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François Hollande et le Brexit: quand le fédéralisme est un autisme

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François Hollande lors d'un sommet européen à Bruxelles (Photo : SIPA.00743145_000061)

François Hollande a fait le vendredi 24 une déclaration consécutive au vote en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne[1. http://www.elysee.fr/declarations/article/declaration-a-la-suite-du-referendum-britannique/], ce que l’on appelle le Brexit. Cette déclaration est importante car elle révèle, par ce qu’elle dit mais surtout ce qu’elle ne dit pas, l’imaginaire de la construction européenne de notre président et, au-delà, de l’élite politique.

Quand l’émotion remplace la politique

François Hollande commence par dramatiser l’événement, et le présente comme une cause de souffrance avérée ou potentielle. Il se situe donc sur le terrain de l’émotion. On le constate dès la seconde phrase : « C’est un choix douloureux et je le regrette profondément pour le Royaume-Uni et pour l’Europe ». De même place-t-il la question des relations entre la France et la Grande-Bretagne sur le terrain de l’amitié : « La France pour elle-même et pour la Grande-Bretagne continuera à travailler avec ce grand pays ami, auquel l’Histoire et la géographie nous unissent par tant de liens, sur le plan économique, humain, culturel… » D’emblée la question de ce référendum est ici dépolitisée. On est dans le monde des affects et pas dans celui de l’analyse, dans celui des sentiments et non celui des intérêts politiques. Ceci est révélateur de l’approche que François Hollande à l’égard d’un tel événement. Ceci lui permet d’esquiver la question du « pourquoi » de ce dit événement, et donc, par conséquence, les remises en cause qu’il implique. Ou, plus exactement, après avoir situé le débat sur le plan émotionnel, de dénaturer le nécessaire bilan de l’Union européenne.

A cet égard, une phrase est marquante : « La décision britannique exige aussi de prendre lucidement conscience des insuffisances du fonctionnement de l’Europe et de la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte ». Le début de cette phrase donne le sentiment, voire l’illusion, que l’heure du bilan est arrivée. La seconde proposition de cette même phrase enterre cela. En effet, on parle des « insuffisances du fonctionnement », ce qui implique que le problème posé relève uniquement de la mise en pratique (le « fonctionnement »), mais surtout on parle de « la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte », ce qui revient à dire que l’on se trouve confronté à un problème de pédagogie et non un problème d’options politiques. Or, un projet peut être bien expliqué, bien mis en pratique, et par ailleurs critiquable.

Dans l’imaginaire profondément européiste de François Hollande il ne peut s’agir d’une remise en cause du projet. C’est pourtant de cela même dont il est question avec le Brexit. Les Britanniques ne se sont pas prononcés « contre » l’Europe, et les déclarations de Boris Johnson sur ce point l’attestent[2. http://www.spiegel.de/international/europe/spiegel-interview-with-london-mayor-boris-johnson-a-1047789.html]. C’est bien une remise en cause du projet fédéral qui est mené, en catimini, par l’Union européenne à travers l’Union économique et monétaire (vulgo : la zone euro) qui est mis en cause. Mais faire cela — admettre que c’est cette partie du projet qui a motivé une remise en cause de l’Union européenne par les Britanniques[3. Voir Boris Johnson sur l’euro : http://www.theguardian.com/politics/video/2012/dec/04/boris-johnson-euro-video] — c’est visiblement trop pour l’estomac, à vrai dire bien délicat, de notre président.

Un profond déni des réalités

Evidemment, cela se traduit dans la réaction de François Hollande, dans ce qu’il entend proposer à l’UE pour répondre au Brexit. L’ordre des priorités est, lui aussi, révélateur : « La France sera donc à l’initiative pour que l’Europe se concentre sur l’essentiel : la sécurité et la défense de notre continent pour protéger nos frontières et pour préserver la paix face aux menaces ; l’investissement pour la croissance et pour l’emploi pour mettre en œuvre des politiques industrielles dans le domaine des nouvelles technologies et de la transition énergétique ; l’harmonisation fiscale et sociale pour donner à nos économies des règles et à nos concitoyens des garanties ; enfin le renforcement de la zone euro et de sa gouvernance démocratique ». Notons que, quand il est question de sécurité, François Hollande ne parle que de l’Europe alors que, concrètement, ce sont les Etats qui ont en charge cette sécurité. Il affecte de croire qu’il existe une politique de sécurité européenne alors qu’il n’y a, au mieux, qu’une coordination entre les Etats. La formule adéquate aurait dû être que l’Union européenne devait se recentrer sur la coordination des politiques de sécurité et de défense des Etats. Le glissement auquel il se livre n’est pas seulement faux, il traduit la constitution d’un monde imaginaire, dominé par l’idée fédérale, dans l’esprit de François Hollande.

Mais, surtout, ces priorités ne correspondent pas à celles qui ont été exprimées dans le débat sur le Brexit et que l’on retrouve dans divers sondages au sujet de l’UE. Le problème central aujourd’hui est celui de la démocratie en Europe. D’ailleurs, l’argument le plus fort des partisans du Brexit a bien été celui du rétablissement de la démocratie. Or, ce point arrive en dernier (la « gouvernance démocratique »), venant juste après la zone euro.

Cet ordre de présentation est important. Pour François Hollande il n’est pas question de toucher à l’euro. Au mieux faut-il le « renforcer », alors que les conséquences politiques de la mise en œuvre de la monnaie unique ont été premières dans les réactions des Britanniques qui se sont sentis floués par le « fédéralisme furtif » mis en œuvre par l’UE.

François Hollande, en réalité, n’entend pas remettre en cause cette stratégie de « fédéralisme furtif » menée par l’UE depuis maintenant près de vingt ans. Or, c’est très précisément cet aspect-là du projet politique de l’UE qui est mis en cause, et sous des formes très diverses, par le vote des Britanniques mais aussi par les différents soulèvements contre l’austérité et contre cette idée de retirer aux parlements nationaux le droit final de contrôle sur la politique économique et budgétaire. En fait, François Hollande fait mine de prendre conscience que quelque chose ne va pas dans l’UE, mais c’est pour – en réalité – proposer la poursuite et l’approfondissement, du même projet politique qui a été rejeté par les électeurs britanniques.

Ce déni des réalités et cette radicalisation dans la posture fédérale trahissent une incapacité profonde à tirer la leçon des différents événements et un refus radical — on pourrait même dire congénital — à procéder à la moindre remise en cause. C’est un phénomène qui s’apparente à une clôture psychologique qui caractérise les grandes psychoses. Elle annonce un approfondissement de la rupture entre les peuples et les élites européistes, une rupture qui pourrait avoir des conséquences tragiques dans un proche futur.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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Brexit: tenants et aboutissants d’une bombe à fragmentation

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Des partisans du maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne (Photo : SIPA.AP21913876_000023)

 

Exit Cameron… supplanté par Johnson ?

Le Premier ministre, David Cameron, s’en va. Ayant initié ce référendum et s’étant identifié complètement avec la cause du « in », il a annoncé sa démission qui sera effective dès l’élection d’un nouveau leader du parti conservateur – au plus tard pour le début du mois d’octobre. Cameron laissera la réputation d’un dirigeant énergique et résolu qui a fait un très mauvais calcul en misant sa carrière sur le résultat d’un référendum. Celui qui était probablement le leader le plus courageux de l’Europe est désormais réduit à l’état de fantôme dans sa résidence officielle du 10 Downing Street. Sa carrière d’homme politique, jusqu’ici brillante, a été sacrifiée, tandis qu’à travers l’Union européenne d’autres leaders, immobilistes, restent en place. C’est l’ironie du sort. De notre sort à tous.

Pourquoi ne part-il pas tout de suite ? Parce qu’il faut une période de stabilité qui permettra au parti conservateur de lui trouver un successeur. Les « Brexiteers » conservateurs, comme Boris Johnson et Michael Gove, ne sont pas aussi pressés de prendre le pouvoir qu’on le penserait. D’abord, ils n’ont pas de grand dessein et ne savent pas encore comment exploiter une victoire qui les a surpris les premiers. Ensuite, le résultat du référendum n’est pas contraignant pour le Parlement, seulement pour le gouvernement de David Cameron. Pour ceux qui souhaitent un vrai Brexit, il faut donc qu’il y ait une transition la plus harmonieuse possible.

Le successeur le plus probable en ce moment, c’est Boris Johnson, perçu comme le vainqueur du référendum et très populaire auprès d’une partie de l’électorat. S’il n’a pas l’envergure d’un homme d’Etat ni les capacités de négociateur requises par le processus de sortie de l’UE, il apporte d’autres qualités. Car parmi les Brexiters, on peut discerner grosso modo deux courants. Le premier, représenté par Nigel Farage, le leader de UKIP, est plus dur dans sa rhétorique anti-immigration et plus jusqu’au-boutiste dans sa volonté de couper le plus de ponts possibles avec l’UE. Le second courant, plus « soft », plus conciliateur, et plus réaliste, est incarné par Johnson. Celui-ci pourrait donc jouer le rôle d’une figure de proue rassurante le temps de trouver un arrangement raisonnable avec l’UE.

C’est quoi, un Brexit ?

Personne ne sait. Pas même ses partisans. Les liens juridiques, politiques et commerciaux entre le Royaume-Uni et l’Union européenne sont si nombreux et si complexes qu’il est impossible de les sectionner ou de les réorganiser d’un seul coup. Impossible sur le plan purement administratif, mais aussi au vu des risques économiques et autres qui résulteraient d’une action trop précipitée. Le Royaume-Uni aura à trouver un statut encore plus excentré par rapport à l’UE que sa position actuelle. Pendant la campagne du référendum, on a beaucoup glosé sur le statut de la Norvège ou de la Suisse, statut qui ne conviendrait guère à un pays aussi puissant que le Royaume-Uni. Pour être membre du club européen et bénéficier d’un accès complet à son marché, il faut payer ses cotisations et accepter la libre circulation des personnes. Pourtant, les Brexiteers se prétendent contre la contribution au budget européen et contre l’immigration. Casse-tête !

Pourquoi ce référendum ?

Si ce référendum a conduit à un tel casse-tête et brisé sa carrière, pourquoi David Cameron l’a-t-il organisé ? Parce que, après les différents référendums bâclés ou non tenus en Europe entre 2005 et 2009, autour de la constitution européenne et du traité de Lisbonne, la pression pour un référendum sur l’UE n’a cessé de monter au Royaume-Uni. Cameron a voulu résoudre le problème d’un seul coup. Et bien entendu, il a organisé ce référendum parce qu’il était sûr de le gagner, comme il avait « gagné » le référendum sur l’indépendance écossaise en 2014 et remporté les élections générales en mai 2015. Cependant, ce qui empire les choses, c’est que la question posée – une simple alternative in/out – constitue un leurre total. Il y a en réalité une multiplicité vertigineuse de positions vis-à-vis de l’UE que le Royaume-Uni peut adopter, et personne n’a été consulté sur ces différentes options. Ce sera au Parlement britannique d’interpréter le résultat du référendum, car ce même Parlement reste absolument souverain concernant toute décision portant sur la constitution du pays, comme sur beaucoup d’autres questions…

Et l’économie ?

Là encore, personne ne sait. Les premières réactions des marchés autour du monde sont pour le moins très négatives. Le grand problème, sous sa forme la plus concise, est le suivant : s’agira-t-il de quelques fortes turbulences de transition qui vont progressivement se dissiper ou de quelque chose de plus inquiétant, de plus ravageur, de plus durable ? Déjà, nous avons vu des pertes massives en termes de capitalisation boursière, tandis que certaines entreprises, comme Airbus, repensent leur stratégie au Royaume-Uni. Nous sommes obligés d’envisager la possibilité d’un appauvrissement progressif d’une économie dont les niveaux d’emploi et de croissance avaient rebondi mieux après la crise que ceux des autres grandes nations de l’Europe. Il se peut que l’impact immédiat sur l’économie ait l’effet de dégriser les Brexiteers et leurs supporteurs, et de les rendre plus prudents dans leurs exigences vis-à-vis de l’Europe.

Ci-gît le Royaume-Uni ?

Tandis qu’on joue à la roulette avec l’économie, le risque le plus visible nous attend sur le terrain miné de la constitution. Le Royaume-Uni, tel que nous l’avons connu, risque de muter ou même d’éclater. La volonté d’indépendance des Écossais est maintenant encore plus forte que dans le passé récent. Ils sont prêts à quitter l’union avec l’Angleterre pour pouvoir rester dans l’Union européenne. C’est une question d’identité et d’autonomie. Les Écossais ont voté massivement pour le « in » : pourquoi laisseraient-ils les Anglais décider à leur place de leur appartenance à l’UE ? Leur Première ministre, Nicola Sturgeon, habile et déterminée, utilisera tous les moyens constitutionnels pour forcer une séparation Écosse/Angleterre si le gouvernement britannique force une séparation UK/UE.

Moralement et intellectuellement, l’argumentation écossaise est irréprochable. La logique même des référendums, celle qui a apporté la réponse du 23 juin, conforte la position des Écossais qui ont voté à 62% contre 38% pour le « in ». Ils peuvent prétendre que le résultat négatif du référendum au sujet de leur propre indépendance en 2014 est remis en cause par ce nouveau plébiscite. Ensuite, il y a le droit constitutionnel. A une étape ou une autre du processus par lequel le Royaume-Uni tentera de sortir de l’UE, le Parlement écossais sera appelé à ratifier le rapatriement de certains pouvoirs vers la Grande-Bretagne ou à adapter des lois européennes déjà inscrites dans son propre système juridique qui est distinct de celui de l’Angleterre. Les Écossais pourront mettre des bâtons dans les roues si leur désir d’indépendance n’est pas respecté. Les Anglais — les habitants de l’Angleterre — auront un choix : sortir de l’UE et du Royaume-Uni, qui cessera d’exister, ou rester dans les deux. Les Anglais qui ont voté la semaine dernière ne savaient pas que c’était effectivement ce choix-là qui leur était présenté.

Dans l’Irlande du Nord, comme en Écosse, c’est le vote pour le « in » qui a dominé (à presque 56%). La sortie de l’UE rouvre la porte aux aspirations de la population catholique à une réunion avec la République irlandaise au sud. Le processus de paix, toujours assez précaire, risque d’être fragilisé encore plus.

« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive »

Ce que le Christ a dit de lui-même pourrait s’appliquer à ce référendum : « Je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère. » Affirmer que le pays est désormais profondément divisé constituerait une litote presque comique. À la division entre l’Angleterre et le Pays de Galles, d’un côté, et l’Écosse et l’Irlande du Nord, de l’autre, s’ajoute celle entre Londres, majoritairement « in », et le reste de l’Angleterre, majoritairement « out ». Encouragé par Nicola Sturgeon et une pétition populaire, Sadiq Khan, le nouveau maire, chercherait déjà un nouveau statut pour Londres, celui d’une cité-Etat, lui permettant de rester dans l’UE. Une telle démarche n’aboutira probablement à rien, mais elle n’arrange pas l’esprit d’unité nationale. Une division qui est loin d’être la moins tragique, c’est celle entre les jeunes et les vieux. Les personnes entre 18 et 24 ans ayant voté l’ont fait à 73% pour rester dans l’UE. On trouve maintenant sur les médias sociaux de nombreux messages de jeunes accusant leurs propres parents et grands-parents de les avoir trahis en sacrifiant leur avenir dans un monde de plus en plus concurrentiel. Finalement, les mois qui ont précédé le référendum ont été marqués par les expressions de colère dramatiques des partisans du Brexit ; y succèdent maintenant, de plus en plus nombreux, les cris de rage et de récrimination des partisans du « in » qui accusent les hommes politiques pro-Brexit d’avoir menti et leurs supporteurs d’avoir fait preuve d’une naïveté irresponsable. Et après tout, avec un vote à 51,89% contre 48,11%, on peut dire que le pays est scindé en deux.

Farces et attrape-nigauds

N’est-il pas vrai, quand même, que le vote pour le Brexit constitue un formidable coup de pied dans le derrière des élites politiques et des classes les plus favorisés, le pied en question étant celui des couches les moins favorisées de la population ? En fait, pour expliquer le vote, les niveaux de revenu ne semblent pas plus importants que la géographie ou l’âge. Et puis, ce sont les plus pauvres qui risquent de souffrir les premiers des turbulences économiques — qu’elles soient de courte ou de longue durée — et des effets de tout couac qui surviendrait au cours du processus de négociation.

Pourtant, le plus grave de tout, c’est que la campagne n’a permis en rien une appréciation claire et sereine des enjeux, surtout pour les personnes ayant moins d’éducation et moins d’opportunités pour s’informer. Au fil des mois, la campagne pour le « in » s’est focalisée sur des messages anxiogènes qui ont aliéné beaucoup de personnes indécises en leur donnant l’impression que le gouvernement et ses experts ne cherchaient qu’à leur faire peur et à les brusquer. De manière parallèle, la campagne pour le « out » s’est engagée trop souvent dans une véritable entreprise de désinformation, citant de faux chiffres, brandissant la menace d’une adhésion imminente de la Turquie à l’UE, ou accusant le gouvernement français de vouloir punir le Royaume-Uni en cas de Brexit. J’ai personnellement entre les mains un dépliant « Vote Leave » qui, entre autres merveilles, promet des économies budgétaires immédiates de 190 milliards de livres et, pour les ménages, une réduction de 20% sur les prix des produits alimentaires.

Beaucoup de gens ont donc glissé leur bulletin dans l’urne sans vraiment savoir ce sur quoi ils étaient en train de voter. Le jour du résultat, Google Trends a révélé les sujets les plus fréquemment entrés sur le fameux moteur de recherche. En première position : « Qu’est-ce que cela veut dire que de quitter l’UE ? » Logique — on veut savoir plus précisément quelles seront les conséquences de ce qu’on vient de décider. En deuxième position : « Qu’est-ce que l’UE ? » Ce serait comique, si ce n’était pas tragique pour le destin de tout un pays. Les services électoraux font état de demandes de la part de citoyens qui chercheraient à changer le sens de leur vote de jeudi dernier. Trop tard.

Déjà, les fortes têtes du Brexit commencent à rétropédaler sur leurs promesses données ou suggérées. Nigel Farage : non, en fait on ne va pas pouvoir transférer les 350 millions de livres du budget pour l’UE vers le budget du système de santé national ; Daniel Hannan, député européen et ennemi très éloquent de l’UE : non, en fait on ne va pas pouvoir limiter l’arrivée au Royaume-Uni des ouvriers venant de l’UE. Qui est le dindon de cette farce ? Les personnes qui ont voté pour le « out » sans savoir pourquoi ? Ou les politiques anti-UE eux-mêmes, qui ont créé des attentes auprès du public qu’ils ne pourront jamais satisfaire ?

Internet m’a tuer

La campagne pour le « in » a commencé avec une avance confortable dans les sondages, avance qui s’est effritée progressivement jusqu’au sursaut final en faveur du Brexit que les sondages n’avaient même pas enregistré. En revanche, les organisateurs de la campagne pour le « out » ont joué de main de maître, surtout sur les médias sociaux. Des messages exprimant la colère ou l’insatisfaction se répandent plus vite que d’autres via ces outils. Dans la mesure où ce type de message constituait la matière première de la campagne pour le Brexit sur Internet, la prolifération des « partages » a créé l’impression d’un raz de marée en faveur du « out », ce qui a fortifié encore plus la crédibilité des Brexiteers. En outre, on pourrait croire que les médias sociaux constituent un univers démocratique, mais c’est surtout un domaine où la parole d’expert et la légitimité politique ont le plus grand mal à pénétrer et à exister. C’est justement ici que tous les arguments raisonnés des grands spécialistes (les voix de la Banque d’Angleterre, de The Economist, du Financial Times), des grands noms (Barack Obama, Stephen Hawking), et même des people (David Beckham, J. K. Rowling, la créatrice de Harry Potter), ont échoué.

Des leçons pour la France ?

Non seulement il y en a moins que vous ne pensez, mais ce ne sont probablement pas celles que vous supposez. Beaucoup de nos amis français semblent très contents du résultat de ce référendum. Ils pensent que le départ du Royaume-Uni apportera le choc qui sortira l’UE de son état apparemment sclérosé et la poussera vers un autre avatar, plus agile et plus adapté aux vrais besoins de ses états membres. Il y a deux hics. D’abord, vous venez de perdre (si je peux me permettre) le seul pays partenaire capable d’être une vraie force de propositions à la hauteur des circonstances. Deuxièmement, vous sous-estimez les conséquences possibles de la sortie pour l’économie et la stabilité du Royaume-Uni, conséquences qui auront des rebondissements sur votre propre économie et sur celles des autres pays de l’UE.

Mais le danger le plus subtile et le plus pervers, c’est celui qui consiste à vouloir jouer les Philippe Égalité. Oui, dit-on, c’est formidable, ce sursaut de populisme, c’est exactement ce dont notre système avait besoin pour se renouveler ! Chacun se croit malin, chacun se croit capable d’exploiter la colère de certaines couches de la population — pour évincer ses propres rivaux, pour se donner un « look » de tribun du peuple, pour se mettre à la tête d’une armée rebelle. Ceux qui libèrent ce génie-là trouve trop souvent cette énergie destructrice impossible à canaliser. Ils finissent comme Philippe Égalité, ce cousin du roi, ce régicide, qui a péri lui-même sur la guillotine. J’ai moi-même vu de près cette rage populaire, chauffée surtout par la transformation sociale provoquée par les nouvelles technologies, et je vous dis ceci : c’est la bête la plus sinistre que j’ai jamais entr’aperçue. C’est un animal prêt à se faire du mal à lui-même — « self-harm », « automutilation », selon le mot du futur ex-Premier ministre, David Cameron — plutôt que d’écouter un instant le moindre de vos raisonnements, de vos arguments, de vos principes, de vos idéaux.

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Brexit: « Je ne t’appartiens pas »

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(Photo : SIPA.AP21914083_000008)

Quand le Monde daté de samedi 25 titre en gros caractères dramatiques « Le Royaume-Uni quitte l’Europe », c’est évidemment un titre idéologique. A moins de bouleverser la tectonique des plaques, on ne voit pas comment les îles britanniques pourraient ne plus appartenir à l’Europe. A l’Union européenne, c’est autre chose. Mais dans ce cas-là, quand on est honnête, quand on est un quotidien de référence, on écrit « Le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne ». Car dieu merci, l’Europe, ce n’est pas l’Union européenne, ce machin englué dans une technocratie mise au service exclusif d’un marché de plus en plus déréglementé et d’un abaissement sans précédent des protections sociales.

Chacun lira comme il voudra cette rupture.

Les habituels thuriféraires de l’identité parleront de la peur de l’immigration et leur obsession de l’islamisme ne sera jamais bien loin. C’est le malheur des grilles de lecture unique. Faut-il leur rappeler que la xénophobie, pourtant, quand elle a été une des motivations des brexiters, s’est adressée beaucoup plus au plombier polonais qu’au Pakistanais du Commonwealth même avec mosquée qui a toujours fait partie de la famille même élargie. Pakistanais qui a d’ailleurs, comme tous les pauvres, majoritairement voté pour partir…

Les souverainistes insisteront, et ils auront déjà davantage raison, sur un réflexe assez simple, que l’on ne peut pas sans mauvaise fois béhachélienne qualifier de nationaliste, qui est le besoin  irrépressible et le droit des peuples à pouvoir disposer d’eux-mêmes. Peut-être assiste-t-on d’ailleurs avec le Brexit à une réplique de l’affaire grecque de l’année dernière? Peut-être que le sujet de sa Gracieuse Majesté, quand il a vu de quoi était capable un Juncker, un Schauble, un Schulz pour mettre à genoux une nation indépendante et la faire rentrer dans les clous par un vrai putsch économique avant de se payer sur les dépouilles de la bête totalement privatisée, peut-être s’est-il dit que finalement, il valait mieux sortir de l’orbite de ce totalitarisme soft et discrètement asphyxiant ?

 

 

Pour notre part, on pensera que les brexiters ont sans doute aussi voté pour des raisons toutes bêtes de ras-le-bol de l’austérité, de dégoût devant la perspective d’une vie misérable et sans plaisir, comme un peu partout en Europe où l’on se trompe de colère en croyant que l’extrême droite serait la solution. La sauvagerie libérale a en effet été particulièrement poussée loin et depuis longtemps chez les Britanniques que Thatcher a transformés en rats de laboratoire de la révolution néoconservatrice dès la fin des années 70. Cela a donné naissance à  cette  merveilleuse société sans chômage que nous vantent sans rire les journalistes mais qui est surtout celle des working poors des films de Ken Loach ou des Dépossédés de Robert McLiam Wilson, working poors que deviendront aussi les Français au bout de trois ou quatre lois El Khomri ou en cas d’application effective du programme des candidats LR.

Il y a des chances, hélas, que le prolo anglais, qui a préféré le grand large pour retrouver, même sans formuler clairement l’enjeu,  la voie du progrès social et du welfare state, ait quelques déconvenues avec des  hommes du calibre de Nigel Farage, ultralibéral bon teint derrière son patriotisme clinquant. Le pauvre vote pour retrouver la sécurité mais il part avec cette partie des élites pour qui l’UE représentait encore trop de normes, trop de garantie pour le monde du travail. C’est dire l’ampleur du malentendu.

Mais bon, néanmoins, le message est clair. Un peuple vient de dire à Bruxelles, malgré les hallucinantes pressions politico-médiatiques qu’il a subies, faisant alterner les visons d’apocalypse et les menaces explicites : « Je ne t’appartiens pas ». Il y a quelques décennies, la so british and so sexy Dusty Springfield, de la génération des chanteuses aux pieds nus comme Sandie Shaw, avait pourtant déjà prévenu : « You don’t own me ».

Oui, mais voilà, l’UE, les marchés, les médias ont oublié cette règle pourtant simple : il faut toujours écouter les chanteuses aux pieds nus.

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Vivre à Ussel

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Gare d'Ussel (Photo : Velvet - Wikimedia commons - cc)

Face aux injonctions contradictoires de la globalisation locale, il est bien difficile de concilier les besoins complémentaires d’enracinement et de dépaysement propres à l’équilibre de tout homme. Surtout qu’en la matière, il n’est justement pas de recette universelle.

En observant les gens, on prend connaissance des petits arrangements de chacun, plus ou moins réussis. Les provinces de France offrent à cet égard un panorama aussi varié que le paysage. En traversant lentement le Massif central d’ouest en est, les toits rouges et bruns périgourdins aux élégants pans coupés cèdent peu à peu la place aux pentes abruptes, en lauzes grises ou noires, des contreforts corréziens.

Ici, on croise le pignon perché d’Uzerche et sa vaste église abbatiale, où Simone de Beauvoir eut sa jeunesse énigmatique, puis Gimel, village à flanc de coteau où se trouvent de célèbres cascades ainsi qu’une petite église où l’on a retrouvé, en déposant le retable, de belles peintures murales du XIVe siècle dissimulées jusqu’alors derrière un badigeon de chaux. Un peu plus loin, la gare de Corrèze, en plein milieu de nulle part et d’une longue ligne droite, à 534 mètres d’altitude. Quelques petites villes d’importance se succèdent. Égletons, Ussel, où de gigantesques internats en pierre volcanique demeurent comme des vestiges d’un temps où la perspective sur le monde, si lointain, était aussi démesurée que les pyramides d’Égypte.

Peu avant Clermont, la route surplombe le village de Rochefort-la-Montagne, tout entier à l’écart des rayons du soleil, tout entier perdu au fond d’une courte vallée encaissée. Ici aussi se trouvait naguère un internat, de taille plus modeste. Malgré les portes condamnées, c’est comme s’il y était encore. Et sans cesse battus par la tempête de neige, les mollets nus des enfants aux chaussettes en tire-bouchon. Non loin se trouve le village d’Orcival aux pierres sombres et sa vierge en majesté couverte d’or, chef-d’œuvre de l’art roman d’Auvergne. Cette vierge, qui n’est pas à proprement parler de tendresse, a toute la virilité nécessaire pour enseigner à son divin Fils les horizons vastes et surtout la ténacité.

« S j’avais su, je me serais installé plus au sud… »

À Ussel, un homme a failli mourir. Il dépérissait sous mes yeux, tandis que chaque année, en traversant la France, je le voyais se languir devant la porte vitrée de sa boucherie qui se trouvait juste à côté d’un café où j’avais mes habitudes. Je pris aussi l’habitude de lui acheter un ou deux saucissons en passant. Il était d’origine espagnole. Il proposait des spécialités de son pays, comme il disait, de la saucisse basque au piment, du chorizo, de la morcilla de Burgos, du jambon serrano. Peu à peu, les spécialités espagnoles envahissaient sa vitrine. Et, d’année en année, son humeur s’assombrissait. « J’ai acheté cette boutique, ici, disait-il avec un sourire navré, c’est trop tard pour changer. Mais si j’avais su, je me serais installé plus au sud, au bord de la Garonne. »

Ussel est une petite ville de montagne ; l’été y est agréable, mais, en hiver, le climat y est redoutable. Du reste, en quoi cela justifie-t-il un contraste avec l’Espagne ? À moins de réduire la vaste péninsule à une petite carte postale de plage ensoleillée. Ce que, sans doute, le boucher, en fin connaisseur, ne faisait pas. En témoigne ne serait-ce que la présence dans son étalage du jambon serrano qui signifie « de montagne ». Les contreforts des Pyrénées, la Sierra Nevada et une bonne partie du plateau castillan n’ont rien à envier au Massif central en ce qui concerne les frimas hivernaux.

C’est la distance qui aggravait les choses. Lorsqu’il évoquait la Garonne, c’était pour observer aussitôt que le fleuve aquitain prend sa source en Espagne, dans la vallée d’Aran, la vallée des vallées, territoire quasiment autonome où l’on parle encore une variété de l’occitan. Comment survivre aussi loin de la vallée d’Aran ? Parfois, il confectionnait tendrement une langoïssa seca pour soulager son malaise. Avec soin, il dessinait une étiquette rédigée en occitan et c’était l’occasion pour lui de raconter encore et encore son histoire.

En fait, sa loyauté se partageait de manière imprécise et changeante entre le castillan et l’occitan. Le catalan peut-être aussi avait sa part, ne serait-ce qu’en vertu du délicieux fuet aux herbes. Il avait un tempérament passionné. Son malheur était que sa passion l’éloignait de son entourage plutôt qu’elle ne l’en rapprochait. Son malheur, aussi, était qu’il n’en trouvait pas d’autre pour compenser ce qui était devenu une obsession. Et il en souffrait d’autant plus que son tempérament était plutôt sociable. Il était peiné de ce mur qui le séparait, qui semblait le séparer à jamais de ses clients, voisins et amis. Et plus sa peine était grande, plus sa boutique se transformait en festival ibère permanent.

Ne trouvait-il pas un remède suffisant dans la compagnie des spécialités espagnoles qu’il confectionnait avec tant d’ardeur ? Non. Même pour un boucher, sans doute, le sentiment de partager l’heur de ses préparations carnées, même délicieuses, n’est pas comparable à celui de partager le destin des humains. Il dépérissait.

Il y a quelques années, j’interrompis momentanément mes traversées. Quand je repris bientôt mon mouvement pendulaire, je m’arrêtais de nouveau dans la petite ville avec une légère appréhension. En approchant du magasin, je constatais que mon inquiétude était justifiée. Dans la vitrine, on ne voyait plus aucun produit d’Espagne. En arrière du comptoir, nul poster montrant un taureau en plein effort ou la grâce d’une danseuse de flamenco.

Sur mon élan, j’entrais quand même. Et à ma grande surprise, je tombais face-à-face avec le boucher qui se dirigeait vers la porte vitrée pour installer une nouvelle affiche. Quelle affiche ? Je m’approchais du comptoir. Cherchant mes mots, je demandais deux saucissons. Par acquis de conscience et pour donner un contenu plus chaleureux à ma commande, je demandais s’ils étaient faits maison. Il répondit par l’affirmative et ajouta, tout sourire, qu’ils étaient faits avec du porc d’ici. Il semblait le plus heureux des hommes, totalement épris de la cause locale.

En sortant, je me retournais et pus voir sur la porte l’affiche qu’il venait de fixer où un joli dessin champêtre accompagnait le slogan : « Tous nos porcs sont élevés dans la région ». Poussé par je ne sais quel sixième sens, je jetais encore un coup d’œil à l’intérieur à travers la vitrine et je vis dans les yeux du boucher qu’il m’avait reconnu. Nous n’avions jamais échangé que quelques mots à des intervalles d’un an ou plus. Mais il semblait heureux que je pusse le voir dans sa nouvelle condition de patriote corrézien. Mais peut-être est-ce le fruit de mon imagination.

Épilogue et heure de vérité. Je passais de nouveau dans la petite ville, récemment. La boucherie était fermée. Complètement fermée. Le cas typique : de la peinture blanche passée sur la vitrine ; à travers, on voit des meubles renversés, une ou deux chaussures, un balai par terre. Les affiches sont arrachées. Le boucher a pris sa retraite. Bon vent à lui ! Peut-être en Espagne, finalement ? Chaque chose en son temps…

Edition: la délocalisation heureuse

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(Photo : Frédéric BISSON - Flickr - cc)

À une terrasse de Saint-Germain-des-Prés, un après-midi de mai, deux romancières parlent de leurs déboires professionnels. « Je les préfère petites mais fermes sur les principes, j’en ai ma claque des grosses mollassonnes qui promettent beaucoup et donnent peu en retour », affirme l’une d’entre elles. « Ma chère, l’édition parisienne n’a rien dans le pantalon. L’orgasme est à chercher dans nos provinces. Le terroir, plutôt que la rive gauche ! Je pense prendre le maquis à la rentrée de septembre », lâche l’autre, mécontente de ses derniers chiffres de vente.

Aujourd’hui, ce ne sont plus les mastodontes de l’édition qui font briller les yeux des écrivains, mais les petites maisons au goût sûr, suivies par la critique, chouchoutées par les libraires, et dont les lecteurs succombent autant par snobisme que par déception amoureuse.[access capability= »lire_inedits »] Tels des amants trompés, les acheteurs de romans ou d’essais en ont assez de se faire avoir à chaque saison par des grands noms et d’illustres éditeurs. Alors ils se tournent vers des structures à taille humaine, hors du système et des compromissions du milieu. On fait plus confiance aux artisans locaux qu’aux géants de la distribution. Les succès du printemps le prouvent, ils sentent les embruns et l’herbe coupée.

À Bordeaux, Finitude a dépassé les 100 000 exemplaires de son En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, un inconnu qui fait désormais chavirer le cœur des lectrices de moins de 50 ans. Sur les salons, les Orsenna, Van Cauwelaert et Foenkinos l’ont mauvaise. À Sainte-Marguerite-sur-Mer, sur la Côte d’Albâtre, Olivier Frébourg construit patiemment son catalogue avec le sens du coup médiatique et de la découverte. Les éditions des Équateurs cassent la baraque en ce début d’année avec les ouvrages de Jean-Paul Kauffmann et d’Ariane Chemin. On pourrait ajouter à ce tour de France du compagnonnage littéraire le Castor Astral en Aquitaine ou L’Atalante à Nantes. Leur point commun : des éditeurs qui produisent peu mais bien. La capitale n’est pas en reste, Rue Fromentin affole les compteurs avec Meg Wolitzer et soutient le talentueux Patrice Jean. Quant à Pierre-Guillaume de Roux, il tient lieu de refuge aux réprouvés Richard Millet, Alain de Benoist et Ivan Rioufol.

Jeunes auteurs, un conseil, si vous cherchez la célébrité, préférez les maisons de qualité aux usines à livres ![/access]

En attendant Bojangles

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Outre-Terre

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Mariage en douce

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La Doublure

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Revenir à Lisbonne

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Le sommeil des objets

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Au-delà des droits de l'homme

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La Guerre Civile Qui Vient

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L’homme qui aima Virginia Woolf

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Image extraite du film "The Hours" (2002) de Stephen Daldry dans lequel Nicole Kidman (à gauche) interprète Virginia Woolf et Stephen Dillane (à droite) son mari Leonard (Photo : SIPA;51405895_000033)

Virginia Woolf (1882 – 1941) écrivait sur une table encombrée d’un véritable capharnaüm, de petits objets, plumes, morceaux de métal, pierres, tas de papiers, qu’elle collectionnait et empilait autour d’elle comme une barrière contre le monde. Le monde qu’elle adorait pour l’inspiration que les mondanités lui insufflaient et détestait lorsqu’il lui faisait sentir qu’elle n’était pas tout à fait normale.

Virginia Woolf faisait davantage qu’écrire ses romans. Elle les concevait maternellement, y pensait du soir au matin, pleurait le départs des épreuves à l’imprimerie et souffrait de chaque pique lancée par des critiques inconscients de leur objet. Dans ses robes toujours impeccables, la démarche chaloupée, rêveuse, à l’image de son esprit, Virginia faisait figure d’originale maladive.

Sa maladie mentale, à l’époque où le terme n’avait aucun sens, elle la refusait. Ses heures de délire, durant lesquelles elle entendait les oiseaux du jardin parler grec, elle s’en souvenait à la faveur d’un chapitre. La littérature transfigurée par la pathologie, c’était le génie de Virginia. Quant à la politique, elle s’y intéressait ni plus ni moins qu’à autre chose, c’est-à-dire les mains dans le cambouis, mais des mains gantées, pleines d’intentions idéalistes qui n’ignoraient pas leurs limites.

Elle aurait pu être sa propre héroïne. Non pas seulement si la vie et le galop saccadé de la psychose maniaco-dépressive lui en avaient laissé le temps, mais si elle s’était regardée dans un miroir avec la même acuité que les rives boueuses de l’Ouse et les échos, dans la nuit, des bombardements sur le ciel de Londres.

Le roman dont Virginia Woolf est l’héroïne, « A book of one’s own », pourrait-on dire, c’est son mari Leonard Woolf qui en est l’auteur. Dans son journal, celui qui a partagé la vie de la romancière de 1912 à son suicide, en 1941, a tout consigné. Le menu de leurs petits déjeuners, les réactions de Virginia à tout ce qui la frôlait, ses crises, ses joies, les précautions dont il entoura sa maladie, l’indulgence avec laquelle il traitait sa femme, sa culpabilité, sa fragilité. Leonard revenait d’une mission diplomatique à Ceylan lorsqu’il s’est déclaré à Virginia. Le colonialisme lui répugnait. Il s’est attelé à la création de la Société des Nations, a mené sa barque politique toujours à gauche. Il était le seul gentleman auxquels les ouvriers de Manchester aimaient s’adresser, le seul qu’ils comprenaient quand il ouvrait la bouche. Ses traités et projets de constitution ont inspiré les artisans de l’Europe du XXème siècle. Mais à la lecture de ces passages de journal, tout cela n’est rien, rien, à côté de Virginia.

Il n’est pas question de la fable d’un homme caché derrière une grande femme, ni d’une femme vivotant dans l’ombre du grand homme, mais d’une histoire d’amour réciproque.  Virginia n’aurait pas aimé que l’on parle d’elle, ni de Leonard et elle, à sa place, surtout en son absence, précise son neveu Cecil Woolf dans la postface de cet ouvrage. Les derniers mots que Mrs Woolf adressa à son mari avant de se noyer suffisent : « Je ne pense pas que deux personnes aient pu être plus heureuses jusqu’à ce qu’arrive cette terrible maladie. Je ne peux plus lutter. Je sais que je te gâche la vie, que sans moi tu pourrais travailler. Et tu le pourras, je le sais. »

Ma vie avec Virginia, Leonard Woolf, traduit de l’anglais par Micha Venaille, Ed. Les Belles Lettres.

Ma vie avec Virginia

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69, année du « Merckxisme »

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(Photo : SIPA.00279194_000030)

Le 103ème Tour de France prendra son envol des plages du Débarquement. Au menu de cet enfer jaune, 21 étapes avec 4 arrivées en altitude (Andorre Arcalis, Mont Ventoux, Finhaut-Emosson et Saint-Gervais Mont Blanc), soit, au total, 3 519 km dans les pattes du 2 au 24 juillet. Cette année, les organisateurs ont même prévu une virée en Espagne, en principauté d’Andorre et en Suisse. Des sommets de l’Izoard aux mystères des éprouvettes, le vélo fait pédaler notre imaginaire. Il est le réceptacle, chaque été, de nos plus vilaines frustrations et de nos plus sincères emballements. Pour les juilletistes, le tracé de l’étape du jour dicte l’heure de la baignade et, pour les aoûtiens, l’événement encore frais dans les mémoires nourrit les conversations de l’apéro. Nous perdons toute lucidité quand une poignée d’hommes accomplit de tels exploits sportifs.

Le cycliste du dimanche s’incline devant la maestria du héros qui le venge, par procuration, de tant d’efforts inutiles. Notre roman national se dessine alors dans la perpétuation des légendes, fussent-elles belges ! Bertrand Lucq, avocat au barreau de Dax et pigiste au quotidien Sud Ouest, s’est intéressé à un homme, Eddy Merckx qui a fêté en 2015 ses 70 ans et à une étape mythique : Luchon-Mourenx-Ville-Nouvelle, longue de 214,5 km.

Ce mardi 15 juillet 1969, le « cannibale » a dévoré l’Aubisque. L’Ogre des Pyrénées avait une faim de loup. Certains disent même qu’ils l’ont vu voler. Il y a des jours où la supériorité ne s’explique pas, où le rationnel est une insulte au talent pur. En hommage à cet acte de bravoure, Bertrand Lucq a publié aux Editions Atlantica Coup de foudre dans l’Aubisque, un texte poignant à mi-chemin entre le roman et le reportage d’ambiance. L’auteur, d’un habile coup de plume, fait revivre cette montée infernale. Merckx, intouchable, inatteignable et, derrière lui, à plus de 7 minutes, les autres : Dancelli, Van Den Bossche, Bayssières, Pingeon, Theillière, Zimmerman et Poulidor. Le fils de l’épicier aux couleurs de l’équipe FAEMA (fabricant de machines à expresso) avait du jus. « Les superlatifs ne manquent pas pour saluer l’exploit de ce météore d’or vêtu. Je ne me souviens pas avoir vu quelque chose d’aussi beau. Il est tellement impressionnant. Ce type est extraordinaire. Plus fort que Coppi et Bartali ! » écrit-il, emporté par l’émotion.

Comment ne pas être fasciné par ce boxeur du bitume, dur au mal, toujours à l’offensive qui ne laissa aucune miette à ses adversaires durant une décennie ? Giro, Vuelta, Paris-Roubaix, il les lui fallait toutes !

Ce livre plein de sueur et de joie est aussi un hymne aux reporters sportifs, notamment à Pierre Chany, gloire de L’Équipe. C’était un temps où la grande presse formait les esprits, faisait naître des passions au cœur de l’été. La France se mettait en danseuse devant son téléviseur. On louait à la fois la beauté de notre terroir, notre riche patrimoine et le courage des coureurs. Le Tour réussissait l’amalgame de l’autorité et du charme comme dans une chanson populaire de Michel Sardou.

Coup de foudre dans l’Aubisque – Eddy Merckx dans la légende, Bertrand Lucq, Ed. Atlantica.

Coup de foudre dans l'Aubisque: Eddy Merckx dans la légende

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Avec François Kasbi

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Jules Barbey d'Aurevilly, par Nadar. Wikipedia.

Lecteur forcené autant qu’incorruptible, François Kasbi est un drôle de pistolet. Critique littéraire, érudit clandestin – une sorte de Pascal Pia (de Jean José Marchand ?) fasciné par Barbey d’Aurevilly et sa tentative d’inventaire de la vie littéraire, ce capricieux n’est jamais superficiel ; cet antimoderne (mais si) ne donne jamais dans l’esprit partisan ; ce méthodique n’a rien, absolument rien, de l’homme de système. Bref, l’homme, charmant, se révèle subtil et généreux. Un extra-terrestre que j’imagine planqué dans une soupente, le coupe-papier à la main.

Vers 2008, il a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que l’on réédite aujourd’hui augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier. Comme beaucoup d’autres, j’attends une nouvelle édition du Bréviaire, et, pour tromper ma soif, je me plonge dans ce Supplément avec un plaisir d’autant plus vif que François Kasbi ponctue bien – rara avis. En deux mots comme en cent, il nous présente une part de sa géographie littéraire non sous la forme d’un énième recueil d’articles, mais bien dans un livre qui se tient, à rebours des modes et en même temps armé d’une saine méfiance pour les panoplies littéraires, ces hochets pour paresseux.

L’objectif ? Faire justice, sans a priori et en musique. La vitalité d’Aragon, le charme de Drieu, la grâce de Toulet, la grandeur de Barbey, le génie de Gobineau (l’un des plus fermes prosateurs du XIXème, avec Stendhal), l’acuité de Bloy (qui, bien avant les Surréalistes, découvre Baudelaire et Lautréamont), l’allure de Fraigneau nous valent de jolies pages ciselées, d’une désespérante intelligence. Quelques lignes injustes sur Maurras (« exécrable poète », tss-tss-tss !), un « en charge de » à la page 55, l’absence de Montherlant, une pique contre le regretté Mabire (qui n’était pas « nationaliste », mais autonomiste normand) n’ont pas réussi à m’agacer plus de quelques secondes tant mon plaisir était vif. Et puis, François Kasbi se moque avec une telle gentillesse de son lecteur. Il nous amuse et nous décrasse l’œil tout en saluant ses maîtres – comme l’immense stendhalien qu’est Philippe Berthier. Lisez François l’Intempestif !

Supplément inactuel avec codicille intempestif, François Kasbi, Ed. La Bibliothèque.

Retrouvez cet article sur le site de Christopher Gérard.

Humour gratuit, style à deux balles

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(Photo : Lady Madonna - Flickr - cc)

Illimité, le gratuit des salles UGC, n’est pas que promotionnel. C’est un magazine de cinéma – informé, bien ficelé, agressif et finaud. Au prix sans doute d’un sévère travail de réécriture, la publication est parfaitement cohérente : une cinéphilie pour tous, démocratisée. Enfin !

Il y a un style Illimité, entièrement tourné vers le lecteur. Notons d’abord le recours constant à l’abréviation. Cannes est une « compète ». Spielberg un « réal. », Beaulieu un « chef-op. ». On s’adresse au lecteur comme on parle en salle de rédac’. L’entre-soi pour tous, tel est le secret de cette convivialité unissant le journaliste parisien au lycéen de Créteil. Les mots de trois ou quatre syllabes ne sont pas les seuls à faire les frais de cette bonne franquette. Le « ne » de la négation faisait guindé. Cela donne : « En fait le clivage dans Ma loute, c’est pas tant professionnel/non professionnel que gueules connues/pas connues. »[access capability= »lire_inedits »] Une remarque pertinente transcrite avec impertinence, preuve que si l’on ne parle pas comme les profs, on pense au moins aussi bien qu’eux.

Il est vital pour Illimité de n’être ni dupe ni obséquieux. Julia Roberts, dont on évoque les rides avec une élégance tabloïde, doit tout, absolument tout, à Garry Marshall et à son Pretty Woman. Cette vigilance est justifiée : on apprend ainsi, au sujet de trois films de Verhoeven, que « la dimension satirique, aujourd’hui évidente, n’a pas sauté aux yeux de grand monde ». Méfions-nous, donc : le cinéma pourrait être illusions. En revanche, soyons drôles : un article sur Gilbert Melki s’intitulera « Melki way ». Ce qui n’empêchera pas d’être bougrement intelligents au sujet d’un dessin animé : « Angry Birds : miroir de nos âmes consuméristes ? »

J’ai compris : sous son bob Gucci, mon voisin est bien une tête pensante. S’il envoie des SMS pendant le film, c’est par enthousiasme cinéphilique. Et si, posés sur l’accoudoir devant, ses pieds gênent la petite dame, c’est qu’elle n’a pas encore saisi la promesse démocratique.[/access]

François Hollande et le Brexit: quand le fédéralisme est un autisme

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François Hollande lors d'un sommet européen à Bruxelles (Photo : SIPA.00743145_000061)
François Hollande lors d'un sommet européen à Bruxelles (Photo : SIPA.00743145_000061)

François Hollande a fait le vendredi 24 une déclaration consécutive au vote en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne[1. http://www.elysee.fr/declarations/article/declaration-a-la-suite-du-referendum-britannique/], ce que l’on appelle le Brexit. Cette déclaration est importante car elle révèle, par ce qu’elle dit mais surtout ce qu’elle ne dit pas, l’imaginaire de la construction européenne de notre président et, au-delà, de l’élite politique.

Quand l’émotion remplace la politique

François Hollande commence par dramatiser l’événement, et le présente comme une cause de souffrance avérée ou potentielle. Il se situe donc sur le terrain de l’émotion. On le constate dès la seconde phrase : « C’est un choix douloureux et je le regrette profondément pour le Royaume-Uni et pour l’Europe ». De même place-t-il la question des relations entre la France et la Grande-Bretagne sur le terrain de l’amitié : « La France pour elle-même et pour la Grande-Bretagne continuera à travailler avec ce grand pays ami, auquel l’Histoire et la géographie nous unissent par tant de liens, sur le plan économique, humain, culturel… » D’emblée la question de ce référendum est ici dépolitisée. On est dans le monde des affects et pas dans celui de l’analyse, dans celui des sentiments et non celui des intérêts politiques. Ceci est révélateur de l’approche que François Hollande à l’égard d’un tel événement. Ceci lui permet d’esquiver la question du « pourquoi » de ce dit événement, et donc, par conséquence, les remises en cause qu’il implique. Ou, plus exactement, après avoir situé le débat sur le plan émotionnel, de dénaturer le nécessaire bilan de l’Union européenne.

A cet égard, une phrase est marquante : « La décision britannique exige aussi de prendre lucidement conscience des insuffisances du fonctionnement de l’Europe et de la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte ». Le début de cette phrase donne le sentiment, voire l’illusion, que l’heure du bilan est arrivée. La seconde proposition de cette même phrase enterre cela. En effet, on parle des « insuffisances du fonctionnement », ce qui implique que le problème posé relève uniquement de la mise en pratique (le « fonctionnement »), mais surtout on parle de « la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte », ce qui revient à dire que l’on se trouve confronté à un problème de pédagogie et non un problème d’options politiques. Or, un projet peut être bien expliqué, bien mis en pratique, et par ailleurs critiquable.

Dans l’imaginaire profondément européiste de François Hollande il ne peut s’agir d’une remise en cause du projet. C’est pourtant de cela même dont il est question avec le Brexit. Les Britanniques ne se sont pas prononcés « contre » l’Europe, et les déclarations de Boris Johnson sur ce point l’attestent[2. http://www.spiegel.de/international/europe/spiegel-interview-with-london-mayor-boris-johnson-a-1047789.html]. C’est bien une remise en cause du projet fédéral qui est mené, en catimini, par l’Union européenne à travers l’Union économique et monétaire (vulgo : la zone euro) qui est mis en cause. Mais faire cela — admettre que c’est cette partie du projet qui a motivé une remise en cause de l’Union européenne par les Britanniques[3. Voir Boris Johnson sur l’euro : http://www.theguardian.com/politics/video/2012/dec/04/boris-johnson-euro-video] — c’est visiblement trop pour l’estomac, à vrai dire bien délicat, de notre président.

Un profond déni des réalités

Evidemment, cela se traduit dans la réaction de François Hollande, dans ce qu’il entend proposer à l’UE pour répondre au Brexit. L’ordre des priorités est, lui aussi, révélateur : « La France sera donc à l’initiative pour que l’Europe se concentre sur l’essentiel : la sécurité et la défense de notre continent pour protéger nos frontières et pour préserver la paix face aux menaces ; l’investissement pour la croissance et pour l’emploi pour mettre en œuvre des politiques industrielles dans le domaine des nouvelles technologies et de la transition énergétique ; l’harmonisation fiscale et sociale pour donner à nos économies des règles et à nos concitoyens des garanties ; enfin le renforcement de la zone euro et de sa gouvernance démocratique ». Notons que, quand il est question de sécurité, François Hollande ne parle que de l’Europe alors que, concrètement, ce sont les Etats qui ont en charge cette sécurité. Il affecte de croire qu’il existe une politique de sécurité européenne alors qu’il n’y a, au mieux, qu’une coordination entre les Etats. La formule adéquate aurait dû être que l’Union européenne devait se recentrer sur la coordination des politiques de sécurité et de défense des Etats. Le glissement auquel il se livre n’est pas seulement faux, il traduit la constitution d’un monde imaginaire, dominé par l’idée fédérale, dans l’esprit de François Hollande.

Mais, surtout, ces priorités ne correspondent pas à celles qui ont été exprimées dans le débat sur le Brexit et que l’on retrouve dans divers sondages au sujet de l’UE. Le problème central aujourd’hui est celui de la démocratie en Europe. D’ailleurs, l’argument le plus fort des partisans du Brexit a bien été celui du rétablissement de la démocratie. Or, ce point arrive en dernier (la « gouvernance démocratique »), venant juste après la zone euro.

Cet ordre de présentation est important. Pour François Hollande il n’est pas question de toucher à l’euro. Au mieux faut-il le « renforcer », alors que les conséquences politiques de la mise en œuvre de la monnaie unique ont été premières dans les réactions des Britanniques qui se sont sentis floués par le « fédéralisme furtif » mis en œuvre par l’UE.

François Hollande, en réalité, n’entend pas remettre en cause cette stratégie de « fédéralisme furtif » menée par l’UE depuis maintenant près de vingt ans. Or, c’est très précisément cet aspect-là du projet politique de l’UE qui est mis en cause, et sous des formes très diverses, par le vote des Britanniques mais aussi par les différents soulèvements contre l’austérité et contre cette idée de retirer aux parlements nationaux le droit final de contrôle sur la politique économique et budgétaire. En fait, François Hollande fait mine de prendre conscience que quelque chose ne va pas dans l’UE, mais c’est pour – en réalité – proposer la poursuite et l’approfondissement, du même projet politique qui a été rejeté par les électeurs britanniques.

Ce déni des réalités et cette radicalisation dans la posture fédérale trahissent une incapacité profonde à tirer la leçon des différents événements et un refus radical — on pourrait même dire congénital — à procéder à la moindre remise en cause. C’est un phénomène qui s’apparente à une clôture psychologique qui caractérise les grandes psychoses. Elle annonce un approfondissement de la rupture entre les peuples et les élites européistes, une rupture qui pourrait avoir des conséquences tragiques dans un proche futur.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Brexit: tenants et aboutissants d’une bombe à fragmentation

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Des partisans du maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne (Photo : SIPA.AP21913876_000023)
Des partisans du maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne (Photo : SIPA.AP21913876_000023)

 

Exit Cameron… supplanté par Johnson ?

Le Premier ministre, David Cameron, s’en va. Ayant initié ce référendum et s’étant identifié complètement avec la cause du « in », il a annoncé sa démission qui sera effective dès l’élection d’un nouveau leader du parti conservateur – au plus tard pour le début du mois d’octobre. Cameron laissera la réputation d’un dirigeant énergique et résolu qui a fait un très mauvais calcul en misant sa carrière sur le résultat d’un référendum. Celui qui était probablement le leader le plus courageux de l’Europe est désormais réduit à l’état de fantôme dans sa résidence officielle du 10 Downing Street. Sa carrière d’homme politique, jusqu’ici brillante, a été sacrifiée, tandis qu’à travers l’Union européenne d’autres leaders, immobilistes, restent en place. C’est l’ironie du sort. De notre sort à tous.

Pourquoi ne part-il pas tout de suite ? Parce qu’il faut une période de stabilité qui permettra au parti conservateur de lui trouver un successeur. Les « Brexiteers » conservateurs, comme Boris Johnson et Michael Gove, ne sont pas aussi pressés de prendre le pouvoir qu’on le penserait. D’abord, ils n’ont pas de grand dessein et ne savent pas encore comment exploiter une victoire qui les a surpris les premiers. Ensuite, le résultat du référendum n’est pas contraignant pour le Parlement, seulement pour le gouvernement de David Cameron. Pour ceux qui souhaitent un vrai Brexit, il faut donc qu’il y ait une transition la plus harmonieuse possible.

Le successeur le plus probable en ce moment, c’est Boris Johnson, perçu comme le vainqueur du référendum et très populaire auprès d’une partie de l’électorat. S’il n’a pas l’envergure d’un homme d’Etat ni les capacités de négociateur requises par le processus de sortie de l’UE, il apporte d’autres qualités. Car parmi les Brexiters, on peut discerner grosso modo deux courants. Le premier, représenté par Nigel Farage, le leader de UKIP, est plus dur dans sa rhétorique anti-immigration et plus jusqu’au-boutiste dans sa volonté de couper le plus de ponts possibles avec l’UE. Le second courant, plus « soft », plus conciliateur, et plus réaliste, est incarné par Johnson. Celui-ci pourrait donc jouer le rôle d’une figure de proue rassurante le temps de trouver un arrangement raisonnable avec l’UE.

C’est quoi, un Brexit ?

Personne ne sait. Pas même ses partisans. Les liens juridiques, politiques et commerciaux entre le Royaume-Uni et l’Union européenne sont si nombreux et si complexes qu’il est impossible de les sectionner ou de les réorganiser d’un seul coup. Impossible sur le plan purement administratif, mais aussi au vu des risques économiques et autres qui résulteraient d’une action trop précipitée. Le Royaume-Uni aura à trouver un statut encore plus excentré par rapport à l’UE que sa position actuelle. Pendant la campagne du référendum, on a beaucoup glosé sur le statut de la Norvège ou de la Suisse, statut qui ne conviendrait guère à un pays aussi puissant que le Royaume-Uni. Pour être membre du club européen et bénéficier d’un accès complet à son marché, il faut payer ses cotisations et accepter la libre circulation des personnes. Pourtant, les Brexiteers se prétendent contre la contribution au budget européen et contre l’immigration. Casse-tête !

Pourquoi ce référendum ?

Si ce référendum a conduit à un tel casse-tête et brisé sa carrière, pourquoi David Cameron l’a-t-il organisé ? Parce que, après les différents référendums bâclés ou non tenus en Europe entre 2005 et 2009, autour de la constitution européenne et du traité de Lisbonne, la pression pour un référendum sur l’UE n’a cessé de monter au Royaume-Uni. Cameron a voulu résoudre le problème d’un seul coup. Et bien entendu, il a organisé ce référendum parce qu’il était sûr de le gagner, comme il avait « gagné » le référendum sur l’indépendance écossaise en 2014 et remporté les élections générales en mai 2015. Cependant, ce qui empire les choses, c’est que la question posée – une simple alternative in/out – constitue un leurre total. Il y a en réalité une multiplicité vertigineuse de positions vis-à-vis de l’UE que le Royaume-Uni peut adopter, et personne n’a été consulté sur ces différentes options. Ce sera au Parlement britannique d’interpréter le résultat du référendum, car ce même Parlement reste absolument souverain concernant toute décision portant sur la constitution du pays, comme sur beaucoup d’autres questions…

Et l’économie ?

Là encore, personne ne sait. Les premières réactions des marchés autour du monde sont pour le moins très négatives. Le grand problème, sous sa forme la plus concise, est le suivant : s’agira-t-il de quelques fortes turbulences de transition qui vont progressivement se dissiper ou de quelque chose de plus inquiétant, de plus ravageur, de plus durable ? Déjà, nous avons vu des pertes massives en termes de capitalisation boursière, tandis que certaines entreprises, comme Airbus, repensent leur stratégie au Royaume-Uni. Nous sommes obligés d’envisager la possibilité d’un appauvrissement progressif d’une économie dont les niveaux d’emploi et de croissance avaient rebondi mieux après la crise que ceux des autres grandes nations de l’Europe. Il se peut que l’impact immédiat sur l’économie ait l’effet de dégriser les Brexiteers et leurs supporteurs, et de les rendre plus prudents dans leurs exigences vis-à-vis de l’Europe.

Ci-gît le Royaume-Uni ?

Tandis qu’on joue à la roulette avec l’économie, le risque le plus visible nous attend sur le terrain miné de la constitution. Le Royaume-Uni, tel que nous l’avons connu, risque de muter ou même d’éclater. La volonté d’indépendance des Écossais est maintenant encore plus forte que dans le passé récent. Ils sont prêts à quitter l’union avec l’Angleterre pour pouvoir rester dans l’Union européenne. C’est une question d’identité et d’autonomie. Les Écossais ont voté massivement pour le « in » : pourquoi laisseraient-ils les Anglais décider à leur place de leur appartenance à l’UE ? Leur Première ministre, Nicola Sturgeon, habile et déterminée, utilisera tous les moyens constitutionnels pour forcer une séparation Écosse/Angleterre si le gouvernement britannique force une séparation UK/UE.

Moralement et intellectuellement, l’argumentation écossaise est irréprochable. La logique même des référendums, celle qui a apporté la réponse du 23 juin, conforte la position des Écossais qui ont voté à 62% contre 38% pour le « in ». Ils peuvent prétendre que le résultat négatif du référendum au sujet de leur propre indépendance en 2014 est remis en cause par ce nouveau plébiscite. Ensuite, il y a le droit constitutionnel. A une étape ou une autre du processus par lequel le Royaume-Uni tentera de sortir de l’UE, le Parlement écossais sera appelé à ratifier le rapatriement de certains pouvoirs vers la Grande-Bretagne ou à adapter des lois européennes déjà inscrites dans son propre système juridique qui est distinct de celui de l’Angleterre. Les Écossais pourront mettre des bâtons dans les roues si leur désir d’indépendance n’est pas respecté. Les Anglais — les habitants de l’Angleterre — auront un choix : sortir de l’UE et du Royaume-Uni, qui cessera d’exister, ou rester dans les deux. Les Anglais qui ont voté la semaine dernière ne savaient pas que c’était effectivement ce choix-là qui leur était présenté.

Dans l’Irlande du Nord, comme en Écosse, c’est le vote pour le « in » qui a dominé (à presque 56%). La sortie de l’UE rouvre la porte aux aspirations de la population catholique à une réunion avec la République irlandaise au sud. Le processus de paix, toujours assez précaire, risque d’être fragilisé encore plus.

« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive »

Ce que le Christ a dit de lui-même pourrait s’appliquer à ce référendum : « Je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère. » Affirmer que le pays est désormais profondément divisé constituerait une litote presque comique. À la division entre l’Angleterre et le Pays de Galles, d’un côté, et l’Écosse et l’Irlande du Nord, de l’autre, s’ajoute celle entre Londres, majoritairement « in », et le reste de l’Angleterre, majoritairement « out ». Encouragé par Nicola Sturgeon et une pétition populaire, Sadiq Khan, le nouveau maire, chercherait déjà un nouveau statut pour Londres, celui d’une cité-Etat, lui permettant de rester dans l’UE. Une telle démarche n’aboutira probablement à rien, mais elle n’arrange pas l’esprit d’unité nationale. Une division qui est loin d’être la moins tragique, c’est celle entre les jeunes et les vieux. Les personnes entre 18 et 24 ans ayant voté l’ont fait à 73% pour rester dans l’UE. On trouve maintenant sur les médias sociaux de nombreux messages de jeunes accusant leurs propres parents et grands-parents de les avoir trahis en sacrifiant leur avenir dans un monde de plus en plus concurrentiel. Finalement, les mois qui ont précédé le référendum ont été marqués par les expressions de colère dramatiques des partisans du Brexit ; y succèdent maintenant, de plus en plus nombreux, les cris de rage et de récrimination des partisans du « in » qui accusent les hommes politiques pro-Brexit d’avoir menti et leurs supporteurs d’avoir fait preuve d’une naïveté irresponsable. Et après tout, avec un vote à 51,89% contre 48,11%, on peut dire que le pays est scindé en deux.

Farces et attrape-nigauds

N’est-il pas vrai, quand même, que le vote pour le Brexit constitue un formidable coup de pied dans le derrière des élites politiques et des classes les plus favorisés, le pied en question étant celui des couches les moins favorisées de la population ? En fait, pour expliquer le vote, les niveaux de revenu ne semblent pas plus importants que la géographie ou l’âge. Et puis, ce sont les plus pauvres qui risquent de souffrir les premiers des turbulences économiques — qu’elles soient de courte ou de longue durée — et des effets de tout couac qui surviendrait au cours du processus de négociation.

Pourtant, le plus grave de tout, c’est que la campagne n’a permis en rien une appréciation claire et sereine des enjeux, surtout pour les personnes ayant moins d’éducation et moins d’opportunités pour s’informer. Au fil des mois, la campagne pour le « in » s’est focalisée sur des messages anxiogènes qui ont aliéné beaucoup de personnes indécises en leur donnant l’impression que le gouvernement et ses experts ne cherchaient qu’à leur faire peur et à les brusquer. De manière parallèle, la campagne pour le « out » s’est engagée trop souvent dans une véritable entreprise de désinformation, citant de faux chiffres, brandissant la menace d’une adhésion imminente de la Turquie à l’UE, ou accusant le gouvernement français de vouloir punir le Royaume-Uni en cas de Brexit. J’ai personnellement entre les mains un dépliant « Vote Leave » qui, entre autres merveilles, promet des économies budgétaires immédiates de 190 milliards de livres et, pour les ménages, une réduction de 20% sur les prix des produits alimentaires.

Beaucoup de gens ont donc glissé leur bulletin dans l’urne sans vraiment savoir ce sur quoi ils étaient en train de voter. Le jour du résultat, Google Trends a révélé les sujets les plus fréquemment entrés sur le fameux moteur de recherche. En première position : « Qu’est-ce que cela veut dire que de quitter l’UE ? » Logique — on veut savoir plus précisément quelles seront les conséquences de ce qu’on vient de décider. En deuxième position : « Qu’est-ce que l’UE ? » Ce serait comique, si ce n’était pas tragique pour le destin de tout un pays. Les services électoraux font état de demandes de la part de citoyens qui chercheraient à changer le sens de leur vote de jeudi dernier. Trop tard.

Déjà, les fortes têtes du Brexit commencent à rétropédaler sur leurs promesses données ou suggérées. Nigel Farage : non, en fait on ne va pas pouvoir transférer les 350 millions de livres du budget pour l’UE vers le budget du système de santé national ; Daniel Hannan, député européen et ennemi très éloquent de l’UE : non, en fait on ne va pas pouvoir limiter l’arrivée au Royaume-Uni des ouvriers venant de l’UE. Qui est le dindon de cette farce ? Les personnes qui ont voté pour le « out » sans savoir pourquoi ? Ou les politiques anti-UE eux-mêmes, qui ont créé des attentes auprès du public qu’ils ne pourront jamais satisfaire ?

Internet m’a tuer

La campagne pour le « in » a commencé avec une avance confortable dans les sondages, avance qui s’est effritée progressivement jusqu’au sursaut final en faveur du Brexit que les sondages n’avaient même pas enregistré. En revanche, les organisateurs de la campagne pour le « out » ont joué de main de maître, surtout sur les médias sociaux. Des messages exprimant la colère ou l’insatisfaction se répandent plus vite que d’autres via ces outils. Dans la mesure où ce type de message constituait la matière première de la campagne pour le Brexit sur Internet, la prolifération des « partages » a créé l’impression d’un raz de marée en faveur du « out », ce qui a fortifié encore plus la crédibilité des Brexiteers. En outre, on pourrait croire que les médias sociaux constituent un univers démocratique, mais c’est surtout un domaine où la parole d’expert et la légitimité politique ont le plus grand mal à pénétrer et à exister. C’est justement ici que tous les arguments raisonnés des grands spécialistes (les voix de la Banque d’Angleterre, de The Economist, du Financial Times), des grands noms (Barack Obama, Stephen Hawking), et même des people (David Beckham, J. K. Rowling, la créatrice de Harry Potter), ont échoué.

Des leçons pour la France ?

Non seulement il y en a moins que vous ne pensez, mais ce ne sont probablement pas celles que vous supposez. Beaucoup de nos amis français semblent très contents du résultat de ce référendum. Ils pensent que le départ du Royaume-Uni apportera le choc qui sortira l’UE de son état apparemment sclérosé et la poussera vers un autre avatar, plus agile et plus adapté aux vrais besoins de ses états membres. Il y a deux hics. D’abord, vous venez de perdre (si je peux me permettre) le seul pays partenaire capable d’être une vraie force de propositions à la hauteur des circonstances. Deuxièmement, vous sous-estimez les conséquences possibles de la sortie pour l’économie et la stabilité du Royaume-Uni, conséquences qui auront des rebondissements sur votre propre économie et sur celles des autres pays de l’UE.

Mais le danger le plus subtile et le plus pervers, c’est celui qui consiste à vouloir jouer les Philippe Égalité. Oui, dit-on, c’est formidable, ce sursaut de populisme, c’est exactement ce dont notre système avait besoin pour se renouveler ! Chacun se croit malin, chacun se croit capable d’exploiter la colère de certaines couches de la population — pour évincer ses propres rivaux, pour se donner un « look » de tribun du peuple, pour se mettre à la tête d’une armée rebelle. Ceux qui libèrent ce génie-là trouve trop souvent cette énergie destructrice impossible à canaliser. Ils finissent comme Philippe Égalité, ce cousin du roi, ce régicide, qui a péri lui-même sur la guillotine. J’ai moi-même vu de près cette rage populaire, chauffée surtout par la transformation sociale provoquée par les nouvelles technologies, et je vous dis ceci : c’est la bête la plus sinistre que j’ai jamais entr’aperçue. C’est un animal prêt à se faire du mal à lui-même — « self-harm », « automutilation », selon le mot du futur ex-Premier ministre, David Cameron — plutôt que d’écouter un instant le moindre de vos raisonnements, de vos arguments, de vos principes, de vos idéaux.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Brexit: « Je ne t’appartiens pas »

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(Photo : SIPA.AP21914083_000008)
(Photo : SIPA.AP21914083_000008)

Quand le Monde daté de samedi 25 titre en gros caractères dramatiques « Le Royaume-Uni quitte l’Europe », c’est évidemment un titre idéologique. A moins de bouleverser la tectonique des plaques, on ne voit pas comment les îles britanniques pourraient ne plus appartenir à l’Europe. A l’Union européenne, c’est autre chose. Mais dans ce cas-là, quand on est honnête, quand on est un quotidien de référence, on écrit « Le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne ». Car dieu merci, l’Europe, ce n’est pas l’Union européenne, ce machin englué dans une technocratie mise au service exclusif d’un marché de plus en plus déréglementé et d’un abaissement sans précédent des protections sociales.

Chacun lira comme il voudra cette rupture.

Les habituels thuriféraires de l’identité parleront de la peur de l’immigration et leur obsession de l’islamisme ne sera jamais bien loin. C’est le malheur des grilles de lecture unique. Faut-il leur rappeler que la xénophobie, pourtant, quand elle a été une des motivations des brexiters, s’est adressée beaucoup plus au plombier polonais qu’au Pakistanais du Commonwealth même avec mosquée qui a toujours fait partie de la famille même élargie. Pakistanais qui a d’ailleurs, comme tous les pauvres, majoritairement voté pour partir…

Les souverainistes insisteront, et ils auront déjà davantage raison, sur un réflexe assez simple, que l’on ne peut pas sans mauvaise fois béhachélienne qualifier de nationaliste, qui est le besoin  irrépressible et le droit des peuples à pouvoir disposer d’eux-mêmes. Peut-être assiste-t-on d’ailleurs avec le Brexit à une réplique de l’affaire grecque de l’année dernière? Peut-être que le sujet de sa Gracieuse Majesté, quand il a vu de quoi était capable un Juncker, un Schauble, un Schulz pour mettre à genoux une nation indépendante et la faire rentrer dans les clous par un vrai putsch économique avant de se payer sur les dépouilles de la bête totalement privatisée, peut-être s’est-il dit que finalement, il valait mieux sortir de l’orbite de ce totalitarisme soft et discrètement asphyxiant ?

 

 

Pour notre part, on pensera que les brexiters ont sans doute aussi voté pour des raisons toutes bêtes de ras-le-bol de l’austérité, de dégoût devant la perspective d’une vie misérable et sans plaisir, comme un peu partout en Europe où l’on se trompe de colère en croyant que l’extrême droite serait la solution. La sauvagerie libérale a en effet été particulièrement poussée loin et depuis longtemps chez les Britanniques que Thatcher a transformés en rats de laboratoire de la révolution néoconservatrice dès la fin des années 70. Cela a donné naissance à  cette  merveilleuse société sans chômage que nous vantent sans rire les journalistes mais qui est surtout celle des working poors des films de Ken Loach ou des Dépossédés de Robert McLiam Wilson, working poors que deviendront aussi les Français au bout de trois ou quatre lois El Khomri ou en cas d’application effective du programme des candidats LR.

Il y a des chances, hélas, que le prolo anglais, qui a préféré le grand large pour retrouver, même sans formuler clairement l’enjeu,  la voie du progrès social et du welfare state, ait quelques déconvenues avec des  hommes du calibre de Nigel Farage, ultralibéral bon teint derrière son patriotisme clinquant. Le pauvre vote pour retrouver la sécurité mais il part avec cette partie des élites pour qui l’UE représentait encore trop de normes, trop de garantie pour le monde du travail. C’est dire l’ampleur du malentendu.

Mais bon, néanmoins, le message est clair. Un peuple vient de dire à Bruxelles, malgré les hallucinantes pressions politico-médiatiques qu’il a subies, faisant alterner les visons d’apocalypse et les menaces explicites : « Je ne t’appartiens pas ». Il y a quelques décennies, la so british and so sexy Dusty Springfield, de la génération des chanteuses aux pieds nus comme Sandie Shaw, avait pourtant déjà prévenu : « You don’t own me ».

Oui, mais voilà, l’UE, les marchés, les médias ont oublié cette règle pourtant simple : il faut toujours écouter les chanteuses aux pieds nus.

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Vivre à Ussel

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Gare d'Ussel (Photo : Velvet - Wikimedia commons - cc)

Face aux injonctions contradictoires de la globalisation locale, il est bien difficile de concilier les besoins complémentaires d’enracinement et de dépaysement propres à l’équilibre de tout homme. Surtout qu’en la matière, il n’est justement pas de recette universelle.

En observant les gens, on prend connaissance des petits arrangements de chacun, plus ou moins réussis. Les provinces de France offrent à cet égard un panorama aussi varié que le paysage. En traversant lentement le Massif central d’ouest en est, les toits rouges et bruns périgourdins aux élégants pans coupés cèdent peu à peu la place aux pentes abruptes, en lauzes grises ou noires, des contreforts corréziens.

Ici, on croise le pignon perché d’Uzerche et sa vaste église abbatiale, où Simone de Beauvoir eut sa jeunesse énigmatique, puis Gimel, village à flanc de coteau où se trouvent de célèbres cascades ainsi qu’une petite église où l’on a retrouvé, en déposant le retable, de belles peintures murales du XIVe siècle dissimulées jusqu’alors derrière un badigeon de chaux. Un peu plus loin, la gare de Corrèze, en plein milieu de nulle part et d’une longue ligne droite, à 534 mètres d’altitude. Quelques petites villes d’importance se succèdent. Égletons, Ussel, où de gigantesques internats en pierre volcanique demeurent comme des vestiges d’un temps où la perspective sur le monde, si lointain, était aussi démesurée que les pyramides d’Égypte.

Peu avant Clermont, la route surplombe le village de Rochefort-la-Montagne, tout entier à l’écart des rayons du soleil, tout entier perdu au fond d’une courte vallée encaissée. Ici aussi se trouvait naguère un internat, de taille plus modeste. Malgré les portes condamnées, c’est comme s’il y était encore. Et sans cesse battus par la tempête de neige, les mollets nus des enfants aux chaussettes en tire-bouchon. Non loin se trouve le village d’Orcival aux pierres sombres et sa vierge en majesté couverte d’or, chef-d’œuvre de l’art roman d’Auvergne. Cette vierge, qui n’est pas à proprement parler de tendresse, a toute la virilité nécessaire pour enseigner à son divin Fils les horizons vastes et surtout la ténacité.

« S j’avais su, je me serais installé plus au sud… »

À Ussel, un homme a failli mourir. Il dépérissait sous mes yeux, tandis que chaque année, en traversant la France, je le voyais se languir devant la porte vitrée de sa boucherie qui se trouvait juste à côté d’un café où j’avais mes habitudes. Je pris aussi l’habitude de lui acheter un ou deux saucissons en passant. Il était d’origine espagnole. Il proposait des spécialités de son pays, comme il disait, de la saucisse basque au piment, du chorizo, de la morcilla de Burgos, du jambon serrano. Peu à peu, les spécialités espagnoles envahissaient sa vitrine. Et, d’année en année, son humeur s’assombrissait. « J’ai acheté cette boutique, ici, disait-il avec un sourire navré, c’est trop tard pour changer. Mais si j’avais su, je me serais installé plus au sud, au bord de la Garonne. »

Ussel est une petite ville de montagne ; l’été y est agréable, mais, en hiver, le climat y est redoutable. Du reste, en quoi cela justifie-t-il un contraste avec l’Espagne ? À moins de réduire la vaste péninsule à une petite carte postale de plage ensoleillée. Ce que, sans doute, le boucher, en fin connaisseur, ne faisait pas. En témoigne ne serait-ce que la présence dans son étalage du jambon serrano qui signifie « de montagne ». Les contreforts des Pyrénées, la Sierra Nevada et une bonne partie du plateau castillan n’ont rien à envier au Massif central en ce qui concerne les frimas hivernaux.

C’est la distance qui aggravait les choses. Lorsqu’il évoquait la Garonne, c’était pour observer aussitôt que le fleuve aquitain prend sa source en Espagne, dans la vallée d’Aran, la vallée des vallées, territoire quasiment autonome où l’on parle encore une variété de l’occitan. Comment survivre aussi loin de la vallée d’Aran ? Parfois, il confectionnait tendrement une langoïssa seca pour soulager son malaise. Avec soin, il dessinait une étiquette rédigée en occitan et c’était l’occasion pour lui de raconter encore et encore son histoire.

En fait, sa loyauté se partageait de manière imprécise et changeante entre le castillan et l’occitan. Le catalan peut-être aussi avait sa part, ne serait-ce qu’en vertu du délicieux fuet aux herbes. Il avait un tempérament passionné. Son malheur était que sa passion l’éloignait de son entourage plutôt qu’elle ne l’en rapprochait. Son malheur, aussi, était qu’il n’en trouvait pas d’autre pour compenser ce qui était devenu une obsession. Et il en souffrait d’autant plus que son tempérament était plutôt sociable. Il était peiné de ce mur qui le séparait, qui semblait le séparer à jamais de ses clients, voisins et amis. Et plus sa peine était grande, plus sa boutique se transformait en festival ibère permanent.

Ne trouvait-il pas un remède suffisant dans la compagnie des spécialités espagnoles qu’il confectionnait avec tant d’ardeur ? Non. Même pour un boucher, sans doute, le sentiment de partager l’heur de ses préparations carnées, même délicieuses, n’est pas comparable à celui de partager le destin des humains. Il dépérissait.

Il y a quelques années, j’interrompis momentanément mes traversées. Quand je repris bientôt mon mouvement pendulaire, je m’arrêtais de nouveau dans la petite ville avec une légère appréhension. En approchant du magasin, je constatais que mon inquiétude était justifiée. Dans la vitrine, on ne voyait plus aucun produit d’Espagne. En arrière du comptoir, nul poster montrant un taureau en plein effort ou la grâce d’une danseuse de flamenco.

Sur mon élan, j’entrais quand même. Et à ma grande surprise, je tombais face-à-face avec le boucher qui se dirigeait vers la porte vitrée pour installer une nouvelle affiche. Quelle affiche ? Je m’approchais du comptoir. Cherchant mes mots, je demandais deux saucissons. Par acquis de conscience et pour donner un contenu plus chaleureux à ma commande, je demandais s’ils étaient faits maison. Il répondit par l’affirmative et ajouta, tout sourire, qu’ils étaient faits avec du porc d’ici. Il semblait le plus heureux des hommes, totalement épris de la cause locale.

En sortant, je me retournais et pus voir sur la porte l’affiche qu’il venait de fixer où un joli dessin champêtre accompagnait le slogan : « Tous nos porcs sont élevés dans la région ». Poussé par je ne sais quel sixième sens, je jetais encore un coup d’œil à l’intérieur à travers la vitrine et je vis dans les yeux du boucher qu’il m’avait reconnu. Nous n’avions jamais échangé que quelques mots à des intervalles d’un an ou plus. Mais il semblait heureux que je pusse le voir dans sa nouvelle condition de patriote corrézien. Mais peut-être est-ce le fruit de mon imagination.

Épilogue et heure de vérité. Je passais de nouveau dans la petite ville, récemment. La boucherie était fermée. Complètement fermée. Le cas typique : de la peinture blanche passée sur la vitrine ; à travers, on voit des meubles renversés, une ou deux chaussures, un balai par terre. Les affiches sont arrachées. Le boucher a pris sa retraite. Bon vent à lui ! Peut-être en Espagne, finalement ? Chaque chose en son temps…

Edition: la délocalisation heureuse

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(Photo : Frédéric BISSON - Flickr - cc)
(Photo : Frédéric BISSON - Flickr - cc)

À une terrasse de Saint-Germain-des-Prés, un après-midi de mai, deux romancières parlent de leurs déboires professionnels. « Je les préfère petites mais fermes sur les principes, j’en ai ma claque des grosses mollassonnes qui promettent beaucoup et donnent peu en retour », affirme l’une d’entre elles. « Ma chère, l’édition parisienne n’a rien dans le pantalon. L’orgasme est à chercher dans nos provinces. Le terroir, plutôt que la rive gauche ! Je pense prendre le maquis à la rentrée de septembre », lâche l’autre, mécontente de ses derniers chiffres de vente.

Aujourd’hui, ce ne sont plus les mastodontes de l’édition qui font briller les yeux des écrivains, mais les petites maisons au goût sûr, suivies par la critique, chouchoutées par les libraires, et dont les lecteurs succombent autant par snobisme que par déception amoureuse.[access capability= »lire_inedits »] Tels des amants trompés, les acheteurs de romans ou d’essais en ont assez de se faire avoir à chaque saison par des grands noms et d’illustres éditeurs. Alors ils se tournent vers des structures à taille humaine, hors du système et des compromissions du milieu. On fait plus confiance aux artisans locaux qu’aux géants de la distribution. Les succès du printemps le prouvent, ils sentent les embruns et l’herbe coupée.

À Bordeaux, Finitude a dépassé les 100 000 exemplaires de son En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, un inconnu qui fait désormais chavirer le cœur des lectrices de moins de 50 ans. Sur les salons, les Orsenna, Van Cauwelaert et Foenkinos l’ont mauvaise. À Sainte-Marguerite-sur-Mer, sur la Côte d’Albâtre, Olivier Frébourg construit patiemment son catalogue avec le sens du coup médiatique et de la découverte. Les éditions des Équateurs cassent la baraque en ce début d’année avec les ouvrages de Jean-Paul Kauffmann et d’Ariane Chemin. On pourrait ajouter à ce tour de France du compagnonnage littéraire le Castor Astral en Aquitaine ou L’Atalante à Nantes. Leur point commun : des éditeurs qui produisent peu mais bien. La capitale n’est pas en reste, Rue Fromentin affole les compteurs avec Meg Wolitzer et soutient le talentueux Patrice Jean. Quant à Pierre-Guillaume de Roux, il tient lieu de refuge aux réprouvés Richard Millet, Alain de Benoist et Ivan Rioufol.

Jeunes auteurs, un conseil, si vous cherchez la célébrité, préférez les maisons de qualité aux usines à livres ![/access]

En attendant Bojangles

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L’homme qui aima Virginia Woolf

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Image extraite du film "The Hours" (2002) de Stephen Daldry dans lequel Nicole Kidman (à gauche) interprète Virginia Woolf et Stephen Dillane (à droite) son mari Leonard (Photo : SIPA;51405895_000033)
Image extraite du film "The Hours" (2002) de Stephen Daldry dans lequel Nicole Kidman (à gauche) interprète Virginia Woolf et Stephen Dillane (à droite) son mari Leonard (Photo : SIPA;51405895_000033)

Virginia Woolf (1882 – 1941) écrivait sur une table encombrée d’un véritable capharnaüm, de petits objets, plumes, morceaux de métal, pierres, tas de papiers, qu’elle collectionnait et empilait autour d’elle comme une barrière contre le monde. Le monde qu’elle adorait pour l’inspiration que les mondanités lui insufflaient et détestait lorsqu’il lui faisait sentir qu’elle n’était pas tout à fait normale.

Virginia Woolf faisait davantage qu’écrire ses romans. Elle les concevait maternellement, y pensait du soir au matin, pleurait le départs des épreuves à l’imprimerie et souffrait de chaque pique lancée par des critiques inconscients de leur objet. Dans ses robes toujours impeccables, la démarche chaloupée, rêveuse, à l’image de son esprit, Virginia faisait figure d’originale maladive.

Sa maladie mentale, à l’époque où le terme n’avait aucun sens, elle la refusait. Ses heures de délire, durant lesquelles elle entendait les oiseaux du jardin parler grec, elle s’en souvenait à la faveur d’un chapitre. La littérature transfigurée par la pathologie, c’était le génie de Virginia. Quant à la politique, elle s’y intéressait ni plus ni moins qu’à autre chose, c’est-à-dire les mains dans le cambouis, mais des mains gantées, pleines d’intentions idéalistes qui n’ignoraient pas leurs limites.

Elle aurait pu être sa propre héroïne. Non pas seulement si la vie et le galop saccadé de la psychose maniaco-dépressive lui en avaient laissé le temps, mais si elle s’était regardée dans un miroir avec la même acuité que les rives boueuses de l’Ouse et les échos, dans la nuit, des bombardements sur le ciel de Londres.

Le roman dont Virginia Woolf est l’héroïne, « A book of one’s own », pourrait-on dire, c’est son mari Leonard Woolf qui en est l’auteur. Dans son journal, celui qui a partagé la vie de la romancière de 1912 à son suicide, en 1941, a tout consigné. Le menu de leurs petits déjeuners, les réactions de Virginia à tout ce qui la frôlait, ses crises, ses joies, les précautions dont il entoura sa maladie, l’indulgence avec laquelle il traitait sa femme, sa culpabilité, sa fragilité. Leonard revenait d’une mission diplomatique à Ceylan lorsqu’il s’est déclaré à Virginia. Le colonialisme lui répugnait. Il s’est attelé à la création de la Société des Nations, a mené sa barque politique toujours à gauche. Il était le seul gentleman auxquels les ouvriers de Manchester aimaient s’adresser, le seul qu’ils comprenaient quand il ouvrait la bouche. Ses traités et projets de constitution ont inspiré les artisans de l’Europe du XXème siècle. Mais à la lecture de ces passages de journal, tout cela n’est rien, rien, à côté de Virginia.

Il n’est pas question de la fable d’un homme caché derrière une grande femme, ni d’une femme vivotant dans l’ombre du grand homme, mais d’une histoire d’amour réciproque.  Virginia n’aurait pas aimé que l’on parle d’elle, ni de Leonard et elle, à sa place, surtout en son absence, précise son neveu Cecil Woolf dans la postface de cet ouvrage. Les derniers mots que Mrs Woolf adressa à son mari avant de se noyer suffisent : « Je ne pense pas que deux personnes aient pu être plus heureuses jusqu’à ce qu’arrive cette terrible maladie. Je ne peux plus lutter. Je sais que je te gâche la vie, que sans moi tu pourrais travailler. Et tu le pourras, je le sais. »

Ma vie avec Virginia, Leonard Woolf, traduit de l’anglais par Micha Venaille, Ed. Les Belles Lettres.

Ma vie avec Virginia

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69, année du « Merckxisme »

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(Photo : SIPA.00279194_000030)
(Photo : SIPA.00279194_000030)

Le 103ème Tour de France prendra son envol des plages du Débarquement. Au menu de cet enfer jaune, 21 étapes avec 4 arrivées en altitude (Andorre Arcalis, Mont Ventoux, Finhaut-Emosson et Saint-Gervais Mont Blanc), soit, au total, 3 519 km dans les pattes du 2 au 24 juillet. Cette année, les organisateurs ont même prévu une virée en Espagne, en principauté d’Andorre et en Suisse. Des sommets de l’Izoard aux mystères des éprouvettes, le vélo fait pédaler notre imaginaire. Il est le réceptacle, chaque été, de nos plus vilaines frustrations et de nos plus sincères emballements. Pour les juilletistes, le tracé de l’étape du jour dicte l’heure de la baignade et, pour les aoûtiens, l’événement encore frais dans les mémoires nourrit les conversations de l’apéro. Nous perdons toute lucidité quand une poignée d’hommes accomplit de tels exploits sportifs.

Le cycliste du dimanche s’incline devant la maestria du héros qui le venge, par procuration, de tant d’efforts inutiles. Notre roman national se dessine alors dans la perpétuation des légendes, fussent-elles belges ! Bertrand Lucq, avocat au barreau de Dax et pigiste au quotidien Sud Ouest, s’est intéressé à un homme, Eddy Merckx qui a fêté en 2015 ses 70 ans et à une étape mythique : Luchon-Mourenx-Ville-Nouvelle, longue de 214,5 km.

Ce mardi 15 juillet 1969, le « cannibale » a dévoré l’Aubisque. L’Ogre des Pyrénées avait une faim de loup. Certains disent même qu’ils l’ont vu voler. Il y a des jours où la supériorité ne s’explique pas, où le rationnel est une insulte au talent pur. En hommage à cet acte de bravoure, Bertrand Lucq a publié aux Editions Atlantica Coup de foudre dans l’Aubisque, un texte poignant à mi-chemin entre le roman et le reportage d’ambiance. L’auteur, d’un habile coup de plume, fait revivre cette montée infernale. Merckx, intouchable, inatteignable et, derrière lui, à plus de 7 minutes, les autres : Dancelli, Van Den Bossche, Bayssières, Pingeon, Theillière, Zimmerman et Poulidor. Le fils de l’épicier aux couleurs de l’équipe FAEMA (fabricant de machines à expresso) avait du jus. « Les superlatifs ne manquent pas pour saluer l’exploit de ce météore d’or vêtu. Je ne me souviens pas avoir vu quelque chose d’aussi beau. Il est tellement impressionnant. Ce type est extraordinaire. Plus fort que Coppi et Bartali ! » écrit-il, emporté par l’émotion.

Comment ne pas être fasciné par ce boxeur du bitume, dur au mal, toujours à l’offensive qui ne laissa aucune miette à ses adversaires durant une décennie ? Giro, Vuelta, Paris-Roubaix, il les lui fallait toutes !

Ce livre plein de sueur et de joie est aussi un hymne aux reporters sportifs, notamment à Pierre Chany, gloire de L’Équipe. C’était un temps où la grande presse formait les esprits, faisait naître des passions au cœur de l’été. La France se mettait en danseuse devant son téléviseur. On louait à la fois la beauté de notre terroir, notre riche patrimoine et le courage des coureurs. Le Tour réussissait l’amalgame de l’autorité et du charme comme dans une chanson populaire de Michel Sardou.

Coup de foudre dans l’Aubisque – Eddy Merckx dans la légende, Bertrand Lucq, Ed. Atlantica.

Coup de foudre dans l'Aubisque: Eddy Merckx dans la légende

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Avec François Kasbi

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kabsi barbey aurevilly
Jules Barbey d'Aurevilly, par Nadar. Wikipedia.
kabsi barbey aurevilly
Jules Barbey d'Aurevilly, par Nadar. Wikipedia.

Lecteur forcené autant qu’incorruptible, François Kasbi est un drôle de pistolet. Critique littéraire, érudit clandestin – une sorte de Pascal Pia (de Jean José Marchand ?) fasciné par Barbey d’Aurevilly et sa tentative d’inventaire de la vie littéraire, ce capricieux n’est jamais superficiel ; cet antimoderne (mais si) ne donne jamais dans l’esprit partisan ; ce méthodique n’a rien, absolument rien, de l’homme de système. Bref, l’homme, charmant, se révèle subtil et généreux. Un extra-terrestre que j’imagine planqué dans une soupente, le coupe-papier à la main.

Vers 2008, il a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que l’on réédite aujourd’hui augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier. Comme beaucoup d’autres, j’attends une nouvelle édition du Bréviaire, et, pour tromper ma soif, je me plonge dans ce Supplément avec un plaisir d’autant plus vif que François Kasbi ponctue bien – rara avis. En deux mots comme en cent, il nous présente une part de sa géographie littéraire non sous la forme d’un énième recueil d’articles, mais bien dans un livre qui se tient, à rebours des modes et en même temps armé d’une saine méfiance pour les panoplies littéraires, ces hochets pour paresseux.

L’objectif ? Faire justice, sans a priori et en musique. La vitalité d’Aragon, le charme de Drieu, la grâce de Toulet, la grandeur de Barbey, le génie de Gobineau (l’un des plus fermes prosateurs du XIXème, avec Stendhal), l’acuité de Bloy (qui, bien avant les Surréalistes, découvre Baudelaire et Lautréamont), l’allure de Fraigneau nous valent de jolies pages ciselées, d’une désespérante intelligence. Quelques lignes injustes sur Maurras (« exécrable poète », tss-tss-tss !), un « en charge de » à la page 55, l’absence de Montherlant, une pique contre le regretté Mabire (qui n’était pas « nationaliste », mais autonomiste normand) n’ont pas réussi à m’agacer plus de quelques secondes tant mon plaisir était vif. Et puis, François Kasbi se moque avec une telle gentillesse de son lecteur. Il nous amuse et nous décrasse l’œil tout en saluant ses maîtres – comme l’immense stendhalien qu’est Philippe Berthier. Lisez François l’Intempestif !

Supplément inactuel avec codicille intempestif, François Kasbi, Ed. La Bibliothèque.

Retrouvez cet article sur le site de Christopher Gérard.

Humour gratuit, style à deux balles

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(Photo : Lady Madonna - Flickr - cc)
(Photo : Lady Madonna - Flickr - cc)

Illimité, le gratuit des salles UGC, n’est pas que promotionnel. C’est un magazine de cinéma – informé, bien ficelé, agressif et finaud. Au prix sans doute d’un sévère travail de réécriture, la publication est parfaitement cohérente : une cinéphilie pour tous, démocratisée. Enfin !

Il y a un style Illimité, entièrement tourné vers le lecteur. Notons d’abord le recours constant à l’abréviation. Cannes est une « compète ». Spielberg un « réal. », Beaulieu un « chef-op. ». On s’adresse au lecteur comme on parle en salle de rédac’. L’entre-soi pour tous, tel est le secret de cette convivialité unissant le journaliste parisien au lycéen de Créteil. Les mots de trois ou quatre syllabes ne sont pas les seuls à faire les frais de cette bonne franquette. Le « ne » de la négation faisait guindé. Cela donne : « En fait le clivage dans Ma loute, c’est pas tant professionnel/non professionnel que gueules connues/pas connues. »[access capability= »lire_inedits »] Une remarque pertinente transcrite avec impertinence, preuve que si l’on ne parle pas comme les profs, on pense au moins aussi bien qu’eux.

Il est vital pour Illimité de n’être ni dupe ni obséquieux. Julia Roberts, dont on évoque les rides avec une élégance tabloïde, doit tout, absolument tout, à Garry Marshall et à son Pretty Woman. Cette vigilance est justifiée : on apprend ainsi, au sujet de trois films de Verhoeven, que « la dimension satirique, aujourd’hui évidente, n’a pas sauté aux yeux de grand monde ». Méfions-nous, donc : le cinéma pourrait être illusions. En revanche, soyons drôles : un article sur Gilbert Melki s’intitulera « Melki way ». Ce qui n’empêchera pas d’être bougrement intelligents au sujet d’un dessin animé : « Angry Birds : miroir de nos âmes consuméristes ? »

J’ai compris : sous son bob Gucci, mon voisin est bien une tête pensante. S’il envoie des SMS pendant le film, c’est par enthousiasme cinéphilique. Et si, posés sur l’accoudoir devant, ses pieds gênent la petite dame, c’est qu’elle n’a pas encore saisi la promesse démocratique.[/access]