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L’Arabie saoudite dans l’ombre du 11-Septembre

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Les décombres des tours jumelles du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001 (Photo: SIPA.sipausa31131776_000008)

Depuis la fin 2002 et les derniers comptes rendus du Joint Inquiry — la commission parlementaire mise sur pied pour enquêter sur le 11-Septembre — une petite portion censurée des 832 pages de rapports provoque des crispations importantes outre-Atlantique. Ces 28 pages renfermeraient, selon des membres du Congrès qui ont pu les consulter, de « troublantes coïncidences » concernant les liens présumés entre l’Arabie saoudite et les attentats. Preuve de l’extrême sensibilité du dossier, l’administration Bush avait rapidement décidé de classifier les 28 pages, assurant que cela relevait de la « sécurité nationale. » Mais il semble que ce soit plutôt les relations américano-saoudiennes que l’ex-président voulait à tout prix préserver – ce qui, vue l’importance et la fragilité de l’alliance entre Washington et Riyad, revient au même… Barack Obama a depuis promis par deux fois de rendre publiques les vingt-huit pages de la discorde, mais les Américains n’en ont toujours pas vu la couleur.

Dès la fin du travail du Joint Inquiry, la National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States – plus connue sous le nom de 9/11 Commission – a pris le relai, en tentant d’éclaircir les nombreuses zones d’ombres soulevées par les 28 pages. Et il se trouve que cette commission a relevé un nombre important d’éléments portant sur les liens entre deux des dix-neuf pirates de l’air et des officiels saoudiens aux Etats-Unis, notamment en Californie.

Le 15 janvier 2000, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, arrivent en même temps à LAX – l’aéroport de Los Angeles. Tous deux sont des membres saoudiens d’Al-Qaida, connus des services secrets du royaume et étroitement surveillés par ces derniers après avoir tenté de faire rentrer des armes dans leur pays en 1997. Ils ne parlent pas un mot d’anglais et n’ont absolument aucune expérience ni connaissance de la vie occidentale, qui plus est aux Etats-Unis. Il est donc fort peu probable qu’ils aient pu subsister dans un pays inconnu pendant un an et demi, sans aucune aide extérieure, jusqu’à ce jour de septembre 2001 où ils participèrent au détournement du vol 77 d’American Airlines qui s’écrasa sur le Pentagone. Selon une série de mémos de la 9/11 Commission datant de 2003, Khalid Sheikh Mohammed – le cerveau des attentats, arrêté la même année – aurait avoué sous la torture que les deux pirates de l’air du vol 77 ont été envoyés sur la côté Ouest « avec des instructions spécifiques, afin de chercher de l’aide auprès des mosquées et des communautés locales. »

Soutien logistique et financier

A l’époque, un certain Fahad al-Thumairy s’occupe des « questions religieuses » au consulat saoudien de Los Angeles et mène occasionnellement des offices à la King Fahad Mosque (KFM), une mosquée reconnue comme « plutôt radicale et anti-occidentale » par les services US mais néanmoins fréquentée par de nombreux diplomates saoudiens. Une note du FBI datant de 2012 semble accréditer la thèse selon laquelle al-Thumairy aurait « immédiatement assigné un individu pour prendre en charge al-Hazmi et al-Mihdhar durant leur séjour à Los Angeles. » Cependant, les pontes du bureau fédéral ne semblent pas avoir été en mesure de retracer les quinze premiers jours des deux terroristes sur le sol américain. Ces derniers réapparaissent, début février 2000, déjeunant dans un restaurant méditerranéen situé à deux pas de la KFM. Ils y rencontrent Omar al-Bayoumi, un présumé agent secret saoudien chargé de surveiller les dissidents du Royaume en Californie. Avant de se rendre au restaurant, Bayoumi aurait rencontré Thumairy à la mosquée et les enquêteurs suspectent fortement ce dernier d’être à l’initiative de cette entrevue. Interrogé par le FBI plus tard, Bayoumi a assuré que sa rencontre avec les deux terroristes était totalement fortuite : il aurait reconnu leur accent du Golfe avant d’engager la conversation. Et au vu de la situation précaire de ses compatriotes fraîchement arrivés, Bayoumi les aurait invités à venir s’installer chez lui, à San Diego, le temps de leur trouver un autre endroit où vivre. Le 5 février 2000, Bayoumi leur trouve un appartement dans le même immeuble que le sien ; il apparaît comme cosignataire du bail et règle de sa poche la caution ainsi que les deux premiers mois de loyer. Ils sont vraiment sympas, ces Saoudiens… Le philanthrope les a ensuite aidé à ouvrir un compte bancaire à la Bank of America, crédité de 9 900 dollars — par pur hasard, juste en dessous du seuil des 10 000 dollars, qui aurait pu éveiller les soupçons des autorités. Ces dernières n’ont jamais réussi à expliquer la provenance de ces fonds. Bayoumi a, selon le FBI, également partagé son téléphone avec les deux terroristes. Entre février et mai 2000, son téléphone a passé 32 appels à l’ambassade saoudienne de Washington D.C., 37 à la Mission culturelle saoudienne basée au même endroit, ainsi que 24 autres appels à destination du consulat saoudien de Los Angeles. Bayoumi a voyagé dans ces lieux durant la même période. Qui a-t-il rencontré durant ses nombreux séjours ? Le mystère reste entier étant donné qu’aucun enquêteur n’a jugé utile de lui demander, ni d’approfondir les recherches sur ses voyages.

Interrogé à Riyad en 2004 par le FBI, Fahad al-Thumairy a servi un discours « mensonger » sur ses relations avec Omar al-Bayoumi, qu’il assurait ne pas connaître en dépit des relevés téléphoniques que les enquêteurs lui ont mis sous le nez, montrant 21 appels entre eux étalés sur deux ans. Durant ses séjours en dehors de San Diego, Bayoumi a missionné Mohdhar Abdullah, un étudiant yéménite, afin de fournir toute l’assistance nécessaire à al-Hazmi et al-Mihdhar : traduction, ouverture de comptes bancaires, contact avec les écoles de pilotage… A la suite du 11-Septembre, il a avoué au FBI qu’al-Mihdhar lui avait confié être membre de l’Armée islamique d’Aden – un groupe terroriste yéménite, affilié à Al-Qaida, qui a revendiqué l’attentat-suicide qui a frappé le destroyer américain USS Cole le 12 octobre 2000.

Durant la période où les deux futurs pirates de l’air séjournaient à San Diego, Omar al-Bayoumi était régulièrement en contact avec son ami proche Osama Bassnan, également suspecté d’être un agent saoudien par les autorités US. Ce dernier a reçu 150 000 dollars de la part de la princesse Haifa Al Fayçal, fille du roi Fayçal et femme de l’ambassadeur saoudien alors en poste à Washington, Bandar bin Sultan. Bassnan aurait reçu cette somme rondelette afin de financer un traitement pour la prétendue maladie thyroïdienne de sa femme. Là aussi, les enquêteurs ne semblent pas avoir été en mesure de confirmer la véracité de l’argument ; mais d’après le Huffington Post, Osama Bassnan aurait signé pour 150 000 dollars de chèques à la femme d’Omar al-Bayoumi, à la période même où les terroristes logeaient dans un appartement mitoyen.

Un indic pas très net

Le 31 mai 2000, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar quittent l’appartement loué par Bayoumi et s’installent chez un informateur du FBI surnommé « Muppet », dont la véritable identité est Abdussattar Shaikh. Ce dernier aurait pu être la pièce maîtresse dans la découverte du projet d’attentat, mais il semble qu’il en savait bien plus que ce qu’il a rapporté à son agent traitant. Les mémos de la 9/11 Commission montrent que le FBI savait que Shaikh avait deux colocataires saoudiens prénommés « Nawaf » et « Khalid », mais n’a eu vent de leur identité complète qu’après les attaques. Surtout, c’est la nature des relations entre l’informateur et les deux terroristes qui soulève le plus de questionnements. Il semble avoir fourni au FBI « beaucoup d’histoires incohérentes concernant quand et comment il a rencontré al-Mihdhar et al-Hazmi. » En 2003, le FBI affirmait que Abdussattar Shaikh avait rencontré les deux pirates de l’air au Centre islamique, avant d’accepter de leur « louer une chambre ». Pourtant, quand il parlait à ses voisins, « Muppet » présentait ses deux colocs comme les « fils d’amis d’Arabie saoudite ». Après les attaques, il a subitement retourné sa veste en rappelant ses voisins, pour finalement leur dire qu’il les avait rencontrés à la mosquée… Mais le plus perturbant dans tout cela, c’est que l’enquête du FBI sur l’informateur a conclu qu’il n’a pas eu connaissance des projets d’attentats et les pontes du bureau fédéral n’ont, semble-t-il, pas jugé utile de le questionner à propos de ses soudains troubles de la mémoire à la suite du 11-Septembre. Pis, le Joint Inquiry, qui voulait interroger Abdussattar Shaikh, s’est heurté aux refus conjoints du FBI, du département de la Justice et de la Maison Blanche.

Un « mini-sommet terroriste » sur le sol américain !

La date du 9 juin 2000 représente également un moment clé pour comprendre la faillite des services de sécurité américains et leur laxisme dès lors qu’il s’agit d’enquêter sur leurs amis du Golfe. Durant cette journée se tient un « mini-sommet terroriste », organisé dans un hôtel à proximité du consulat saoudien de Los Angeles et réunissant Nawaf al-Hazmi, Khalid al-Mihdhar et Khallad bin Attash. La présence de ce dernier sur le sol américain apparaît plus que déroutante dès lors que l’on se rappelle du contexte de l’époque et du pedigree d’Attash. La période couvrant la fin 1999 et le début 2000 est une époque au cours de laquelle les Etats-Unis sont en alerte en raison des nombreuses menaces d’Al-Qaida, qui voulait marquer les esprits en frappant pour le nouveau millénaire – un attentat à LAX a d’ailleurs été évité à la mi-décembre 1999, avec l’arrestation d’un soldat de Ben Laden.

Khallad bin Attash, quant à lui, est un membre influent d’Al-Qaida, connu des services de sécurité américains comme le cerveau présumé de l’attaque contre l’USS Cole. Il serait arrivé à LAX le même jour que les deux pirates de l’air du vol 77. Il n’aurait jamais pu rentrer sur le territoire américain sans avoir été aidé, qui plus est par un diplomate. Selon le Huffington Post, qui cite un rapport du FBI, il existait à ce moment-là « certains arrangements diplomatiques dans divers aéroports, autorisant des diplomates à rencontrer des étrangers au carrousel à bagages. » Donc avant le contrôle des douanes et des services d’immigration. « Le FBI de New York a estimé qu’il a été possible que quelqu’un du consulat saoudien de Los Angeles ait rencontré Khallad à l’aéroport avant de l’escorter à travers les douanes. » Cela expliquerait donc comment un terroriste reconnu – dont l’arrivée aux Etats-Unis aurait dû être un premier signal d’alarme – a pu rentrer incognito sur le territoire américain, grâce au blanc manteau diplomatique.

En lisant ces lignes, il est difficile de ne pas faire le lien avec Fahad al-Thumairy, dont le nom n’a cessé de revenir dans les différents documents. C’est d’ailleurs ce dernier que des rapports de la CIA et du FBI désignent comme le principal organisateur du « mini-sommet terroriste ».

Enfin, la dernière zone d’ombre connue concerne le rôle de Saleh al-Hussayen, un important religieux saoudien lié à la famille royale. La veille des attaques, le 10 septembre 2001, il séjourne dans le même hôtel que Nawaf al-Hazmi. Par la suite, alors qu’il est interrogé par le FBI, il feint une crise d’épilepsie avant d’être hospitalisé et de — toujours selon la 9/11 Commission — « quitter le pays avant que le FBI ne puisse le réinterroger. »

Pression de l’opinion publique et de l’Arabie saoudite

Mais alors, comment est-il possible qu’avec tant de « coïncidences » entourant le rôle de l’Arabie saoudite dans cette affaire, une enquête approfondie n’ait pas été réalisée et que le Joint Inquiry ait simplement conclu : « Nous n’avons trouvé aucune preuve que le gouvernement saoudien ou des officiels saoudiens aient individuellement financé Al-Qaida » ?

Comment se fait-il que l’administration Bush ait préféré ne pas dévoiler les 28 pages – qui pourraient contenir d’autres éléments à charge – et de parfois court-circuiter les enquêtes des commissions indépendantes, comme par exemple avec l’épisode de l’ « informateur » du FBI ? « Dans quelle mesure les efforts du gouvernement américain pour enquêter sur les possibles liens entre le gouvernement saoudien et les attaques du 11-Septembre ont-ils été affectés par des considérations politiques, économiques, ou autres ? », s’est légitimement demandée la 9/11 Commission. Elle attend toujours la réponse.

Les choses pourraient cependant se décanter dans un futur proche : sous la pression des proches des personnes décédées dans les attentats et de l’opinion publique américaine, le Sénat a voté à l’unanimité, le 17 mai dernier, un projet de loi permettant aux familles de victimes d’attaquer l’Arabie saoudite en justice. Le vote de la Chambre des représentants devrait avoir lieu prochainement. Le royaume du Golfe, par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères Adel al-Jubeir, a d’ores et déjà menacé de vendre pas moins de 750 millions de dollars en bons du Trésor américain et d’autres avoirs détenus aux Etats-Unis, si la loi venait à être adoptée.

De nombreux membres du Congrès font le forcing pour rendre publiques les fameuses 28 pages — dont l’Arabie saoudite a toujours demandé la déclassification, affirmant ainsi pouvoir répondre aux accusations — mais, malgré l’ouverture apparente d’Obama, le doute subsiste. John Brennan, le directeur de la CIA, a récemment affirmé à la très « indépendante » chaîne de télé saoudienne Al Arabiya, que « les gens ne devraient pas les considérer (les 28 pages) comme une preuve de complicité saoudienne dans les attaques. » Le problème, c’est que même sans elles, il est difficile de ne pas se poser la question.

Ingrate Betancourt?

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ingrid betancourt colombie farc
Ingrid Betancourt, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00744432_000040.

Le 2 juillet, cela fera tout juste huit ans qu’Ingrid Betancourt fut arrachée aux mains des Farc lors d’une opération de libération menée par le gouvernement colombien. La madone au visage fin venait alors de passer six ans et demi otage des Farc dans la jungle colombienne, à la merci des maladies tropicales. Six ans durant lesquels Chirac-Villepin puis Sarkozy s’évertueront à juste titre à faire pression sur le gouvernement colombien d’Alvaro Uribe pour « sauver Ingrid ». Humaniste, courageuse et pas vilaine de surcroît, Ingrid a tout pour plaire à l’opinion. Qui ne s’est apitoyé ne serait-ce qu’un instant sur le sort de notre pauvre Ingrid aux mains de rebelles rouge sanglant dans un pays miné par la guerre et la corruption ? Même l’indomptable Renaud succomba au charme de Sainte Ingrid par ces vers : « Nous t’attendons Ingrid / Et nous pensons à toi / Et nous ne serons libres / Que lorsque tu le seras. »

En Colombie en revanche, on ne la porte plus dans son cœur. En 2013, tandis qu’Ingrid souhaite faire son grand retour politique en Colombie, les mots de l’opinion colombienne seront parfois si durs que le quotidien El Espectador juge utile de publier une chronique dans laquelle il appelle à la retenue.

L’enlèvement

Retour en février 2002. Ingrid Betancourt, ancienne sénatrice, fait campagne en Colombie comme candidate à la présidentielle de son parti Verde oxígeno. Les intentions de vote en sa faveur sont basses, comme souvent pour les candidats écolos. Alors à Florencia, une ville dans le département de Caquetá, au Nord-Ouest de l’Amazonie, la franco-colombienne souhaite rejoindre San Vicente de Caguán, petite commune située non loin de là. Se présente alors un combat entre les militaires et les Farc. Le gouvernement la met en garde sur les risques réels de mésaventures si elle ne rebrousse pas chemin. Mais Ingrid, fière et téméraire, refuse d’écouter les conseils des soldats et continue son périple, accompagnée de Clara Rojas, sa fidèle directrice de campagne, et de son chauffeur. Selon la version du gouvernement, elle signe un document stipulant qu’elle a pris connaissance des risques liés à la présence de guérilla et qu’elle sera responsable s’il lui arrive quoique ce soit. Peu après, le convoi est intercepté par un commando des Farc. Quand les guérilleros identifient Ingrid Betancourt, ils raflent un trophée de première catégorie. Six longues années plus tard, le gouvernement colombien lance une opération de libération camouflée sous une fausse émission de télé sur la Croix Rouge. Ingrid Betancourt, Clara Rojas et treize autres otages sont libres. Le cauchemar prend fin. L’opinion française est ravie, Ingrid aussi. Elle qualifie l’opération du gouvernement de « parfaite ». La mésaventure semble se terminer comme un conte de fée.

Amère libération

Deux ans après, les tensions commencent. En guise de remerciement envers le gouvernement colombien, Ingrid Betancourt lui réclame la modique somme de 6,6 millions de dollars au titre de la loi en faveur des victimes du terrorisme. Ingrate Ingrid ? Elle refusera ensuite les 450 000 euros que lui propose l’Etat français à travers le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme. Non qu’elle considère avoir assez d’argent, mais au contraire que c’est insuffisant à son goût. Pourtant, rien qu’en 2008, les frais de rémunérations des gardes du corps de Madame Betancourt s’élèveront à 73 000 euros, ceci payé par les impôts des Français, pointe du doigt l’essayiste Jacques Thomet. Dans le même temps, dénoncera également ce dernier, un Français ayant été otage des Farc durant quinze mois, Christophe Beck, a été complètement oublié par l’Etat au point de vivre en 2010 dans une caravane suite à la vente du patrimoine familial afin de payer aux Farc une rançon de 500 000 dollars.

Lorsque le calvaire de la candidate écologiste se termine en 2008, il reste plus de 800 otages aux mains des Farc. Ingrid Betancourt, qui jouit alors d’un prestige international (la présidente du Chili, Michelle Bachelet, fait campagne pour qu’elle obtienne le Prix Nobel de la Paix) pourrait user de son influence pour tenter d’en faire libérer. Elle n’en fera rien. En 2009, ses ex-compagnons d’infortune publient leurs bouquins et règlent leurs comptes. Clara Rojas soutient que les lettres écrites à sa famille et remises pour cela par les Farc à la famille Betancourt ne sont jamais arrivées à destination, afin de « réserver à tout prix le rôle principal à leur fille », dénonce-t-elle. Quant à Keith Stansell et Tom Howes, deux otages américains, ils dénoncent une femme arrogante et égoïste, qui les a mis plusieurs fois en danger.

Et maintenant ?

Cela n’a pas façonné une image positive d’Ingrid Betancourt dans sa terre sacrée, où l’opinion publique à son sujet tranche avec la nôtre. Extrêmement populaire peu avant sa libération en Colombie, Ingrid Betancourt y est presque devenue non grata dans les années suivantes. En 2013, un sondage (de l’institut colombien Cifras & Conceptos) révèle que sept Colombiens sur dix ont une mauvaise opinion d’elle. Encore maintenant, beaucoup estiment qu’elle savait les risques qu’elle prenait, voire qu’elle aurait bien cherché ses malheurs. En mai dernier, une (petite) manifestation a même eu lieu à Bogota pour lui demander de s’en aller, mais peu importe, Ingrid est chez elle et elle souhaite le faire savoir. Si elle vient de déclarer dans El Espectador ne plus vouloir faire de politique en Colombie, elle s’exprime sur le processus de paix avec les Farc, elle est en forme.

Ingrid, je sais que vous êtes ambitieuse, et que les Français vous aiment. Que faites-vous en 2017 ?

Même le silence a une fin

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Ingrid de la jungle

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Souverainistes et réformateurs de l’UE, deux faces d’une même médaille?

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Nigel Farage, le leader de Ukip, et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, à Bruxelles ce 28 juin (Photo : SIPA.AP21915524_000001)

Si l’Union européenne est l’expression de 500 millions d’Européens ; si les directives et les règlements de l’Union européenne sont fidèles à la vie quotidienne de ses citoyens ; si ses principaux dirigeants sont les représentants des peuples européens, pourquoi craindre alors la tenue de référendums sur le maintien ou non des peuples au sein de l’Union européenne ? Quels sont les fondements de cette peur contre la « vox populi » ? Cette angoisse ne signifierait-elle pas que les dirigeants eux-mêmes sont plus amoureux des idées sur l’Union européenne que sur les effets qu’elles produisent sur leurs peuples ? Et si ces idées peuvent être rejetées par les peuples, si en ce sens « la loi ne peut être que le reflet idéal, conscient de la réalité, l’expression théorique absolue des puissances pratiques de la vie », comme le répètera Karl Marx, les « grands » de ce monde sont-ils plus attachés au reflet qu’à la réalité concrète ? L’existence ordinaire, celle de tous les jours, n’a-t-elle pas son mot à dire en tant qu’elle vit, sent, et respire, la réalité de l’Union européenne ?

Les diverses réactions jusqu’à l’injure des « bureaucrates de l’intelligence » ou des « savantissimes bureaucrates de métier », selon toujours les mots de Marx, sur la nouvelle crise de l’Union sont toutes révélatrices des écarts entre la vie réelle et la vie rêvée. La crise comme le rappelle son étymologie est une décision. Décision sur la fin de l’Union européenne pour les souverainistes ; décision sur sa refondation pour les réformistes. Mais ces deux décisions sont toutes deux insuffisantes pour cerner et saisir l’événement en cours. Il s’agit d’un combat déjà joué entre De Gaulle et Monnet, entre la Nation et la Fédération ; entre l’Europe comme regroupement d’Etats ; et l’Europe comme intégration et dissolution totale de tous les Etats ; entre l’Europe des Nations, et les Etats-Unis d’Europe. Mais personne ne s’interroge sur les liens philosophiques entre les Etats et l’Europe ; entre l’Etat comme esprit du peuple ; et l’Union européenne comme l’esprit des Européens. Comme si entre l’union nationale et l’Union européenne s’exprimaient des différences essentielles. Il est évident que toute union (union bancaire, union économique et monétaire, union des capitaux, union douanière, monnaie unique…), à savoir la destruction de toutes les particularités locales pour les fondre sous une même entité abstraite et globale, prend ses racines à la même source : le Capital.

Un capitalisme bleu-blanc-rouge vs un capitalisme européen

Entre Marine Le Pen et Jean-Claude Juncker, la différence est seulement chronologique. La présidente du Front national voudrait revenir à la France d’avant ; et le président de la Commission européenne veut une France d’après. Mais, là encore, personne ne se demande si ce retour en arrière ou cette poussée en avant n’est pas simplement provoquée par le même moteur. Ni Marine le Pen, ni Jean-Claude Juncker ne s’opposent au capitalisme. Chacun des deux admet l’économie de marché comme fondement de la démocratie moderne. L’une veut un marché à visage national ; l’autre un marché à visage international. Mais tous deux se rejoignent et s’accordent sur le dispositif capitaliste qu’il faudrait pourtant combattre. Un capitalisme bleu-blanc-rouge ou un capitalisme européen dont les destinées sont identiques : déraciner les peuples qu’ils soient nationaux ou européens afin d’accroître la richesse qu’elle soit nationale ou européenne.

Or ici encore personne ne prend en considération l’immense majorité de ceux qui produisent : le peuple. Celui-ci est aujourd’hui pourtant aliéné, et celui-ci ne produit plus en vue de lui-même mais toujours en vue de son aliénation : l’argent, qu’il s’exprime en euro ou en franc. Le peuple sera dans tous les cas transformé en marchandise nationale ou européenne pour se jeter dans le salariat. Un salariat qui n’est autre que la mise en équivalence de tout le monde à partir de la monnaie qu’il soit banquier et émerveillé ou ouvrier et désespéré. Or, le Front national défendra-t-il l’ouvrier français ou bien le banquier français dont les intérêts au sein du capitalisme divergent ? Ou feindra-t-il de soutenir les uns au nom de la France pour mieux jeter les autres dans un capitalisme national, histoire de conserver l’héritage libéral de son parti créé en 1972 ? Soutient-il la loi travail ou la conteste-t-il réellement? Soutient-il alors le capitalisme, ou le rejette-t-il ? Ainsi, vouloir restaurer la souveraineté de la France au nom de l’héritage républicain reviendrait dans tous les cas à soutenir les fondations bourgeoises des Lumières : les droits de l’homme et le doux commerce ; la substitution de la guerre à balles réelles à la guerre à balles économiques ; à la guerre concurrentielle entre les peuples européens — Schengen — ou à l’intérieur des Etats européens — burn out vs parachute dorée.

Nous ne voyons ainsi plus de « gueules cassées » dans notre époque européenne, mais des corps écrasés par le mouvement engagé lors de la création de la Communauté économique européenne fondée en 1957 lors du traité de Rome. Comme le rappelaient Bertrand Delanoë et Dominique Strauss-Kahn, l’ancien patron du FMI, dans une tribune au journal le Monde en 2004 : « En effet, tous les traités européens du passé ont été économiques : le traité de Rome avec l’Union douanière, le commerce, la concurrence ; l’Acte unique avec le grand marché ; le traité de Maastricht avec la monnaie unique ». L’Europe sociale, l’Europe des Nations et l’Europe libérale sont donc les échos lointains d’un grognement vorace : un cerbère à trois têtes rongeant jusqu’à l’os la liberté réelle des peuples. L’enjeu est bien aujourd’hui de ne pas remettre en cause leur colère légitime, mais de la réorienter vers « les choses qui le méritent », comme le recommandait Aristote. « D’où la colère contre les propagandistes, puisque qu’en répétant inlassablement et par tous les moyens qu’il n’y avait pas d’alternative à l’ordre néolibéral en Europe, et que la dissolution des peuples dans le marché mondial était l’unique horizon de l’Histoire, ils ont précisément travaillé à interdire l’action, ont barré l’avenir, et ont donc condamné les peuples à des vengeances imaginaires. Or le refus d’interpréter la misère sociale et les bouleversements historiques en termes de luttes de classes a toujours conduit à les interpréter en termes de luttes de races », selon les analyses du philosophe français Jean Vioulac, notamment auteur de La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident. L’urgence est donc aujourd’hui triple : ne pas se laisser bercer par les réformateurs de l’Union européenne tout en ne se laissant pas berner par les critiques purement nationales de l’Europe, pour permettre enfin, juste avant le coup de sifflet final, de marquer le but victorieux de la délivrance des peuples.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

La logique totalitaire: Essai sur la crise de l'Occident

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La Turquie a-t-elle été trop tolérante avec Daech?

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turquie istanbul terrorisme syrie
L'aéroport d'Istanbul après l'attentat du 28 juin 2016. © ILHAS NEWS AGENCY/AFP Handout.

Daoud Boughezala. Hier soir, un attentat à l’aéroport d’Istanbul a provoqué des dizaines de victimes. La Turquie, qu’on a longtemps accusée de laxisme, est-elle aujourd’hui en guerre contre l’Etat islamique ?

Jean-François Pérouse. Ces derniers mois, la Turquie est entrée dans une stratégie plus claire et frontale par rapport à l’Etat islamique, à la suite du pilonnage de la ville-frontière de Kilis. Le contrôle de la frontière turco-syrienne est aussi devenu plus strict. Pour Ankara, le problème est désormais celui des conséquences internes des tolérances passées vis-à-vis des citoyens turcs sympathisants de l’EI. Ceux-ci sont en nombre et, même si  les allers-retours entre la Turquie et la Syrie sont moins aisés, ces individus constituent une menace pour la Turquie sur son territoire comme on l’a vu récemment à Gaziantep, Ankara et Istanbul. En outre, l’instrumentalisation politicienne de la question, à l’aune des rivalités de l’arène politique turque, n’arrange évidemment pas les choses.

Outre ses rapports complexes avec l’Etat islamique, la Turquie est en train de renouer les relations diplomatiques avec Israël et amorce un début de normalisation avec la Russie. Erdogan a-t-il subitement changé de stratégie géopolitique ?

Pas plus qu’il n’est un idéologue – contrairement à ce que l’on prétend parfois -, Erdoğan n’est pas un stratège qui prendrait des décisions fondées sur de longues réflexions théorico-pratiques. C’est un intuitif, un pragmatique qui sait changer de cap en fonction des circonstances. L’économie touristique turque – et la part considérable de la clientèle russe dans le tourisme international – comme la situation de dépendance énergétique du pays exigent de ne pas compromettre davantage les relations avec la Russie. Erdoğan l’a bien compris. C’est pourquoi il cherche une porte de sortie acceptable.

Après ces deux revirements, un changement de la stratégie turque en Syrie est-il envisageable ?

Des infléchissements sont incontestablement à prévoir, des changements également liés à l’évolution de la situation sur le terrain sur laquelle Erdoğan a finalement peu de prise. Mais le containment des forces kurdes de Syrie continue de constituer la « ligne rouge » pour Erdoğan et, au-delà de lui, pour une grande partie de l’establishment nouveau et ancien de Turquie.

Pour Erdogan, qui est donc l’ennemi principal : les kurdes du PKK ? L’Iran chiite ?

Cela reste Bachar Al-Assad, puis les Kurdes, PYD et PKK confondus.

En lien avec la guerre civile syrienne, la crise des migrants attribue  un rôle clé à la Turquie. Erdogan a-t-il vraiment intérêt à résoudre cette question pour asseoir sa puissance ?

Dans la crise des migrants, la Turquie paie un tribut de taille (2,8 millions de Syriens dans le pays) tout en profitant de cette nouvelle main d’œuvre corvéable à merci et parfois bien qualifiée. Elle dispose par là d’arguments de poids vis-à-vis de l’Union européenne,  beaucoup plus malthusienne et frileuse, et n’hésite pas à en jouer.

Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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Juppé: du neuf avec du vieux

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Alain Juppé dans son bureau de l'Hôtel de ville de Paris, mars 1986 (Photo : GEORGES BENDRIHEM)

La vérité sort parfois de la bouche des grands enfants. Pour avoir pas mal bourlingué idéologiquement, de Mao Tsé-toung à Jean-Paul II, Philippe Sollers, 79 ans, fait souvent sourire quand il intervient sur le terrain politique. Mais sa récente analyse de la « Juppémania » mérite d’être prise en considération : « Ce n’est pas Juppé que les Français veulent élire, c’est le savoir-vivre bordelais. »[1. Le Point du 14 avril 2016.]

En l’occurrence, le camarade Sollers sait de quoi il parle : s’il ne se sent pas très français, il se revendique 100 % bordelais. « La nation ne me parle pas du tout. C’est creux. Je suis de Bordeaux », va-t-il jusqu’à clamer. Tout en soulignant combien sa ville hante notre histoire depuis la Révolution : « Il y a un parti, le mien, appelé les Girondins, dont les représentants ont été guillotinés. Pourtant quand l’Hexagone s’effondre en tant que nation, où va-t-on ? À Bordeaux ! 1870, 1914, 1940… Et aujourd’hui… tout le monde espère voir Alain Juppé à l’Élysée. »[access capability= »lire_inedits »] Encore Sollers a-t-il omis de placer sa tirade sous le signe de Montaigne et de Montesquieu, Girondins avant l’heure…

Son diagnostic est juste : Juppé n’est pas un nom, mais un prête-nom. Les Français ne plébiscitent pas l’homme ni le leader national mais le maire de Bordeaux. Signe que Paris est en crise, prisonnière d’un modèle jacobin qui s’en remet trop à l’État. Ce n’est pas « au secours, Juppé revient ! » que devraient clamer ceux, nombreux parmi mes amis de Causeur, que sa vogue inquiète. Mais plutôt : « Au secours, les Girondins reviennent ! » Car « le savoir-faire bordelais » vanté par l’auteur de Femmes s’apparente pour les tenants d’une République une et indivisible à une bouillie locale, davantage connue pour protéger les plantes que pour soigner les ankyloses d’une société fourbue.

Observons les ravages du microclimat girondin sur le chouchou des sondages. Jeune député de Paris dans les années 1980, Alain Juppé a innové. Au contraire de son principal rival de l’époque, Philippe Séguin, et contre toute la tradition gaulliste, il n’a pas hésité à s’affirmer de droite. Premier ministre dans les années 1990, Juppé s’est proclamé « droit dans ses bottes » face à la contestation de la rue. Et voilà Juppé-le Bordelais posant sans cravate, col ouvert, en couverture des Inrockuptibles. Et le voilà rangé parmi les centristes parce qu’il entretient les meilleures relations avec François Bayrou, le maire de Pau, la deuxième ville d’Aquitaine. C’est vrai : Bordeaux a changé Juppé. Là-bas, il s’est radicalisé… à la mode du Sud-Ouest : il est devenu quelque peu rad-soc. C’est encore plus vrai : la bordure atlantique reste assez largement à l’écart des tensions qui traversent le reste de l’Hexagone, en particulier celles liées à l’islamisme radical. Contre Alain Finkielkraut, Juppé s’est fait ainsi le chantre de « l’identité heureuse ». Est-ce à dire qu’il serait disqualifié pour affronter des temps crispés, pour ne pas dire davantage ? Serait-il devenu une sorte de Bisounours ?

Alain Juppé est porteur d’une grande coalition à l’allemande

Pour répondre à ces appréhensions légitimes, il faut donc comprendre la nature du « savoir-faire bordelais » vanté par Sollers. Alain Juppé préfère pour sa part parler d’« esprit bordelais[2. Le Point du 1er janvier 2015.] ». Il le définit ainsi : « Pas d’éclats de voix, une écoute apaisée et beaucoup de respect mutuel. » Naturellement, on peut ricaner. Plus cucul, tu meurs ? C’est ignorer le grand mal dont souffre le système politique français : être incapable de dégager des consensus même quand l’accord est quasi général. D’où cette inaptitude chronique depuis trois quinquennats à mettre les pendules dela France à l’heure de la mondialisation. Inaptitude qui est l’un des principaux moteurs de l’ascension du FN.

Les Français le sentent confusément : Alain Juppé est porteur d’une grande coalition à l’allemande, qui réunirait la quasi-totalité des Républicains et des centristes ainsi que les sociaux-démocrates du PS, Manuel Valls et Emmanuel Macron. C’est cette coalition qu’ils appellent de leurs vœux, comme nous avons tenté de le montrer avec Daniel Cohn-Bendit dans un livre récent[3. Et si on arrêtait les conneries, Fayard, 2016.]. Les commentateurs politiques soulignent l’ascension de Jean-Luc Mélenchon depuis quelques semaines. Mais le candidat potentiel qui profite le plus du rejet de François Hollande s’appelle Alain Juppé : selon l’Ifop[4. Sondage Ifop réalisé du 12 au 14 avril 2016.], près d’un quart des électeurs socialistes sont prêts à voter pour lui dès le premier tour !

À 70 ans, Juppé présente paradoxalement la seule offre politique vraiment nouvelle. À droite, le candidat du « renouveau », Bruno Le Maire, fait figure en regard d’animal préhistorique : il en est encore à affirmer que, lui président, tous les problèmes de la France seraient réglés en un éclair. Parce qu’il aurait « des couilles », comme il le glisse volontiers. C’est ne rien comprendre aux raisons de l’aboulie qui frappe les présidents français. S’ils ne font que bricoler, sur tous les plans, ce n’est pas à cause d’un déficit de testostérone. Mais parce qu’ils ont une conscience aiguë de la fragilité de leur pouvoir : ils disposent d’une majorité au Parlement, pas dans le pays.

Combien pèsent aujourd’hui les Républicains comme les socialistes ? Moins d’un quart des suffrages. C’est cela que Juppé a intégré : pour réformer un pays aussi rétif au changement, il faut s’appuyer sur un socle plus solide. Beaucoup craignent qu’un gouvernement droite-gauche soit condamné à l’immobilisme. C’est au contraire la seule façon de sortir de l’immobilisme. Pas même sûr qu’une équipe à la bordelaise soit bord…élique : un peu partout en Europe, il existe des gouvernements de coalition, au fonctionnement au moins aussi harmonieux que nos gouvernements monocolores.

Quant à la crainte de l’angélisme, elle est largement infondée. Seul un pack gouvernemental réellement majoritaire serait en mesure de résister aux minorités agissantes de tout poil. Une potion bordelaise n’aurait rien de miraculeux. Juppé lui-même ne surfera peut-être pas longtemps sur la vague : la primaire de la droite peut réserver des surprises. Dans l’hypothèse où Hollande devrait renoncer à se représenter, la gauche se trouvera peut-être un cheval plus convaincant. Mais à un an de la présidentielle, les Français envoient à travers Juppé un message clair aux partis de gouvernement : entendez-vous ! Face à la montée du FN, vous représentez la seule majorité possible. La seule majorité en mesure de sortir la France de sa dépression nerveuse.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Et si on arrêtait les conneries

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Capsule pour Maurice G. Dantec

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Maurice G. Dantec. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30051514_000001.

Ceci n’est pas un tombeau, dans le sens où, même après son décès, il est impossible d’associer Maurice G. Dantec à aucune réalité statique, et qu’on se voit mal dédier à l’auteur de Babylon Babies autre chose qu’un genre de capsule interstellaire. Sa littérature aura été la plus dynamique de son temps, dans tous les sens du terme : la dynamique interne d’une pensée comme en fusion permanente ou la dynamique d’une quête intérieure et métaphysique en accélération constante. Aussi, appréhender ses romans monstres, chaotiques, proliférant, avançant par mutations subites, sous le seul angle de la forme finie, et juger parfois, par exemple, leur équilibre douteux, leur logique confuse, leurs virages trop déroutants, relève d’une perspective inadéquate, puisque c’est oublier qu’ils sont avant tout un processus ouvert à l’infini, lequel, s’il compose difficilement avec la fixité, offre par ailleurs des possibilités magistrales.

Des mondes post-apocalyptiques

Oswald Spengler définissait l’âme occidentale par certains traits caractéristiques uniques et repérables dans ses expressions diverses : le calcul infinitésimal, la perspective en peinture (et donc la ligne de fuite), la musique au rythme non-circulaire, tous ces traits traduisant sur divers plans le même élan vers l’infini manifesté avec une obsession plus centrale qu’ailleurs (dans l’Antiquité grecque, le divin était au contraire le « fini » opposé au chaos de l’illimité). Cet aspect de l’âme occidentale que Spengler qualifiait de « faustien » est tout particulièrement sensible dans l’œuvre de Maurice G. Dantec, d’où, également, la réactualisation flamboyante du mythe occidental qu’elle nourrit : le pionnier, le conquérant, le navigateur, l’explorateur, reprenant toujours la même course après le soleil à laquelle se livrèrent dès l’origine les peuples du couchant, et, avec Dantec, cette course se poursuivant dans les espaces intergalactiques, dans des mondes post-apocalyptiques, dans des réalités parallèles, alors que le Français canadien exilé à Montréal qu’il était paraissait rejouer en littérature l’aventure ratée de la France au Nouveau Monde.

Cette dynamique radicale qui anima son expérience littéraire avait le paradoxe pour moteur et les cultures les plus diverses comme carburant. C’est ainsi qu’au moment où une certaine littérature parisienne se desséchait dans un nombrilisme de microbe, Maurice Dantec rouvrait le champ en grand panoramique, avec cette sauvagerie si grisante de ne tenir compte d’aucune segmentation académique ou arbitraire comme, par ailleurs, il n’eut jamais la moindre considération pour les bornes de la bienséance politique. Recombinant sans cesse les éléments du polar, du cyberpunk et de la littérature blanche, pour offrir des formes mutantes parfois génialement inouïes (pensons à Villa Vortex où une enquête de polar avortée donne lieu à une quête mystique dont la réussite fait vriller la narration elle-même), Dantec était capable de mettre en contact, au sens alchimique du terme, Gilles Deleuze et Joseph de Maistre, Nietzsche et Bloy, le junk ADN et la parousie, le rock et les trous noirs. Ça changeait tout de même des attouchements de Christine.

L’absolu en ligne de mire

Dantec tenta de forger une littérature à la hauteur d’une époque apocalyptique que caractérisent des crises et des révolutions majeures sur tous les plans. Seule la littérature pouvait en effet explorer ce gouffre où nous sommes en considérant dans le même prisme les différentes facettes du vertige. Qu’importe, ensuite, la traduction finale, philosophique, idéologique, d’un processus qui déborde systématiquement ces cadres pour multiplier les fulgurances. Loin du simple divertissement érudit ou de l’illustration fictionnelle d’un catéchisme de centre-gauche à quoi se résume l’immense majorité de la production littéraire française contemporaine, les livres de Dantec rappelaient l’existence et la préséance d’une « littérature dure » comme il y a des « sciences dures », non pas forcément difficile, quoi que la sienne le fut souvent, mais attelée à défricher des pans entiers du réel avec autant de légitimité que la physique, l’anthropologie ou la philosophie la plus sérieuse.

On sait très bien quelles nécrologies les grands médias réservent à Maurice Dantec, l’hommage un peu gêné qu’on lui rendra, et qu’après avoir évoqué son zénith commercial à l’extrême fin du XXe siècle, on arguera d’un long déraillement tant politique qu’artistique, tant artistique que psychologique. Et ce sera attendu, convenable et aveugle. Comme toujours on passera à côté du véritable enjeu et de l’épreuve réelle. Certes, son état physique comme psychique s’était très visiblement détérioré ces dernières années. Mais quoi ? Lui avait pris des risques qu’aucun de ces pisse-copies germanopratins interchangeables et qu’on traite avec délicatesse parce qu’ils ne renversent jamais la salière ne seraient en mesure d’envisager. Lui avait pris la littérature au sérieux et l’absolu en ligne de mire. Il s’y est consumé littéralement. C’est pourquoi il m’est difficile d’imaginer sa mort autrement qu’à la manière d’un décollage trop hâtif. Get high, Captain.


Les racines du mal

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Brexit: un peu de grandeur plutôt que de la rancœur

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Des partisans du Brexit, au lendemain du vote, dans une rue de Londres (Photo : SIPA.AP21913876_000029)

Les réactions médiatiques et politiques exprimées à la lecture des résultats du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne inquiètent pour trois raisons.

Alors que l’euroscepticisme monte dans toute l’Europe, médias et politiques euro-optimistes découvrent soudain que l’un des peuples les plus distants par rapport à l’actuelle stratégie européenne peut les rejeter. Preuve de l’aveuglement dans les cercles de l’esprit et du pouvoir. Un aveuglement inquiétant quant à la capacité de ses membres à construire l’avenir.

Dès le résultat connu, une campagne de dénigrement a pris de l’ampleur : pétitions pour demander un nouveau vote, analyses « objectives » expliquant le vote négatif par « la xénophobie, la haine » des électeurs, déclarations sur ces circonscriptions de « petits blancs » qui ont voté « leave », etc. Une campagne qui joue très imprudemment sur les clivages forts qui traversent tous les pays européens sans exception et qui, si un terme n’y est pas mis au plus tôt, fera plus de mal que le Brexit lui-même.

Pour ne pas être en reste, des dirigeants politiques haussent le ton pour demander une sortie « immédiate », ne voulant pas « donner l’impression d’une Europe molle ». Un sursaut d’autorité à bon compte pour ceux qui ont traité avec le président turc, qui ont déversé des milliards d’euros pour sauver la Grèce. Mais il s’agissait alors de valoriser leurs egos de « sauveurs de l’Europe » avec de l’argent public. Aujourd’hui, il s’agit de faire taire les « egos » pour sauver l’Europe, et là, cela coûte cher pour leur amour-propre !

Alors au lieu de la rancœur, exprimons de la grandeur, car il s’agit de sauver, pour les générations futures, le projet de l’Europe.

Des dirigeants de l’Union européenne et des différents pays membres qui commencent leurs réunions ce lundi, les peuples européens attendent qu’ils tracent, enfin, une identité et un destin pour l’Europe et non qu’ils infligent une punition à des amis inquiets. Il s’agirait donc de dire :

  • – Le Royaume-Uni, pays souverain, pouvait légitimement consulter sa population, mais la légalité nous enjoint d’attendre la dénonciation des traités par le gouvernement britannique (article 50 du traité Lisbonne). Nous comprenons que cela ne puisse se faire dans la hâte sans provoquer encore plus de dégâts entre nous ;
  • – Nous sommes en effet convaincus de la nécessité de « faire l’Europe » car il s’agit d’un projet vital pour les peuples. Pour réussir ce projet, nous devons, de notre côté, comprendre si le rejet exprimé au Royaume-Uni, et qui se manifeste dans d’autres pays, porte sur l’objectif d’union, sur son contenu ou sur la stratégie pour atteindre cette union ? Trois thématiques interconnectées mais différentes ;
  • – Nous comprenons que, s’il y a urgence absolue, elle n’est pas dans la sortie du Royaume-Uni, mais dans une critique honnête et sans concession du projet européen afin que les peuples y adhérent. Car, s’il ne s’agissait que de créer un grand marché, alors le projet initial de la Communauté économique européenne suffisait ;
  • – Mais les évolutions du monde imposent clairement de produire plus de coopération entre États partageant les mêmes valeurs, mais avons-nous choisi les bonnes solutions ?
  • – Les cris des peuples laissent à penser que non. Adaptons notre stratégie pour construire l’Europe de demain dans laquelle chaque peuple sera heureux de partager avec ses voisins européens, sans avoir d’angoisse sur les surprises que pourraient leur réserver des politiques centralisées, déconnectées du monde réel.

S’il n’y a pas cette déclaration publique de la volonté de se livrer d’abord à une critique sans concession, afin de construire une Europe des Nations, donc des peuples, et s’il n’est pas mis fin à cette campagne de dénigrement des eurosceptiques, alors toutes les promesses pour « réécrire les traités », « faire plus de… », « faire moins de… » ne feront qu’amplifier la défiance et accentuer la profonde plaie qui balafre l’Europe de l’Algarve au comté du Viru-Est. Une plaie ouverte exposée à toutes les infections, dont la rancœur et la vengeance contre les « mal-votants » ne sont pas les plus bénignes.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Finkielkraut: Brexit, « les eurocrates ne l’ont pas volé! »

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Alain Finkielkraut ignore si la décision souveraine du peuple britannique de sortir de l’Union européenne est une bonne ou une mauvaise chose. Cependant, pour lui, comme il ‘a expliqué lors de l’émission « L’Esprit de l’escalier », il est certain que « les eurocrates ne l’ont pas volé ». À force de promouvoir une Europe désincarnée, sans racines, ni mode de vie particulier, les classes dirigeantes européennes se prennent un violent retour de bâtons. Au point qu’une nouvelle ligne de faille semble traverser les sociétés européennes qui « se partagent désormais entre les planétaires et les sédentaires, les globaux et les locaux, les hors-sol et les autochtones ». Dans cette nouvelle lutte des classes, « les planétaires sont non seulement mieux lotis économiquement mais ils se croient politiquement et moralement supérieurs. Ils traitent les autochtones de ploucs, voire de salauds » xénophobes.

Alors que François Fillon a proposé de fournir deux voix à chaque jeune pour contrer l’euroscepticisme des plus âgés, Alain Finkielkraut s’afflige d’une « hostilité obscène aux vieux » au profit d’un « cosmopolitisme de galerie marchande » et de la « complète absorption dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication ».

Pour Finkielkraut, l’un des paradoxes de la situation politique présente réside dans le fait que les Britanniques ont été les premiers militants de « la concurrence libre et non faussée » à l’intérieur de l’Union européenne, « dogme » que la classe dirigeante européenne « applique avec d’autant plus de zèle qu’il permet d’humilier les nations alors même qu’un peu de protectionnisme se révélerait nécessaire ».

Selon l’académicien, l’Union européenne a contribué à la « déseuropéanisation de l’Europe elle-même, notamment à travers sa politique migratoire » qui favorise la fragmentation de nos sociétés « en communautés hostiles ». Quant à la révolte des opinions publiques contre l’accueil inconditionnel de migrants, « le fait de vouloir être majoritaire dans son propre pays ne relève pas de l’égoïsme, c’est une aspiration absolument légitime qu’il est absurde de vouloir criminaliser ».

Au sujet d’un autre référendum, qui s’est tenu ce week-end en Loire-Atlantique, le philosophe à l’épée d’académicien ornée d’une vache s’oppose plus que jamais à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Bien que n’ayant « aucune sympathie pour les zadistes », il réaffirme son souci de « ménager la terre ». Pour les mêmes raisons, il regrette le report par les députés de l’interdiction des pesticides tueurs d’abeilles.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Brexit: la volonté du « peuple » dites-vous?

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L'exécution de Robespierre (DR)

Causeur, « surtout si vous n’êtes pas d’accord. » Cette invitation me convient, car je suis viscéralement en désaccord avec les déclarations que je lis dans les articles publiés sur son site et célébrant la victoire du Brexit. Une précision : je suis en désaccord avec les souverainistes, sans en attraper des boutons, et d’ailleurs j’ai même un ami qui l’est farouchement. La raison de mon désaccord radical avec ces textes parus au lendemain du vote britannique est que j’y retrouve les idées et les accents d’un populisme anti-libéral qui menace de l’intérieur l’Europe libérale née après la seconde guerre mondiale.

À « toute seigneure » tout honneur, Elisabeth Lévy donne le ton général en s’exprimant sous le sous-titre « Peuple 1 – Élites 0 ». Le peuple contre les élites : on ne peut pas mieux ramasser le populisme en un slogan démagogique. « Peu m’importe, dit-elle, que les Britanniques aient eu raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables ».

Pour être un peu plus précis, Jean-Paul Brighelli désigne hardiment ce qui a toujours été la cible du populisme de l’extrême droite et de la gauche révolutionnaire. Il refuse, écrit-il « l’Europe que nous ont concoctée les grands argentiers et les banquiers — une pure Europe financière, conçue pour que les riches soient plus riches et les pauvres plus pauvres, parce qu’il faut bien prendre l’argent quelque part. »

Il n’est pas le seul dans Causeur à chanter la chanson du front uni du Front de gauche et du Front national. C’est Jacques Sapir qui pousse le bouchon populiste le plus loin, jusqu’à un recommencement de la Révolution française, au nom d’un populisme « populaire » et « ouvrier » : « Un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des élites  autoproclamées et les journalistes à leur solde. »

Sur cette lancée, il demande à Jean-Luc Mélenchon de recommencer la Révolution française, pas celle de 1789 évidemment, mais celle de 1793. « Proposer l’élection d’une Assemblée constituante au milieu de la crise que nous connaissons n’a de sens que si cette assemblée concentre entre ses mains tous les pouvoirs sur la base d’une déclaration de nullité de la Constitution actuelle. Le modèle, il faut le dire clairement, c’est celui de la Révolution, c’est 1793. Peut-être en sommes-nous là. (…). Ce qui attend Mélenchon n’est pas le sort de Cincinnatus mais celui des héros des Dieux ont soif d’Anatole France. »

Une menace mortelle pour la démocratie libérale

Sapir pousse donc sans rougir son homme providentiel à endosser le destin monstrueux des terroristes dépeints par Anatole France dans Les Dieux ont soif. Eh bien, chers lecteurs et chères plumes de Causeur, allez lire ce livre, et vous saurez à quoi conduit la haine des élites.

Ce populisme s’appuie en tout cas sur une conception fausse de la démocratie. C’est une erreur dangereuse, en effet, de croire que le Peuple d’une société démocratique (une fois ôtées les élites), est une personne homogène c’est-à-dire une personne ayant même intérêt et même volonté.

C’est une erreur de croire qu’une majorité est le peuple. Le scrutin majoritaire n’est qu’un moyen technique de prendre une décision sur un objet controversé. C’est cette illusion lyrique du Peuple en majuscule, d’un peuple foncièrement un et indivisible, qui fait penser qu’un référendum acquis par une majorité de 52% contre 48% exprime la volonté d’un peuple au mieux qu’il est possible. Qui fait préférer systématiquement la démocratie directe.

En réalité, seule la démocratie indirecte, la démocratie représentative, peut prendre en compte les diverses composantes d’une société composite, entre lesquelles les élus responsables et révocables doivent trouver un compromis acceptable par tous.

Les passions haineuses envers les couches non populaires, et la démagogie envers les élus  constituent le talon d’Achille des démocraties. Elles sont une menace mortelle pour la démocratie libérale.

Alors, de grâce, plumes de Causeur, même si  vous souhaitez que nos États-nations retournent  à une indépendance et à une souveraineté totales, à l’ancienne, face au réel qu’est la mondialisation, épargnez-nous au moins la démagogie populiste, qui ne vous épargnera pas forcément.

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François Hollande et le Brexit: quand le fédéralisme est un autisme

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François Hollande lors d'un sommet européen à Bruxelles (Photo : SIPA.00743145_000061)

François Hollande a fait le vendredi 24 une déclaration consécutive au vote en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne[1. http://www.elysee.fr/declarations/article/declaration-a-la-suite-du-referendum-britannique/], ce que l’on appelle le Brexit. Cette déclaration est importante car elle révèle, par ce qu’elle dit mais surtout ce qu’elle ne dit pas, l’imaginaire de la construction européenne de notre président et, au-delà, de l’élite politique.

Quand l’émotion remplace la politique

François Hollande commence par dramatiser l’événement, et le présente comme une cause de souffrance avérée ou potentielle. Il se situe donc sur le terrain de l’émotion. On le constate dès la seconde phrase : « C’est un choix douloureux et je le regrette profondément pour le Royaume-Uni et pour l’Europe ». De même place-t-il la question des relations entre la France et la Grande-Bretagne sur le terrain de l’amitié : « La France pour elle-même et pour la Grande-Bretagne continuera à travailler avec ce grand pays ami, auquel l’Histoire et la géographie nous unissent par tant de liens, sur le plan économique, humain, culturel… » D’emblée la question de ce référendum est ici dépolitisée. On est dans le monde des affects et pas dans celui de l’analyse, dans celui des sentiments et non celui des intérêts politiques. Ceci est révélateur de l’approche que François Hollande à l’égard d’un tel événement. Ceci lui permet d’esquiver la question du « pourquoi » de ce dit événement, et donc, par conséquence, les remises en cause qu’il implique. Ou, plus exactement, après avoir situé le débat sur le plan émotionnel, de dénaturer le nécessaire bilan de l’Union européenne.

A cet égard, une phrase est marquante : « La décision britannique exige aussi de prendre lucidement conscience des insuffisances du fonctionnement de l’Europe et de la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte ». Le début de cette phrase donne le sentiment, voire l’illusion, que l’heure du bilan est arrivée. La seconde proposition de cette même phrase enterre cela. En effet, on parle des « insuffisances du fonctionnement », ce qui implique que le problème posé relève uniquement de la mise en pratique (le « fonctionnement »), mais surtout on parle de « la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte », ce qui revient à dire que l’on se trouve confronté à un problème de pédagogie et non un problème d’options politiques. Or, un projet peut être bien expliqué, bien mis en pratique, et par ailleurs critiquable.

Dans l’imaginaire profondément européiste de François Hollande il ne peut s’agir d’une remise en cause du projet. C’est pourtant de cela même dont il est question avec le Brexit. Les Britanniques ne se sont pas prononcés « contre » l’Europe, et les déclarations de Boris Johnson sur ce point l’attestent[2. http://www.spiegel.de/international/europe/spiegel-interview-with-london-mayor-boris-johnson-a-1047789.html]. C’est bien une remise en cause du projet fédéral qui est mené, en catimini, par l’Union européenne à travers l’Union économique et monétaire (vulgo : la zone euro) qui est mis en cause. Mais faire cela — admettre que c’est cette partie du projet qui a motivé une remise en cause de l’Union européenne par les Britanniques[3. Voir Boris Johnson sur l’euro : http://www.theguardian.com/politics/video/2012/dec/04/boris-johnson-euro-video] — c’est visiblement trop pour l’estomac, à vrai dire bien délicat, de notre président.

Un profond déni des réalités

Evidemment, cela se traduit dans la réaction de François Hollande, dans ce qu’il entend proposer à l’UE pour répondre au Brexit. L’ordre des priorités est, lui aussi, révélateur : « La France sera donc à l’initiative pour que l’Europe se concentre sur l’essentiel : la sécurité et la défense de notre continent pour protéger nos frontières et pour préserver la paix face aux menaces ; l’investissement pour la croissance et pour l’emploi pour mettre en œuvre des politiques industrielles dans le domaine des nouvelles technologies et de la transition énergétique ; l’harmonisation fiscale et sociale pour donner à nos économies des règles et à nos concitoyens des garanties ; enfin le renforcement de la zone euro et de sa gouvernance démocratique ». Notons que, quand il est question de sécurité, François Hollande ne parle que de l’Europe alors que, concrètement, ce sont les Etats qui ont en charge cette sécurité. Il affecte de croire qu’il existe une politique de sécurité européenne alors qu’il n’y a, au mieux, qu’une coordination entre les Etats. La formule adéquate aurait dû être que l’Union européenne devait se recentrer sur la coordination des politiques de sécurité et de défense des Etats. Le glissement auquel il se livre n’est pas seulement faux, il traduit la constitution d’un monde imaginaire, dominé par l’idée fédérale, dans l’esprit de François Hollande.

Mais, surtout, ces priorités ne correspondent pas à celles qui ont été exprimées dans le débat sur le Brexit et que l’on retrouve dans divers sondages au sujet de l’UE. Le problème central aujourd’hui est celui de la démocratie en Europe. D’ailleurs, l’argument le plus fort des partisans du Brexit a bien été celui du rétablissement de la démocratie. Or, ce point arrive en dernier (la « gouvernance démocratique »), venant juste après la zone euro.

Cet ordre de présentation est important. Pour François Hollande il n’est pas question de toucher à l’euro. Au mieux faut-il le « renforcer », alors que les conséquences politiques de la mise en œuvre de la monnaie unique ont été premières dans les réactions des Britanniques qui se sont sentis floués par le « fédéralisme furtif » mis en œuvre par l’UE.

François Hollande, en réalité, n’entend pas remettre en cause cette stratégie de « fédéralisme furtif » menée par l’UE depuis maintenant près de vingt ans. Or, c’est très précisément cet aspect-là du projet politique de l’UE qui est mis en cause, et sous des formes très diverses, par le vote des Britanniques mais aussi par les différents soulèvements contre l’austérité et contre cette idée de retirer aux parlements nationaux le droit final de contrôle sur la politique économique et budgétaire. En fait, François Hollande fait mine de prendre conscience que quelque chose ne va pas dans l’UE, mais c’est pour – en réalité – proposer la poursuite et l’approfondissement, du même projet politique qui a été rejeté par les électeurs britanniques.

Ce déni des réalités et cette radicalisation dans la posture fédérale trahissent une incapacité profonde à tirer la leçon des différents événements et un refus radical — on pourrait même dire congénital — à procéder à la moindre remise en cause. C’est un phénomène qui s’apparente à une clôture psychologique qui caractérise les grandes psychoses. Elle annonce un approfondissement de la rupture entre les peuples et les élites européistes, une rupture qui pourrait avoir des conséquences tragiques dans un proche futur.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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L’Arabie saoudite dans l’ombre du 11-Septembre

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Les décombres des tours jumelles du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001 (Photo: SIPA.sipausa31131776_000008)

Depuis la fin 2002 et les derniers comptes rendus du Joint Inquiry — la commission parlementaire mise sur pied pour enquêter sur le 11-Septembre — une petite portion censurée des 832 pages de rapports provoque des crispations importantes outre-Atlantique. Ces 28 pages renfermeraient, selon des membres du Congrès qui ont pu les consulter, de « troublantes coïncidences » concernant les liens présumés entre l’Arabie saoudite et les attentats. Preuve de l’extrême sensibilité du dossier, l’administration Bush avait rapidement décidé de classifier les 28 pages, assurant que cela relevait de la « sécurité nationale. » Mais il semble que ce soit plutôt les relations américano-saoudiennes que l’ex-président voulait à tout prix préserver – ce qui, vue l’importance et la fragilité de l’alliance entre Washington et Riyad, revient au même… Barack Obama a depuis promis par deux fois de rendre publiques les vingt-huit pages de la discorde, mais les Américains n’en ont toujours pas vu la couleur.

Dès la fin du travail du Joint Inquiry, la National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States – plus connue sous le nom de 9/11 Commission – a pris le relai, en tentant d’éclaircir les nombreuses zones d’ombres soulevées par les 28 pages. Et il se trouve que cette commission a relevé un nombre important d’éléments portant sur les liens entre deux des dix-neuf pirates de l’air et des officiels saoudiens aux Etats-Unis, notamment en Californie.

Le 15 janvier 2000, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, arrivent en même temps à LAX – l’aéroport de Los Angeles. Tous deux sont des membres saoudiens d’Al-Qaida, connus des services secrets du royaume et étroitement surveillés par ces derniers après avoir tenté de faire rentrer des armes dans leur pays en 1997. Ils ne parlent pas un mot d’anglais et n’ont absolument aucune expérience ni connaissance de la vie occidentale, qui plus est aux Etats-Unis. Il est donc fort peu probable qu’ils aient pu subsister dans un pays inconnu pendant un an et demi, sans aucune aide extérieure, jusqu’à ce jour de septembre 2001 où ils participèrent au détournement du vol 77 d’American Airlines qui s’écrasa sur le Pentagone. Selon une série de mémos de la 9/11 Commission datant de 2003, Khalid Sheikh Mohammed – le cerveau des attentats, arrêté la même année – aurait avoué sous la torture que les deux pirates de l’air du vol 77 ont été envoyés sur la côté Ouest « avec des instructions spécifiques, afin de chercher de l’aide auprès des mosquées et des communautés locales. »

Soutien logistique et financier

A l’époque, un certain Fahad al-Thumairy s’occupe des « questions religieuses » au consulat saoudien de Los Angeles et mène occasionnellement des offices à la King Fahad Mosque (KFM), une mosquée reconnue comme « plutôt radicale et anti-occidentale » par les services US mais néanmoins fréquentée par de nombreux diplomates saoudiens. Une note du FBI datant de 2012 semble accréditer la thèse selon laquelle al-Thumairy aurait « immédiatement assigné un individu pour prendre en charge al-Hazmi et al-Mihdhar durant leur séjour à Los Angeles. » Cependant, les pontes du bureau fédéral ne semblent pas avoir été en mesure de retracer les quinze premiers jours des deux terroristes sur le sol américain. Ces derniers réapparaissent, début février 2000, déjeunant dans un restaurant méditerranéen situé à deux pas de la KFM. Ils y rencontrent Omar al-Bayoumi, un présumé agent secret saoudien chargé de surveiller les dissidents du Royaume en Californie. Avant de se rendre au restaurant, Bayoumi aurait rencontré Thumairy à la mosquée et les enquêteurs suspectent fortement ce dernier d’être à l’initiative de cette entrevue. Interrogé par le FBI plus tard, Bayoumi a assuré que sa rencontre avec les deux terroristes était totalement fortuite : il aurait reconnu leur accent du Golfe avant d’engager la conversation. Et au vu de la situation précaire de ses compatriotes fraîchement arrivés, Bayoumi les aurait invités à venir s’installer chez lui, à San Diego, le temps de leur trouver un autre endroit où vivre. Le 5 février 2000, Bayoumi leur trouve un appartement dans le même immeuble que le sien ; il apparaît comme cosignataire du bail et règle de sa poche la caution ainsi que les deux premiers mois de loyer. Ils sont vraiment sympas, ces Saoudiens… Le philanthrope les a ensuite aidé à ouvrir un compte bancaire à la Bank of America, crédité de 9 900 dollars — par pur hasard, juste en dessous du seuil des 10 000 dollars, qui aurait pu éveiller les soupçons des autorités. Ces dernières n’ont jamais réussi à expliquer la provenance de ces fonds. Bayoumi a, selon le FBI, également partagé son téléphone avec les deux terroristes. Entre février et mai 2000, son téléphone a passé 32 appels à l’ambassade saoudienne de Washington D.C., 37 à la Mission culturelle saoudienne basée au même endroit, ainsi que 24 autres appels à destination du consulat saoudien de Los Angeles. Bayoumi a voyagé dans ces lieux durant la même période. Qui a-t-il rencontré durant ses nombreux séjours ? Le mystère reste entier étant donné qu’aucun enquêteur n’a jugé utile de lui demander, ni d’approfondir les recherches sur ses voyages.

Interrogé à Riyad en 2004 par le FBI, Fahad al-Thumairy a servi un discours « mensonger » sur ses relations avec Omar al-Bayoumi, qu’il assurait ne pas connaître en dépit des relevés téléphoniques que les enquêteurs lui ont mis sous le nez, montrant 21 appels entre eux étalés sur deux ans. Durant ses séjours en dehors de San Diego, Bayoumi a missionné Mohdhar Abdullah, un étudiant yéménite, afin de fournir toute l’assistance nécessaire à al-Hazmi et al-Mihdhar : traduction, ouverture de comptes bancaires, contact avec les écoles de pilotage… A la suite du 11-Septembre, il a avoué au FBI qu’al-Mihdhar lui avait confié être membre de l’Armée islamique d’Aden – un groupe terroriste yéménite, affilié à Al-Qaida, qui a revendiqué l’attentat-suicide qui a frappé le destroyer américain USS Cole le 12 octobre 2000.

Durant la période où les deux futurs pirates de l’air séjournaient à San Diego, Omar al-Bayoumi était régulièrement en contact avec son ami proche Osama Bassnan, également suspecté d’être un agent saoudien par les autorités US. Ce dernier a reçu 150 000 dollars de la part de la princesse Haifa Al Fayçal, fille du roi Fayçal et femme de l’ambassadeur saoudien alors en poste à Washington, Bandar bin Sultan. Bassnan aurait reçu cette somme rondelette afin de financer un traitement pour la prétendue maladie thyroïdienne de sa femme. Là aussi, les enquêteurs ne semblent pas avoir été en mesure de confirmer la véracité de l’argument ; mais d’après le Huffington Post, Osama Bassnan aurait signé pour 150 000 dollars de chèques à la femme d’Omar al-Bayoumi, à la période même où les terroristes logeaient dans un appartement mitoyen.

Un indic pas très net

Le 31 mai 2000, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar quittent l’appartement loué par Bayoumi et s’installent chez un informateur du FBI surnommé « Muppet », dont la véritable identité est Abdussattar Shaikh. Ce dernier aurait pu être la pièce maîtresse dans la découverte du projet d’attentat, mais il semble qu’il en savait bien plus que ce qu’il a rapporté à son agent traitant. Les mémos de la 9/11 Commission montrent que le FBI savait que Shaikh avait deux colocataires saoudiens prénommés « Nawaf » et « Khalid », mais n’a eu vent de leur identité complète qu’après les attaques. Surtout, c’est la nature des relations entre l’informateur et les deux terroristes qui soulève le plus de questionnements. Il semble avoir fourni au FBI « beaucoup d’histoires incohérentes concernant quand et comment il a rencontré al-Mihdhar et al-Hazmi. » En 2003, le FBI affirmait que Abdussattar Shaikh avait rencontré les deux pirates de l’air au Centre islamique, avant d’accepter de leur « louer une chambre ». Pourtant, quand il parlait à ses voisins, « Muppet » présentait ses deux colocs comme les « fils d’amis d’Arabie saoudite ». Après les attaques, il a subitement retourné sa veste en rappelant ses voisins, pour finalement leur dire qu’il les avait rencontrés à la mosquée… Mais le plus perturbant dans tout cela, c’est que l’enquête du FBI sur l’informateur a conclu qu’il n’a pas eu connaissance des projets d’attentats et les pontes du bureau fédéral n’ont, semble-t-il, pas jugé utile de le questionner à propos de ses soudains troubles de la mémoire à la suite du 11-Septembre. Pis, le Joint Inquiry, qui voulait interroger Abdussattar Shaikh, s’est heurté aux refus conjoints du FBI, du département de la Justice et de la Maison Blanche.

Un « mini-sommet terroriste » sur le sol américain !

La date du 9 juin 2000 représente également un moment clé pour comprendre la faillite des services de sécurité américains et leur laxisme dès lors qu’il s’agit d’enquêter sur leurs amis du Golfe. Durant cette journée se tient un « mini-sommet terroriste », organisé dans un hôtel à proximité du consulat saoudien de Los Angeles et réunissant Nawaf al-Hazmi, Khalid al-Mihdhar et Khallad bin Attash. La présence de ce dernier sur le sol américain apparaît plus que déroutante dès lors que l’on se rappelle du contexte de l’époque et du pedigree d’Attash. La période couvrant la fin 1999 et le début 2000 est une époque au cours de laquelle les Etats-Unis sont en alerte en raison des nombreuses menaces d’Al-Qaida, qui voulait marquer les esprits en frappant pour le nouveau millénaire – un attentat à LAX a d’ailleurs été évité à la mi-décembre 1999, avec l’arrestation d’un soldat de Ben Laden.

Khallad bin Attash, quant à lui, est un membre influent d’Al-Qaida, connu des services de sécurité américains comme le cerveau présumé de l’attaque contre l’USS Cole. Il serait arrivé à LAX le même jour que les deux pirates de l’air du vol 77. Il n’aurait jamais pu rentrer sur le territoire américain sans avoir été aidé, qui plus est par un diplomate. Selon le Huffington Post, qui cite un rapport du FBI, il existait à ce moment-là « certains arrangements diplomatiques dans divers aéroports, autorisant des diplomates à rencontrer des étrangers au carrousel à bagages. » Donc avant le contrôle des douanes et des services d’immigration. « Le FBI de New York a estimé qu’il a été possible que quelqu’un du consulat saoudien de Los Angeles ait rencontré Khallad à l’aéroport avant de l’escorter à travers les douanes. » Cela expliquerait donc comment un terroriste reconnu – dont l’arrivée aux Etats-Unis aurait dû être un premier signal d’alarme – a pu rentrer incognito sur le territoire américain, grâce au blanc manteau diplomatique.

En lisant ces lignes, il est difficile de ne pas faire le lien avec Fahad al-Thumairy, dont le nom n’a cessé de revenir dans les différents documents. C’est d’ailleurs ce dernier que des rapports de la CIA et du FBI désignent comme le principal organisateur du « mini-sommet terroriste ».

Enfin, la dernière zone d’ombre connue concerne le rôle de Saleh al-Hussayen, un important religieux saoudien lié à la famille royale. La veille des attaques, le 10 septembre 2001, il séjourne dans le même hôtel que Nawaf al-Hazmi. Par la suite, alors qu’il est interrogé par le FBI, il feint une crise d’épilepsie avant d’être hospitalisé et de — toujours selon la 9/11 Commission — « quitter le pays avant que le FBI ne puisse le réinterroger. »

Pression de l’opinion publique et de l’Arabie saoudite

Mais alors, comment est-il possible qu’avec tant de « coïncidences » entourant le rôle de l’Arabie saoudite dans cette affaire, une enquête approfondie n’ait pas été réalisée et que le Joint Inquiry ait simplement conclu : « Nous n’avons trouvé aucune preuve que le gouvernement saoudien ou des officiels saoudiens aient individuellement financé Al-Qaida » ?

Comment se fait-il que l’administration Bush ait préféré ne pas dévoiler les 28 pages – qui pourraient contenir d’autres éléments à charge – et de parfois court-circuiter les enquêtes des commissions indépendantes, comme par exemple avec l’épisode de l’ « informateur » du FBI ? « Dans quelle mesure les efforts du gouvernement américain pour enquêter sur les possibles liens entre le gouvernement saoudien et les attaques du 11-Septembre ont-ils été affectés par des considérations politiques, économiques, ou autres ? », s’est légitimement demandée la 9/11 Commission. Elle attend toujours la réponse.

Les choses pourraient cependant se décanter dans un futur proche : sous la pression des proches des personnes décédées dans les attentats et de l’opinion publique américaine, le Sénat a voté à l’unanimité, le 17 mai dernier, un projet de loi permettant aux familles de victimes d’attaquer l’Arabie saoudite en justice. Le vote de la Chambre des représentants devrait avoir lieu prochainement. Le royaume du Golfe, par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères Adel al-Jubeir, a d’ores et déjà menacé de vendre pas moins de 750 millions de dollars en bons du Trésor américain et d’autres avoirs détenus aux Etats-Unis, si la loi venait à être adoptée.

De nombreux membres du Congrès font le forcing pour rendre publiques les fameuses 28 pages — dont l’Arabie saoudite a toujours demandé la déclassification, affirmant ainsi pouvoir répondre aux accusations — mais, malgré l’ouverture apparente d’Obama, le doute subsiste. John Brennan, le directeur de la CIA, a récemment affirmé à la très « indépendante » chaîne de télé saoudienne Al Arabiya, que « les gens ne devraient pas les considérer (les 28 pages) comme une preuve de complicité saoudienne dans les attaques. » Le problème, c’est que même sans elles, il est difficile de ne pas se poser la question.

Ingrate Betancourt?

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ingrid betancourt colombie farc
Ingrid Betancourt, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00744432_000040.
ingrid betancourt colombie farc
Ingrid Betancourt, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00744432_000040.

Le 2 juillet, cela fera tout juste huit ans qu’Ingrid Betancourt fut arrachée aux mains des Farc lors d’une opération de libération menée par le gouvernement colombien. La madone au visage fin venait alors de passer six ans et demi otage des Farc dans la jungle colombienne, à la merci des maladies tropicales. Six ans durant lesquels Chirac-Villepin puis Sarkozy s’évertueront à juste titre à faire pression sur le gouvernement colombien d’Alvaro Uribe pour « sauver Ingrid ». Humaniste, courageuse et pas vilaine de surcroît, Ingrid a tout pour plaire à l’opinion. Qui ne s’est apitoyé ne serait-ce qu’un instant sur le sort de notre pauvre Ingrid aux mains de rebelles rouge sanglant dans un pays miné par la guerre et la corruption ? Même l’indomptable Renaud succomba au charme de Sainte Ingrid par ces vers : « Nous t’attendons Ingrid / Et nous pensons à toi / Et nous ne serons libres / Que lorsque tu le seras. »

En Colombie en revanche, on ne la porte plus dans son cœur. En 2013, tandis qu’Ingrid souhaite faire son grand retour politique en Colombie, les mots de l’opinion colombienne seront parfois si durs que le quotidien El Espectador juge utile de publier une chronique dans laquelle il appelle à la retenue.

L’enlèvement

Retour en février 2002. Ingrid Betancourt, ancienne sénatrice, fait campagne en Colombie comme candidate à la présidentielle de son parti Verde oxígeno. Les intentions de vote en sa faveur sont basses, comme souvent pour les candidats écolos. Alors à Florencia, une ville dans le département de Caquetá, au Nord-Ouest de l’Amazonie, la franco-colombienne souhaite rejoindre San Vicente de Caguán, petite commune située non loin de là. Se présente alors un combat entre les militaires et les Farc. Le gouvernement la met en garde sur les risques réels de mésaventures si elle ne rebrousse pas chemin. Mais Ingrid, fière et téméraire, refuse d’écouter les conseils des soldats et continue son périple, accompagnée de Clara Rojas, sa fidèle directrice de campagne, et de son chauffeur. Selon la version du gouvernement, elle signe un document stipulant qu’elle a pris connaissance des risques liés à la présence de guérilla et qu’elle sera responsable s’il lui arrive quoique ce soit. Peu après, le convoi est intercepté par un commando des Farc. Quand les guérilleros identifient Ingrid Betancourt, ils raflent un trophée de première catégorie. Six longues années plus tard, le gouvernement colombien lance une opération de libération camouflée sous une fausse émission de télé sur la Croix Rouge. Ingrid Betancourt, Clara Rojas et treize autres otages sont libres. Le cauchemar prend fin. L’opinion française est ravie, Ingrid aussi. Elle qualifie l’opération du gouvernement de « parfaite ». La mésaventure semble se terminer comme un conte de fée.

Amère libération

Deux ans après, les tensions commencent. En guise de remerciement envers le gouvernement colombien, Ingrid Betancourt lui réclame la modique somme de 6,6 millions de dollars au titre de la loi en faveur des victimes du terrorisme. Ingrate Ingrid ? Elle refusera ensuite les 450 000 euros que lui propose l’Etat français à travers le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme. Non qu’elle considère avoir assez d’argent, mais au contraire que c’est insuffisant à son goût. Pourtant, rien qu’en 2008, les frais de rémunérations des gardes du corps de Madame Betancourt s’élèveront à 73 000 euros, ceci payé par les impôts des Français, pointe du doigt l’essayiste Jacques Thomet. Dans le même temps, dénoncera également ce dernier, un Français ayant été otage des Farc durant quinze mois, Christophe Beck, a été complètement oublié par l’Etat au point de vivre en 2010 dans une caravane suite à la vente du patrimoine familial afin de payer aux Farc une rançon de 500 000 dollars.

Lorsque le calvaire de la candidate écologiste se termine en 2008, il reste plus de 800 otages aux mains des Farc. Ingrid Betancourt, qui jouit alors d’un prestige international (la présidente du Chili, Michelle Bachelet, fait campagne pour qu’elle obtienne le Prix Nobel de la Paix) pourrait user de son influence pour tenter d’en faire libérer. Elle n’en fera rien. En 2009, ses ex-compagnons d’infortune publient leurs bouquins et règlent leurs comptes. Clara Rojas soutient que les lettres écrites à sa famille et remises pour cela par les Farc à la famille Betancourt ne sont jamais arrivées à destination, afin de « réserver à tout prix le rôle principal à leur fille », dénonce-t-elle. Quant à Keith Stansell et Tom Howes, deux otages américains, ils dénoncent une femme arrogante et égoïste, qui les a mis plusieurs fois en danger.

Et maintenant ?

Cela n’a pas façonné une image positive d’Ingrid Betancourt dans sa terre sacrée, où l’opinion publique à son sujet tranche avec la nôtre. Extrêmement populaire peu avant sa libération en Colombie, Ingrid Betancourt y est presque devenue non grata dans les années suivantes. En 2013, un sondage (de l’institut colombien Cifras & Conceptos) révèle que sept Colombiens sur dix ont une mauvaise opinion d’elle. Encore maintenant, beaucoup estiment qu’elle savait les risques qu’elle prenait, voire qu’elle aurait bien cherché ses malheurs. En mai dernier, une (petite) manifestation a même eu lieu à Bogota pour lui demander de s’en aller, mais peu importe, Ingrid est chez elle et elle souhaite le faire savoir. Si elle vient de déclarer dans El Espectador ne plus vouloir faire de politique en Colombie, elle s’exprime sur le processus de paix avec les Farc, elle est en forme.

Ingrid, je sais que vous êtes ambitieuse, et que les Français vous aiment. Que faites-vous en 2017 ?

Même le silence a une fin

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Ingrid de la jungle

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Souverainistes et réformateurs de l’UE, deux faces d’une même médaille?

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Nigel Farage, le leader de Ukip, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, à Bruxelles ce 28 juin (Photo : SIPA.AP21915524_000001)
Nigel Farage, le leader de Ukip, et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, à Bruxelles ce 28 juin (Photo : SIPA.AP21915524_000001)

Si l’Union européenne est l’expression de 500 millions d’Européens ; si les directives et les règlements de l’Union européenne sont fidèles à la vie quotidienne de ses citoyens ; si ses principaux dirigeants sont les représentants des peuples européens, pourquoi craindre alors la tenue de référendums sur le maintien ou non des peuples au sein de l’Union européenne ? Quels sont les fondements de cette peur contre la « vox populi » ? Cette angoisse ne signifierait-elle pas que les dirigeants eux-mêmes sont plus amoureux des idées sur l’Union européenne que sur les effets qu’elles produisent sur leurs peuples ? Et si ces idées peuvent être rejetées par les peuples, si en ce sens « la loi ne peut être que le reflet idéal, conscient de la réalité, l’expression théorique absolue des puissances pratiques de la vie », comme le répètera Karl Marx, les « grands » de ce monde sont-ils plus attachés au reflet qu’à la réalité concrète ? L’existence ordinaire, celle de tous les jours, n’a-t-elle pas son mot à dire en tant qu’elle vit, sent, et respire, la réalité de l’Union européenne ?

Les diverses réactions jusqu’à l’injure des « bureaucrates de l’intelligence » ou des « savantissimes bureaucrates de métier », selon toujours les mots de Marx, sur la nouvelle crise de l’Union sont toutes révélatrices des écarts entre la vie réelle et la vie rêvée. La crise comme le rappelle son étymologie est une décision. Décision sur la fin de l’Union européenne pour les souverainistes ; décision sur sa refondation pour les réformistes. Mais ces deux décisions sont toutes deux insuffisantes pour cerner et saisir l’événement en cours. Il s’agit d’un combat déjà joué entre De Gaulle et Monnet, entre la Nation et la Fédération ; entre l’Europe comme regroupement d’Etats ; et l’Europe comme intégration et dissolution totale de tous les Etats ; entre l’Europe des Nations, et les Etats-Unis d’Europe. Mais personne ne s’interroge sur les liens philosophiques entre les Etats et l’Europe ; entre l’Etat comme esprit du peuple ; et l’Union européenne comme l’esprit des Européens. Comme si entre l’union nationale et l’Union européenne s’exprimaient des différences essentielles. Il est évident que toute union (union bancaire, union économique et monétaire, union des capitaux, union douanière, monnaie unique…), à savoir la destruction de toutes les particularités locales pour les fondre sous une même entité abstraite et globale, prend ses racines à la même source : le Capital.

Un capitalisme bleu-blanc-rouge vs un capitalisme européen

Entre Marine Le Pen et Jean-Claude Juncker, la différence est seulement chronologique. La présidente du Front national voudrait revenir à la France d’avant ; et le président de la Commission européenne veut une France d’après. Mais, là encore, personne ne se demande si ce retour en arrière ou cette poussée en avant n’est pas simplement provoquée par le même moteur. Ni Marine le Pen, ni Jean-Claude Juncker ne s’opposent au capitalisme. Chacun des deux admet l’économie de marché comme fondement de la démocratie moderne. L’une veut un marché à visage national ; l’autre un marché à visage international. Mais tous deux se rejoignent et s’accordent sur le dispositif capitaliste qu’il faudrait pourtant combattre. Un capitalisme bleu-blanc-rouge ou un capitalisme européen dont les destinées sont identiques : déraciner les peuples qu’ils soient nationaux ou européens afin d’accroître la richesse qu’elle soit nationale ou européenne.

Or ici encore personne ne prend en considération l’immense majorité de ceux qui produisent : le peuple. Celui-ci est aujourd’hui pourtant aliéné, et celui-ci ne produit plus en vue de lui-même mais toujours en vue de son aliénation : l’argent, qu’il s’exprime en euro ou en franc. Le peuple sera dans tous les cas transformé en marchandise nationale ou européenne pour se jeter dans le salariat. Un salariat qui n’est autre que la mise en équivalence de tout le monde à partir de la monnaie qu’il soit banquier et émerveillé ou ouvrier et désespéré. Or, le Front national défendra-t-il l’ouvrier français ou bien le banquier français dont les intérêts au sein du capitalisme divergent ? Ou feindra-t-il de soutenir les uns au nom de la France pour mieux jeter les autres dans un capitalisme national, histoire de conserver l’héritage libéral de son parti créé en 1972 ? Soutient-il la loi travail ou la conteste-t-il réellement? Soutient-il alors le capitalisme, ou le rejette-t-il ? Ainsi, vouloir restaurer la souveraineté de la France au nom de l’héritage républicain reviendrait dans tous les cas à soutenir les fondations bourgeoises des Lumières : les droits de l’homme et le doux commerce ; la substitution de la guerre à balles réelles à la guerre à balles économiques ; à la guerre concurrentielle entre les peuples européens — Schengen — ou à l’intérieur des Etats européens — burn out vs parachute dorée.

Nous ne voyons ainsi plus de « gueules cassées » dans notre époque européenne, mais des corps écrasés par le mouvement engagé lors de la création de la Communauté économique européenne fondée en 1957 lors du traité de Rome. Comme le rappelaient Bertrand Delanoë et Dominique Strauss-Kahn, l’ancien patron du FMI, dans une tribune au journal le Monde en 2004 : « En effet, tous les traités européens du passé ont été économiques : le traité de Rome avec l’Union douanière, le commerce, la concurrence ; l’Acte unique avec le grand marché ; le traité de Maastricht avec la monnaie unique ». L’Europe sociale, l’Europe des Nations et l’Europe libérale sont donc les échos lointains d’un grognement vorace : un cerbère à trois têtes rongeant jusqu’à l’os la liberté réelle des peuples. L’enjeu est bien aujourd’hui de ne pas remettre en cause leur colère légitime, mais de la réorienter vers « les choses qui le méritent », comme le recommandait Aristote. « D’où la colère contre les propagandistes, puisque qu’en répétant inlassablement et par tous les moyens qu’il n’y avait pas d’alternative à l’ordre néolibéral en Europe, et que la dissolution des peuples dans le marché mondial était l’unique horizon de l’Histoire, ils ont précisément travaillé à interdire l’action, ont barré l’avenir, et ont donc condamné les peuples à des vengeances imaginaires. Or le refus d’interpréter la misère sociale et les bouleversements historiques en termes de luttes de classes a toujours conduit à les interpréter en termes de luttes de races », selon les analyses du philosophe français Jean Vioulac, notamment auteur de La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident. L’urgence est donc aujourd’hui triple : ne pas se laisser bercer par les réformateurs de l’Union européenne tout en ne se laissant pas berner par les critiques purement nationales de l’Europe, pour permettre enfin, juste avant le coup de sifflet final, de marquer le but victorieux de la délivrance des peuples.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

La logique totalitaire: Essai sur la crise de l'Occident

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La Turquie a-t-elle été trop tolérante avec Daech?

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turquie istanbul terrorisme syrie
L'aéroport d'Istanbul après l'attentat du 27 juin 2016. © ILHAS NEWS AGENCY/AFP Handout.
turquie istanbul terrorisme syrie
L'aéroport d'Istanbul après l'attentat du 28 juin 2016. © ILHAS NEWS AGENCY/AFP Handout.

Daoud Boughezala. Hier soir, un attentat à l’aéroport d’Istanbul a provoqué des dizaines de victimes. La Turquie, qu’on a longtemps accusée de laxisme, est-elle aujourd’hui en guerre contre l’Etat islamique ?

Jean-François Pérouse. Ces derniers mois, la Turquie est entrée dans une stratégie plus claire et frontale par rapport à l’Etat islamique, à la suite du pilonnage de la ville-frontière de Kilis. Le contrôle de la frontière turco-syrienne est aussi devenu plus strict. Pour Ankara, le problème est désormais celui des conséquences internes des tolérances passées vis-à-vis des citoyens turcs sympathisants de l’EI. Ceux-ci sont en nombre et, même si  les allers-retours entre la Turquie et la Syrie sont moins aisés, ces individus constituent une menace pour la Turquie sur son territoire comme on l’a vu récemment à Gaziantep, Ankara et Istanbul. En outre, l’instrumentalisation politicienne de la question, à l’aune des rivalités de l’arène politique turque, n’arrange évidemment pas les choses.

Outre ses rapports complexes avec l’Etat islamique, la Turquie est en train de renouer les relations diplomatiques avec Israël et amorce un début de normalisation avec la Russie. Erdogan a-t-il subitement changé de stratégie géopolitique ?

Pas plus qu’il n’est un idéologue – contrairement à ce que l’on prétend parfois -, Erdoğan n’est pas un stratège qui prendrait des décisions fondées sur de longues réflexions théorico-pratiques. C’est un intuitif, un pragmatique qui sait changer de cap en fonction des circonstances. L’économie touristique turque – et la part considérable de la clientèle russe dans le tourisme international – comme la situation de dépendance énergétique du pays exigent de ne pas compromettre davantage les relations avec la Russie. Erdoğan l’a bien compris. C’est pourquoi il cherche une porte de sortie acceptable.

Après ces deux revirements, un changement de la stratégie turque en Syrie est-il envisageable ?

Des infléchissements sont incontestablement à prévoir, des changements également liés à l’évolution de la situation sur le terrain sur laquelle Erdoğan a finalement peu de prise. Mais le containment des forces kurdes de Syrie continue de constituer la « ligne rouge » pour Erdoğan et, au-delà de lui, pour une grande partie de l’establishment nouveau et ancien de Turquie.

Pour Erdogan, qui est donc l’ennemi principal : les kurdes du PKK ? L’Iran chiite ?

Cela reste Bachar Al-Assad, puis les Kurdes, PYD et PKK confondus.

En lien avec la guerre civile syrienne, la crise des migrants attribue  un rôle clé à la Turquie. Erdogan a-t-il vraiment intérêt à résoudre cette question pour asseoir sa puissance ?

Dans la crise des migrants, la Turquie paie un tribut de taille (2,8 millions de Syriens dans le pays) tout en profitant de cette nouvelle main d’œuvre corvéable à merci et parfois bien qualifiée. Elle dispose par là d’arguments de poids vis-à-vis de l’Union européenne,  beaucoup plus malthusienne et frileuse, et n’hésite pas à en jouer.

Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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Juppé: du neuf avec du vieux

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Alain Juppé dans son bureau de l'Hôtel de ville de Paris, en mars 1986 (Photo : GEORGES BENDRIHEM)
Alain Juppé dans son bureau de l'Hôtel de ville de Paris, mars 1986 (Photo : GEORGES BENDRIHEM)

La vérité sort parfois de la bouche des grands enfants. Pour avoir pas mal bourlingué idéologiquement, de Mao Tsé-toung à Jean-Paul II, Philippe Sollers, 79 ans, fait souvent sourire quand il intervient sur le terrain politique. Mais sa récente analyse de la « Juppémania » mérite d’être prise en considération : « Ce n’est pas Juppé que les Français veulent élire, c’est le savoir-vivre bordelais. »[1. Le Point du 14 avril 2016.]

En l’occurrence, le camarade Sollers sait de quoi il parle : s’il ne se sent pas très français, il se revendique 100 % bordelais. « La nation ne me parle pas du tout. C’est creux. Je suis de Bordeaux », va-t-il jusqu’à clamer. Tout en soulignant combien sa ville hante notre histoire depuis la Révolution : « Il y a un parti, le mien, appelé les Girondins, dont les représentants ont été guillotinés. Pourtant quand l’Hexagone s’effondre en tant que nation, où va-t-on ? À Bordeaux ! 1870, 1914, 1940… Et aujourd’hui… tout le monde espère voir Alain Juppé à l’Élysée. »[access capability= »lire_inedits »] Encore Sollers a-t-il omis de placer sa tirade sous le signe de Montaigne et de Montesquieu, Girondins avant l’heure…

Son diagnostic est juste : Juppé n’est pas un nom, mais un prête-nom. Les Français ne plébiscitent pas l’homme ni le leader national mais le maire de Bordeaux. Signe que Paris est en crise, prisonnière d’un modèle jacobin qui s’en remet trop à l’État. Ce n’est pas « au secours, Juppé revient ! » que devraient clamer ceux, nombreux parmi mes amis de Causeur, que sa vogue inquiète. Mais plutôt : « Au secours, les Girondins reviennent ! » Car « le savoir-faire bordelais » vanté par l’auteur de Femmes s’apparente pour les tenants d’une République une et indivisible à une bouillie locale, davantage connue pour protéger les plantes que pour soigner les ankyloses d’une société fourbue.

Observons les ravages du microclimat girondin sur le chouchou des sondages. Jeune député de Paris dans les années 1980, Alain Juppé a innové. Au contraire de son principal rival de l’époque, Philippe Séguin, et contre toute la tradition gaulliste, il n’a pas hésité à s’affirmer de droite. Premier ministre dans les années 1990, Juppé s’est proclamé « droit dans ses bottes » face à la contestation de la rue. Et voilà Juppé-le Bordelais posant sans cravate, col ouvert, en couverture des Inrockuptibles. Et le voilà rangé parmi les centristes parce qu’il entretient les meilleures relations avec François Bayrou, le maire de Pau, la deuxième ville d’Aquitaine. C’est vrai : Bordeaux a changé Juppé. Là-bas, il s’est radicalisé… à la mode du Sud-Ouest : il est devenu quelque peu rad-soc. C’est encore plus vrai : la bordure atlantique reste assez largement à l’écart des tensions qui traversent le reste de l’Hexagone, en particulier celles liées à l’islamisme radical. Contre Alain Finkielkraut, Juppé s’est fait ainsi le chantre de « l’identité heureuse ». Est-ce à dire qu’il serait disqualifié pour affronter des temps crispés, pour ne pas dire davantage ? Serait-il devenu une sorte de Bisounours ?

Alain Juppé est porteur d’une grande coalition à l’allemande

Pour répondre à ces appréhensions légitimes, il faut donc comprendre la nature du « savoir-faire bordelais » vanté par Sollers. Alain Juppé préfère pour sa part parler d’« esprit bordelais[2. Le Point du 1er janvier 2015.] ». Il le définit ainsi : « Pas d’éclats de voix, une écoute apaisée et beaucoup de respect mutuel. » Naturellement, on peut ricaner. Plus cucul, tu meurs ? C’est ignorer le grand mal dont souffre le système politique français : être incapable de dégager des consensus même quand l’accord est quasi général. D’où cette inaptitude chronique depuis trois quinquennats à mettre les pendules dela France à l’heure de la mondialisation. Inaptitude qui est l’un des principaux moteurs de l’ascension du FN.

Les Français le sentent confusément : Alain Juppé est porteur d’une grande coalition à l’allemande, qui réunirait la quasi-totalité des Républicains et des centristes ainsi que les sociaux-démocrates du PS, Manuel Valls et Emmanuel Macron. C’est cette coalition qu’ils appellent de leurs vœux, comme nous avons tenté de le montrer avec Daniel Cohn-Bendit dans un livre récent[3. Et si on arrêtait les conneries, Fayard, 2016.]. Les commentateurs politiques soulignent l’ascension de Jean-Luc Mélenchon depuis quelques semaines. Mais le candidat potentiel qui profite le plus du rejet de François Hollande s’appelle Alain Juppé : selon l’Ifop[4. Sondage Ifop réalisé du 12 au 14 avril 2016.], près d’un quart des électeurs socialistes sont prêts à voter pour lui dès le premier tour !

À 70 ans, Juppé présente paradoxalement la seule offre politique vraiment nouvelle. À droite, le candidat du « renouveau », Bruno Le Maire, fait figure en regard d’animal préhistorique : il en est encore à affirmer que, lui président, tous les problèmes de la France seraient réglés en un éclair. Parce qu’il aurait « des couilles », comme il le glisse volontiers. C’est ne rien comprendre aux raisons de l’aboulie qui frappe les présidents français. S’ils ne font que bricoler, sur tous les plans, ce n’est pas à cause d’un déficit de testostérone. Mais parce qu’ils ont une conscience aiguë de la fragilité de leur pouvoir : ils disposent d’une majorité au Parlement, pas dans le pays.

Combien pèsent aujourd’hui les Républicains comme les socialistes ? Moins d’un quart des suffrages. C’est cela que Juppé a intégré : pour réformer un pays aussi rétif au changement, il faut s’appuyer sur un socle plus solide. Beaucoup craignent qu’un gouvernement droite-gauche soit condamné à l’immobilisme. C’est au contraire la seule façon de sortir de l’immobilisme. Pas même sûr qu’une équipe à la bordelaise soit bord…élique : un peu partout en Europe, il existe des gouvernements de coalition, au fonctionnement au moins aussi harmonieux que nos gouvernements monocolores.

Quant à la crainte de l’angélisme, elle est largement infondée. Seul un pack gouvernemental réellement majoritaire serait en mesure de résister aux minorités agissantes de tout poil. Une potion bordelaise n’aurait rien de miraculeux. Juppé lui-même ne surfera peut-être pas longtemps sur la vague : la primaire de la droite peut réserver des surprises. Dans l’hypothèse où Hollande devrait renoncer à se représenter, la gauche se trouvera peut-être un cheval plus convaincant. Mais à un an de la présidentielle, les Français envoient à travers Juppé un message clair aux partis de gouvernement : entendez-vous ! Face à la montée du FN, vous représentez la seule majorité possible. La seule majorité en mesure de sortir la France de sa dépression nerveuse.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Et si on arrêtait les conneries

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Capsule pour Maurice G. Dantec

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Maurice G. Dantec. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30051514_000001.
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Maurice G. Dantec. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30051514_000001.

Ceci n’est pas un tombeau, dans le sens où, même après son décès, il est impossible d’associer Maurice G. Dantec à aucune réalité statique, et qu’on se voit mal dédier à l’auteur de Babylon Babies autre chose qu’un genre de capsule interstellaire. Sa littérature aura été la plus dynamique de son temps, dans tous les sens du terme : la dynamique interne d’une pensée comme en fusion permanente ou la dynamique d’une quête intérieure et métaphysique en accélération constante. Aussi, appréhender ses romans monstres, chaotiques, proliférant, avançant par mutations subites, sous le seul angle de la forme finie, et juger parfois, par exemple, leur équilibre douteux, leur logique confuse, leurs virages trop déroutants, relève d’une perspective inadéquate, puisque c’est oublier qu’ils sont avant tout un processus ouvert à l’infini, lequel, s’il compose difficilement avec la fixité, offre par ailleurs des possibilités magistrales.

Des mondes post-apocalyptiques

Oswald Spengler définissait l’âme occidentale par certains traits caractéristiques uniques et repérables dans ses expressions diverses : le calcul infinitésimal, la perspective en peinture (et donc la ligne de fuite), la musique au rythme non-circulaire, tous ces traits traduisant sur divers plans le même élan vers l’infini manifesté avec une obsession plus centrale qu’ailleurs (dans l’Antiquité grecque, le divin était au contraire le « fini » opposé au chaos de l’illimité). Cet aspect de l’âme occidentale que Spengler qualifiait de « faustien » est tout particulièrement sensible dans l’œuvre de Maurice G. Dantec, d’où, également, la réactualisation flamboyante du mythe occidental qu’elle nourrit : le pionnier, le conquérant, le navigateur, l’explorateur, reprenant toujours la même course après le soleil à laquelle se livrèrent dès l’origine les peuples du couchant, et, avec Dantec, cette course se poursuivant dans les espaces intergalactiques, dans des mondes post-apocalyptiques, dans des réalités parallèles, alors que le Français canadien exilé à Montréal qu’il était paraissait rejouer en littérature l’aventure ratée de la France au Nouveau Monde.

Cette dynamique radicale qui anima son expérience littéraire avait le paradoxe pour moteur et les cultures les plus diverses comme carburant. C’est ainsi qu’au moment où une certaine littérature parisienne se desséchait dans un nombrilisme de microbe, Maurice Dantec rouvrait le champ en grand panoramique, avec cette sauvagerie si grisante de ne tenir compte d’aucune segmentation académique ou arbitraire comme, par ailleurs, il n’eut jamais la moindre considération pour les bornes de la bienséance politique. Recombinant sans cesse les éléments du polar, du cyberpunk et de la littérature blanche, pour offrir des formes mutantes parfois génialement inouïes (pensons à Villa Vortex où une enquête de polar avortée donne lieu à une quête mystique dont la réussite fait vriller la narration elle-même), Dantec était capable de mettre en contact, au sens alchimique du terme, Gilles Deleuze et Joseph de Maistre, Nietzsche et Bloy, le junk ADN et la parousie, le rock et les trous noirs. Ça changeait tout de même des attouchements de Christine.

L’absolu en ligne de mire

Dantec tenta de forger une littérature à la hauteur d’une époque apocalyptique que caractérisent des crises et des révolutions majeures sur tous les plans. Seule la littérature pouvait en effet explorer ce gouffre où nous sommes en considérant dans le même prisme les différentes facettes du vertige. Qu’importe, ensuite, la traduction finale, philosophique, idéologique, d’un processus qui déborde systématiquement ces cadres pour multiplier les fulgurances. Loin du simple divertissement érudit ou de l’illustration fictionnelle d’un catéchisme de centre-gauche à quoi se résume l’immense majorité de la production littéraire française contemporaine, les livres de Dantec rappelaient l’existence et la préséance d’une « littérature dure » comme il y a des « sciences dures », non pas forcément difficile, quoi que la sienne le fut souvent, mais attelée à défricher des pans entiers du réel avec autant de légitimité que la physique, l’anthropologie ou la philosophie la plus sérieuse.

On sait très bien quelles nécrologies les grands médias réservent à Maurice Dantec, l’hommage un peu gêné qu’on lui rendra, et qu’après avoir évoqué son zénith commercial à l’extrême fin du XXe siècle, on arguera d’un long déraillement tant politique qu’artistique, tant artistique que psychologique. Et ce sera attendu, convenable et aveugle. Comme toujours on passera à côté du véritable enjeu et de l’épreuve réelle. Certes, son état physique comme psychique s’était très visiblement détérioré ces dernières années. Mais quoi ? Lui avait pris des risques qu’aucun de ces pisse-copies germanopratins interchangeables et qu’on traite avec délicatesse parce qu’ils ne renversent jamais la salière ne seraient en mesure d’envisager. Lui avait pris la littérature au sérieux et l’absolu en ligne de mire. Il s’y est consumé littéralement. C’est pourquoi il m’est difficile d’imaginer sa mort autrement qu’à la manière d’un décollage trop hâtif. Get high, Captain.


Les racines du mal

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Les Résidents

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Brexit: un peu de grandeur plutôt que de la rancœur

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Des partisans du Brexit, au lendemain du vote, dans une rue de Londres (Photo : SIPA.AP21913876_000029)
Des partisans du Brexit, au lendemain du vote, dans une rue de Londres (Photo : SIPA.AP21913876_000029)

Les réactions médiatiques et politiques exprimées à la lecture des résultats du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne inquiètent pour trois raisons.

Alors que l’euroscepticisme monte dans toute l’Europe, médias et politiques euro-optimistes découvrent soudain que l’un des peuples les plus distants par rapport à l’actuelle stratégie européenne peut les rejeter. Preuve de l’aveuglement dans les cercles de l’esprit et du pouvoir. Un aveuglement inquiétant quant à la capacité de ses membres à construire l’avenir.

Dès le résultat connu, une campagne de dénigrement a pris de l’ampleur : pétitions pour demander un nouveau vote, analyses « objectives » expliquant le vote négatif par « la xénophobie, la haine » des électeurs, déclarations sur ces circonscriptions de « petits blancs » qui ont voté « leave », etc. Une campagne qui joue très imprudemment sur les clivages forts qui traversent tous les pays européens sans exception et qui, si un terme n’y est pas mis au plus tôt, fera plus de mal que le Brexit lui-même.

Pour ne pas être en reste, des dirigeants politiques haussent le ton pour demander une sortie « immédiate », ne voulant pas « donner l’impression d’une Europe molle ». Un sursaut d’autorité à bon compte pour ceux qui ont traité avec le président turc, qui ont déversé des milliards d’euros pour sauver la Grèce. Mais il s’agissait alors de valoriser leurs egos de « sauveurs de l’Europe » avec de l’argent public. Aujourd’hui, il s’agit de faire taire les « egos » pour sauver l’Europe, et là, cela coûte cher pour leur amour-propre !

Alors au lieu de la rancœur, exprimons de la grandeur, car il s’agit de sauver, pour les générations futures, le projet de l’Europe.

Des dirigeants de l’Union européenne et des différents pays membres qui commencent leurs réunions ce lundi, les peuples européens attendent qu’ils tracent, enfin, une identité et un destin pour l’Europe et non qu’ils infligent une punition à des amis inquiets. Il s’agirait donc de dire :

  • – Le Royaume-Uni, pays souverain, pouvait légitimement consulter sa population, mais la légalité nous enjoint d’attendre la dénonciation des traités par le gouvernement britannique (article 50 du traité Lisbonne). Nous comprenons que cela ne puisse se faire dans la hâte sans provoquer encore plus de dégâts entre nous ;
  • – Nous sommes en effet convaincus de la nécessité de « faire l’Europe » car il s’agit d’un projet vital pour les peuples. Pour réussir ce projet, nous devons, de notre côté, comprendre si le rejet exprimé au Royaume-Uni, et qui se manifeste dans d’autres pays, porte sur l’objectif d’union, sur son contenu ou sur la stratégie pour atteindre cette union ? Trois thématiques interconnectées mais différentes ;
  • – Nous comprenons que, s’il y a urgence absolue, elle n’est pas dans la sortie du Royaume-Uni, mais dans une critique honnête et sans concession du projet européen afin que les peuples y adhérent. Car, s’il ne s’agissait que de créer un grand marché, alors le projet initial de la Communauté économique européenne suffisait ;
  • – Mais les évolutions du monde imposent clairement de produire plus de coopération entre États partageant les mêmes valeurs, mais avons-nous choisi les bonnes solutions ?
  • – Les cris des peuples laissent à penser que non. Adaptons notre stratégie pour construire l’Europe de demain dans laquelle chaque peuple sera heureux de partager avec ses voisins européens, sans avoir d’angoisse sur les surprises que pourraient leur réserver des politiques centralisées, déconnectées du monde réel.

S’il n’y a pas cette déclaration publique de la volonté de se livrer d’abord à une critique sans concession, afin de construire une Europe des Nations, donc des peuples, et s’il n’est pas mis fin à cette campagne de dénigrement des eurosceptiques, alors toutes les promesses pour « réécrire les traités », « faire plus de… », « faire moins de… » ne feront qu’amplifier la défiance et accentuer la profonde plaie qui balafre l’Europe de l’Algarve au comté du Viru-Est. Une plaie ouverte exposée à toutes les infections, dont la rancœur et la vengeance contre les « mal-votants » ne sont pas les plus bénignes.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Finkielkraut: Brexit, « les eurocrates ne l’ont pas volé! »

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Alain Finkielkraut ignore si la décision souveraine du peuple britannique de sortir de l’Union européenne est une bonne ou une mauvaise chose. Cependant, pour lui, comme il ‘a expliqué lors de l’émission « L’Esprit de l’escalier », il est certain que « les eurocrates ne l’ont pas volé ». À force de promouvoir une Europe désincarnée, sans racines, ni mode de vie particulier, les classes dirigeantes européennes se prennent un violent retour de bâtons. Au point qu’une nouvelle ligne de faille semble traverser les sociétés européennes qui « se partagent désormais entre les planétaires et les sédentaires, les globaux et les locaux, les hors-sol et les autochtones ». Dans cette nouvelle lutte des classes, « les planétaires sont non seulement mieux lotis économiquement mais ils se croient politiquement et moralement supérieurs. Ils traitent les autochtones de ploucs, voire de salauds » xénophobes.

Alors que François Fillon a proposé de fournir deux voix à chaque jeune pour contrer l’euroscepticisme des plus âgés, Alain Finkielkraut s’afflige d’une « hostilité obscène aux vieux » au profit d’un « cosmopolitisme de galerie marchande » et de la « complète absorption dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication ».

Pour Finkielkraut, l’un des paradoxes de la situation politique présente réside dans le fait que les Britanniques ont été les premiers militants de « la concurrence libre et non faussée » à l’intérieur de l’Union européenne, « dogme » que la classe dirigeante européenne « applique avec d’autant plus de zèle qu’il permet d’humilier les nations alors même qu’un peu de protectionnisme se révélerait nécessaire ».

Selon l’académicien, l’Union européenne a contribué à la « déseuropéanisation de l’Europe elle-même, notamment à travers sa politique migratoire » qui favorise la fragmentation de nos sociétés « en communautés hostiles ». Quant à la révolte des opinions publiques contre l’accueil inconditionnel de migrants, « le fait de vouloir être majoritaire dans son propre pays ne relève pas de l’égoïsme, c’est une aspiration absolument légitime qu’il est absurde de vouloir criminaliser ».

Au sujet d’un autre référendum, qui s’est tenu ce week-end en Loire-Atlantique, le philosophe à l’épée d’académicien ornée d’une vache s’oppose plus que jamais à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Bien que n’ayant « aucune sympathie pour les zadistes », il réaffirme son souci de « ménager la terre ». Pour les mêmes raisons, il regrette le report par les députés de l’interdiction des pesticides tueurs d’abeilles.

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Brexit: la volonté du « peuple » dites-vous?

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L'exécution de Robespierre (DR)
L'exécution de Robespierre (DR)

Causeur, « surtout si vous n’êtes pas d’accord. » Cette invitation me convient, car je suis viscéralement en désaccord avec les déclarations que je lis dans les articles publiés sur son site et célébrant la victoire du Brexit. Une précision : je suis en désaccord avec les souverainistes, sans en attraper des boutons, et d’ailleurs j’ai même un ami qui l’est farouchement. La raison de mon désaccord radical avec ces textes parus au lendemain du vote britannique est que j’y retrouve les idées et les accents d’un populisme anti-libéral qui menace de l’intérieur l’Europe libérale née après la seconde guerre mondiale.

À « toute seigneure » tout honneur, Elisabeth Lévy donne le ton général en s’exprimant sous le sous-titre « Peuple 1 – Élites 0 ». Le peuple contre les élites : on ne peut pas mieux ramasser le populisme en un slogan démagogique. « Peu m’importe, dit-elle, que les Britanniques aient eu raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables ».

Pour être un peu plus précis, Jean-Paul Brighelli désigne hardiment ce qui a toujours été la cible du populisme de l’extrême droite et de la gauche révolutionnaire. Il refuse, écrit-il « l’Europe que nous ont concoctée les grands argentiers et les banquiers — une pure Europe financière, conçue pour que les riches soient plus riches et les pauvres plus pauvres, parce qu’il faut bien prendre l’argent quelque part. »

Il n’est pas le seul dans Causeur à chanter la chanson du front uni du Front de gauche et du Front national. C’est Jacques Sapir qui pousse le bouchon populiste le plus loin, jusqu’à un recommencement de la Révolution française, au nom d’un populisme « populaire » et « ouvrier » : « Un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des élites  autoproclamées et les journalistes à leur solde. »

Sur cette lancée, il demande à Jean-Luc Mélenchon de recommencer la Révolution française, pas celle de 1789 évidemment, mais celle de 1793. « Proposer l’élection d’une Assemblée constituante au milieu de la crise que nous connaissons n’a de sens que si cette assemblée concentre entre ses mains tous les pouvoirs sur la base d’une déclaration de nullité de la Constitution actuelle. Le modèle, il faut le dire clairement, c’est celui de la Révolution, c’est 1793. Peut-être en sommes-nous là. (…). Ce qui attend Mélenchon n’est pas le sort de Cincinnatus mais celui des héros des Dieux ont soif d’Anatole France. »

Une menace mortelle pour la démocratie libérale

Sapir pousse donc sans rougir son homme providentiel à endosser le destin monstrueux des terroristes dépeints par Anatole France dans Les Dieux ont soif. Eh bien, chers lecteurs et chères plumes de Causeur, allez lire ce livre, et vous saurez à quoi conduit la haine des élites.

Ce populisme s’appuie en tout cas sur une conception fausse de la démocratie. C’est une erreur dangereuse, en effet, de croire que le Peuple d’une société démocratique (une fois ôtées les élites), est une personne homogène c’est-à-dire une personne ayant même intérêt et même volonté.

C’est une erreur de croire qu’une majorité est le peuple. Le scrutin majoritaire n’est qu’un moyen technique de prendre une décision sur un objet controversé. C’est cette illusion lyrique du Peuple en majuscule, d’un peuple foncièrement un et indivisible, qui fait penser qu’un référendum acquis par une majorité de 52% contre 48% exprime la volonté d’un peuple au mieux qu’il est possible. Qui fait préférer systématiquement la démocratie directe.

En réalité, seule la démocratie indirecte, la démocratie représentative, peut prendre en compte les diverses composantes d’une société composite, entre lesquelles les élus responsables et révocables doivent trouver un compromis acceptable par tous.

Les passions haineuses envers les couches non populaires, et la démagogie envers les élus  constituent le talon d’Achille des démocraties. Elles sont une menace mortelle pour la démocratie libérale.

Alors, de grâce, plumes de Causeur, même si  vous souhaitez que nos États-nations retournent  à une indépendance et à une souveraineté totales, à l’ancienne, face au réel qu’est la mondialisation, épargnez-nous au moins la démagogie populiste, qui ne vous épargnera pas forcément.

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François Hollande et le Brexit: quand le fédéralisme est un autisme

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François Hollande lors d'un sommet européen à Bruxelles (Photo : SIPA.00743145_000061)
François Hollande lors d'un sommet européen à Bruxelles (Photo : SIPA.00743145_000061)

François Hollande a fait le vendredi 24 une déclaration consécutive au vote en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne[1. http://www.elysee.fr/declarations/article/declaration-a-la-suite-du-referendum-britannique/], ce que l’on appelle le Brexit. Cette déclaration est importante car elle révèle, par ce qu’elle dit mais surtout ce qu’elle ne dit pas, l’imaginaire de la construction européenne de notre président et, au-delà, de l’élite politique.

Quand l’émotion remplace la politique

François Hollande commence par dramatiser l’événement, et le présente comme une cause de souffrance avérée ou potentielle. Il se situe donc sur le terrain de l’émotion. On le constate dès la seconde phrase : « C’est un choix douloureux et je le regrette profondément pour le Royaume-Uni et pour l’Europe ». De même place-t-il la question des relations entre la France et la Grande-Bretagne sur le terrain de l’amitié : « La France pour elle-même et pour la Grande-Bretagne continuera à travailler avec ce grand pays ami, auquel l’Histoire et la géographie nous unissent par tant de liens, sur le plan économique, humain, culturel… » D’emblée la question de ce référendum est ici dépolitisée. On est dans le monde des affects et pas dans celui de l’analyse, dans celui des sentiments et non celui des intérêts politiques. Ceci est révélateur de l’approche que François Hollande à l’égard d’un tel événement. Ceci lui permet d’esquiver la question du « pourquoi » de ce dit événement, et donc, par conséquence, les remises en cause qu’il implique. Ou, plus exactement, après avoir situé le débat sur le plan émotionnel, de dénaturer le nécessaire bilan de l’Union européenne.

A cet égard, une phrase est marquante : « La décision britannique exige aussi de prendre lucidement conscience des insuffisances du fonctionnement de l’Europe et de la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte ». Le début de cette phrase donne le sentiment, voire l’illusion, que l’heure du bilan est arrivée. La seconde proposition de cette même phrase enterre cela. En effet, on parle des « insuffisances du fonctionnement », ce qui implique que le problème posé relève uniquement de la mise en pratique (le « fonctionnement »), mais surtout on parle de « la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte », ce qui revient à dire que l’on se trouve confronté à un problème de pédagogie et non un problème d’options politiques. Or, un projet peut être bien expliqué, bien mis en pratique, et par ailleurs critiquable.

Dans l’imaginaire profondément européiste de François Hollande il ne peut s’agir d’une remise en cause du projet. C’est pourtant de cela même dont il est question avec le Brexit. Les Britanniques ne se sont pas prononcés « contre » l’Europe, et les déclarations de Boris Johnson sur ce point l’attestent[2. http://www.spiegel.de/international/europe/spiegel-interview-with-london-mayor-boris-johnson-a-1047789.html]. C’est bien une remise en cause du projet fédéral qui est mené, en catimini, par l’Union européenne à travers l’Union économique et monétaire (vulgo : la zone euro) qui est mis en cause. Mais faire cela — admettre que c’est cette partie du projet qui a motivé une remise en cause de l’Union européenne par les Britanniques[3. Voir Boris Johnson sur l’euro : http://www.theguardian.com/politics/video/2012/dec/04/boris-johnson-euro-video] — c’est visiblement trop pour l’estomac, à vrai dire bien délicat, de notre président.

Un profond déni des réalités

Evidemment, cela se traduit dans la réaction de François Hollande, dans ce qu’il entend proposer à l’UE pour répondre au Brexit. L’ordre des priorités est, lui aussi, révélateur : « La France sera donc à l’initiative pour que l’Europe se concentre sur l’essentiel : la sécurité et la défense de notre continent pour protéger nos frontières et pour préserver la paix face aux menaces ; l’investissement pour la croissance et pour l’emploi pour mettre en œuvre des politiques industrielles dans le domaine des nouvelles technologies et de la transition énergétique ; l’harmonisation fiscale et sociale pour donner à nos économies des règles et à nos concitoyens des garanties ; enfin le renforcement de la zone euro et de sa gouvernance démocratique ». Notons que, quand il est question de sécurité, François Hollande ne parle que de l’Europe alors que, concrètement, ce sont les Etats qui ont en charge cette sécurité. Il affecte de croire qu’il existe une politique de sécurité européenne alors qu’il n’y a, au mieux, qu’une coordination entre les Etats. La formule adéquate aurait dû être que l’Union européenne devait se recentrer sur la coordination des politiques de sécurité et de défense des Etats. Le glissement auquel il se livre n’est pas seulement faux, il traduit la constitution d’un monde imaginaire, dominé par l’idée fédérale, dans l’esprit de François Hollande.

Mais, surtout, ces priorités ne correspondent pas à celles qui ont été exprimées dans le débat sur le Brexit et que l’on retrouve dans divers sondages au sujet de l’UE. Le problème central aujourd’hui est celui de la démocratie en Europe. D’ailleurs, l’argument le plus fort des partisans du Brexit a bien été celui du rétablissement de la démocratie. Or, ce point arrive en dernier (la « gouvernance démocratique »), venant juste après la zone euro.

Cet ordre de présentation est important. Pour François Hollande il n’est pas question de toucher à l’euro. Au mieux faut-il le « renforcer », alors que les conséquences politiques de la mise en œuvre de la monnaie unique ont été premières dans les réactions des Britanniques qui se sont sentis floués par le « fédéralisme furtif » mis en œuvre par l’UE.

François Hollande, en réalité, n’entend pas remettre en cause cette stratégie de « fédéralisme furtif » menée par l’UE depuis maintenant près de vingt ans. Or, c’est très précisément cet aspect-là du projet politique de l’UE qui est mis en cause, et sous des formes très diverses, par le vote des Britanniques mais aussi par les différents soulèvements contre l’austérité et contre cette idée de retirer aux parlements nationaux le droit final de contrôle sur la politique économique et budgétaire. En fait, François Hollande fait mine de prendre conscience que quelque chose ne va pas dans l’UE, mais c’est pour – en réalité – proposer la poursuite et l’approfondissement, du même projet politique qui a été rejeté par les électeurs britanniques.

Ce déni des réalités et cette radicalisation dans la posture fédérale trahissent une incapacité profonde à tirer la leçon des différents événements et un refus radical — on pourrait même dire congénital — à procéder à la moindre remise en cause. C’est un phénomène qui s’apparente à une clôture psychologique qui caractérise les grandes psychoses. Elle annonce un approfondissement de la rupture entre les peuples et les élites européistes, une rupture qui pourrait avoir des conséquences tragiques dans un proche futur.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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