés, d’ailleurs, que cette fois-ci Sarkozy s’est trompé de campagne, pensant rejouer 2007 (prise du parti, puis conquête du pouvoir », alors que la phase « primaire » change totalement la donne. En fait, du point de vue juppéiste, l’Élysée se conquiert les 20 et 27 novembre 2016, car le candidat des Républicains est quasiment assuré de l’emporter en mai 2017. L’objectif est alors de s’assurer un « matelas » d’au moins 500 000 électeurs de la droite et du centre, dont les partisans de Juppé sur le terrain s’assureront qu’ils se présenteront physiquement dans l’un des 10 300 bureaux de vote mis en place dans le cadre de la primaire. Le spectre d’une primaire sabotée par le parti, pour le plus grand profit de Sarkozy, et qui, par exemple, ne mobiliserait qu’un million d’électeurs, ne hante plus les nuits des juppéistes. Ils ont veillé au grain dans le comité d’organisation, présidé par Thierry Solère (soutien de Bruno Le Maire), où les sarkozystes ne se sont pas montrés très assidus… Le vainqueur devrait donc bénéficier d’une légitimité au moins égale à celle qu’avait conquise François Hollande lors de la primaire de la gauche en 2011.

Les déplacements d’Alain Juppé sur le terrain sont discrets – il ne cherche ni le buzz ni une couverture médiatique –, plus longs que ceux de ses concurrents, et visent à constituer et à motiver des équipes locales mises en place en dehors des structures du parti. Il existerait aujourd’hui plus de 1 000 comités locaux pro-Juppé, dont les militants sont initiés au « canvassing », quadrillage du territoire, repérage des sympathisants et préparation de leur mobilisation le jour J. Le mot d’ordre est de « densifier » le noyau de ces militants, qui sont potentiellement plus nombreux que ceux de Sarkozy mais moins motivés pour défendre le champion…

D’emblée, Juppé s’est positionné sur le créneau « droite modérée », pour se distinguer des revanchards de la droite dure – celle qui bouffe du socialiste tous les matins au p’tit déj –, laissant même entendre qu’en cas de victoire contre Marine Le Pen au second tour, il pourrait favoriser un gouvernement avec la gauche raisonnable, style Valls ou Macron. Il pouvait ainsi se prévaloir d’être le seul prétendant des Républicains en mesure d’éviter une candidature Bayrou, jusqu’à ce que ce dernier se ravise, et fasse la même proposition à François Fillon… Néanmoins, en dépit des palinodies de l’homme de Pau, Juppé est persuadé que le vote des sympathisants centristes de la primaire lui est acquis, et même – pourquoi s’en priver – celui de gens de gauche « trollant » le scrutin par anti-sarkozysme primaire.

Pour le programme, pas de proposition fracassante ni de projet « clivant », comme ceux d’un Bruno Le Maire suggérant d’abolir le collège unique instauré par Giscard. On veut faire sérieux, quitte à être ennuyeux, avec une série de quatre livres signés par le patron, sur les grandes questions (éducation, État, économie, politique extérieure), et des « cahiers thématiques », conçus et rédigés par les petites plumes (plusieurs centaines, nous dit-on) recrutées et dirigées par Hervé Gaymard… Juppé, on ne le changera pas : il fera comme il a toujours fait, car ses convictions centralistes, sa méfiance des États-Unis et du libéralisme, son penchant pro-arabe sont inscrits dans ses gènes. Cela risque, hélas, de ne pas déplaire…

Pour Juppé, donc, si tout marche bien, ce sera peut-être Noël-Noël en novembre. Cet acteur, aujourd’hui bien oublié, incarna « le père tranquille » en 1946, dans le film du même nom de René Clément, un homme âgé et discret, qui se révèle, en dépit des apparences, être un héros de la Résistance intérieure française. Sinon, retour à Hemingway et à la fin douce-amère de l’histoire du Vieil homme et la Mer : l’espadon a, certes, été boulotté par les requins, mais l’honneur de pêcheur de Santiago est sauf…[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Le 18 juin du Comité Orwell

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natacha polony 18 juin
Natacha Polony. Photo : Hannah Assouline.
natacha polony 18 juin
Natacha Polony. Photo : Hannah Assouline.

Vous aimez les questions qui fâchent grave ?  Alors, celles que vont évoquer ce samedi le Comité Orwell et sa fondatrice, Natacha Polony, vont sûrement vous émoustiller autant que moi.

L’intitulé de la conférence d’après-demain (c’est-à-dire le 18 juin, poke le Général) est en effet clair de chez clair: « Souveraineté et mondialisation : Parler de la souveraineté des peuples et des nations a-t-il encore un sens dans un monde globalisé ? »

Je parie ma paye contre celle de Didier Deschamps, qu’on y causera du Brexit, of course. Mais aussi de la Loi Travail, du TAFTA, et des abeilles. Et peut-être aussi d’Henri Guaino.

Pour vérifier si mes pronostics sont exacts (et aussi pour plein d’autres raisons plus importantes, en vrai) rendez-vous ce samedi 18 juin 2016 de 14h30 à 17h dans le grand amphithéâtre de l’IPAG,184 bd Saint Germain, Paris 6ème.

L’inscription est gratuite mais obligatoire. Cela se fait par mail à cette adresse : comiteorwell1984@gmail.com

PS : En raison du nombre restreint de places, le Comité nous informe que toute personne non-inscrite ne pourra pas assister à la conférence. Et ceci n’est pas une clause de style : tous ceux qui, faute de place, ont dû faire le pied de grue devant l’IPAG, le 9 janvier, lors du premier colloque du Comité, peuvent en témoigner.

Et comme il fait beaucoup plus froid ces jours-ci qu’en janvier, inscrivez-vous !

 

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Attentats islamistes: le parti du déni

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islam daech orlando magnanville
Sipa. Numéro de reportage : 00731924_000002.
islam daech orlando magnanville
Sipa. Numéro de reportage : 00731924_000002.

La tuerie d’Orlando a brusquement relancé un jeu de rôle indécent et irresponsable. Mais surtout révélateur de ce qui travaille notre société face au défi islamiste.

La manif pour tous coupable ?

Les « faiseurs d’opinion » de la bien-pensance se sont précipités pour faire porter la responsabilité du massacre à ceux qui n’en pouvaient mais. Avec finalement un seul objectif, lui dénier tout caractère islamiste. Alors, au passage on a tapé sur ceux à qui on voue une haine totale, et dont on considère qu’ils sont pires que le diable, ces compatriotes qui rechignent devant la mondialisation austéritaire et le sociétalisme galopant. Vous savez ceux qui étaient opposés au mariage gay, qui ne veulent pas de la GPA, ont été choqués par les galopades sur les tombes de Verdun, et n’apprécient pas les éructations homophobes de Black M. Les fanas des heures sombres, quoi.

Le vainqueur du concours d’ignominies est cet élu EELV qui n’a pas hésité à twitter : «  La différence entre la Manif pour tous et #Orlando ? Le passage à l’acte». Pour l’accompagner, on a retrouvé la troupe des lyncheurs excités qui n’avaient pas de mots assez durs contre Monseigneur Barbarin et l’Eglise. Un islamiste se réclamant de Daech massacre 50 personnes dans une boîte homosexuelle, c’est évidemment de la faute de Christine Boutin et de Ludovine de la Rochère. Ces insulteurs-là ne veulent surtout pas que l’on aborde la question des motivations du tueur.

Les petits marquis de l’ultragauche, qui savent bien que cette position  est intenable, vont trouver une autre astuce pour exonérer l’islamisme et mettre les homos sur la défensive. On nous expliquera ainsi doctement sur la radio du service public que tout ça c’est quand même de la faute des homosexuels devenus «homonationalistes » et pratiquant un «racisme anti-musulman» (sic!).  On reste sans voix, estomaqué par un tel culot absurde, ce qui est probablement l’objectif recherché.

Peur de nommer l’islam

Du bout des lèvres, le Président de la République et le ministre de l’Intérieur ont bien voulu concéder qu’il s’agissait d’un acte terroriste. Mais on ne saura pas s’il est l’œuvre de l’ETA, de l’IRA, ou des Brigades Rouges. Un débat pénible sera lancé sur le fait de savoir s’il fallait parler de massacre homophobe ou de massacre islamiste. Les deux bien sûrs puisqu’il s’agit d’un crime islamiste ET homophobe. Et si l’on veut vraiment rendre compte de la réalité, la bonne formulation est : un attentat islamiste donc homophobe. Mais cela on ne l’entendra pas, par ce que ce serait blasphémer et stigmatiser une religion « de paix et d’amour ». Ce n’est pas la foi de la grande majorité des musulmans qui vivent leur religion paisiblement dans notre pays qui est en cause. Mais l’islam -et d’ailleurs plutôt « les islams »- qui est une religion organisée, dotée de textes qui jouent un rôle essentiel, avec une articulation des rapports entre le spirituel et le temporel qui lui sont propres. On doit bien constater que la condamnation de l’homosexualité, dont elle n’a certes pas le monopole, y prend encore des absolument terribles. Dix des pays où l’islam est religion d’État pratiquent la peine de mort pour les homosexuels, sans parler des courants intégristes puissants et riches qui inondent tranquillement les communautés musulmanes de prêches incitant à l’homophobie. Comme le démontre de façon extraordinaire la vidéo de l’imam d’Orlando justifiant la mise à mort des homosexuels. Une religion est aussi une idéologie, et l’islam intégriste d’aujourd’hui est une idéologie mortifère.

Un crime homophobe. Point.

Pour éviter de prendre ce problème de face, Jean-Luc Mélenchon nous aura gratifié d’un long texte chantourné commençant par cette phrase : «Ce n’est pas l’assassin qui donne son sens au crime, ce sont les victimes. Ils ont été tués parce qu’ils étaient homosexuels ». Pardon ? Cher Jean-Luc mesurez-vous l’inanité de cette proposition, et son caractère déplaisant ? Alors comme ça, la Shoah, la solution finale n’était pas un crime nazi, seulement antisémite ? L’assassinat des deux fonctionnaires de Magnanville serait seulement l’expression d’une haine  anti-flics ? Il faut être sérieux.

Alors pourquoi, ce déni, ce refus de caractériser, de dire les choses, d’expliquer le réel, et enfin de nommer l’ennemi. Car malheureusement, nous sommes en guerre, confrontés à une nouvelle forme d’agression menée par des gens dotés de moyens, disposant de territoires, pourvus d’une idéologie et qui poursuivent des objectifs précis. Et pourtant nous ne devrions pas la craindre, nos ennemis sont faibles, leur projet voué à l’échec, ils n’ont aucune puissance économique, aucune culture forte, aucun véritable projet autre que celui de faire triompher une idéologie folle. Leur seule force est notre peur, celle qui s’exprime dans ce refus de nommer l’ennemi.

Le remords de l’homme blanc

Il y a ceux qui craignent et on peut les comprendre, le défi que lance dans ces circonstances l’existence d’une forte communauté musulmane économiquement dominée et issue de pays que nous avons colonisés et avec lesquels les rapports ne sont pas toujours faciles. Ceux que  l’accusation de racisme tétanise, et qui sont travaillées, probablement à juste titre, par le remords de l’homme blanc. À cette culpabilisation-là, s’ajoute celle d’avoir importé une main-d’œuvre bon-marché que la disparition du travail rend difficile à assimiler.

Il y a aussi ceux qui finassent et jouent l’apaisement en se disant qu’après tout la nuisance du terrorisme, n’est pas si terrible, qu’elle permet de mettre en place des lois liberticides pour faire tenir tranquille les partageux, et surtout continuer les petit business lucratifs avec les émirats et l’Arabie Saoudite. Quand en plus c’est au travers d’un traditionnel alignement servile sur les États-Unis, c’est encore meilleur. Le gouvernement socialiste depuis 2012 y est particulièrement à son affaire. Alors oui, incontestablement dans la catastrophe qui frappe le Moyen-Orient, la France n’a pas les mains très propres

Il y a encore ceux qu’il serait excessif de qualifier de « collabos », mais qui se sont construits grâce à leurs postures, des petites niches matériellement, mais aussi symboliquement lucratives. Edwy Plenel étant évidemment le premier d’entre eux.

Une fois la guerre commencée…

Il y a enfin ceux que l’on appelle les « islamo-gauchistes », mais qui sont d’abord et avant tout des gauchistes de toujours. Armés  d’un dogmatisme sans faille, et au nom de concepts qu’ils n’ont pas compris, ils plaquent sur le réel des grilles d’analyse souvent absurdes. La phrase « vos guerres, nos morts » n’est finalement que l’écho de celle que leurs prédécesseurs lançaient aux résistants pendant la Deuxième guerre mondiale : « n’oubliez pas que sous l’uniforme SS, il y a un travailleur allemand ».

Pourtant à tous ceux-là, et aux autres, on rappellera ce que disait George Orwell le 8 mai 1940 deux jours avant l’offensive allemande contre la France.

« Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus. Toutes les activités sont des activités de guerre. Qu’on le veuille ou non, on est obligé d’aider son propre camp ou celui de l’ennemi. En ce moment, les pacifistes, les communistes, les fascistes, etc. aident Hitler. Ils ont tout à fait le droit de le faire, à condition de penser que la cause de Hitler est meilleure et d’en accepter les conséquences. Si je prends parti pour la Grande-Bretagne et la France, c’est parce que je préfère rejoindre les plus anciens impérialismes- décadents, -comme Hitler a raison de les  appeler- que les nouveaux, beaucoup plus sûrs d’eux-mêmes et donc beaucoup plus impitoyables. »

Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus, autre façon de dire que la barricade n’a que deux côtés. Et à ceux qui pensent que nous avons des responsabilités dans ce qui arrive Orwell répond également, et en fait même la clé de cet engagement nécessaire :

«Seulement, pour l’amour de Dieu, ne prétendons pas que nous nous lançons dans cette guerre avec des mains propres. SI nous voulons garder le droit de nous défendre, il faut que notre conscience se rende bien compte que nos mains ne sont PAS propres. »

LR: Guaino face à son destin

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henri guaino sarkozy juppe
Henri Guaino. Sipa. Numéro de reportage : 00738538_00005.
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Henri Guaino. Sipa. Numéro de reportage : 00738538_00005.

Henri Guaino s’est lancé. Depuis des mois, il avait manifesté son incompréhension voire son irritation face à la dérive de sa famille politique. Qui supprimerait le plus de postes de fonctionnaires ? Qui taillerait le plus, à la serpe ou à la tronçonneuse, dans les services de l’Etat ? Les différents candidats à la primaire rivalisaient à coup de centaines de milliards d’économies, surenchérissaient sur la loi El Khomri, et appliquaient, sans bien entendu le reconnaître, les recommandations de Bruxelles.

Sarkozy énervé

Dans le même temps, le président de son parti politique, candidat sans toujours l’avoir annoncé, annonçait des propositions de la même eau, et soutenait à la présidence du Conseil national de LR, Luc Chatel, qui souhaite que son parti devienne celui « des gaz de schiste, des OGM et des biotechs » (oubliant malencontreusement les pesticides). Nicolas Sarkozy a fait le choix de ne pas être le candidat national-républicain du discours de Toulon, alors qu’il s’agissait de la seule voie lui permettant de pouvoir concurrencer son adversaire Alain Juppé. A ce large boulevard dans un espace politique complètement libéré, il a préféré une impasse, celle de faire du sous-Patrick Buisson, et pour cause : il a répudié Patrick Buisson.

Nicolas Sarkozy, murmurent des sources bien informées, est en colère. Il ne comprend pas que son conseiller spécial à l’Elysée ait fait le choix d’une candidature personnelle. Comment pouvait-il en être autrement, alors qu’Henri Guaino n’a cessé d’alerter depuis des mois sur l’inanité de sa stratégie et de sa ligne politique ? Qui l’avait prévenu sur le fait qu’il n’était pas dans le rôle d’un ancien président de la République de reprendre la tête d’un parti ? Qui expliquait qu’il ne servait à rien d’avoir un langage toujours aussi dur sur l’identité, quand on ne parvient pas à cacher qu’on finira toujours par obéir à Bruxelles ? On sait que Nicolas Sarkozy a cette conception de la vie politique : si on n’est pas avec lui, on est contre lui. Il va donc tout faire pour empêcher la candidature d’Henri Guaino. On se doute que la quête des parrainages sera rendue d’autant plus difficile pour celui qui a annoncé sa décision lundi matin. La pression sur les parlementaires et autres élus qui souhaiteraient parrainer Henri Guaino sera forte, à n’en pas douter.

Une chance pour les favoris

Ce dernier a bien fait d’annoncer que s’il ne pouvait pas concourir, il irait chercher chez les dizaines de milliers d’élus sans étiquette, pour se lancer dans candidature directe au premier tour de l’élection présidentielle. Cela fera-t-il réfléchir Nicolas Sarkozy ou le favori actuel de la primaire, Alain Juppé ? L’intérêt de celui qui sera finalement désigné (et donc des favoris) à l’issue de la primaire de la droite n’est-il pas que les candidatures du premier tour ne se multiplient pas ? Malheureusement, il est fort possible que la rancœur et le mépris soient plus forts que la prise en compte de leur intérêt propre. À suivre…

Nous l’avons déjà affirmé dans ces colonnes : la candidature d’Henri Guaino à cette élection primaire est nécessaire. Parce que la primaire est là, qu’on le veuille ou non, et que son vainqueur pourrait bien être le prochain président de la République, il est indispensable que le gaullisme y soit représenté.

Guaino rendra ainsi service à tous ceux qui, refusant le principe de la primaire et ayant décidé d’être directement candidat, portent des idées voisines. C’est pourquoi les militants de Debout La France, à commencer par le premier d’entre eux, ont tout intérêt à cette candidature, mais aussi à ce qu’Henri Guaino atteigne le score le plus haut. Il serait politiquement improductif de se draper dans une pureté surjouée, refusant de toucher un bulletin de vote de cette compétition. Comme il aurait été ridicule de refuser de présenter des listes aux élections européennes, sous le prétexte que le Général de Gaulle avait toujours refusé l’élection des députés européens au suffrage direct. L’important, c’est que le débat vive, que les thèmes infusent, que les idées se propagent.

Cette primaire peut enfin devenir intéressante. Elle peut enfin permettre d’être autre chose qu’un concours de marketing politique, de comparaisons de profils, de compétitions de tweets. Elle peut enfin être l’occasion d’un véritable débat politique, au sens le plus noble du terme. De cela, Henri Guaino, et tous ceux qui lui permettront de participer à cette élection, doivent être remerciés.