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Je mange donc je suis

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contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.

En matière d’alimentation, les italiens ont toujours une bouchée d’avance sur nous. Dans la Péninsule, on cuisine encore de vrais produits et on ne se contente pas de réchauffer des plats sous vide comme dans une majorité d’établissements français. Notre restauration, jadis triomphante, est devenue le pré-carré des chimistes, toques pensantes des industriels de la malbouffe. Rentabilité oblige et signe de nos troubles culturels, le repas prend des allures d’équation agro-alimentaire et de manipulations génétiques. Un menu ne se prépare plus sur les fourneaux mais au Palais Brongniart.

Massimo Montanari, historien de l’alimentation qui enseigne à l’Université de Bologne, replace les plaisirs de la chère au centre de l’activité humaine en publiant Les contes de la table aux Editions du Seuil. A travers des chroniques, des romans de chevalerie, la vie des saints ou des empereurs, des livres de cuisine également, il dresse un panorama des habitudes, des croyances ou des interdits du milieu du Moyen-Age jusqu’à la Haute Renaissance, il pousse même son étude au XVIIème siècle, à la table de Christine de Suède. Car, « la table raconte le monde » avance-t-il, exemples à l’appui. Ce livre admirablement traduit de l’italien par Jérôme Nicolas et illustré par Harriet Taylor Seed se déguste à chaque page. Un régal de légendes et de traditions chrétiennes racontées par un érudit, un honnête homme qui ne prend pas la nourriture à la légère.

Cette exploration quasi-mystique démarre sous Charlemagne et met en lumière la symbolique des os brisés. « On ne plaisante pas avec les os des animaux […] les briser tous, systématiquement, pour en sucer la moelle, c’est une manière de souhaiter le pire des malheurs » prophétise-t-il. Adalgis, prince lombard déchu et revanchard, s’acharne sur les os lors d’un repas « comme un lion affamé qui dévore sa proie ». Sa provocation ne passe pas inaperçue. Charlemagne n’y voit pas là un acte de gloutonnerie mais un avertissement, un nouveau rapport de forces que le félon tente d’imposer sans combattre. Partager des aliments avec d’autres convives signifie bien plus que se sustenter. L’organisation sociale du royaume, la répartition des pouvoirs ou le pardon divin se règlent toujours à table ! Montanari rappelle que refuser la viande dans la Chrétienté, « c’est renoncer au plaisir […] (mais) aussi une manière de faciliter le respect du vœu de chasteté ». Que se passe-t-il alors quand Noël, « la fête des fêtes » tombe un vendredi, jour « maigre » ? François d’Assise tranche la question en répondant au frère Morico qui l’interroge sur la marche à suivre : « Tu pèches, frère, en appelant « vendredi », le jour où l’Enfant est né pour nous ». La messe est dite. Viande à volonté !

Chaque point soulevé par l’historien aiguise l’appétit comme la controverse entre l’évêque et les chanoines d’Imola sur la coutume (obligatoire ou non) des quatre repas offerts par an ou sur la qualité juridique du fumet. Au XIIIème siècle, à Alexandrie, un pauvre vient déposer son pain sur le fumet d’un cuisinier. Insipide par nature, le pain ainsi revêtu de son parfum se transforme en un met succulent. Le cuisinier demande réparation pour « vol » de fumet. Le sultan est appelé à se prononcer sur ce cas litigieux et déclare que « le fumet est une qualité accidentelle exactement comme le son d’une pièce de monnaie ». Il donne une pièce au pauvre que celui-ci fait tinter à l’oreille du cuisinier, l’outrage est réparé. Tout est bon dans le Montanari : le souci apporté aux sauces, la découpe d’un chapon ou la recette du « turbot en potage » servi à Charles Quint, à Rome, en 1536. Et on apprend beaucoup sur les échanges culinaires entre la culture populaire et aristocratique, la place du sucre ou l’invention des plats de substitution durant les périodes de disette. La table ne ment pas !

Les contes de la table de Massimo Montanari (Seuil, 2016).

Les Contes de la table

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Apollinaire et Drieu, personnages en quête d’auteurs

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Buste de Guillaume Apollinaire. Sipa. Numéro de reportage  : AP21198894_000004.

Qu’y a-t-il de commun entre Apollinaire et Drieu ? Entre le poète dionysiaque, inventeur d’un lyrisme nouveau, qui voit pour l’éternité les yeux de ses amours perdues en regardant passer la Seine sous le pont Mirabeau, et le romancier qui ne s’aimait pas et qui a été hanté toute sa vie par le suicide, cherchant dans les femmes ou le fascisme des solutions désespérées à son incapacité, comme le disait le héros du Feu follet, à se « heurter à l’objet » ? Bien sûr, ils ont fait tous les deux la guerre de 1914, Apollinaire par amour de la France et Drieu par amour de l’Europe.

Et tous les deux par amour de la guerre aussi, même si cela n’est plus une chose à dire par les temps qui courent.[access capability= »lire_inedits »] Oui, ils ont aimé la guerre, pour ce que l’abominable carnage a pu receler de beauté inédite et d’exaltation héroïque ou érotique, ce qui revient au même. Qui oserait écrire, aujourd’hui, comme Guillaume, « Ah Dieu ! que la guerre est jolie/Avec ses chants ses longs loisirs/Cette bague je l’ai polie/Le vent se mêle à vos soupirs » ? Ou comme Drieu, dans La Comédie de Charleroi, « Pourquoi nous battions-nous ? Pour nous battre. C’était l’éternelle bataille dans la plaine. Nous n’avions pas de but ; nous n’avions que notre jeunesse. Nous hurlions comme des bêtes. Nous étions des bêtes. Qui sautait et criait ? La bête qui est dans l’homme, la bête dont vit l’homme. La bête qui fait l’amour et la guerre et la révolution » ?

Pourtant, le vrai point commun entre Apollinaire et Drieu, c’est qu’ils font partie de ces écrivains qui peuvent devenir des personnages de roman et non de simples sujets pour biographie exhaustive. Il y a, si l’on y songe, quelque chose de presque borgésien à ce que des créateurs deviennent des créatures, à ce que des écrivains deviennent des personnages. Il se trouve que ces temps-ci deux romans ont fait subir à Apollinaire et Drieu cette métamorphose garante d’éternité, car on finit toujours par mieux connaître les personnages de romans, quand on aime lire, que son voisin de palier, comme le remarquait Félicien Marceau dans Balzac et son monde.

Dans Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy s’est souvenu qu’il y a cent ans presque jour pour jour, le 17 mars 1916, le sous-lieutenant Guillaume Apollinaire recevait un éclat d’obus à la tempe, dans sa tranchée, au Bois des Buttes, au sud-est du Chemin des Dames. Il était en train de lire la dernière livraison du Mercure de France, et il avait appris moins de dix jours plus tôt, lui qui était engagé volontaire depuis 1914, sa naturalisation. Il ne mourut pas de cette blessure mais fut trépané et garda des séquelles douloureuses. Que l’on se souvienne, par exemple, du célèbre dessin de son ami Picasso le montrant avec la tête couverte d’un pansement et la croix de guerre à la boutonnière. Et ce fut son organisme affaibli qui le fit succomber à l’épidémie de grippe espagnole, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice.

Toute l’habileté de Raphaël Jerusalmy est de concentrer son livre sur les vingt-quatre dernières heures avant l’impact, chaque chapitre nous rapprochant de l’issue inévitable. On ne fait pas mieux, décidément, que la règle des trois unités pour écrire une tragédie, comme on le sait depuis le xviie siècle. Unité de temps : une journée ; unité de lieu : une tranchée ; unité d’action : la vie quotidienne d’une section de poilus, tous désignés par un surnom. Apollinaire est le sous-lieutenant Cointreau-whisky. Ce sont ses hommes qui l’ont baptisé ainsi : « Parce qu’il aime boire. Et qu’il a un nom impossible. […] Qui finit en zky. Et un deuxième prénom, une sorte de pseudo, Apollinaire, qui ne leur a pas plu. Qui ne convient pas ici, à la guerre. Pas du tout. » Parmi ses compagnons d’armes, on trouve le Père Ubu, Trouillebleue, Jojo la Fanfare ou le caporal Dontacte, nommé ainsi parce qu’il était notaire dans le civil. Apollinaire est un enchanteur, il a recréé à la guerre un théâtre « hénaurme » où la farce est la politesse de l’imaginaire. D’ailleurs, bien loin de la tranchée du Bois des Buttes, ce même jour, Picasso et Cocteau prennent un verre piazza Navona, à Rome, et parlent d’un projet de ballet. Cocteau en fera l’argument, Picasso peindra les décors et Diaghilev en sera le maître d’œuvre. Ils pensent à « Gui » pour la préface, qu’il écrira en 1917 et dans laquelle il inventera le mot de « surréalisme ». Comment ne pas penser que cette « alliance nouvelle » entre tous les aspects de la réalité et du rêve, il n’en a pas eu l’intuition dans cet étrange climat de la tranchée où, pendant un exercice avec masque à gaz, à « Impact moins 7 heures », Apollinaire voit ses hommes comme des « androïdes » ?« Père Ubu n’a jamais été aussi grotesque. Avec sa tête en caoutchouc. Et les autres, autour, ne manquent pas non plus d’allure. »

Drieu, lui, vu par Guégan dans les derniers jours de sa vie, est aussi soumis à un compte à rebours, ce qui explique sans doute la ressemblance formelle avec le roman de Jerusalmy. Les chapitres de Tout a une fin, Drieu sont courts, haletants. C’est que les derniers moments de la vie d’un homme, même méditatifs, ont quelque chose qui les scande comme autant de stations d’un chemin de croix. Guégan nous présente le Drieu du printemps 1945, qui est resté à Paris et a refusé de suivre toute la clique collabo du côté de Sigmaringen. Il sait qu’il est en sursis, qu’il a perdu, qu’il peut être arrêté d’un moment à l’autre.

Il se promène pourtant dans Paris, en proie à une manière de schizophrénie bien rendue par Guégan, qui fait alterner des scènes factuelles et une sorte de monologue intérieur à la deuxième personne, assez envoutant : « Enfin quoi, ce n’est pas ce que tu aperçois à travers la vitre qui doit t’inquiéter ou te rassurer, c’est ce qui se dissimule derrière le miroir. » Guégan, qui avait déjà mis en scène Aragon et une impossible passion homosexuelle pour un jeune envoyé du Komintern, prend une liberté totale pour cerner ces derniers jours en imaginant un commando de résistants, tout droit sortis de Drôle de jeu de Vailland, qui enlève Drieu mais lui laisse le choix de la sentence, ce qui est un moyen très convaincant d’expliquer son suicide, non pas par peur mais par une lassitude particulière propre à ceux qui ont trahi des amitiés – celle de Jacques Rigaut qui servit de modèle au Feu follet –, qui ont mal aimé des femmes leur ayant pourtant tout passé et qui ont cru voir en Doriot un nouveau prophète. Tout a une fin, Drieu est sous-titré « fable », mais c’est bien d’un roman noir qu’il s’agit, cruel, ironique, précis.

Jerusalmy et Guégan font plus ici pour la connaissance d’Apollinaire et de Drieu que toutes les thèses universitaires. Sans doute parce que seuls les écrivains comprennent les écrivains et savent, en les incarnant, leur donner une proximité étrangement émouvante.[/access]

Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy, Bruno Doucey, 2016.

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard, 2016.

Les obus jouaient à pigeon vole

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Tout a une fin, Drieu: Fable

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Un polar antimoderne de Pierric Guittaut

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sologne ombres flammes pierric guittaut
Sologne. Sipa. Numéro de reportage : 00691985_000001.

Beyrouth-sur-Loire et La Fille de la pluie, les deux premiers polars de Pierric Guittaut, renouvelaient avec un courage certain l’analyse sans faux-semblants ni préjugés humanitaires d’une France trop rarement décrite : les zones péri-urbaines où végète une population en état de sécession totale, la campagne, mondialisée et hyper-connectée (chômage & ordinateurs).

Cette « société sans honneur », D’Ombres et de flammes, sa dernière Série noire, en dresse un tableau d’une parfaite cruauté. Son héros, un officier de gendarmerie se retrouve muté dans sa Sologne natale à la suite d’une interpellation ultra-violente. Ce bled, qu’il avait quitté dix ans plus tôt à la suite de la disparition inexpliquée de son épouse, redevient bien malgré lui son terrain de chasse. Braconnages et trafic de gibier néo-zélandais, adultères crapuleux et luttes d’influence  constituent son  souci quotidien au fin fond d’une Sologne sans rien d’idyllique, « terre méphitique de marécages et d’oubli ». Comme Maupassant pour la Normandie de jadis, Pierric Guittaut parvient à rendre le caractère dur et sournois de ses paysans, leurs haines recuites, leur ancestrale roublardise. Surtout, et là se pose la question de savoir s’il a lu Claude Seignolle, le maître ès contes sorciers, Pierric Guittaut rend avec un étrange talent cette magie paysanne à l’obsédante présence, avec ses sorts et ses rituels, ses formules assassines – comme « d’ombres et de flammes ».

Face aux défis qu’il ne peut éviter, ce gendarme aux yeux noirs, lui-même fils de sorcier, doit redevenir celui qu’il est : un homme sauvage doté de pouvoirs mortels et à qui parlent des ombres.  D’Ombres et de flammes ? Bien davantage qu’un polar dans la veine paysanne : un roman antimoderne servi par un style d’une belle netteté, une évocation panthéiste du monde invisible par un authentique écrivain de race.

D'ombres et de flammes

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Retrouvez cet article sur le blog de Christopher Gérard.

Orlando: dépasser la séquence émotion

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orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.

Sitôt la tuerie d’Orlando revendiquée par Daech, la séquence médiatique émotion “spéciale gay” a submergé les ondes et s’est répandu sur la toile. Nous avons assisté à une floraison de drapeaux homosexuels barrés de la mention “Je suis Orlando”, en attendant que l’imagination et le sens marketing de certains ne customisent le logo qui taguera l’événement. Notre réaction fera la part belle à l’intention de nos ennemis, en soulignant le caractère anti-homosexuel de leur crime.

Que cette émotion soit particulièrement vive dans les milieux gays et lesbiens, on peut le comprendre. Les homosexuels éprouvent la détestable sensation de se retrouver dans la ligne de mire des djihadistes parce qu’ils sont ce qu’ils sont. Compréhensible, cette réaction instinctive n’est pas pour autant adaptée.

Certes, le tueur a agi par haine des gays et il ne s’agit nullement de le nier mais de faire montre d’un minimum de discernement dans nos réactions.

Ce ne sont pas seulement des “homos” qui ont été tués mais surtout des civils qui ont été abattus afin de punir la politique étrangère de leurs pays. La seule solidarité à afficher est donc celle que nous devons manifester vis-à-vis des États-Unis, frappés en Floride et dont les troupes sont engagés aux côtés des nôtres dans cette lutte à mort face à l’islamisme armé.

Les porte-paroles des associations gays et autres figures du mouvement arc en ciel qui vont défiler sur les plateaux télés pour nous expliquer que les homos sont les boucs émissaires de leur époque risquent de rendre service aux islamistes.

De grâce, rangez vos drapeaux homos, ne tombez pas dans le piège tendu par l’ennemi ! Sommes-nous des nations unies par le respect de la dignité humaine ou des communautés juxtaposées qui rivalisent les unes avec les autres en exhibant leur fierté et leurs plaies ?

Nous sommes perdus si nous cédons au droit de choisir une allégeance différentialiste contre celle qui doit nous rassembler.

Nous sommes perdus face car nous nous affublons nous-mêmes des étiquettes que l’ennemi nous appose : nos Républiques seraient des nations de “koufars”, “d’invertis”, aux mains des “sionistes”, des nations “croisées” animées par la haine de l’Islam.

Gageons d’ailleurs que le monde musulman va difficilement se retenir d’équilibrer sa condamnation du crime djihadiste d’une condamnation de l’homosexualité puisque le Coran punit de mort cette pratique. Beaucoup de pieux musulmans vont ainsi être déchirés entre leur foi et leur empathie face aux victimes.

Le seul parti à prendre face à l’islamisme, c’est celui du bien commun. En République, ce que nous faisons de nos organes génitaux dans notre vie intime, la manière dont nous prions Dieu ou encore nos arbres généalogiques ne sauraient définir notre identité collective, particulièrement au moment où nous sommes menacés de mort par une idéologie ennemie.

Les États-Unis partagent avec la France le fait d’être une République universaliste et messianique. Des deux côtés de l’Atlantique, un drapeau incarne le caractère sacré de la liberté. Le communautarisme transforme cette fin absolue en moyen relatif.

Le communautarisme est une hérésie démocratique. Le communautarisme est un parjure et un reniement mais aussi une capitulation. C’est ce même sein flétrit, c’est ce même lait amer que tètent les islamistes qui se disent “musulmans” et exigent qu’on leur reconnaisse des droits en tant que tels.

L’affirmation de la fierté homosexuelle est une erreur car si ce sont des gays, des juifs, des musulmans, des chrétiens, des adeptes de heavy metal ou des fêtards qui sont visés, ce sont les fondements de notre civilisation –et de toute humanité – qui sont ciblés.

 

Retour à John Landis

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serie noire john landis

Sans être véritablement méconnu, ses Blues Brothers ont obtenu trop de succès pour ça, John Landis reste un cinéaste peu cité et étudié, Berthomieu le citant à peine dans ses gros pavés sur le cinéma américain. Et il est d’ailleurs frappant que les suppléments de ce DVD soient entièrement consacrés…à David Bowie qui fait deux petites apparitions marquantes dans Série noire pour une nuit blanche !

Pourtant, sans être un chef-d’œuvre absolu, cette comédie policière décalée est passionnante, au-delà de la petite réputation que lui ont value les participations amicales de nombreux cinéastes (outre Vadim, Mazursky et Cronenberg, on aperçoit Don Siegel, Jonathan Demme, Jack Arnold, Colin Higgins…).

Des cinéastes biberonnés à la télé

Landis fait partie de cette génération de cinéastes cinéphiles qui ont été biberonnés par la télévision. Avant l’apothéose que constituera l’excellente série Dream on, le réalisateur s’amusait déjà à placer de nombreux écrans de télévision dans ses films, contrepoint ludique aux états d’âme des personnages : une pub ridicule (pléonasme) qui exprime l’absurdité de l’existence d’Ed Okin (Jeff Goldblum), une diffusion d’Abbott and Costello meet Frankenstein qui contrebalance d’une touche d’humour un passage plutôt violent…

D’une certaine manière, Série noire pour une nuit blanche est un rêve de cinéma qui, dans une Los Angeles fantasmée (les plans nocturnes de la ville sont magnifiques), tente de rejouer la carte du thriller hitchcockien -le personnage principal est un pauvre hère embarqué bien malgré lui dans une histoire abracadabrante comme Cary Grant dans La Mort aux trousses– et celle de la comédie romantique avec une héroïne (Michelle Pfeiffer) qui rappelle parfois la Audrey Hepburn de Stanley Donen et de Blake Edwards (est-ce un hasard si une scène se déroule devant Tiffany’s ? ). Mais conscient d’arriver bien après la mort du grand cinéma classique, Landis réalise un film à l’image de son héros : déphasé.

Ed Okin est ingénieur à l’aérospatial mais sa vie bât de l’aile : le travail ne l’intéresse plus, sa femme et lui sont devenus de parfaits étrangers, elle le trompe et, surtout, il est sujet à de régulières insomnies. Une nuit, incapable de dormir, il part vadrouiller et tombe sur Diana qui fuit des agresseurs iraniens. Le voilà embarqué dans une succession d’aventures ayant pour objet la possession de précieuses émeraudes.

After hours avant l’heure

Série noire pour une nuit blanche annonce par certains côtés la nuit de cauchemar du héros de Scorsese dans After hours. Mais là où ce dernier choisissait l’option du survoltage, Landis épouse l’attitude un peu molle (ce n’est pas une critique) et déphasé de son personnage principal. Jeff Goldblum porte sur le monde qui l’entoure un regard absent et passif. A ce titre, le début du film est étonnant car si l’on entre par la porte de la comédie (avec la présence de Dan Ayckroyd), le cinéaste lui donne une teinte très existentialiste  en montrant l’absurdité d’un quotidien banal : les embouteillages de la cité des Anges, les réunions de travail stériles, un couple qui n’a plus rien à se dire… Du coup, les aventures très « cinématographiques » auxquelles il va être convié vont lui permettre de remettre un peu de sel dans son existence.

Pourtant, même au cœur de l’action, Ed vit ces aventures en  spectateur , un peu absent. Dans une scène assez mémorable, il assiste à un hold-up qui se révèle être le tournage d’une série. En voulant se reposer et en s’appuyant sur un mur ou en s’asseyant sur un rocher, il fait s’écrouler le décor. Dans ces petits gags se dessine le projet de Landis : rejouer pour rire les grands classiques du cinéma tout en montrant que tout cela n’est que du carton-pâte et de l’illusion.

Landis n’est pas un maniériste à la De Palma mais un cinéaste « pop » qui annonce, d’une certaine manière, l’œuvre de Tarantino : beaucoup de références, de clins d’œil et d’humour décalé.  Si la narration est plus linéaire que chez Tarantino, le cinéaste joue néanmoins souvent avec le principe du montage alterné qui nous vaut quelques raccords fulgurants : un coup de feu dans un appartement qui permet un raccord son et l’arrivée de notre couple dans un autre appartement totalement dévasté et cette impression d’un personnage toujours « hors » de l’action principale.

Et c’est ce léger décalage permanent entre des genres dont Landis connaît parfaitement tous les codes (la comédie romantique, le thriller) et un sentiment d’extériorité au monde qui fait le prix de ce beau film…

 

Série noire pour nuit blanche (1985) de John Landis avec Jeff Goldblum, Michelle Pfeiffer, Irène Papas, David Bowie, Paul Mazursky, Roger Vadim, David Cronenberg (éditions Elephant Films).

La Dordogne, c’est l’enfer

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aupres assassin louis sanders
Photo: Pixabay.

Le roman noir français, ces temps-ci, se fait ethnologique. Le lecteur a pu, par exemple, découvrir des enquêtes l’amenant de la Laponie avec Olivier Truc à la Mongolie avec Ian Manook. Louis Sanders, lui, s’est fait depuis quelques années, le spécialiste d’une tribu tout aussi exotique, celle des Anglais en Dordogne. À la recherche d’une certaine douceur de vie française et d’un immobilier avantageux, ils ont créé au coeur du Périgord de véritables communautés dont Sanders a raconté les heurs et malheurs dans des romans comme Février ou Passe-temps pour les âmes ignobles. L’auteur sait de quoi il parle. À l’époque où il s’appelait encore Elie Robert-Nicoud, il était parti faire ses études à Cambridge, avait épousé une Anglaise et était lui aussi venu vivre en Dordogne où il écrit désormais ses romans, fait des traductions et, à l’occasion, est pompier volontaire.

Dans Auprès de l’assassin, son dernier opus en date, Louis Sanders nous raconte l’installation pour le moins malheureuse au coeur du Périgord noir (qui n’aura jamais autant mérité son nom), de Mark et Jenny et de leur petit garçon Jimmy. Leur rêve est celui de temps d’autres de leurs concitoyens: « Après avoir vendu leur maison en Angleterre pour une somme importante, ils avaient décidé de restaurer une vieille bâtisse en France, en Dordogne de préférence, et de louer aux vacanciers. Pour cela, ils avaient chose une ferme avec une grange immense dans laquelle on aménagerait des chambres. »

Evidemment, le rêve va virer au cauchemar, mais tout le talent de Sanders, dans Auprès de l’assassin, est que ce cauchemar avance au ralenti, par petites touches qui crée une atmosphère de plus en plus oppressante, d’autant plus que le couple ayant mis ses économies dans ce projet, a brûlé tous ses vaisseaux. Jenny, d’emblée, n’aime pas cette maison construite autour d’une cheminée du XVème siècle: en proie à des hallucinations éveillées, elle voit tourner autour du feu, dans des fantasmagories grotesques et inquiétantes, des gnomes ricaneurs directement sortis d’une danse macabre.

Et puis il y a les voisins. Les voisins à la campagne peuvent se révéler tout aussi épouvantables que ceux des grandes villes. Loin d’une solidarité accueillante, ils se montrent franchement hostiles à ces néo-ruraux qui parlent un français hésitant. Et alors que Mark et Jenny aspiraient au calme pour leur future maison d’hôte, ils s’aperçoivent qu’il faut vivre avec le bruit régulier d’une trayeuse électrique ou des épandages de fumier, que les commerçants et entrepreneurs du cru les volent un peu sur les fournitures et que les autres Anglais installés dans la région, appartenant à une classe sociale très supérieure à la leur, ne sont pas particulièrement cordiaux pour ces nouveaux arrivants. Au sein même de sa famille, Mark voit aussi que les choses commencent à aller de mal en pis. Jimmy est malheureux comme les pierres dans son nouveau collège et Jenny ne cesse de répéter qu’elle veut s’en aller.

On les accuse dans le village de tous les maux, notamment quand le chien qu’ils ont adopté fait des incursions sanglantes dans le poulailler de Marc et Georgette, un couple tout droit sorti de Délivrance dont on ne sait pas s’ils sont mari et femme, frère et soeur ou mère et fils.  Quand l’automne arrive, un automne évidemment pourri, on retrouve Georgette noyée dans la rivière au bas du jardin. Marc accuse les voisins anglais de l’avoir poussée au suicide à cause du chien. D’autres, à mots couverts, disent que Marc aurait très bien pu s’être débarrassé de Georgette. Ce qui n’est rassurant ni dans un cas ni dans l’autre pour notre famille de plus en plus cernée par la peur.

Il y a finalement du Simenon des « romans durs » chez Louis Sanders  dans sa manière de rendre avec une grande économie de moyens la vérité d’un milieu et dans sa façon de nous amener insensiblement à la chute inéluctable de personnages ordinaires. Avec en plus, l’air de rien, une ironie assez cruelle dans la peinture d’un certains choc des cultures et de cette naïveté très contemporaine qui consiste à croire que la campagne est un lieu où le bonheur est forcément dans le pré: « Soudain, tout le dégoûtait, la couleur des pierres, les outils agricoles abandonnés ici et là comme dans une casse. Il était en proie à la déception, pas tout à fait à la colère. Il se disait qu’il s’était trompé. Sur ce qu’il faisait ici, sur ces voisins. Sur toute cette vie bucolique qui sentait la merde par moments. »

Auprès de l’assassin de Louis Sanders (Rivages/Noir, 2016)

Auprès de l'assassin

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«Truffaut professait des théories absurdes»

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Michel Mourlet. Photo: Hannah Assouline.

Critique cinéphilique, littéraire et théâtral, Michel Mourlet vient de publier ses mémoires, Une vie en liberté (Séguier, 2016).

 Propos recueillis par Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy

Causeur. Grand cinéphile, vous avez été le théoricien des « mac-mahoniens », regroupés autour du cinéma Mac-Mahon. Racontez–nous la genèse de cette bande.

Michel Mourlet. Mis à la porte du lycée Pasteur de Neuilly en classe de Seconde, je suis arrivé au lycée Carnot dans le XVIIe arrondissement de Paris, où j’ai rencontré deux ou trois garçons tels que Pierre Rissient, qui se passionnaient pour le cinéma, notamment pour un certain cinéma américain que personne ne connaissait en France. Ils fréquentaient une salle près de l’Étoile, le Mac-Mahon, et m’ont ouvert des horizons nouveaux sur ce que pouvait être le cinéma. Car le septième art n’était pas compris comme il aurait dû l’être. Il y avait toute une hiérarchie à bousculer.

Pourquoi ?

Quelques critiques faisaient l’opinion, comme Chauvet au Figaro ou Sadoul dans les journaux communistes. Ils décrétaient que tel film était important, tel autre ne l’était pas. On avait établi une fois pour toutes une liste des grandes œuvres de l’histoire du cinéma (Les Enfants du paradis, Le Cuirassé Potemkine, la Passion de Jeanne d’Arc…) Toutefois, les Cahiers du cinéma avaient commencé à remettre en question cette vision académique et apporté leurs propres valeurs. Les mac-mahoniens ‒ ainsi nommés par Philippe Bouvard ‒, avec leur « carré d’as » (Preminger, Lang, Losey, Walsh), sont allés beaucoup plus loin dans le bouleversement des valeurs et la découverte de cinéastes méconnus.[access capability= »lire_inedits »]

Outre d’avoir négligé de grands noms du cinéma, que reprochiez-vous aux pontes de la critique ?

Ils comprenaient le cinéma surtout à travers les intentions thématiques du scénario et la qualité des dialogues. À leurs yeux, la mise en scène était une opération analogue à la mise en pages d’un livre, ou à sa reliure. Ils n’admettaient comme auteurs à part entière que de rares exceptions : Eisenstein, Welles, René Clair… Le public connaissait Prévert et Jeanson, pas du tout Duvivier ou Decoin. On regardait le cinéma un peu comme du théâtre filmé.

C’est ce que vous dénonciez dans votre fameux article manifeste « Sur un art ignoré », publié en 1959 dans les Cahiers du cinéma. À moins de 25 ans, comment y avez-vous eu accès ?

Issus de La Revue du cinéma d’avant-guerre, les Cahiers du cinéma étaient alors sous la houlette d’Éric Rohmer, qui a immédiatement saisi la nouveauté de la vision mac-mahonienne. Il avait publié Le Celluloïd et le Marbre qui, avec les écrits de Bazin et l’article fondateur d’Astruc en 1948 dans L’Écran français, « Naissance d’une nouvelle avant-garde », prend place dans la généalogie de « Sur un art ignoré ». Je venais aussi d’être adoubé par Paulhan à la NRF, ce qui a peut-être facilité mon entrée aux Cahiers.

Les Cahiers du cinéma étaient aussi le repaire de la Nouvelle Vague. Que pensez-vous du cinéma d’auteur qu’ont théorisé Rohmer, Truffaut et Godard ?

Truffaut professait que tout film d’un cinéaste considéré est forcément considérable. Vue sous cet angle, la « politique des auteurs » est absurde. Il ne faut pas tomber dans l’idolâtrie. Même phénomène en peinture, où la signature de l’artiste tient lieu de certificat d’excellence. Remarquez, cela évite des migraines aux critiques et apporte beaucoup de revenus aux ayants droit. Mais le véritable objet de la « politique des auteurs », c’est de réfléchir à la signification générale et aux propriétés récurrentes d’une filmographie, au lieu d’en analyser les films séparément.

Ce culte de la mise en scène a fini par envahir tout le reste, à tel point qu’on a considéré le scénario, les dialogues, comme quantité négligeable, jusqu’à produire un certain cinéma français extrêmement emmerdant…

… et nombriliste. Comme toute chose, un principe sain poussé à l’excès, en l’occurrence reléguer les matériaux de la mise en scène, devient mauvais. Il s’est produit la même dérive dans le théâtre. Jusqu’à la fin du xixe siècle, les comédiens se débrouillaient avec leurs répliques, et le régisseur de plateau posait un canapé ici, un arbre là. Mais il n’y avait pas de metteur en scène au sens moderne du mot.

Pourtant, le théâtre naît de l’invention de l’auteur, premier metteur en scène de sa pièce…

Metteur en scène virtuel, si l’on veut, mais l’auteur de théâtre, à part de notables exceptions comme Molière ou Shakespeare, ne mettait pas ses pièces en scène au sens concret du mot. Racine, Corneille se bornaient à fournir de brèves indications scéniques. Qui a organisé la représentation de Chatterton ? L’actrice Marie Dorval, l’égérie de Vigny. Elle en a même conçu le décor ! Il a fallu attendre André Antoine (1858-1943), ainsi que quelques autres en Europe et aux États-Unis, pour envisager le déploiement des comédiens dans un espace « scénographié » comme un art à part entière, porteur de style et de sens. Mais ces dernières décennies, on est passé d’un extrême à l’autre : le metteur en scène est allé parfois jusqu’à évincer l’auteur du haut de l’affiche.

En lisant vos mémoires, on se dit que vos jugements esthétiques sont très péremptoires. Ainsi, vous célébrez les « films Lumière » et brocardez les « films Méliès », car les premiers restituent la réalité tandis que les seconds la recréent. Comment avez-vous forgé cette grille de lecture ?

L’extraordinaire singularité du cinéma, c’est qu’il saisit les apparences du monde sans passer par des agents de recréation matériels (tube de peinture, note de musique…) et immatériels (signe, convention, métaphore). Depuis Lascaux jusqu’à l’invention de la photographie, les arts étaient contraints d’utiliser des moyens indirects pour représenter une bataille ou évoquer un état d’âme. L’objectif transparent, lui, saisit la réalité telle quelle.

Mais si vous montrez un homme et une femme qui s’embrassent, vous montrez un homme et une femme en train de jouer qu’ils s’embrassent. Donc ce que vous montrez n’est pas strictement la réalité…

Vous évoquez ici la réalité à son niveau anecdotique : deux personnes qui s’embrassent à l’écran peuvent en effet se détester dans la vie. Mais ce qui importe ici, ce n’est pas la vérité biographique ou la fiction des personnages, c’est la restitution directe de la perception visuelle et sonore qui nous est donnée d’eux, sans avoir à les redessiner. Dans mon manifeste, je soutenais que le cinéma en tant qu’art dramatique se situe entre le documentaire et la féerie. Je me suis toujours élevé contre l’idée que pour faire un film, il suffit de poser la caméra sur l’épaule et de descendre dans la rue. Il faut un scénario construit, à la disposition du cinéaste comme un fait divers à la disposition d’un romancier. Le cinéma qui m’intéresse est l’héritier du théâtre, mais en même temps à l’opposé de celui-ci.

Entre ce néoréalisme à la petite semaine et votre refus de la féerie, il reste assez peu de marge aux cinéastes. Passez-vous à côté de certains films qui sortent de votre grille de lecture ?

Je les place ailleurs. Je peux prendre plaisir à un dessin animé, alors que c’est l’exact contraire de ma conception du cinéma. Je considère d’ailleurs beaucoup de films actuels comme des dessins animés.

Qu’entendez-vous par là ?

L’utilisation envahissante des « effets spéciaux », qu’avant l’ère numérique on nommait « trucages », surtout quand ils s’écartent de toute vraisemblance, ou les coups de sonde dans le monde intérieur, rêves, images prémonitoires, surgissements du souvenir qui ne sont pas de simples retours en arrière mais de pseudo-plongées dans la tête, effets (pour moi insupportables) de ralenti ou d’accéléré, toutes ces transgressions du réel, je les perçois comme des hérésies qui trahissent la vocation de rupture du cinéma dans l’histoire des moyens d’expression et le rattachent aux arts traditionnels, en particulier à la bande dessinée.

Aucun film récent ne trouve donc grâce à vos yeux ?

Il y a quelques bonnes surprises de temps en temps ; plutôt, me semble-t-il, dans le registre de la comédie. Dans 9 Mois ferme d’Albert Dupontel, les scènes avec l’avocat bègue sont aussi drôles qu’un burlesque américain de la grande époque ! Mais je ne peux décerner ni blâme ni compliment au cinéma actuel, je le connais trop peu.

Quand on vous lit, on a quand même envie de s’exclamer : « Quelle période bénie ! » où les idées fusaient dans un grand bouillonnement intellectuel. Notoirement de droite, vous avez néanmoins fait écrire de grandes plumes de l’extrême gauche des années 1960 dans votre revue Présence du cinéma…

À mes débuts, je me fichais éperdument de la politique. Je professais le désengagement le plus total, un peu dans l’esprit hussard. Il se trouve que c’est La Table Ronde qui a publié mon premier roman, D’exil et de mort. J’ai été coopté par un cercle d’amis classés à droite, avec lequel j’avais des affinités vraiment très fortes. À l’époque, seul Le Monde, sous la plume grinçante d’Alain Bosquet, a pris mon livre avec des gants et un masque de protection, en me comparant à Chardonne et à Montherlant ! Dans Présence du cinéma, écrivaient des gens de gauche comme Bertrand Tavernier ou le futur critique de Libération Skorecki ; nos divergences ne comptaient pas à mes yeux. Ni aux leurs ! Plus tard, dans mon magazine Matulu, Mao a voisiné avec Arno Breker.

L’indifférence aux étiquettes idéologiques paraît aujourd’hui incompréhensible. À une époque où l’on s’empoignait autour de la guerre froide ou de l’Algérie française, comment parveniez-vous à ménager la chèvre et le chou ?

Il faut se souvenir du contexte. Après la guerre, le parti communiste était très puissant et tout le monde était plus ou moins contre. À l’intérieur de celui-ci, on ne pouvait s’écarter de la ligne ; mais à l’extérieur, où des gens comme Sartre étaient traités de « vipère lubrique » par les staliniens, il y avait des passages possibles entre adversaires de bonne foi. Je vais vous raconter une histoire assez emblématique : le critique Jean-Louis Bory, militant de mouvements gauchistes et homosexuels, s’est rendu un jour à la rédaction de Défense de l’Occident, la revue de Maurice Bardèche, pour un débat autour d’un livre sur le fascisme que Bardèche venait de publier. Bory est arrivé en déclarant : « Je suis très heureux d’être aujourd’hui parmi vous. » Imagine-t-on une chose pareille aujourd’hui ?

On comprend votre nostalgie du passé. Mais au-delà de ce sentiment légitime, ne cultivez-vous pas une certaine esthétique de l’exécration ?

J’ai, surtout, toujours aimé la provocation, qui m’a procuré plus d’ennemis que d’amis. Mais je suis animé d’une exaspération permanente contre la tartufferie et la bêtise. Ce n’est pas le meilleur état d’esprit pour se faire accepter de la société.

Conformément à votre esprit de réfractaire, dans votre revue Matulu (1971-1974), vous avez consacré de larges pages aux oubliés (Calet, Guérin) ou aux réprouvés (Morand, Fraigneau) des lettres. Nourrissez-vous le goût des marges ?

Ce n’est pas un penchant obsessionnel, j’aime aussi beaucoup Valéry ou Hugo ! Mais de nombreux écrivains étant méconnus ou rejetés pour de mauvaises raisons, je voulais rétablir une certaine justice. Même démarche pour le cinéma : il valait mieux s’occuper de Cottafavi que de Renoir, que tout le monde célébrait déjà.

Malgré son succès – sa diffusion a culminé à 15 000 exemplaires ‒, pourquoi l’aventure Matulu s’est-elle achevée au bout de trois ans ?

J’ai sabordé Matulu pour deux raisons. La première : je voulais développer le magazine et, pour ce faire, j’avais besoin d’un apport d’argent. Il aurait suffi de 50 000 francs pour lui donner une nouvelle impulsion. Je n’ai pas su m’y prendre ; si j’avais demandé 5 millions aux banquiers, ils auraient examiné mon dossier avec plus d’intérêt. À l’époque, ils ont perdu une dizaine de millions de francs avec un quotidien enterré au bout de trois numéros ! Seconde raison : une dame dont j’étais très épris venait de me quitter. J’étais écœuré, au point de me dire : « Ce journal, je l’avais fait pour elle. Je l’arrête ! »

Puisque vous évoquez la gent féminine, vous numérotez vos épouses successives « Jacqueline n°1 » et « Jacqueline n°2 ». Certaines belles âmes y verraient une forme de misogynie, mais vous rendez le plus bel hommage qui soit à Marie-France Garaud…

Oui, et aussi à Silvia Monfort. On me dit en effet assez misogyne, comme beaucoup d’hommes qui ont pratiqué assidument le mundus muliebris, ainsi que Baudelaire appelait la planète des femmes, mais je m’intéresse aussi aux créatures d’exception. On a connu dans l’Histoire de grandes femmes d’État. Quand Marie-France Garaud s’est présentée à l’élection présidentielle en 1981, les Français ont raté le coche. Si elle avait été élue, les choses iraient probablement mieux dans notre pays.[/access]

McCaron est trop brillant

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emmanuel macron denis baupin
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00760651_000001.

Très chère et révérée cousine,

Vous vous offusquez du trait de « râleuse », avec lequel je vous désignai, parlant de vous à cet assommant personnage qui est votre beau-frère, portrait craché de feu votre époux, en plus laid et plus ennuyeux encore. Ne doutez pas qu’il vous l’a rapporté dans l’espoir secret de me nuire auprès de vous : quelle engeance que ces ascendants, descendants, et ces théories de collatéraux ! Au reste, quelle calamité que la famille ! Mes contemporains n’ont que ce mot à la bouche ! Au diable ces liens d’un sang qui vire toujours à la bile !
Notez que, disant cela, je feins d’oublier que vous êtes ma cousine : vous l’êtes d’ailleurs, d’une façon assez gracieuse ainsi qu’éloignée pour que je tienne à me rapprocher de vous.

Cependant, si vous présentiez une taille moins bien tournée, une poitrine moins haute, un esprit moins vif et moins imaginatif, enfin une allure moins ondoyante, jamais je n’aurais levé les yeux vers votre personne… les yeux et le reste ! Par le hasard des unions anciennes, vous êtes parente avec un homme, qui le savait alors que vous l’ignoriez. Il devina que la révélation de votre lien familial vous serait un piment sur l’oreiller. Il vous en livra la confidence, car il fallait, pour que votre plaisir fût augmenté, que vous le… J’allais conjuguer le verbe savoir à l’imparfait du subjonctif, mais je vous laisse le soin et le plaisir de le prononcer solitairement : dans votre bouche, il connaîtra un usage gourmand !
Je vous démontrerai que vous avez eu tort de prendre en mauvaise part ce qualificatif de râleuse, qui n’est rien moins que galant, mais laissez-moi d’abord vous rapporter un scandale parisien. C’est un épisode supplémentaire du feuilleton, qui démontre la bassesse et la médiocrité de notre petit personnel politique, lequel prend son anus pour son nombril, et s’imagine ainsi être le centre du monde quand il n’en est qu’un bruyant pet.

Vous ai-je déjà parlé de M. Bellepin ? Non sans doute : récemment encore, je le trouvais ennuyeux et commun. Mais un événement me l’a rendu intéressant. Il est ces jours-ci au centre d’un scandale de mœurs, qui signale l’avilissement des coutumes galantes dans le royaume. Armand Bellepin, membre de la secte des chlorophylliens, s’est hissé jusqu’aux meilleures places du royaume grâce à des accords anciens passés entre la mairesse de Lille, la femme Grandbruit, née Mme du Débris, lorsqu’elle tenait encore sous sa férule le parti des partageux, et la Ducrot, aigre propagandiste de son propre mérite, ancienne ministre des Cités et des bourgades, alors conducatrice des Chlorophylliens.
Bellepin s’était fait connaître des parisiens par ses extravagances de dictateur des mares et des pelouses. Il vitupérait toutes les hippomobiles « égoïstes », celles où l’on se tient seul quand on est assis, ou à deux quand on est allongé : landau, phaéton, fiacre. Il voulait que tout le monde allât à pied ou dans ces coches lourds et encombrants, que tirent de maigres percherons, caressés sans cesse du fouet ou du gourdin. Il dictait des lois, poursuivait de sa hargne quiconque s’opposait à sa folie. C’est ainsi qu’il prospéra, en petit despote de la voirie. À force de vanter les mérites de la verdure, il lui serait venu du persil dans les oreilles et du foin dans les narines !
Et voici l’affaire qui lui a fait perdre tous ses privilèges : des femmes ont déclaré qu’il les aurait frôlées pour certaines, serrées de trop près pour quelques autres, multipliant les attouchements précis, les caresses d’un maquignon égaré dans un harem. Bref, Bellepin, vice-président de la Chambre, honoré, décoré, médaillé, est décrit au mieux en satyre de couloir, au pire en agresseur d’obscurité ! Considérant ces plaintes, je l’imaginais l’autre jour dans une voiture attelée exclusivement de femmes, fouettant leurs croupes, les encourageant de la voix par des obscénités de carabin, ou les menaçant de sévices odieux. Après le baron Grosse-Canne, qui faillit terminer ses jours dans un bagne du Nouveau Monde, la réputation et l’allure du séducteur national sont sévèrement dégradées !

Mais Bellepin nie, quand ses « victimes », de plus en plus nombreuses, confirment : il déclare que tout cela est mensonges, calomnies, inventions et contes, elles protestent et renchérissent. Un concert de vieilles demoiselles ulcérées, qui verraient dans la simple politesse d’un gentilhomme s’effaçant devant une matrone la parade inconvenante d’un mâle libidineux, est venu en renfort des plaignantes. Elles évoquent un bouc en rut, un singe lubrique, il invoque un innocent libertinage.
Libertin le Bellepin ? Je ne lui vois aucun trait commun avec mon cher prince de Ligne, mais bien plutôt avec ces moines paillards, dont il a l’œil égrillard, les joues rebondies et la face enjouée. Mais je m’interroge : si ses victimes disent le vrai, se sont-elles ouvertes de ses vilaines manières à leurs maris ou fiancés ? Et que n’ont-il, alors, souffleté le vil tripoteur en lui réclamant réparation de l’outrage ?
Pour moi, cousine désirée, il s’agit d’un épisode supplémentaire de la grossièreté ambiante, qui ne doit rien à Choderlos de Laclos mais tout à un pornographe subalterne : dans le temps que nous vivons, le dévergondage est réduit au spectacle affligeant d’un phacochère sevré assaillant toutes les femelles, et de rombières assermentées qui professent la méfiance agressive à l’égard de la gente masculine.

Mais laissons Bellepin le calamiteux, pour l’anecdote suivante, qui révèle l’état de décomposition de ce gouvernement. Le jeune ministre Alexandre McAron, fringant comme à son habitude, s’en vint à Montreuil, dont les habitants appartiennent pour partie à cette classe dangereuse, qui plaça Gouda Ier sur le trône et fonda la prospérité des nouveaux bourgeois poudrés du parti des partageux. Voici donc McAron en visite chez les nécessiteux, le sourcil épilé, menu, charmant, vêtu d’un superbe habit de laine grise avec fronces aux épaules et broderie lustrée, joliment agrémenté d’un col châle cannelé en satin vrai, qui lui faisait la taille bien prise. Ajoutez à cela son œil bleu immense et son air de premier communiant convoité tout à la fois par l’évêque, le prêtre officiant et le premier rang des pénitentes, et vous imaginerez sans effort l’apparence de Brummel candide mêlé d’ingénu boursicoteur, sous laquelle il se présenta à la cérémonie, où il n’était pas le bienvenu. On y célébrait un rite débraillé, qui sentait la friture et le vin aigre, exhalait une tiédeur de rillettes et de pommes au saindoux, et résonnait dix lieues à la ronde de chants revanchards. Le bel Alexandre était arrivé dans un carrosse doré, entouré de serviteurs en livrée, de courtisans, et de policiers, dont les chaussettes à clous sonnaient sur le pavé. Un tumulte et des jets d’œufs l’accueillirent : ainsi le saluaient les séides du sieur Clodomir Carafon, chef de la révolte des gueux. De son séjour à Montreuil, des plus brefs, McCaron revint piteux !

Il traverse une mauvaise passe : l’autre jour, apostrophé par un misérable habillé de hardes, il lui conseilla avec un peu de vivacité dans la voix de travailler pour s’acheter une redingote ! On se souvient du terme d’illettrées, dont il avait qualifié les employées d’un abattoir, en Bretagne, qu’il venait de visiter… Ce garçon ne sait point s’adresser aux pauvres, qu’il paraît découvrir par accident, n’ayant fréquenté jusqu’à sa nomination au gouvernement du royaume que des princes du sang et des banquiers ! Or, s’il plaît aux jeunes gens, aux jeunes filles, et tout autant à leurs mères, qui le voudraient comme gendre et lui confieraient par surcroît le soin de réveiller leurs passions assoupies, il irrite passablement et le peuple et Valstar, ainsi que plusieurs autres excellences, dont le ministre des Finances, l’intrigant Adolphe Carpélapin. On soupçonne celui-ci d’avoir d’avoir rendu publique, par l’intermédiaire de ses services, la petite omission fiscale avantageuse qui minorait la valeur d’une maison appartenant à McCaron. Les gazettes en firent leur festin du jour. Carpélapin s’est défendu avec une vigueur rieuse d’être à l’origine de cette perfidie administrative…

McCaron est trop brillant, trop au-dessus du lot -saumon égaré dans un torrent peuplé de grenouilles-, pour ne pas être menacé du sort qui fut réservé à Hyppolite Labius : les partageux haïssent ceux qui les dominent, ils ne craignent et ne respectent que ceux qui les soumettent.
Ne doutez pas que les ennuis de McAron réjouissent Valstar : le grand vizir de Sa Majesté, qui s’enfonce un peu plus chaque jour dans l’échec et l’aigreur, présente la mine la plus défaite du royaume. Je n’ignore pas votre inclination pour cet hidalgo hypercambré, dont le regard de braise vous met en transe. De ce point de vue, il ne manque pas d’arguments, je le reconnais, mais, au vrai, cet homme très irritable, suinte l’ennui : tout son discours de moralisateur énervé tient dans un mouchoir de poche. Et quand il n’en peut plus de ses contradicteurs, il s’époumone, ses joues prennent une couleur sanglante, on le voit apoplectique ! Jusqu’où irait-il, guidé par la colère ? À l’affrontement ou au repli ? Ce bretteur de préau n’est-il que façade ? Démontrera-t-il quelque jour qu’il possède les moyens de sa vaste ambition ? On le disait promis au trône, les mauvaises langues affirment aujourd’hui qu’il sortira de l’hôtel de Matignon par l’issue de secours…
Mais je m’aperçois que la malle-poste part dans une heure : je n’ai que le temps d’écrire votre adresse sur ce pli. J’avais encore un récit, que je vous le confierai dans ma prochaine lettre.
Votre cousin, qui ne pense plus à vous dès qu’il vous a quittée, mais qui ne voit que vous quand il vous retrouve

Post scriptum : j’allais oublier de m’expliquer sur le mot de « râleuse », que vous me reprochez. Entendez mon plaidoyer !
« Les voies du Seigneur sont impénétrables, au contraire des miennes ! », me disiez-vous l’autre jour en m’entraînant vers votre chambre. Disant cela, vous me guidiez d’une main impérieuse vers une partie de votre admirable individu, que je convoitais depuis longtemps, mais dont je n’osais espérer que vous m’en autoriseriez l’accès quelque jour. Je m’exécutai avec quelle ardeur ! Vous encouragiez ma besogne dans votre pertuis, avec les mots d’un vocabulaire dont la vigueur et l’audace m’étonnèrent moins qu’ils ne me stimulèrent.
Vos dernières paroles articulées me furent incompréhensibles, puis vous poussâtes un soupir d’abandon, suivi d’une plainte amoureuse et d’une suite interminable de râles harmonieux. Vous râliez, ma cousine : de vos lèvres entr’ouvertes s’échappait une symphonie d’étrangetés rauques, que composait à votre insu l’état de vertige auquel vous vous abandonniez.
Comprenez-vous à présent tout ce que ce terme contenait d’hommage et de polissonnerie ?

Orlando: Eric Fassin fait de l’islamisme un tabou

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orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.

L’honnêteté intellectuelle m’oblige à informer les lecteurs de Causeur d’une avancée sensationnelle de la pensée scientifique parue dans Libération du 16 juin. Il s’agit d’une tribune d’Éric Fassin, un de nos sociologues médiatiques les plus sociologiquement corrects. Sa  tribune est si correcte, et même si corrective, qu’elle propose rien moins qu’une révolution copernicienne dans la science.

Jusqu’à ce 16 juin 2016, la science, fut-elle sociale, s’efforçait de construire et de saisir ses objets au moyen de concepts et de définitions saisissant leur essence. L’une des branches des sciences sociales est la polémologie : Étude scientifique de la guerre considérée comme phénomène psychologique et social.

Cette science s’obligeait à identifier l’ennemi, à en construire le concept, à en connaître l’essence, tout cela afin de le désigner adéquatement et de le combattre sans manquer la cible. Avant la tribune d’Éric Fassin, nous avions l’impression que l’islamisme  terroriste nous avait constitués en ennemis et que nous pouvions lui imputer ses crimes. Cette vision archaïque de la scientificité a vécu.

Désormais, nous explique Eric Fassin en s’appuyant sur une déclaration d’Obama, on doit désigner un criminel par ses victimes. C’est ainsi que les Daechiens qui assassinent des homosexuels au nom de leur lecture du Coran ne doivent être désignés que comme des homophobes, et pas comme des islamistes.  Quand les mêmes assassinent des Juifs  au nom de leur lecture du Coran, il faut les appeler des antisémites, et pas des islamistes.  Quand, eux encore, mettent des femmes en esclavage sexuel au nom de leur lecture du Coran, il faut les qualifier de misogynes, et certainement pas d’islamistes. La chose devient un peu plus délicate quand les mêmes assassinent indistinctement des gens assis à une terrasse, assistant à un concert ou à un match, prenant un moyen de transport public ou présents dans une grande surface. On peut heureusement compter sur l’inventivité des penseurs du grand évitement. Il faut à ce propos féliciter Obama qui n’a dénoncé dans la tuerie d’Orlando qu’une conséquence du nombre des armes en circulation.

Voici le titre de sa tribune consacrée à la tuerie d’Orlando : « Orlando : parlons d’abord de terrorisme sexuel ».

Et en voici le résumé.

« Renvoyer la tuerie du Pulse vers l’islam et l’islamisme, c’est tomber dans le piège tendu par les partisans du «choc des civilisations». C’est aussi céder à une instrumentalisation xénophobe et raciste de la «démocratie sexuelle».

Sa démonstration est si lourdement alambiquée que j’invite les lecteurs de Causeur à aller la lire dans son intégralité dans Libé. Ils trouveront également dans ce même journal un interview de psychanalystes  consacré à la tuerie d’Orlando, dans lequel il n’est question que de l’homophobie en général, sans un mot sur l’homophobie meurtrière et barbare des islamistes.

L’impératif épistémologique absolu des sciences sociales correctes est donc de ne jamais proférer le mot islamisme. Le mot est décrété scientifiquement tabou. On pourra le vérifier lors des prochaines tragédies.

Leur devise :  ne pas appeler les choses par leur nom ; ne pas identifier l’ennemi ; ne pas le combattre.

On dira ce qu’on veut, mais pour une révolution, c’est une sacrée révolution.

Je mange donc je suis

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contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.
contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.

En matière d’alimentation, les italiens ont toujours une bouchée d’avance sur nous. Dans la Péninsule, on cuisine encore de vrais produits et on ne se contente pas de réchauffer des plats sous vide comme dans une majorité d’établissements français. Notre restauration, jadis triomphante, est devenue le pré-carré des chimistes, toques pensantes des industriels de la malbouffe. Rentabilité oblige et signe de nos troubles culturels, le repas prend des allures d’équation agro-alimentaire et de manipulations génétiques. Un menu ne se prépare plus sur les fourneaux mais au Palais Brongniart.

Massimo Montanari, historien de l’alimentation qui enseigne à l’Université de Bologne, replace les plaisirs de la chère au centre de l’activité humaine en publiant Les contes de la table aux Editions du Seuil. A travers des chroniques, des romans de chevalerie, la vie des saints ou des empereurs, des livres de cuisine également, il dresse un panorama des habitudes, des croyances ou des interdits du milieu du Moyen-Age jusqu’à la Haute Renaissance, il pousse même son étude au XVIIème siècle, à la table de Christine de Suède. Car, « la table raconte le monde » avance-t-il, exemples à l’appui. Ce livre admirablement traduit de l’italien par Jérôme Nicolas et illustré par Harriet Taylor Seed se déguste à chaque page. Un régal de légendes et de traditions chrétiennes racontées par un érudit, un honnête homme qui ne prend pas la nourriture à la légère.

Cette exploration quasi-mystique démarre sous Charlemagne et met en lumière la symbolique des os brisés. « On ne plaisante pas avec les os des animaux […] les briser tous, systématiquement, pour en sucer la moelle, c’est une manière de souhaiter le pire des malheurs » prophétise-t-il. Adalgis, prince lombard déchu et revanchard, s’acharne sur les os lors d’un repas « comme un lion affamé qui dévore sa proie ». Sa provocation ne passe pas inaperçue. Charlemagne n’y voit pas là un acte de gloutonnerie mais un avertissement, un nouveau rapport de forces que le félon tente d’imposer sans combattre. Partager des aliments avec d’autres convives signifie bien plus que se sustenter. L’organisation sociale du royaume, la répartition des pouvoirs ou le pardon divin se règlent toujours à table ! Montanari rappelle que refuser la viande dans la Chrétienté, « c’est renoncer au plaisir […] (mais) aussi une manière de faciliter le respect du vœu de chasteté ». Que se passe-t-il alors quand Noël, « la fête des fêtes » tombe un vendredi, jour « maigre » ? François d’Assise tranche la question en répondant au frère Morico qui l’interroge sur la marche à suivre : « Tu pèches, frère, en appelant « vendredi », le jour où l’Enfant est né pour nous ». La messe est dite. Viande à volonté !

Chaque point soulevé par l’historien aiguise l’appétit comme la controverse entre l’évêque et les chanoines d’Imola sur la coutume (obligatoire ou non) des quatre repas offerts par an ou sur la qualité juridique du fumet. Au XIIIème siècle, à Alexandrie, un pauvre vient déposer son pain sur le fumet d’un cuisinier. Insipide par nature, le pain ainsi revêtu de son parfum se transforme en un met succulent. Le cuisinier demande réparation pour « vol » de fumet. Le sultan est appelé à se prononcer sur ce cas litigieux et déclare que « le fumet est une qualité accidentelle exactement comme le son d’une pièce de monnaie ». Il donne une pièce au pauvre que celui-ci fait tinter à l’oreille du cuisinier, l’outrage est réparé. Tout est bon dans le Montanari : le souci apporté aux sauces, la découpe d’un chapon ou la recette du « turbot en potage » servi à Charles Quint, à Rome, en 1536. Et on apprend beaucoup sur les échanges culinaires entre la culture populaire et aristocratique, la place du sucre ou l’invention des plats de substitution durant les périodes de disette. La table ne ment pas !

Les contes de la table de Massimo Montanari (Seuil, 2016).

Les Contes de la table

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Apollinaire et Drieu, personnages en quête d’auteurs

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Buste de Guillaume Apollinaire. Sipa. Numéro de reportage : AP21198894_000004.

Buste de Guillaume Apollinaire. Sipa. Numéro de reportage  : AP21198894_000004.

Qu’y a-t-il de commun entre Apollinaire et Drieu ? Entre le poète dionysiaque, inventeur d’un lyrisme nouveau, qui voit pour l’éternité les yeux de ses amours perdues en regardant passer la Seine sous le pont Mirabeau, et le romancier qui ne s’aimait pas et qui a été hanté toute sa vie par le suicide, cherchant dans les femmes ou le fascisme des solutions désespérées à son incapacité, comme le disait le héros du Feu follet, à se « heurter à l’objet » ? Bien sûr, ils ont fait tous les deux la guerre de 1914, Apollinaire par amour de la France et Drieu par amour de l’Europe.

Et tous les deux par amour de la guerre aussi, même si cela n’est plus une chose à dire par les temps qui courent.[access capability= »lire_inedits »] Oui, ils ont aimé la guerre, pour ce que l’abominable carnage a pu receler de beauté inédite et d’exaltation héroïque ou érotique, ce qui revient au même. Qui oserait écrire, aujourd’hui, comme Guillaume, « Ah Dieu ! que la guerre est jolie/Avec ses chants ses longs loisirs/Cette bague je l’ai polie/Le vent se mêle à vos soupirs » ? Ou comme Drieu, dans La Comédie de Charleroi, « Pourquoi nous battions-nous ? Pour nous battre. C’était l’éternelle bataille dans la plaine. Nous n’avions pas de but ; nous n’avions que notre jeunesse. Nous hurlions comme des bêtes. Nous étions des bêtes. Qui sautait et criait ? La bête qui est dans l’homme, la bête dont vit l’homme. La bête qui fait l’amour et la guerre et la révolution » ?

Pourtant, le vrai point commun entre Apollinaire et Drieu, c’est qu’ils font partie de ces écrivains qui peuvent devenir des personnages de roman et non de simples sujets pour biographie exhaustive. Il y a, si l’on y songe, quelque chose de presque borgésien à ce que des créateurs deviennent des créatures, à ce que des écrivains deviennent des personnages. Il se trouve que ces temps-ci deux romans ont fait subir à Apollinaire et Drieu cette métamorphose garante d’éternité, car on finit toujours par mieux connaître les personnages de romans, quand on aime lire, que son voisin de palier, comme le remarquait Félicien Marceau dans Balzac et son monde.

Dans Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy s’est souvenu qu’il y a cent ans presque jour pour jour, le 17 mars 1916, le sous-lieutenant Guillaume Apollinaire recevait un éclat d’obus à la tempe, dans sa tranchée, au Bois des Buttes, au sud-est du Chemin des Dames. Il était en train de lire la dernière livraison du Mercure de France, et il avait appris moins de dix jours plus tôt, lui qui était engagé volontaire depuis 1914, sa naturalisation. Il ne mourut pas de cette blessure mais fut trépané et garda des séquelles douloureuses. Que l’on se souvienne, par exemple, du célèbre dessin de son ami Picasso le montrant avec la tête couverte d’un pansement et la croix de guerre à la boutonnière. Et ce fut son organisme affaibli qui le fit succomber à l’épidémie de grippe espagnole, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice.

Toute l’habileté de Raphaël Jerusalmy est de concentrer son livre sur les vingt-quatre dernières heures avant l’impact, chaque chapitre nous rapprochant de l’issue inévitable. On ne fait pas mieux, décidément, que la règle des trois unités pour écrire une tragédie, comme on le sait depuis le xviie siècle. Unité de temps : une journée ; unité de lieu : une tranchée ; unité d’action : la vie quotidienne d’une section de poilus, tous désignés par un surnom. Apollinaire est le sous-lieutenant Cointreau-whisky. Ce sont ses hommes qui l’ont baptisé ainsi : « Parce qu’il aime boire. Et qu’il a un nom impossible. […] Qui finit en zky. Et un deuxième prénom, une sorte de pseudo, Apollinaire, qui ne leur a pas plu. Qui ne convient pas ici, à la guerre. Pas du tout. » Parmi ses compagnons d’armes, on trouve le Père Ubu, Trouillebleue, Jojo la Fanfare ou le caporal Dontacte, nommé ainsi parce qu’il était notaire dans le civil. Apollinaire est un enchanteur, il a recréé à la guerre un théâtre « hénaurme » où la farce est la politesse de l’imaginaire. D’ailleurs, bien loin de la tranchée du Bois des Buttes, ce même jour, Picasso et Cocteau prennent un verre piazza Navona, à Rome, et parlent d’un projet de ballet. Cocteau en fera l’argument, Picasso peindra les décors et Diaghilev en sera le maître d’œuvre. Ils pensent à « Gui » pour la préface, qu’il écrira en 1917 et dans laquelle il inventera le mot de « surréalisme ». Comment ne pas penser que cette « alliance nouvelle » entre tous les aspects de la réalité et du rêve, il n’en a pas eu l’intuition dans cet étrange climat de la tranchée où, pendant un exercice avec masque à gaz, à « Impact moins 7 heures », Apollinaire voit ses hommes comme des « androïdes » ?« Père Ubu n’a jamais été aussi grotesque. Avec sa tête en caoutchouc. Et les autres, autour, ne manquent pas non plus d’allure. »

Drieu, lui, vu par Guégan dans les derniers jours de sa vie, est aussi soumis à un compte à rebours, ce qui explique sans doute la ressemblance formelle avec le roman de Jerusalmy. Les chapitres de Tout a une fin, Drieu sont courts, haletants. C’est que les derniers moments de la vie d’un homme, même méditatifs, ont quelque chose qui les scande comme autant de stations d’un chemin de croix. Guégan nous présente le Drieu du printemps 1945, qui est resté à Paris et a refusé de suivre toute la clique collabo du côté de Sigmaringen. Il sait qu’il est en sursis, qu’il a perdu, qu’il peut être arrêté d’un moment à l’autre.

Il se promène pourtant dans Paris, en proie à une manière de schizophrénie bien rendue par Guégan, qui fait alterner des scènes factuelles et une sorte de monologue intérieur à la deuxième personne, assez envoutant : « Enfin quoi, ce n’est pas ce que tu aperçois à travers la vitre qui doit t’inquiéter ou te rassurer, c’est ce qui se dissimule derrière le miroir. » Guégan, qui avait déjà mis en scène Aragon et une impossible passion homosexuelle pour un jeune envoyé du Komintern, prend une liberté totale pour cerner ces derniers jours en imaginant un commando de résistants, tout droit sortis de Drôle de jeu de Vailland, qui enlève Drieu mais lui laisse le choix de la sentence, ce qui est un moyen très convaincant d’expliquer son suicide, non pas par peur mais par une lassitude particulière propre à ceux qui ont trahi des amitiés – celle de Jacques Rigaut qui servit de modèle au Feu follet –, qui ont mal aimé des femmes leur ayant pourtant tout passé et qui ont cru voir en Doriot un nouveau prophète. Tout a une fin, Drieu est sous-titré « fable », mais c’est bien d’un roman noir qu’il s’agit, cruel, ironique, précis.

Jerusalmy et Guégan font plus ici pour la connaissance d’Apollinaire et de Drieu que toutes les thèses universitaires. Sans doute parce que seuls les écrivains comprennent les écrivains et savent, en les incarnant, leur donner une proximité étrangement émouvante.[/access]

Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy, Bruno Doucey, 2016.

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard, 2016.

Les obus jouaient à pigeon vole

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Tout a une fin, Drieu: Fable

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Un polar antimoderne de Pierric Guittaut

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sologne ombres flammes pierric guittaut
Sologne. Sipa. Numéro de reportage : 00691985_000001.
sologne ombres flammes pierric guittaut
Sologne. Sipa. Numéro de reportage : 00691985_000001.

Beyrouth-sur-Loire et La Fille de la pluie, les deux premiers polars de Pierric Guittaut, renouvelaient avec un courage certain l’analyse sans faux-semblants ni préjugés humanitaires d’une France trop rarement décrite : les zones péri-urbaines où végète une population en état de sécession totale, la campagne, mondialisée et hyper-connectée (chômage & ordinateurs).

Cette « société sans honneur », D’Ombres et de flammes, sa dernière Série noire, en dresse un tableau d’une parfaite cruauté. Son héros, un officier de gendarmerie se retrouve muté dans sa Sologne natale à la suite d’une interpellation ultra-violente. Ce bled, qu’il avait quitté dix ans plus tôt à la suite de la disparition inexpliquée de son épouse, redevient bien malgré lui son terrain de chasse. Braconnages et trafic de gibier néo-zélandais, adultères crapuleux et luttes d’influence  constituent son  souci quotidien au fin fond d’une Sologne sans rien d’idyllique, « terre méphitique de marécages et d’oubli ». Comme Maupassant pour la Normandie de jadis, Pierric Guittaut parvient à rendre le caractère dur et sournois de ses paysans, leurs haines recuites, leur ancestrale roublardise. Surtout, et là se pose la question de savoir s’il a lu Claude Seignolle, le maître ès contes sorciers, Pierric Guittaut rend avec un étrange talent cette magie paysanne à l’obsédante présence, avec ses sorts et ses rituels, ses formules assassines – comme « d’ombres et de flammes ».

Face aux défis qu’il ne peut éviter, ce gendarme aux yeux noirs, lui-même fils de sorcier, doit redevenir celui qu’il est : un homme sauvage doté de pouvoirs mortels et à qui parlent des ombres.  D’Ombres et de flammes ? Bien davantage qu’un polar dans la veine paysanne : un roman antimoderne servi par un style d’une belle netteté, une évocation panthéiste du monde invisible par un authentique écrivain de race.

D'ombres et de flammes

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Retrouvez cet article sur le blog de Christopher Gérard.

Orlando: dépasser la séquence émotion

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orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.
orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.

Sitôt la tuerie d’Orlando revendiquée par Daech, la séquence médiatique émotion “spéciale gay” a submergé les ondes et s’est répandu sur la toile. Nous avons assisté à une floraison de drapeaux homosexuels barrés de la mention “Je suis Orlando”, en attendant que l’imagination et le sens marketing de certains ne customisent le logo qui taguera l’événement. Notre réaction fera la part belle à l’intention de nos ennemis, en soulignant le caractère anti-homosexuel de leur crime.

Que cette émotion soit particulièrement vive dans les milieux gays et lesbiens, on peut le comprendre. Les homosexuels éprouvent la détestable sensation de se retrouver dans la ligne de mire des djihadistes parce qu’ils sont ce qu’ils sont. Compréhensible, cette réaction instinctive n’est pas pour autant adaptée.

Certes, le tueur a agi par haine des gays et il ne s’agit nullement de le nier mais de faire montre d’un minimum de discernement dans nos réactions.

Ce ne sont pas seulement des “homos” qui ont été tués mais surtout des civils qui ont été abattus afin de punir la politique étrangère de leurs pays. La seule solidarité à afficher est donc celle que nous devons manifester vis-à-vis des États-Unis, frappés en Floride et dont les troupes sont engagés aux côtés des nôtres dans cette lutte à mort face à l’islamisme armé.

Les porte-paroles des associations gays et autres figures du mouvement arc en ciel qui vont défiler sur les plateaux télés pour nous expliquer que les homos sont les boucs émissaires de leur époque risquent de rendre service aux islamistes.

De grâce, rangez vos drapeaux homos, ne tombez pas dans le piège tendu par l’ennemi ! Sommes-nous des nations unies par le respect de la dignité humaine ou des communautés juxtaposées qui rivalisent les unes avec les autres en exhibant leur fierté et leurs plaies ?

Nous sommes perdus si nous cédons au droit de choisir une allégeance différentialiste contre celle qui doit nous rassembler.

Nous sommes perdus face car nous nous affublons nous-mêmes des étiquettes que l’ennemi nous appose : nos Républiques seraient des nations de “koufars”, “d’invertis”, aux mains des “sionistes”, des nations “croisées” animées par la haine de l’Islam.

Gageons d’ailleurs que le monde musulman va difficilement se retenir d’équilibrer sa condamnation du crime djihadiste d’une condamnation de l’homosexualité puisque le Coran punit de mort cette pratique. Beaucoup de pieux musulmans vont ainsi être déchirés entre leur foi et leur empathie face aux victimes.

Le seul parti à prendre face à l’islamisme, c’est celui du bien commun. En République, ce que nous faisons de nos organes génitaux dans notre vie intime, la manière dont nous prions Dieu ou encore nos arbres généalogiques ne sauraient définir notre identité collective, particulièrement au moment où nous sommes menacés de mort par une idéologie ennemie.

Les États-Unis partagent avec la France le fait d’être une République universaliste et messianique. Des deux côtés de l’Atlantique, un drapeau incarne le caractère sacré de la liberté. Le communautarisme transforme cette fin absolue en moyen relatif.

Le communautarisme est une hérésie démocratique. Le communautarisme est un parjure et un reniement mais aussi une capitulation. C’est ce même sein flétrit, c’est ce même lait amer que tètent les islamistes qui se disent “musulmans” et exigent qu’on leur reconnaisse des droits en tant que tels.

L’affirmation de la fierté homosexuelle est une erreur car si ce sont des gays, des juifs, des musulmans, des chrétiens, des adeptes de heavy metal ou des fêtards qui sont visés, ce sont les fondements de notre civilisation –et de toute humanité – qui sont ciblés.

 

Retour à John Landis

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serie noire john landis

serie noire john landis

Sans être véritablement méconnu, ses Blues Brothers ont obtenu trop de succès pour ça, John Landis reste un cinéaste peu cité et étudié, Berthomieu le citant à peine dans ses gros pavés sur le cinéma américain. Et il est d’ailleurs frappant que les suppléments de ce DVD soient entièrement consacrés…à David Bowie qui fait deux petites apparitions marquantes dans Série noire pour une nuit blanche !

Pourtant, sans être un chef-d’œuvre absolu, cette comédie policière décalée est passionnante, au-delà de la petite réputation que lui ont value les participations amicales de nombreux cinéastes (outre Vadim, Mazursky et Cronenberg, on aperçoit Don Siegel, Jonathan Demme, Jack Arnold, Colin Higgins…).

Des cinéastes biberonnés à la télé

Landis fait partie de cette génération de cinéastes cinéphiles qui ont été biberonnés par la télévision. Avant l’apothéose que constituera l’excellente série Dream on, le réalisateur s’amusait déjà à placer de nombreux écrans de télévision dans ses films, contrepoint ludique aux états d’âme des personnages : une pub ridicule (pléonasme) qui exprime l’absurdité de l’existence d’Ed Okin (Jeff Goldblum), une diffusion d’Abbott and Costello meet Frankenstein qui contrebalance d’une touche d’humour un passage plutôt violent…

D’une certaine manière, Série noire pour une nuit blanche est un rêve de cinéma qui, dans une Los Angeles fantasmée (les plans nocturnes de la ville sont magnifiques), tente de rejouer la carte du thriller hitchcockien -le personnage principal est un pauvre hère embarqué bien malgré lui dans une histoire abracadabrante comme Cary Grant dans La Mort aux trousses– et celle de la comédie romantique avec une héroïne (Michelle Pfeiffer) qui rappelle parfois la Audrey Hepburn de Stanley Donen et de Blake Edwards (est-ce un hasard si une scène se déroule devant Tiffany’s ? ). Mais conscient d’arriver bien après la mort du grand cinéma classique, Landis réalise un film à l’image de son héros : déphasé.

Ed Okin est ingénieur à l’aérospatial mais sa vie bât de l’aile : le travail ne l’intéresse plus, sa femme et lui sont devenus de parfaits étrangers, elle le trompe et, surtout, il est sujet à de régulières insomnies. Une nuit, incapable de dormir, il part vadrouiller et tombe sur Diana qui fuit des agresseurs iraniens. Le voilà embarqué dans une succession d’aventures ayant pour objet la possession de précieuses émeraudes.

After hours avant l’heure

Série noire pour une nuit blanche annonce par certains côtés la nuit de cauchemar du héros de Scorsese dans After hours. Mais là où ce dernier choisissait l’option du survoltage, Landis épouse l’attitude un peu molle (ce n’est pas une critique) et déphasé de son personnage principal. Jeff Goldblum porte sur le monde qui l’entoure un regard absent et passif. A ce titre, le début du film est étonnant car si l’on entre par la porte de la comédie (avec la présence de Dan Ayckroyd), le cinéaste lui donne une teinte très existentialiste  en montrant l’absurdité d’un quotidien banal : les embouteillages de la cité des Anges, les réunions de travail stériles, un couple qui n’a plus rien à se dire… Du coup, les aventures très « cinématographiques » auxquelles il va être convié vont lui permettre de remettre un peu de sel dans son existence.

Pourtant, même au cœur de l’action, Ed vit ces aventures en  spectateur , un peu absent. Dans une scène assez mémorable, il assiste à un hold-up qui se révèle être le tournage d’une série. En voulant se reposer et en s’appuyant sur un mur ou en s’asseyant sur un rocher, il fait s’écrouler le décor. Dans ces petits gags se dessine le projet de Landis : rejouer pour rire les grands classiques du cinéma tout en montrant que tout cela n’est que du carton-pâte et de l’illusion.

Landis n’est pas un maniériste à la De Palma mais un cinéaste « pop » qui annonce, d’une certaine manière, l’œuvre de Tarantino : beaucoup de références, de clins d’œil et d’humour décalé.  Si la narration est plus linéaire que chez Tarantino, le cinéaste joue néanmoins souvent avec le principe du montage alterné qui nous vaut quelques raccords fulgurants : un coup de feu dans un appartement qui permet un raccord son et l’arrivée de notre couple dans un autre appartement totalement dévasté et cette impression d’un personnage toujours « hors » de l’action principale.

Et c’est ce léger décalage permanent entre des genres dont Landis connaît parfaitement tous les codes (la comédie romantique, le thriller) et un sentiment d’extériorité au monde qui fait le prix de ce beau film…

 

Série noire pour nuit blanche (1985) de John Landis avec Jeff Goldblum, Michelle Pfeiffer, Irène Papas, David Bowie, Paul Mazursky, Roger Vadim, David Cronenberg (éditions Elephant Films).

La Dordogne, c’est l’enfer

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aupres assassin louis sanders
Photo: Pixabay.
aupres assassin louis sanders
Photo: Pixabay.

Le roman noir français, ces temps-ci, se fait ethnologique. Le lecteur a pu, par exemple, découvrir des enquêtes l’amenant de la Laponie avec Olivier Truc à la Mongolie avec Ian Manook. Louis Sanders, lui, s’est fait depuis quelques années, le spécialiste d’une tribu tout aussi exotique, celle des Anglais en Dordogne. À la recherche d’une certaine douceur de vie française et d’un immobilier avantageux, ils ont créé au coeur du Périgord de véritables communautés dont Sanders a raconté les heurs et malheurs dans des romans comme Février ou Passe-temps pour les âmes ignobles. L’auteur sait de quoi il parle. À l’époque où il s’appelait encore Elie Robert-Nicoud, il était parti faire ses études à Cambridge, avait épousé une Anglaise et était lui aussi venu vivre en Dordogne où il écrit désormais ses romans, fait des traductions et, à l’occasion, est pompier volontaire.

Dans Auprès de l’assassin, son dernier opus en date, Louis Sanders nous raconte l’installation pour le moins malheureuse au coeur du Périgord noir (qui n’aura jamais autant mérité son nom), de Mark et Jenny et de leur petit garçon Jimmy. Leur rêve est celui de temps d’autres de leurs concitoyens: « Après avoir vendu leur maison en Angleterre pour une somme importante, ils avaient décidé de restaurer une vieille bâtisse en France, en Dordogne de préférence, et de louer aux vacanciers. Pour cela, ils avaient chose une ferme avec une grange immense dans laquelle on aménagerait des chambres. »

Evidemment, le rêve va virer au cauchemar, mais tout le talent de Sanders, dans Auprès de l’assassin, est que ce cauchemar avance au ralenti, par petites touches qui crée une atmosphère de plus en plus oppressante, d’autant plus que le couple ayant mis ses économies dans ce projet, a brûlé tous ses vaisseaux. Jenny, d’emblée, n’aime pas cette maison construite autour d’une cheminée du XVème siècle: en proie à des hallucinations éveillées, elle voit tourner autour du feu, dans des fantasmagories grotesques et inquiétantes, des gnomes ricaneurs directement sortis d’une danse macabre.

Et puis il y a les voisins. Les voisins à la campagne peuvent se révéler tout aussi épouvantables que ceux des grandes villes. Loin d’une solidarité accueillante, ils se montrent franchement hostiles à ces néo-ruraux qui parlent un français hésitant. Et alors que Mark et Jenny aspiraient au calme pour leur future maison d’hôte, ils s’aperçoivent qu’il faut vivre avec le bruit régulier d’une trayeuse électrique ou des épandages de fumier, que les commerçants et entrepreneurs du cru les volent un peu sur les fournitures et que les autres Anglais installés dans la région, appartenant à une classe sociale très supérieure à la leur, ne sont pas particulièrement cordiaux pour ces nouveaux arrivants. Au sein même de sa famille, Mark voit aussi que les choses commencent à aller de mal en pis. Jimmy est malheureux comme les pierres dans son nouveau collège et Jenny ne cesse de répéter qu’elle veut s’en aller.

On les accuse dans le village de tous les maux, notamment quand le chien qu’ils ont adopté fait des incursions sanglantes dans le poulailler de Marc et Georgette, un couple tout droit sorti de Délivrance dont on ne sait pas s’ils sont mari et femme, frère et soeur ou mère et fils.  Quand l’automne arrive, un automne évidemment pourri, on retrouve Georgette noyée dans la rivière au bas du jardin. Marc accuse les voisins anglais de l’avoir poussée au suicide à cause du chien. D’autres, à mots couverts, disent que Marc aurait très bien pu s’être débarrassé de Georgette. Ce qui n’est rassurant ni dans un cas ni dans l’autre pour notre famille de plus en plus cernée par la peur.

Il y a finalement du Simenon des « romans durs » chez Louis Sanders  dans sa manière de rendre avec une grande économie de moyens la vérité d’un milieu et dans sa façon de nous amener insensiblement à la chute inéluctable de personnages ordinaires. Avec en plus, l’air de rien, une ironie assez cruelle dans la peinture d’un certains choc des cultures et de cette naïveté très contemporaine qui consiste à croire que la campagne est un lieu où le bonheur est forcément dans le pré: « Soudain, tout le dégoûtait, la couleur des pierres, les outils agricoles abandonnés ici et là comme dans une casse. Il était en proie à la déception, pas tout à fait à la colère. Il se disait qu’il s’était trompé. Sur ce qu’il faisait ici, sur ces voisins. Sur toute cette vie bucolique qui sentait la merde par moments. »

Auprès de l’assassin de Louis Sanders (Rivages/Noir, 2016)

Auprès de l'assassin

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«Truffaut professait des théories absurdes»

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michel mourlet truffaut garaud dupontel
Michel Mourlet. Photo: Hannah Assouline.
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Michel Mourlet. Photo: Hannah Assouline.

Critique cinéphilique, littéraire et théâtral, Michel Mourlet vient de publier ses mémoires, Une vie en liberté (Séguier, 2016).

 Propos recueillis par Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy

Causeur. Grand cinéphile, vous avez été le théoricien des « mac-mahoniens », regroupés autour du cinéma Mac-Mahon. Racontez–nous la genèse de cette bande.

Michel Mourlet. Mis à la porte du lycée Pasteur de Neuilly en classe de Seconde, je suis arrivé au lycée Carnot dans le XVIIe arrondissement de Paris, où j’ai rencontré deux ou trois garçons tels que Pierre Rissient, qui se passionnaient pour le cinéma, notamment pour un certain cinéma américain que personne ne connaissait en France. Ils fréquentaient une salle près de l’Étoile, le Mac-Mahon, et m’ont ouvert des horizons nouveaux sur ce que pouvait être le cinéma. Car le septième art n’était pas compris comme il aurait dû l’être. Il y avait toute une hiérarchie à bousculer.

Pourquoi ?

Quelques critiques faisaient l’opinion, comme Chauvet au Figaro ou Sadoul dans les journaux communistes. Ils décrétaient que tel film était important, tel autre ne l’était pas. On avait établi une fois pour toutes une liste des grandes œuvres de l’histoire du cinéma (Les Enfants du paradis, Le Cuirassé Potemkine, la Passion de Jeanne d’Arc…) Toutefois, les Cahiers du cinéma avaient commencé à remettre en question cette vision académique et apporté leurs propres valeurs. Les mac-mahoniens ‒ ainsi nommés par Philippe Bouvard ‒, avec leur « carré d’as » (Preminger, Lang, Losey, Walsh), sont allés beaucoup plus loin dans le bouleversement des valeurs et la découverte de cinéastes méconnus.[access capability= »lire_inedits »]

Outre d’avoir négligé de grands noms du cinéma, que reprochiez-vous aux pontes de la critique ?

Ils comprenaient le cinéma surtout à travers les intentions thématiques du scénario et la qualité des dialogues. À leurs yeux, la mise en scène était une opération analogue à la mise en pages d’un livre, ou à sa reliure. Ils n’admettaient comme auteurs à part entière que de rares exceptions : Eisenstein, Welles, René Clair… Le public connaissait Prévert et Jeanson, pas du tout Duvivier ou Decoin. On regardait le cinéma un peu comme du théâtre filmé.

C’est ce que vous dénonciez dans votre fameux article manifeste « Sur un art ignoré », publié en 1959 dans les Cahiers du cinéma. À moins de 25 ans, comment y avez-vous eu accès ?

Issus de La Revue du cinéma d’avant-guerre, les Cahiers du cinéma étaient alors sous la houlette d’Éric Rohmer, qui a immédiatement saisi la nouveauté de la vision mac-mahonienne. Il avait publié Le Celluloïd et le Marbre qui, avec les écrits de Bazin et l’article fondateur d’Astruc en 1948 dans L’Écran français, « Naissance d’une nouvelle avant-garde », prend place dans la généalogie de « Sur un art ignoré ». Je venais aussi d’être adoubé par Paulhan à la NRF, ce qui a peut-être facilité mon entrée aux Cahiers.

Les Cahiers du cinéma étaient aussi le repaire de la Nouvelle Vague. Que pensez-vous du cinéma d’auteur qu’ont théorisé Rohmer, Truffaut et Godard ?

Truffaut professait que tout film d’un cinéaste considéré est forcément considérable. Vue sous cet angle, la « politique des auteurs » est absurde. Il ne faut pas tomber dans l’idolâtrie. Même phénomène en peinture, où la signature de l’artiste tient lieu de certificat d’excellence. Remarquez, cela évite des migraines aux critiques et apporte beaucoup de revenus aux ayants droit. Mais le véritable objet de la « politique des auteurs », c’est de réfléchir à la signification générale et aux propriétés récurrentes d’une filmographie, au lieu d’en analyser les films séparément.

Ce culte de la mise en scène a fini par envahir tout le reste, à tel point qu’on a considéré le scénario, les dialogues, comme quantité négligeable, jusqu’à produire un certain cinéma français extrêmement emmerdant…

… et nombriliste. Comme toute chose, un principe sain poussé à l’excès, en l’occurrence reléguer les matériaux de la mise en scène, devient mauvais. Il s’est produit la même dérive dans le théâtre. Jusqu’à la fin du xixe siècle, les comédiens se débrouillaient avec leurs répliques, et le régisseur de plateau posait un canapé ici, un arbre là. Mais il n’y avait pas de metteur en scène au sens moderne du mot.

Pourtant, le théâtre naît de l’invention de l’auteur, premier metteur en scène de sa pièce…

Metteur en scène virtuel, si l’on veut, mais l’auteur de théâtre, à part de notables exceptions comme Molière ou Shakespeare, ne mettait pas ses pièces en scène au sens concret du mot. Racine, Corneille se bornaient à fournir de brèves indications scéniques. Qui a organisé la représentation de Chatterton ? L’actrice Marie Dorval, l’égérie de Vigny. Elle en a même conçu le décor ! Il a fallu attendre André Antoine (1858-1943), ainsi que quelques autres en Europe et aux États-Unis, pour envisager le déploiement des comédiens dans un espace « scénographié » comme un art à part entière, porteur de style et de sens. Mais ces dernières décennies, on est passé d’un extrême à l’autre : le metteur en scène est allé parfois jusqu’à évincer l’auteur du haut de l’affiche.

En lisant vos mémoires, on se dit que vos jugements esthétiques sont très péremptoires. Ainsi, vous célébrez les « films Lumière » et brocardez les « films Méliès », car les premiers restituent la réalité tandis que les seconds la recréent. Comment avez-vous forgé cette grille de lecture ?

L’extraordinaire singularité du cinéma, c’est qu’il saisit les apparences du monde sans passer par des agents de recréation matériels (tube de peinture, note de musique…) et immatériels (signe, convention, métaphore). Depuis Lascaux jusqu’à l’invention de la photographie, les arts étaient contraints d’utiliser des moyens indirects pour représenter une bataille ou évoquer un état d’âme. L’objectif transparent, lui, saisit la réalité telle quelle.

Mais si vous montrez un homme et une femme qui s’embrassent, vous montrez un homme et une femme en train de jouer qu’ils s’embrassent. Donc ce que vous montrez n’est pas strictement la réalité…

Vous évoquez ici la réalité à son niveau anecdotique : deux personnes qui s’embrassent à l’écran peuvent en effet se détester dans la vie. Mais ce qui importe ici, ce n’est pas la vérité biographique ou la fiction des personnages, c’est la restitution directe de la perception visuelle et sonore qui nous est donnée d’eux, sans avoir à les redessiner. Dans mon manifeste, je soutenais que le cinéma en tant qu’art dramatique se situe entre le documentaire et la féerie. Je me suis toujours élevé contre l’idée que pour faire un film, il suffit de poser la caméra sur l’épaule et de descendre dans la rue. Il faut un scénario construit, à la disposition du cinéaste comme un fait divers à la disposition d’un romancier. Le cinéma qui m’intéresse est l’héritier du théâtre, mais en même temps à l’opposé de celui-ci.

Entre ce néoréalisme à la petite semaine et votre refus de la féerie, il reste assez peu de marge aux cinéastes. Passez-vous à côté de certains films qui sortent de votre grille de lecture ?

Je les place ailleurs. Je peux prendre plaisir à un dessin animé, alors que c’est l’exact contraire de ma conception du cinéma. Je considère d’ailleurs beaucoup de films actuels comme des dessins animés.

Qu’entendez-vous par là ?

L’utilisation envahissante des « effets spéciaux », qu’avant l’ère numérique on nommait « trucages », surtout quand ils s’écartent de toute vraisemblance, ou les coups de sonde dans le monde intérieur, rêves, images prémonitoires, surgissements du souvenir qui ne sont pas de simples retours en arrière mais de pseudo-plongées dans la tête, effets (pour moi insupportables) de ralenti ou d’accéléré, toutes ces transgressions du réel, je les perçois comme des hérésies qui trahissent la vocation de rupture du cinéma dans l’histoire des moyens d’expression et le rattachent aux arts traditionnels, en particulier à la bande dessinée.

Aucun film récent ne trouve donc grâce à vos yeux ?

Il y a quelques bonnes surprises de temps en temps ; plutôt, me semble-t-il, dans le registre de la comédie. Dans 9 Mois ferme d’Albert Dupontel, les scènes avec l’avocat bègue sont aussi drôles qu’un burlesque américain de la grande époque ! Mais je ne peux décerner ni blâme ni compliment au cinéma actuel, je le connais trop peu.

Quand on vous lit, on a quand même envie de s’exclamer : « Quelle période bénie ! » où les idées fusaient dans un grand bouillonnement intellectuel. Notoirement de droite, vous avez néanmoins fait écrire de grandes plumes de l’extrême gauche des années 1960 dans votre revue Présence du cinéma…

À mes débuts, je me fichais éperdument de la politique. Je professais le désengagement le plus total, un peu dans l’esprit hussard. Il se trouve que c’est La Table Ronde qui a publié mon premier roman, D’exil et de mort. J’ai été coopté par un cercle d’amis classés à droite, avec lequel j’avais des affinités vraiment très fortes. À l’époque, seul Le Monde, sous la plume grinçante d’Alain Bosquet, a pris mon livre avec des gants et un masque de protection, en me comparant à Chardonne et à Montherlant ! Dans Présence du cinéma, écrivaient des gens de gauche comme Bertrand Tavernier ou le futur critique de Libération Skorecki ; nos divergences ne comptaient pas à mes yeux. Ni aux leurs ! Plus tard, dans mon magazine Matulu, Mao a voisiné avec Arno Breker.

L’indifférence aux étiquettes idéologiques paraît aujourd’hui incompréhensible. À une époque où l’on s’empoignait autour de la guerre froide ou de l’Algérie française, comment parveniez-vous à ménager la chèvre et le chou ?

Il faut se souvenir du contexte. Après la guerre, le parti communiste était très puissant et tout le monde était plus ou moins contre. À l’intérieur de celui-ci, on ne pouvait s’écarter de la ligne ; mais à l’extérieur, où des gens comme Sartre étaient traités de « vipère lubrique » par les staliniens, il y avait des passages possibles entre adversaires de bonne foi. Je vais vous raconter une histoire assez emblématique : le critique Jean-Louis Bory, militant de mouvements gauchistes et homosexuels, s’est rendu un jour à la rédaction de Défense de l’Occident, la revue de Maurice Bardèche, pour un débat autour d’un livre sur le fascisme que Bardèche venait de publier. Bory est arrivé en déclarant : « Je suis très heureux d’être aujourd’hui parmi vous. » Imagine-t-on une chose pareille aujourd’hui ?

On comprend votre nostalgie du passé. Mais au-delà de ce sentiment légitime, ne cultivez-vous pas une certaine esthétique de l’exécration ?

J’ai, surtout, toujours aimé la provocation, qui m’a procuré plus d’ennemis que d’amis. Mais je suis animé d’une exaspération permanente contre la tartufferie et la bêtise. Ce n’est pas le meilleur état d’esprit pour se faire accepter de la société.

Conformément à votre esprit de réfractaire, dans votre revue Matulu (1971-1974), vous avez consacré de larges pages aux oubliés (Calet, Guérin) ou aux réprouvés (Morand, Fraigneau) des lettres. Nourrissez-vous le goût des marges ?

Ce n’est pas un penchant obsessionnel, j’aime aussi beaucoup Valéry ou Hugo ! Mais de nombreux écrivains étant méconnus ou rejetés pour de mauvaises raisons, je voulais rétablir une certaine justice. Même démarche pour le cinéma : il valait mieux s’occuper de Cottafavi que de Renoir, que tout le monde célébrait déjà.

Malgré son succès – sa diffusion a culminé à 15 000 exemplaires ‒, pourquoi l’aventure Matulu s’est-elle achevée au bout de trois ans ?

J’ai sabordé Matulu pour deux raisons. La première : je voulais développer le magazine et, pour ce faire, j’avais besoin d’un apport d’argent. Il aurait suffi de 50 000 francs pour lui donner une nouvelle impulsion. Je n’ai pas su m’y prendre ; si j’avais demandé 5 millions aux banquiers, ils auraient examiné mon dossier avec plus d’intérêt. À l’époque, ils ont perdu une dizaine de millions de francs avec un quotidien enterré au bout de trois numéros ! Seconde raison : une dame dont j’étais très épris venait de me quitter. J’étais écœuré, au point de me dire : « Ce journal, je l’avais fait pour elle. Je l’arrête ! »

Puisque vous évoquez la gent féminine, vous numérotez vos épouses successives « Jacqueline n°1 » et « Jacqueline n°2 ». Certaines belles âmes y verraient une forme de misogynie, mais vous rendez le plus bel hommage qui soit à Marie-France Garaud…

Oui, et aussi à Silvia Monfort. On me dit en effet assez misogyne, comme beaucoup d’hommes qui ont pratiqué assidument le mundus muliebris, ainsi que Baudelaire appelait la planète des femmes, mais je m’intéresse aussi aux créatures d’exception. On a connu dans l’Histoire de grandes femmes d’État. Quand Marie-France Garaud s’est présentée à l’élection présidentielle en 1981, les Français ont raté le coche. Si elle avait été élue, les choses iraient probablement mieux dans notre pays.[/access]

UNE VIE EN LIBERTE

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McCaron est trop brillant

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emmanuel macron denis baupin
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00760651_000001.
emmanuel macron denis baupin
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00760651_000001.

Très chère et révérée cousine,

Vous vous offusquez du trait de « râleuse », avec lequel je vous désignai, parlant de vous à cet assommant personnage qui est votre beau-frère, portrait craché de feu votre époux, en plus laid et plus ennuyeux encore. Ne doutez pas qu’il vous l’a rapporté dans l’espoir secret de me nuire auprès de vous : quelle engeance que ces ascendants, descendants, et ces théories de collatéraux ! Au reste, quelle calamité que la famille ! Mes contemporains n’ont que ce mot à la bouche ! Au diable ces liens d’un sang qui vire toujours à la bile !
Notez que, disant cela, je feins d’oublier que vous êtes ma cousine : vous l’êtes d’ailleurs, d’une façon assez gracieuse ainsi qu’éloignée pour que je tienne à me rapprocher de vous.

Cependant, si vous présentiez une taille moins bien tournée, une poitrine moins haute, un esprit moins vif et moins imaginatif, enfin une allure moins ondoyante, jamais je n’aurais levé les yeux vers votre personne… les yeux et le reste ! Par le hasard des unions anciennes, vous êtes parente avec un homme, qui le savait alors que vous l’ignoriez. Il devina que la révélation de votre lien familial vous serait un piment sur l’oreiller. Il vous en livra la confidence, car il fallait, pour que votre plaisir fût augmenté, que vous le… J’allais conjuguer le verbe savoir à l’imparfait du subjonctif, mais je vous laisse le soin et le plaisir de le prononcer solitairement : dans votre bouche, il connaîtra un usage gourmand !
Je vous démontrerai que vous avez eu tort de prendre en mauvaise part ce qualificatif de râleuse, qui n’est rien moins que galant, mais laissez-moi d’abord vous rapporter un scandale parisien. C’est un épisode supplémentaire du feuilleton, qui démontre la bassesse et la médiocrité de notre petit personnel politique, lequel prend son anus pour son nombril, et s’imagine ainsi être le centre du monde quand il n’en est qu’un bruyant pet.

Vous ai-je déjà parlé de M. Bellepin ? Non sans doute : récemment encore, je le trouvais ennuyeux et commun. Mais un événement me l’a rendu intéressant. Il est ces jours-ci au centre d’un scandale de mœurs, qui signale l’avilissement des coutumes galantes dans le royaume. Armand Bellepin, membre de la secte des chlorophylliens, s’est hissé jusqu’aux meilleures places du royaume grâce à des accords anciens passés entre la mairesse de Lille, la femme Grandbruit, née Mme du Débris, lorsqu’elle tenait encore sous sa férule le parti des partageux, et la Ducrot, aigre propagandiste de son propre mérite, ancienne ministre des Cités et des bourgades, alors conducatrice des Chlorophylliens.
Bellepin s’était fait connaître des parisiens par ses extravagances de dictateur des mares et des pelouses. Il vitupérait toutes les hippomobiles « égoïstes », celles où l’on se tient seul quand on est assis, ou à deux quand on est allongé : landau, phaéton, fiacre. Il voulait que tout le monde allât à pied ou dans ces coches lourds et encombrants, que tirent de maigres percherons, caressés sans cesse du fouet ou du gourdin. Il dictait des lois, poursuivait de sa hargne quiconque s’opposait à sa folie. C’est ainsi qu’il prospéra, en petit despote de la voirie. À force de vanter les mérites de la verdure, il lui serait venu du persil dans les oreilles et du foin dans les narines !
Et voici l’affaire qui lui a fait perdre tous ses privilèges : des femmes ont déclaré qu’il les aurait frôlées pour certaines, serrées de trop près pour quelques autres, multipliant les attouchements précis, les caresses d’un maquignon égaré dans un harem. Bref, Bellepin, vice-président de la Chambre, honoré, décoré, médaillé, est décrit au mieux en satyre de couloir, au pire en agresseur d’obscurité ! Considérant ces plaintes, je l’imaginais l’autre jour dans une voiture attelée exclusivement de femmes, fouettant leurs croupes, les encourageant de la voix par des obscénités de carabin, ou les menaçant de sévices odieux. Après le baron Grosse-Canne, qui faillit terminer ses jours dans un bagne du Nouveau Monde, la réputation et l’allure du séducteur national sont sévèrement dégradées !

Mais Bellepin nie, quand ses « victimes », de plus en plus nombreuses, confirment : il déclare que tout cela est mensonges, calomnies, inventions et contes, elles protestent et renchérissent. Un concert de vieilles demoiselles ulcérées, qui verraient dans la simple politesse d’un gentilhomme s’effaçant devant une matrone la parade inconvenante d’un mâle libidineux, est venu en renfort des plaignantes. Elles évoquent un bouc en rut, un singe lubrique, il invoque un innocent libertinage.
Libertin le Bellepin ? Je ne lui vois aucun trait commun avec mon cher prince de Ligne, mais bien plutôt avec ces moines paillards, dont il a l’œil égrillard, les joues rebondies et la face enjouée. Mais je m’interroge : si ses victimes disent le vrai, se sont-elles ouvertes de ses vilaines manières à leurs maris ou fiancés ? Et que n’ont-il, alors, souffleté le vil tripoteur en lui réclamant réparation de l’outrage ?
Pour moi, cousine désirée, il s’agit d’un épisode supplémentaire de la grossièreté ambiante, qui ne doit rien à Choderlos de Laclos mais tout à un pornographe subalterne : dans le temps que nous vivons, le dévergondage est réduit au spectacle affligeant d’un phacochère sevré assaillant toutes les femelles, et de rombières assermentées qui professent la méfiance agressive à l’égard de la gente masculine.

Mais laissons Bellepin le calamiteux, pour l’anecdote suivante, qui révèle l’état de décomposition de ce gouvernement. Le jeune ministre Alexandre McAron, fringant comme à son habitude, s’en vint à Montreuil, dont les habitants appartiennent pour partie à cette classe dangereuse, qui plaça Gouda Ier sur le trône et fonda la prospérité des nouveaux bourgeois poudrés du parti des partageux. Voici donc McAron en visite chez les nécessiteux, le sourcil épilé, menu, charmant, vêtu d’un superbe habit de laine grise avec fronces aux épaules et broderie lustrée, joliment agrémenté d’un col châle cannelé en satin vrai, qui lui faisait la taille bien prise. Ajoutez à cela son œil bleu immense et son air de premier communiant convoité tout à la fois par l’évêque, le prêtre officiant et le premier rang des pénitentes, et vous imaginerez sans effort l’apparence de Brummel candide mêlé d’ingénu boursicoteur, sous laquelle il se présenta à la cérémonie, où il n’était pas le bienvenu. On y célébrait un rite débraillé, qui sentait la friture et le vin aigre, exhalait une tiédeur de rillettes et de pommes au saindoux, et résonnait dix lieues à la ronde de chants revanchards. Le bel Alexandre était arrivé dans un carrosse doré, entouré de serviteurs en livrée, de courtisans, et de policiers, dont les chaussettes à clous sonnaient sur le pavé. Un tumulte et des jets d’œufs l’accueillirent : ainsi le saluaient les séides du sieur Clodomir Carafon, chef de la révolte des gueux. De son séjour à Montreuil, des plus brefs, McCaron revint piteux !

Il traverse une mauvaise passe : l’autre jour, apostrophé par un misérable habillé de hardes, il lui conseilla avec un peu de vivacité dans la voix de travailler pour s’acheter une redingote ! On se souvient du terme d’illettrées, dont il avait qualifié les employées d’un abattoir, en Bretagne, qu’il venait de visiter… Ce garçon ne sait point s’adresser aux pauvres, qu’il paraît découvrir par accident, n’ayant fréquenté jusqu’à sa nomination au gouvernement du royaume que des princes du sang et des banquiers ! Or, s’il plaît aux jeunes gens, aux jeunes filles, et tout autant à leurs mères, qui le voudraient comme gendre et lui confieraient par surcroît le soin de réveiller leurs passions assoupies, il irrite passablement et le peuple et Valstar, ainsi que plusieurs autres excellences, dont le ministre des Finances, l’intrigant Adolphe Carpélapin. On soupçonne celui-ci d’avoir d’avoir rendu publique, par l’intermédiaire de ses services, la petite omission fiscale avantageuse qui minorait la valeur d’une maison appartenant à McCaron. Les gazettes en firent leur festin du jour. Carpélapin s’est défendu avec une vigueur rieuse d’être à l’origine de cette perfidie administrative…

McCaron est trop brillant, trop au-dessus du lot -saumon égaré dans un torrent peuplé de grenouilles-, pour ne pas être menacé du sort qui fut réservé à Hyppolite Labius : les partageux haïssent ceux qui les dominent, ils ne craignent et ne respectent que ceux qui les soumettent.
Ne doutez pas que les ennuis de McAron réjouissent Valstar : le grand vizir de Sa Majesté, qui s’enfonce un peu plus chaque jour dans l’échec et l’aigreur, présente la mine la plus défaite du royaume. Je n’ignore pas votre inclination pour cet hidalgo hypercambré, dont le regard de braise vous met en transe. De ce point de vue, il ne manque pas d’arguments, je le reconnais, mais, au vrai, cet homme très irritable, suinte l’ennui : tout son discours de moralisateur énervé tient dans un mouchoir de poche. Et quand il n’en peut plus de ses contradicteurs, il s’époumone, ses joues prennent une couleur sanglante, on le voit apoplectique ! Jusqu’où irait-il, guidé par la colère ? À l’affrontement ou au repli ? Ce bretteur de préau n’est-il que façade ? Démontrera-t-il quelque jour qu’il possède les moyens de sa vaste ambition ? On le disait promis au trône, les mauvaises langues affirment aujourd’hui qu’il sortira de l’hôtel de Matignon par l’issue de secours…
Mais je m’aperçois que la malle-poste part dans une heure : je n’ai que le temps d’écrire votre adresse sur ce pli. J’avais encore un récit, que je vous le confierai dans ma prochaine lettre.
Votre cousin, qui ne pense plus à vous dès qu’il vous a quittée, mais qui ne voit que vous quand il vous retrouve

Post scriptum : j’allais oublier de m’expliquer sur le mot de « râleuse », que vous me reprochez. Entendez mon plaidoyer !
« Les voies du Seigneur sont impénétrables, au contraire des miennes ! », me disiez-vous l’autre jour en m’entraînant vers votre chambre. Disant cela, vous me guidiez d’une main impérieuse vers une partie de votre admirable individu, que je convoitais depuis longtemps, mais dont je n’osais espérer que vous m’en autoriseriez l’accès quelque jour. Je m’exécutai avec quelle ardeur ! Vous encouragiez ma besogne dans votre pertuis, avec les mots d’un vocabulaire dont la vigueur et l’audace m’étonnèrent moins qu’ils ne me stimulèrent.
Vos dernières paroles articulées me furent incompréhensibles, puis vous poussâtes un soupir d’abandon, suivi d’une plainte amoureuse et d’une suite interminable de râles harmonieux. Vous râliez, ma cousine : de vos lèvres entr’ouvertes s’échappait une symphonie d’étrangetés rauques, que composait à votre insu l’état de vertige auquel vous vous abandonniez.
Comprenez-vous à présent tout ce que ce terme contenait d’hommage et de polissonnerie ?

Orlando: Eric Fassin fait de l’islamisme un tabou

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orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.
orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.

L’honnêteté intellectuelle m’oblige à informer les lecteurs de Causeur d’une avancée sensationnelle de la pensée scientifique parue dans Libération du 16 juin. Il s’agit d’une tribune d’Éric Fassin, un de nos sociologues médiatiques les plus sociologiquement corrects. Sa  tribune est si correcte, et même si corrective, qu’elle propose rien moins qu’une révolution copernicienne dans la science.

Jusqu’à ce 16 juin 2016, la science, fut-elle sociale, s’efforçait de construire et de saisir ses objets au moyen de concepts et de définitions saisissant leur essence. L’une des branches des sciences sociales est la polémologie : Étude scientifique de la guerre considérée comme phénomène psychologique et social.

Cette science s’obligeait à identifier l’ennemi, à en construire le concept, à en connaître l’essence, tout cela afin de le désigner adéquatement et de le combattre sans manquer la cible. Avant la tribune d’Éric Fassin, nous avions l’impression que l’islamisme  terroriste nous avait constitués en ennemis et que nous pouvions lui imputer ses crimes. Cette vision archaïque de la scientificité a vécu.

Désormais, nous explique Eric Fassin en s’appuyant sur une déclaration d’Obama, on doit désigner un criminel par ses victimes. C’est ainsi que les Daechiens qui assassinent des homosexuels au nom de leur lecture du Coran ne doivent être désignés que comme des homophobes, et pas comme des islamistes.  Quand les mêmes assassinent des Juifs  au nom de leur lecture du Coran, il faut les appeler des antisémites, et pas des islamistes.  Quand, eux encore, mettent des femmes en esclavage sexuel au nom de leur lecture du Coran, il faut les qualifier de misogynes, et certainement pas d’islamistes. La chose devient un peu plus délicate quand les mêmes assassinent indistinctement des gens assis à une terrasse, assistant à un concert ou à un match, prenant un moyen de transport public ou présents dans une grande surface. On peut heureusement compter sur l’inventivité des penseurs du grand évitement. Il faut à ce propos féliciter Obama qui n’a dénoncé dans la tuerie d’Orlando qu’une conséquence du nombre des armes en circulation.

Voici le titre de sa tribune consacrée à la tuerie d’Orlando : « Orlando : parlons d’abord de terrorisme sexuel ».

Et en voici le résumé.

« Renvoyer la tuerie du Pulse vers l’islam et l’islamisme, c’est tomber dans le piège tendu par les partisans du «choc des civilisations». C’est aussi céder à une instrumentalisation xénophobe et raciste de la «démocratie sexuelle».

Sa démonstration est si lourdement alambiquée que j’invite les lecteurs de Causeur à aller la lire dans son intégralité dans Libé. Ils trouveront également dans ce même journal un interview de psychanalystes  consacré à la tuerie d’Orlando, dans lequel il n’est question que de l’homophobie en général, sans un mot sur l’homophobie meurtrière et barbare des islamistes.

L’impératif épistémologique absolu des sciences sociales correctes est donc de ne jamais proférer le mot islamisme. Le mot est décrété scientifiquement tabou. On pourra le vérifier lors des prochaines tragédies.

Leur devise :  ne pas appeler les choses par leur nom ; ne pas identifier l’ennemi ; ne pas le combattre.

On dira ce qu’on veut, mais pour une révolution, c’est une sacrée révolution.