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L’anti-Le Pen, c’est Juppé!

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Alain Juppé est reçu par ses partisans en Guadeloupe, le 7 avril 2016 (Photo : HELENE VALENZUELA)

Je sais qu’on va se moquer de moi (et c’est peu de le dire), surtout dans l’entourage de Causeur, depuis que j’ai à plusieurs reprises exprimé mon intention de voter pour Alain Juppé, s’il est présent au second tour de la prochaine élection présidentielle. Alors, comme disait Aragon citant Racine : « Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique. »

Si je compte bien, en 2017 je voterai pour la sixième fois aux élections présidentielles. Et pour la première fois de ma vie, je risque donc de voter à droite. En 1988, j’avais voté Mitterrand. Ce n’était pas un vote d’adhésion, c’était déjà un vote pour le moindre mal.[access capability= »lire_inedits »] Après un premier tour pour André Lajoinie, candidat PCF, tendance communisme rural de l’Allier, il me semblait logique de m’opposer à Chirac. Le Chirac de cette période-là (il y a des périodes Chirac comme il y a des périodes Picasso) était franchement thatchérien. Il avait même dans son gouvernement un ministre délégué aux Privatisations, un certain Camille Cabana. Si je rajoutais à cela le mouvement étudiant de décembre 1986, dont la victoire s’était quand même soldée par la mort de Malik Oussekine, sans compter le massacre de la grotte d’Ouvéa en pleine campagne électorale, les choses étaient claires : Mitterrand, à défaut de représenter la gauche ou l’idée que je me faisais de la gauche, n’était pas de droite. Son second septennat devait me montrer à quel point je m’étais trompé, mais c’est une autre histoire.

En 1995, je me suis déjà senti vaciller, après un vote Robert Hue, communiste qui ne l’était presque plus. Entre Jospin, soutenu par Alain Minc, et Chirac qui renouait, via la fracture sociale de Todd, avec sa période « travaillisme à la française » en déclarant que l’emploi n’était pas l’ennemi de la fiche de paye, j’ai balancé et c’est la force de l’habitude qui l’a emporté. Chez nous, on ne votait pas à droite même quand elle tenait un discours de gauche, mais on votait à gauche même quand elle tenait un discours de droite. On peut y voir une forme de fidélité, ou de bêtise : allez savoir, c’est souvent la même chose.

En 2002, comme un certain nombre de communistes, j’ai choisi Chevènement. Hue avait clairement annoncé la couleur en transformant le PCF en annexe européiste du PS, façon radicaux de gauche. J’avais une autre vision des choses et j’ai vu en Chevènement cette résurrection du consensus implicite gaullo-communiste qui avait fait le bonheur des Trente Glorieuses : indépendance nationale sourcilleuse et modèle social avancé. Et quand est arrivé le second tour entre Le Pen et Chirac, j’ai voté blanc. Une analyse un peu froide de la situation montrait que Le Pen n’avait aucune chance, et je ne voyais pas pourquoi, malgré la pression morale d’une « quinzaine antifasciste » de pacotille, j’aurais donné ma voix à celui qu’on me présentait encore deux semaines plus tôt comme « super menteur » pour faire barrage à la « bête immonde », rien que ça…

Mais je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans n’ont pas pu connaître. Le casting des élections présidentielles de ce temps-là permettait encore l’affrontement de géants ou, en tout cas, de candidats qui avaient la stature. Tout a changé avec la présidentielle de 2007. On aura beau dire, ce ne sont pas les meilleurs de chaque camp qui se sont retrouvés en lice : Sarkozy contre Royal. Je m’aperçois d’ailleurs, assez étrangement, que si j’ai voté Royal, c’était pour des raisons… de droite. Pas cette droite à la fois affairiste et identitaire si bien incarnée par Sarkozy mais une droite old school, une droite gaulliste. Que Ségolène Royal parle de l’ordre juste (comme Thomas d’Aquin), soit fille d’officier et s’affirme contre son propre camp qui la détestait comme la droite détestait De Gaulle ne me déplaisait pas, même si déjà un méli-mélo sociétaliste commençait à apparaître chez elle.

Cinq ans de sarkozysme ayant confirmé mes pires craintes, après le beau score de Mélenchon au premier tour, j’ai finalement voté Hollande en 2012. Ou plutôt, comme tous les électeurs de Hollande, ou une grande partie, j’ai surtout voté contre Sarkozy. Je ne peux donc pas dire que j’ai été déçu par le hollandisme, je n’en attendais rien. Mais, par son art consommé de se prendre les pieds dans un tapis qui n’existe pas, ajouté à une veulerie timorée et brouillonne dans la façon de mettre en œuvre un programme néolibéral comme jamais ne l’aurait osé son prédécesseur, Hollande a achevé de me convaincre de ne plus jamais mettre un bulletin socialiste dans l’urne.

La gauche que j’aime, aujourd’hui, n’a plus d’expression politique audible. Tout ce qui est à gauche du PS s’enlise, comme après le référendum de 2005, dans des querelles de personnes et d’appareils plus que d’idées, et voit lui échapper une protestation sociale (manifs contre la loi El Khomri, Nuit debout, ZAD) qui grandit sans elle, qui grandit même contre elle.

Je suis donc veuf, ténébreux et inconsolé. Je pourrais ne plus voter, mais quand on me demande mon avis, je le donne. C’est autant dû à une certaine disposition de caractère qu’au civisme. Je ne vois pas, dans le contexte actuel, la gauche de la gauche française se transformer en une manière de Syriza et accéder au second tour : il y a donc de fortes chances que l’élection de 2017 se joue entre la droite et l’extrême-droite, ou la droite libérale et le socialisme libéral. Voter blanc, alors, comme en 2002 ?

La froideur de Juppé est une attitude saine : le président n’est pas un copain, ni une assistante sociale

Il y a pour moi, cette fois-ci, d’abord une différence politique : c’est que Marine Le Pen présente au second tour et gagnant à la fin n’est plus tout à fait de l’ordre de la politique-fiction. Et le seul qui me semble en mesure de la battre parce qu’il n’a jamais chassé sur ses terres, c’est Juppé. Il y a aussi une différence psychologique : c’est que si le candidat de droite est Juppé et qu’il est opposé à un candidat socialiste de droite (Hollande, Valls ou même Macron), j’ai ce coup-ci envie de punir le socialiste, de lui faire mal. J’ai trente ans de « discipline républicaine » du report derrière moi, ça commence à bien faire : ils m’ont trahi au-delà de l’imaginable.

Juppé, contrairement à tous les autres, je ne le méprise pas. C’est important de ne pas mépriser, en politique. On peut détester, mais mépriser celui qui vous représente, c’est vous mépriser vous-même et donc avoir honte. J’ai eu, en des circonstances diverses, honte de Sarkozy comme de Hollande. Après tout, la Ve République, hélas, est encore là et elle demande un roi qui l’incarne. Nos deux derniers présidents ont oublié qu’ils étaient rois, ils ont oublié la séparation entre les deux corps du souverain, théorisée par Kantorowicz. Le roi a un corps privé dont je n’ai rien à connaître, ni le tee-shirt trempé quand il fait son jogging, ni la marque du scooter quand il rejoint sa maîtresse. Et il a un corps politique qui incarne la nation. Si les deux se mélangent, on ne le respecte plus. Juppé, franchement, ce n’est pas trop ce genre-là malgré, sans doute, les communicants qui l’entourent comme tous les autres et qui vont l’encourager à être « sympa. ». On lui a assez reproché cette froideur, cette rigidité, cette distance. Moi, je la lis comme une attitude saine : le président n’est pas un copain, ni une assistante sociale à la manière de ces profs qui veulent faire ami-ami avec les élèves.

La seconde raison de ma dilection juppéiste est son âge. Les jeunes en politique m’agacent souverainement. On dirait que leur jeunesse est leur principal programme. Regardez Le Maire ou NKM, à droite : ils jouent tellement la carte de la jeunesse pour se différencier de leurs concurrents qu’ils finissent par faire de la politique comme des vieux encore plus vieux, ou alors ils disent des bêtises démagos – prendre le métro serait une aventure fantastique –, quand ils n’écrivent pas des livres dans lesquels ils se font masturber. Mais par leur épouse ; ils sont de droite, quand même. Et je ne parle pas de la génération des bébés Hollande : la brutalité d’un Valls Premier ministre, d’une Najat Vallaud-Belkacem à l’Éducation ou d’un Macron à l’Économie prouve assez, si besoin était, que la valeur, dans ce domaine, n’attend point le nombre des années.

L’âge de Juppé offre un autre aspect rassurant : il ne se représentera pas. Il y a donc des chances qu’il fasse ce qu’il promet, puisqu’il n’aura plus de compte à rendre. Ça ne m’enchante pas mais ça nous changera. Et puis au moins, comme son programme, le même que le néo-PS, fera disparaître par triangulation cette fausse gauche du paysage, il y a une chance pour que la mienne, la vraie, ait cinq ans pour se refaire dans une opposition franche à un homme qui sera européen, libéral mais aura aussi assez d’expérience et de culture (après tout il est normalien avant d’être énarque) pour savoir que la France est bien fragile et qu’il faut lui appliquer, en ces temps incertains, le vieux principe de la médecine antique que cet agrégé de lettres classiques connaît forcément : « Primum non nocere. » D’abord, ne pas nuire.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Le prix de la liberté à l’heure de la menace terroriste

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Un policier lors d’un exercice au stade de Lyon (Photo : SIPA.00758318_000008)

La fusillade contre le Pulse, club homosexuel d’Orlando, le 12 juin, par un individu se revendiquant de l’Etat islamique (EI), attentat le plus meurtrier des États-Unis depuis le 11 septembre 2001, a fait 49 morts plus le tireur et 53 blessés. Cette nouvelle tuerie de masse du terrorisme islamiste contre une communauté ciblée va-t-elle conduire les Occidentaux à se pencher sur les sacrifices croissants qu’impliquent l’exercice de notre droit à la liberté et la préservation de notre mode de vie, alors que s’intensifie la menace terroriste ?

L’EI a annoncé, dès le 22 mai 2016, que le mois de Ramadan serait, cette année, « un mois de malheurs pour les infidèles ». Cependant, c’est un été radieux qui s’annonce pour les fans de sport (foot, cyclisme, athlétisme, etc) et de musique live. Les Jeux olympiques, qui auront lieu en août au Brésil, accueilleront 7,5 millions de spectateurs. Même estimation concernant le nombre de personnes attendues dans les fans zones pour l’Euro de foot. Deux millions et demi de tickets ont été vendus. Autre exemple, dans la capitale autrichienne, 3 millions de jeunes participeront, fin juin, au festival de musique, le Donauinselfest, qui est un exemple de démesure. Le festival Tomorrowland, l’un des plus grands festivals de musique électronique du monde, qui attire plus de 400 000 personnes pour écouter les meilleurs DJ internationaux, se tiendra comme chaque année en juillet, en Belgique, dans la ville de Boom.

La résilience a un coût

Vu l’état de la menace, chaque événement programmé cet été est une cible potentielle pour les terroristes. Maintenir et continuer de programmer de grands événements festifs, en dépit de l’intensité du risque terroriste, est également un moyen d’exprimer sa résilience face à l’ennemi qui a juré de nous détruire. Oui, mais à quel prix ?

« Le tout-festif est le grand cauchemar de notre temps » déclarait le philosophe Alain Finkielkraut en mai dernier, en condamnant la tendance que l’on prête à la jeunesse de ne pouvoir être sensibilisée aux événements tragiques de l’histoire, que par le seul biais de « la fête ». Cette citation est prémonitoire si on l’applique plus largement aux exigences du contexte sécuritaire actuel.

Le tourbillon sportif et festif de l’été 2016 constitue en effet un défi colossal pour les services en charge de la sécurité dans toute l’Europe. En France, les forces de police et les militaires, menacés d’épuisement, sont à la limite de leurs capacités. D’après Jean-Claude Mailly, le secrétaire général du syndicat Force ouvrière, en mai, avant les grèves contre la Loi travail et les violences liées à l’Euro de foot, les policiers attendaient déjà le paiement de 18 millions d’heures supplémentaires. Le contexte dans lequel ils exercent leur mission est de plus en plus périlleux. Les forces de sécurité et leurs familles constituent plus que jamais des cibles désignées du terrorisme islamiste, comme l’a montré l’assassinat, revendiqué par l’EI, d’un couple de policiers dans les Yvelines, le 13 juin.

La « double peine » du supporter de base

Mais une des raisons pour laquelle les grands événements de l’été sont maintenus coûte que coûte malgré la menace, est économique. Les billets pour les JO de Rio se sont vendus jusqu’à près de 1 200 euros l’unité. Selon A.T. Kearney, cabinet américain de conseil en gestion mondiale, l’industrie du sport représente, à l’échelle globale, 450 milliards d’euros par an et le football européen 16 milliards d’euros. Dans un rapport intitulé The Sports Market, A.T Kearney indiquait déjà en 2011, que ce secteur avait de belles perspectives avec une base de supporters et de fans d’événements sportifs qui ne cessait de s’élargir et le gâteau de grossir d’année en année. Les enjeux sont donc si importants – en 2016 en particulier – que, sans états d’âme, il va de soi que « the show must go on », quel qu’en soit le prix à payer pour sécuriser ces innombrables événements sportifs.

Et ce prix est exorbitant. A titre d’exemple, la question du financement de la sécurité des seules fans zones pendant l’Euro 2016 (17 millions d’euros), met en lumière le poids financier que supportent l’Etat et les villes-hôtes, même si l’UEFA apporte sa contribution à ce défi majeur. A noter que ce sont 7 millions d’euros supplémentaires qui ont dû être rajoutés au coût initial de 10 millions, en raison de l’intensification du risque terroriste. Ne faudrait-il pas dans ces conditions augmenter la participation – autant en moyens humains que financiers – consentie par les organisateurs de ces grands événements pour en garantir la sécurité ? L’Etat et les collectivités locales seraient ainsi partiellement délestés de ce fardeau de plus en plus lourd à porter. La « double peine » du supporter de base, qui paie non seulement son billet mais ses aussi ses impôts, serait ainsi allégée.

D’autant plus que la menace est partout et que les forces de sécurité sont sollicitées sur d’autres fronts. Sur les lieux de culte par exemple et même sur les plages. Dès la fin avril 2016, le quotidien allemand Bild, s’appuyant sur une source des services de renseignement allemand, faisait état de menaces sur les plages et dans les stations balnéaires du littoral méditerranéen européen, notamment en France, en Italie et en Espagne. Des terroristes de l’EI et plus précisément des kamikazes sénégalais affiliés à Boko Haram (groupe terroriste rallié à l’EI en mars 2015) et déguisés en vendeurs ambulants, y réitéreraient le scénario de Sousse de juin 2015. On se souvient, en effet, que, le 26 juin 2015, un seul individu, se revendiquant de l’EI, avait semé le chaos et la mort, sur une plage de Tunisie, en abattant à la kalachnikov et avec une grenade, 39 touristes européens et en blessant 39 autres personnes. La vulnérabilité des stations balnéaires est aujourd’hui une évidence, comme l’a montré l’attentat de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, le 13 mars 2016, attaque revendiquée par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), qui fit 19 morts (dont 4 français) et une trentaine de blessés. Les assaillants s’en sont pris à des gens qui étaient tranquillement en train de se baigner.

Une fuite en avant dans la fête perpétuelle

Mais au-delà du coût de la sécurité, qui croît de manière exponentielle au fil des attaques terroristes, le problème de fond est en fait celui du déni de réalité de nos sociétés face à la menace grandissante. Comme le remarque Pierre Servent, expert en stratégie militaire et auteur de l’ouvrage Extension du domaine de la guerre, cet aveuglement s’explique par le fait que « nous sommes sous l’emprise de la dictature des trois « I » »« Insouciance, Idéologie et Individualisme » et ne savons pas comment affronter ces « drôles de guerres ».

Cette situation affligeante et les risques futurs qui se profilent sont malheureusement d’ores et déjà prévisibles mais, dans notre fuite en avant dans le sport et dans la fête perpétuelle, nous continuons à ne rien vouloir voir venir. En 1945 déjà, l’écrivain britannique George Orwell avait identifié ce problème central : « Les gens peuvent anticiper l’avenir seulement lorsque cela coïncide avec leurs souhaits, écrivait-il. C’est ainsi que les faits les plus grossièrement évidents finissent par être ignorés lorsqu’ils ne sont pas bienvenus. »[1. George Orwell, Partisan Review, hiver 1945.]

Brexit: chronique post-apocalyptique

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(Photo : SIPA.00105665_000001)

Vendredi 24 juin 2016 : Les sujets de Sa Gracieuse Majesté décident de quitter l’Union européenne avec 50,9% des suffrages. Jean Quatremer tweete : « J’espère qu’ils vont en chier maintenant, ces xénophobes de rosbifs ! »

Dimanche 26 juin 2016 : Un collectif de personnalités parmi lesquelles Jacques Attali, Martine Aubry, Alain Minc, Benoist Apparu, Bruno Le Roux et Christine Angot, signent une tribune dans le JDD. Ils demandent solennellement au comité d’organisation de l’Euro 2016 de « bouter l’équipe nationale d’Angleterre de la compétition, au nom des valeurs humanistes, démocratiques et européennes ».

Mardi 27 juin 2016 : Des colonnes de réfugiés français, effrayés par les prochaines conséquences du Brexit, affluent en direction de Douvres. Après enquête, il s’avère que la plupart d’entre eux continuait de croire sur parole les médias français.

Dimanche 3 juillet 2016 : Opposée aux vaillants joueurs français, « portant l’espoir de tous les citoyens européens », l’équipe nationale d’Angleterre est battue sur le score de 9 à 0 en quart de finale de l’Euro. Sans doute, les joueurs britanniques ont-ils été perturbés par le maillot bleu des français, exceptionnellement agrémenté des douze étoiles du drapeau européen, après la demande solennelle et commune de François Hollande et Angela Merkel.

Lundi 25 juillet 2016 : Déjà traumatisé par l’abandon sur chute de son champion cycliste Christopher Froome à deux tours de l’arrivée sur les Champs-Elysées, alors qu’il avait près de douze minutes d’avance au classement général, le Royaume-Uni doit faire face à une épidémie de choléra dans les Midlands. Arnaud Leparmentier conclut l’éditorial du Monde : « On voit mal comment les pays de l’Union européenne pourraient être solidaires d’une nation qui leur a tourné égoïstement le dos il y a un mois », ce que son compère Jean Quatremer résume d’un tweet rageur : « Qu’ils crèvent, ces crétins ! »

Mardi 27 septembre 2016 : A peine remise des 14 000 victimes du choléra, et de la dévastation du quartier de Chelsea par des milliards de sauterelles fin août, le nouveau Premier ministre Boris Johnson annonce la création de tickets de rationnement. Une idée d’autant plus urgente que la livre sterling a perdu 97% de sa valeur en trois mois. La mesure touche même la graisse de rognon indispensable à la confection du pudding.

Dimanche 25 décembre 2016 : L’Ecosse annonce sa sortie du Royaume-Uni. La réaction de Boris Johnson ne se fait pas attendre : Glasgow et Edimbourg sont bombardées le jour de Noël.

Dimanche 1er janvier 2017 : Tel Charles Ier, la tête de Boris Johnson est tranchée en ce premier jour de l’an devant le Palais de Whitehall. George Osborne, qui lui succède à Downing Street,  demande officiellement la réintégration du Royaume dans l’Union européenne ainsi que l’adhésion à l’euro. En signe de bonne volonté, le nouveau chef de gouvernement britannique impose l’interdiction du Times et la conduite à droite. On déplore quelques décès d’usagers des bus à Londres, mais ces mesures sont malgré tout accueillies avec enthousiasme par le peuple britannique, enfin vacciné contre le souverainisme. Ce que l’indispensable Quatremer résume en un tweet : « Aujourd’hui, il n’y a plus de Manche ! »

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Brexit: la propagande grossière du Trésor britannique

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Sipa. Numéro de reportage : AP21905530_000001.

David Blake est professeur d’économie à la Cass Business School de Londres.

Daoud Boughezala et Gil Mihaely. Dans le cadre de la campagne référendaire sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, le ministère britannique de l’Economie a évalué le coût d’une sortie du Brexit à au moins 4 300 livres (5 587 euros) par foyer d’ici 2030. Contestez-vous les conclusions de cette étude en tant qu’expert indépendant ou partisan du Brexit ?
David Blake. Je critique cette étude en ma qualité d’économiste. Ce qui m’a poussé à le faire était la déclaration du gouvernement britannique selon laquelle « tous les économistes à l’exception de huit d’entre eux sont d’accord avec les conclusions de l’étude du ministère de l’économie ». En quarante ans à l’université, j’ai rarement vu autant d’économistes approuver la même politique économique. Un tel unanimisme est souvent signe que ses partisans ont tort. C’était le cas quand une majorité d’économistes britanniques ont soutenu l’adhésion du Royaume-Uni au Système monétaire européen puis à la zone euro. Au départ, je n’étais pas favorable au Brexit mais deux choses m’ont fait changer d’avis. D’abord la tromperie de cette étude gouvernementale sur les conséquences économiques d’une sortie britannique de l’UE qui a largement exagéré les coûts d’une telle éventualité. Et puis l’intolérable pression internationale sur nous, citoyens britanniques, pour rester dans l’UE : des Etats-Unis et de la Chine, de la Banque mondiale, de l’OTAN et j’en passe. Cette pression est très contre-productive. Le déficit de démocratie au sein de l’UE m’inquiète. C’est un phénomène qui pousse les citoyens vers les extrêmes  – de droite en Pologne, en Hongrie et en France ; de gauche en Espagne et en Grèce. En 1975,  nous avons intégré le Marché commun et non pas une union politique. Il n’est pas nécessaire de faire partie d’une union politique pour bénéficier d’échanges économiques favorables.

Entrons maintenant dans le vif du sujet : que reprochez-vous à l’étude du gouvernement sur les conséquences économiques d’une sortie britannique de l’UE ?
Cette étude fait appel à deux modèles : l’un sur le court terme, l’autre sur le long terme. Le modèle d’évaluation des coûts à long terme d’un Brexit est fondé, comme la physique newtonienne, sur l’idée que plus un pays est proche du noyau de l’UE, plus il bénéficie de retombées économiques positives (échanges commerciaux, investissements, gains de productivité, croissance). Ainsi, plus le Royaume-Uni s’éloigne du noyau dur de l’UE que sont les pays membres de la zone euro, plus il perd économiquement.
Plus encore, l’étude conclut qu’il n’existe aucun scénario où le Royaume-Uni gagnerait d’un tel éloignement. Or, ce modèle n’explique pas plusieurs phénomènes :

  • La part des exportations britanniques vers l’UE a baissé, passant de 54% en 2006 à 44% en 2015, malgré l’approfondissement de l’intégration européenne. Or, si la proximité avec le noyau dur de l’UE devait favoriser le commerce extérieur, nous n’aurions pas obtenu ces chiffres.
  • L’économie du Groenland a connu une croissance rapide depuis que le pays a quitté le Communauté économique européenne en 1985.
  • La sortie de l’Irlande de la livre sterling (et l’adoption de la livre irlandaise) n’ont pas dégradé sa balance commerciale avec le Royaume-Uni.

L’étude aurait prédit que le Royaume-Uni aurait mieux fait d’adopter l’euro,  et que tous les pays du monde devraient en faire autant !
Selon cette même logique, si l’Ecosse avait décidé en 2014 de quitter la Grande-Bretagne, ses échanges avec les autres nations du royaume auraient chuté de 80%. Quand on prend en compte trois siècles d’union politique et économique, la géographie, la langue, la monnaie et la similarité des systèmes légaux, qui peut prendre un tel chiffre au sérieux ?
L’étude a donc grossièrement exagéré les conséquences à long terme du Brexit.

Au moins à court terme, un Brexit serait économiquement aventureux…
D’après le ministère de l’Economie britannique, une sortie de l’UE entraînerait immédiatement une récession. Mais le modèle de prospection utilisé ne permet pas d’établir des relations de cause à effet entre variables. On nous soutient par exemple que le PIB a chuté pendant la crise financière de 2008 quand « l’index de la peur » était au sommet et les Britanniques particulièrement pessimistes. Le PIB évoluant plus lentement que l’index de la peur, on peut difficilement établir un simple lien de causalité entre les deux.
Or, l’étude que je conteste part d’un certain nombre d’hypothèses extrêmes. Elle suppose par exemple qu’un vote en faveur d’une sortie de l’UE créera un choc économique de moitié équivalent à celui provoqué par la crise de 2008. Rappelez-vous qu’en septembre 2008, le système financier mondial était à deux doigts de l’implosion. Pire, le rapport du Trésor britannique suppose que cet état de torpeur dû à une incertitude extrême se prolongera pendant deux ans…

Ce  n’est pas une hypothèse délirante. Comment le gouvernement Cameron administrerait-il un pays isolé de ses premiers partenaires économiques et politiques ?
Justement, l’étude prospective ne prend en compte aucune politique publique et suppose que le gouvernement britannique assisterait à la crise en pur spectateur. Pourtant, pendant la crise de 2008, le ministre de l’Economie a bien géré les attentes des Britanniques et a injecté 375 milliards de livres dans l’économie selon le principe « we will do whatever it takes » (« nous ferons tout ce qui doit être fait »). Et l’on sait déjà que l’actuel ministre de l’Economie prépare une politique rigoureusement contraire, avec des coupes budgétaires et des augmentations d’impôts. J’ajoute que l’étude du Trésor britannique ignore d’autres rapports démontrant qu’une sortie de l’UE n’aurait que peu ou pas d’impact sur l’économie britannique.

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Mouvement 5 étoiles, un populisme pur et parfait?

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Virginia Raggi, nouvelle maire de Rome, issue du Mouvement 5 étoiles. Sipa. Numéro de reportage : AP21911917_000002.

Daoud Boughezala. Le Mouvement 5 étoiles fondé en 2009 par Beppe Grillo vient de remporter les mairies de Rome et de Turin. Pourquoi la crise économique et migratoire bénéficie-t-elle à ce parti antisystème au programme flou plutôt qu’à la droite nationale menée par la Ligue du Nord, clairement opposée à l’euro et à l’immigration ?

Marco Tarchi[1. Professeur de science politique à l’université de Florence, Marco Tarchi est un des plus grands spécialistes italiens du populisme.]. En premier lieu, parce que l’image de la Ligue du Nord est trop marquée par son passé de mouvement séparatiste et « antinational », qui lui empêche de percer dans l’électorat des régions du Centre-Sud du pays, qui n’a pas oublié les invectives contre les paresseux méridionaux (« terroni », comme on les appelle souvent dans le Nord de l’Italie). Et parce que le caractère transversal par rapport au clivage gauche/droite qu’elle revendiquait à ses origines a été renié par l’alliance conclue en 1999 avec Forza Italia, Alleanza nazionale et les démocrates-chrétiens de droite, qui lui a permis de participer au gouvernement de 2001 à 2006 et de 2008 à 2011, mais lui a aliéné les électeurs déçus des partis de gauche qui restent méfiants par rapport à ce rassemblement hétérogène et litigieux qu’est le centre-droit.

L’immigration fait-elle l’objet d’aussi vifs débats en Italie qu’en France ?

Pour l’instant, non. Mais le problème monte, et avec lui le débat. Et, comme en France, tous ceux qui expriment des réserves quant au « devoir d’accueil » des immigrés sont immédiatement accusés d’être des xénophobes. C’est par exemple le destin réservé au plus célèbre politologue italien, Giovanni Sartori, qui, à l’âge de 92 ans, a critiqué durement l’attitude de l’Eglise catholique en ce domaine, s’est fait traiter de raciste dans la blogosphère et ne publie plus ses articles dans le Corriere della Sera, dont il était jusqu’à récemment l’un des éditorialistes.

Doit-on donc comparer le M5S à Podemos, à Syriza ou au Front national de Marine Le Pen ?

Ces quatre mouvements partagent, dans des mesures différentes, certains traits typiques de celle que j’appelle la mentalité populiste, mais ils en offrent des déclinaisons assez divergentes. C’est pourquoi, selon les cas et les événements, ils adoptent l’un envers l’autre, des positions critiques, des attitudes de refus ou des expressions de sympathie. Des quatre, le M5S – mais il faudrait plutôt dire Beppe Grillo, car c’est son discours publique qui exprime à 100% la mentalité populiste, alors que les discours et les actions des dirigeants du Mouvement parfois s’en détachent – est sans doute le plus proche de l’idéal-type du populisme.

En 1946, quelques années avant l’émergence du poujadisme en France, un journaliste italien avait créé le Fronte dell’Uomo Qualunque (« Front de l’homme de la rue ») au programme libéral-populiste. Ce dernier avait fini par décliner en se rapprochant du gouvernement démocrate-chrétien. Le même sort attend-il le M5S ?

Absolument pas, car la raison du succès du M5S est entièrement liée à son caractère d’opposant à la politique politicienne, à la « caste » des politiciens professionnels. Même si les analogies entre le Fronte dell’Uomo Qualunque, le mouvement Poujade et le M5S sont, sous plusieurs points de vue, impressionnantes (il suffit de comparer le « code de comportement » imposé par Poujade à son groupe parlementaire et celui que Grillo a imposé à ses députés et sénateurs pour s’en rendre compte ; et pourtant, je suis sûr que le second n’a pas été calqué sur le premier, que Grillo ne connaît pas), je crois que le fond anti-système du Mouvement Cinq Étoiles est bien plus solide que celui de ses prédécesseurs.

Les partisans de Beppe Grillo font abondamment campagne sur les réseaux sociaux, en développant le mythe d’une démocratie participative permanente. Leur activisme virtuel est-il à même de (re)constituer une communauté nationale dans un pays aux fortes identités locales ?

Je suis très sceptique en la matière. Le but de cet activisme n’est pas de recréer, ou plutôt de renforcer, une identité nationale en termes communautaires, mais de régénérer un peuple et lui restituer son unité à partir de la nation de citoyens, qui n’a que très peu de connotations ethniques et culturelles – même si Beppe Grillo, de son côté, affiche des opinions très peu conformistes quant à l’immigration, le droit du sol et la priorité aux Italiens dans l’emploi (une position qui n’est pas trop loin de la « préférence nationale » du Front national) – et se fonde plutôt sur une éthique de participation à la res publica.

Mélenchon au pied du mur

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(Photo : SIPA.00755825_000013)

La montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon dans différents sondages est l’indice d’une évolution de l’opinion. Plusieurs de ces derniers le donnent faisant jeu égal avec le président en exercice, François Hollande, voire le dépassant dans certains. Bien sûr, tout ceci n’est qu’indices. On sait trop la fragilité de ces sondages à 11 mois de l’élection. Mais, ces indices sont concordant avec la chute de la popularité du président qui le met à un niveau jamais atteint sous la Vème République et qui le contraint à accepter le principe d’une primaire, geste inouï, et pour tout dire humiliant, pour un président en exercice. La possibilité qu’au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, Mélenchon dépasse Hollande est désormais à envisager. Ceci constituerait un événement majeur dont les conséquences à court et à long terme seraient considérables. D’ores et déjà cette possibilité neutralise l’argument du « vote utile » pour le candidat du P « S », voire le fait jouer en faveur de Mélenchon.

Bien entendu, Mélenchon attire la haine des « socialistes de gouvernement » (deux mensonges pour le prix d’un car ils ne sont ni socialistes ni capables de gouverner), de leurs alliés et de leurs supplétifs, comme le paratonnerre attire la foudre. Le vomi s’étale dans les colonnes de l’Obs, normalisé comme le fut Prague après 1968, ou de sa succursale pour bobo startupisés, Challenges. De même, l’attaque haineuse de Cohn-Bendit, qui peut être parfois drôle et plus rarement pertinent, est révélatrice de la panique qui saisit le camp des bien-pensants. L’important est ailleurs. Mélenchon doit faire face à ses propres contradictions. Il a, peut-être, rendez-vous avec l’histoire. La manière dont il fera face à ses contradictions sera décisive pour déterminer si sa montée dans les sondages est appelée à s’amplifier ou si elle ne fait que traduire un instant particulier.

Les attentes aujourd’hui

Il faut rappeler les données du problème. En décembre dernier, aux élections régionales, on avait pu constater l’échec du Front de gauche et même le délitement de ce Front. Entre les partisans de Mélenchon et la direction du PCF, rien n’allait plus. Mélenchon courrait le risque de se voir enfermer dans la mécanique d’une « primaire » dont l’objectif, évident, était de faire place nette à une candidature de François Hollande tout en permettant au PCF de se trouver un prétexte pour se rallier, sous couvert de démocratie mais en réalité à des fins purement alimentaires.

La décision de Jean-Luc Mélenchon de renverser la table de l’ignoble festin que l’on préparait dans les arrières-cuisines où se mijote la soupe politicienne a été salutaire. On l’a signalée et applaudie dans ce carnet[1. Voir : Sapir J. « Mélenchon Candidat ? », http://russeurope.hypotheses.org/4704 et « Mélenchon et l’imbroglio », http://russeurope.hypotheses.org/4526]. Cette décision a mis au jour les divisions tant au sein du PCF que dans la gauche « socialiste ». Les ralliements à la démarche de Mélenchon furent nombreux et significatifs. Cette décision correspondait aussi à la logique intime des institutions. Tel n’était pas le moins surprenant des constats que l’on pouvait faire. Par son geste, il se donnait un personnage gaullien. Pour qui prétend vouloir abolir la « monarchie présidentielle », ce n’est pas un petit paradoxe.

La candidature de Mélenchon réintroduisait alors un élément de politique charismatique, ce qui correspondait aux attentes d’une partie des électeurs dans la situation actuelle, dont j’ai écrit qu’elle correspondait à un « moment souverainiste ». Ce moment, dont l’état d’urgence fut un symbole, implique une action « exceptionnelle ». C’est cela qui en fait un « moment souverainiste » car est souverain qui décide de et dans la situation exceptionnelle[2. Schmitt C., Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988, p. 16.]. Et, ce cheval du souverainisme, Mélenchon l’a enfourché. Que l’on réécoute ses déclarations lors de l’émission Des paroles et des actes pour s’en convaincre.

Aujourd’hui, alors que la France s’enfonce dans la crise politique et que le gouvernement s’entête à vouloir imposer une politique minoritaire, Mélenchon apparaît celui qui, à gauche, est le mieux placé pour répondre aux attentes issues de la situation.

Crise politique et moment souverainiste

Car, jamais depuis des dizaines d’années, la situation n’a été aussi pesante et aussi grave. Le choc des attentats de novembre ne s’est pas dissipé. La tuerie de Magnanville est là pour nous le rappeler. Mais, à ce choc est venu s’ajouter un mouvement social de grande ampleur. Le rejet, majoritaire dans la population, de la loi El Khomri, n’a d’égale que l’obstination du gouvernement à imposer cette loi inique, dont chacun sait qu’elle correspond à un projet étranger, issu de l’Union européenne. Cette loi n’est que la traduction dans le droit français de mesures inspirées et appliquées hors de nos frontières. Et le fait qu’aujourd’hui chaque événement social mette en évidence la question de la souveraineté nous confirme que nous sommes toujours dans ce moment souverainiste que j’ai décrit dans un récent livre[3. Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016.].

Le point qui doit retenir notre attention est qu’en maintenant ce projet de loi envers et contre l’opposition de la majorité de la population, ce gouvernement prend la décision consciente de diviser gravement le pays, de dresser les Français contre l’Etat, d’opposer les travailleurs aux forces de l’ordre alors que face à la menace terroriste l’unité de la Nation est plus que jamais nécessaire. A cet égard, les tentatives du pouvoir de faire interdire les prochaines manifestations contre la loi El Khomri prennent la dimension d’une tragique provocation. On ne sait alors ce qu’il convient de plus stigmatiser : l’irresponsabilité d’une politique dont les conséquences peuvent à tout moment se révéler criminelles ou un gouvernement « hors-sol » qui agit, dans les faits, comme un agent de l’étranger.

Il n’est donc pas surprenant que les cotes de popularité du président comme du Premier ministre atteignent aujourd’hui les abysses et les sondeurs seront bientôt contraints d’user de bathyscaphes. Et il n’est pas non plus surprenant que la panique gagne cette équipe gouvernementale dont les plus intelligents comprennent ce qui les attend. Ce qui se prépare n’est pas seulement une défaite électorale majeure. C’est une délégitimation radicale dont la logique ultime sera un éclatement du P « S ». François Hollande se voulait l’héritier de Mitterrand ; il n’est que la pale copie de Guy Mollet. Mitterrand avait fondé le P « S » et Hollande (certes bien aidé par Manuel Valls) en est en réalité le fossoyeur. Le P « S » sera renvoyé aux enfers politiques comme le fut en son temps la SFIO agonisante.

Manœuvres et basse politique

Les tentatives de manœuvres politiciennes auxquelles se livre ce gouvernement aux abois sont à la mesure de sa myopie et de son incompétence. Après avoir tenté de susciter des candidatures de division pour affaiblir Jean-Luc Mélenchon, il en est réduit à espérer celle de Nicolas Hulot. Il est vrai que ce dernier pourrait rassembler sur son nom une bonne part du vote écologique, déçu par ce gouvernement et écœuré par le comportement des dirigeants d’EELV qui sont passés du statut de Verts à celui de politiciens blettes sans jamais être murs. Mais il est vrai aussi qu’une campagne l’obligerait à faire la lumière sur certaines de ces sources de financement. Il n’est pas dit qu’il prenne, en fin de compte, plus de voix à Mélenchon qu’à Hollande.

L’épisode Macron se termine. La bulle se dégonfle, ce qui est bien le moins pour un ancien banquier d‘affaires. Le personnage se voyait en capitaine et se révèle incapable de résister à un œuf. Il se croyait taillé dans le fer de l’armure de Jeanne d’Arc, dont il tenta sans vergogne de capter l’héritage, et il n’est en réalité qu’une rose fleur éphémère, morte au matin. La confusion entre les deux en dit long sur l’intelligence de son parrain politique, le secrétaire général de l’Elysée.

Mais, la dernière en date de ces manœuvres est bien le ralliement de François Hollande au principe de la primaire. L’habileté n’est que d’apparence. Assurément, il se donne une image « démocratique » que démentent tous ses gestes politiques. Assurément, il oblige ses adversaires de la « gauche » du P « S » à se démasquer et à devoir, le cas échéant, le soutenir un fois désigné. C’est en fait la même manœuvre qui avait été tentée contre Mélenchon et que l’on recycle cette fois contre Arnaud Montebourg et quelques autres.

On le voit, rien n’est digne, rien n’est à la hauteur des enjeux, rien ne montre que l’on ait compris les dangers de la situation actuelle. C’est malin mais ce n’est pas intelligent. Hollande doit se comporter en président et il réagit en Premier secrétaire. Cela dit tout de l’inaptitude de l’homme.

Mélenchon et les institutions

Mélenchon peut-il se hisser à la hauteur de ces mêmes enjeux ? Deux questions seront ici décisives. La première est bien entendu la question des institutions. Que la question se pose est une évidence, et il faut savoir gré à Mélenchon de le dire et d’en faire un point important de sa campagne. Les différentes réformes constitutionnelles de ces vingt dernières années ont déséquilibré la Vème République. L’introduction en son sein de dispositifs issus de l’Union européenne, parce qu’ils sont attentatoires à la souveraineté, en affaiblit gravement la légitimité. L’écriture d’une nouvelle Constitution s’impose. Mais, il n’est pas sûr que les propositions portées par Mélenchon apportent de véritables remèdes aux maux dont nous souffrons. Proposer l’élection d’une Assemblée constituante au milieu de la crise que nous connaissons n’a de sens que si cette assemblée concentre entre ses mains tous les pouvoirs sur la base d’une déclaration de nullité de la Constitution actuelle. Le modèle, il faut le dire clairement, c’est celui de la Révolution, c’est 1793. Peut-être en sommes-nous là. Mais alors, dire comme l’a fait Mélenchon : « Je voudrais être le dernier président de la Ve République et rentrer chez moi sitôt qu’une Assemblée constituante, élue pour changer de fond en comble la Constitution, ait aboli la monarchie présidentielle et restauré le pouvoir de l’initiative populaire » n’a pas de sens.

Des décisions lourdes de conséquences devront être prises, sur l’euro, sur l’Union européenne mais aussi concernant notre position dans les relations internationales. Il faut tirer toutes les conclusions du constat du « moment souverainiste » que nous vivons actuellement. Il faudra donc le faire en même temps que l’on réécrira la Constitution. Croire que la personne qui aura mis en branle cette révolution, car pour le coup cela en sera une, puisse s’en retourner chez elle paisiblement est un rêve. Ce qui attend Mélenchon n’est pas le sort de Cincinnatus mais celui des héros des Dieux ont soif d’Anatole France. Ou alors, il doit rester dans le cadre de ce qu’il appelle la « monarchie présidentielle », quitte à user de l’ensemble des dispositifs exceptionnels pour mettre en œuvre les réformes qui s’imposent.

Admettons alors que Mélenchon comprenne et assume ce que serait alors son destin, est-il bien entouré pour l’accomplir ? On constate tous les jours que les autres responsables du Parti de gauche ne tiennent pas, et en particulier sur la souveraineté, le même discours que lui. Ce ne serait certes pas la première fois qu’un dirigeant se trouve ainsi en décalage avec ses troupes. Mais le problème posé est de savoir comment se résout ce décalage. Le dirigeant se plie-t-il à la volonté de ses troupes ou, ouvrant le jeu des alliances, élargit-il sa base de légitimité. Autrement dit, la posture adoptée par Mélenchon et sa stratégie affichée sont contradictoires avec le sectarisme qui caractérise sur bien des points le Parti de gauche et, dans une moindre mesure, Mélenchon lui-même. La question se pose donc de savoir s’il est capable de faire l’équivalent du discours de la « main tendue » prononcé par Maurice Thorez en 1936 et où le dirigeant communiste s’adressait non seulement aux catholiques mais aussi aux « volontaires nationaux », c’est à dire aux militants et sympathisants des Croix de Feu[4. On relira à ce propos avec profit l’article de Michel Winock, « Retour sur le fascisme français : La Rocque et les Croix-de-Feu », in Vingtième Siècle, n°90, avril-juin 2006.].

Souveraineté, démocratie, laïcité

On doit le rappeler, nous vivons aujourd’hui une situation grave, car le cœur même de nos institutions est mis en cause, une situation dangereuse, car nous sommes confrontés non seulement à la menace djihadiste mais aussi à une politique gouvernementale qui divise profondément la société française et qui, de par son caractère minoritaire, engendre une montée dans la violence, une situation enfin exceptionnelle car l’avenir du pays est en jeu. Cette accumulation de facteurs de crises appelle donc à des mesures exceptionnelles, qui impliquent un véritable renouveau.

Les forces de ce renouveau sont aujourd’hui divisées, ce qui correspond à l’histoire des forces politiques dans notre pays. Cette division, pour légitime qu’elle puisse être, est cependant le principal danger pour le renouveau politique et social du pays car l’adversaire, quoi que minoritaire, est quant à lui bien uni. Il convient donc de penser sur quelles bases des forces marchant séparément peuvent frapper ensemble. Le mouvement social contre la loi El Khomri peut nous mettre sur la voie. Il montre l’urgence de redonner la parole au peuple.

L’impératif démocratique est une des leçons du mouvement social qu’il nous faut retenir. Mais, ce mouvement montre bien que la démocratie n’a de sens que si elle se fonde sur le principe de Souveraineté. La démocratie n’a de sens que si elle débouche sur des décisions souveraines. C’est en particulier le cas sur la hiérarchie des normes. La lutte pour la souveraineté est donc primordiale. La souveraineté implique alors que les moyens d’action du gouvernement soient rétablis dans leur plénitude. Mais, tant la mise en œuvre de la souveraineté que l’exercice de la démocratie exigent à leur tour que le peuple ne soit pas artificiellement divisé en communautés ethniques ou religieuses. Ceci fonde l’importance du principe de laïcité. C’est donc sur ce tryptique — souveraineté, démocratie et laïcité — qu’il convient aujourd’hui de se rassembler.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Les Français ont préféré un président à un pays apaisé!

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Françopis Hollande lors d'un déplacement à Annecy le 16 juin (Photo : SIPA.00760703_000001)

La fin du règne de Sarko Ier (2007-2012) fut paraît-il « anxiogène ». Un ami vous glissait ce mot dans un bistrot du Quartier latin, où naquit sans doute cette trouvaille, et peu à peu « anxiogène » gagnait du terrain. Vous le retrouviez dans la presse, dans les débats de radio ou de télévision, et enfin dans la bouche de tout un chacun. « Anxiogène » contribua à faire battre Sarkozy à la présidentielle face à un président normal, qui prônait une France rassérénée.

Il y a cinq ans, à la fin du précédent mandat, le principal problème de la France n’était donc pas le chômage de masse, la dette abyssale ou le manque de compétitivité économique, c’était la tête du président. Il ne nous rassurait pas assez, il avait trop de tics, il faisait trop de grimaces, il avait prononcé à Grenoble un discours trop inquiétant sur l’avenir de l’identité française. Incroyable superficialité qui a jugé, en 2012, les adversaires sur la mine, en dépit de tous les conseils prodigués depuis longtemps par La Fontaine et la sagesse populaire ! Même le sage et avisé Philippe Bilger a avoué qu’il avait voté Hollande parce qu’il lui trouvait une bonne tête. A ce compte, les Britanniques auraient pu renvoyer un Premier ministre qui leur promettait du « sang et des larmes » : « Churchill est anxiogène, rendez-nous Chamberlain, cet homme si rassurant et si amical avec Hitler ! »

La fin du règne de Hollande Ier (2012-2017 ?) se déroule dans une atmosphère néronienne. Paris ne brûle pas, mais la ville est cassée tous les deux ou trois jours par des bandes hyper-violentes qui se mêlent aux cortèges CGT et anti-loi travail. L’essence ne circule plus, les trains ne roulent plus que selon le bon vouloir des grévistes. La gauche et l’extrême gauche, ce vieux couple d’amants tragiques qui, depuis le congrès de Tours en 1920, n’en finit pas de se déchirer, de se rabibocher, de se redéchirer, empoisonnent la vie politique de leur double et interminable suicide. La gauche « de gouvernement » prouve qu’elle est incapable de gouverner, l’extrême gauche qu’elle est incapable de préférer l’intérêt général à ses intérêts corporatistes. Même si c’est injuste, l’Histoire retiendra que la CGT, par quelques-uns de ses membres, a été mêlée au saccage de l’hôpital Necker au moment même où le malheureux enfant du couple de policiers assassinés y était soigné. Terrible symbole.

La haine mortelle que se vouent les deux gauches n’empêche pas les petits arrangements entre ennemis : l’exécutif fait des déclarations tonitruantes sur le maintien de l’ordre, mais en douce il ordonne à la police de ne taper que mollement sur les casseurs, après les avoir laissé décharger leur agressivité sur les vitrines de Paris, Rennes ou Nantes… M. Hollande est le roi du signal contradictoire : le moindre coup de barre à droite est immanquablement suivi d’un coup de barre à gauche.

Menace terroriste et chaos politique, social, économique…

N’oublions pas le plus important dans ce tableau chaotique : la menace terroriste et l’exaspération de plus en plus grande des forces chargées de la contrer. Le meurtre à leur domicile des policiers de Magnanville est une première très inquiétante. Les plus courageux parmi les forces de l’ordre ne pourront plus penser à leur famille et à leur maison sans inquiétude. Les plus émotifs et imaginatifs vont se mettre au Tranxène ou au Témesta, les têtes seront lourdes dans les commissariats, les gestes seront moins sûrs quand les CRS devront intervenir. Destruction psychologique de la police, ah il a fait fort Larossi Abballa ! L’exaspération devant l’exécutif, qui ne sait donner que des ordres tardifs ou contradictoires dans les manifs violentes, est apparue au grand jour le jeudi 17 juin à Versailles : un policier en civil a refusé de serrer la main du président et celle de son Premier ministre.

Devant ce paysage chaotique et néronien, François Hollande ne joue pas de la lyre sur un balcon de l’Elysée. Il n’est pas assez artiste pour cela, son maniement puéril de la langue française le montre assez. « Ça va mieux » aurait pu se dire : « La situation économique de notre pays s’améliore » ou bien « La France se redresse ». Cette extrême pauvreté de langage a deux causes possibles : soit l’homme qui parle est un imbécile (ce qui n’est à l’évidence pas le cas), soit il prend les Français pour des imbéciles. Le président ne chante pas à la lyre les malheurs de la France, mais il continue à arborer son imperturbable sourire et à commettre ses petites blagues. Il est donc rassurant et personne, strictement personne dans les médias, ne songe à dire qu’il est anxiogène.

Le chaos politique, social et économique est à son comble, on ne sait qui triomphera de Manuel Valls ou de Philippe Martinez, des terroristes ou des forces de l’ordre, mais le président continue à sourire. Il ne faut pas dire « Ça va mieux », il faut dire comme Voltaire dans Candide devant les malheurs du monde : « Tout est pour le mieux ».

L’actuel président n’est peut-être pas anxiogène, mais c’est la réalité qui l’est devenue. A tout prendre, je préférais les tics, les grimaces et les colères de Sarkozy accompagnés d’une réalité française qui se remettait vaille que vaille de la grande crise économique de 2008. Que vaut une démocratie pour laquelle le visage d’un homme compte plus que ses qualités et sa volonté ?

Désordre partout, responsabilité nulle part?

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Bernard Cazeneuve, Manuel Valls et François Hollande lors des obsèques de Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, les deux policiers assassinés à Magnanville (Photo : SIPA.00760758_000001)

Pas besoin d’aller chercher bien loin les fameuses « valeurs de la République » : elles sont tout entières (et pas ailleurs) dans nos textes fondamentaux, la Constitution et les déclarations des droits. Les termes de l’article 15 de celle de 1789, dont on ne me dira pas qu’elle peut être prise à la légère, sont clairs : « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration ». Cette disposition s’applique donc au ministre de l’Intérieur et aux préfets sur lesquels il exerce son autorité hiérarchique.

Jusqu’ici, en conséquence des nombreux malheurs qui nous assaillent, le ministre et ses hommes ont échappé à toute mise en cause au nom de l’équation qu’ils ont tricoté : qui critique notre politique critique la police et se met de lui-même hors-jeu. Et, de fait, au nom d’un consensus frileux et de « l’union nationale », peu de comptes leur ont demandés. Et gare à ceux qui estiment que les catastrophes de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher et du 13 novembre n’étaient pas exclusivement dues à la baraka des pieds-nickelés massacreurs. On est même priés de voir dans la mort des trois policiers de janvier 2015, dans les assauts réussis des unités d’élite et la courageuse initiative d’un commissaire et de son chauffeur au Bataclan les preuves d’une sorte de réussite (un brin tardive cependant) de ceux qui sont en charge au plus haut niveau de l’Etat de notre sécurité.

Dans cette logique, questionner s’apparente à une « manœuvre politicienne » (car M. Cazeneuve, lui, ne fait pas de politique). Donc, par exemple : défense de demander pourquoi les menaces sur Charlie ou le Bataclan n’avaient pas été davantage prises au sérieux, pourquoi la patrouille Vigipirate en faction près du Bataclan le 13 novembre n’est pas intervenue (cette information glace le sang) ou encore s’il y a eu des rivalités entre les différentes équipes d’intervention le soir de la tuerie de novembre et quelles en furent les conséquences. Que le pays se le tienne pour dit : il a la chance d’être entre les mains de ces hommes-là, à savoir un ministre à sang-froid, un président qui sait ce qu’il fait et un Premier ministre combatif. Voici tout le monde, ancien juge antiterroriste, experts en terrorisme, journalistes spécialisés, syndicats de police et citoyens, renvoyé au sens de la « responsabilité ».

La responsabilité, parlons-en. Elle est justement l’objet de l’article 15 de la Grande Déclaration de 1789 qui autorise et même oblige à se demander, après une telle accumulation d’échecs et de vies brisées, si la police – au sens générique du terme – est bien faite dans notre pays et si son bras armé est bien commandé.

Une exigence démocratique

Dans cet exigence démocratique (tiens, voilà que « leurs » mots ont une utilité), le préfet de police de Paris mérite une mention spéciale. Il avait déjà démontré son savoir-faire lors des graves incidents du Trocadéro en mai 2013 : le quartier avait été dévasté sans que les coupables soient dérangés par un insuffisant service d’ordre. A l’époque, la question de sa responsabilité n’avait pas été soulevée.  Pas plus que son ministre, il n’a non plus envisagé de démissionner après le 13 novembre, quitte d’ailleurs à ce qu’on refuse sa démission, comme cela s’est passé en Belgique après les attentats de Bruxelles. Est arrivé le printemps 2016 : dégradations quotidiennes de Nuit debout, casseurs en liberté dans Paris, installations de camps de clandestins sous les voies du métro aérien, bagarres à Stalingrad et ailleurs, etc. Chaque incident a été suivi d’une conférence de presse où il a été affirmé que tout le monde avait tout prévu et que tout avait été bien fait. Et au passage, on n’a bien sûr pas oublié d’ouvrir une enquête sur chaque baffe abusive d’un policier. Il est loin le temps où le préfet de Police de Paris était craint et parfois même détesté. Il est devenu aujourd’hui le gentil organisateur du désordre contenu, avec le soutien inébranlable de son supérieur hiérarchique, le ministre de l’Intérieur.

Le pire est qu’il fait des émules. A Marseille, les autorités en charge de la sécurité des personnes et des biens se sont montrées incapables, avec des effectifs supérieurs, de contenir les agissements – sur moins d’un km2 – de 600 à 800 hooligans (provoqués au départ par les jeunes désœuvrés des quartiers nord, on ne l’a pas assez dit) ou le préfet des Alpes-Maritimes incapable d’empêcher que les supporteurs de l’OGC Nice viennent faire le coup de poing contre des Irlandais avinés mais pacifiques. Que croyez-vous qu’il se passa après ces fiascos ? Tout simplement rien. Le maire de Marseille a même eu le culot de déclarer que le dispositif mis en place le jour des incidents était « parfaitement organisé ». Quant au commissaire en charge du hooliganisme au niveau national, il a sans rire rejeté « tout constat d’échec », nous révélant au passage « qu’un problème de suralcoolisation entraîne, in fine, un phénomène de violences » (sans blague ?). Et que nous dit-on lorsque les fastidieuses fouilles à l’entrée des stades ne permettent pas de saisir les fumigènes et même les bombes agricoles ? Que c’est de la faute de l’UEFA, en charge de la sécurité dans les stades. Sauf qu’avant d’entrer dans les stades, comme disait l’autre, on est dehors, là où les responsables de l’Etat sont responsables de tout.

Il est temps de mettre fin au consensus et de parler clair. Qu’il s’agisse des attentats, des meurtres isolés, de l’organisation de l’Euro, des casseurs ou des zadistes, la défense de l’ordre public et de la sécurité des citoyens est en échec sans que les « agents » à qui la nation confie ces tâches acceptent ne serait-ce que l’idée de rendre compte de leur travail. Il est temps que le Parlement, la presse et tous ceux qui pensent que la liberté ne va pas sans l’ordre s’ébrouent, jouent leur rôle et exigent que les responsables de ce gâchis assument leurs… responsabilités.

Bac: signe ta pétition d’abord!

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(Photo : SIPA.00639205_000020)

Qui a dit que les jeunes étaient incapables d’engagement ? Voilà une nouvelle qui devrait faire mentir les atrabilaires patentés qui se refusent à jeter sur la jeunesse le regard complaisant et fasciné qu’il est d’usage d’arborer. Derrière leurs écrans, ou à Nuit debout, les jeunes révolutionnent les voies démocratiques – nous dit-on. Par-delà la caricature de la jeunesse mort-née et apathique, se dégage une écume d’éternels rebelles scandalisés, folâtrement amusés par leur propre indignation. Et ils trouvent dans la pétition le moyen de satisfaire leur besoin de revendication.

Gare aux penseurs aigris qui croient que le baccalauréat n’a plus de valeur et qu’on se contente de le donner aux élèves en « phase » terminale : il est difficile, aujourd’hui, au point que pour l’anglais, plusieurs milliers d’entre eux ont demandé le retrait d’un texte jugé trop complexe. Apparemment, les rédacteurs de l’épreuve d’anglais n’ont pas retenu la leçon de l’an dernier. Ces adultes, hélas, n’écoutent donc rien et n’en font qu’à leur tête : ils s’obstinent ! Alors que déjà lors de la session 2015, des élèves avaient réclamé l’annulation de la question M qui comportait le verbe « to cope with », l’Éducation nationale a récidivé. « Où la scène se passe-t-elle ? », ont-ils osé demander. Précisons que le texte comportait l’indication Manhattan et que les élèves devaient donc déduire qu’il était question de New York. Cela valait bien une pétition.

Parfaitement « intraitable » !

La question requérait donc une culture assez large pour savoir que Manhattan est à New York ; et comme l’un des élèves le souligne dans un commentaire, cela demandait « des connaissances que nous ne possédons pas tous, même si cela paraissait évident. » Et puis on sent que le ton des pétitionnaires a pris en grade. Cette année, le texte de la supplique se limite à une phrase laconique : « Suite à la difficulté de la compréhension du texte A nous voulons une modification du barème » sonne comme une exigence pure et simple. On a dépassé le stade des revendications alambiquées de l’an passé, consternant monceau d’arrogance (« Nous demandons à rencontrer la ministre »), voire d’insolence (« Il est inadmissible de proposer des questions incompréhensibles ») et d’immaturité (« Nous demandons des points bonus » !). Percluse de fautes d’orthographe qui avaient beaucoup amusé les observateurs, la pétition de 2015 faisait état d’une question « intraitable » (le terme est impropre, mais passons…) et évoquait des « externalités négatives » sur le reste de la copie.

Quant au sujet de français des élèves de première, il y eut moins de grabuge que l’an dernier. Laurent Gaudé avait essuyé les foudres de certains élèves qui avaient peiné à commenter un extrait de son livre Le Tigre bleu de l’Euphrate, où l’on ne savait plus s’il s’agissait de l’animal ou du fleuve, ou des deux. Devant la virulence de la polémique, Actes sud avait publié un communiqué : « L’auteur joue sur l’homonymie entre le fleuve et l’animal pour enrichir la résonance de son texte. » Cette année, Dieu merci, nous autres L avons été pacifiques, car nous ne sommes pas passés loin de l’émeute : une coquille concernant la date de naissance de Jean Cocteau émaillait l’intitulé du sujet.

L’écrivaine Anatole France…

Quant au sujet des ES et S, il s’agissait d’un groupement d’oraisons funèbres, dont celle d’Anatole France qu’une partie non négligeable a pris pour une femme. Il y eut même des professeur-e-s (comme il convient de l’écrire si l’on préfère éviter le procès en sexisme) pour se féliciter de cette petite erreur, innocente, parce que cela mettait en exergue l’absence des écrivaines dans les sujets ! De « grands écrivains » écrivant pour la mort de « grands écrivains », ont ironisé certains pour signifier que la littérature patrimoniale est, en somme, un royaume de vieilleries, bien rances, bien pompeuses et bien mortes. Être un écrivain mort est aujourd’hui une tare.

Le discours, prononcé à la mort d’Émile Zola, commençait par « Messieurs » et il était question de « mâles louanges ». Voilà qui suffit pour incendier la poudrière féministe et relancer la critique sur la représentation des femmes dans les épreuves. Et là, en plus, vous avez pris des misogynes qui disent « Messieurs » au lieu de « Mesdames, Messieurs » ! On n’a pas idée. Et pourquoi pas demander à nos élèves de plancher aussi sur A mademoiselle, le poème de cet obscur machiste – qu’il faut être assurément pour employer un pareil mot –, Alfred de Musset (et qui, soit dit en passant, est mort lui aussi) ?

En 2017, je passerai le baccalauréat d’anglais : et je trépigne déjà d’impatience à l’idée de découvrir quelle sera l’impardonnable faute dont le système m’aura lésé – en espérant, que cette fois-ci, ils auront compris la leçon, on ne va pas rédiger des pétitions tous les ans, non plus !

Finissons cependant sur une note positive : cette énième et dérisoire pétition montre tout de même que la France n’est pas totalement envahie par la culture américaine, puisqu’il est encore des candidats au baccalauréat qui ne savent pas que Manhattan est à New York – et qui sont prêts à rédiger une pétition pour s’en enorgueillir…

« Le discours sociétal de Juppé ne me convient pas beaucoup »

Denis Tillinac, par Hannah Assouline.

>>> Retrouvez en cliquant ici la première partie de l’entretien.

Causeur. La France n’est ni de droite ni de gauche, disait le Général. Pourquoi donc vous accrocher à cette dichotomie ?
Denis Tillinac. Être de droite, c’est inscrire son action dans le présent, mais avec un soubassement de mémoire. Être progressiste, c’est inscrire son action dans une stricte relation entre le présent et le futur. Pourquoi en sommes-nous à la deuxième génération de dirigeants de droite qui ont renoncé à cette mémoire ? J’ai connu les Guéna, les Galley, les Messmer… Ils ont forgé la France moderne – le Concorde, la bombe atomique… –, mais parlaient d’Histoire tout le temps. Bien sûr, derrière, ils avaient le vieux Malraux : ce n’est pas rien ! À l’Assemblée nationale, dans les bureaux du groupe RPR, il y avait une photo du général de Gaulle, une autre du maréchal Leclerc et une dernière de Malraux. Et puis on a fait l’UMP, un truc pour imiter les Allemands et les Anglais ! Il a alors fallu ajouter les photos de Monnet et de Schuman qui, pour des gaullistes comme moi, représentent l’horreur absolue ! Je préfère Guevara, de très loin ![access capability= »lire_inedits »]

Cette droite bonapartiste qui est la vôtre correspond à l’espace que Marine Le Pen veut occuper aujourd’hui, non ?
C’est peut-être son ambition, mais c’est peu dire qu’elle ne s’en donne pas les moyens. L’alliage hétéroclite d’un programme qui rappelle celui de Georges Marchais et d’un souverainisme qui n’a pas de véritable définition autre que les récriminations contre les immigrés n’a rien à voir avec le bonapartisme. C’est une déviance du bonapartisme : le boulangisme. Le discours de Mme Le Pen et de Philippot – ni gauche ni droite, pas d’alliances – finira par décevoir leurs électeurs.

Vous êtes « républicain par défaut », vous considérez les « valeurs républicaines » comme des « abstractions trop glaciales ». Idem pour la laïcité : il faut faire avec, « rien de plus, rien de moins », écrivez-vous[1. L’Âme française, Denis Tillinac, Ed. Albin Michel, mai 2016]. Quant à la révolution, ce serait pour notre pays un vrai traumatisme… On croirait entendre Marion Maréchal-Le Pen.
Depuis l’exécution de Louis XVI, nous sommes en tout cas condamnés à l’homme providentiel, et entre deux hommes providentiels, au poujadisme : tous des pourris, tous des cons, tous des nuls… Ce qui est d’ailleurs souvent vrai.
Parler de « valeurs républicaines », pour moi, ça ne veut rien dire. Parce que la République est un principe d’organisation politique. La probité, l’oubli de soi, le panache, ce sont des valeurs qui ne sont pas l’apanage d’un régime politique. Elles sont tout autant respectées en Angleterre qui est une monarchie théocratique.
Quant au laïcisme butté de M. Philippot, il ne me paraît pas être celui de Mme Maréchal-Le Pen. J’y vois quelque chose d’inconciliable. Marion Maréchal-Le Pen, par ses déclarations sur ses valeurs, son libéralisme économique, serait la bienvenue dans l’aile conservatrice des Républicains. Elle y serait plus à l’aise qu’au FN.

Cette invitation lui est donc transmise ici même ! Cependant, l’âme de la France peut-elle rester immuable en dépit des flux migratoires et des changements démographiques ? La République, c’est une machine à fabriquer des Français.
La France, pas la République ! Et à un petit Français dont les ancêtres viennent du bassin du Congo, du delta du Mékong, ou des Aurès, il faut d’autant plus apprendre que ses ancêtres étaient des Gaulois, et que notre mémoire patriotique procède de Vercingétorix, de Clovis, de Saint Louis, de Jeanne d’Arc et de Roland à Roncevaux. La France n’est pas un pays d’immigration comme on nous le répète. C’est une broyeuse qui accueille les étrangers et en fait des Français. Elle a pu assimiler sans souci un million et demi de musulmans, ce qui a été le cas jusqu’aux années 1960. Sept millions, c’est un autre problème. Mais ce n’est pas la faute des musulmans si les églises sont vides, même le dimanche. Au temps de Charles Martel, l’enfant né chez les commerçants qui suivaient les razzias était baptisé dans les huit jours. La France avait la capacité morale, spirituelle, une identité suffisante, pour fabriquer des Français. Nous l’avons perdue. Une amie haut fonctionnaire, de culture musulmane, m’a raconté un jour : « J’ai su que j’étais complètement française le jour où, au détour d’une départementale, j’ai été émue par l’arrondi d’un clocher roman. »

Parmi les candidats à la primaire de la droite, il paraît compliqué d’en trouver un susceptible de vous émouvoir.
Je voterai aux primaires pour celui qui me donnera le sentiment de prendre en compte l’identité profonde de la France ou, à défaut, la sensibilité de droite, telle que je la définis.

On imagine que ce ne sera pas Alain Juppé, qui paraît incarner ces élites de droite que vous abhorrez.
Juppé, c’est la droite tocquevillienne, avec les limites inhérentes à Science Po, l’ENA, Normale Sup… Il n’est ni bête ni inculte, c’est un bon copain, un honorable Landais beaucoup plus sensuel qu’il ne le laisse entendre, mais son discours sociétal et son fédéralisme ne me conviennent pas beaucoup. Et ses complaisances pour tout ce qui touche à la dilution du genre me semblent dictées par le souci de ne pas déplaire aux bobos.

Malgré votre magnanimité, aucun champion de la droite ne vous séduit ?
Si je raisonne à partir de ma propre sensibilité de provincial qui aime la littérature, les vaches, le vin et le rugby, celui qui porte le plus spontanément la mémoire historique de la France, c’est indiscutablement François Bayrou. La veille de son agrégation, je crois, son père est mort alors qu’il était en train de traire les vaches. J’ai passé des soirées avec lui à boire du tursan et du jurançon en récitant des milliers de vers. Il a de vraies préoccupations spirituelles : c’est un catholique pratiquant, mais lui est encore plus à cheval que vous sur la laïcité ! Il connaît la province, il y est bien enraciné, il a une belle histoire. Le problème, c’est que depuis vingt ans, il ne nous la raconte pas !

Et Sarkozy, le retour, c’est une histoire racontable ?
Il a les qualités de ses défauts. Il est le plus capable de dynamiser un pays, mais il « antagonise » beaucoup. Il a une certaine toxicité parce qu’il cherche toujours à être dans un rapport agresseur-agressé. Cela dit, je pense que son plus grave problème n’est pas le rejet qu’il suscite, mais qu’il est peut-être impossible de redevenir président quand on a été battu.

Pour vous, le scénario le plus probable, c’est que la droite gagnera par défaut…
Dans ce cas, les choses sérieuses n’auront pas lieu au soir du second tour, mais dans les six mois, dans la rue ou ailleurs. Et là, ça se gâtera parce qu’il y aura un déficit de légitimité énorme.

Tiens donc, une révolution de droite ?
Pas une « révolution ». On ne peut pas dire que le retour du Général au pouvoir ait été une révolution, ça s’est fait dans les règles de l’art démocratique, même s’il a forcé un peu le trait. Si c’était « un coup d’État permanent », des « coups d’État permanents » comme ça, j’en veux tous les jours, et j’aimerais que ça arrive l’an prochain ![/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

L'Âme française

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L’anti-Le Pen, c’est Juppé!

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Alain Juppé est reçu par ses partisans en Guadeloupe, le 7 avril 2016 (Photo : HELENE VALENZUELA)
Alain Juppé est reçu par ses partisans en Guadeloupe, le 7 avril 2016 (Photo : HELENE VALENZUELA)

Je sais qu’on va se moquer de moi (et c’est peu de le dire), surtout dans l’entourage de Causeur, depuis que j’ai à plusieurs reprises exprimé mon intention de voter pour Alain Juppé, s’il est présent au second tour de la prochaine élection présidentielle. Alors, comme disait Aragon citant Racine : « Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique. »

Si je compte bien, en 2017 je voterai pour la sixième fois aux élections présidentielles. Et pour la première fois de ma vie, je risque donc de voter à droite. En 1988, j’avais voté Mitterrand. Ce n’était pas un vote d’adhésion, c’était déjà un vote pour le moindre mal.[access capability= »lire_inedits »] Après un premier tour pour André Lajoinie, candidat PCF, tendance communisme rural de l’Allier, il me semblait logique de m’opposer à Chirac. Le Chirac de cette période-là (il y a des périodes Chirac comme il y a des périodes Picasso) était franchement thatchérien. Il avait même dans son gouvernement un ministre délégué aux Privatisations, un certain Camille Cabana. Si je rajoutais à cela le mouvement étudiant de décembre 1986, dont la victoire s’était quand même soldée par la mort de Malik Oussekine, sans compter le massacre de la grotte d’Ouvéa en pleine campagne électorale, les choses étaient claires : Mitterrand, à défaut de représenter la gauche ou l’idée que je me faisais de la gauche, n’était pas de droite. Son second septennat devait me montrer à quel point je m’étais trompé, mais c’est une autre histoire.

En 1995, je me suis déjà senti vaciller, après un vote Robert Hue, communiste qui ne l’était presque plus. Entre Jospin, soutenu par Alain Minc, et Chirac qui renouait, via la fracture sociale de Todd, avec sa période « travaillisme à la française » en déclarant que l’emploi n’était pas l’ennemi de la fiche de paye, j’ai balancé et c’est la force de l’habitude qui l’a emporté. Chez nous, on ne votait pas à droite même quand elle tenait un discours de gauche, mais on votait à gauche même quand elle tenait un discours de droite. On peut y voir une forme de fidélité, ou de bêtise : allez savoir, c’est souvent la même chose.

En 2002, comme un certain nombre de communistes, j’ai choisi Chevènement. Hue avait clairement annoncé la couleur en transformant le PCF en annexe européiste du PS, façon radicaux de gauche. J’avais une autre vision des choses et j’ai vu en Chevènement cette résurrection du consensus implicite gaullo-communiste qui avait fait le bonheur des Trente Glorieuses : indépendance nationale sourcilleuse et modèle social avancé. Et quand est arrivé le second tour entre Le Pen et Chirac, j’ai voté blanc. Une analyse un peu froide de la situation montrait que Le Pen n’avait aucune chance, et je ne voyais pas pourquoi, malgré la pression morale d’une « quinzaine antifasciste » de pacotille, j’aurais donné ma voix à celui qu’on me présentait encore deux semaines plus tôt comme « super menteur » pour faire barrage à la « bête immonde », rien que ça…

Mais je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans n’ont pas pu connaître. Le casting des élections présidentielles de ce temps-là permettait encore l’affrontement de géants ou, en tout cas, de candidats qui avaient la stature. Tout a changé avec la présidentielle de 2007. On aura beau dire, ce ne sont pas les meilleurs de chaque camp qui se sont retrouvés en lice : Sarkozy contre Royal. Je m’aperçois d’ailleurs, assez étrangement, que si j’ai voté Royal, c’était pour des raisons… de droite. Pas cette droite à la fois affairiste et identitaire si bien incarnée par Sarkozy mais une droite old school, une droite gaulliste. Que Ségolène Royal parle de l’ordre juste (comme Thomas d’Aquin), soit fille d’officier et s’affirme contre son propre camp qui la détestait comme la droite détestait De Gaulle ne me déplaisait pas, même si déjà un méli-mélo sociétaliste commençait à apparaître chez elle.

Cinq ans de sarkozysme ayant confirmé mes pires craintes, après le beau score de Mélenchon au premier tour, j’ai finalement voté Hollande en 2012. Ou plutôt, comme tous les électeurs de Hollande, ou une grande partie, j’ai surtout voté contre Sarkozy. Je ne peux donc pas dire que j’ai été déçu par le hollandisme, je n’en attendais rien. Mais, par son art consommé de se prendre les pieds dans un tapis qui n’existe pas, ajouté à une veulerie timorée et brouillonne dans la façon de mettre en œuvre un programme néolibéral comme jamais ne l’aurait osé son prédécesseur, Hollande a achevé de me convaincre de ne plus jamais mettre un bulletin socialiste dans l’urne.

La gauche que j’aime, aujourd’hui, n’a plus d’expression politique audible. Tout ce qui est à gauche du PS s’enlise, comme après le référendum de 2005, dans des querelles de personnes et d’appareils plus que d’idées, et voit lui échapper une protestation sociale (manifs contre la loi El Khomri, Nuit debout, ZAD) qui grandit sans elle, qui grandit même contre elle.

Je suis donc veuf, ténébreux et inconsolé. Je pourrais ne plus voter, mais quand on me demande mon avis, je le donne. C’est autant dû à une certaine disposition de caractère qu’au civisme. Je ne vois pas, dans le contexte actuel, la gauche de la gauche française se transformer en une manière de Syriza et accéder au second tour : il y a donc de fortes chances que l’élection de 2017 se joue entre la droite et l’extrême-droite, ou la droite libérale et le socialisme libéral. Voter blanc, alors, comme en 2002 ?

La froideur de Juppé est une attitude saine : le président n’est pas un copain, ni une assistante sociale

Il y a pour moi, cette fois-ci, d’abord une différence politique : c’est que Marine Le Pen présente au second tour et gagnant à la fin n’est plus tout à fait de l’ordre de la politique-fiction. Et le seul qui me semble en mesure de la battre parce qu’il n’a jamais chassé sur ses terres, c’est Juppé. Il y a aussi une différence psychologique : c’est que si le candidat de droite est Juppé et qu’il est opposé à un candidat socialiste de droite (Hollande, Valls ou même Macron), j’ai ce coup-ci envie de punir le socialiste, de lui faire mal. J’ai trente ans de « discipline républicaine » du report derrière moi, ça commence à bien faire : ils m’ont trahi au-delà de l’imaginable.

Juppé, contrairement à tous les autres, je ne le méprise pas. C’est important de ne pas mépriser, en politique. On peut détester, mais mépriser celui qui vous représente, c’est vous mépriser vous-même et donc avoir honte. J’ai eu, en des circonstances diverses, honte de Sarkozy comme de Hollande. Après tout, la Ve République, hélas, est encore là et elle demande un roi qui l’incarne. Nos deux derniers présidents ont oublié qu’ils étaient rois, ils ont oublié la séparation entre les deux corps du souverain, théorisée par Kantorowicz. Le roi a un corps privé dont je n’ai rien à connaître, ni le tee-shirt trempé quand il fait son jogging, ni la marque du scooter quand il rejoint sa maîtresse. Et il a un corps politique qui incarne la nation. Si les deux se mélangent, on ne le respecte plus. Juppé, franchement, ce n’est pas trop ce genre-là malgré, sans doute, les communicants qui l’entourent comme tous les autres et qui vont l’encourager à être « sympa. ». On lui a assez reproché cette froideur, cette rigidité, cette distance. Moi, je la lis comme une attitude saine : le président n’est pas un copain, ni une assistante sociale à la manière de ces profs qui veulent faire ami-ami avec les élèves.

La seconde raison de ma dilection juppéiste est son âge. Les jeunes en politique m’agacent souverainement. On dirait que leur jeunesse est leur principal programme. Regardez Le Maire ou NKM, à droite : ils jouent tellement la carte de la jeunesse pour se différencier de leurs concurrents qu’ils finissent par faire de la politique comme des vieux encore plus vieux, ou alors ils disent des bêtises démagos – prendre le métro serait une aventure fantastique –, quand ils n’écrivent pas des livres dans lesquels ils se font masturber. Mais par leur épouse ; ils sont de droite, quand même. Et je ne parle pas de la génération des bébés Hollande : la brutalité d’un Valls Premier ministre, d’une Najat Vallaud-Belkacem à l’Éducation ou d’un Macron à l’Économie prouve assez, si besoin était, que la valeur, dans ce domaine, n’attend point le nombre des années.

L’âge de Juppé offre un autre aspect rassurant : il ne se représentera pas. Il y a donc des chances qu’il fasse ce qu’il promet, puisqu’il n’aura plus de compte à rendre. Ça ne m’enchante pas mais ça nous changera. Et puis au moins, comme son programme, le même que le néo-PS, fera disparaître par triangulation cette fausse gauche du paysage, il y a une chance pour que la mienne, la vraie, ait cinq ans pour se refaire dans une opposition franche à un homme qui sera européen, libéral mais aura aussi assez d’expérience et de culture (après tout il est normalien avant d’être énarque) pour savoir que la France est bien fragile et qu’il faut lui appliquer, en ces temps incertains, le vieux principe de la médecine antique que cet agrégé de lettres classiques connaît forcément : « Primum non nocere. » D’abord, ne pas nuire.[/access]

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Le prix de la liberté à l’heure de la menace terroriste

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Un policier lors d'un exercice au stade de Lyon (Photo : SIPA.00758318_000008)
Un policier lors d’un exercice au stade de Lyon (Photo : SIPA.00758318_000008)

La fusillade contre le Pulse, club homosexuel d’Orlando, le 12 juin, par un individu se revendiquant de l’Etat islamique (EI), attentat le plus meurtrier des États-Unis depuis le 11 septembre 2001, a fait 49 morts plus le tireur et 53 blessés. Cette nouvelle tuerie de masse du terrorisme islamiste contre une communauté ciblée va-t-elle conduire les Occidentaux à se pencher sur les sacrifices croissants qu’impliquent l’exercice de notre droit à la liberté et la préservation de notre mode de vie, alors que s’intensifie la menace terroriste ?

L’EI a annoncé, dès le 22 mai 2016, que le mois de Ramadan serait, cette année, « un mois de malheurs pour les infidèles ». Cependant, c’est un été radieux qui s’annonce pour les fans de sport (foot, cyclisme, athlétisme, etc) et de musique live. Les Jeux olympiques, qui auront lieu en août au Brésil, accueilleront 7,5 millions de spectateurs. Même estimation concernant le nombre de personnes attendues dans les fans zones pour l’Euro de foot. Deux millions et demi de tickets ont été vendus. Autre exemple, dans la capitale autrichienne, 3 millions de jeunes participeront, fin juin, au festival de musique, le Donauinselfest, qui est un exemple de démesure. Le festival Tomorrowland, l’un des plus grands festivals de musique électronique du monde, qui attire plus de 400 000 personnes pour écouter les meilleurs DJ internationaux, se tiendra comme chaque année en juillet, en Belgique, dans la ville de Boom.

La résilience a un coût

Vu l’état de la menace, chaque événement programmé cet été est une cible potentielle pour les terroristes. Maintenir et continuer de programmer de grands événements festifs, en dépit de l’intensité du risque terroriste, est également un moyen d’exprimer sa résilience face à l’ennemi qui a juré de nous détruire. Oui, mais à quel prix ?

« Le tout-festif est le grand cauchemar de notre temps » déclarait le philosophe Alain Finkielkraut en mai dernier, en condamnant la tendance que l’on prête à la jeunesse de ne pouvoir être sensibilisée aux événements tragiques de l’histoire, que par le seul biais de « la fête ». Cette citation est prémonitoire si on l’applique plus largement aux exigences du contexte sécuritaire actuel.

Le tourbillon sportif et festif de l’été 2016 constitue en effet un défi colossal pour les services en charge de la sécurité dans toute l’Europe. En France, les forces de police et les militaires, menacés d’épuisement, sont à la limite de leurs capacités. D’après Jean-Claude Mailly, le secrétaire général du syndicat Force ouvrière, en mai, avant les grèves contre la Loi travail et les violences liées à l’Euro de foot, les policiers attendaient déjà le paiement de 18 millions d’heures supplémentaires. Le contexte dans lequel ils exercent leur mission est de plus en plus périlleux. Les forces de sécurité et leurs familles constituent plus que jamais des cibles désignées du terrorisme islamiste, comme l’a montré l’assassinat, revendiqué par l’EI, d’un couple de policiers dans les Yvelines, le 13 juin.

La « double peine » du supporter de base

Mais une des raisons pour laquelle les grands événements de l’été sont maintenus coûte que coûte malgré la menace, est économique. Les billets pour les JO de Rio se sont vendus jusqu’à près de 1 200 euros l’unité. Selon A.T. Kearney, cabinet américain de conseil en gestion mondiale, l’industrie du sport représente, à l’échelle globale, 450 milliards d’euros par an et le football européen 16 milliards d’euros. Dans un rapport intitulé The Sports Market, A.T Kearney indiquait déjà en 2011, que ce secteur avait de belles perspectives avec une base de supporters et de fans d’événements sportifs qui ne cessait de s’élargir et le gâteau de grossir d’année en année. Les enjeux sont donc si importants – en 2016 en particulier – que, sans états d’âme, il va de soi que « the show must go on », quel qu’en soit le prix à payer pour sécuriser ces innombrables événements sportifs.

Et ce prix est exorbitant. A titre d’exemple, la question du financement de la sécurité des seules fans zones pendant l’Euro 2016 (17 millions d’euros), met en lumière le poids financier que supportent l’Etat et les villes-hôtes, même si l’UEFA apporte sa contribution à ce défi majeur. A noter que ce sont 7 millions d’euros supplémentaires qui ont dû être rajoutés au coût initial de 10 millions, en raison de l’intensification du risque terroriste. Ne faudrait-il pas dans ces conditions augmenter la participation – autant en moyens humains que financiers – consentie par les organisateurs de ces grands événements pour en garantir la sécurité ? L’Etat et les collectivités locales seraient ainsi partiellement délestés de ce fardeau de plus en plus lourd à porter. La « double peine » du supporter de base, qui paie non seulement son billet mais ses aussi ses impôts, serait ainsi allégée.

D’autant plus que la menace est partout et que les forces de sécurité sont sollicitées sur d’autres fronts. Sur les lieux de culte par exemple et même sur les plages. Dès la fin avril 2016, le quotidien allemand Bild, s’appuyant sur une source des services de renseignement allemand, faisait état de menaces sur les plages et dans les stations balnéaires du littoral méditerranéen européen, notamment en France, en Italie et en Espagne. Des terroristes de l’EI et plus précisément des kamikazes sénégalais affiliés à Boko Haram (groupe terroriste rallié à l’EI en mars 2015) et déguisés en vendeurs ambulants, y réitéreraient le scénario de Sousse de juin 2015. On se souvient, en effet, que, le 26 juin 2015, un seul individu, se revendiquant de l’EI, avait semé le chaos et la mort, sur une plage de Tunisie, en abattant à la kalachnikov et avec une grenade, 39 touristes européens et en blessant 39 autres personnes. La vulnérabilité des stations balnéaires est aujourd’hui une évidence, comme l’a montré l’attentat de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, le 13 mars 2016, attaque revendiquée par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), qui fit 19 morts (dont 4 français) et une trentaine de blessés. Les assaillants s’en sont pris à des gens qui étaient tranquillement en train de se baigner.

Une fuite en avant dans la fête perpétuelle

Mais au-delà du coût de la sécurité, qui croît de manière exponentielle au fil des attaques terroristes, le problème de fond est en fait celui du déni de réalité de nos sociétés face à la menace grandissante. Comme le remarque Pierre Servent, expert en stratégie militaire et auteur de l’ouvrage Extension du domaine de la guerre, cet aveuglement s’explique par le fait que « nous sommes sous l’emprise de la dictature des trois « I » »« Insouciance, Idéologie et Individualisme » et ne savons pas comment affronter ces « drôles de guerres ».

Cette situation affligeante et les risques futurs qui se profilent sont malheureusement d’ores et déjà prévisibles mais, dans notre fuite en avant dans le sport et dans la fête perpétuelle, nous continuons à ne rien vouloir voir venir. En 1945 déjà, l’écrivain britannique George Orwell avait identifié ce problème central : « Les gens peuvent anticiper l’avenir seulement lorsque cela coïncide avec leurs souhaits, écrivait-il. C’est ainsi que les faits les plus grossièrement évidents finissent par être ignorés lorsqu’ils ne sont pas bienvenus. »[1. George Orwell, Partisan Review, hiver 1945.]

Brexit: chronique post-apocalyptique

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(Photo : SIPA.00105665_000001)
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Vendredi 24 juin 2016 : Les sujets de Sa Gracieuse Majesté décident de quitter l’Union européenne avec 50,9% des suffrages. Jean Quatremer tweete : « J’espère qu’ils vont en chier maintenant, ces xénophobes de rosbifs ! »

Dimanche 26 juin 2016 : Un collectif de personnalités parmi lesquelles Jacques Attali, Martine Aubry, Alain Minc, Benoist Apparu, Bruno Le Roux et Christine Angot, signent une tribune dans le JDD. Ils demandent solennellement au comité d’organisation de l’Euro 2016 de « bouter l’équipe nationale d’Angleterre de la compétition, au nom des valeurs humanistes, démocratiques et européennes ».

Mardi 27 juin 2016 : Des colonnes de réfugiés français, effrayés par les prochaines conséquences du Brexit, affluent en direction de Douvres. Après enquête, il s’avère que la plupart d’entre eux continuait de croire sur parole les médias français.

Dimanche 3 juillet 2016 : Opposée aux vaillants joueurs français, « portant l’espoir de tous les citoyens européens », l’équipe nationale d’Angleterre est battue sur le score de 9 à 0 en quart de finale de l’Euro. Sans doute, les joueurs britanniques ont-ils été perturbés par le maillot bleu des français, exceptionnellement agrémenté des douze étoiles du drapeau européen, après la demande solennelle et commune de François Hollande et Angela Merkel.

Lundi 25 juillet 2016 : Déjà traumatisé par l’abandon sur chute de son champion cycliste Christopher Froome à deux tours de l’arrivée sur les Champs-Elysées, alors qu’il avait près de douze minutes d’avance au classement général, le Royaume-Uni doit faire face à une épidémie de choléra dans les Midlands. Arnaud Leparmentier conclut l’éditorial du Monde : « On voit mal comment les pays de l’Union européenne pourraient être solidaires d’une nation qui leur a tourné égoïstement le dos il y a un mois », ce que son compère Jean Quatremer résume d’un tweet rageur : « Qu’ils crèvent, ces crétins ! »

Mardi 27 septembre 2016 : A peine remise des 14 000 victimes du choléra, et de la dévastation du quartier de Chelsea par des milliards de sauterelles fin août, le nouveau Premier ministre Boris Johnson annonce la création de tickets de rationnement. Une idée d’autant plus urgente que la livre sterling a perdu 97% de sa valeur en trois mois. La mesure touche même la graisse de rognon indispensable à la confection du pudding.

Dimanche 25 décembre 2016 : L’Ecosse annonce sa sortie du Royaume-Uni. La réaction de Boris Johnson ne se fait pas attendre : Glasgow et Edimbourg sont bombardées le jour de Noël.

Dimanche 1er janvier 2017 : Tel Charles Ier, la tête de Boris Johnson est tranchée en ce premier jour de l’an devant le Palais de Whitehall. George Osborne, qui lui succède à Downing Street,  demande officiellement la réintégration du Royaume dans l’Union européenne ainsi que l’adhésion à l’euro. En signe de bonne volonté, le nouveau chef de gouvernement britannique impose l’interdiction du Times et la conduite à droite. On déplore quelques décès d’usagers des bus à Londres, mais ces mesures sont malgré tout accueillies avec enthousiasme par le peuple britannique, enfin vacciné contre le souverainisme. Ce que l’indispensable Quatremer résume en un tweet : « Aujourd’hui, il n’y a plus de Manche ! »

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Brexit: la propagande grossière du Trésor britannique

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brexit david blake europe tresor
Sipa. Numéro de reportage : AP21905530_000001.
brexit david blake europe tresor
Sipa. Numéro de reportage : AP21905530_000001.

David Blake est professeur d’économie à la Cass Business School de Londres.

Daoud Boughezala et Gil Mihaely. Dans le cadre de la campagne référendaire sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, le ministère britannique de l’Economie a évalué le coût d’une sortie du Brexit à au moins 4 300 livres (5 587 euros) par foyer d’ici 2030. Contestez-vous les conclusions de cette étude en tant qu’expert indépendant ou partisan du Brexit ?
David Blake. Je critique cette étude en ma qualité d’économiste. Ce qui m’a poussé à le faire était la déclaration du gouvernement britannique selon laquelle « tous les économistes à l’exception de huit d’entre eux sont d’accord avec les conclusions de l’étude du ministère de l’économie ». En quarante ans à l’université, j’ai rarement vu autant d’économistes approuver la même politique économique. Un tel unanimisme est souvent signe que ses partisans ont tort. C’était le cas quand une majorité d’économistes britanniques ont soutenu l’adhésion du Royaume-Uni au Système monétaire européen puis à la zone euro. Au départ, je n’étais pas favorable au Brexit mais deux choses m’ont fait changer d’avis. D’abord la tromperie de cette étude gouvernementale sur les conséquences économiques d’une sortie britannique de l’UE qui a largement exagéré les coûts d’une telle éventualité. Et puis l’intolérable pression internationale sur nous, citoyens britanniques, pour rester dans l’UE : des Etats-Unis et de la Chine, de la Banque mondiale, de l’OTAN et j’en passe. Cette pression est très contre-productive. Le déficit de démocratie au sein de l’UE m’inquiète. C’est un phénomène qui pousse les citoyens vers les extrêmes  – de droite en Pologne, en Hongrie et en France ; de gauche en Espagne et en Grèce. En 1975,  nous avons intégré le Marché commun et non pas une union politique. Il n’est pas nécessaire de faire partie d’une union politique pour bénéficier d’échanges économiques favorables.

Entrons maintenant dans le vif du sujet : que reprochez-vous à l’étude du gouvernement sur les conséquences économiques d’une sortie britannique de l’UE ?
Cette étude fait appel à deux modèles : l’un sur le court terme, l’autre sur le long terme. Le modèle d’évaluation des coûts à long terme d’un Brexit est fondé, comme la physique newtonienne, sur l’idée que plus un pays est proche du noyau de l’UE, plus il bénéficie de retombées économiques positives (échanges commerciaux, investissements, gains de productivité, croissance). Ainsi, plus le Royaume-Uni s’éloigne du noyau dur de l’UE que sont les pays membres de la zone euro, plus il perd économiquement.
Plus encore, l’étude conclut qu’il n’existe aucun scénario où le Royaume-Uni gagnerait d’un tel éloignement. Or, ce modèle n’explique pas plusieurs phénomènes :

  • La part des exportations britanniques vers l’UE a baissé, passant de 54% en 2006 à 44% en 2015, malgré l’approfondissement de l’intégration européenne. Or, si la proximité avec le noyau dur de l’UE devait favoriser le commerce extérieur, nous n’aurions pas obtenu ces chiffres.
  • L’économie du Groenland a connu une croissance rapide depuis que le pays a quitté le Communauté économique européenne en 1985.
  • La sortie de l’Irlande de la livre sterling (et l’adoption de la livre irlandaise) n’ont pas dégradé sa balance commerciale avec le Royaume-Uni.

L’étude aurait prédit que le Royaume-Uni aurait mieux fait d’adopter l’euro,  et que tous les pays du monde devraient en faire autant !
Selon cette même logique, si l’Ecosse avait décidé en 2014 de quitter la Grande-Bretagne, ses échanges avec les autres nations du royaume auraient chuté de 80%. Quand on prend en compte trois siècles d’union politique et économique, la géographie, la langue, la monnaie et la similarité des systèmes légaux, qui peut prendre un tel chiffre au sérieux ?
L’étude a donc grossièrement exagéré les conséquences à long terme du Brexit.

Au moins à court terme, un Brexit serait économiquement aventureux…
D’après le ministère de l’Economie britannique, une sortie de l’UE entraînerait immédiatement une récession. Mais le modèle de prospection utilisé ne permet pas d’établir des relations de cause à effet entre variables. On nous soutient par exemple que le PIB a chuté pendant la crise financière de 2008 quand « l’index de la peur » était au sommet et les Britanniques particulièrement pessimistes. Le PIB évoluant plus lentement que l’index de la peur, on peut difficilement établir un simple lien de causalité entre les deux.
Or, l’étude que je conteste part d’un certain nombre d’hypothèses extrêmes. Elle suppose par exemple qu’un vote en faveur d’une sortie de l’UE créera un choc économique de moitié équivalent à celui provoqué par la crise de 2008. Rappelez-vous qu’en septembre 2008, le système financier mondial était à deux doigts de l’implosion. Pire, le rapport du Trésor britannique suppose que cet état de torpeur dû à une incertitude extrême se prolongera pendant deux ans…

Ce  n’est pas une hypothèse délirante. Comment le gouvernement Cameron administrerait-il un pays isolé de ses premiers partenaires économiques et politiques ?
Justement, l’étude prospective ne prend en compte aucune politique publique et suppose que le gouvernement britannique assisterait à la crise en pur spectateur. Pourtant, pendant la crise de 2008, le ministre de l’Economie a bien géré les attentes des Britanniques et a injecté 375 milliards de livres dans l’économie selon le principe « we will do whatever it takes » (« nous ferons tout ce qui doit être fait »). Et l’on sait déjà que l’actuel ministre de l’Economie prépare une politique rigoureusement contraire, avec des coupes budgétaires et des augmentations d’impôts. J’ajoute que l’étude du Trésor britannique ignore d’autres rapports démontrant qu’une sortie de l’UE n’aurait que peu ou pas d’impact sur l’économie britannique.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Mouvement 5 étoiles, un populisme pur et parfait?

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italie popumisme grillo rome
Virginia Raggi, nouveau maire de Rome, issue du Mouvement 5 étoiles. Sipa. Numéro de reportage : AP21911917_000002.
italie popumisme grillo rome
Virginia Raggi, nouvelle maire de Rome, issue du Mouvement 5 étoiles. Sipa. Numéro de reportage : AP21911917_000002.

Daoud Boughezala. Le Mouvement 5 étoiles fondé en 2009 par Beppe Grillo vient de remporter les mairies de Rome et de Turin. Pourquoi la crise économique et migratoire bénéficie-t-elle à ce parti antisystème au programme flou plutôt qu’à la droite nationale menée par la Ligue du Nord, clairement opposée à l’euro et à l’immigration ?

Marco Tarchi[1. Professeur de science politique à l’université de Florence, Marco Tarchi est un des plus grands spécialistes italiens du populisme.]. En premier lieu, parce que l’image de la Ligue du Nord est trop marquée par son passé de mouvement séparatiste et « antinational », qui lui empêche de percer dans l’électorat des régions du Centre-Sud du pays, qui n’a pas oublié les invectives contre les paresseux méridionaux (« terroni », comme on les appelle souvent dans le Nord de l’Italie). Et parce que le caractère transversal par rapport au clivage gauche/droite qu’elle revendiquait à ses origines a été renié par l’alliance conclue en 1999 avec Forza Italia, Alleanza nazionale et les démocrates-chrétiens de droite, qui lui a permis de participer au gouvernement de 2001 à 2006 et de 2008 à 2011, mais lui a aliéné les électeurs déçus des partis de gauche qui restent méfiants par rapport à ce rassemblement hétérogène et litigieux qu’est le centre-droit.

L’immigration fait-elle l’objet d’aussi vifs débats en Italie qu’en France ?

Pour l’instant, non. Mais le problème monte, et avec lui le débat. Et, comme en France, tous ceux qui expriment des réserves quant au « devoir d’accueil » des immigrés sont immédiatement accusés d’être des xénophobes. C’est par exemple le destin réservé au plus célèbre politologue italien, Giovanni Sartori, qui, à l’âge de 92 ans, a critiqué durement l’attitude de l’Eglise catholique en ce domaine, s’est fait traiter de raciste dans la blogosphère et ne publie plus ses articles dans le Corriere della Sera, dont il était jusqu’à récemment l’un des éditorialistes.

Doit-on donc comparer le M5S à Podemos, à Syriza ou au Front national de Marine Le Pen ?

Ces quatre mouvements partagent, dans des mesures différentes, certains traits typiques de celle que j’appelle la mentalité populiste, mais ils en offrent des déclinaisons assez divergentes. C’est pourquoi, selon les cas et les événements, ils adoptent l’un envers l’autre, des positions critiques, des attitudes de refus ou des expressions de sympathie. Des quatre, le M5S – mais il faudrait plutôt dire Beppe Grillo, car c’est son discours publique qui exprime à 100% la mentalité populiste, alors que les discours et les actions des dirigeants du Mouvement parfois s’en détachent – est sans doute le plus proche de l’idéal-type du populisme.

En 1946, quelques années avant l’émergence du poujadisme en France, un journaliste italien avait créé le Fronte dell’Uomo Qualunque (« Front de l’homme de la rue ») au programme libéral-populiste. Ce dernier avait fini par décliner en se rapprochant du gouvernement démocrate-chrétien. Le même sort attend-il le M5S ?

Absolument pas, car la raison du succès du M5S est entièrement liée à son caractère d’opposant à la politique politicienne, à la « caste » des politiciens professionnels. Même si les analogies entre le Fronte dell’Uomo Qualunque, le mouvement Poujade et le M5S sont, sous plusieurs points de vue, impressionnantes (il suffit de comparer le « code de comportement » imposé par Poujade à son groupe parlementaire et celui que Grillo a imposé à ses députés et sénateurs pour s’en rendre compte ; et pourtant, je suis sûr que le second n’a pas été calqué sur le premier, que Grillo ne connaît pas), je crois que le fond anti-système du Mouvement Cinq Étoiles est bien plus solide que celui de ses prédécesseurs.

Les partisans de Beppe Grillo font abondamment campagne sur les réseaux sociaux, en développant le mythe d’une démocratie participative permanente. Leur activisme virtuel est-il à même de (re)constituer une communauté nationale dans un pays aux fortes identités locales ?

Je suis très sceptique en la matière. Le but de cet activisme n’est pas de recréer, ou plutôt de renforcer, une identité nationale en termes communautaires, mais de régénérer un peuple et lui restituer son unité à partir de la nation de citoyens, qui n’a que très peu de connotations ethniques et culturelles – même si Beppe Grillo, de son côté, affiche des opinions très peu conformistes quant à l’immigration, le droit du sol et la priorité aux Italiens dans l’emploi (une position qui n’est pas trop loin de la « préférence nationale » du Front national) – et se fonde plutôt sur une éthique de participation à la res publica.

Mélenchon au pied du mur

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(Photo : SIPA.00755825_000013)
(Photo : SIPA.00755825_000013)

La montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon dans différents sondages est l’indice d’une évolution de l’opinion. Plusieurs de ces derniers le donnent faisant jeu égal avec le président en exercice, François Hollande, voire le dépassant dans certains. Bien sûr, tout ceci n’est qu’indices. On sait trop la fragilité de ces sondages à 11 mois de l’élection. Mais, ces indices sont concordant avec la chute de la popularité du président qui le met à un niveau jamais atteint sous la Vème République et qui le contraint à accepter le principe d’une primaire, geste inouï, et pour tout dire humiliant, pour un président en exercice. La possibilité qu’au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, Mélenchon dépasse Hollande est désormais à envisager. Ceci constituerait un événement majeur dont les conséquences à court et à long terme seraient considérables. D’ores et déjà cette possibilité neutralise l’argument du « vote utile » pour le candidat du P « S », voire le fait jouer en faveur de Mélenchon.

Bien entendu, Mélenchon attire la haine des « socialistes de gouvernement » (deux mensonges pour le prix d’un car ils ne sont ni socialistes ni capables de gouverner), de leurs alliés et de leurs supplétifs, comme le paratonnerre attire la foudre. Le vomi s’étale dans les colonnes de l’Obs, normalisé comme le fut Prague après 1968, ou de sa succursale pour bobo startupisés, Challenges. De même, l’attaque haineuse de Cohn-Bendit, qui peut être parfois drôle et plus rarement pertinent, est révélatrice de la panique qui saisit le camp des bien-pensants. L’important est ailleurs. Mélenchon doit faire face à ses propres contradictions. Il a, peut-être, rendez-vous avec l’histoire. La manière dont il fera face à ses contradictions sera décisive pour déterminer si sa montée dans les sondages est appelée à s’amplifier ou si elle ne fait que traduire un instant particulier.

Les attentes aujourd’hui

Il faut rappeler les données du problème. En décembre dernier, aux élections régionales, on avait pu constater l’échec du Front de gauche et même le délitement de ce Front. Entre les partisans de Mélenchon et la direction du PCF, rien n’allait plus. Mélenchon courrait le risque de se voir enfermer dans la mécanique d’une « primaire » dont l’objectif, évident, était de faire place nette à une candidature de François Hollande tout en permettant au PCF de se trouver un prétexte pour se rallier, sous couvert de démocratie mais en réalité à des fins purement alimentaires.

La décision de Jean-Luc Mélenchon de renverser la table de l’ignoble festin que l’on préparait dans les arrières-cuisines où se mijote la soupe politicienne a été salutaire. On l’a signalée et applaudie dans ce carnet[1. Voir : Sapir J. « Mélenchon Candidat ? », http://russeurope.hypotheses.org/4704 et « Mélenchon et l’imbroglio », http://russeurope.hypotheses.org/4526]. Cette décision a mis au jour les divisions tant au sein du PCF que dans la gauche « socialiste ». Les ralliements à la démarche de Mélenchon furent nombreux et significatifs. Cette décision correspondait aussi à la logique intime des institutions. Tel n’était pas le moins surprenant des constats que l’on pouvait faire. Par son geste, il se donnait un personnage gaullien. Pour qui prétend vouloir abolir la « monarchie présidentielle », ce n’est pas un petit paradoxe.

La candidature de Mélenchon réintroduisait alors un élément de politique charismatique, ce qui correspondait aux attentes d’une partie des électeurs dans la situation actuelle, dont j’ai écrit qu’elle correspondait à un « moment souverainiste ». Ce moment, dont l’état d’urgence fut un symbole, implique une action « exceptionnelle ». C’est cela qui en fait un « moment souverainiste » car est souverain qui décide de et dans la situation exceptionnelle[2. Schmitt C., Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988, p. 16.]. Et, ce cheval du souverainisme, Mélenchon l’a enfourché. Que l’on réécoute ses déclarations lors de l’émission Des paroles et des actes pour s’en convaincre.

Aujourd’hui, alors que la France s’enfonce dans la crise politique et que le gouvernement s’entête à vouloir imposer une politique minoritaire, Mélenchon apparaît celui qui, à gauche, est le mieux placé pour répondre aux attentes issues de la situation.

Crise politique et moment souverainiste

Car, jamais depuis des dizaines d’années, la situation n’a été aussi pesante et aussi grave. Le choc des attentats de novembre ne s’est pas dissipé. La tuerie de Magnanville est là pour nous le rappeler. Mais, à ce choc est venu s’ajouter un mouvement social de grande ampleur. Le rejet, majoritaire dans la population, de la loi El Khomri, n’a d’égale que l’obstination du gouvernement à imposer cette loi inique, dont chacun sait qu’elle correspond à un projet étranger, issu de l’Union européenne. Cette loi n’est que la traduction dans le droit français de mesures inspirées et appliquées hors de nos frontières. Et le fait qu’aujourd’hui chaque événement social mette en évidence la question de la souveraineté nous confirme que nous sommes toujours dans ce moment souverainiste que j’ai décrit dans un récent livre[3. Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016.].

Le point qui doit retenir notre attention est qu’en maintenant ce projet de loi envers et contre l’opposition de la majorité de la population, ce gouvernement prend la décision consciente de diviser gravement le pays, de dresser les Français contre l’Etat, d’opposer les travailleurs aux forces de l’ordre alors que face à la menace terroriste l’unité de la Nation est plus que jamais nécessaire. A cet égard, les tentatives du pouvoir de faire interdire les prochaines manifestations contre la loi El Khomri prennent la dimension d’une tragique provocation. On ne sait alors ce qu’il convient de plus stigmatiser : l’irresponsabilité d’une politique dont les conséquences peuvent à tout moment se révéler criminelles ou un gouvernement « hors-sol » qui agit, dans les faits, comme un agent de l’étranger.

Il n’est donc pas surprenant que les cotes de popularité du président comme du Premier ministre atteignent aujourd’hui les abysses et les sondeurs seront bientôt contraints d’user de bathyscaphes. Et il n’est pas non plus surprenant que la panique gagne cette équipe gouvernementale dont les plus intelligents comprennent ce qui les attend. Ce qui se prépare n’est pas seulement une défaite électorale majeure. C’est une délégitimation radicale dont la logique ultime sera un éclatement du P « S ». François Hollande se voulait l’héritier de Mitterrand ; il n’est que la pale copie de Guy Mollet. Mitterrand avait fondé le P « S » et Hollande (certes bien aidé par Manuel Valls) en est en réalité le fossoyeur. Le P « S » sera renvoyé aux enfers politiques comme le fut en son temps la SFIO agonisante.

Manœuvres et basse politique

Les tentatives de manœuvres politiciennes auxquelles se livre ce gouvernement aux abois sont à la mesure de sa myopie et de son incompétence. Après avoir tenté de susciter des candidatures de division pour affaiblir Jean-Luc Mélenchon, il en est réduit à espérer celle de Nicolas Hulot. Il est vrai que ce dernier pourrait rassembler sur son nom une bonne part du vote écologique, déçu par ce gouvernement et écœuré par le comportement des dirigeants d’EELV qui sont passés du statut de Verts à celui de politiciens blettes sans jamais être murs. Mais il est vrai aussi qu’une campagne l’obligerait à faire la lumière sur certaines de ces sources de financement. Il n’est pas dit qu’il prenne, en fin de compte, plus de voix à Mélenchon qu’à Hollande.

L’épisode Macron se termine. La bulle se dégonfle, ce qui est bien le moins pour un ancien banquier d‘affaires. Le personnage se voyait en capitaine et se révèle incapable de résister à un œuf. Il se croyait taillé dans le fer de l’armure de Jeanne d’Arc, dont il tenta sans vergogne de capter l’héritage, et il n’est en réalité qu’une rose fleur éphémère, morte au matin. La confusion entre les deux en dit long sur l’intelligence de son parrain politique, le secrétaire général de l’Elysée.

Mais, la dernière en date de ces manœuvres est bien le ralliement de François Hollande au principe de la primaire. L’habileté n’est que d’apparence. Assurément, il se donne une image « démocratique » que démentent tous ses gestes politiques. Assurément, il oblige ses adversaires de la « gauche » du P « S » à se démasquer et à devoir, le cas échéant, le soutenir un fois désigné. C’est en fait la même manœuvre qui avait été tentée contre Mélenchon et que l’on recycle cette fois contre Arnaud Montebourg et quelques autres.

On le voit, rien n’est digne, rien n’est à la hauteur des enjeux, rien ne montre que l’on ait compris les dangers de la situation actuelle. C’est malin mais ce n’est pas intelligent. Hollande doit se comporter en président et il réagit en Premier secrétaire. Cela dit tout de l’inaptitude de l’homme.

Mélenchon et les institutions

Mélenchon peut-il se hisser à la hauteur de ces mêmes enjeux ? Deux questions seront ici décisives. La première est bien entendu la question des institutions. Que la question se pose est une évidence, et il faut savoir gré à Mélenchon de le dire et d’en faire un point important de sa campagne. Les différentes réformes constitutionnelles de ces vingt dernières années ont déséquilibré la Vème République. L’introduction en son sein de dispositifs issus de l’Union européenne, parce qu’ils sont attentatoires à la souveraineté, en affaiblit gravement la légitimité. L’écriture d’une nouvelle Constitution s’impose. Mais, il n’est pas sûr que les propositions portées par Mélenchon apportent de véritables remèdes aux maux dont nous souffrons. Proposer l’élection d’une Assemblée constituante au milieu de la crise que nous connaissons n’a de sens que si cette assemblée concentre entre ses mains tous les pouvoirs sur la base d’une déclaration de nullité de la Constitution actuelle. Le modèle, il faut le dire clairement, c’est celui de la Révolution, c’est 1793. Peut-être en sommes-nous là. Mais alors, dire comme l’a fait Mélenchon : « Je voudrais être le dernier président de la Ve République et rentrer chez moi sitôt qu’une Assemblée constituante, élue pour changer de fond en comble la Constitution, ait aboli la monarchie présidentielle et restauré le pouvoir de l’initiative populaire » n’a pas de sens.

Des décisions lourdes de conséquences devront être prises, sur l’euro, sur l’Union européenne mais aussi concernant notre position dans les relations internationales. Il faut tirer toutes les conclusions du constat du « moment souverainiste » que nous vivons actuellement. Il faudra donc le faire en même temps que l’on réécrira la Constitution. Croire que la personne qui aura mis en branle cette révolution, car pour le coup cela en sera une, puisse s’en retourner chez elle paisiblement est un rêve. Ce qui attend Mélenchon n’est pas le sort de Cincinnatus mais celui des héros des Dieux ont soif d’Anatole France. Ou alors, il doit rester dans le cadre de ce qu’il appelle la « monarchie présidentielle », quitte à user de l’ensemble des dispositifs exceptionnels pour mettre en œuvre les réformes qui s’imposent.

Admettons alors que Mélenchon comprenne et assume ce que serait alors son destin, est-il bien entouré pour l’accomplir ? On constate tous les jours que les autres responsables du Parti de gauche ne tiennent pas, et en particulier sur la souveraineté, le même discours que lui. Ce ne serait certes pas la première fois qu’un dirigeant se trouve ainsi en décalage avec ses troupes. Mais le problème posé est de savoir comment se résout ce décalage. Le dirigeant se plie-t-il à la volonté de ses troupes ou, ouvrant le jeu des alliances, élargit-il sa base de légitimité. Autrement dit, la posture adoptée par Mélenchon et sa stratégie affichée sont contradictoires avec le sectarisme qui caractérise sur bien des points le Parti de gauche et, dans une moindre mesure, Mélenchon lui-même. La question se pose donc de savoir s’il est capable de faire l’équivalent du discours de la « main tendue » prononcé par Maurice Thorez en 1936 et où le dirigeant communiste s’adressait non seulement aux catholiques mais aussi aux « volontaires nationaux », c’est à dire aux militants et sympathisants des Croix de Feu[4. On relira à ce propos avec profit l’article de Michel Winock, « Retour sur le fascisme français : La Rocque et les Croix-de-Feu », in Vingtième Siècle, n°90, avril-juin 2006.].

Souveraineté, démocratie, laïcité

On doit le rappeler, nous vivons aujourd’hui une situation grave, car le cœur même de nos institutions est mis en cause, une situation dangereuse, car nous sommes confrontés non seulement à la menace djihadiste mais aussi à une politique gouvernementale qui divise profondément la société française et qui, de par son caractère minoritaire, engendre une montée dans la violence, une situation enfin exceptionnelle car l’avenir du pays est en jeu. Cette accumulation de facteurs de crises appelle donc à des mesures exceptionnelles, qui impliquent un véritable renouveau.

Les forces de ce renouveau sont aujourd’hui divisées, ce qui correspond à l’histoire des forces politiques dans notre pays. Cette division, pour légitime qu’elle puisse être, est cependant le principal danger pour le renouveau politique et social du pays car l’adversaire, quoi que minoritaire, est quant à lui bien uni. Il convient donc de penser sur quelles bases des forces marchant séparément peuvent frapper ensemble. Le mouvement social contre la loi El Khomri peut nous mettre sur la voie. Il montre l’urgence de redonner la parole au peuple.

L’impératif démocratique est une des leçons du mouvement social qu’il nous faut retenir. Mais, ce mouvement montre bien que la démocratie n’a de sens que si elle se fonde sur le principe de Souveraineté. La démocratie n’a de sens que si elle débouche sur des décisions souveraines. C’est en particulier le cas sur la hiérarchie des normes. La lutte pour la souveraineté est donc primordiale. La souveraineté implique alors que les moyens d’action du gouvernement soient rétablis dans leur plénitude. Mais, tant la mise en œuvre de la souveraineté que l’exercice de la démocratie exigent à leur tour que le peuple ne soit pas artificiellement divisé en communautés ethniques ou religieuses. Ceci fonde l’importance du principe de laïcité. C’est donc sur ce tryptique — souveraineté, démocratie et laïcité — qu’il convient aujourd’hui de se rassembler.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Les Français ont préféré un président à un pays apaisé!

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Françopis Hollande lors d'un déplacement à Annecy le 16 juin (Photo : SIPA.00760703_000001)
Françopis Hollande lors d'un déplacement à Annecy le 16 juin (Photo : SIPA.00760703_000001)

La fin du règne de Sarko Ier (2007-2012) fut paraît-il « anxiogène ». Un ami vous glissait ce mot dans un bistrot du Quartier latin, où naquit sans doute cette trouvaille, et peu à peu « anxiogène » gagnait du terrain. Vous le retrouviez dans la presse, dans les débats de radio ou de télévision, et enfin dans la bouche de tout un chacun. « Anxiogène » contribua à faire battre Sarkozy à la présidentielle face à un président normal, qui prônait une France rassérénée.

Il y a cinq ans, à la fin du précédent mandat, le principal problème de la France n’était donc pas le chômage de masse, la dette abyssale ou le manque de compétitivité économique, c’était la tête du président. Il ne nous rassurait pas assez, il avait trop de tics, il faisait trop de grimaces, il avait prononcé à Grenoble un discours trop inquiétant sur l’avenir de l’identité française. Incroyable superficialité qui a jugé, en 2012, les adversaires sur la mine, en dépit de tous les conseils prodigués depuis longtemps par La Fontaine et la sagesse populaire ! Même le sage et avisé Philippe Bilger a avoué qu’il avait voté Hollande parce qu’il lui trouvait une bonne tête. A ce compte, les Britanniques auraient pu renvoyer un Premier ministre qui leur promettait du « sang et des larmes » : « Churchill est anxiogène, rendez-nous Chamberlain, cet homme si rassurant et si amical avec Hitler ! »

La fin du règne de Hollande Ier (2012-2017 ?) se déroule dans une atmosphère néronienne. Paris ne brûle pas, mais la ville est cassée tous les deux ou trois jours par des bandes hyper-violentes qui se mêlent aux cortèges CGT et anti-loi travail. L’essence ne circule plus, les trains ne roulent plus que selon le bon vouloir des grévistes. La gauche et l’extrême gauche, ce vieux couple d’amants tragiques qui, depuis le congrès de Tours en 1920, n’en finit pas de se déchirer, de se rabibocher, de se redéchirer, empoisonnent la vie politique de leur double et interminable suicide. La gauche « de gouvernement » prouve qu’elle est incapable de gouverner, l’extrême gauche qu’elle est incapable de préférer l’intérêt général à ses intérêts corporatistes. Même si c’est injuste, l’Histoire retiendra que la CGT, par quelques-uns de ses membres, a été mêlée au saccage de l’hôpital Necker au moment même où le malheureux enfant du couple de policiers assassinés y était soigné. Terrible symbole.

La haine mortelle que se vouent les deux gauches n’empêche pas les petits arrangements entre ennemis : l’exécutif fait des déclarations tonitruantes sur le maintien de l’ordre, mais en douce il ordonne à la police de ne taper que mollement sur les casseurs, après les avoir laissé décharger leur agressivité sur les vitrines de Paris, Rennes ou Nantes… M. Hollande est le roi du signal contradictoire : le moindre coup de barre à droite est immanquablement suivi d’un coup de barre à gauche.

Menace terroriste et chaos politique, social, économique…

N’oublions pas le plus important dans ce tableau chaotique : la menace terroriste et l’exaspération de plus en plus grande des forces chargées de la contrer. Le meurtre à leur domicile des policiers de Magnanville est une première très inquiétante. Les plus courageux parmi les forces de l’ordre ne pourront plus penser à leur famille et à leur maison sans inquiétude. Les plus émotifs et imaginatifs vont se mettre au Tranxène ou au Témesta, les têtes seront lourdes dans les commissariats, les gestes seront moins sûrs quand les CRS devront intervenir. Destruction psychologique de la police, ah il a fait fort Larossi Abballa ! L’exaspération devant l’exécutif, qui ne sait donner que des ordres tardifs ou contradictoires dans les manifs violentes, est apparue au grand jour le jeudi 17 juin à Versailles : un policier en civil a refusé de serrer la main du président et celle de son Premier ministre.

Devant ce paysage chaotique et néronien, François Hollande ne joue pas de la lyre sur un balcon de l’Elysée. Il n’est pas assez artiste pour cela, son maniement puéril de la langue française le montre assez. « Ça va mieux » aurait pu se dire : « La situation économique de notre pays s’améliore » ou bien « La France se redresse ». Cette extrême pauvreté de langage a deux causes possibles : soit l’homme qui parle est un imbécile (ce qui n’est à l’évidence pas le cas), soit il prend les Français pour des imbéciles. Le président ne chante pas à la lyre les malheurs de la France, mais il continue à arborer son imperturbable sourire et à commettre ses petites blagues. Il est donc rassurant et personne, strictement personne dans les médias, ne songe à dire qu’il est anxiogène.

Le chaos politique, social et économique est à son comble, on ne sait qui triomphera de Manuel Valls ou de Philippe Martinez, des terroristes ou des forces de l’ordre, mais le président continue à sourire. Il ne faut pas dire « Ça va mieux », il faut dire comme Voltaire dans Candide devant les malheurs du monde : « Tout est pour le mieux ».

L’actuel président n’est peut-être pas anxiogène, mais c’est la réalité qui l’est devenue. A tout prendre, je préférais les tics, les grimaces et les colères de Sarkozy accompagnés d’une réalité française qui se remettait vaille que vaille de la grande crise économique de 2008. Que vaut une démocratie pour laquelle le visage d’un homme compte plus que ses qualités et sa volonté ?

Désordre partout, responsabilité nulle part?

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Bernard Cazenuve, Manuel Valls et François Hollande lors des obsèques de Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, les deux policiers assassinés à Magnanville (Photo : SIPA.00760758_000001)
Bernard Cazeneuve, Manuel Valls et François Hollande lors des obsèques de Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, les deux policiers assassinés à Magnanville (Photo : SIPA.00760758_000001)

Pas besoin d’aller chercher bien loin les fameuses « valeurs de la République » : elles sont tout entières (et pas ailleurs) dans nos textes fondamentaux, la Constitution et les déclarations des droits. Les termes de l’article 15 de celle de 1789, dont on ne me dira pas qu’elle peut être prise à la légère, sont clairs : « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration ». Cette disposition s’applique donc au ministre de l’Intérieur et aux préfets sur lesquels il exerce son autorité hiérarchique.

Jusqu’ici, en conséquence des nombreux malheurs qui nous assaillent, le ministre et ses hommes ont échappé à toute mise en cause au nom de l’équation qu’ils ont tricoté : qui critique notre politique critique la police et se met de lui-même hors-jeu. Et, de fait, au nom d’un consensus frileux et de « l’union nationale », peu de comptes leur ont demandés. Et gare à ceux qui estiment que les catastrophes de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher et du 13 novembre n’étaient pas exclusivement dues à la baraka des pieds-nickelés massacreurs. On est même priés de voir dans la mort des trois policiers de janvier 2015, dans les assauts réussis des unités d’élite et la courageuse initiative d’un commissaire et de son chauffeur au Bataclan les preuves d’une sorte de réussite (un brin tardive cependant) de ceux qui sont en charge au plus haut niveau de l’Etat de notre sécurité.

Dans cette logique, questionner s’apparente à une « manœuvre politicienne » (car M. Cazeneuve, lui, ne fait pas de politique). Donc, par exemple : défense de demander pourquoi les menaces sur Charlie ou le Bataclan n’avaient pas été davantage prises au sérieux, pourquoi la patrouille Vigipirate en faction près du Bataclan le 13 novembre n’est pas intervenue (cette information glace le sang) ou encore s’il y a eu des rivalités entre les différentes équipes d’intervention le soir de la tuerie de novembre et quelles en furent les conséquences. Que le pays se le tienne pour dit : il a la chance d’être entre les mains de ces hommes-là, à savoir un ministre à sang-froid, un président qui sait ce qu’il fait et un Premier ministre combatif. Voici tout le monde, ancien juge antiterroriste, experts en terrorisme, journalistes spécialisés, syndicats de police et citoyens, renvoyé au sens de la « responsabilité ».

La responsabilité, parlons-en. Elle est justement l’objet de l’article 15 de la Grande Déclaration de 1789 qui autorise et même oblige à se demander, après une telle accumulation d’échecs et de vies brisées, si la police – au sens générique du terme – est bien faite dans notre pays et si son bras armé est bien commandé.

Une exigence démocratique

Dans cet exigence démocratique (tiens, voilà que « leurs » mots ont une utilité), le préfet de police de Paris mérite une mention spéciale. Il avait déjà démontré son savoir-faire lors des graves incidents du Trocadéro en mai 2013 : le quartier avait été dévasté sans que les coupables soient dérangés par un insuffisant service d’ordre. A l’époque, la question de sa responsabilité n’avait pas été soulevée.  Pas plus que son ministre, il n’a non plus envisagé de démissionner après le 13 novembre, quitte d’ailleurs à ce qu’on refuse sa démission, comme cela s’est passé en Belgique après les attentats de Bruxelles. Est arrivé le printemps 2016 : dégradations quotidiennes de Nuit debout, casseurs en liberté dans Paris, installations de camps de clandestins sous les voies du métro aérien, bagarres à Stalingrad et ailleurs, etc. Chaque incident a été suivi d’une conférence de presse où il a été affirmé que tout le monde avait tout prévu et que tout avait été bien fait. Et au passage, on n’a bien sûr pas oublié d’ouvrir une enquête sur chaque baffe abusive d’un policier. Il est loin le temps où le préfet de Police de Paris était craint et parfois même détesté. Il est devenu aujourd’hui le gentil organisateur du désordre contenu, avec le soutien inébranlable de son supérieur hiérarchique, le ministre de l’Intérieur.

Le pire est qu’il fait des émules. A Marseille, les autorités en charge de la sécurité des personnes et des biens se sont montrées incapables, avec des effectifs supérieurs, de contenir les agissements – sur moins d’un km2 – de 600 à 800 hooligans (provoqués au départ par les jeunes désœuvrés des quartiers nord, on ne l’a pas assez dit) ou le préfet des Alpes-Maritimes incapable d’empêcher que les supporteurs de l’OGC Nice viennent faire le coup de poing contre des Irlandais avinés mais pacifiques. Que croyez-vous qu’il se passa après ces fiascos ? Tout simplement rien. Le maire de Marseille a même eu le culot de déclarer que le dispositif mis en place le jour des incidents était « parfaitement organisé ». Quant au commissaire en charge du hooliganisme au niveau national, il a sans rire rejeté « tout constat d’échec », nous révélant au passage « qu’un problème de suralcoolisation entraîne, in fine, un phénomène de violences » (sans blague ?). Et que nous dit-on lorsque les fastidieuses fouilles à l’entrée des stades ne permettent pas de saisir les fumigènes et même les bombes agricoles ? Que c’est de la faute de l’UEFA, en charge de la sécurité dans les stades. Sauf qu’avant d’entrer dans les stades, comme disait l’autre, on est dehors, là où les responsables de l’Etat sont responsables de tout.

Il est temps de mettre fin au consensus et de parler clair. Qu’il s’agisse des attentats, des meurtres isolés, de l’organisation de l’Euro, des casseurs ou des zadistes, la défense de l’ordre public et de la sécurité des citoyens est en échec sans que les « agents » à qui la nation confie ces tâches acceptent ne serait-ce que l’idée de rendre compte de leur travail. Il est temps que le Parlement, la presse et tous ceux qui pensent que la liberté ne va pas sans l’ordre s’ébrouent, jouent leur rôle et exigent que les responsables de ce gâchis assument leurs… responsabilités.

Bac: signe ta pétition d’abord!

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(Photo : SIPA.00639205_000020)
(Photo : SIPA.00639205_000020)

Qui a dit que les jeunes étaient incapables d’engagement ? Voilà une nouvelle qui devrait faire mentir les atrabilaires patentés qui se refusent à jeter sur la jeunesse le regard complaisant et fasciné qu’il est d’usage d’arborer. Derrière leurs écrans, ou à Nuit debout, les jeunes révolutionnent les voies démocratiques – nous dit-on. Par-delà la caricature de la jeunesse mort-née et apathique, se dégage une écume d’éternels rebelles scandalisés, folâtrement amusés par leur propre indignation. Et ils trouvent dans la pétition le moyen de satisfaire leur besoin de revendication.

Gare aux penseurs aigris qui croient que le baccalauréat n’a plus de valeur et qu’on se contente de le donner aux élèves en « phase » terminale : il est difficile, aujourd’hui, au point que pour l’anglais, plusieurs milliers d’entre eux ont demandé le retrait d’un texte jugé trop complexe. Apparemment, les rédacteurs de l’épreuve d’anglais n’ont pas retenu la leçon de l’an dernier. Ces adultes, hélas, n’écoutent donc rien et n’en font qu’à leur tête : ils s’obstinent ! Alors que déjà lors de la session 2015, des élèves avaient réclamé l’annulation de la question M qui comportait le verbe « to cope with », l’Éducation nationale a récidivé. « Où la scène se passe-t-elle ? », ont-ils osé demander. Précisons que le texte comportait l’indication Manhattan et que les élèves devaient donc déduire qu’il était question de New York. Cela valait bien une pétition.

Parfaitement « intraitable » !

La question requérait donc une culture assez large pour savoir que Manhattan est à New York ; et comme l’un des élèves le souligne dans un commentaire, cela demandait « des connaissances que nous ne possédons pas tous, même si cela paraissait évident. » Et puis on sent que le ton des pétitionnaires a pris en grade. Cette année, le texte de la supplique se limite à une phrase laconique : « Suite à la difficulté de la compréhension du texte A nous voulons une modification du barème » sonne comme une exigence pure et simple. On a dépassé le stade des revendications alambiquées de l’an passé, consternant monceau d’arrogance (« Nous demandons à rencontrer la ministre »), voire d’insolence (« Il est inadmissible de proposer des questions incompréhensibles ») et d’immaturité (« Nous demandons des points bonus » !). Percluse de fautes d’orthographe qui avaient beaucoup amusé les observateurs, la pétition de 2015 faisait état d’une question « intraitable » (le terme est impropre, mais passons…) et évoquait des « externalités négatives » sur le reste de la copie.

Quant au sujet de français des élèves de première, il y eut moins de grabuge que l’an dernier. Laurent Gaudé avait essuyé les foudres de certains élèves qui avaient peiné à commenter un extrait de son livre Le Tigre bleu de l’Euphrate, où l’on ne savait plus s’il s’agissait de l’animal ou du fleuve, ou des deux. Devant la virulence de la polémique, Actes sud avait publié un communiqué : « L’auteur joue sur l’homonymie entre le fleuve et l’animal pour enrichir la résonance de son texte. » Cette année, Dieu merci, nous autres L avons été pacifiques, car nous ne sommes pas passés loin de l’émeute : une coquille concernant la date de naissance de Jean Cocteau émaillait l’intitulé du sujet.

L’écrivaine Anatole France…

Quant au sujet des ES et S, il s’agissait d’un groupement d’oraisons funèbres, dont celle d’Anatole France qu’une partie non négligeable a pris pour une femme. Il y eut même des professeur-e-s (comme il convient de l’écrire si l’on préfère éviter le procès en sexisme) pour se féliciter de cette petite erreur, innocente, parce que cela mettait en exergue l’absence des écrivaines dans les sujets ! De « grands écrivains » écrivant pour la mort de « grands écrivains », ont ironisé certains pour signifier que la littérature patrimoniale est, en somme, un royaume de vieilleries, bien rances, bien pompeuses et bien mortes. Être un écrivain mort est aujourd’hui une tare.

Le discours, prononcé à la mort d’Émile Zola, commençait par « Messieurs » et il était question de « mâles louanges ». Voilà qui suffit pour incendier la poudrière féministe et relancer la critique sur la représentation des femmes dans les épreuves. Et là, en plus, vous avez pris des misogynes qui disent « Messieurs » au lieu de « Mesdames, Messieurs » ! On n’a pas idée. Et pourquoi pas demander à nos élèves de plancher aussi sur A mademoiselle, le poème de cet obscur machiste – qu’il faut être assurément pour employer un pareil mot –, Alfred de Musset (et qui, soit dit en passant, est mort lui aussi) ?

En 2017, je passerai le baccalauréat d’anglais : et je trépigne déjà d’impatience à l’idée de découvrir quelle sera l’impardonnable faute dont le système m’aura lésé – en espérant, que cette fois-ci, ils auront compris la leçon, on ne va pas rédiger des pétitions tous les ans, non plus !

Finissons cependant sur une note positive : cette énième et dérisoire pétition montre tout de même que la France n’est pas totalement envahie par la culture américaine, puisqu’il est encore des candidats au baccalauréat qui ne savent pas que Manhattan est à New York – et qui sont prêts à rédiger une pétition pour s’en enorgueillir…

« Le discours sociétal de Juppé ne me convient pas beaucoup »

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Denis Tillinac, par Hannah Assouline.
Denis Tillinac, par Hannah Assouline.

>>> Retrouvez en cliquant ici la première partie de l’entretien.

Causeur. La France n’est ni de droite ni de gauche, disait le Général. Pourquoi donc vous accrocher à cette dichotomie ?
Denis Tillinac. Être de droite, c’est inscrire son action dans le présent, mais avec un soubassement de mémoire. Être progressiste, c’est inscrire son action dans une stricte relation entre le présent et le futur. Pourquoi en sommes-nous à la deuxième génération de dirigeants de droite qui ont renoncé à cette mémoire ? J’ai connu les Guéna, les Galley, les Messmer… Ils ont forgé la France moderne – le Concorde, la bombe atomique… –, mais parlaient d’Histoire tout le temps. Bien sûr, derrière, ils avaient le vieux Malraux : ce n’est pas rien ! À l’Assemblée nationale, dans les bureaux du groupe RPR, il y avait une photo du général de Gaulle, une autre du maréchal Leclerc et une dernière de Malraux. Et puis on a fait l’UMP, un truc pour imiter les Allemands et les Anglais ! Il a alors fallu ajouter les photos de Monnet et de Schuman qui, pour des gaullistes comme moi, représentent l’horreur absolue ! Je préfère Guevara, de très loin ![access capability= »lire_inedits »]

Cette droite bonapartiste qui est la vôtre correspond à l’espace que Marine Le Pen veut occuper aujourd’hui, non ?
C’est peut-être son ambition, mais c’est peu dire qu’elle ne s’en donne pas les moyens. L’alliage hétéroclite d’un programme qui rappelle celui de Georges Marchais et d’un souverainisme qui n’a pas de véritable définition autre que les récriminations contre les immigrés n’a rien à voir avec le bonapartisme. C’est une déviance du bonapartisme : le boulangisme. Le discours de Mme Le Pen et de Philippot – ni gauche ni droite, pas d’alliances – finira par décevoir leurs électeurs.

Vous êtes « républicain par défaut », vous considérez les « valeurs républicaines » comme des « abstractions trop glaciales ». Idem pour la laïcité : il faut faire avec, « rien de plus, rien de moins », écrivez-vous[1. L’Âme française, Denis Tillinac, Ed. Albin Michel, mai 2016]. Quant à la révolution, ce serait pour notre pays un vrai traumatisme… On croirait entendre Marion Maréchal-Le Pen.
Depuis l’exécution de Louis XVI, nous sommes en tout cas condamnés à l’homme providentiel, et entre deux hommes providentiels, au poujadisme : tous des pourris, tous des cons, tous des nuls… Ce qui est d’ailleurs souvent vrai.
Parler de « valeurs républicaines », pour moi, ça ne veut rien dire. Parce que la République est un principe d’organisation politique. La probité, l’oubli de soi, le panache, ce sont des valeurs qui ne sont pas l’apanage d’un régime politique. Elles sont tout autant respectées en Angleterre qui est une monarchie théocratique.
Quant au laïcisme butté de M. Philippot, il ne me paraît pas être celui de Mme Maréchal-Le Pen. J’y vois quelque chose d’inconciliable. Marion Maréchal-Le Pen, par ses déclarations sur ses valeurs, son libéralisme économique, serait la bienvenue dans l’aile conservatrice des Républicains. Elle y serait plus à l’aise qu’au FN.

Cette invitation lui est donc transmise ici même ! Cependant, l’âme de la France peut-elle rester immuable en dépit des flux migratoires et des changements démographiques ? La République, c’est une machine à fabriquer des Français.
La France, pas la République ! Et à un petit Français dont les ancêtres viennent du bassin du Congo, du delta du Mékong, ou des Aurès, il faut d’autant plus apprendre que ses ancêtres étaient des Gaulois, et que notre mémoire patriotique procède de Vercingétorix, de Clovis, de Saint Louis, de Jeanne d’Arc et de Roland à Roncevaux. La France n’est pas un pays d’immigration comme on nous le répète. C’est une broyeuse qui accueille les étrangers et en fait des Français. Elle a pu assimiler sans souci un million et demi de musulmans, ce qui a été le cas jusqu’aux années 1960. Sept millions, c’est un autre problème. Mais ce n’est pas la faute des musulmans si les églises sont vides, même le dimanche. Au temps de Charles Martel, l’enfant né chez les commerçants qui suivaient les razzias était baptisé dans les huit jours. La France avait la capacité morale, spirituelle, une identité suffisante, pour fabriquer des Français. Nous l’avons perdue. Une amie haut fonctionnaire, de culture musulmane, m’a raconté un jour : « J’ai su que j’étais complètement française le jour où, au détour d’une départementale, j’ai été émue par l’arrondi d’un clocher roman. »

Parmi les candidats à la primaire de la droite, il paraît compliqué d’en trouver un susceptible de vous émouvoir.
Je voterai aux primaires pour celui qui me donnera le sentiment de prendre en compte l’identité profonde de la France ou, à défaut, la sensibilité de droite, telle que je la définis.

On imagine que ce ne sera pas Alain Juppé, qui paraît incarner ces élites de droite que vous abhorrez.
Juppé, c’est la droite tocquevillienne, avec les limites inhérentes à Science Po, l’ENA, Normale Sup… Il n’est ni bête ni inculte, c’est un bon copain, un honorable Landais beaucoup plus sensuel qu’il ne le laisse entendre, mais son discours sociétal et son fédéralisme ne me conviennent pas beaucoup. Et ses complaisances pour tout ce qui touche à la dilution du genre me semblent dictées par le souci de ne pas déplaire aux bobos.

Malgré votre magnanimité, aucun champion de la droite ne vous séduit ?
Si je raisonne à partir de ma propre sensibilité de provincial qui aime la littérature, les vaches, le vin et le rugby, celui qui porte le plus spontanément la mémoire historique de la France, c’est indiscutablement François Bayrou. La veille de son agrégation, je crois, son père est mort alors qu’il était en train de traire les vaches. J’ai passé des soirées avec lui à boire du tursan et du jurançon en récitant des milliers de vers. Il a de vraies préoccupations spirituelles : c’est un catholique pratiquant, mais lui est encore plus à cheval que vous sur la laïcité ! Il connaît la province, il y est bien enraciné, il a une belle histoire. Le problème, c’est que depuis vingt ans, il ne nous la raconte pas !

Et Sarkozy, le retour, c’est une histoire racontable ?
Il a les qualités de ses défauts. Il est le plus capable de dynamiser un pays, mais il « antagonise » beaucoup. Il a une certaine toxicité parce qu’il cherche toujours à être dans un rapport agresseur-agressé. Cela dit, je pense que son plus grave problème n’est pas le rejet qu’il suscite, mais qu’il est peut-être impossible de redevenir président quand on a été battu.

Pour vous, le scénario le plus probable, c’est que la droite gagnera par défaut…
Dans ce cas, les choses sérieuses n’auront pas lieu au soir du second tour, mais dans les six mois, dans la rue ou ailleurs. Et là, ça se gâtera parce qu’il y aura un déficit de légitimité énorme.

Tiens donc, une révolution de droite ?
Pas une « révolution ». On ne peut pas dire que le retour du Général au pouvoir ait été une révolution, ça s’est fait dans les règles de l’art démocratique, même s’il a forcé un peu le trait. Si c’était « un coup d’État permanent », des « coups d’État permanents » comme ça, j’en veux tous les jours, et j’aimerais que ça arrive l’an prochain ![/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

L'Âme française

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