Illimité, le gratuit des salles UGC, n’est pas que promotionnel. C’est un magazine de cinéma – informé, bien ficelé, agressif et finaud. Au prix sans doute d’un sévère travail de réécriture, la publication est parfaitement cohérente : une cinéphilie pour tous, démocratisée. Enfin !
Il y a un style Illimité, entièrement tourné vers le lecteur. Notons d’abord le recours constant à l’abréviation. Cannes est une « compète ». Spielberg un « réal. », Beaulieu un « chef-op. ». On s’adresse au lecteur comme on parle en salle de rédac’. L’entre-soi pour tous, tel est le secret de cette convivialité unissant le journaliste parisien au lycéen de Créteil. Les mots de trois ou quatre syllabes ne sont pas les seuls à faire les frais de cette bonne franquette. Le « ne » de la négation faisait guindé. Cela donne : « En fait le clivage dans Ma loute, c’est pas tant professionnel/non professionnel que gueules connues/pas connues. »[access capability= »lire_inedits »] Une remarque pertinente transcrite avec impertinence, preuve que si l’on ne parle pas comme les profs, on pense au moins aussi bien qu’eux.
Il est vital pour Illimité de n’être ni dupe ni obséquieux. Julia Roberts, dont on évoque les rides avec une élégance tabloïde, doit tout, absolument tout, à Garry Marshall et à son Pretty Woman. Cette vigilance est justifiée : on apprend ainsi, au sujet de trois films de Verhoeven, que « la dimension satirique, aujourd’hui évidente, n’a pas sauté aux yeux de grand monde ». Méfions-nous, donc : le cinéma pourrait être illusions. En revanche, soyons drôles : un article sur Gilbert Melki s’intitulera « Melki way ». Ce qui n’empêchera pas d’être bougrement intelligents au sujet d’un dessin animé : « Angry Birds : miroir de nos âmes consuméristes ? »
J’ai compris : sous son bob Gucci, mon voisin est bien une tête pensante. S’il envoie des SMS pendant le film, c’est par enthousiasme cinéphilique. Et si, posés sur l’accoudoir devant, ses pieds gênent la petite dame, c’est qu’elle n’a pas encore saisi la promesse démocratique.[/access]
Kitty Winn et Al Pacino dans "Panique à Needle Park" de Jerry Schatzberg.
Après avoir entendu le brouhaha continu de la ville pendant le générique, l’image qui ouvre Panique à Needle Park est celle du visage d’Helen (Kitty Winn) perdu dans la foule du métro new-yorkais. La jeune femme semble ailleurs et désemparée. On apprendra par la suite qu’elle s’est fait avorter mais d’emblée, Schatzberg souligne par son cadre l’enfermement du personnage. On se permettra d’ailleurs de faire un peu de mauvais esprit en s’interrogeant sur un extrait d’une critique des Inrockuptibles qui parle d’ « un New-York magnifiquement filmé ». Outre que le film n’a absolument rien de pittoresque, le cinéaste privilégie la plupart du temps de longues focales qui écrasent la profondeur de champ et renforcent ce sentiment de claustrophobie. Du coup, la ville n’est quasiment pas montrée, Schatzberg cherchant avant tout à souligner l’enfermement des personnages dans la spirale infernale de la drogue et n’aérant jamais son propos. New-York n’est, au bout du compte, qu’une espèce de vague bain sonore d’où se détachent parfois quelques visages : le couple vedette du récit, Bobby et Helen, le frère de Bobby, quelques camés et des flics.
Ce traitement visant à « aplanir » l’image pour ne plus se concentrer que sur des visages à la dérive, Schatzberg le fait également subir à son récit. En privilégiant les gros plans, les ellipses et un réalisme photographique, il dissout toute progression dramatique pour nous offrir une chronique qui semble être saisie sur le vif (certains passants jettent parfois un œil à la caméra). Pourtant, Panique à Needle Park n’est pas un film atonal, sans la moindre évolution et s’il fallait trouver une image pour le représenter, ce serait celle de la spirale.
Avec la drogue comme thème principal (le « parc à seringues » du titre), Schatzberg met en scène une ronde infernale où les scènes semblent se répéter (défonce, recherche d’argent, recherche de drogue, évitement de la police, défonce, etc.) tout en renforçant, au fur et à mesure, le sentiment d’un engrenage infernal. Sans la moindre complaisance et même avec une certaine légèreté, le cinéaste nous fait partager le quotidien sordide de son couple vedette. Alors que Bobby (Al Pacino) fait quelques séjours en prison ou doit se cacher, Helen est contrainte à la prostitution pour pouvoir se payer sa came.
Ce que le film pourrait avoir de répétitif et d’oppressant est transcendé par l’amour ambigu que se vouent Helen et Bobby. Si cette passion les lie l’un à l’autre, la drogue les enchaîne de manière beaucoup plus tragique. Avec un certain talent, Schatzberg file la métaphore de la dépendance puisque c’est par amour que la jeune femme plonge avec Bobby dans cette spirale infernale qui, paradoxalement, va également leur permettre d’être toujours proches en dépit des circonstances (séparation par la prison, prostitution…). Il y a quelque chose de très émouvant à voir l’évolution de cet amour blessé, brisé mais finalement toujours vif. On réalise également à quel point les frères Safdie sont redevables à Schatzberg lorsqu’ils tournent leur Mad Love in New York qui traite de la même façon la question de la dépendance.
L’amour fou et la dépendance aux stupéfiants sont filmés comme des vecteurs d’isolement social : plus le couple s’enfonce et plus le cadre devient étouffant. A la foule du premier plan succèdent les piaules sordides, les cellules de prison, la promiscuité avec d’autres paumés… Toute la mise en scène de Schatzberg tend à styliser cette lente descente aux enfers en jouant sur les figures de la spirale, de l’enfermement et de la répétition. Pourtant, il faut reconnaitre que Panique à Needle Park ne parvient pas toujours à dépasser son « réalisme photographique » et frise parfois le naturalisme un peu fade. C’est la seule petite réserve que je ferais à son encontre parce que l’émotion est souvent au rendez-vous, notamment grâce à la manière dont le couple vedette s’empare du film et le porte.
Bien sûr, il y a Al Pacino, chien fou dans un jeu de quilles qui finit par s’effondrer sur lui. Mais il y a surtout la bouleversante Kitty Winn. Jérôme Leroy aime à célébrer les beautés du « monde d’avant », ces jeunes filles insouciantes du cinéma des années 60 (les donzelles de Rozier, le sourire de Catherine Duport dans Masculin Féminin…). Mais il faudrait aussi parler de l’incroyable beauté mélancolique des jeunes filles des années 70, image unique d’une jeunesse gorgée d’idéaux, de révolte mais également d’une utopie broyée. Avec sa mine angélique et son grand sourire triste, Kitty Winn rejoint la galaxie des Laurie Bird (Macadam à deux voies), des Kay Lenz (Breezy), des Jane Asher (Deep end) ou même des Tina Aumont. Dans Panique à Needle Park, elle est tout simplement inoubliable.
Panique à Needle Park, de Jerry Schatzberg, avec Al Pacino, Kitty Winn, Ed. Carlotta Films.
C’est devenu un incontournable de toute critique festivalière : l’insuffisante représentation des femmes. On ne récompenserait pas une œuvre ni même un auteur, mais un sexe, voire un système. Parfois, ça peut virer au scandale, comme cette pétition qui malmena le festival de BD d’Angoulême. Pour prévenir toute polémique et montrer son évidente bonne volonté féministe, le festival de Cannes a ainsi projeté le film des sœurs Kuperberg, Et la femme créa Hollywood.
Contre toute attente, ce documentaire s’est révélé passionnant. Clara et Julia Kuperberg s’interrogent : Comment se fait-il que les femmes, très présentes aux débuts du cinéma, en aient été peu à peu exclues et n’y aient conservé que le statut d’icônes – ces fameuses stars des années 1940-1950 ?[access capability= »lire_inedits »] Historiennes, les sœurs Kuperberg savent ne pas tout à fait répondre à la question, préférant décrire les processus, avancer plusieurs hypothèses qui ne viennent pas à bout de l’événement.
À ses balbutiements, le cinéma est une activité marginale, encore à inventer. Les enjeux économiques sont faibles. Hollywood n’est pas un lieu de pouvoir. Les femmes y trouvent largement leur place aux côtés d’immigrants juifs attirés par le potentiel créatif de cet art neuf. Quatre phénomènes excluront pourtant les femmes : le succès croissant du cinéma qui devient un enjeu de pouvoir en soi, la crise économique et la concentration qu’elle entraîne, l’apparition du « cinéma parlant » qui transforme une activité de bouts de ficelles en industrie technologique, enfin la pression idéologique de l’après-guerre : au retour du soldat, la femme cède la place.
Le film est dense, d’une belle richesse archivistique (scènes de tournage, interviews), le montage remarquable – et notamment le choix de la séquence finale, d’une efficacité stupéfiante. Mais les sœurs Kuperberg font mieux : en montrant qu’une problématique particulière, idéologique, permet d’accéder à une réalité plus vaste, elles nous offrent une leçon de cinéma : il y a tant à voir par le petit bout de la lorgnette.[/access]
Et la femme créa Hollywood, Clara et Julia Kuperberg, Wichita Films, diffusé sur OCS.
Au printemps meurent les prophètes et les illusions. Nous avons vu Mohamed Ali rejoindre le royaume céleste des gros bras, et les mystiques de Nuit debout prendre l’eau. La crue centennale n’a pas eu lieu, et le « big one » se fait toujours attendre en Californie. On a rendu un hommage-footing aux héros de Verdun. La Seine, par ailleurs, coule inlassablement dans le même sens. Bilan d’étape.
Bienvenüe à la fête
Le Parisien moyen (et même le Francilien moyen) aime à passer quelques heures de sa journée à fréquenter les entrailles de la terre. Il aime cette exploration mystérieuse, inquiétante, pleine de Jules Verne et d’une mythologie de gaspards souterrains fuyant l’éclat du soleil. Afin d’assouvir les bouffées romantiques de ces aventuriers du quotidien, l’ingénieur Fulgence Bienvenüe, bien que né en Bretagne, eut l’idée de construire un chemin ferré serpentant pour l’essentiel sous le sol de Paris, dans des tunnels, et sortant ici-et-là sa tête d’hydre pour traverser la Seine et reprendre un peu d’air. On a appelé ça le métro. On connaît la suite. Le poinçonneur des Lilas. Zazie. Les accidents graves de voyageurs et les accordéonistes roumains. Mais l’œuvre de Fulgence n’est pas terminée. Le réseau s’étend. Dernier projet en date : le « Grand Paris Express » qui reliera entre elles des villes de banlieue de la petite couronne. A l’occasion du lancement de ce chantier pharaonique la Société du Grand Paris a cru bon de concevoir une « programmation culturelle », dont le point d’orgue a été une grande fête, début juin. Le dossier de presse ne laissait pas de place au doute quant au caractère carnavalesque du propos : « Dès 14h00, parade, performances de danse et de cirque, concerts, balades urbaines, marché culinaire, repas de chantier, créations visuelles, innovations interactives, grand bal populaire et DJ set rythmeront cette journée festive et ouverte à tous. » On a envie de conclure par : « Strike », comme au bowling. Rien n’a été oublié dans cette grande bacchanale moderne. On mettra l’accent sur une incongrue « parade » d’engins de chantiers ! Des « performances chorégraphiques » ! Et un « buffet zéro déchet » ! Métro, c’est trop… ! (Comme disait un célèbre groupe de rockers du siècle dernier).
Le fond de l’art effraie
Notons d’abord que des Allemands ont percé le mystère du style et de l’inspiration picturale, grâce à un algorithme et des ordinateurs. Il se passe toujours des choses fascinantes outre-Rhin, comme par exemple Nina Hagen ou le mur de Berlin. Cette initiative de chercheurs des universités de Fribourg-en-Brisgau et Tübingen s’inscrit peu ou prou dans une démarche similaire : marquer d’une empreinte indélébile l’histoire de l’humanité. Ils ont donc créé un algorithme permettant d’analyser le style des plus grands peintres, puis de le reproduire – mieux qu’un faussaire ne pourrait le faire. Il est ainsi possible, grâce à leurs travaux, de métamorphoser en un clic la photo de votre belle-mère en Picasso époque cubiste ou de transformer la vidéo de votre mariage en un film qu’aurait pu tourner Jérôme Bosch. Nous pensions jusque là impénétrable le mystère du style, enfoui dans les brumes extatiques de l’inspiration… Que nenni ! Tout ça c’était avant la data ! Vivement l’intelligence artificielle ! Que les ordinateurs peignent leurs propres œuvres, puis se copient les uns les autres, à l’infini…
Plus près de nous, à Paris, le Musée d’art moderne de la ville expose régulièrement ses dernières acquisitions. Mu par un farouche amour de l’art et un désir irrépressible de m’isoler quelques heures dans un endroit paisible où l’on ne viendrait pas me parler de l’Euro de football, j’ai décidé il y a quelques jours d’aller y musarder un peu. Je salue les toiles bien connues, je passe sous l’araignée de Louise Bourgeois, et soudain, je tombe nez-à-nez avec la la quintessence de la création contemporaine, ce ready-made colossal – récemment acquis – composé de… deux chaises de jardin… Une œuvre de Mathieu Mercier, intitulée sobrement : « Deux chaises ».
Mention spéciale à la mise en garde : « Merci de ne pas vous asseoir». On regrette que personne n’ait songé à mettre un écriteau « Défense d’uriner » devant l’urinoir de Duchamp… Allo, passez-moi Franz Kafka…
Choses et autres
Paris, sous le joug du ballon rond. A l’occasion de l’Euro 2016, la mairie de Paris a mis en œuvre un certain nombre de mesures d’ampleur internationale, telles que la création de « fan zones » (avant l’invention des « fan zones » les Français ne savaient pas que les « fan zones » leur étaient indispensables…) ou la dissémination pernicieuse dans Paris d’œuvres d’art à la gloire de ce sport populaire (dont un monstrueux ballon géant entre les premier et deuxième étages de la Tour Eiffel, et des ballons de foot ressemblant à des champignons sortant de terre devant la basilique du Sacré-Cœur.) Soyons forts.
Vivons gaiement dans la peur ! Nous apprenons le lancement, par les autorités, d’une application pour smartphone permettant d’être averti en temps réel de tout péril imminent : attentat terroriste, catastrophe naturelle, explosion nucléaire, rupture de barrage hydro-électrique, concert de Cali, etc. On ne sait malheureusement pas encore si l’appli sera programmée pour alerter les Français sur les signes avant-coureurs du « séisme » prévisible de l’entre-deux tour de l’élection présidentielle de 2017… La France a peur.
Stendhal sous le soleil des spotlights. Victor Hugo avait déjà eu droit à son adaptation en comédie musicale, c’est désormais l’auteur de la Chartreuse de Parme qui est sur le point d’être transformé en soupe opéra-rock. En effet, on annonce que l’épopée romanesque de Julien Sorel et de Mme de Rênal, va être racontée en chansons sur la scène du Palace, à la rentrée. L’auteur est un dangereux multirécidiviste, à qui nous devons également ce chef d’œuvre en péril : Mozart, l’opéra-rock. Il est bien possible, malgré tous les efforts des maîtres à penser « pédagogistes », que la jeunesse finisse par entendre parler des classiques de la littérature, mais en écoutant NRJ…
La nature est méchante. Un promeneur qui est sorti des chemins balisés du parc national de Yellowstone (Wyoming) a fait une chute fatale dans une source d’eau chaude et acide, le Norris Geyser Basin. Disons plutôt très acide. Le corps du malheureux promeneur – qui n’a pas refait surface – semble s’être entièrement dissout. Je propose que les primaires des Républicains soient jouées façon « chasse à l’homme » dans le Parc de Yellowstone. Pour ou contre ?
Attaque terroriste dans une boîte gay d’Orlando. Dernière minute : Mahomet, qui a beaucoup d’humour, a décidé de faire une bonne blague à l’assassin Omar Mateen : les 72 vierges, exceptionnellement, seront interprétées, par ordre d’arrivée, par : Raoul, Gérard, Jules, Marcel, Raymond, etc.
Qui l’eût crue ?
L’année 2016 n’est décidément bonne à rien. Après avoir tué David Bowie et Prince, elle n’a même pas été foutue de nous donner une vraie crue centennale digne de ce nom, avec toute la grandeur tragique que l’on pouvait attendre d’un tel événement… Le zouave devenu scaphandrier, le métro submergé, les Parisiens sillonnant la capitale en pédalo, en pirogues océaniennes à balanciers, en baleiniers, en sous-marins, en bateaux-mouches, en costumes d’hommes-grenouilles… Nous sommes passés à côté de l’apocalypse, de l’Armageddon, d’un extraordinaire one woman show d’Anne Hidalgo luttant seule – dans sa bouée Mickey – contre les flots furieux de la Seine ; nous sommes passés à côté de la submersion totale de Nuit debout, place de la République… Nous avons failli voir François Ruffon et Frédéric Lordin, les Vadius et Trissotin (à moins que ce ne soit les Laurel & Hardy) de l’insurrection qui ne vient pas, régler le ballet aquatique de la contestation depuis des canots gonflables.
Voilà ce à quoi nous avons échappé. Ce sera pour la prochaine fois !
Le vote du jeudi 23 juin est un moment historique capital. Il est aussi un grand moment pour la démocratie. En votant à 51,9% pour une sortie de l’Union européenne les électeurs britanniques ont donné une leçon de démocratie au monde, et à votre humble serviteur, et probablement changé notre futur.
La leçon de démocratie est première, et elle se décline à plusieurs niveaux. Il faut ici saluer la décision du Premier-ministre britannique, M. David Cameron, de laisser les positions divergentes s’exprimer, que ce soit au sein du parti conservateur ou au sein du gouvernement. De même, il convient de saluer la maturité des électeurs britanniques qui, légitimement choqués par la tragédie qu’a représenté l’assassinat de la député travailliste Joe Cox, ne se sont pas laissés submerger par l’émotion et ont maintenu leurs positions en faveur de la sortie de l’UE.
Bien sûr, tout ne fut pas parfait dans cette campagne. Il y a eu des outrances, de part et d’autres, et il y a eu des mensonges, comme ceux de George Osborne[1. https://russeurope.hypotheses.org/5030], le ministre des Finances ou ceux de tous les catastrophistes patentés de Bruxelles. La couverture des médias a été biaisée en faveur de l’option « rester », mais moins que ce qui serait survenu si un tel vote avait eu lieu en France[2. https://russeurope.hypotheses.org/5022]. On a pu remarquer comment les milieux financiers faisaient une campagne hystérique pour que le Royaume-Uni reste dans l’Union européenne. Et ces milieux détiennent le nerf de la guerre, c’est-à-dire l’argent. Mais, on a pu aussi voir que les électeurs ne se laissaient pas outre mesure impressionner par l’argent ni les arguments d’autorité déversés dans les médias. Le succès de l’option « sortir » dans ce référendum peut alors être comparé au succès similaire du « non » lors du référendum sur le projet de Traité constitutionnel européen en France en 2005. Dans les deux cas, un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des « élites » autoproclamées et les journalistes à leur solde. Et le nouveau dirigeant du parti travailliste, M. Jeremy Corbyn, qui faisait campagne pour que le Royaume-Uni reste dans l’UE, a été désavoué par une partie significative de ses électeurs. Ces deux référendums témoignent de la vitalité des sentiments démocratiques dans les opinions des deux côtés de la Manche. Le référendum britannique, de plus, s’avère être un véritable camouflet pour le président des Etats-Unis, qui avait fait le déplacement en Grande-Bretagne il y a quelques semaines pour inviter les électeurs à rester dans l’Union européenne, témoignant de ce fait de ce qu’est la véritable nature de l’UE.
Dernier élément de cette leçon de démocratie, David Cameron a dit qu’il entendait que la décision du peuple britannique soit respectée, et que la procédure juridique permettant une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne serait engagée. Ici aussi, cela tranche fortement avec le comportement des élites politiques françaises qui n’ont eu de cesse de faire appliquer une décision qui avait été largement rejetée par les électeurs.
Cette leçon de démocratie aura des conséquences importantes pour le futur. Non pas tant des conséquences financières. L’agitation sur les marchés financiers va durer quelques jours, puis va se calmer quand les opérateurs prendront actes du fait que ce vote n’interrompra certainement pas les flux de marchandises ni la production. La Norvège et la Suisse ne font pas partie de l’UE et ne s’en portent pas mal, si l’on en croit les statistiques économiques. Les conséquences les plus importantes seront évidemment politiques.
Un possible effet d’imitation
Il faut ici rappeler que ce vote est le premier par lequel un pays membre de l’UE, et avant elle de la Communauté économique européenne, ce que l’on appelait le marché commun, prend la décision démocratique de se séparer de ces institutions. En matière de précédent, mais aussi par son possible effet d’imitation, l’impact de cette décision sera considérable. D’ores et déjà, on peut voir que dans d’autres pays, comme les Pays-Bas, le Danemark ou la France, ce vote donne des idées aux différents partis eurosceptiques.
Au-delà, la victoire de ceux que l’on nomme « populistes » lors des élections municipales italiennes, le M5S de Beppe Grillo, ou l’échec sur le fil du candidat du FPÖ à l’élection présidentielle en Autriche (et ce résultat fait d’ailleurs l’objet d’un recours en annulation), montre qu’il y a bien une forme de révolte contre l’Union européenne. Ce mouvement ; on pouvait le constater dans l’étude réalisée par le Pew Research Center où les opinions défavorables à l’UE l’emportent sur les opinions favorables dans 4 pays : l’Espagne, la Grèce, la France et le Royaume-Uni[3. http://www.pewglobal.org/2016/06/07/euroskepticism-beyond-brexit/].
Le vote britannique ne survient pas par hasard et c’est un tribut à l’ampleur du déni de réalité des élites européistes que ce vote ait pu constituer une telle surprise. La politique du déni étant ce qu’elle est, on ne doit pas s’attendre à une remise en cause sérieuse des options de la politique européenne par ceux-là mêmes qui l’ont mis en œuvre. Il est donc probable que l’on assiste, dans les semaines qui viennent, à une surenchère dans cette politique. Mais, les faits sont têtus : tout engagement vers plus de « fédéralisme », plus d’options « supranationales » ne produira que plus de résistance de la part des peuples. Il faut espérer qu’ils soient rapidement consultés, car dans le cas contraire cette résistance pourrait prendre des formes violentes.
Ce vote britannique porte en lui la condamnation d’une forme du projet européen. La logique et le bon sens voudraient que l’on en prenne acte, et que l’on revienne à des formes plus respectueuses de la souveraineté, et donc de la démocratie, dans le cadre des nations qui constituent l’Europe.
Il reste une dernière leçon à tirer. La victoire de l’option « sortir » n’a été possible en Grande-Bretagne que parce qu’une partie de l’électorat travailliste a, comme on l’a dit, voté au contraire des consignes données par la direction de son parti. Cela conduit alors à deux remarques. La première concerne le degré d’aveuglement des directions des partis sociaux-démocrates qui se refusent à admettre que les conséquences concrètes de l’Union européenne sont négatives pour les classes populaires. Les réglementations européennes ont été le cheval de Troie de la dérégulation et de la financiarisation des économies nationales. Continuer aujourd’hui à prétendre changer l’UE de l’intérieur, à tenir le discours convenu sur « l’Europe sociale » constitue un mensonge qui se double d’une impasse stratégique. Ce mensonge doit être dénoncé sans relâche si l’on veut qu’un jour la gauche sorte de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même enferrée.
La seconde remarque tient à l’importance, pour le succès d’un vote que l’on peut qualifier de « souverainiste », d’un électorat traditionnellement situé à gauche. Cet électorat ne peut s’engager qu’à travers des médiations politiques spécifiques. En Grande-Bretagne, les comités « Labour for leave » ont été déterminants dans le succès final du « leave ». On peut en déduire l’importance de formes autonomes d’organisation structurant l’électorat de gauche pour que puisse s’y exprimer des options souverainistes.
Les Anglais, représentants de la plus vieille démocratie du monde, viennent de rebattre les cartes politiques en Europe et d’ouvrir le champ des possibles jusqu’ici circonscrit par les agendas et les feuilles de route de la bureaucratie dirigeante.
On comprend que, dans ces circonstances, chacun cherche à tirer la couverture à soi. Les souverainistes appellent à un référendum dans chacun des Etas constitutifs, les Européens militants mais surtout les dirigeants en place au sein de l’Union, parlent de refonder l’Europe. Comme il est exclu que l’on défère à la réclamation des souverainistes, il faut s’interroger sur ce que le terme de refondation pourrait signifier. Une chose et son contraire.
En premier lieu, on pourrait penser qu’on va faire ce qui était à la portée du président français élu en 2007, s’appuyer sur le rejet du traité constitutionnel le 29 mai 2005, pour demander la remise à plat du système. L’espace Schengen était déjà une passoire, la doctrine de la concurrence défendue à Bruxelles mettait les fleurons de nos économies à la merci des raids extérieurs, l’euro créé pour homogénéiser l’espace économique européen avait facilité la divergence des économies constitutives, la politique industrielle était prohibée au sein d’un espace mondial hyper concurrentiel. Ajoutons la mise en place d’une directive qui autorise l’emploi de personnel à bas prix issu des contrées les moins chères telles que la Roumanie ou la Bulgarie (un quart du personnel du BTP en France provient de l’Europe centrale et orientale).
Avec l’aveuglement et la présomption intellectuelle qui le caractérisent, Nicolas Sarkozy a enjambé le vote du 29 mai 2005 pour rétablir le traité rejeté dans les urnes et poursuivre sur l’erre d’un système oublieux des intérêts des populations et des Etats historiques. Pire, il a orchestré le sauvetage particulièrement coûteux de l’euro et surtout livré, à cette occasion, le pouvoir décisif à Berlin dont la chancelière nous dicte ses volontés depuis lors. Le traité de stabilité budgétaire et la loi El Khomri sont les dernières manifestations de l’imperium berlinois imposé par le truchement de Bruxelles. Ce vendredi, le même Sarkozy propose… un gouvernement économique de la zone euro avec un président européen (lui ?) !
La logique de la situation voudrait que l’actuel président français effectue un virage sur l’aile pour déconstruire et rebâtir d’une part, et, d’autre part, donner de l’oxygène aux économies, en desserrant les contraintes budgétaires, y compris par le financement monétaire des dépenses publiques productives. Elle voudrait que ses grands opposants républicains se mobilisent de leur côté. Mais peut-on y croire alors que les hollandais se sont mis la corde au cou avec la loi de réforme du travail et alors que les programmes des candidats à la primaire des Républicains mettent en perspective la liquidation de l’Etat ?
Va-t-on transférer les ministères des Finances à Bruxelles ?
L’autre logique de la situation consisterait à profiter de la sortie du Royaume-Uni pour accélérer le processus d’intégration. Aujourd’hui, ce sont les Pays-Bas, les pays scandinaves, la Hongrie qui se montrent les plus rebelles à l’intégration : ils viennent de perdre avec l’Angleterre un allié de poids. On ne peut donc exclure une opération opportuniste de renforcement de l’intégration, menée tambour battant avant les scrutins français et allemands de 2017. L’outil principal en serait le transfert des ministères des Finances à Bruxelles. Il ne s’agit pas là d’un fantasme. Le projet était déjà à l’agenda, fortement soutenu par des personnalités telles que le gouverneur de la Banque de France, Villeroy de Galhau. L’hypothèse est d’autant plus plausible que le vote anglais incite à rendre le processus irréversible au grand dam de populations qui n’entendent toujours rien aux beautés de la construction européenne.
Cela ne ferait cependant qu’aiguillonner les forces souverainistes à l’œuvre sur le Vieux Continent. Les Français, pour ne parler que d’eux, pourraient-ils accepter d’un cœur léger la disparition de leur Etat installé il y a huit siècles par Philippe Auguste ? Toute la propagande de la nomenklatura ne suffirait pas à les convaincre. Et l’on pourrait alors imaginer la victoire, aujourd’hui invraisemblable, de la candidate souverainiste française en 2017.
En fin de compte, incapables de dire si le Brexit est une chance pour la France, nous formons l’espoir qu’il pourrait l’être pour la démocratie française en recentrant le débat sur le fond alors qu’il est aujourd’hui polarisé à dessein sur les personnes qui incarnent notre bureaucratie politique.
Militantes pro-Brexit, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : REX40436557_000018.
Quand les yeux du monde entier sont rivés sur les écrans – rouges – des salles des marchés, il ne faut surtout pas perdre de vue les précieuses leçons de démocratie que viennent de nous donner, à nous républicains, les sujets de sa Gracieuse majesté, citoyens du Royaume-Uni. La première leçon du Brexit peut être formulée ainsi : « It’s not the economy, stupid ! » Tout l’inverse de cette célèbre sentence (« It’s the economy, stupid ») d’un conseiller en com’ de la campagne de Bill Clinton en 1992 qui moquait George Bush père, incapable de comprendre les enjeux réels de la présidentielle : ce n’était pas la question de la guerre victorieuse en Irak qui intéressait les citoyens américains mais leur situation économique après plusieurs années de crise. Hier les Britanniques nous ont envoyé le message contraire : ils sont prêts à prendre des risques économiques — l’essentiel de la campagne en faveur du vote « remain » a mis en avant les conséquences économiques catastrophiques d’un vote « leave » — car ils situent les véritables enjeux ailleurs : dans la réappropriation de leur souveraineté nationale et la réaffirmation de leur existence en tant que corps politique. Il est sans doute vrai que les pêcheurs — très remontés contre Bruxelles et largement favorables au Brexit — espèrent voir leurs filets mieux garnis en poissons. Cependant, pour beaucoup de leurs concitoyens, c’est bien le sentiment d’être dépossédé de la maîtrise de leur destin commun qui a déterminé leur vote. Cela ne veut pas dire que l’économie ne compte pour rien, mais plutôt qu’elle doit retrouver sa place : derrière le politique. Les Etats ne sont pas des entreprises à but lucratif et les considérations économiques ne peuvent, seules, déterminer l’ensemble des choix fondamentaux d’un pays. Le sentiment que quelque chose d’essentiel était en jeu explique pourquoi les Britanniques ont été si nombreux à se rendre aux urnes, nous dispensant par la même occasion une deuxième leçon de démocratie. Le taux de participation est en effet exceptionnellement élevé (72,2%). Certes, on est encore loin du taux de participation aux élections législatives britanniques de 1950 (83,9%). Mais il faut remonter au début des années 1990 pour trouver un tel engouement électoral. Ceci explique peut-être d’ailleurs cela. En 1992, les citoyens du Royaume-Uni, contrairement à ceux de l’Irlande, du Danemark et de la France, n’avaient pas eu droit à la parole sur le traité de Maastricht. Idem en 2005, après le « non » français et néerlandais, les électeurs britanniques n’avaient pu se prononcer sur la Constitution européenne, le référendum tant promis ayant finalement été annulé. Troisième et dernière leçon de démocratie : la démission future du Premier ministre Britannique David Cameron annoncée ce matin, conséquence logique de son engagement en faveur du maintien de son pays dans l’UE. Cette décision est d’autant plus remarquable que ce même David Cameron a été triomphalement réélu il y a un an avec une majorité confortable, infligeant une défaite historique à ses adversaires travaillistes. Quelle différence avec Jacques Chirac qui se contenta de remplacer de Jean-Pierre Raffarin par Dominique de Villepin comme si, en tant que chef de l’Etat, il ne portait pas la responsabilité du résultat du référendum de 2005. Pourtant, c’était bien Chirac qui avait signé le « traité établissant une constitution pour l’Europe » en juin 2004 et encore lui, président de la République, qui avait choisi la voie référendaire plutôt que la ratification par le Parlement. De surcroît, cette décision avait été probablement prise parce que Chirac, élu par défaut face à Jean-Marie Le Pen en mai 2002, souhaitait se relégitimer. Reste maintenant à savoir quelle leçon l’Union européenne tirera du Brexit. D’un côté, la sortie du Royaume-Uni risque de la conforter dans sa réticence à sonder les peuples – on sait que le « non » français de 2005 devint un « oui » en 2008 par la magie du traité de Lisbonne. De l’autre, Bruxelles et l’ensemble des gouvernements européens ne peuvent faire comme si de rien n’était. Sans quoi l’Europe politique, déjà en crise, s’expose à des désaveux en série.
Ils ont osé. Ma première réaction, au réveil, en entendant les voix blanches qui causaient dans le poste, a été un immense éclat de rire, vite teinté d’une grosse pointe de jalousie (pourquoi ça n’arrive pas chez nous des trucs pareils, on a une grande gueule, mais quand faut se jeter du haut du plongeoir, il n’y a plus personne). « Pour nous qui sommes des gens de culture…. », disait un pompeux cornichon sur France Culture, justement. La messe était dite : le Brexit, c’est la victoire du plouc évidemment xénophobe qui défrise tant les beaux quartiers où on aime d’autant plus les immigrés qu’on ne les voit pas. Bref, avant d’avoir la moindre pensée, je savais que c’était une bonne, non une formidable nouvelle. Un truc comme le retour de la politique, peut-être même de l’Histoire, ai-je lancé à Muray qui rigole dans son cadre (avant le café, il ne faut pas trop m’en demander).
Souverainisme distingué et souverainisme de pauvres
Peu m’importe que les Britanniques aient eu, du point de vue boutiquier qui intéresse exclusivement les éditorialistes, raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables, ceux qui trouvent que le populo sent mauvais et qui s’agacent qu’on perde du temps à parler alors qu’ils savent ce qui est bon pour lui. Yes we can. Le bras d’honneur géant que les sujets de Sa gracieuse viennent de faire à tous les maîtres-chanteurs, qui les menacent depuis des mois sur le thème « Si tu sors tu meurs », m’a soudain donné à moi des envies de liberté et de grand large. De vrais gaullistes, ces gens-là ! Au passage, ils ont aussi dit un peu merde à l’Amérique, aux éditocrates et aux « marchés » qui étaient remainistes et l’ont immédiatement fait savoir. Il y a un certain panache à sacrifier son PEL à ses convictions. Même s’il existe un souverainisme distingué qui a voté « out » parce qu’il pense que les intérêts britanniques y gagneront à long terme. Et aussi un souverainisme de pauvres qui, comme le disait Coluche, sont bien contents de savoir qu’ils vivent dans un pays riche.
Ma satisfaction s’est muée en enchantement quand les tambours de l’anti-populisme ont commencé à battre la mesure, avec les mines défaites des présentateurs tout-info qui, comme d’habitude, s’ingénient à ne rien comprendre. Ils ne veulent pas toujours plus d’immigration ? Salauds de racistes ! Ils aiment leurs pays ? Adeptes du repli sur soi ! Tous les grands-ducs qui pérorent nus en expliquant aux bons peuples que tout va bien dans le meilleur des mondes multiculti possible vont continuer. Seulement, ce coup-là, ils vont avoir du mal à s’asseoir sur le vote du peuple.
Adieu cheval de Troie !
Tout de même, ça me chiffonne que nous, la France, la lumière des peuples et tout le tralala, on n’ait pas été les premiers. Et puis, sans les Anglais je me sens seule. Ils étaient notre cheval de Troie. Avec eux dans le bateau, on était à peu près sûr que toutes les fantasmagories supra-nationales échoueraient. Et surtout, on pouvait exiger la même chose que Cameron : le contrôle de nos frontières et de notre politique migratoire. Sans eux, on risque d’être bons pour une décennie d’Europe allemande.
Encore que ce n’est pas certain. Bien sûr, on nous dira que puisque nous n’aimons pas l’Europe, il en faut encore plus. Mais le coup du revolver sur la tempe marchera de moins en moins. Parce qu’ils l’ont fait. Et la foudre ne s’est pas abattue sur l’Angleterre. « Dehors c’est dehors », avait menacé Juncker. J’espère bien que nos diplomates sont déjà à pied d’œuvre pour négocier des traités bilatéraux avec Londres. Alors, peut-être que nous, nous n’avons rien fait pour cela, mais la donne change aussi pour nous, merci aux grands-bretons. La religion européiste a vécu : franchement, un dieu qui peut être défait par le suffrage universel, ce n’est pas très sérieux. S’il avait la moitié de la classe de Cameron, Jean-Claude Juncker présenterait sa démission.
Ah, le chœur des vierges ! L’Angleterre a voté non. What a surprise ! Les journalistes s’émeuvent, les boursiers aussi, les marchés s’affolent, les fonctionnaires bruxellois s’agitent. Autant de gens dont nous n’avons cure.
L’Ecosse pourrait bien en profiter pour devenir indépendante et enterrer enfin Edouard le Confesseur, la Suède envisage déjà un référendum (pas la France : nous, nous ne sommes démocrates que lorsque ça arrange Goldman Sachs), les bourses asiatiques, réveillées en temps réel, s’effondrent. Ciel, mon vendredi !
Plus européen que moi, tu meurs. Mais pas l’Europe que nous ont concoctée les grands argentiers et les banquiers — une pure Europe financière, conçue pour que les riches soient plus riches et les pauvres plus pauvres, parce qu’il faut bien prendre l’argent quelque part. Pas l’Europe d’Angela Merkel — « la chancelière », dit François Hollande, sans même rajouter « allemande », tant il a fait allégeance dans sa tête — et de Wolfgang Schaüble. Pas l’Europe de Maastricht refusée par les Français et imposée aux Français. Et aux autres.
Non : les Etats-Unis d’Europe de Hugo, une confédération de nations unies par une vision politique, et non par des intérêts financiers. Une Europe qui accueillerait les Grecs parce qu’ils ont inventé la démocratie, et qu’ils sont la source de notre culture, bien avant le christianisme — et qui ne les rejetterait pas sous prétexte que leurs politiciens se sont fait rouler dans la farine par… Goldman Sachs. Une Europe qui entendrait ce que racontent Krugman ou Stiglitz à qui veut les lire — que l’on ne sort de la récession que par la relance, pas par des économies de bouts de chandelles. Une Europe qui saurait célébrer Shakespeare ou Dickens, et pas seulement les états d’âme de la « City ». Et Cervantès, et Racine, et Goethe, et Dante. Une Europe de la culture, une Europe qui serait forte de toutes ses langues, au lieu de s’aplatir devant le globish parlé par d’obscurs bureaucrates à Bruxelles ou Strasbourg. Une Europe qui remplacerait lesdits bureaucrates par des hommes d’Etat, parce que c’est d’une vision que nous avons besoin, pas d’un euro fort ou faible — et nous ne serons forts ou faibles que selon notre vision, et pas selon des critères boursiers.
I have a dream… En attendant, champagne !
PS : J’emprunte le titre de cette chronique et l’iconographie de départ au Sun d’aujourd’hui 24 juin. L’un des effets collatéraux du Brexit est que le Sun ne pèsera plus sur les décisions européennes, et, avec un peu de chance, dira moins systématiquement du mal des Frogs que nous sommes. Que du bonheur !
Alors qu’Hillary Clinton vient d’être investie candidate du parti démocrate, force est de constater que nos chers médias mainstream se sont encore une fois fourvoyés dans leurs pronostics : Donald Trump sera bel et bien son adversaire dans la course à la Maison Blanche.
Véritable objet politique non identifié qui n’a pas fini de nous surprendre, il s’inscrit néanmoins dans une vieille tradition populiste qui remonte à Andrew Jackson. Candidat aussi anticonformiste qu’anti-establishment, Jackson fut élu président en 1829 en surfant sur le rejet de l’élite WASP du Nord-Est des Etats Unis, celle des pères fondateurs qui rédigèrent la déclaration d’indépendance. Une aristocratie nantie aux yeux des citadins et des petits fermiers de l’Ouest désireux de changement, bientôt rejoints par les nouveaux arrivants européens en quête de l’eldorado économique.
On retrouve la même dénonciation du système en 2016 chez les sympathisants trumpistes. Le pouvoir d’achat en berne depuis trente ans et les effets dévastateurs de la crise financière de 2008 pour les ménages les plus modestes ayant achevé de les jeter dans les bras du « Make America great again » de Trump qui aime à se présenter comme un chef d’entreprise compétent, pragmatique, pourfendeur de la nomenklatura bien-pensante responsable du déclin américain. Celle qui n’a de cesse de dénoncer ses sorties éhontées sur le péril migratoire.
Un discours nationaliste qui entre en résonance avec les positions tranchées d’Andrew Jackson qui, s’il fut le candidat du peuple (surnommé « friend of the common people »), a aussi été le représentant d’un patriotisme US fleurant bon la xénophobie. Colonel héroïque lors de la bataille de la Nouvelle-Orléans en 1815, il tint tête à l’assaillant britannique et conserva la Louisiane sous pavillon américain. Une gloire militaire ternie ensuite lors de ses deux mandats par le tristement célèbre Sentier des larmes, du nom de la déportation de 16 000 Indiens cherokee vers l’Oklahoma, où périrent plus de 4 000 âmes.
Du sang et des larmes que Trump promet à sa manière aux Mexicains et aux musulmans quand il propose de les priver d’accès au territoire américain s’il était élu. Une stratégie du bouc émissaire qui se conjugue, comme chez Andrew Jackson, avec un isolationnisme de raison : « America’s first ! » Priorité donnée aux affaires intérieures comme à l’époque de la conquête de l’Ouest qui importait plus que les affaires internationales. Aujourd’hui, il s’agit pour Trump de mettre fin aux errements interventionnistes des présidences Bush et Obama en zone irako-afghane, de sortir de l’OTAN jugée trop coûteuse à l’instar de la présence américaine en mer de Chine et de rebattre les cartes du Traité transpacifique afin de lutter contre ses effets de désindustrialisation dans certains Etats, naturellement acquis à la cause de Donald Trump.
Ce dernier représente une forme de bonapartisme qui puise sa force dans le retour du refoulé yankee, le retour des peurs et fantasmes d’une Amérique silencieuse qui a trouvé un porte-voix. En l’élisant, l’Amérique profonde ferait un pari pascalien auxquels les mythes fondateurs du pays, qu’en son temps la révolution dite « jacksonienne » su revivifier, ne seraient pas étrangers. Récits séculaires dont la dimension sacrée forge l’inconscient collectif américain et son rapport au pouvoir politique. De plus en plus désenchantés, les Américains veulent donc de nouveau rêver, matérialiser l’« american dream », pierre angulaire du grand dessein US. Comme Jackson en son temps, Donald Trump l’a bien compris. Au contraire d’Hillary Clinton dont le manque d’authenticité et d’entrain n’ont d’égal que l’absence de surmoi de son outsider.
Illimité, le gratuit des salles UGC, n’est pas que promotionnel. C’est un magazine de cinéma – informé, bien ficelé, agressif et finaud. Au prix sans doute d’un sévère travail de réécriture, la publication est parfaitement cohérente : une cinéphilie pour tous, démocratisée. Enfin !
Il y a un style Illimité, entièrement tourné vers le lecteur. Notons d’abord le recours constant à l’abréviation. Cannes est une « compète ». Spielberg un « réal. », Beaulieu un « chef-op. ». On s’adresse au lecteur comme on parle en salle de rédac’. L’entre-soi pour tous, tel est le secret de cette convivialité unissant le journaliste parisien au lycéen de Créteil. Les mots de trois ou quatre syllabes ne sont pas les seuls à faire les frais de cette bonne franquette. Le « ne » de la négation faisait guindé. Cela donne : « En fait le clivage dans Ma loute, c’est pas tant professionnel/non professionnel que gueules connues/pas connues. »[access capability= »lire_inedits »] Une remarque pertinente transcrite avec impertinence, preuve que si l’on ne parle pas comme les profs, on pense au moins aussi bien qu’eux.
Il est vital pour Illimité de n’être ni dupe ni obséquieux. Julia Roberts, dont on évoque les rides avec une élégance tabloïde, doit tout, absolument tout, à Garry Marshall et à son Pretty Woman. Cette vigilance est justifiée : on apprend ainsi, au sujet de trois films de Verhoeven, que « la dimension satirique, aujourd’hui évidente, n’a pas sauté aux yeux de grand monde ». Méfions-nous, donc : le cinéma pourrait être illusions. En revanche, soyons drôles : un article sur Gilbert Melki s’intitulera « Melki way ». Ce qui n’empêchera pas d’être bougrement intelligents au sujet d’un dessin animé : « Angry Birds : miroir de nos âmes consuméristes ? »
J’ai compris : sous son bob Gucci, mon voisin est bien une tête pensante. S’il envoie des SMS pendant le film, c’est par enthousiasme cinéphilique. Et si, posés sur l’accoudoir devant, ses pieds gênent la petite dame, c’est qu’elle n’a pas encore saisi la promesse démocratique.[/access]
Kitty Winn et Al Pacino dans "Panique à Needle Park" de Jerry Schatzberg.
Après avoir entendu le brouhaha continu de la ville pendant le générique, l’image qui ouvre Panique à Needle Park est celle du visage d’Helen (Kitty Winn) perdu dans la foule du métro new-yorkais. La jeune femme semble ailleurs et désemparée. On apprendra par la suite qu’elle s’est fait avorter mais d’emblée, Schatzberg souligne par son cadre l’enfermement du personnage. On se permettra d’ailleurs de faire un peu de mauvais esprit en s’interrogeant sur un extrait d’une critique des Inrockuptibles qui parle d’ « un New-York magnifiquement filmé ». Outre que le film n’a absolument rien de pittoresque, le cinéaste privilégie la plupart du temps de longues focales qui écrasent la profondeur de champ et renforcent ce sentiment de claustrophobie. Du coup, la ville n’est quasiment pas montrée, Schatzberg cherchant avant tout à souligner l’enfermement des personnages dans la spirale infernale de la drogue et n’aérant jamais son propos. New-York n’est, au bout du compte, qu’une espèce de vague bain sonore d’où se détachent parfois quelques visages : le couple vedette du récit, Bobby et Helen, le frère de Bobby, quelques camés et des flics.
Ce traitement visant à « aplanir » l’image pour ne plus se concentrer que sur des visages à la dérive, Schatzberg le fait également subir à son récit. En privilégiant les gros plans, les ellipses et un réalisme photographique, il dissout toute progression dramatique pour nous offrir une chronique qui semble être saisie sur le vif (certains passants jettent parfois un œil à la caméra). Pourtant, Panique à Needle Park n’est pas un film atonal, sans la moindre évolution et s’il fallait trouver une image pour le représenter, ce serait celle de la spirale.
Avec la drogue comme thème principal (le « parc à seringues » du titre), Schatzberg met en scène une ronde infernale où les scènes semblent se répéter (défonce, recherche d’argent, recherche de drogue, évitement de la police, défonce, etc.) tout en renforçant, au fur et à mesure, le sentiment d’un engrenage infernal. Sans la moindre complaisance et même avec une certaine légèreté, le cinéaste nous fait partager le quotidien sordide de son couple vedette. Alors que Bobby (Al Pacino) fait quelques séjours en prison ou doit se cacher, Helen est contrainte à la prostitution pour pouvoir se payer sa came.
Ce que le film pourrait avoir de répétitif et d’oppressant est transcendé par l’amour ambigu que se vouent Helen et Bobby. Si cette passion les lie l’un à l’autre, la drogue les enchaîne de manière beaucoup plus tragique. Avec un certain talent, Schatzberg file la métaphore de la dépendance puisque c’est par amour que la jeune femme plonge avec Bobby dans cette spirale infernale qui, paradoxalement, va également leur permettre d’être toujours proches en dépit des circonstances (séparation par la prison, prostitution…). Il y a quelque chose de très émouvant à voir l’évolution de cet amour blessé, brisé mais finalement toujours vif. On réalise également à quel point les frères Safdie sont redevables à Schatzberg lorsqu’ils tournent leur Mad Love in New York qui traite de la même façon la question de la dépendance.
L’amour fou et la dépendance aux stupéfiants sont filmés comme des vecteurs d’isolement social : plus le couple s’enfonce et plus le cadre devient étouffant. A la foule du premier plan succèdent les piaules sordides, les cellules de prison, la promiscuité avec d’autres paumés… Toute la mise en scène de Schatzberg tend à styliser cette lente descente aux enfers en jouant sur les figures de la spirale, de l’enfermement et de la répétition. Pourtant, il faut reconnaitre que Panique à Needle Park ne parvient pas toujours à dépasser son « réalisme photographique » et frise parfois le naturalisme un peu fade. C’est la seule petite réserve que je ferais à son encontre parce que l’émotion est souvent au rendez-vous, notamment grâce à la manière dont le couple vedette s’empare du film et le porte.
Bien sûr, il y a Al Pacino, chien fou dans un jeu de quilles qui finit par s’effondrer sur lui. Mais il y a surtout la bouleversante Kitty Winn. Jérôme Leroy aime à célébrer les beautés du « monde d’avant », ces jeunes filles insouciantes du cinéma des années 60 (les donzelles de Rozier, le sourire de Catherine Duport dans Masculin Féminin…). Mais il faudrait aussi parler de l’incroyable beauté mélancolique des jeunes filles des années 70, image unique d’une jeunesse gorgée d’idéaux, de révolte mais également d’une utopie broyée. Avec sa mine angélique et son grand sourire triste, Kitty Winn rejoint la galaxie des Laurie Bird (Macadam à deux voies), des Kay Lenz (Breezy), des Jane Asher (Deep end) ou même des Tina Aumont. Dans Panique à Needle Park, elle est tout simplement inoubliable.
Panique à Needle Park, de Jerry Schatzberg, avec Al Pacino, Kitty Winn, Ed. Carlotta Films.
C’est devenu un incontournable de toute critique festivalière : l’insuffisante représentation des femmes. On ne récompenserait pas une œuvre ni même un auteur, mais un sexe, voire un système. Parfois, ça peut virer au scandale, comme cette pétition qui malmena le festival de BD d’Angoulême. Pour prévenir toute polémique et montrer son évidente bonne volonté féministe, le festival de Cannes a ainsi projeté le film des sœurs Kuperberg, Et la femme créa Hollywood.
Contre toute attente, ce documentaire s’est révélé passionnant. Clara et Julia Kuperberg s’interrogent : Comment se fait-il que les femmes, très présentes aux débuts du cinéma, en aient été peu à peu exclues et n’y aient conservé que le statut d’icônes – ces fameuses stars des années 1940-1950 ?[access capability= »lire_inedits »] Historiennes, les sœurs Kuperberg savent ne pas tout à fait répondre à la question, préférant décrire les processus, avancer plusieurs hypothèses qui ne viennent pas à bout de l’événement.
À ses balbutiements, le cinéma est une activité marginale, encore à inventer. Les enjeux économiques sont faibles. Hollywood n’est pas un lieu de pouvoir. Les femmes y trouvent largement leur place aux côtés d’immigrants juifs attirés par le potentiel créatif de cet art neuf. Quatre phénomènes excluront pourtant les femmes : le succès croissant du cinéma qui devient un enjeu de pouvoir en soi, la crise économique et la concentration qu’elle entraîne, l’apparition du « cinéma parlant » qui transforme une activité de bouts de ficelles en industrie technologique, enfin la pression idéologique de l’après-guerre : au retour du soldat, la femme cède la place.
Le film est dense, d’une belle richesse archivistique (scènes de tournage, interviews), le montage remarquable – et notamment le choix de la séquence finale, d’une efficacité stupéfiante. Mais les sœurs Kuperberg font mieux : en montrant qu’une problématique particulière, idéologique, permet d’accéder à une réalité plus vaste, elles nous offrent une leçon de cinéma : il y a tant à voir par le petit bout de la lorgnette.[/access]
Et la femme créa Hollywood, Clara et Julia Kuperberg, Wichita Films, diffusé sur OCS.
Au printemps meurent les prophètes et les illusions. Nous avons vu Mohamed Ali rejoindre le royaume céleste des gros bras, et les mystiques de Nuit debout prendre l’eau. La crue centennale n’a pas eu lieu, et le « big one » se fait toujours attendre en Californie. On a rendu un hommage-footing aux héros de Verdun. La Seine, par ailleurs, coule inlassablement dans le même sens. Bilan d’étape.
Bienvenüe à la fête
Le Parisien moyen (et même le Francilien moyen) aime à passer quelques heures de sa journée à fréquenter les entrailles de la terre. Il aime cette exploration mystérieuse, inquiétante, pleine de Jules Verne et d’une mythologie de gaspards souterrains fuyant l’éclat du soleil. Afin d’assouvir les bouffées romantiques de ces aventuriers du quotidien, l’ingénieur Fulgence Bienvenüe, bien que né en Bretagne, eut l’idée de construire un chemin ferré serpentant pour l’essentiel sous le sol de Paris, dans des tunnels, et sortant ici-et-là sa tête d’hydre pour traverser la Seine et reprendre un peu d’air. On a appelé ça le métro. On connaît la suite. Le poinçonneur des Lilas. Zazie. Les accidents graves de voyageurs et les accordéonistes roumains. Mais l’œuvre de Fulgence n’est pas terminée. Le réseau s’étend. Dernier projet en date : le « Grand Paris Express » qui reliera entre elles des villes de banlieue de la petite couronne. A l’occasion du lancement de ce chantier pharaonique la Société du Grand Paris a cru bon de concevoir une « programmation culturelle », dont le point d’orgue a été une grande fête, début juin. Le dossier de presse ne laissait pas de place au doute quant au caractère carnavalesque du propos : « Dès 14h00, parade, performances de danse et de cirque, concerts, balades urbaines, marché culinaire, repas de chantier, créations visuelles, innovations interactives, grand bal populaire et DJ set rythmeront cette journée festive et ouverte à tous. » On a envie de conclure par : « Strike », comme au bowling. Rien n’a été oublié dans cette grande bacchanale moderne. On mettra l’accent sur une incongrue « parade » d’engins de chantiers ! Des « performances chorégraphiques » ! Et un « buffet zéro déchet » ! Métro, c’est trop… ! (Comme disait un célèbre groupe de rockers du siècle dernier).
Le fond de l’art effraie
Notons d’abord que des Allemands ont percé le mystère du style et de l’inspiration picturale, grâce à un algorithme et des ordinateurs. Il se passe toujours des choses fascinantes outre-Rhin, comme par exemple Nina Hagen ou le mur de Berlin. Cette initiative de chercheurs des universités de Fribourg-en-Brisgau et Tübingen s’inscrit peu ou prou dans une démarche similaire : marquer d’une empreinte indélébile l’histoire de l’humanité. Ils ont donc créé un algorithme permettant d’analyser le style des plus grands peintres, puis de le reproduire – mieux qu’un faussaire ne pourrait le faire. Il est ainsi possible, grâce à leurs travaux, de métamorphoser en un clic la photo de votre belle-mère en Picasso époque cubiste ou de transformer la vidéo de votre mariage en un film qu’aurait pu tourner Jérôme Bosch. Nous pensions jusque là impénétrable le mystère du style, enfoui dans les brumes extatiques de l’inspiration… Que nenni ! Tout ça c’était avant la data ! Vivement l’intelligence artificielle ! Que les ordinateurs peignent leurs propres œuvres, puis se copient les uns les autres, à l’infini…
Plus près de nous, à Paris, le Musée d’art moderne de la ville expose régulièrement ses dernières acquisitions. Mu par un farouche amour de l’art et un désir irrépressible de m’isoler quelques heures dans un endroit paisible où l’on ne viendrait pas me parler de l’Euro de football, j’ai décidé il y a quelques jours d’aller y musarder un peu. Je salue les toiles bien connues, je passe sous l’araignée de Louise Bourgeois, et soudain, je tombe nez-à-nez avec la la quintessence de la création contemporaine, ce ready-made colossal – récemment acquis – composé de… deux chaises de jardin… Une œuvre de Mathieu Mercier, intitulée sobrement : « Deux chaises ».
Mention spéciale à la mise en garde : « Merci de ne pas vous asseoir». On regrette que personne n’ait songé à mettre un écriteau « Défense d’uriner » devant l’urinoir de Duchamp… Allo, passez-moi Franz Kafka…
Choses et autres
Paris, sous le joug du ballon rond. A l’occasion de l’Euro 2016, la mairie de Paris a mis en œuvre un certain nombre de mesures d’ampleur internationale, telles que la création de « fan zones » (avant l’invention des « fan zones » les Français ne savaient pas que les « fan zones » leur étaient indispensables…) ou la dissémination pernicieuse dans Paris d’œuvres d’art à la gloire de ce sport populaire (dont un monstrueux ballon géant entre les premier et deuxième étages de la Tour Eiffel, et des ballons de foot ressemblant à des champignons sortant de terre devant la basilique du Sacré-Cœur.) Soyons forts.
Vivons gaiement dans la peur ! Nous apprenons le lancement, par les autorités, d’une application pour smartphone permettant d’être averti en temps réel de tout péril imminent : attentat terroriste, catastrophe naturelle, explosion nucléaire, rupture de barrage hydro-électrique, concert de Cali, etc. On ne sait malheureusement pas encore si l’appli sera programmée pour alerter les Français sur les signes avant-coureurs du « séisme » prévisible de l’entre-deux tour de l’élection présidentielle de 2017… La France a peur.
Stendhal sous le soleil des spotlights. Victor Hugo avait déjà eu droit à son adaptation en comédie musicale, c’est désormais l’auteur de la Chartreuse de Parme qui est sur le point d’être transformé en soupe opéra-rock. En effet, on annonce que l’épopée romanesque de Julien Sorel et de Mme de Rênal, va être racontée en chansons sur la scène du Palace, à la rentrée. L’auteur est un dangereux multirécidiviste, à qui nous devons également ce chef d’œuvre en péril : Mozart, l’opéra-rock. Il est bien possible, malgré tous les efforts des maîtres à penser « pédagogistes », que la jeunesse finisse par entendre parler des classiques de la littérature, mais en écoutant NRJ…
La nature est méchante. Un promeneur qui est sorti des chemins balisés du parc national de Yellowstone (Wyoming) a fait une chute fatale dans une source d’eau chaude et acide, le Norris Geyser Basin. Disons plutôt très acide. Le corps du malheureux promeneur – qui n’a pas refait surface – semble s’être entièrement dissout. Je propose que les primaires des Républicains soient jouées façon « chasse à l’homme » dans le Parc de Yellowstone. Pour ou contre ?
Attaque terroriste dans une boîte gay d’Orlando. Dernière minute : Mahomet, qui a beaucoup d’humour, a décidé de faire une bonne blague à l’assassin Omar Mateen : les 72 vierges, exceptionnellement, seront interprétées, par ordre d’arrivée, par : Raoul, Gérard, Jules, Marcel, Raymond, etc.
Qui l’eût crue ?
L’année 2016 n’est décidément bonne à rien. Après avoir tué David Bowie et Prince, elle n’a même pas été foutue de nous donner une vraie crue centennale digne de ce nom, avec toute la grandeur tragique que l’on pouvait attendre d’un tel événement… Le zouave devenu scaphandrier, le métro submergé, les Parisiens sillonnant la capitale en pédalo, en pirogues océaniennes à balanciers, en baleiniers, en sous-marins, en bateaux-mouches, en costumes d’hommes-grenouilles… Nous sommes passés à côté de l’apocalypse, de l’Armageddon, d’un extraordinaire one woman show d’Anne Hidalgo luttant seule – dans sa bouée Mickey – contre les flots furieux de la Seine ; nous sommes passés à côté de la submersion totale de Nuit debout, place de la République… Nous avons failli voir François Ruffon et Frédéric Lordin, les Vadius et Trissotin (à moins que ce ne soit les Laurel & Hardy) de l’insurrection qui ne vient pas, régler le ballet aquatique de la contestation depuis des canots gonflables.
Voilà ce à quoi nous avons échappé. Ce sera pour la prochaine fois !
Le vote du jeudi 23 juin est un moment historique capital. Il est aussi un grand moment pour la démocratie. En votant à 51,9% pour une sortie de l’Union européenne les électeurs britanniques ont donné une leçon de démocratie au monde, et à votre humble serviteur, et probablement changé notre futur.
La leçon de démocratie est première, et elle se décline à plusieurs niveaux. Il faut ici saluer la décision du Premier-ministre britannique, M. David Cameron, de laisser les positions divergentes s’exprimer, que ce soit au sein du parti conservateur ou au sein du gouvernement. De même, il convient de saluer la maturité des électeurs britanniques qui, légitimement choqués par la tragédie qu’a représenté l’assassinat de la député travailliste Joe Cox, ne se sont pas laissés submerger par l’émotion et ont maintenu leurs positions en faveur de la sortie de l’UE.
Bien sûr, tout ne fut pas parfait dans cette campagne. Il y a eu des outrances, de part et d’autres, et il y a eu des mensonges, comme ceux de George Osborne[1. https://russeurope.hypotheses.org/5030], le ministre des Finances ou ceux de tous les catastrophistes patentés de Bruxelles. La couverture des médias a été biaisée en faveur de l’option « rester », mais moins que ce qui serait survenu si un tel vote avait eu lieu en France[2. https://russeurope.hypotheses.org/5022]. On a pu remarquer comment les milieux financiers faisaient une campagne hystérique pour que le Royaume-Uni reste dans l’Union européenne. Et ces milieux détiennent le nerf de la guerre, c’est-à-dire l’argent. Mais, on a pu aussi voir que les électeurs ne se laissaient pas outre mesure impressionner par l’argent ni les arguments d’autorité déversés dans les médias. Le succès de l’option « sortir » dans ce référendum peut alors être comparé au succès similaire du « non » lors du référendum sur le projet de Traité constitutionnel européen en France en 2005. Dans les deux cas, un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des « élites » autoproclamées et les journalistes à leur solde. Et le nouveau dirigeant du parti travailliste, M. Jeremy Corbyn, qui faisait campagne pour que le Royaume-Uni reste dans l’UE, a été désavoué par une partie significative de ses électeurs. Ces deux référendums témoignent de la vitalité des sentiments démocratiques dans les opinions des deux côtés de la Manche. Le référendum britannique, de plus, s’avère être un véritable camouflet pour le président des Etats-Unis, qui avait fait le déplacement en Grande-Bretagne il y a quelques semaines pour inviter les électeurs à rester dans l’Union européenne, témoignant de ce fait de ce qu’est la véritable nature de l’UE.
Dernier élément de cette leçon de démocratie, David Cameron a dit qu’il entendait que la décision du peuple britannique soit respectée, et que la procédure juridique permettant une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne serait engagée. Ici aussi, cela tranche fortement avec le comportement des élites politiques françaises qui n’ont eu de cesse de faire appliquer une décision qui avait été largement rejetée par les électeurs.
Cette leçon de démocratie aura des conséquences importantes pour le futur. Non pas tant des conséquences financières. L’agitation sur les marchés financiers va durer quelques jours, puis va se calmer quand les opérateurs prendront actes du fait que ce vote n’interrompra certainement pas les flux de marchandises ni la production. La Norvège et la Suisse ne font pas partie de l’UE et ne s’en portent pas mal, si l’on en croit les statistiques économiques. Les conséquences les plus importantes seront évidemment politiques.
Un possible effet d’imitation
Il faut ici rappeler que ce vote est le premier par lequel un pays membre de l’UE, et avant elle de la Communauté économique européenne, ce que l’on appelait le marché commun, prend la décision démocratique de se séparer de ces institutions. En matière de précédent, mais aussi par son possible effet d’imitation, l’impact de cette décision sera considérable. D’ores et déjà, on peut voir que dans d’autres pays, comme les Pays-Bas, le Danemark ou la France, ce vote donne des idées aux différents partis eurosceptiques.
Au-delà, la victoire de ceux que l’on nomme « populistes » lors des élections municipales italiennes, le M5S de Beppe Grillo, ou l’échec sur le fil du candidat du FPÖ à l’élection présidentielle en Autriche (et ce résultat fait d’ailleurs l’objet d’un recours en annulation), montre qu’il y a bien une forme de révolte contre l’Union européenne. Ce mouvement ; on pouvait le constater dans l’étude réalisée par le Pew Research Center où les opinions défavorables à l’UE l’emportent sur les opinions favorables dans 4 pays : l’Espagne, la Grèce, la France et le Royaume-Uni[3. http://www.pewglobal.org/2016/06/07/euroskepticism-beyond-brexit/].
Le vote britannique ne survient pas par hasard et c’est un tribut à l’ampleur du déni de réalité des élites européistes que ce vote ait pu constituer une telle surprise. La politique du déni étant ce qu’elle est, on ne doit pas s’attendre à une remise en cause sérieuse des options de la politique européenne par ceux-là mêmes qui l’ont mis en œuvre. Il est donc probable que l’on assiste, dans les semaines qui viennent, à une surenchère dans cette politique. Mais, les faits sont têtus : tout engagement vers plus de « fédéralisme », plus d’options « supranationales » ne produira que plus de résistance de la part des peuples. Il faut espérer qu’ils soient rapidement consultés, car dans le cas contraire cette résistance pourrait prendre des formes violentes.
Ce vote britannique porte en lui la condamnation d’une forme du projet européen. La logique et le bon sens voudraient que l’on en prenne acte, et que l’on revienne à des formes plus respectueuses de la souveraineté, et donc de la démocratie, dans le cadre des nations qui constituent l’Europe.
Il reste une dernière leçon à tirer. La victoire de l’option « sortir » n’a été possible en Grande-Bretagne que parce qu’une partie de l’électorat travailliste a, comme on l’a dit, voté au contraire des consignes données par la direction de son parti. Cela conduit alors à deux remarques. La première concerne le degré d’aveuglement des directions des partis sociaux-démocrates qui se refusent à admettre que les conséquences concrètes de l’Union européenne sont négatives pour les classes populaires. Les réglementations européennes ont été le cheval de Troie de la dérégulation et de la financiarisation des économies nationales. Continuer aujourd’hui à prétendre changer l’UE de l’intérieur, à tenir le discours convenu sur « l’Europe sociale » constitue un mensonge qui se double d’une impasse stratégique. Ce mensonge doit être dénoncé sans relâche si l’on veut qu’un jour la gauche sorte de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même enferrée.
La seconde remarque tient à l’importance, pour le succès d’un vote que l’on peut qualifier de « souverainiste », d’un électorat traditionnellement situé à gauche. Cet électorat ne peut s’engager qu’à travers des médiations politiques spécifiques. En Grande-Bretagne, les comités « Labour for leave » ont été déterminants dans le succès final du « leave ». On peut en déduire l’importance de formes autonomes d’organisation structurant l’électorat de gauche pour que puisse s’y exprimer des options souverainistes.
Les Anglais, représentants de la plus vieille démocratie du monde, viennent de rebattre les cartes politiques en Europe et d’ouvrir le champ des possibles jusqu’ici circonscrit par les agendas et les feuilles de route de la bureaucratie dirigeante.
On comprend que, dans ces circonstances, chacun cherche à tirer la couverture à soi. Les souverainistes appellent à un référendum dans chacun des Etas constitutifs, les Européens militants mais surtout les dirigeants en place au sein de l’Union, parlent de refonder l’Europe. Comme il est exclu que l’on défère à la réclamation des souverainistes, il faut s’interroger sur ce que le terme de refondation pourrait signifier. Une chose et son contraire.
En premier lieu, on pourrait penser qu’on va faire ce qui était à la portée du président français élu en 2007, s’appuyer sur le rejet du traité constitutionnel le 29 mai 2005, pour demander la remise à plat du système. L’espace Schengen était déjà une passoire, la doctrine de la concurrence défendue à Bruxelles mettait les fleurons de nos économies à la merci des raids extérieurs, l’euro créé pour homogénéiser l’espace économique européen avait facilité la divergence des économies constitutives, la politique industrielle était prohibée au sein d’un espace mondial hyper concurrentiel. Ajoutons la mise en place d’une directive qui autorise l’emploi de personnel à bas prix issu des contrées les moins chères telles que la Roumanie ou la Bulgarie (un quart du personnel du BTP en France provient de l’Europe centrale et orientale).
Avec l’aveuglement et la présomption intellectuelle qui le caractérisent, Nicolas Sarkozy a enjambé le vote du 29 mai 2005 pour rétablir le traité rejeté dans les urnes et poursuivre sur l’erre d’un système oublieux des intérêts des populations et des Etats historiques. Pire, il a orchestré le sauvetage particulièrement coûteux de l’euro et surtout livré, à cette occasion, le pouvoir décisif à Berlin dont la chancelière nous dicte ses volontés depuis lors. Le traité de stabilité budgétaire et la loi El Khomri sont les dernières manifestations de l’imperium berlinois imposé par le truchement de Bruxelles. Ce vendredi, le même Sarkozy propose… un gouvernement économique de la zone euro avec un président européen (lui ?) !
La logique de la situation voudrait que l’actuel président français effectue un virage sur l’aile pour déconstruire et rebâtir d’une part, et, d’autre part, donner de l’oxygène aux économies, en desserrant les contraintes budgétaires, y compris par le financement monétaire des dépenses publiques productives. Elle voudrait que ses grands opposants républicains se mobilisent de leur côté. Mais peut-on y croire alors que les hollandais se sont mis la corde au cou avec la loi de réforme du travail et alors que les programmes des candidats à la primaire des Républicains mettent en perspective la liquidation de l’Etat ?
Va-t-on transférer les ministères des Finances à Bruxelles ?
L’autre logique de la situation consisterait à profiter de la sortie du Royaume-Uni pour accélérer le processus d’intégration. Aujourd’hui, ce sont les Pays-Bas, les pays scandinaves, la Hongrie qui se montrent les plus rebelles à l’intégration : ils viennent de perdre avec l’Angleterre un allié de poids. On ne peut donc exclure une opération opportuniste de renforcement de l’intégration, menée tambour battant avant les scrutins français et allemands de 2017. L’outil principal en serait le transfert des ministères des Finances à Bruxelles. Il ne s’agit pas là d’un fantasme. Le projet était déjà à l’agenda, fortement soutenu par des personnalités telles que le gouverneur de la Banque de France, Villeroy de Galhau. L’hypothèse est d’autant plus plausible que le vote anglais incite à rendre le processus irréversible au grand dam de populations qui n’entendent toujours rien aux beautés de la construction européenne.
Cela ne ferait cependant qu’aiguillonner les forces souverainistes à l’œuvre sur le Vieux Continent. Les Français, pour ne parler que d’eux, pourraient-ils accepter d’un cœur léger la disparition de leur Etat installé il y a huit siècles par Philippe Auguste ? Toute la propagande de la nomenklatura ne suffirait pas à les convaincre. Et l’on pourrait alors imaginer la victoire, aujourd’hui invraisemblable, de la candidate souverainiste française en 2017.
En fin de compte, incapables de dire si le Brexit est une chance pour la France, nous formons l’espoir qu’il pourrait l’être pour la démocratie française en recentrant le débat sur le fond alors qu’il est aujourd’hui polarisé à dessein sur les personnes qui incarnent notre bureaucratie politique.
Militantes pro-Brexit, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : REX40436557_000018.
Militantes pro-Brexit, juin 2016. Sipa. Numéro de reportage : REX40436557_000018.
Quand les yeux du monde entier sont rivés sur les écrans – rouges – des salles des marchés, il ne faut surtout pas perdre de vue les précieuses leçons de démocratie que viennent de nous donner, à nous républicains, les sujets de sa Gracieuse majesté, citoyens du Royaume-Uni. La première leçon du Brexit peut être formulée ainsi : « It’s not the economy, stupid ! » Tout l’inverse de cette célèbre sentence (« It’s the economy, stupid ») d’un conseiller en com’ de la campagne de Bill Clinton en 1992 qui moquait George Bush père, incapable de comprendre les enjeux réels de la présidentielle : ce n’était pas la question de la guerre victorieuse en Irak qui intéressait les citoyens américains mais leur situation économique après plusieurs années de crise. Hier les Britanniques nous ont envoyé le message contraire : ils sont prêts à prendre des risques économiques — l’essentiel de la campagne en faveur du vote « remain » a mis en avant les conséquences économiques catastrophiques d’un vote « leave » — car ils situent les véritables enjeux ailleurs : dans la réappropriation de leur souveraineté nationale et la réaffirmation de leur existence en tant que corps politique. Il est sans doute vrai que les pêcheurs — très remontés contre Bruxelles et largement favorables au Brexit — espèrent voir leurs filets mieux garnis en poissons. Cependant, pour beaucoup de leurs concitoyens, c’est bien le sentiment d’être dépossédé de la maîtrise de leur destin commun qui a déterminé leur vote. Cela ne veut pas dire que l’économie ne compte pour rien, mais plutôt qu’elle doit retrouver sa place : derrière le politique. Les Etats ne sont pas des entreprises à but lucratif et les considérations économiques ne peuvent, seules, déterminer l’ensemble des choix fondamentaux d’un pays. Le sentiment que quelque chose d’essentiel était en jeu explique pourquoi les Britanniques ont été si nombreux à se rendre aux urnes, nous dispensant par la même occasion une deuxième leçon de démocratie. Le taux de participation est en effet exceptionnellement élevé (72,2%). Certes, on est encore loin du taux de participation aux élections législatives britanniques de 1950 (83,9%). Mais il faut remonter au début des années 1990 pour trouver un tel engouement électoral. Ceci explique peut-être d’ailleurs cela. En 1992, les citoyens du Royaume-Uni, contrairement à ceux de l’Irlande, du Danemark et de la France, n’avaient pas eu droit à la parole sur le traité de Maastricht. Idem en 2005, après le « non » français et néerlandais, les électeurs britanniques n’avaient pu se prononcer sur la Constitution européenne, le référendum tant promis ayant finalement été annulé. Troisième et dernière leçon de démocratie : la démission future du Premier ministre Britannique David Cameron annoncée ce matin, conséquence logique de son engagement en faveur du maintien de son pays dans l’UE. Cette décision est d’autant plus remarquable que ce même David Cameron a été triomphalement réélu il y a un an avec une majorité confortable, infligeant une défaite historique à ses adversaires travaillistes. Quelle différence avec Jacques Chirac qui se contenta de remplacer de Jean-Pierre Raffarin par Dominique de Villepin comme si, en tant que chef de l’Etat, il ne portait pas la responsabilité du résultat du référendum de 2005. Pourtant, c’était bien Chirac qui avait signé le « traité établissant une constitution pour l’Europe » en juin 2004 et encore lui, président de la République, qui avait choisi la voie référendaire plutôt que la ratification par le Parlement. De surcroît, cette décision avait été probablement prise parce que Chirac, élu par défaut face à Jean-Marie Le Pen en mai 2002, souhaitait se relégitimer. Reste maintenant à savoir quelle leçon l’Union européenne tirera du Brexit. D’un côté, la sortie du Royaume-Uni risque de la conforter dans sa réticence à sonder les peuples – on sait que le « non » français de 2005 devint un « oui » en 2008 par la magie du traité de Lisbonne. De l’autre, Bruxelles et l’ensemble des gouvernements européens ne peuvent faire comme si de rien n’était. Sans quoi l’Europe politique, déjà en crise, s’expose à des désaveux en série.
Ils ont osé. Ma première réaction, au réveil, en entendant les voix blanches qui causaient dans le poste, a été un immense éclat de rire, vite teinté d’une grosse pointe de jalousie (pourquoi ça n’arrive pas chez nous des trucs pareils, on a une grande gueule, mais quand faut se jeter du haut du plongeoir, il n’y a plus personne). « Pour nous qui sommes des gens de culture…. », disait un pompeux cornichon sur France Culture, justement. La messe était dite : le Brexit, c’est la victoire du plouc évidemment xénophobe qui défrise tant les beaux quartiers où on aime d’autant plus les immigrés qu’on ne les voit pas. Bref, avant d’avoir la moindre pensée, je savais que c’était une bonne, non une formidable nouvelle. Un truc comme le retour de la politique, peut-être même de l’Histoire, ai-je lancé à Muray qui rigole dans son cadre (avant le café, il ne faut pas trop m’en demander).
Souverainisme distingué et souverainisme de pauvres
Peu m’importe que les Britanniques aient eu, du point de vue boutiquier qui intéresse exclusivement les éditorialistes, raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables, ceux qui trouvent que le populo sent mauvais et qui s’agacent qu’on perde du temps à parler alors qu’ils savent ce qui est bon pour lui. Yes we can. Le bras d’honneur géant que les sujets de Sa gracieuse viennent de faire à tous les maîtres-chanteurs, qui les menacent depuis des mois sur le thème « Si tu sors tu meurs », m’a soudain donné à moi des envies de liberté et de grand large. De vrais gaullistes, ces gens-là ! Au passage, ils ont aussi dit un peu merde à l’Amérique, aux éditocrates et aux « marchés » qui étaient remainistes et l’ont immédiatement fait savoir. Il y a un certain panache à sacrifier son PEL à ses convictions. Même s’il existe un souverainisme distingué qui a voté « out » parce qu’il pense que les intérêts britanniques y gagneront à long terme. Et aussi un souverainisme de pauvres qui, comme le disait Coluche, sont bien contents de savoir qu’ils vivent dans un pays riche.
Ma satisfaction s’est muée en enchantement quand les tambours de l’anti-populisme ont commencé à battre la mesure, avec les mines défaites des présentateurs tout-info qui, comme d’habitude, s’ingénient à ne rien comprendre. Ils ne veulent pas toujours plus d’immigration ? Salauds de racistes ! Ils aiment leurs pays ? Adeptes du repli sur soi ! Tous les grands-ducs qui pérorent nus en expliquant aux bons peuples que tout va bien dans le meilleur des mondes multiculti possible vont continuer. Seulement, ce coup-là, ils vont avoir du mal à s’asseoir sur le vote du peuple.
Adieu cheval de Troie !
Tout de même, ça me chiffonne que nous, la France, la lumière des peuples et tout le tralala, on n’ait pas été les premiers. Et puis, sans les Anglais je me sens seule. Ils étaient notre cheval de Troie. Avec eux dans le bateau, on était à peu près sûr que toutes les fantasmagories supra-nationales échoueraient. Et surtout, on pouvait exiger la même chose que Cameron : le contrôle de nos frontières et de notre politique migratoire. Sans eux, on risque d’être bons pour une décennie d’Europe allemande.
Encore que ce n’est pas certain. Bien sûr, on nous dira que puisque nous n’aimons pas l’Europe, il en faut encore plus. Mais le coup du revolver sur la tempe marchera de moins en moins. Parce qu’ils l’ont fait. Et la foudre ne s’est pas abattue sur l’Angleterre. « Dehors c’est dehors », avait menacé Juncker. J’espère bien que nos diplomates sont déjà à pied d’œuvre pour négocier des traités bilatéraux avec Londres. Alors, peut-être que nous, nous n’avons rien fait pour cela, mais la donne change aussi pour nous, merci aux grands-bretons. La religion européiste a vécu : franchement, un dieu qui peut être défait par le suffrage universel, ce n’est pas très sérieux. S’il avait la moitié de la classe de Cameron, Jean-Claude Juncker présenterait sa démission.
Ah, le chœur des vierges ! L’Angleterre a voté non. What a surprise ! Les journalistes s’émeuvent, les boursiers aussi, les marchés s’affolent, les fonctionnaires bruxellois s’agitent. Autant de gens dont nous n’avons cure.
L’Ecosse pourrait bien en profiter pour devenir indépendante et enterrer enfin Edouard le Confesseur, la Suède envisage déjà un référendum (pas la France : nous, nous ne sommes démocrates que lorsque ça arrange Goldman Sachs), les bourses asiatiques, réveillées en temps réel, s’effondrent. Ciel, mon vendredi !
Plus européen que moi, tu meurs. Mais pas l’Europe que nous ont concoctée les grands argentiers et les banquiers — une pure Europe financière, conçue pour que les riches soient plus riches et les pauvres plus pauvres, parce qu’il faut bien prendre l’argent quelque part. Pas l’Europe d’Angela Merkel — « la chancelière », dit François Hollande, sans même rajouter « allemande », tant il a fait allégeance dans sa tête — et de Wolfgang Schaüble. Pas l’Europe de Maastricht refusée par les Français et imposée aux Français. Et aux autres.
Non : les Etats-Unis d’Europe de Hugo, une confédération de nations unies par une vision politique, et non par des intérêts financiers. Une Europe qui accueillerait les Grecs parce qu’ils ont inventé la démocratie, et qu’ils sont la source de notre culture, bien avant le christianisme — et qui ne les rejetterait pas sous prétexte que leurs politiciens se sont fait rouler dans la farine par… Goldman Sachs. Une Europe qui entendrait ce que racontent Krugman ou Stiglitz à qui veut les lire — que l’on ne sort de la récession que par la relance, pas par des économies de bouts de chandelles. Une Europe qui saurait célébrer Shakespeare ou Dickens, et pas seulement les états d’âme de la « City ». Et Cervantès, et Racine, et Goethe, et Dante. Une Europe de la culture, une Europe qui serait forte de toutes ses langues, au lieu de s’aplatir devant le globish parlé par d’obscurs bureaucrates à Bruxelles ou Strasbourg. Une Europe qui remplacerait lesdits bureaucrates par des hommes d’Etat, parce que c’est d’une vision que nous avons besoin, pas d’un euro fort ou faible — et nous ne serons forts ou faibles que selon notre vision, et pas selon des critères boursiers.
I have a dream… En attendant, champagne !
PS : J’emprunte le titre de cette chronique et l’iconographie de départ au Sun d’aujourd’hui 24 juin. L’un des effets collatéraux du Brexit est que le Sun ne pèsera plus sur les décisions européennes, et, avec un peu de chance, dira moins systématiquement du mal des Frogs que nous sommes. Que du bonheur !
Alors qu’Hillary Clinton vient d’être investie candidate du parti démocrate, force est de constater que nos chers médias mainstream se sont encore une fois fourvoyés dans leurs pronostics : Donald Trump sera bel et bien son adversaire dans la course à la Maison Blanche.
Véritable objet politique non identifié qui n’a pas fini de nous surprendre, il s’inscrit néanmoins dans une vieille tradition populiste qui remonte à Andrew Jackson. Candidat aussi anticonformiste qu’anti-establishment, Jackson fut élu président en 1829 en surfant sur le rejet de l’élite WASP du Nord-Est des Etats Unis, celle des pères fondateurs qui rédigèrent la déclaration d’indépendance. Une aristocratie nantie aux yeux des citadins et des petits fermiers de l’Ouest désireux de changement, bientôt rejoints par les nouveaux arrivants européens en quête de l’eldorado économique.
On retrouve la même dénonciation du système en 2016 chez les sympathisants trumpistes. Le pouvoir d’achat en berne depuis trente ans et les effets dévastateurs de la crise financière de 2008 pour les ménages les plus modestes ayant achevé de les jeter dans les bras du « Make America great again » de Trump qui aime à se présenter comme un chef d’entreprise compétent, pragmatique, pourfendeur de la nomenklatura bien-pensante responsable du déclin américain. Celle qui n’a de cesse de dénoncer ses sorties éhontées sur le péril migratoire.
Un discours nationaliste qui entre en résonance avec les positions tranchées d’Andrew Jackson qui, s’il fut le candidat du peuple (surnommé « friend of the common people »), a aussi été le représentant d’un patriotisme US fleurant bon la xénophobie. Colonel héroïque lors de la bataille de la Nouvelle-Orléans en 1815, il tint tête à l’assaillant britannique et conserva la Louisiane sous pavillon américain. Une gloire militaire ternie ensuite lors de ses deux mandats par le tristement célèbre Sentier des larmes, du nom de la déportation de 16 000 Indiens cherokee vers l’Oklahoma, où périrent plus de 4 000 âmes.
Du sang et des larmes que Trump promet à sa manière aux Mexicains et aux musulmans quand il propose de les priver d’accès au territoire américain s’il était élu. Une stratégie du bouc émissaire qui se conjugue, comme chez Andrew Jackson, avec un isolationnisme de raison : « America’s first ! » Priorité donnée aux affaires intérieures comme à l’époque de la conquête de l’Ouest qui importait plus que les affaires internationales. Aujourd’hui, il s’agit pour Trump de mettre fin aux errements interventionnistes des présidences Bush et Obama en zone irako-afghane, de sortir de l’OTAN jugée trop coûteuse à l’instar de la présence américaine en mer de Chine et de rebattre les cartes du Traité transpacifique afin de lutter contre ses effets de désindustrialisation dans certains Etats, naturellement acquis à la cause de Donald Trump.
Ce dernier représente une forme de bonapartisme qui puise sa force dans le retour du refoulé yankee, le retour des peurs et fantasmes d’une Amérique silencieuse qui a trouvé un porte-voix. En l’élisant, l’Amérique profonde ferait un pari pascalien auxquels les mythes fondateurs du pays, qu’en son temps la révolution dite « jacksonienne » su revivifier, ne seraient pas étrangers. Récits séculaires dont la dimension sacrée forge l’inconscient collectif américain et son rapport au pouvoir politique. De plus en plus désenchantés, les Américains veulent donc de nouveau rêver, matérialiser l’« american dream », pierre angulaire du grand dessein US. Comme Jackson en son temps, Donald Trump l’a bien compris. Au contraire d’Hillary Clinton dont le manque d’authenticité et d’entrain n’ont d’égal que l’absence de surmoi de son outsider.