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Attentats islamistes: le parti du déni

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islam daech orlando magnanville
Sipa. Numéro de reportage : 00731924_000002.

La tuerie d’Orlando a brusquement relancé un jeu de rôle indécent et irresponsable. Mais surtout révélateur de ce qui travaille notre société face au défi islamiste.

La manif pour tous coupable ?

Les « faiseurs d’opinion » de la bien-pensance se sont précipités pour faire porter la responsabilité du massacre à ceux qui n’en pouvaient mais. Avec finalement un seul objectif, lui dénier tout caractère islamiste. Alors, au passage on a tapé sur ceux à qui on voue une haine totale, et dont on considère qu’ils sont pires que le diable, ces compatriotes qui rechignent devant la mondialisation austéritaire et le sociétalisme galopant. Vous savez ceux qui étaient opposés au mariage gay, qui ne veulent pas de la GPA, ont été choqués par les galopades sur les tombes de Verdun, et n’apprécient pas les éructations homophobes de Black M. Les fanas des heures sombres, quoi.

Le vainqueur du concours d’ignominies est cet élu EELV qui n’a pas hésité à twitter : «  La différence entre la Manif pour tous et #Orlando ? Le passage à l’acte». Pour l’accompagner, on a retrouvé la troupe des lyncheurs excités qui n’avaient pas de mots assez durs contre Monseigneur Barbarin et l’Eglise. Un islamiste se réclamant de Daech massacre 50 personnes dans une boîte homosexuelle, c’est évidemment de la faute de Christine Boutin et de Ludovine de la Rochère. Ces insulteurs-là ne veulent surtout pas que l’on aborde la question des motivations du tueur.

Les petits marquis de l’ultragauche, qui savent bien que cette position  est intenable, vont trouver une autre astuce pour exonérer l’islamisme et mettre les homos sur la défensive. On nous expliquera ainsi doctement sur la radio du service public que tout ça c’est quand même de la faute des homosexuels devenus «homonationalistes » et pratiquant un «racisme anti-musulman» (sic!).  On reste sans voix, estomaqué par un tel culot absurde, ce qui est probablement l’objectif recherché.

Peur de nommer l’islam

Du bout des lèvres, le Président de la République et le ministre de l’Intérieur ont bien voulu concéder qu’il s’agissait d’un acte terroriste. Mais on ne saura pas s’il est l’œuvre de l’ETA, de l’IRA, ou des Brigades Rouges. Un débat pénible sera lancé sur le fait de savoir s’il fallait parler de massacre homophobe ou de massacre islamiste. Les deux bien sûrs puisqu’il s’agit d’un crime islamiste ET homophobe. Et si l’on veut vraiment rendre compte de la réalité, la bonne formulation est : un attentat islamiste donc homophobe. Mais cela on ne l’entendra pas, par ce que ce serait blasphémer et stigmatiser une religion « de paix et d’amour ». Ce n’est pas la foi de la grande majorité des musulmans qui vivent leur religion paisiblement dans notre pays qui est en cause. Mais l’islam -et d’ailleurs plutôt « les islams »- qui est une religion organisée, dotée de textes qui jouent un rôle essentiel, avec une articulation des rapports entre le spirituel et le temporel qui lui sont propres. On doit bien constater que la condamnation de l’homosexualité, dont elle n’a certes pas le monopole, y prend encore des absolument terribles. Dix des pays où l’islam est religion d’État pratiquent la peine de mort pour les homosexuels, sans parler des courants intégristes puissants et riches qui inondent tranquillement les communautés musulmanes de prêches incitant à l’homophobie. Comme le démontre de façon extraordinaire la vidéo de l’imam d’Orlando justifiant la mise à mort des homosexuels. Une religion est aussi une idéologie, et l’islam intégriste d’aujourd’hui est une idéologie mortifère.

Un crime homophobe. Point.

Pour éviter de prendre ce problème de face, Jean-Luc Mélenchon nous aura gratifié d’un long texte chantourné commençant par cette phrase : «Ce n’est pas l’assassin qui donne son sens au crime, ce sont les victimes. Ils ont été tués parce qu’ils étaient homosexuels ». Pardon ? Cher Jean-Luc mesurez-vous l’inanité de cette proposition, et son caractère déplaisant ? Alors comme ça, la Shoah, la solution finale n’était pas un crime nazi, seulement antisémite ? L’assassinat des deux fonctionnaires de Magnanville serait seulement l’expression d’une haine  anti-flics ? Il faut être sérieux.

Alors pourquoi, ce déni, ce refus de caractériser, de dire les choses, d’expliquer le réel, et enfin de nommer l’ennemi. Car malheureusement, nous sommes en guerre, confrontés à une nouvelle forme d’agression menée par des gens dotés de moyens, disposant de territoires, pourvus d’une idéologie et qui poursuivent des objectifs précis. Et pourtant nous ne devrions pas la craindre, nos ennemis sont faibles, leur projet voué à l’échec, ils n’ont aucune puissance économique, aucune culture forte, aucun véritable projet autre que celui de faire triompher une idéologie folle. Leur seule force est notre peur, celle qui s’exprime dans ce refus de nommer l’ennemi.

Le remords de l’homme blanc

Il y a ceux qui craignent et on peut les comprendre, le défi que lance dans ces circonstances l’existence d’une forte communauté musulmane économiquement dominée et issue de pays que nous avons colonisés et avec lesquels les rapports ne sont pas toujours faciles. Ceux que  l’accusation de racisme tétanise, et qui sont travaillées, probablement à juste titre, par le remords de l’homme blanc. À cette culpabilisation-là, s’ajoute celle d’avoir importé une main-d’œuvre bon-marché que la disparition du travail rend difficile à assimiler.

Il y a aussi ceux qui finassent et jouent l’apaisement en se disant qu’après tout la nuisance du terrorisme, n’est pas si terrible, qu’elle permet de mettre en place des lois liberticides pour faire tenir tranquille les partageux, et surtout continuer les petit business lucratifs avec les émirats et l’Arabie Saoudite. Quand en plus c’est au travers d’un traditionnel alignement servile sur les États-Unis, c’est encore meilleur. Le gouvernement socialiste depuis 2012 y est particulièrement à son affaire. Alors oui, incontestablement dans la catastrophe qui frappe le Moyen-Orient, la France n’a pas les mains très propres

Il y a encore ceux qu’il serait excessif de qualifier de « collabos », mais qui se sont construits grâce à leurs postures, des petites niches matériellement, mais aussi symboliquement lucratives. Edwy Plenel étant évidemment le premier d’entre eux.

Une fois la guerre commencée…

Il y a enfin ceux que l’on appelle les « islamo-gauchistes », mais qui sont d’abord et avant tout des gauchistes de toujours. Armés  d’un dogmatisme sans faille, et au nom de concepts qu’ils n’ont pas compris, ils plaquent sur le réel des grilles d’analyse souvent absurdes. La phrase « vos guerres, nos morts » n’est finalement que l’écho de celle que leurs prédécesseurs lançaient aux résistants pendant la Deuxième guerre mondiale : « n’oubliez pas que sous l’uniforme SS, il y a un travailleur allemand ».

Pourtant à tous ceux-là, et aux autres, on rappellera ce que disait George Orwell le 8 mai 1940 deux jours avant l’offensive allemande contre la France.

« Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus. Toutes les activités sont des activités de guerre. Qu’on le veuille ou non, on est obligé d’aider son propre camp ou celui de l’ennemi. En ce moment, les pacifistes, les communistes, les fascistes, etc. aident Hitler. Ils ont tout à fait le droit de le faire, à condition de penser que la cause de Hitler est meilleure et d’en accepter les conséquences. Si je prends parti pour la Grande-Bretagne et la France, c’est parce que je préfère rejoindre les plus anciens impérialismes- décadents, -comme Hitler a raison de les  appeler- que les nouveaux, beaucoup plus sûrs d’eux-mêmes et donc beaucoup plus impitoyables. »

Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus, autre façon de dire que la barricade n’a que deux côtés. Et à ceux qui pensent que nous avons des responsabilités dans ce qui arrive Orwell répond également, et en fait même la clé de cet engagement nécessaire :

«Seulement, pour l’amour de Dieu, ne prétendons pas que nous nous lançons dans cette guerre avec des mains propres. SI nous voulons garder le droit de nous défendre, il faut que notre conscience se rende bien compte que nos mains ne sont PAS propres. »

LR: Guaino face à son destin

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Henri Guaino. Sipa. Numéro de reportage : 00738538_00005.

Henri Guaino s’est lancé. Depuis des mois, il avait manifesté son incompréhension voire son irritation face à la dérive de sa famille politique. Qui supprimerait le plus de postes de fonctionnaires ? Qui taillerait le plus, à la serpe ou à la tronçonneuse, dans les services de l’Etat ? Les différents candidats à la primaire rivalisaient à coup de centaines de milliards d’économies, surenchérissaient sur la loi El Khomri, et appliquaient, sans bien entendu le reconnaître, les recommandations de Bruxelles.

Sarkozy énervé

Dans le même temps, le président de son parti politique, candidat sans toujours l’avoir annoncé, annonçait des propositions de la même eau, et soutenait à la présidence du Conseil national de LR, Luc Chatel, qui souhaite que son parti devienne celui « des gaz de schiste, des OGM et des biotechs » (oubliant malencontreusement les pesticides). Nicolas Sarkozy a fait le choix de ne pas être le candidat national-républicain du discours de Toulon, alors qu’il s’agissait de la seule voie lui permettant de pouvoir concurrencer son adversaire Alain Juppé. A ce large boulevard dans un espace politique complètement libéré, il a préféré une impasse, celle de faire du sous-Patrick Buisson, et pour cause : il a répudié Patrick Buisson.

Nicolas Sarkozy, murmurent des sources bien informées, est en colère. Il ne comprend pas que son conseiller spécial à l’Elysée ait fait le choix d’une candidature personnelle. Comment pouvait-il en être autrement, alors qu’Henri Guaino n’a cessé d’alerter depuis des mois sur l’inanité de sa stratégie et de sa ligne politique ? Qui l’avait prévenu sur le fait qu’il n’était pas dans le rôle d’un ancien président de la République de reprendre la tête d’un parti ? Qui expliquait qu’il ne servait à rien d’avoir un langage toujours aussi dur sur l’identité, quand on ne parvient pas à cacher qu’on finira toujours par obéir à Bruxelles ? On sait que Nicolas Sarkozy a cette conception de la vie politique : si on n’est pas avec lui, on est contre lui. Il va donc tout faire pour empêcher la candidature d’Henri Guaino. On se doute que la quête des parrainages sera rendue d’autant plus difficile pour celui qui a annoncé sa décision lundi matin. La pression sur les parlementaires et autres élus qui souhaiteraient parrainer Henri Guaino sera forte, à n’en pas douter.

Une chance pour les favoris

Ce dernier a bien fait d’annoncer que s’il ne pouvait pas concourir, il irait chercher chez les dizaines de milliers d’élus sans étiquette, pour se lancer dans candidature directe au premier tour de l’élection présidentielle. Cela fera-t-il réfléchir Nicolas Sarkozy ou le favori actuel de la primaire, Alain Juppé ? L’intérêt de celui qui sera finalement désigné (et donc des favoris) à l’issue de la primaire de la droite n’est-il pas que les candidatures du premier tour ne se multiplient pas ? Malheureusement, il est fort possible que la rancœur et le mépris soient plus forts que la prise en compte de leur intérêt propre. À suivre…

Nous l’avons déjà affirmé dans ces colonnes : la candidature d’Henri Guaino à cette élection primaire est nécessaire. Parce que la primaire est là, qu’on le veuille ou non, et que son vainqueur pourrait bien être le prochain président de la République, il est indispensable que le gaullisme y soit représenté.

Guaino rendra ainsi service à tous ceux qui, refusant le principe de la primaire et ayant décidé d’être directement candidat, portent des idées voisines. C’est pourquoi les militants de Debout La France, à commencer par le premier d’entre eux, ont tout intérêt à cette candidature, mais aussi à ce qu’Henri Guaino atteigne le score le plus haut. Il serait politiquement improductif de se draper dans une pureté surjouée, refusant de toucher un bulletin de vote de cette compétition. Comme il aurait été ridicule de refuser de présenter des listes aux élections européennes, sous le prétexte que le Général de Gaulle avait toujours refusé l’élection des députés européens au suffrage direct. L’important, c’est que le débat vive, que les thèmes infusent, que les idées se propagent.

Cette primaire peut enfin devenir intéressante. Elle peut enfin permettre d’être autre chose qu’un concours de marketing politique, de comparaisons de profils, de compétitions de tweets. Elle peut enfin être l’occasion d’un véritable débat politique, au sens le plus noble du terme. De cela, Henri Guaino, et tous ceux qui lui permettront de participer à cette élection, doivent être remerciés.

Juppé vu du Front

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Marine le Pen aux côtés de Nicolas Bay (gauche) et Florian Philippot (droite) au pied de la statue de Jeanne d'Arc à Paris, le 1er mai dernier. (Photo: SIPA_00753927_000007)

Non, le Front national n’est pas un parti comme les autres. C’est le parti de mon copain Jean-Paul. On s’est bien sûr disputés quand, après son divorce, il a trouvé dans ce militantisme alors sulfureux des consolations que je réprouvais. Mais il n’a pas lâché l’affaire, me relançant de temps à autre, notamment quand les activités du parti lui donnaient l’occasion de monter à Paris. Jean-Paul était bien décidé à me montrer qu’une fois de plus j’avais tort – sienne vérité depuis nos 14 ans et qui balaye un champ large allant de ma préférence pour certains types de vélos à mon goût pour la viande d’agneau, en passant par le cinéma, la politique… Son parti, donc, n’était pas ce qu’on en disait. Un jour, moi aussi, à ses côtés de préférence, j’agiterai mon petit drapeau tricolore. Vaincu ou convaincu, je céderai.

Pour Jean-Paul, ce 1er mai, c’est le grand jour.[access capability= »lire_inedits »] Non seulement celui de la clarification vis-à-vis de Jean-Marie Le Pen, exclu du banquet de la fête de Jeanne d’Arc, mais aussi celui où, enfin, j’accepte son invitation. Toujours un peu désorganisé, il m’assure d’un SMS vague : « On se retrouve là-bas. »

Ce dimanche, je suis donc seul dans la foule qui se presse devant les portiques de sécurité. De temps en temps, je me retourne et cherche mon ami des yeux, en vain. Je me renseigne : faut-il la carte du parti pour passer le contrôle ? On m’assure que non. Je me laisse donc glisser dans cet entonnoir, au contact serré, patient, des militants. Paris m’avait fait oublier les habits du dimanche. Quelque chose d’une maladresse française dans l’arrondi du mocassin, dans le port de la veste me touche. En voyant le petit monsieur devant moi se démener avec sa ceinture et s’excuser (« Désolé, elle sonne ! »), je revois ce que j’ai fui dès mes 18 ans : Amiens et son Palais du vêtement. Je lui réponds d’un sourire.

« Tu serais pas un peu journaliste sur les bords ? »

Je retrouve enfin Jean-Paul dans le hall. C’est un immense banquet de 2 500 couverts. D’interminables tablées. « T’as vu ça, mon Olive ? » Au-dessus de la scène, un immense dessin représentant Jeanne d’Arc. « Super, non ? » Je fais la moue. « Oh ! Tu vas pas commencer, hein ? » Je la ferme. Je me laisse conduire jusqu’à un groupe de militants de sa connaissance. Des amis, m’assure-t-il. Ça me rappelle une autre fois, il y a bien longtemps, quand il avait absolument tenu à me présenter ses nouveaux potes du lycée technique. Il leur avait dit fièrement, une main protectrice sur mon épaule, que je faisais « du latin et du grec », et je garde pour ces gars de l’autre filière une vieille gratitude : ils n’avaient pas moqué cette démonstration naïve, de quoi ? De sa fierté ? De notre amitié ? « Le latin, ça l’empêche pas de boire une bière au moins ? » avait rétorqué l’un d’eux, dissipant le léger malaise qui nous avait saisis. Trente-cinq ans plus tard, c’est un peu pareil, et je me retrouve, trophée « Parisien qui écrit », entre le vieux Michel « militant depuis 82 », et le jeune Gaëtan « qui en a trop marre. » Le premier, retraité, était dans les assurances, le second bosse dans l’informatique – « comme tout le monde », précise-t-il, modeste.

À Michel, vieux de la vieille, on ne la fait pas : « Tu serais pas un peu journaliste sur les bords ? » La question ne porte pas que sur ma profession, mais la réponse importe peu. Il suffit de marmonner quelque chose, vague et inaudible, de ne pas trop la ramener, de tendre le verre plutôt que la joue. Je le sais. Je suis de ce pays.

Eux sont militants comme on joue au rugby : pour être ensemble, pour que quelque chose de triste, de vain et solitaire, d’abandonné, s’efface dans l’âpreté des corps. On s’engueule. On rit fort. On se vanne. On se donne bruyamment du « ma poule », on se jauge, on se rudoie, on s’oppose. Et surtout, on parle de ça, de politique, en stratèges, en sélectionneurs de l’équipe de France.

« C’est Juppé qu’il nous faut »

Michel n’en démord pas : il ne faut pas voter à la primaire de la droite, il ne faut pas leur faire ce cadeau-là, « pas après ce qu’ils nous ont fait ». Car oui, en 2007, Michel a bien voté Sarko, et ça, non, il ne lui pardonnera pas. « Cocu d’accord, mais pas deux fois. » Gaëtan surprend son monde en évoquant Fillon. Jean-Paul s’étouffe de rage : « Il s’est couché devant Sarkozy ! » L’informaticien dodeline de la tête, bredouille un « quand même… », et puis écrase. Un type un peu plus loin, le seul accompagné de son épouse, se saisit, en chef, du silence et s’interroge : « Il faudra vous le dire combien de fois ? C’est Juppé qu’il nous faut. » Michel enfonce son couteau dans la cuisse de canard, Gaëtan chipote de la fourchette ses pommes sautées. Jean-Paul bombe le torse : « On la tient, notre UMPS. Avec Juppé, ce sera indiscutable. Pour nous, c’est un boulevard. » Il me demande ce que j’en pense. Mon « oui, peut-être, sans doute, je sais pas » ravit notre tablée, comblée de tant d’incertitudes dociles. La femme de l’autre me regarde, me sourit pour la première fois, m’encourage d’un couvert immobile au-dessus de son assiette. Je lâche : « Pourquoi pas, oui. En tout cas, c’est de bonne guerre. » Une clameur, soudaine, énorme, nous interrompt. Comme une approbation ? Non. Enfin, si. La voici, c’est Marine. Pour qui sait écouter son discours, elle ne dira pas autre chose.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Vers le Brexit?

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Sipa. Numéro de reportage : AP21908929_000001.

Trois faits marquants sont venus ces dernières heures soutenir les espérances des eurosceptiques britanniques alors que l’on se rapproche du référendum qui doit se tenir le 23 juin. Tout d’abord, un nouveau sondage (YouGov) donne une avance substantielle au vote se sortir de l’Union Européenne. Le point important ici étant moins le résultat absolu que l’accroissement de la marge de ce résultat. Bien entendu, le nombre de personnes ne s’étant pas encore décidées est important, et ce sondage doit être compris comme une tendance, rien de plus.

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Des sondages au beau fixe

On peut penser que, dans l’isoloir, les électeurs indécis vont se prononcer en majorité pour le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne. Mais, l’avance de la position de sortie est en train d’augmenter. De ce point de vue, il est possible que les opinions qui donnent – pour l’instant – le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union gagnante soient contaminées par le fit que cette position est visiblement majoritaire sur Londres. Le référendum sera aussi un vote du peuple contre les élites financiarisées, de la campagne contre la grande métropole.

The Sun contre l’UE

Le deuxième fait marquant est la très nette et très claire prise de position du quotidien populaire The Sun en faveur d’un vote de sortie. Bien entendu, les positions de ce quotidien étaient prévisibles. Ce que l’on appelle en Grande-Bretagne la « presse de caniveau » est connue pour ses positions facilement outrancières. Mais, il faut aussi savoir que derrière le journal il y a tout l’empire de presse de Murdoch. L’engagement du Sun vaut en réalité un engagement de ce groupe de presse.

Le troisième fait est l’article d’Ambrose Evans-Pritchard appelant à quitter l’Union européenne publié dans The Telegraph. On connaît les positions critiques de cet auteur. Mais les arguments qu’il avance pèsent et pourraient convaincre une fraction de l’opinion publique. Ambrose Evans-Pritchard identifie bien le problème principal du Brexit comme étant celui de la démocratie. Il écrit ainsi :

« Nous devons décider si nous voulons être gouvernés par une Commission aux pouvoirs quasi-exécutif qui fonctionne plus comme le clergé de la papauté du XIIIème siècle que comme une fonction publique moderne; et si nous voulons nous soumettre à une Cour européenne de justice (CEJ) qui revendique la suprématie juridique la plus complète, sans droit d’appel.

La question est de savoir si vous pensez que les Etats-nations de l’Europe sont les seules instances authentiques de la démocratie, que ce soit dans ce pays, en Suède, aux Pays-Bas ou en France ». On retrouve aussi des formules qui sont proches de celles que j’ai employées dans mon dernier ouvrages : « … l’UE telle qu’elle est construite est non seulement corrosive mais finalement dangereuse, et (…) dans la phase que nous avons maintenant atteinte l’autorité gouvernementale se désagrège à travers l’Europe. Le projet provoque une hémorragies des institutions nationales, mais ne parvient pas à les remplacer par quoi que ce soit de légitime au niveau européen ».

Le président de la Cour suprême face au « danger » européen

Il est intéressant de voir que son opinion rejoint celle du Président de la Cour suprême du Royaume, Lord Sumption : « Elles (les institutions) se sont peu à peu vidées de ce qui les rendaient démocratique, par un processus graduel de désintégration interne et d’indifférence, jusqu’à ce que l’on remarque tout à coup qu’elles sont devenus quelque chose de différent, comme les constitutions républicaines d’Athènes ou de Rome, ou les cités italiennes de la Renaissance. »

Ces trois faits pourraient correspondre à un moment de basculement dans la campagne du référendum britannique. Le camp adverse se caractérise, pour l’heure, par des propos outrancièrement alarmistes, prédisant une « catastrophe » économique pour le Royaume-Uni en cas de succès de l’option de sortie. Ceci n’a pas de crédibilité. Les pays qui ne sont pas membres de l’Union européenne commercent librement avec cette dernière du fait des règles de l’OMC, qui s’appliqueraient instantanément aux relations commerciales entre la Grande-Bretagne et l’UE.

Ce qui est manifeste est que les partisans du maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne ont été incapables de développer des arguments « positifs » en soutien à leur position. C’est sans doute le point le plus intéressant. Aujourd’hui, la peur de l’inconnu est le dernier, voir le seul argument, qui reste aux partisans de l’Union européenne. Cela en dit long sur la décrépitude du projet européen.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

 

 

 

Erdogan et Poutine ne sont pas comparables

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Rencontre Erdogan-Poutine à Moscou, en 2012. Sipa. Numéro de reportage : AP21256628_000007.

Les personnalités de premier plan ne se bousculant pas aujourd’hui dans les sommets des chefs d’Etat de l’Union européenne, il est habituel qu’on se tourne avec un mélange d’envie et de crainte  vers les marges orientales du continent, où, il faut bien le dire, deux figures exceptionnelles émergent : Poutine et Erdogan. Deux ennemis dont les armées se font face dans le nord de la Syrie, le premier appuyant les forces gouvernementales, le second les rebelles islamistes. Tous deux sont présentés comme des nationalistes, hommes d’autorité, plus ou moins dangereux. En réalité, les positions des deux hommes ne sont pas comparables.

Régime nationaliste et régime idéologique

On ne saurait confondre un régime national, voire nationaliste, plus ou moins autoritaire et un régime idéologique. Le premier suit une politique étrangère classique de défense des intérêts nationaux et rien d’autre. Quand il s’agit d’une grande puissance, ce souci des intérêts nationaux peut s’étendre au voisinage immédiat (l’Ukraine s’agissant de la Russie) mais ce genre de régime n’a pas de plan de conquête du monde, tout simplement parce qu’il n’a pas d’idéologie à répandre.

Un régime idéologique, c’est autre chose. Le moteur profond de son action politique n’est pas la défense des intérêts nationaux, même s’il s’en préoccupe aussi, il est d’étendre une certaine idéologie au monde entier, ou en tous les cas à d’autres pays. L’idéologie pour cette raison est inséparable de l’impérialisme. Comme une idée peut s’étendre indéfiniment, l’impérialisme d’un régime idéologique n’a pas de limite, en dehors de celle que lui assigne la résistance des autres pays.

Pour dire les choses simplement, si la Russie était un régime idéologique au temps du communisme, elle s’est transformée depuis lors en régime nationaliste classique. On peut la considérer comme un pays qui a été totalitaire et qui ne l’est plus, en marche vers la démocratie, celle-ci étant encore très imparfaite sous Poutine.

Erdogan ou la verticale du pouvoir

La Turquie a suivi le chemin exactement inverse : du temps de Mustafa Kemal et de ses successeurs, elle avait un régime nationaliste classique. Avec Erdogan, elle est en train de se transformer en régime idéologique. Cette idéologie n’a naturellement rien à voir avec le marxisme-léninisme qui était le moteur de l’Union soviétique. Erdogan est un frère musulman qui considère que l’islam a vocation à devenir la religion mondiale et que cette religion doit s’étendre au besoin par la force. Il a aussi la nostalgie du sultanat ottoman qui s’étendait très loin dans les Balkans et qui dominait à la fois la péninsule arabique et le nord de l’Afrique, soit presque tout le monde arabe. Le projet ottoman de conquête de l’Europe a subi plusieurs coups d’arrêt : la bataille de Lépante contre les Espagnols (1571), les sièges de Vienne successifs (1521 et 1683). Au cours du XIXe siècle, les Turcs durent se retirer de la Grèce, puis des Balkans ; Erdogan a le désir secret de venger ces revers. Il pense le faire de deux manières : en entrant dans l’Union Européenne où son poids démographique de 80 millions d’habitants et la sidération de ses partenaires, que l’attitude de Angela Merkel anticipe, le mettraient vite en position hégémonique, en s’appuyant sur les communautés musulmanes immigrées présentes dans tous les pays d’Europe. On connaît sa fameuse déclaration de 1999 : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats. » L’envoi délibéré de plusieurs centaines de migrants musulmans vers l’Europe à partir de l’été 2015, s’inscrit dans cette stratégie. L’appel récent visant à détourner les communautés turques d’Europe du planning familial le confirme.

Lors de la Première Guerre mondiale, l’empire turc a été amputé de l’ensemble de ses possessions arabes : Erdogan rêve aussi de reprendre pied dans le monde arabe, à commencer par la Syrie voisine, où il aurait aimé installer un gouvernement islamiste proche de lui et pour cela renverser le régime « hérétique » (alaouite) de la famille Assad. Si le régime turc a encore l’apparence démocratique, il ne cesse de se durcir : une partie de l’état-major de l’armée, restée kémaliste, a été emprisonné. Des journalistes le sont également en grand nombre. Que ne dirait la presse occidentale si Poutine faisait la même chose ?

Poutine, lui, n’a aucune idéologie à répandre. Il ne rêve pas que le monde entier, ni même l’Europe, se rallient à la religion orthodoxe ou au culte de la terre russe. Si la démocratie russe est encore insuffisante, elle a fait d’immenses progrès depuis l’époque communiste, alors que, si le régime kémaliste n’était pas vraiment démocratique, il est douteux que la Turquie le soit devenue davantage, quoi qu’on en pense à Bruxelles, depuis l’arrivée au pouvoir de Erdogan en 2003.

Une concurrence asymétrique

Sur le plan de la politique internationale, le conflit entre les Turcs et les Russes en Syrie n’est nullement symétrique. La Russie intervient en Syrie en plein accord avec le droit international, à la demande du gouvernement syrien légitime, celui de Bachar el-Assad, alors que les interventions de la Turquie dans le Nord de la Syrie, notamment contre les Kurdes syriens, se font en violation de la légalité internationale. D’autre part, si la Russie défend le régime syrien, elle n’envoie pas de djihadistes comme la Turquie en envoie en Syrie ; ni des centaines de milliers des réfugiés en Europe occidentale comme le fait Erdogan, un afflux ravageur incontrôlé qui pourrait avoir un effet profondément déstabilisateur.

Des deux régimes, il est clair que l’un est en position défensive et que l’autre est au contraire en position d’agresseur.

Il est vrai que des experts prétendent souvent que le grand problème de Erdogan est celui des Kurdes. Certes, le tiers oriental de son territoire est occupé par des musulmans sunnites qui ne se sentent pas turcs et dont beaucoup rêvent de rejoindre leurs frères kurdes d’Irak, d’Iran et de Syrie pour constituer un Kurdistan indépendant. Si cela se faisait, la Turquie se trouverait réduite à la portion congrue. Mais si la guerre n’avait pas éclaté dans le nord de l’Irak et en Syrie, guerre dont Erdogan est largement responsable, il est probable que les Kurdes se seraient tenus tranquilles. Les Kurdes de Turquie ne se sont rebellés en 1995 qu’à la suite de bombardements du gouvernement turc. Cela s’est fait peu de temps avant les élections législatives ; sachant que la majorité de la population turque est très hostile aux Kurdes, le réveil du séparatisme kurde a permis à Erdogan de resserrer les rangs autour de lui et de remporter une victoire électorale qui était loin d’être assurée.

Le plus dangereux des deux

Contrairement à ce qui se raconte, Poutine ne représente nullement une menace pour la paix en Europe. Comme l’a rappelé récemment Valéry Giscard d’Estaing, la question ukrainienne s’est envenimée au lendemain du coup d’État organisé par les Occidentaux sur la place Maidan en février 2014, lui même issu de la volonté de Bruxelles et de Washington d’englober l’Ukraine dans l’Union européenne et l’OTAN. Comme en ont convenu des hommes comme George Kennan (un des faucons de la guerre froide), Henry Kissinger, Helmut Schmidt, la volonté occidentale d’intégrer la Géorgie et l’Ukraine dans une alliance aux objectifs ouvertement antirusse ne pouvait apparaître que comme une provocation.

Si l’on peut lui reprocher de se mêler des affaires du Proche-Orient, Poutine n’y  fait cependant que défendre une position que la Russie avait en Syrie depuis 1954 et que les Etats-Unis ont ouvertement voulu lui reprendre, mais rien n’indique qu’il cherche à en conquérir de nouvelles.

Même si les deux sont de vrais chefs, mettre dans la même catégorie Poutine et Erdogan, est fallacieux. Non seulement parce que Poutine est dans son pays plus populaire que Erdogan dans le sien, mais surtout parce que les logiques auxquelles ils obéissent ne sont pas les mêmes. Et bien que Erdogan soit dans l’OTAN, il est aujourd’hui le plus dangereux des deux.

Attentat d’Orlando: Omar les a tués

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Omar Mateen. © myspace.com/AFP Handout.

Il n’y a bien sûr rien de nouveau sous le soleil de Floride. La fureur islamiste n’en finit pas de déclarer la guerre au reste du monde – qui, lui, n’en veut surtout pas. Il y a ceux qui désignent, et ceux qui ne désignent pas. Il y a ceux qui mettent en avant la particularité des victimes, ceux qui s’inquiètent de l’avantage donné à Donald Trump, ceux qui diluent doctement le fait dans une question plus vaste (l’homophobie, le port d’armes aux États-Unis, voire la violence en général…). Ceux qui, tels les parents du tueur, nous assènent un second coup : tout cela n’aurait « rien à voir » avec l’islam. Dans quelques jours, dans quelques heures sans doute, la musique du « pas d’amalgame » et du « vivre ensemble » reprendra. Il ne faudrait tout de même pas que des homosexuels stigmatisent les musulmans de nos cités.

Il m’arrive de trouver que tout ce pépiement expert, décryptage et décodage, allié à un moralisme bon teint (« ne pas tomber dans le piège de la discrimination ») passe à côté des choses, de l’ordinaire de l’expérience.

Hier matin par exemple, au micro de France Culture, le psychanalyste Serge Hefez expliquait l’un des ressorts de l’homophobie. La figure de l’homosexuel renvoie certains hommes à des pulsions refoulées (qui, comme on dit, « font retour »), générant alors angoisse et violence. Cette explication a le mérite d’être intuitive, universelle et constitue un bon garde-fou. L’homophobe dûment informé de son symptôme aura, la plupart du temps, le bon goût de taire ce qui l’anime, sauf à voir les autres lui lancer, sur un mode cheap-freudien, l’enfantin « celui qui dit qui est ».

L’homosexualité orientale existe, je l’ai rencontrée

Je ne crois pas cette grille de lecture toujours fausse, notamment quand il est question de décrire certains rares faits divers sanglants. Je la trouve juste un rien méchante, opposant plus que de raison l’homosexuel aux refoulés (comme si les gays ne refoulaient rien, eux). Elle ignore ce continent de fraternité où les gaillards qui-en-ont taquinent, protègent et respectent les invertis – et pas seulement parce qu’en cas de disette ou de beuverie, ces derniers peuvent se montrer compréhensifs. Tout homo qui aura navigué, au sens propre comme au sens figuré, dans certains milieux exclusivement masculins sait bien l’amitié parfois obstinée qu’il y aura rencontrée. Aux crachats qu’évoque Edouard Louis dans ses livres, j’oppose ces souvenirs-là : une main sur l’épaule, un bout de « calendos » partagé, le « recouds-moi un bouton, je te réparerai ta couchette » qui forment l’ordinaire des sociétés viriles. On m’objectera que ce n’est pas le sujet. Bien sûr que si ! En apparence si éloignés l’un de l’autre, l‘occidental et l’islamiste ont un rêve en partage : celui d’une homosexualité « proprette » comme disait Foucault, avec ses lieux dédiés, son mode de vie, son esthétique stéréotypée, sa sexualité débridée et qui surtout ne déborderait pas ailleurs que là où on l’attend. Pour les uns ce seront des zones de tolérance, pour les autres des cibles bien définies.

Puisqu’il était question de marins, poursuivons la traversée, et arrêtons-nous, cette année-là, au port de Ras-al-Kaimah (Émirats Arabes Unis). À quai, nous rencontrerons des travailleurs immigrés afghans, des Pachtounes. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces derniers ne manifesteront aucune prévention homophobe. Ce genre de question ne les traverserait pas. Moyennant quelque respect des convenances (ne pas trop en faire, n’en dire absolument rien, se comprendre d’un regard), l’apprenti-marin européen se verra vite proposer d’aller admirer en bonne compagnie la splendeur du paysage au crépuscule, derrière la colline voisine. Les voyages forment la jeunesse, on n’en fera pas tout un plat. La main droite sur le cœur, des étoiles dans les yeux, on se séparera une heure après avec quelques serments d’amitié éternelle. En souvenir de ce moment, on échangera peut-être une montre contre un châle, gardé pieusement tant d’années après.

Non, il n’y a pas d’un côté des musulmans qui, alhamdulillah, ne mangeraient pas de ce pain-là, et de l’autre un occident qui, dieu soit loué, aurait appris la tolérance… Mais qu’est-ce qui fait que ce même afghan, immigré en Occident, en viendra à fusiller une cinquantaine de gym-queens se déhanchant sur des airs de techno ?

Tout meurtrier est déséquilibré

Échec de l’intégration ? Pour le moins, on peut même dire que cela a totalement raté. Comme dans la guerre des boutons « si on aurait su… », on ne l’aurait pas fait venir. Déséquilibre mental ? Oui, mais bon… Tout meurtrier l’est tout de même un minimum. Participation à la guerre de religions déclenchée par les islamistes ? C’est en tout cas ce qu’il a revendiqué. Surgissement classique de la violence homophobe du fait de l’angoissant retour du refoulé homosexuel chez le meurtrier ? Pourquoi pas ? Me revient l’expression de scepticisme qu’affectionnait l’un des compagnons de traversée que j’évoquais : Et ta sœur ? Elle bat le beurre !
Le brave gaillard ne croyait pas si bien dire. C’est bien d’une violence qui s’exerce sur l’immigré musulman de seconde génération dont il est question. Je m’autorise ce jeu de mots pitoyable : Battre le beur. Nous ne sommes pas coupables de cette violence, mais rien ne nous oblige à en être innocents. Même si tous ne se saisissent pas d’une kalashnikov, un certain déploiement homosexuel heurte de nombreux musulmans. Oh j’entends déjà que rien n’oblige ceux-là à vivre ici, etc. Nous sommes d’accord. J’entends aussi, bien sûr, qu’il y a, dans la fétichisation de ce heurt, une délectation de l’offensé et une jouissance à haïr ce qui blesse – rente de situation névrotique de toute une génération de musulmans. Mais quand même.

L’histoire moderne de l’homosexualité est le passage d’une volonté de savoir, comme l’écrivait Foucault, à une volonté de montrer, qui n’est jamais que le retournement d’une même logique : celle de l’aveu. Or l’une des valeurs cardinales de l’Orient, c’est la discrétion – que les Occidentaux, pour une fois si sûrs d’eux, qualifieront d’hypocrisie. Pour le musulman, ne pas parler de ces choses-là a permis de survivre à la loi d’airain d’une religion régissant les moindres faits et gestes de ses fidèles. À l’Inquisition (qui n’a pas « rien à voir » avec la chrétienté et a si profondément marqué nos esprits que nous en avons intégré la logique) nous avons opposé le coming-out. Nous avons pris dieu et ses représentants au mot : « Tu me demandes d’avouer, j’avoue ! » Au contraire, à la pulsion scopique d’un dieu qui voit tout, les musulmans ont opposé la logique des ruelles, des murs protégeant les jardins, des sous-entendus, bref, de la dissimulation. Ces deux logiques n’ont pas fini de se faire la guerre.

Sonacotra, mon amour

Aujourd’hui, tout le monde ou presque est sincèrement persuadé qu’il y aurait un Orient allergique à l’homosexualité et un Occident tolérant à son endroit. Une jeune femme d’origine tunisienne que j’avais rencontrée il y a deux ou trois ans, jeune ingénieur de l’environnement, fonctionnaire d’état, m’affirma au cours d’une soirée que l’homosexualité arabe n’était qu’une perversion venue de l’Occident. Je précise que cette jeune française de la diversité était bien sûr de gauche et farouchement laïque. Il y avait dans son propos une telle véhémence, un tel désir que sa parole soit reconnue comme vraie, une telle haine vis-à-vis de tout ce que je représentais – figure vivante du dévoilement de ce qui ne doit pas l’être, alors que, pourtant, je ne disais rien – qu’une méchante vanne m’est venue à l’esprit : « Pourtant, je t’assure Leila, l’adolescent que j’étais a bien connu ton père. » L’énormité du propos que je retenais, le côté « Sonacotra, mon amour », me faisait balbutier de rire tant, à l’inverse, mon interlocutrice mettait d’obstination, sérieuse et délirante, à régir, a posteriori, et en héritière sûre de son droit, la sexualité de ses aïeux.

Je me suis pourtant tu, « à la musulmane ». Ce soir-là, avec un vieux fond de tendresse pour ce que nous avons été, eux et nous, avant ça, avant tout ça, je n’ai pas dégoupillé ma grenade. J’ai dissimulé mes pensées et souvenirs. Omar Mateen, moins musulman qu’il ne le croyait, n’aura pas eu cette prévenance.

D’Orlando à Magnanville, l’armée des loups solitaires

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Des policiers bloquent la rue menant au domicile du couple tué par Larossi Abballa, le 13 juin au soir. (Photo: SIPA_ap21909340_000006)

Le pire n’est pas toujours sûr, dit-on pour se rassurer. Mais quand il arrive, il faut le regarder dans toute son horreur sans ciller des yeux. Magnanville, village des Yvelines, et Orlando, épicentre de la Floride festive de Mickey Mouse, n’avaient strictement rien en commun et personne n’aurait songé à les jumeler. Depuis hier, elles sont ensemble les capitales du pire des djihadismes, le djihadisme de naissance solitaire et d’immédiate récupération par un franchiseur universel qui ne demande aucun papier, aucun droit d’entrée, l’Etat islamique. Le djihadisme sans copains, sans bandes, sans réseau, du moins avant de passer à l’action, est sans doute le plus difficile à contrecarrer, le pire cauchemar des polices.

Multiplication des terroristes

Le concept de loup solitaire, créé pour décrire Mohamed Merah, est frappant mais mal approprié parce que la métaphore est doublement trompeuse. Les vrais loups sont devenus très rares en Europe, la comparaison suggère que le tueur de Toulouse appartient à une espèce en voie de disparition, ce qui est à l’inverse de la multiplication actuelle des terroristes. Même l’adjectif  »solitaire » est ambigu.  »Solitaire » bien sûr par la naissance du projet terroriste dans une conscience individuelle. Tout projet est d’abord un secret, décider de se marier ou d’obéir à une vocation de prêtre se fait dans le for intérieur avant d’être communiqué aux autres. Le djihadiste solitaire ne le reste pas longtemps : si son projet est en préparation, les vidéos de l’Etat islamique ou les prêches salafistes exaltés vont lui fournir son carburant de haine. Si son projet aboutit, le terroriste demande à être franchisé par l’EI, et la multinationale s’exécute avec empressement, sans formulaire à remplir ou droit d’entrée.

L’Occident, voilà leur ennemi

Les ressemblances entre Omar Mateen, le tueur d’Orlando et Larossi Abballa, celui de Magnanville, sont aussi tristement instructives que leurs différences. Tous deux sont des immigrés de seconde génération, citoyens de leur pays de naissance, qu’ils portent sur le papier mais pas dans leur cœur ; tous deux sont connus des services de police, tous deux ont agi seuls, tous deux sont fanatisés mais nullement fous. Dramatique conséquence sur le regard que tous les non-musulmans d’Occident vont porter sur leurs compatriotes musulmans : la suspicion généralisée, et par exemple en France le sentiment de vivre à côté de six millions de dormants qui peuvent s’éveiller pour les raisons les plus variées : avoir vu un couple homosexuel s’embrasser, avoir maille à partir avec son employeur et lui couper la tête, comme l’a fait Yassin Salhi dans l’Isère, etc. Dernière ressemblance : à la différence du 13 novembre, les victimes sont ciblées avec précision, homosexuels à Orlando, policiers à Magnanville. Ajoutons bien sûr que le non-ciblage apparent est aussi un ciblage : l’Occident, sa vie libre et dissolue.

La différence principale est l’arme choisie, le poignard pour Larossi Abballa, le fusil d’assaut pour Omar Mateen. Malgré l’écart dans le nombre des victimes, le crime de Magnanville me paraît le plus inquiétant. Tuer au couteau ne demande guère de technique, seulement de la force et de la détermination. Tuer un couple de policiers à son domicile est une nouveauté tout-à-fait effrayante. Quel représentant de l’ordre sera désormais tranquille sur son canapé entre sa femme et ses enfants ? Terrible menace qui va s’infiltrer dans la vie privée des forces de l’ordre… On passe du terrorisme de proximité – que j’avais dénoncé dans ces colonnes le 14 novembre – au terrorisme de voisinage, prélude au pire type de guerre civile. Les voisins s’égorgeaient en France entre catholiques et protestants pendant les guerres de Religion, les voisins hutus bâtonnaient à mort leurs voisins tutsis au Rwanda, les voisins serbes et musulmans s’entre-tuaient à Sarajevo, avant que ne se fasse la partition de la ville entre un centre musulman et des faubourgs serbes.

Il faut certes se scandaliser de la facilité avec laquelle s’achètent les armes d’assaut aux Etats-Unis. Le combat perdu par Obama était un noble combat et il faudra le reprendre. Il faut certes se scandaliser du massacre homophobe d’Orlando et rappeler que presque tous les pays musulmans ont des législations anti-gays odieuses et archaïques. Mais la principale leçon à tirer de ces deux tristes journées de juin 2016, c’est le caractère multiforme, souple et continuellement changeant de la menace islamiste. De la destruction des Twin Towers le 11 septembre 2001, après des mois de préparation sophistiquée impliquant des dizaines de personnes, jusqu’au crime solitaire et rudimentaire de Magnanville, il n’y a pas de rupture de continuité. Il y a un cancer proliférant et protéiforme qui mute sans arrêt et accomplit son projet de lutte totale, sur tous les plans et par tous les moyens.

Penser l’inédit

 »Les leçons de l’Histoire » ne sont ici d’aucun secours. Cette situation de religion qui a été transformée, bien malgré elle, en cinquième colonne dans tout l’Occident ne ressemble à rien de connu, ni à la subversion communiste de l’entre-deux guerres, ni à la guerre froide. On se croirait plutôt dans l’une des séries américaines en vogue dans les années 90, où des extraterrestres cruels et conquérants prenaient la tête des voisins de palier.

Il est illusoire de penser que les démocraties s’en tireront avec leurs armes habituelles. Tous ceux qui disent que le renoncement, même partiel, à l’Etat de droit serait une victoire de l’EI nous entraînent dans une impasse. Selon une formule bien connue il faudra  »terroriser les terroristes ». Salah Abdeslam, menacé par la peine de mort, serait plus bavard pour sauver sa tête. Tant pis pour Victor Hugo. Après tout, il ne nous dit jamais ni le nom, ni le crime du prisonnier dans le Dernier jour d’un condamné à mort. Peut-être qu’il s’appelle Hitler et que l’écrivain a voulu faire un peu de science-fiction.

Hollande à Colombey: des nains et un géant

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François Hollande à Colombey-les-Deux-Eglises. Sipa. Numéro de reportage : 00760189_000005.

François Hollande multiplie actuellement les hommages au Général de Gaulle. En attendant le 18 juin, et la cérémonie au mont Valérien, il s’est rendu hier à Colombey-les-Deux-Églises. Le vendredi 17 juin, le chef de l’État visitera aussi l’exposition «Un président chez le roi – De Gaulle à Trianon» au Grand Trianon de Versailles. Puis il se rendra le lendemain, comme il le fait chaque année, au Mont Valérien, pour le 18 juin, date de l’Appel à la résistance lancé par le général en 1940. Il n’y aurait rien à dire à cela si quelque événement venait justifier ces commémorations. Notons qu’il aurait pu se rendre à la demeure du Général pour l’anniversaire de sa mort, ou qu’il aurait pu le faire le 8 mai, pour l’anniversaire de la victoire. Bref, pour tout dire, cela sent le fabriqué, le manipulé, le produit de communication, le pas vraiment sincère, bref la campagne électorale. Car, si ce n’est d’être le Président de la République, quels sont les titres de François Hollande pour rendre, en cette année 2016, un nombre aussi appuyés d’hommages ?

Hommages à contretemps ?

S’il souhaitait honorer l’homme politique, il pouvait choisir de le faire pour l’anniversaire de la constitution, c’est à dire le 4 octobre. Ou alors, il pouvait saisir le 70ème anniversaire du Discours de Bayeux (16 juin 1946) dans lequel le Général de Gaulle avait exprimé sa pensée sur les réformes institutionnelles qu’il souhaitait introduire. Ou encore, le discours d’Epinal, certes moins connu mais non point important (29 septembre 1946). Il pouvait aussi choisir de commémorer le discours de Phnom Penh s’il voulait saluer la politique étrangère de son illustre prédécesseur. Sauf que cela impliquerait un 1er septembre. On le voit, aucune date ne peut être précisément invoquée pour cette subite poussée de fièvre commémorative.

On dira, et cela n’est pas faux, que l’on peut commémorer en toute saison un homme immense. Sauf que rien, dans l’attitude de François Hollande, ne laisse à penser qu’il tienne Charles de Gaulle pour un homme immense. La comparaison, de plus, entre les attitudes de l’un et de l’autre serait bien cruelle pour François Hollande. Quand on sait avec quelle farouche énergie le général de Gaulle avait séparé sa vie privée de sa vie publique, allant même jusqu’à faire installer un compteur électrique sur les parties privées de l’Elysée afin que sa vie courante ne soit pas à la charge de la République, et quand on compare cela aux aventures sur deux roues de l’actuel résident du palais présidentiel se rendant en secret de sa compagne dans le lit de sa maîtresse, on conçoit bien que la comparaison n’est pas possible. Elle l’est encore moins si l’on se réfère à la politique où François Hollande a régulièrement pris le contre-pied de son illustre prédécesseur.

… et à contresens

Et cela renvoie à la folie qu’il y eut pour François Hollande de proclamer une « présidence normale ». L’acte d’exercer le pouvoir présidentiel est en effet tout sauf « normal ». François Hollande a confondu le « normal » avec le « commun. » Car, dans « normal » il y a norme et il peut y avoir plusieurs types de normes. En particulier, on peut penser qu’il y a une norme « héroïque » qui convient bien mieux à l’exercice du pouvoir suprême. Pour l’avoir oublié, pour avoir tiré la fonction présidentielle vers le « commun », et certes il ne fut pas le premier Nicolas Sarkozy ayant bien entamé cette tâche, il risque de passer à la postérité pour le président le plus détesté des Français. Ce n’est pas par hasard si, aujourd’hui, il y a une telle nostalgie pour le personnage qu’incarnait le général de Gaulle. Et les Français savent bien que l’homme ne correspondant pas nécessairement à l’image qu’il nous a léguée.

Mais ils lui sont reconnaissants d’avoir tenu ce personnage public même s’il pouvait être assez différent dans la vie privée. François Hollande, dès lors qu’il avait décidé de briguer la Présidence de la République, aurait pu, et dû, comprendre que la dignité de la fonction qu’il allait exercer impliquait des contraintes sur sa vie personnelle. Mais, à avoir voulu vivre une vie « normale », au sens de « commune », alors qu’il était dans une fonction exceptionnelle, il a tout perdu. Il a sous-estimé la dimension symbolique de la souveraineté qu’il allait incarner et cela sans doute, parce qu’européiste convaincu, et ses convictions sont respectables, il ne pouvait comprendre le caractère spécifique et particulier de la souveraineté et ce qu’elle implique pour qui l’incarne. Ici repose sans doute l’un des malentendus les plus tragiques et les plus destructeurs du mandat de François Hollande.

Alors, que conclure de tout cela ? Que François Hollande, conscient de sa petite stature, cherche à se grandir en montant sur les épaules du général. Assurément, il ne sera ni le premier ni le dernier à vouloir le faire. Mais qu’il prenne garde : à vouloir monter là où l’on n’a pas de raison d’être, on risque de chuter. Le général était grand, au physique comme au moral. La chute pourrait n’en être que plus brutale…

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Terminus Orlando

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Ted Cruz, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21852383_000004.

C’est toujours un peu étonnant, le cynisme des Républicains américains, tendance Tea-party ou Donald Trump, ce Le Pen père américain mâtiné de Berlusconi. Ils n’ont pas attendu que les cadavres des cinquante victimes soient froids pour récupérer le massacre de la boîte LGBT d’Orlando afin de nous servir leur théorie habituelle : celle du choc des civilisations, théorie qui gagne d’ailleurs en France, de la droite de droite à la droite de Manuel Valls. Avec le choc des civilisations,  voilà que tout devient simple : nous sommes revenus à l’époque des croisades avec d’un côté l’Occident blanc et chrétien et de l’autre le monde musulman tout entier, en oubliant au passage que les premières victimes des fondamentalistes de l’Islam sont d’abord les musulmans eux-mêmes.

Chez nous, Sarkozy continue ainsi sans cesse d’insister sur les racines chrétiennes de la France, ce qui sous-entend à un moment ou à un autre, qu’on le veuille ou non, que celui qui n’est pas chrétien ne peut pas se dire complètement français. Alors que j’étais persuadé que moi, baptisé et confirmé, ce n’était pas ce qui définissait ma citoyenneté mais avant tout le fait d’être né en France.

Mais revenons aux USA. L’aile dure qui a pris le contrôle du Parti Républicain vomit les gays à longueur d’année, veut les envoyer en enfer ou en hôpital psychiatrique et bien sûr leur interdire de se marier ou d’adopter des enfants. C’est que pour eux, le premier droit de l’homme est avant tout de disposer individuellement de la puissance de feu d’un petit porte-avion et de pouvoir acheter sa mitrailleuse lourde au Wal-Mart, entre un paquet de corn-flakes et un pack de Budweiser, juste avant d’aller prier à l’Eglise et écouter le sermon d’un pasteur créationniste.

Et là, divine surprise pour eux (c’est le cas de le dire !) le tueur d’Orlando est un américain d’origine afghane et les fous furieux de l’Etat islamique – mais néanmoins habiles propagandistes – s’empressent de revendiquer l’attentat sur la foi d’un coup de fil passé par Omar Mateen à la police  indiquant son « allégeance » pendant l’action. Quelle importance que le responsable du massacre se soit surtout radicalisé sur Internet, qu’il n’ait manifestement pas été très à l’aise avec sa propre sexualité puisqu’il fréquentait Le Pulse la nuit et tenait des propos homophobes le jour comme l’indiquent les premiers éléments de l’enquête.

Non, in fine, c’est forcément la faute du laxisme face aux musulmans, ce carnage…

Ce n’est pas du tout comme si les USA n’avaient pas une longue histoire de tueries de masse qui n’avaient rien à voir avec l’Islam et beaucoup avec leur refoulement puritain qui se lâche dans une des pires pornographies qui soit,  avec la violence de leurs rapports sociaux et avec le culte du cow-boy qui confond son membre viril et son flingue.

Voir un Marco Rubio pleurer sur les gays, cela ferait rire si ça ne donnait pas envie de pleurer.  On oublie que si les Rubio, les Ted Cruz avaient le pouvoir aux USA,  -et même un Trump s’il y trouve son intérêt,  ils seraient tout à fait capable de transformer leur pays en une théocratie qui pourrait faire concurrence sans problème à nos amis saoudiens. Un Cruz et un Al-Baghdadi font partie, à des degrés certes différents, de la même totalité structurante: celle qui estime que la religion doit concerner tous les aspects de la société et les textes sacrés être la seule constitution possible.  Il ne s’agit pas de les renvoyer dos à dos, ce qui serait absurde. Ils ne sont pas dos à dos, ils sont face à face, et celui qui vit dans un califat obscurantiste comme celui qui est l’enfant d’une des plus belles démocraties du monde, finissent par parler la même langue. On pourra lire, à tout hasard, sur la façon dont les USA pourraient très bien basculer dans une dictature religieuse fondamentaliste, La Servante écarlate de la grande Margaret Atwood, publié en 1985.

Au Pulse d’Orlando comme au Bataclan de Paris, qui se ressemblent tragiquement, une même question se pose : est-ce que le fondamentalisme religieux est la meilleure arme contre le fondamentalisme religieux ? J’ai, pour ma part, de sérieux doutes.

La servante écarlate

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Loi travail: ce que personne n’ose dire

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Manifestation contre la loi El Khomri, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00759255_000001.

La journée d’action du 14 juin contre la loi El Khomri s’inscrit dans un contexte particulier : malgré les blocages, près de la moitié des Français soutient ou « comprend » le mouvement social.

Cette opinion mérite réflexion, car elle reflète un délire collectif gravissime, qui démontre que notre pays risque de s’enfoncer plus encore dans sa crise identitaire et une dépression uniques au monde. On sait en effet qu’aucune population n’est aussi pessimiste que la nôtre. Nous sommes persuadés, davantage que les Irakiens ou les Afghans, que nos enfants vivront plus mal que nous. On a beau répéter que la France reste la 6ème puissance économique de la planète, l’espoir est ici plus faible que partout ailleurs.

Ce paradoxe a pour origine une vérité psychologique que personne n’ose énoncer clairement : les hommes n’ont pas besoin, essentiellement, de confort matériel. C’est une notion indéfinissable et relative. On peut être heureux avec peu. Les hommes ont besoin de se projeter dans l’avenir de façon positive, quelles que soient leurs préoccupations du moment – affectives, financières, intellectuelles, professionnelles… C’est sur ce point précis que les Français sont champions de l’échec. Pourquoi ? Parce qu’ils sont victimes d’une immense névrose nationale et se mentent à eux-mêmes, davantage que les autres peuples de la Terre.

Le leitmotiv de la CGT, mais au-delà de tous les pourfendeurs du « néolibéralisme », est le suivant : nous assistons à la dérégulation du travail, la fin de l’Etat protecteur et le retour au « laisser faire » capitaliste qui avait cours avant les conquêtes sociales des XXème et XXIème siècles, concrétisées en particulier entre 1944 et 1946.

La vérité est exactement inverse : près de 60 % du produit intérieur brut est consacré aux dépenses publiques, beaucoup plus que pendant les Trente Glorieuses gaulliennes, référence avouée ou inavouée de la gauche, du FN et de la droite souverainiste, tous allergiques aux changements induits par la mondialisation, les plus « progressistes » – la gauche de la gauche et certains syndicats, CGT en tête – étant au fond les plus réactionnaires. Cet étatisation à outrance a été abandonnée quasiment partout, sauf dans l’Hexagone (et au Vénézuela !). Nous résidons dans le seul pays développé dont l’économie est à ce point socialisée.

L’empilement kafkaïen des lois et de la jurisprudence, associé à une justice au budget misérable, et la bureaucratisation sont tels que la France n’est pas seulement en voie de paupérisation. Elle est surtout en voie de soviétisation. C’est ici que se situent le blocage et l’absence de perspectives pour la nation dans sa globalité comme pour des millions d’individus.

S’agissant de la loi travail en particulier, le gouvernement a souhaité plus de simplification et de flexibilité, avant de vider le texte d’une précieuse partie de sa substance. Pourquoi donc la moitié des Français craignent-ils sa promulgation ? Parce que leur obsession névrotique du passé masque l’essentiel : contrairement à ce qui est martelé par le leader de la CGT Philippe Martinez ou les frondeurs du PS, les 3 400 pages du code du travail ne protègent pas ou peu. La réglementation est si complexe que personne ne la maîtrise : ni les patrons, ni les employés, ni les juges prud’homaux, pas même les professeurs de droit… ne connaissent la loi, puisqu’elle est inconnaissable ! Par ailleurs, elle est inapplicable dans des secteurs en expansion constante, où le salariat vole en éclats, sous peine d’étranglement financier des PME concernées. C’est un encouragement à la fraude et à la loterie.

Après une rupture abusive, les jugements sont rendus quasiment au hasard et le marché de l’emploi est soumis à des contraintes de moins en moins réalistes. Du coup, on assiste au développement rapide de l’insécurité et de l’immoralité, au détriment de tous.

La loi de la jungle dénoncée par les contestataires de ce 14 juin est le résultat d’une étatisation devenue folle. Entre-temps, tout assouplissement de ladite étatisation, comme le fameux article 2 du texte gouvernemental, crée une panique insensée. Des éditorialistes de plus de 50 ans, juchés depuis des lustres sur leur CDI suranné et déconnectés de l’économie, nous expliquent que le mal, ce n’est pas la socialisation à outrance mais la « libéralisation » de la France.

Au cœur de ce mensonge qui inverse radicalement la problématique et, partant, fait reculer le sens commun et la faculté d’adaptation du pays : une addiction à la dépense publique ici encore unique sur la planète. Cette tradition, qui s’est emballée continuellement depuis les années Mitterrand, entrave dans des proportions inouïes la fluidité des échanges que nécessite la mondialisation, processus inéluctable et positif (malgré les inégalités inadmissibles mais temporaires qu’il engendre), puisqu’il a déjà permis à un milliard d’êtres humains de sortir de la famine ou de la misère en quelques courtes décennies. Une avancée spectaculaire inédite dans l’histoire de l’humanité.

Mais rompre avec les réflexes colbertistes et gaulliens représenterait, pour trop de Français, une remise en cause invivable de leur identité. C’est pourquoi ils s’accrochent à des haines si aberrantes, à commencer par celle de la liberté économique, de la globalisation – autrement dit du progrès – et surtout de l’« argent », vieille antienne à la fois catholique et marxiste qui imprègne un inconscient collectif malade, que la solution semble introuvable.

Attentats islamistes: le parti du déni

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Sipa. Numéro de reportage : 00731924_000002.
islam daech orlando magnanville
Sipa. Numéro de reportage : 00731924_000002.

La tuerie d’Orlando a brusquement relancé un jeu de rôle indécent et irresponsable. Mais surtout révélateur de ce qui travaille notre société face au défi islamiste.

La manif pour tous coupable ?

Les « faiseurs d’opinion » de la bien-pensance se sont précipités pour faire porter la responsabilité du massacre à ceux qui n’en pouvaient mais. Avec finalement un seul objectif, lui dénier tout caractère islamiste. Alors, au passage on a tapé sur ceux à qui on voue une haine totale, et dont on considère qu’ils sont pires que le diable, ces compatriotes qui rechignent devant la mondialisation austéritaire et le sociétalisme galopant. Vous savez ceux qui étaient opposés au mariage gay, qui ne veulent pas de la GPA, ont été choqués par les galopades sur les tombes de Verdun, et n’apprécient pas les éructations homophobes de Black M. Les fanas des heures sombres, quoi.

Le vainqueur du concours d’ignominies est cet élu EELV qui n’a pas hésité à twitter : «  La différence entre la Manif pour tous et #Orlando ? Le passage à l’acte». Pour l’accompagner, on a retrouvé la troupe des lyncheurs excités qui n’avaient pas de mots assez durs contre Monseigneur Barbarin et l’Eglise. Un islamiste se réclamant de Daech massacre 50 personnes dans une boîte homosexuelle, c’est évidemment de la faute de Christine Boutin et de Ludovine de la Rochère. Ces insulteurs-là ne veulent surtout pas que l’on aborde la question des motivations du tueur.

Les petits marquis de l’ultragauche, qui savent bien que cette position  est intenable, vont trouver une autre astuce pour exonérer l’islamisme et mettre les homos sur la défensive. On nous expliquera ainsi doctement sur la radio du service public que tout ça c’est quand même de la faute des homosexuels devenus «homonationalistes » et pratiquant un «racisme anti-musulman» (sic!).  On reste sans voix, estomaqué par un tel culot absurde, ce qui est probablement l’objectif recherché.

Peur de nommer l’islam

Du bout des lèvres, le Président de la République et le ministre de l’Intérieur ont bien voulu concéder qu’il s’agissait d’un acte terroriste. Mais on ne saura pas s’il est l’œuvre de l’ETA, de l’IRA, ou des Brigades Rouges. Un débat pénible sera lancé sur le fait de savoir s’il fallait parler de massacre homophobe ou de massacre islamiste. Les deux bien sûrs puisqu’il s’agit d’un crime islamiste ET homophobe. Et si l’on veut vraiment rendre compte de la réalité, la bonne formulation est : un attentat islamiste donc homophobe. Mais cela on ne l’entendra pas, par ce que ce serait blasphémer et stigmatiser une religion « de paix et d’amour ». Ce n’est pas la foi de la grande majorité des musulmans qui vivent leur religion paisiblement dans notre pays qui est en cause. Mais l’islam -et d’ailleurs plutôt « les islams »- qui est une religion organisée, dotée de textes qui jouent un rôle essentiel, avec une articulation des rapports entre le spirituel et le temporel qui lui sont propres. On doit bien constater que la condamnation de l’homosexualité, dont elle n’a certes pas le monopole, y prend encore des absolument terribles. Dix des pays où l’islam est religion d’État pratiquent la peine de mort pour les homosexuels, sans parler des courants intégristes puissants et riches qui inondent tranquillement les communautés musulmanes de prêches incitant à l’homophobie. Comme le démontre de façon extraordinaire la vidéo de l’imam d’Orlando justifiant la mise à mort des homosexuels. Une religion est aussi une idéologie, et l’islam intégriste d’aujourd’hui est une idéologie mortifère.

Un crime homophobe. Point.

Pour éviter de prendre ce problème de face, Jean-Luc Mélenchon nous aura gratifié d’un long texte chantourné commençant par cette phrase : «Ce n’est pas l’assassin qui donne son sens au crime, ce sont les victimes. Ils ont été tués parce qu’ils étaient homosexuels ». Pardon ? Cher Jean-Luc mesurez-vous l’inanité de cette proposition, et son caractère déplaisant ? Alors comme ça, la Shoah, la solution finale n’était pas un crime nazi, seulement antisémite ? L’assassinat des deux fonctionnaires de Magnanville serait seulement l’expression d’une haine  anti-flics ? Il faut être sérieux.

Alors pourquoi, ce déni, ce refus de caractériser, de dire les choses, d’expliquer le réel, et enfin de nommer l’ennemi. Car malheureusement, nous sommes en guerre, confrontés à une nouvelle forme d’agression menée par des gens dotés de moyens, disposant de territoires, pourvus d’une idéologie et qui poursuivent des objectifs précis. Et pourtant nous ne devrions pas la craindre, nos ennemis sont faibles, leur projet voué à l’échec, ils n’ont aucune puissance économique, aucune culture forte, aucun véritable projet autre que celui de faire triompher une idéologie folle. Leur seule force est notre peur, celle qui s’exprime dans ce refus de nommer l’ennemi.

Le remords de l’homme blanc

Il y a ceux qui craignent et on peut les comprendre, le défi que lance dans ces circonstances l’existence d’une forte communauté musulmane économiquement dominée et issue de pays que nous avons colonisés et avec lesquels les rapports ne sont pas toujours faciles. Ceux que  l’accusation de racisme tétanise, et qui sont travaillées, probablement à juste titre, par le remords de l’homme blanc. À cette culpabilisation-là, s’ajoute celle d’avoir importé une main-d’œuvre bon-marché que la disparition du travail rend difficile à assimiler.

Il y a aussi ceux qui finassent et jouent l’apaisement en se disant qu’après tout la nuisance du terrorisme, n’est pas si terrible, qu’elle permet de mettre en place des lois liberticides pour faire tenir tranquille les partageux, et surtout continuer les petit business lucratifs avec les émirats et l’Arabie Saoudite. Quand en plus c’est au travers d’un traditionnel alignement servile sur les États-Unis, c’est encore meilleur. Le gouvernement socialiste depuis 2012 y est particulièrement à son affaire. Alors oui, incontestablement dans la catastrophe qui frappe le Moyen-Orient, la France n’a pas les mains très propres

Il y a encore ceux qu’il serait excessif de qualifier de « collabos », mais qui se sont construits grâce à leurs postures, des petites niches matériellement, mais aussi symboliquement lucratives. Edwy Plenel étant évidemment le premier d’entre eux.

Une fois la guerre commencée…

Il y a enfin ceux que l’on appelle les « islamo-gauchistes », mais qui sont d’abord et avant tout des gauchistes de toujours. Armés  d’un dogmatisme sans faille, et au nom de concepts qu’ils n’ont pas compris, ils plaquent sur le réel des grilles d’analyse souvent absurdes. La phrase « vos guerres, nos morts » n’est finalement que l’écho de celle que leurs prédécesseurs lançaient aux résistants pendant la Deuxième guerre mondiale : « n’oubliez pas que sous l’uniforme SS, il y a un travailleur allemand ».

Pourtant à tous ceux-là, et aux autres, on rappellera ce que disait George Orwell le 8 mai 1940 deux jours avant l’offensive allemande contre la France.

« Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus. Toutes les activités sont des activités de guerre. Qu’on le veuille ou non, on est obligé d’aider son propre camp ou celui de l’ennemi. En ce moment, les pacifistes, les communistes, les fascistes, etc. aident Hitler. Ils ont tout à fait le droit de le faire, à condition de penser que la cause de Hitler est meilleure et d’en accepter les conséquences. Si je prends parti pour la Grande-Bretagne et la France, c’est parce que je préfère rejoindre les plus anciens impérialismes- décadents, -comme Hitler a raison de les  appeler- que les nouveaux, beaucoup plus sûrs d’eux-mêmes et donc beaucoup plus impitoyables. »

Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus, autre façon de dire que la barricade n’a que deux côtés. Et à ceux qui pensent que nous avons des responsabilités dans ce qui arrive Orwell répond également, et en fait même la clé de cet engagement nécessaire :

«Seulement, pour l’amour de Dieu, ne prétendons pas que nous nous lançons dans cette guerre avec des mains propres. SI nous voulons garder le droit de nous défendre, il faut que notre conscience se rende bien compte que nos mains ne sont PAS propres. »

LR: Guaino face à son destin

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henri guaino sarkozy juppe
Henri Guaino. Sipa. Numéro de reportage : 00738538_00005.
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Henri Guaino. Sipa. Numéro de reportage : 00738538_00005.

Henri Guaino s’est lancé. Depuis des mois, il avait manifesté son incompréhension voire son irritation face à la dérive de sa famille politique. Qui supprimerait le plus de postes de fonctionnaires ? Qui taillerait le plus, à la serpe ou à la tronçonneuse, dans les services de l’Etat ? Les différents candidats à la primaire rivalisaient à coup de centaines de milliards d’économies, surenchérissaient sur la loi El Khomri, et appliquaient, sans bien entendu le reconnaître, les recommandations de Bruxelles.

Sarkozy énervé

Dans le même temps, le président de son parti politique, candidat sans toujours l’avoir annoncé, annonçait des propositions de la même eau, et soutenait à la présidence du Conseil national de LR, Luc Chatel, qui souhaite que son parti devienne celui « des gaz de schiste, des OGM et des biotechs » (oubliant malencontreusement les pesticides). Nicolas Sarkozy a fait le choix de ne pas être le candidat national-républicain du discours de Toulon, alors qu’il s’agissait de la seule voie lui permettant de pouvoir concurrencer son adversaire Alain Juppé. A ce large boulevard dans un espace politique complètement libéré, il a préféré une impasse, celle de faire du sous-Patrick Buisson, et pour cause : il a répudié Patrick Buisson.

Nicolas Sarkozy, murmurent des sources bien informées, est en colère. Il ne comprend pas que son conseiller spécial à l’Elysée ait fait le choix d’une candidature personnelle. Comment pouvait-il en être autrement, alors qu’Henri Guaino n’a cessé d’alerter depuis des mois sur l’inanité de sa stratégie et de sa ligne politique ? Qui l’avait prévenu sur le fait qu’il n’était pas dans le rôle d’un ancien président de la République de reprendre la tête d’un parti ? Qui expliquait qu’il ne servait à rien d’avoir un langage toujours aussi dur sur l’identité, quand on ne parvient pas à cacher qu’on finira toujours par obéir à Bruxelles ? On sait que Nicolas Sarkozy a cette conception de la vie politique : si on n’est pas avec lui, on est contre lui. Il va donc tout faire pour empêcher la candidature d’Henri Guaino. On se doute que la quête des parrainages sera rendue d’autant plus difficile pour celui qui a annoncé sa décision lundi matin. La pression sur les parlementaires et autres élus qui souhaiteraient parrainer Henri Guaino sera forte, à n’en pas douter.

Une chance pour les favoris

Ce dernier a bien fait d’annoncer que s’il ne pouvait pas concourir, il irait chercher chez les dizaines de milliers d’élus sans étiquette, pour se lancer dans candidature directe au premier tour de l’élection présidentielle. Cela fera-t-il réfléchir Nicolas Sarkozy ou le favori actuel de la primaire, Alain Juppé ? L’intérêt de celui qui sera finalement désigné (et donc des favoris) à l’issue de la primaire de la droite n’est-il pas que les candidatures du premier tour ne se multiplient pas ? Malheureusement, il est fort possible que la rancœur et le mépris soient plus forts que la prise en compte de leur intérêt propre. À suivre…

Nous l’avons déjà affirmé dans ces colonnes : la candidature d’Henri Guaino à cette élection primaire est nécessaire. Parce que la primaire est là, qu’on le veuille ou non, et que son vainqueur pourrait bien être le prochain président de la République, il est indispensable que le gaullisme y soit représenté.

Guaino rendra ainsi service à tous ceux qui, refusant le principe de la primaire et ayant décidé d’être directement candidat, portent des idées voisines. C’est pourquoi les militants de Debout La France, à commencer par le premier d’entre eux, ont tout intérêt à cette candidature, mais aussi à ce qu’Henri Guaino atteigne le score le plus haut. Il serait politiquement improductif de se draper dans une pureté surjouée, refusant de toucher un bulletin de vote de cette compétition. Comme il aurait été ridicule de refuser de présenter des listes aux élections européennes, sous le prétexte que le Général de Gaulle avait toujours refusé l’élection des députés européens au suffrage direct. L’important, c’est que le débat vive, que les thèmes infusent, que les idées se propagent.

Cette primaire peut enfin devenir intéressante. Elle peut enfin permettre d’être autre chose qu’un concours de marketing politique, de comparaisons de profils, de compétitions de tweets. Elle peut enfin être l’occasion d’un véritable débat politique, au sens le plus noble du terme. De cela, Henri Guaino, et tous ceux qui lui permettront de participer à cette élection, doivent être remerciés.

Juppé vu du Front

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Marine le Pen aux côtés de Nicolas Bay (gauche) et Florian Philippot (droite) au pied de la statue de Jeanne d'Arc à Paris, le 1er mai dernier. (Photo: SIPA_00753927_000007)
Marine le Pen aux côtés de Nicolas Bay (gauche) et Florian Philippot (droite) au pied de la statue de Jeanne d'Arc à Paris, le 1er mai dernier. (Photo: SIPA_00753927_000007)

Non, le Front national n’est pas un parti comme les autres. C’est le parti de mon copain Jean-Paul. On s’est bien sûr disputés quand, après son divorce, il a trouvé dans ce militantisme alors sulfureux des consolations que je réprouvais. Mais il n’a pas lâché l’affaire, me relançant de temps à autre, notamment quand les activités du parti lui donnaient l’occasion de monter à Paris. Jean-Paul était bien décidé à me montrer qu’une fois de plus j’avais tort – sienne vérité depuis nos 14 ans et qui balaye un champ large allant de ma préférence pour certains types de vélos à mon goût pour la viande d’agneau, en passant par le cinéma, la politique… Son parti, donc, n’était pas ce qu’on en disait. Un jour, moi aussi, à ses côtés de préférence, j’agiterai mon petit drapeau tricolore. Vaincu ou convaincu, je céderai.

Pour Jean-Paul, ce 1er mai, c’est le grand jour.[access capability= »lire_inedits »] Non seulement celui de la clarification vis-à-vis de Jean-Marie Le Pen, exclu du banquet de la fête de Jeanne d’Arc, mais aussi celui où, enfin, j’accepte son invitation. Toujours un peu désorganisé, il m’assure d’un SMS vague : « On se retrouve là-bas. »

Ce dimanche, je suis donc seul dans la foule qui se presse devant les portiques de sécurité. De temps en temps, je me retourne et cherche mon ami des yeux, en vain. Je me renseigne : faut-il la carte du parti pour passer le contrôle ? On m’assure que non. Je me laisse donc glisser dans cet entonnoir, au contact serré, patient, des militants. Paris m’avait fait oublier les habits du dimanche. Quelque chose d’une maladresse française dans l’arrondi du mocassin, dans le port de la veste me touche. En voyant le petit monsieur devant moi se démener avec sa ceinture et s’excuser (« Désolé, elle sonne ! »), je revois ce que j’ai fui dès mes 18 ans : Amiens et son Palais du vêtement. Je lui réponds d’un sourire.

« Tu serais pas un peu journaliste sur les bords ? »

Je retrouve enfin Jean-Paul dans le hall. C’est un immense banquet de 2 500 couverts. D’interminables tablées. « T’as vu ça, mon Olive ? » Au-dessus de la scène, un immense dessin représentant Jeanne d’Arc. « Super, non ? » Je fais la moue. « Oh ! Tu vas pas commencer, hein ? » Je la ferme. Je me laisse conduire jusqu’à un groupe de militants de sa connaissance. Des amis, m’assure-t-il. Ça me rappelle une autre fois, il y a bien longtemps, quand il avait absolument tenu à me présenter ses nouveaux potes du lycée technique. Il leur avait dit fièrement, une main protectrice sur mon épaule, que je faisais « du latin et du grec », et je garde pour ces gars de l’autre filière une vieille gratitude : ils n’avaient pas moqué cette démonstration naïve, de quoi ? De sa fierté ? De notre amitié ? « Le latin, ça l’empêche pas de boire une bière au moins ? » avait rétorqué l’un d’eux, dissipant le léger malaise qui nous avait saisis. Trente-cinq ans plus tard, c’est un peu pareil, et je me retrouve, trophée « Parisien qui écrit », entre le vieux Michel « militant depuis 82 », et le jeune Gaëtan « qui en a trop marre. » Le premier, retraité, était dans les assurances, le second bosse dans l’informatique – « comme tout le monde », précise-t-il, modeste.

À Michel, vieux de la vieille, on ne la fait pas : « Tu serais pas un peu journaliste sur les bords ? » La question ne porte pas que sur ma profession, mais la réponse importe peu. Il suffit de marmonner quelque chose, vague et inaudible, de ne pas trop la ramener, de tendre le verre plutôt que la joue. Je le sais. Je suis de ce pays.

Eux sont militants comme on joue au rugby : pour être ensemble, pour que quelque chose de triste, de vain et solitaire, d’abandonné, s’efface dans l’âpreté des corps. On s’engueule. On rit fort. On se vanne. On se donne bruyamment du « ma poule », on se jauge, on se rudoie, on s’oppose. Et surtout, on parle de ça, de politique, en stratèges, en sélectionneurs de l’équipe de France.

« C’est Juppé qu’il nous faut »

Michel n’en démord pas : il ne faut pas voter à la primaire de la droite, il ne faut pas leur faire ce cadeau-là, « pas après ce qu’ils nous ont fait ». Car oui, en 2007, Michel a bien voté Sarko, et ça, non, il ne lui pardonnera pas. « Cocu d’accord, mais pas deux fois. » Gaëtan surprend son monde en évoquant Fillon. Jean-Paul s’étouffe de rage : « Il s’est couché devant Sarkozy ! » L’informaticien dodeline de la tête, bredouille un « quand même… », et puis écrase. Un type un peu plus loin, le seul accompagné de son épouse, se saisit, en chef, du silence et s’interroge : « Il faudra vous le dire combien de fois ? C’est Juppé qu’il nous faut. » Michel enfonce son couteau dans la cuisse de canard, Gaëtan chipote de la fourchette ses pommes sautées. Jean-Paul bombe le torse : « On la tient, notre UMPS. Avec Juppé, ce sera indiscutable. Pour nous, c’est un boulevard. » Il me demande ce que j’en pense. Mon « oui, peut-être, sans doute, je sais pas » ravit notre tablée, comblée de tant d’incertitudes dociles. La femme de l’autre me regarde, me sourit pour la première fois, m’encourage d’un couvert immobile au-dessus de son assiette. Je lâche : « Pourquoi pas, oui. En tout cas, c’est de bonne guerre. » Une clameur, soudaine, énorme, nous interrompt. Comme une approbation ? Non. Enfin, si. La voici, c’est Marine. Pour qui sait écouter son discours, elle ne dira pas autre chose.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Vers le Brexit?

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brexit europe sun telegraph
Sipa. Numéro de reportage : AP21908929_000001.
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Sipa. Numéro de reportage : AP21908929_000001.

Trois faits marquants sont venus ces dernières heures soutenir les espérances des eurosceptiques britanniques alors que l’on se rapproche du référendum qui doit se tenir le 23 juin. Tout d’abord, un nouveau sondage (YouGov) donne une avance substantielle au vote se sortir de l’Union Européenne. Le point important ici étant moins le résultat absolu que l’accroissement de la marge de ce résultat. Bien entendu, le nombre de personnes ne s’étant pas encore décidées est important, et ce sondage doit être compris comme une tendance, rien de plus.

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Des sondages au beau fixe

On peut penser que, dans l’isoloir, les électeurs indécis vont se prononcer en majorité pour le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne. Mais, l’avance de la position de sortie est en train d’augmenter. De ce point de vue, il est possible que les opinions qui donnent – pour l’instant – le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union gagnante soient contaminées par le fit que cette position est visiblement majoritaire sur Londres. Le référendum sera aussi un vote du peuple contre les élites financiarisées, de la campagne contre la grande métropole.

The Sun contre l’UE

Le deuxième fait marquant est la très nette et très claire prise de position du quotidien populaire The Sun en faveur d’un vote de sortie. Bien entendu, les positions de ce quotidien étaient prévisibles. Ce que l’on appelle en Grande-Bretagne la « presse de caniveau » est connue pour ses positions facilement outrancières. Mais, il faut aussi savoir que derrière le journal il y a tout l’empire de presse de Murdoch. L’engagement du Sun vaut en réalité un engagement de ce groupe de presse.

Le troisième fait est l’article d’Ambrose Evans-Pritchard appelant à quitter l’Union européenne publié dans The Telegraph. On connaît les positions critiques de cet auteur. Mais les arguments qu’il avance pèsent et pourraient convaincre une fraction de l’opinion publique. Ambrose Evans-Pritchard identifie bien le problème principal du Brexit comme étant celui de la démocratie. Il écrit ainsi :

« Nous devons décider si nous voulons être gouvernés par une Commission aux pouvoirs quasi-exécutif qui fonctionne plus comme le clergé de la papauté du XIIIème siècle que comme une fonction publique moderne; et si nous voulons nous soumettre à une Cour européenne de justice (CEJ) qui revendique la suprématie juridique la plus complète, sans droit d’appel.

La question est de savoir si vous pensez que les Etats-nations de l’Europe sont les seules instances authentiques de la démocratie, que ce soit dans ce pays, en Suède, aux Pays-Bas ou en France ». On retrouve aussi des formules qui sont proches de celles que j’ai employées dans mon dernier ouvrages : « … l’UE telle qu’elle est construite est non seulement corrosive mais finalement dangereuse, et (…) dans la phase que nous avons maintenant atteinte l’autorité gouvernementale se désagrège à travers l’Europe. Le projet provoque une hémorragies des institutions nationales, mais ne parvient pas à les remplacer par quoi que ce soit de légitime au niveau européen ».

Le président de la Cour suprême face au « danger » européen

Il est intéressant de voir que son opinion rejoint celle du Président de la Cour suprême du Royaume, Lord Sumption : « Elles (les institutions) se sont peu à peu vidées de ce qui les rendaient démocratique, par un processus graduel de désintégration interne et d’indifférence, jusqu’à ce que l’on remarque tout à coup qu’elles sont devenus quelque chose de différent, comme les constitutions républicaines d’Athènes ou de Rome, ou les cités italiennes de la Renaissance. »

Ces trois faits pourraient correspondre à un moment de basculement dans la campagne du référendum britannique. Le camp adverse se caractérise, pour l’heure, par des propos outrancièrement alarmistes, prédisant une « catastrophe » économique pour le Royaume-Uni en cas de succès de l’option de sortie. Ceci n’a pas de crédibilité. Les pays qui ne sont pas membres de l’Union européenne commercent librement avec cette dernière du fait des règles de l’OMC, qui s’appliqueraient instantanément aux relations commerciales entre la Grande-Bretagne et l’UE.

Ce qui est manifeste est que les partisans du maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne ont été incapables de développer des arguments « positifs » en soutien à leur position. C’est sans doute le point le plus intéressant. Aujourd’hui, la peur de l’inconnu est le dernier, voir le seul argument, qui reste aux partisans de l’Union européenne. Cela en dit long sur la décrépitude du projet européen.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

 

 

 

Erdogan et Poutine ne sont pas comparables

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erdogan poutine russie
Rencontre Erdogan-Poutine (Moscou, 2012). Sipa. Numéro de reportage : AP21256628_000007.
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Rencontre Erdogan-Poutine à Moscou, en 2012. Sipa. Numéro de reportage : AP21256628_000007.

Les personnalités de premier plan ne se bousculant pas aujourd’hui dans les sommets des chefs d’Etat de l’Union européenne, il est habituel qu’on se tourne avec un mélange d’envie et de crainte  vers les marges orientales du continent, où, il faut bien le dire, deux figures exceptionnelles émergent : Poutine et Erdogan. Deux ennemis dont les armées se font face dans le nord de la Syrie, le premier appuyant les forces gouvernementales, le second les rebelles islamistes. Tous deux sont présentés comme des nationalistes, hommes d’autorité, plus ou moins dangereux. En réalité, les positions des deux hommes ne sont pas comparables.

Régime nationaliste et régime idéologique

On ne saurait confondre un régime national, voire nationaliste, plus ou moins autoritaire et un régime idéologique. Le premier suit une politique étrangère classique de défense des intérêts nationaux et rien d’autre. Quand il s’agit d’une grande puissance, ce souci des intérêts nationaux peut s’étendre au voisinage immédiat (l’Ukraine s’agissant de la Russie) mais ce genre de régime n’a pas de plan de conquête du monde, tout simplement parce qu’il n’a pas d’idéologie à répandre.

Un régime idéologique, c’est autre chose. Le moteur profond de son action politique n’est pas la défense des intérêts nationaux, même s’il s’en préoccupe aussi, il est d’étendre une certaine idéologie au monde entier, ou en tous les cas à d’autres pays. L’idéologie pour cette raison est inséparable de l’impérialisme. Comme une idée peut s’étendre indéfiniment, l’impérialisme d’un régime idéologique n’a pas de limite, en dehors de celle que lui assigne la résistance des autres pays.

Pour dire les choses simplement, si la Russie était un régime idéologique au temps du communisme, elle s’est transformée depuis lors en régime nationaliste classique. On peut la considérer comme un pays qui a été totalitaire et qui ne l’est plus, en marche vers la démocratie, celle-ci étant encore très imparfaite sous Poutine.

Erdogan ou la verticale du pouvoir

La Turquie a suivi le chemin exactement inverse : du temps de Mustafa Kemal et de ses successeurs, elle avait un régime nationaliste classique. Avec Erdogan, elle est en train de se transformer en régime idéologique. Cette idéologie n’a naturellement rien à voir avec le marxisme-léninisme qui était le moteur de l’Union soviétique. Erdogan est un frère musulman qui considère que l’islam a vocation à devenir la religion mondiale et que cette religion doit s’étendre au besoin par la force. Il a aussi la nostalgie du sultanat ottoman qui s’étendait très loin dans les Balkans et qui dominait à la fois la péninsule arabique et le nord de l’Afrique, soit presque tout le monde arabe. Le projet ottoman de conquête de l’Europe a subi plusieurs coups d’arrêt : la bataille de Lépante contre les Espagnols (1571), les sièges de Vienne successifs (1521 et 1683). Au cours du XIXe siècle, les Turcs durent se retirer de la Grèce, puis des Balkans ; Erdogan a le désir secret de venger ces revers. Il pense le faire de deux manières : en entrant dans l’Union Européenne où son poids démographique de 80 millions d’habitants et la sidération de ses partenaires, que l’attitude de Angela Merkel anticipe, le mettraient vite en position hégémonique, en s’appuyant sur les communautés musulmanes immigrées présentes dans tous les pays d’Europe. On connaît sa fameuse déclaration de 1999 : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats. » L’envoi délibéré de plusieurs centaines de migrants musulmans vers l’Europe à partir de l’été 2015, s’inscrit dans cette stratégie. L’appel récent visant à détourner les communautés turques d’Europe du planning familial le confirme.

Lors de la Première Guerre mondiale, l’empire turc a été amputé de l’ensemble de ses possessions arabes : Erdogan rêve aussi de reprendre pied dans le monde arabe, à commencer par la Syrie voisine, où il aurait aimé installer un gouvernement islamiste proche de lui et pour cela renverser le régime « hérétique » (alaouite) de la famille Assad. Si le régime turc a encore l’apparence démocratique, il ne cesse de se durcir : une partie de l’état-major de l’armée, restée kémaliste, a été emprisonné. Des journalistes le sont également en grand nombre. Que ne dirait la presse occidentale si Poutine faisait la même chose ?

Poutine, lui, n’a aucune idéologie à répandre. Il ne rêve pas que le monde entier, ni même l’Europe, se rallient à la religion orthodoxe ou au culte de la terre russe. Si la démocratie russe est encore insuffisante, elle a fait d’immenses progrès depuis l’époque communiste, alors que, si le régime kémaliste n’était pas vraiment démocratique, il est douteux que la Turquie le soit devenue davantage, quoi qu’on en pense à Bruxelles, depuis l’arrivée au pouvoir de Erdogan en 2003.

Une concurrence asymétrique

Sur le plan de la politique internationale, le conflit entre les Turcs et les Russes en Syrie n’est nullement symétrique. La Russie intervient en Syrie en plein accord avec le droit international, à la demande du gouvernement syrien légitime, celui de Bachar el-Assad, alors que les interventions de la Turquie dans le Nord de la Syrie, notamment contre les Kurdes syriens, se font en violation de la légalité internationale. D’autre part, si la Russie défend le régime syrien, elle n’envoie pas de djihadistes comme la Turquie en envoie en Syrie ; ni des centaines de milliers des réfugiés en Europe occidentale comme le fait Erdogan, un afflux ravageur incontrôlé qui pourrait avoir un effet profondément déstabilisateur.

Des deux régimes, il est clair que l’un est en position défensive et que l’autre est au contraire en position d’agresseur.

Il est vrai que des experts prétendent souvent que le grand problème de Erdogan est celui des Kurdes. Certes, le tiers oriental de son territoire est occupé par des musulmans sunnites qui ne se sentent pas turcs et dont beaucoup rêvent de rejoindre leurs frères kurdes d’Irak, d’Iran et de Syrie pour constituer un Kurdistan indépendant. Si cela se faisait, la Turquie se trouverait réduite à la portion congrue. Mais si la guerre n’avait pas éclaté dans le nord de l’Irak et en Syrie, guerre dont Erdogan est largement responsable, il est probable que les Kurdes se seraient tenus tranquilles. Les Kurdes de Turquie ne se sont rebellés en 1995 qu’à la suite de bombardements du gouvernement turc. Cela s’est fait peu de temps avant les élections législatives ; sachant que la majorité de la population turque est très hostile aux Kurdes, le réveil du séparatisme kurde a permis à Erdogan de resserrer les rangs autour de lui et de remporter une victoire électorale qui était loin d’être assurée.

Le plus dangereux des deux

Contrairement à ce qui se raconte, Poutine ne représente nullement une menace pour la paix en Europe. Comme l’a rappelé récemment Valéry Giscard d’Estaing, la question ukrainienne s’est envenimée au lendemain du coup d’État organisé par les Occidentaux sur la place Maidan en février 2014, lui même issu de la volonté de Bruxelles et de Washington d’englober l’Ukraine dans l’Union européenne et l’OTAN. Comme en ont convenu des hommes comme George Kennan (un des faucons de la guerre froide), Henry Kissinger, Helmut Schmidt, la volonté occidentale d’intégrer la Géorgie et l’Ukraine dans une alliance aux objectifs ouvertement antirusse ne pouvait apparaître que comme une provocation.

Si l’on peut lui reprocher de se mêler des affaires du Proche-Orient, Poutine n’y  fait cependant que défendre une position que la Russie avait en Syrie depuis 1954 et que les Etats-Unis ont ouvertement voulu lui reprendre, mais rien n’indique qu’il cherche à en conquérir de nouvelles.

Même si les deux sont de vrais chefs, mettre dans la même catégorie Poutine et Erdogan, est fallacieux. Non seulement parce que Poutine est dans son pays plus populaire que Erdogan dans le sien, mais surtout parce que les logiques auxquelles ils obéissent ne sont pas les mêmes. Et bien que Erdogan soit dans l’OTAN, il est aujourd’hui le plus dangereux des deux.

Attentat d’Orlando: Omar les a tués

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omar mateen homosexualite islam orlando
Omar Mateen. © myspace.com/AFP Handout.
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Omar Mateen. © myspace.com/AFP Handout.

Il n’y a bien sûr rien de nouveau sous le soleil de Floride. La fureur islamiste n’en finit pas de déclarer la guerre au reste du monde – qui, lui, n’en veut surtout pas. Il y a ceux qui désignent, et ceux qui ne désignent pas. Il y a ceux qui mettent en avant la particularité des victimes, ceux qui s’inquiètent de l’avantage donné à Donald Trump, ceux qui diluent doctement le fait dans une question plus vaste (l’homophobie, le port d’armes aux États-Unis, voire la violence en général…). Ceux qui, tels les parents du tueur, nous assènent un second coup : tout cela n’aurait « rien à voir » avec l’islam. Dans quelques jours, dans quelques heures sans doute, la musique du « pas d’amalgame » et du « vivre ensemble » reprendra. Il ne faudrait tout de même pas que des homosexuels stigmatisent les musulmans de nos cités.

Il m’arrive de trouver que tout ce pépiement expert, décryptage et décodage, allié à un moralisme bon teint (« ne pas tomber dans le piège de la discrimination ») passe à côté des choses, de l’ordinaire de l’expérience.

Hier matin par exemple, au micro de France Culture, le psychanalyste Serge Hefez expliquait l’un des ressorts de l’homophobie. La figure de l’homosexuel renvoie certains hommes à des pulsions refoulées (qui, comme on dit, « font retour »), générant alors angoisse et violence. Cette explication a le mérite d’être intuitive, universelle et constitue un bon garde-fou. L’homophobe dûment informé de son symptôme aura, la plupart du temps, le bon goût de taire ce qui l’anime, sauf à voir les autres lui lancer, sur un mode cheap-freudien, l’enfantin « celui qui dit qui est ».

L’homosexualité orientale existe, je l’ai rencontrée

Je ne crois pas cette grille de lecture toujours fausse, notamment quand il est question de décrire certains rares faits divers sanglants. Je la trouve juste un rien méchante, opposant plus que de raison l’homosexuel aux refoulés (comme si les gays ne refoulaient rien, eux). Elle ignore ce continent de fraternité où les gaillards qui-en-ont taquinent, protègent et respectent les invertis – et pas seulement parce qu’en cas de disette ou de beuverie, ces derniers peuvent se montrer compréhensifs. Tout homo qui aura navigué, au sens propre comme au sens figuré, dans certains milieux exclusivement masculins sait bien l’amitié parfois obstinée qu’il y aura rencontrée. Aux crachats qu’évoque Edouard Louis dans ses livres, j’oppose ces souvenirs-là : une main sur l’épaule, un bout de « calendos » partagé, le « recouds-moi un bouton, je te réparerai ta couchette » qui forment l’ordinaire des sociétés viriles. On m’objectera que ce n’est pas le sujet. Bien sûr que si ! En apparence si éloignés l’un de l’autre, l‘occidental et l’islamiste ont un rêve en partage : celui d’une homosexualité « proprette » comme disait Foucault, avec ses lieux dédiés, son mode de vie, son esthétique stéréotypée, sa sexualité débridée et qui surtout ne déborderait pas ailleurs que là où on l’attend. Pour les uns ce seront des zones de tolérance, pour les autres des cibles bien définies.

Puisqu’il était question de marins, poursuivons la traversée, et arrêtons-nous, cette année-là, au port de Ras-al-Kaimah (Émirats Arabes Unis). À quai, nous rencontrerons des travailleurs immigrés afghans, des Pachtounes. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces derniers ne manifesteront aucune prévention homophobe. Ce genre de question ne les traverserait pas. Moyennant quelque respect des convenances (ne pas trop en faire, n’en dire absolument rien, se comprendre d’un regard), l’apprenti-marin européen se verra vite proposer d’aller admirer en bonne compagnie la splendeur du paysage au crépuscule, derrière la colline voisine. Les voyages forment la jeunesse, on n’en fera pas tout un plat. La main droite sur le cœur, des étoiles dans les yeux, on se séparera une heure après avec quelques serments d’amitié éternelle. En souvenir de ce moment, on échangera peut-être une montre contre un châle, gardé pieusement tant d’années après.

Non, il n’y a pas d’un côté des musulmans qui, alhamdulillah, ne mangeraient pas de ce pain-là, et de l’autre un occident qui, dieu soit loué, aurait appris la tolérance… Mais qu’est-ce qui fait que ce même afghan, immigré en Occident, en viendra à fusiller une cinquantaine de gym-queens se déhanchant sur des airs de techno ?

Tout meurtrier est déséquilibré

Échec de l’intégration ? Pour le moins, on peut même dire que cela a totalement raté. Comme dans la guerre des boutons « si on aurait su… », on ne l’aurait pas fait venir. Déséquilibre mental ? Oui, mais bon… Tout meurtrier l’est tout de même un minimum. Participation à la guerre de religions déclenchée par les islamistes ? C’est en tout cas ce qu’il a revendiqué. Surgissement classique de la violence homophobe du fait de l’angoissant retour du refoulé homosexuel chez le meurtrier ? Pourquoi pas ? Me revient l’expression de scepticisme qu’affectionnait l’un des compagnons de traversée que j’évoquais : Et ta sœur ? Elle bat le beurre !
Le brave gaillard ne croyait pas si bien dire. C’est bien d’une violence qui s’exerce sur l’immigré musulman de seconde génération dont il est question. Je m’autorise ce jeu de mots pitoyable : Battre le beur. Nous ne sommes pas coupables de cette violence, mais rien ne nous oblige à en être innocents. Même si tous ne se saisissent pas d’une kalashnikov, un certain déploiement homosexuel heurte de nombreux musulmans. Oh j’entends déjà que rien n’oblige ceux-là à vivre ici, etc. Nous sommes d’accord. J’entends aussi, bien sûr, qu’il y a, dans la fétichisation de ce heurt, une délectation de l’offensé et une jouissance à haïr ce qui blesse – rente de situation névrotique de toute une génération de musulmans. Mais quand même.

L’histoire moderne de l’homosexualité est le passage d’une volonté de savoir, comme l’écrivait Foucault, à une volonté de montrer, qui n’est jamais que le retournement d’une même logique : celle de l’aveu. Or l’une des valeurs cardinales de l’Orient, c’est la discrétion – que les Occidentaux, pour une fois si sûrs d’eux, qualifieront d’hypocrisie. Pour le musulman, ne pas parler de ces choses-là a permis de survivre à la loi d’airain d’une religion régissant les moindres faits et gestes de ses fidèles. À l’Inquisition (qui n’a pas « rien à voir » avec la chrétienté et a si profondément marqué nos esprits que nous en avons intégré la logique) nous avons opposé le coming-out. Nous avons pris dieu et ses représentants au mot : « Tu me demandes d’avouer, j’avoue ! » Au contraire, à la pulsion scopique d’un dieu qui voit tout, les musulmans ont opposé la logique des ruelles, des murs protégeant les jardins, des sous-entendus, bref, de la dissimulation. Ces deux logiques n’ont pas fini de se faire la guerre.

Sonacotra, mon amour

Aujourd’hui, tout le monde ou presque est sincèrement persuadé qu’il y aurait un Orient allergique à l’homosexualité et un Occident tolérant à son endroit. Une jeune femme d’origine tunisienne que j’avais rencontrée il y a deux ou trois ans, jeune ingénieur de l’environnement, fonctionnaire d’état, m’affirma au cours d’une soirée que l’homosexualité arabe n’était qu’une perversion venue de l’Occident. Je précise que cette jeune française de la diversité était bien sûr de gauche et farouchement laïque. Il y avait dans son propos une telle véhémence, un tel désir que sa parole soit reconnue comme vraie, une telle haine vis-à-vis de tout ce que je représentais – figure vivante du dévoilement de ce qui ne doit pas l’être, alors que, pourtant, je ne disais rien – qu’une méchante vanne m’est venue à l’esprit : « Pourtant, je t’assure Leila, l’adolescent que j’étais a bien connu ton père. » L’énormité du propos que je retenais, le côté « Sonacotra, mon amour », me faisait balbutier de rire tant, à l’inverse, mon interlocutrice mettait d’obstination, sérieuse et délirante, à régir, a posteriori, et en héritière sûre de son droit, la sexualité de ses aïeux.

Je me suis pourtant tu, « à la musulmane ». Ce soir-là, avec un vieux fond de tendresse pour ce que nous avons été, eux et nous, avant ça, avant tout ça, je n’ai pas dégoupillé ma grenade. J’ai dissimulé mes pensées et souvenirs. Omar Mateen, moins musulman qu’il ne le croyait, n’aura pas eu cette prévenance.

D’Orlando à Magnanville, l’armée des loups solitaires

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Des policiers bloquent la rue menant au domicile du couple tué par Larossi Abballa, le 13 juin au soir. (Photo: SIPA_ap21909340_000006)
Des policiers bloquent la rue menant au domicile du couple tué par Larossi Abballa, le 13 juin au soir. (Photo: SIPA_ap21909340_000006)

Le pire n’est pas toujours sûr, dit-on pour se rassurer. Mais quand il arrive, il faut le regarder dans toute son horreur sans ciller des yeux. Magnanville, village des Yvelines, et Orlando, épicentre de la Floride festive de Mickey Mouse, n’avaient strictement rien en commun et personne n’aurait songé à les jumeler. Depuis hier, elles sont ensemble les capitales du pire des djihadismes, le djihadisme de naissance solitaire et d’immédiate récupération par un franchiseur universel qui ne demande aucun papier, aucun droit d’entrée, l’Etat islamique. Le djihadisme sans copains, sans bandes, sans réseau, du moins avant de passer à l’action, est sans doute le plus difficile à contrecarrer, le pire cauchemar des polices.

Multiplication des terroristes

Le concept de loup solitaire, créé pour décrire Mohamed Merah, est frappant mais mal approprié parce que la métaphore est doublement trompeuse. Les vrais loups sont devenus très rares en Europe, la comparaison suggère que le tueur de Toulouse appartient à une espèce en voie de disparition, ce qui est à l’inverse de la multiplication actuelle des terroristes. Même l’adjectif  »solitaire » est ambigu.  »Solitaire » bien sûr par la naissance du projet terroriste dans une conscience individuelle. Tout projet est d’abord un secret, décider de se marier ou d’obéir à une vocation de prêtre se fait dans le for intérieur avant d’être communiqué aux autres. Le djihadiste solitaire ne le reste pas longtemps : si son projet est en préparation, les vidéos de l’Etat islamique ou les prêches salafistes exaltés vont lui fournir son carburant de haine. Si son projet aboutit, le terroriste demande à être franchisé par l’EI, et la multinationale s’exécute avec empressement, sans formulaire à remplir ou droit d’entrée.

L’Occident, voilà leur ennemi

Les ressemblances entre Omar Mateen, le tueur d’Orlando et Larossi Abballa, celui de Magnanville, sont aussi tristement instructives que leurs différences. Tous deux sont des immigrés de seconde génération, citoyens de leur pays de naissance, qu’ils portent sur le papier mais pas dans leur cœur ; tous deux sont connus des services de police, tous deux ont agi seuls, tous deux sont fanatisés mais nullement fous. Dramatique conséquence sur le regard que tous les non-musulmans d’Occident vont porter sur leurs compatriotes musulmans : la suspicion généralisée, et par exemple en France le sentiment de vivre à côté de six millions de dormants qui peuvent s’éveiller pour les raisons les plus variées : avoir vu un couple homosexuel s’embrasser, avoir maille à partir avec son employeur et lui couper la tête, comme l’a fait Yassin Salhi dans l’Isère, etc. Dernière ressemblance : à la différence du 13 novembre, les victimes sont ciblées avec précision, homosexuels à Orlando, policiers à Magnanville. Ajoutons bien sûr que le non-ciblage apparent est aussi un ciblage : l’Occident, sa vie libre et dissolue.

La différence principale est l’arme choisie, le poignard pour Larossi Abballa, le fusil d’assaut pour Omar Mateen. Malgré l’écart dans le nombre des victimes, le crime de Magnanville me paraît le plus inquiétant. Tuer au couteau ne demande guère de technique, seulement de la force et de la détermination. Tuer un couple de policiers à son domicile est une nouveauté tout-à-fait effrayante. Quel représentant de l’ordre sera désormais tranquille sur son canapé entre sa femme et ses enfants ? Terrible menace qui va s’infiltrer dans la vie privée des forces de l’ordre… On passe du terrorisme de proximité – que j’avais dénoncé dans ces colonnes le 14 novembre – au terrorisme de voisinage, prélude au pire type de guerre civile. Les voisins s’égorgeaient en France entre catholiques et protestants pendant les guerres de Religion, les voisins hutus bâtonnaient à mort leurs voisins tutsis au Rwanda, les voisins serbes et musulmans s’entre-tuaient à Sarajevo, avant que ne se fasse la partition de la ville entre un centre musulman et des faubourgs serbes.

Il faut certes se scandaliser de la facilité avec laquelle s’achètent les armes d’assaut aux Etats-Unis. Le combat perdu par Obama était un noble combat et il faudra le reprendre. Il faut certes se scandaliser du massacre homophobe d’Orlando et rappeler que presque tous les pays musulmans ont des législations anti-gays odieuses et archaïques. Mais la principale leçon à tirer de ces deux tristes journées de juin 2016, c’est le caractère multiforme, souple et continuellement changeant de la menace islamiste. De la destruction des Twin Towers le 11 septembre 2001, après des mois de préparation sophistiquée impliquant des dizaines de personnes, jusqu’au crime solitaire et rudimentaire de Magnanville, il n’y a pas de rupture de continuité. Il y a un cancer proliférant et protéiforme qui mute sans arrêt et accomplit son projet de lutte totale, sur tous les plans et par tous les moyens.

Penser l’inédit

 »Les leçons de l’Histoire » ne sont ici d’aucun secours. Cette situation de religion qui a été transformée, bien malgré elle, en cinquième colonne dans tout l’Occident ne ressemble à rien de connu, ni à la subversion communiste de l’entre-deux guerres, ni à la guerre froide. On se croirait plutôt dans l’une des séries américaines en vogue dans les années 90, où des extraterrestres cruels et conquérants prenaient la tête des voisins de palier.

Il est illusoire de penser que les démocraties s’en tireront avec leurs armes habituelles. Tous ceux qui disent que le renoncement, même partiel, à l’Etat de droit serait une victoire de l’EI nous entraînent dans une impasse. Selon une formule bien connue il faudra  »terroriser les terroristes ». Salah Abdeslam, menacé par la peine de mort, serait plus bavard pour sauver sa tête. Tant pis pour Victor Hugo. Après tout, il ne nous dit jamais ni le nom, ni le crime du prisonnier dans le Dernier jour d’un condamné à mort. Peut-être qu’il s’appelle Hitler et que l’écrivain a voulu faire un peu de science-fiction.

Hollande à Colombey: des nains et un géant

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François Hollande à Colombey-les-deux-églises. Sipa. Numéro de reportage : 00760189_000005.
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François Hollande à Colombey-les-Deux-Eglises. Sipa. Numéro de reportage : 00760189_000005.

François Hollande multiplie actuellement les hommages au Général de Gaulle. En attendant le 18 juin, et la cérémonie au mont Valérien, il s’est rendu hier à Colombey-les-Deux-Églises. Le vendredi 17 juin, le chef de l’État visitera aussi l’exposition «Un président chez le roi – De Gaulle à Trianon» au Grand Trianon de Versailles. Puis il se rendra le lendemain, comme il le fait chaque année, au Mont Valérien, pour le 18 juin, date de l’Appel à la résistance lancé par le général en 1940. Il n’y aurait rien à dire à cela si quelque événement venait justifier ces commémorations. Notons qu’il aurait pu se rendre à la demeure du Général pour l’anniversaire de sa mort, ou qu’il aurait pu le faire le 8 mai, pour l’anniversaire de la victoire. Bref, pour tout dire, cela sent le fabriqué, le manipulé, le produit de communication, le pas vraiment sincère, bref la campagne électorale. Car, si ce n’est d’être le Président de la République, quels sont les titres de François Hollande pour rendre, en cette année 2016, un nombre aussi appuyés d’hommages ?

Hommages à contretemps ?

S’il souhaitait honorer l’homme politique, il pouvait choisir de le faire pour l’anniversaire de la constitution, c’est à dire le 4 octobre. Ou alors, il pouvait saisir le 70ème anniversaire du Discours de Bayeux (16 juin 1946) dans lequel le Général de Gaulle avait exprimé sa pensée sur les réformes institutionnelles qu’il souhaitait introduire. Ou encore, le discours d’Epinal, certes moins connu mais non point important (29 septembre 1946). Il pouvait aussi choisir de commémorer le discours de Phnom Penh s’il voulait saluer la politique étrangère de son illustre prédécesseur. Sauf que cela impliquerait un 1er septembre. On le voit, aucune date ne peut être précisément invoquée pour cette subite poussée de fièvre commémorative.

On dira, et cela n’est pas faux, que l’on peut commémorer en toute saison un homme immense. Sauf que rien, dans l’attitude de François Hollande, ne laisse à penser qu’il tienne Charles de Gaulle pour un homme immense. La comparaison, de plus, entre les attitudes de l’un et de l’autre serait bien cruelle pour François Hollande. Quand on sait avec quelle farouche énergie le général de Gaulle avait séparé sa vie privée de sa vie publique, allant même jusqu’à faire installer un compteur électrique sur les parties privées de l’Elysée afin que sa vie courante ne soit pas à la charge de la République, et quand on compare cela aux aventures sur deux roues de l’actuel résident du palais présidentiel se rendant en secret de sa compagne dans le lit de sa maîtresse, on conçoit bien que la comparaison n’est pas possible. Elle l’est encore moins si l’on se réfère à la politique où François Hollande a régulièrement pris le contre-pied de son illustre prédécesseur.

… et à contresens

Et cela renvoie à la folie qu’il y eut pour François Hollande de proclamer une « présidence normale ». L’acte d’exercer le pouvoir présidentiel est en effet tout sauf « normal ». François Hollande a confondu le « normal » avec le « commun. » Car, dans « normal » il y a norme et il peut y avoir plusieurs types de normes. En particulier, on peut penser qu’il y a une norme « héroïque » qui convient bien mieux à l’exercice du pouvoir suprême. Pour l’avoir oublié, pour avoir tiré la fonction présidentielle vers le « commun », et certes il ne fut pas le premier Nicolas Sarkozy ayant bien entamé cette tâche, il risque de passer à la postérité pour le président le plus détesté des Français. Ce n’est pas par hasard si, aujourd’hui, il y a une telle nostalgie pour le personnage qu’incarnait le général de Gaulle. Et les Français savent bien que l’homme ne correspondant pas nécessairement à l’image qu’il nous a léguée.

Mais ils lui sont reconnaissants d’avoir tenu ce personnage public même s’il pouvait être assez différent dans la vie privée. François Hollande, dès lors qu’il avait décidé de briguer la Présidence de la République, aurait pu, et dû, comprendre que la dignité de la fonction qu’il allait exercer impliquait des contraintes sur sa vie personnelle. Mais, à avoir voulu vivre une vie « normale », au sens de « commune », alors qu’il était dans une fonction exceptionnelle, il a tout perdu. Il a sous-estimé la dimension symbolique de la souveraineté qu’il allait incarner et cela sans doute, parce qu’européiste convaincu, et ses convictions sont respectables, il ne pouvait comprendre le caractère spécifique et particulier de la souveraineté et ce qu’elle implique pour qui l’incarne. Ici repose sans doute l’un des malentendus les plus tragiques et les plus destructeurs du mandat de François Hollande.

Alors, que conclure de tout cela ? Que François Hollande, conscient de sa petite stature, cherche à se grandir en montant sur les épaules du général. Assurément, il ne sera ni le premier ni le dernier à vouloir le faire. Mais qu’il prenne garde : à vouloir monter là où l’on n’a pas de raison d’être, on risque de chuter. Le général était grand, au physique comme au moral. La chute pourrait n’en être que plus brutale…

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Terminus Orlando

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ted cruz orlando homophobie
Ted Cruz, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21852383_000004.
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Ted Cruz, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21852383_000004.

C’est toujours un peu étonnant, le cynisme des Républicains américains, tendance Tea-party ou Donald Trump, ce Le Pen père américain mâtiné de Berlusconi. Ils n’ont pas attendu que les cadavres des cinquante victimes soient froids pour récupérer le massacre de la boîte LGBT d’Orlando afin de nous servir leur théorie habituelle : celle du choc des civilisations, théorie qui gagne d’ailleurs en France, de la droite de droite à la droite de Manuel Valls. Avec le choc des civilisations,  voilà que tout devient simple : nous sommes revenus à l’époque des croisades avec d’un côté l’Occident blanc et chrétien et de l’autre le monde musulman tout entier, en oubliant au passage que les premières victimes des fondamentalistes de l’Islam sont d’abord les musulmans eux-mêmes.

Chez nous, Sarkozy continue ainsi sans cesse d’insister sur les racines chrétiennes de la France, ce qui sous-entend à un moment ou à un autre, qu’on le veuille ou non, que celui qui n’est pas chrétien ne peut pas se dire complètement français. Alors que j’étais persuadé que moi, baptisé et confirmé, ce n’était pas ce qui définissait ma citoyenneté mais avant tout le fait d’être né en France.

Mais revenons aux USA. L’aile dure qui a pris le contrôle du Parti Républicain vomit les gays à longueur d’année, veut les envoyer en enfer ou en hôpital psychiatrique et bien sûr leur interdire de se marier ou d’adopter des enfants. C’est que pour eux, le premier droit de l’homme est avant tout de disposer individuellement de la puissance de feu d’un petit porte-avion et de pouvoir acheter sa mitrailleuse lourde au Wal-Mart, entre un paquet de corn-flakes et un pack de Budweiser, juste avant d’aller prier à l’Eglise et écouter le sermon d’un pasteur créationniste.

Et là, divine surprise pour eux (c’est le cas de le dire !) le tueur d’Orlando est un américain d’origine afghane et les fous furieux de l’Etat islamique – mais néanmoins habiles propagandistes – s’empressent de revendiquer l’attentat sur la foi d’un coup de fil passé par Omar Mateen à la police  indiquant son « allégeance » pendant l’action. Quelle importance que le responsable du massacre se soit surtout radicalisé sur Internet, qu’il n’ait manifestement pas été très à l’aise avec sa propre sexualité puisqu’il fréquentait Le Pulse la nuit et tenait des propos homophobes le jour comme l’indiquent les premiers éléments de l’enquête.

Non, in fine, c’est forcément la faute du laxisme face aux musulmans, ce carnage…

Ce n’est pas du tout comme si les USA n’avaient pas une longue histoire de tueries de masse qui n’avaient rien à voir avec l’Islam et beaucoup avec leur refoulement puritain qui se lâche dans une des pires pornographies qui soit,  avec la violence de leurs rapports sociaux et avec le culte du cow-boy qui confond son membre viril et son flingue.

Voir un Marco Rubio pleurer sur les gays, cela ferait rire si ça ne donnait pas envie de pleurer.  On oublie que si les Rubio, les Ted Cruz avaient le pouvoir aux USA,  -et même un Trump s’il y trouve son intérêt,  ils seraient tout à fait capable de transformer leur pays en une théocratie qui pourrait faire concurrence sans problème à nos amis saoudiens. Un Cruz et un Al-Baghdadi font partie, à des degrés certes différents, de la même totalité structurante: celle qui estime que la religion doit concerner tous les aspects de la société et les textes sacrés être la seule constitution possible.  Il ne s’agit pas de les renvoyer dos à dos, ce qui serait absurde. Ils ne sont pas dos à dos, ils sont face à face, et celui qui vit dans un califat obscurantiste comme celui qui est l’enfant d’une des plus belles démocraties du monde, finissent par parler la même langue. On pourra lire, à tout hasard, sur la façon dont les USA pourraient très bien basculer dans une dictature religieuse fondamentaliste, La Servante écarlate de la grande Margaret Atwood, publié en 1985.

Au Pulse d’Orlando comme au Bataclan de Paris, qui se ressemblent tragiquement, une même question se pose : est-ce que le fondamentalisme religieux est la meilleure arme contre le fondamentalisme religieux ? J’ai, pour ma part, de sérieux doutes.

La servante écarlate

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Loi travail: ce que personne n’ose dire

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cgt loi khomri etat
Manifestation contre la loi El Khomri, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00759255_000001.
cgt loi khomri etat
Manifestation contre la loi El Khomri, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00759255_000001.

La journée d’action du 14 juin contre la loi El Khomri s’inscrit dans un contexte particulier : malgré les blocages, près de la moitié des Français soutient ou « comprend » le mouvement social.

Cette opinion mérite réflexion, car elle reflète un délire collectif gravissime, qui démontre que notre pays risque de s’enfoncer plus encore dans sa crise identitaire et une dépression uniques au monde. On sait en effet qu’aucune population n’est aussi pessimiste que la nôtre. Nous sommes persuadés, davantage que les Irakiens ou les Afghans, que nos enfants vivront plus mal que nous. On a beau répéter que la France reste la 6ème puissance économique de la planète, l’espoir est ici plus faible que partout ailleurs.

Ce paradoxe a pour origine une vérité psychologique que personne n’ose énoncer clairement : les hommes n’ont pas besoin, essentiellement, de confort matériel. C’est une notion indéfinissable et relative. On peut être heureux avec peu. Les hommes ont besoin de se projeter dans l’avenir de façon positive, quelles que soient leurs préoccupations du moment – affectives, financières, intellectuelles, professionnelles… C’est sur ce point précis que les Français sont champions de l’échec. Pourquoi ? Parce qu’ils sont victimes d’une immense névrose nationale et se mentent à eux-mêmes, davantage que les autres peuples de la Terre.

Le leitmotiv de la CGT, mais au-delà de tous les pourfendeurs du « néolibéralisme », est le suivant : nous assistons à la dérégulation du travail, la fin de l’Etat protecteur et le retour au « laisser faire » capitaliste qui avait cours avant les conquêtes sociales des XXème et XXIème siècles, concrétisées en particulier entre 1944 et 1946.

La vérité est exactement inverse : près de 60 % du produit intérieur brut est consacré aux dépenses publiques, beaucoup plus que pendant les Trente Glorieuses gaulliennes, référence avouée ou inavouée de la gauche, du FN et de la droite souverainiste, tous allergiques aux changements induits par la mondialisation, les plus « progressistes » – la gauche de la gauche et certains syndicats, CGT en tête – étant au fond les plus réactionnaires. Cet étatisation à outrance a été abandonnée quasiment partout, sauf dans l’Hexagone (et au Vénézuela !). Nous résidons dans le seul pays développé dont l’économie est à ce point socialisée.

L’empilement kafkaïen des lois et de la jurisprudence, associé à une justice au budget misérable, et la bureaucratisation sont tels que la France n’est pas seulement en voie de paupérisation. Elle est surtout en voie de soviétisation. C’est ici que se situent le blocage et l’absence de perspectives pour la nation dans sa globalité comme pour des millions d’individus.

S’agissant de la loi travail en particulier, le gouvernement a souhaité plus de simplification et de flexibilité, avant de vider le texte d’une précieuse partie de sa substance. Pourquoi donc la moitié des Français craignent-ils sa promulgation ? Parce que leur obsession névrotique du passé masque l’essentiel : contrairement à ce qui est martelé par le leader de la CGT Philippe Martinez ou les frondeurs du PS, les 3 400 pages du code du travail ne protègent pas ou peu. La réglementation est si complexe que personne ne la maîtrise : ni les patrons, ni les employés, ni les juges prud’homaux, pas même les professeurs de droit… ne connaissent la loi, puisqu’elle est inconnaissable ! Par ailleurs, elle est inapplicable dans des secteurs en expansion constante, où le salariat vole en éclats, sous peine d’étranglement financier des PME concernées. C’est un encouragement à la fraude et à la loterie.

Après une rupture abusive, les jugements sont rendus quasiment au hasard et le marché de l’emploi est soumis à des contraintes de moins en moins réalistes. Du coup, on assiste au développement rapide de l’insécurité et de l’immoralité, au détriment de tous.

La loi de la jungle dénoncée par les contestataires de ce 14 juin est le résultat d’une étatisation devenue folle. Entre-temps, tout assouplissement de ladite étatisation, comme le fameux article 2 du texte gouvernemental, crée une panique insensée. Des éditorialistes de plus de 50 ans, juchés depuis des lustres sur leur CDI suranné et déconnectés de l’économie, nous expliquent que le mal, ce n’est pas la socialisation à outrance mais la « libéralisation » de la France.

Au cœur de ce mensonge qui inverse radicalement la problématique et, partant, fait reculer le sens commun et la faculté d’adaptation du pays : une addiction à la dépense publique ici encore unique sur la planète. Cette tradition, qui s’est emballée continuellement depuis les années Mitterrand, entrave dans des proportions inouïes la fluidité des échanges que nécessite la mondialisation, processus inéluctable et positif (malgré les inégalités inadmissibles mais temporaires qu’il engendre), puisqu’il a déjà permis à un milliard d’êtres humains de sortir de la famine ou de la misère en quelques courtes décennies. Une avancée spectaculaire inédite dans l’histoire de l’humanité.

Mais rompre avec les réflexes colbertistes et gaulliens représenterait, pour trop de Français, une remise en cause invivable de leur identité. C’est pourquoi ils s’accrochent à des haines si aberrantes, à commencer par celle de la liberté économique, de la globalisation – autrement dit du progrès – et surtout de l’« argent », vieille antienne à la fois catholique et marxiste qui imprègne un inconscient collectif malade, que la solution semble introuvable.