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Assassinée à 13 ans!

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Photo d'illustration : des enfants de Kfar Darom, une colonie israélienne de la bande de Gaza, en 2003 (Photo : SIPA.00485095_000005)

Entendu sur une radio du service public : « Les colons israéliens en colère après la mort d’une des leurs ». « Une des leurs » ? Une « colon » donc ? Elle avait 13 ans ! Gagné par la nausée, j’ai fermé le poste. Quelques années auparavant, on avait pu lire dans nos journaux : « Quatre colons israéliens dont deux enfants tués par des Palestiniens. » Des « enfants-colons » donc ? Non, des enfants.

Le conflit israélo-palestinien fait couler beaucoup d’encre. En France, elle est particulièrement sale. Sous ces flots dégoulinants de bien-pensance, elle noie définitivement ceux qu’elle déshumanise pour mieux humaniser ceux qui les assassinent. On pourrait imaginer, la neutralité s’imposant, une phrase du genre : « Une adolescente israélienne tuée. » Ou : « Une fillette israélienne poignardée » (non, pas « fillette », ça inspirerait trop la pitié…). Rien de tel. L’assassinée sera pour toujours, selon des médias formatés, « une des leurs ». Une colon. Quand on pleure d’abondance sur Gaza, impossible de verser une seule larme sur Kyriat Arba (l’implantation où a eu lieu le meurtre)…

La Cisjordanie où la jeune Israélienne a été tuée dans son sommeil est ce qu’on appelle un territoire occupé. En effet, elle ne fait pas partie historiquement (pour les puristes, je parle ici de l’Histoire récente, pas de l’Histoire biblique) d’Israël. Va donc pour territoire occupé… Au bout de cette logique desséchée, il y aurait donc des occupants et des occupés. Ces derniers – qualifiés de « résistants » – auraient toute légitimité à s’insurger contre les premiers. Admettons. La France fut, de 1940 à 1944, occupée par les Allemands. Des résistants, des vrais, faisaient le coup de feu contre eux. Avec l’armée allemande, il y avait – services administratifs, services de propagande – des femmes avec leurs enfants. Connaît-on un seul résistant français qui aurait tué une petite Allemande de 13 ans ?

L’homme qui a assassiné la petite Israélienne est juste un assassin de la pire espèce. Un infâme tueur d’enfants. Et maintenant, redonnons à la victime son identité. Elle s’appelait Hallel Yaffe Ariel. Elle venait des Etats-Unis. Un kaddish pour Hallel Yaffe Ariel. Et pour ceux, fort nombreux je suppose, qui ne connaissent pas cette prière juive, un « Notre Père » fera l’affaire. Le « Notre Père » est l’enfant direct et légitime du Kaddish.

Sagan, c’est beaucoup plus que Sagan

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Françoise Sagan en 1974 (Photo : SIPA.00382499_000002)

Comme tous les auteurs ayant joui d’une grande faveur de leur vivant qui devait autant au public qu’à la critique moutonnière, Françoise Sagan est à la fois menacée par un danger posthume et par un malentendu.

Le danger posthume s’appelle l’oubli en trompe-l’œil mais l’oubli tout de même. On connaît votre nom, on ne vous lit plus. Vous n’avez même pas la possibilité de vous réfugier dans les manuels ou les travaux universitaires car on ne vous prend pas au sérieux. Sagan ? Vous n’y pensez pas ? Trop légère ! Panoplie littéraire ! Phénomène de foire ! Aucune profondeur ! Aucune remise en question du roman ! Parlez-nous plutôt de Duras ! Alors ça, oui ! Souffrance ! Parole oraculaire ! Faites-moi plutôt votre thèse sur Duras! L’alcoolisme chez Duras, tenez ! Sagan buvait aussi ? Mais ce n’est pas la même chose. Sagan buvait pour faire la fête, d’ailleurs elle boit du champagne et du whisky ! Légèreté insoutenable ! Tandis que Duras, c’est le gros rouge qui tache. L’alcoolisme coupable, honteux. Très bavard, en même temps, ce qui est toujours utile pour une étude universitaire… Alors oubliez Sagan ! Duras vous-dis-je !

Le malentendu sur Sagan découle de là. On n’imagine pas que Sagan soit autre chose que cette créature surdouée aux pieds nus surgie des fifties, le « charmant petit monstre » décelé par Mauriac. Et ensuite qu’elle vieillisse avec son public composé majoritairement de cette bourgeoisie des seventies, celle qui se tuait sur la départementale des Choses de la vie ou passait ses vacances à l’Hôtel de la Plage.

C’est oublier une règle fondamentale du succès pour les grands écrivains. Le succès est toujours un malentendu. Prenez Modiano, par exemple. Normalement, qui aurait dû s’intéresser à ces histoires où il ne se passe rien, ces errances dans des quartiers désertés, ces personnages qui se ressemblent tous ? Pas grand monde alors qu’on voit bien pourquoi Musso ou Levy, ça plaît. C’est fabriqué pour ça, en laboratoire. René Julliard, qui a lancé Sagan à 17 ans avec Bonjour tristesse, avait fait la même chose avec Minou Drouet à la même époque. Mais voilà, Sagan, ça a continué. Elle en était même la première étonnée. Et de cet étonnement, elle fait part dans Des bleus à l’âme.

Déconstruction du mythe Sagan

Le livre paraît en 1972 aux éditions Flammarion. Sagan a 37 ans, une dizaine de titres derrière elle, qui sont autant de succès. Elle fait partie du paysage. Elle est bien à sa place, au premier rang, sur la photo de classe de la république des lettres. Alors, elle décide de déconstruire son mythe. La déconstruction, dans les années 70, c’est à la mode. On déconstruit les villes, le roman, la politique. On est après 68, il faut dire. Mais Sagan, dans Des bleus à l’âme va déconstruire avec ironie, humour, histoire de faire passer ses angoisses : « Attention à la gaieté. Je me méfie de cette douce euphorie qui, après un dur départ, saisit un écrivain au bout de deux ou trois chapitres et qui lui fait marmonner des choses comme : « Tiens, tiens, la mécanique s’est remise en marche ! » -« Tiens, tiens, ça repart. ». Phrases modestes de mécanicien, certes, mais parfois suivies de : « Tiens, tiens, je ne serai pas obligé de me tuer. » (phrase plus lyrique mais parfois vraie.) C’est ainsi que déraille le créateur, se distinguant, par cette dissonance de ton, de ses camarades de classe, les autres humains. »

Il y a bien marqué roman sur la couverture mais c’est un roman si l’on veut. En fait, elle fait alterner les chapitres où elle parle d’elle, de son métier d’écrivain, de sa vie et les chapitres où elle raconte une histoire archétypique de son univers, qu’elle écrit sous nos yeux en la commentant sans cesse : un frère et une soeur qui vivent ensemble, aimables parasites mondains se promenant sur le fil du rasoir entre vacances à Saint-Trop chez les riches et misère dorée dans des appartements parisiens prêtés par des mécènes intéressés par ces corps encore jeunes qui savent en plus se montrer des compagnons idéaux dans les fêtes, les soirées, les après-midi de conversations au bord des piscines : « Oui, je sais : me voici retombée en pleine frivolité… Ce fameux petit monde saganesque où il n’y a pas de vrais problèmes. Eh bien oui. C’est que je commence à m’énerver, moi aussi, malgré mon infinie patience. »

Alors plutôt que de sombrer dans les grandes déclarations, Sagan fait le point, Sagan montre l’air de rien que sa « frivolité » aussi est politique. Savoir être subversive sans avoir l’air d’y toucher en racontant l’histoire de Sébastien et d’Eléonore et tant pis pour ceux qui ne voient pas qu’un écrivain se met toujours en danger, comme Pasolini dans les mêmes années. Elle joue constamment, dans Des bleus à l’âme avec l’image que lui ont collée les médias, même si on ne les appelait pas encore comme ça : « Non pas que cette image ne m’ait pas servie, mais j’ai quand même passé dix-huit ans cachée derrière des  Ferrari, des bouteilles de whisky, des ragots, des mariages, des divorces, bref ce que le public appelle la vie d’artiste. Et d’ailleurs, comment ne pas être reconnaissante à ce masque délicieux, un peu primaire, bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd, et donc permet de vous trouver. Car on ne m’ôtera jamais de l’idée que c’est uniquement en se colletant aux extrêmes de soi-même, avec ses contradictions, ses goûts, ses dégoûts et ses fureurs que l’on peut comprendre un tout petit peu, oh je dis bien un tout petit peu, ce qu’est la vie. En tout cas, la mienne. »

Nous y voilà. Des bleus à l’âme est le livre où Sagan se révèle pour ce qu’elle est. Une de nos très grandes moralistes, qui prend la littérature au sérieux même si elle ne le montre pas parce qu’elle ne supporte pas les discours et les démonstrations, contrairement à Duras encore une fois. C’est cette politesse qui lui coûte cher aujourd’hui, sauf pour ceux qui savent lire et qui comprennent avec le temps que sa virtuosité — il faut voir l’habileté soyeuse avec laquelle est construite ce vrai-faux roman que sont Des bleus à l’âme —, n’est jamais de la facilité : juste du grand art.

Des bleus à l’âme, Françoise Sagan, Flammarion, 1972 (2 €, vide-greniers à Aubazine).

Des bleus à l'âme

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Brexit: apocalypse (pas) now

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(Photo : Shanks - Flickr - cc)

Je n’ai pu dissimuler ma joie vendredi 24 juin au réveil en apprenant que nos amis britanniques avaient fait le choix de recouvrer leur liberté de peuple, en brisant les chaînes qui les liaient à l’Union européenne. Après une campagne longue et difficile, le Brexit a triomphé, totalisant 17,4 millions de voix en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Quelle ne fut pas ma stupeur dès les heures qui ont suivi l’annonce des résultats ? Les cris d’orfraie de la classe politique entière résonnaient sur tous les plateaux de télévision et de radio, leurs mots alarmistes étaient imprimés dans tous les canards, les réseaux sociaux s’emballaient autour des conséquences catastrophiques que le Brexit allaient amener dans leur quotidien.

En particulier, un élément bouleversant s’apprêtait à modifier durablement nos habitudes, avec des conséquences délétères sur notre quotidien, et qui allait créer une grande misère dans tous les pays membres de l’Union européenne ; et les électeurs britanniques, les mauvais, les racistes, les xénophobes, les ignares, bref, ceux qui avaient fait le choix souverain de retrouver leur liberté, en étaient directement responsables, et il était bon ton de les insulter pour ce qui suit…

Vendredi 24 juin 2016 aux aurores, le site britannique d’achats en ligne Asos.com affichait une page d’erreur en lieu et place de la page d’accueil habituelle proposant diverses promotions sur des vêtements majoritairement produits dans des usines chinoises, turques ou indiennes — et pour certaines rares gammes en Europe de l’Est ou au Royaume-Uni. Sur les réseaux sociaux, les community managers — pardon my French ! — de la marque plaident le souci technique. Je vous parlais donc d’un événement qui allait diffuser de manière durable une grande misère à travers l’Europe — que dis-je ? à travers le monde entier, si ce n’est plus loin !

A égoïste, égoïste et demi !

La seule misère qui est, en réalité, apparue au grand jour est la misère intellectuelle, la défaite de la pensée, comme dirait Alain Finkielkraut. « Un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des élites autoproclamées et les journalistes à leur solde », pour citer Jacques Sapir, et voilà la préoccupation des jeunes bobos français, héritiers des Lumières : comment vais-je pouvoir faire les soldes en ligne pendant ma pause-déjeuner ? Ces Anglais qui ont mal voté nous privent de guenilles au rabais ! Mais quel scandale ! Le seul souci, c’est le biais cognitif d’attribution… En effet, la frustration immédiate des internautes en mal de consommation avait là un coupable tout trouvé : le Brexit avait eu raison de leur fournisseur fétiche de bonheur éphémère. Or, ce non-événement n’avait rien à voir avec le référendum britannique, et était réellement dû à une faille informatique, le site ayant été rétabli dans la journée. Le pire est peut-être que ceux qui attribuaient ce bug au Brexit, et par là au supposé égoïsme des Britanniques, ce peuple qui souhaite se retrancher du monde, faisaient preuve d’un égoïsme poussé à l’extrême, faisant passer leurs besoins post-modernes avant la décision souveraine d’un peuple allié.

Quelques heures plus tard, la tendance émergente sur les réseaux sociaux consistait à prédire la fermeture des universités britanniques au reste du monde, et l’impossibilité pour les étudiants actuels de partir en échange le temps d’un semestre ou d’une année au Royaume-Uni. Une occasion supplémentaire de constater la vacuité totale de la pensée contemporaine, si tant est qu’on puisse encore appeler qualifier cela de pensée. Quelques secondes de réflexion, et, si besoin, une courte recherche sur Internet, permet de savoir que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ne sera effective qu’après environ deux années suite à l’activation de la procédure prévue par l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.

Les médias se sont pourtant faits l’espace d’une journée les ardents défenseurs du programme Erasmus qui serait menacé en cas de Brexit effectif, et dont le Royaume-Uni serait exclu, menant à une fermeture totale de ce pays aux étudiants étrangers. Ceux-là savent-ils qu’il est possible de faire un échange Erasmus en Turquie ainsi que dans d’autres pays hors de l’Union européenne ? Savent-ils qu’au-delà d’Erasmus, il existe d’autres types de partenariats permettant d’effectuer une mobilité étudiante sans s’acquitter de frais d’inscription dans l’université d’accueil ? Je suis moi-même parti aux Etats-Unis dans le cadre d’une entente bilatérale entre Columbia University et Normale Sup’, sans m’acquitter du moindre centime pour les frais d’inscription, qui se montaient pourtant à plus de 20 000 dollars par semestre, hors assurance santé, pour un étudiant américain. L’inquiétude concomitante étant celle de la hausse des frais d’inscription pour les étudiants français souhaitant valider un diplôme entier dans une université britannique : là encore, le petit drapeau de la peur est agité devant le nez d’éventuels candidats. Or, il y a fort à parier que si cette question les taraude aujourd’hui, ils auront fini leur diplôme avant même la concrétisation du Brexit. D’autant plus qu’il n’y a aujourd’hui aucune certitude quant à la répercussion du Brexit sur les frais d’inscription dans les universités britanniques. Un non-événement à nouveau.

Un point intéressant à ce sujet est qu’il concerne les jeunes, ceux dont on dit qu’outre-Manche, ils étaient largement pour que le Royaume-Uni reste enserré dans l’étreinte étouffante de l’Europe de Juncker, oubliant au passage qu’ils ont été très nombreux à s’abstenir. Les jeunes, ceux à qui, selon François Fillon, on devrait octroyer deux voix lors des élections parce qu’ils votent bien ; et une journaliste du Monde de surenchérir qu’il faudrait retirer le droit de vote – comme le permis de conduire – aux vieux, aux périmés, à ceux qui appartiennent à l’Histoire, qui ont fait leur temps mais qui ne devraient pas avoir droit de cité dans la construction du destin de leur pays, car l’avenir c’est la jeunesse qui le porte. Alors que les femmes se sont longtemps battues pour acquérir le droit de vote, c’est désormais l’une d’entre elle qui souhaiterait voir ce droit retiré à certaines catégories de population, se cachant ex post sous la bannière de l’humour et du second degré. Là encore, selon sa couleur politique, l’humour et le second degré peuvent ne pas être des excuses valables ; en général, seuls les gens dits de gauche y ont droit.

 

De manière cocasse, si les recommandations de Fillon et Bekmezian étaient appliquées en France, le Front national serait largement en tête au premier tour de l’élection présidentielle, et serait même en mesure de l’emporter haut la main au second tour. Il y a donc peu de chance de voir appliquer ces propositions ineptes en territoire bleu-blanc-rouge. Il faudra prêter une oreille attentive aux discours de ces deux farouches démocrates (sic) au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Il est fort probable de les entendre dire que les jeunes ne sont pas en mesure de prendre des décisions rationnelles pour l’avenir de la France, qu’ils se laissent emporter par l’émotion et la frustration ; que la sagesse des anciens doit être mise en avant, eux qui ont tant vécu et qui savent ce qui est bon pour nous.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Pierre Boutang, maurrassien libéré

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Sipa. Numéro de reportage : 00327260_000003.

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Frédéric Rouvillois

Causeur. Pierre Boutang ayant littéralement appris à lire dans l’Action française, en quoi cela a-t-il conditionné son rapport au roi comme figure de l’autorité ?
Stéphane Giocanti[1. Écrivain et historien de la littérature, Stéphane Giocanti vient de publier Pierre Boutang, Éd. Flammarion, 2016.]. Chez Boutang, l’image du roi se superpose affectivement à celle du père et à celle de Maurras – servir le roi et la France était pour lui une dette à l’égard de son propre père maurrassien appelé lui aussi Pierre Boutang ! L’intuition métaphysique s’ancre ainsi souvent dans les circonstances de l’existence. Si l’histoire personnelle de ce fils rend compréhensible sa théorie royaliste, on peut aussi l’interpréter comme une limite – que Boutang n’interroge pas vraiment. Mais ses Carnets inédits révèlent une inquiétude à propos de son destin : « Si mon père n’avait pas connu l’A.F. Pour lui. Pour moi. »
Ce lien excessif comparable à l’amour passion aura constamment laissé Boutang dans un état d’enfance : une très grande capacité d’étonnement et d’enthousiasme, mais aussi de vulnérabilité et de crainte.

Pour vulnérable qu’il fût, Boutang n’a jamais cédé aux sirènes du fascisme, à la différence de ses camarades d’Action française, Brasillach ou Rebatet. Comment l’expliquez-vous ?
La sensibilité chrétienne et une certaine idée du Pauvre, étaient déjà agissantes en 1940 lorsque Boutang détourna Maurice Clavel du doriotisme et l’amena au royalisme et à Maurras en personne. Son ancrage maurrassien contribua à détourner Boutang de la tentation fasciste ou totalitaire qui s’exerçait sur sa génération[access capability= »lire_inedits »] : ancré sur des principes traditionnels, le respect des mesures passées (proposées par l’histoire de la monarchie française elle-même), le fédéralisme, mais aussi sur une forme d’empirisme politique, Maurras s’oppose en son fonds au fascisme qui est à la fois jacobin et socialiste, axé sur le culte du chef, de la force, de l’État et de la jeunesse. Quant au « pauvre Brasillach », Boutang l’a en vérité peu connu, et peu aimé. Il ne lui pardonnait pas son admiration pour les défilés de Nuremberg, et s’il tenta d’obtenir des signatures pour sa grâce en 1945, c’était surtout parce qu’il savait que des personnages plus compromis que Brasillach passaient à travers les filets de l’épuration.

Sous Vichy, Boutang a condamné les persécutions antijuives tout en soutenant la Révolution nationale. Si Boutang fut révoqué de l’Éducation nationale à la Libération, est-ce en raison de ses atermoiements ?
Boutang n’a jamais exercé aucune fonction officielle à Vichy. Il s’est entremis pour faire libérer Jean Wahl des griffes allemandes en 1940, il a rejoint le Maroc dès 1941 et participé, à sa mesure, à la préparation du débarquement américain de 1942 au Maroc. Certes, Boutang a maintenu une fidélité morale au maréchal Pétain comme beaucoup de Français de son époque, mais il a objectivement servi les Américains et le général Giraud, pour lequel il a travaillé, comme chef de cabinet de Jean Rigault au ministère de l’Intérieur. Giraud était alors condamné par Vichy. Joué par l’histoire, Boutang a servi de Gaulle sans l’avoir voulu, en se plaçant du côté du monde libre. D’ailleurs, s’il fut révoqué sans pension en 1944 – et pendant vingt-trois ans – c’est en raison de la lutte acharnée entre giraudistes et gaullistes à laquelle sa contribution reste obscure. Malgré cette exclusion purement politique, il servit le drapeau jusqu’en 1945, année de sa démobilisation.

Boutang fut un antisémite virulent avant-guerre avant de terminer en fervent soutien d’Israël. Quel est le ressort de cette évolution ?
Boutang fut antisémite jusqu’en 1955 environ. Plusieurs articles d’avant-guerre, son pamphlet La République de Joinovici (1949), relèvent du courant antisémite qui va de Drumont à Bernanos, plus encore qu’ils ne prolongent l’antisémitisme dit « politique » de Maurras. Pourtant, en 1936, son témoin de mariage, Adrien Benveniste, était juif. L’étude de la Bible, la découverte de la mystique juive, sa lecture des commentaires de Rachi, contribuèrent à faire de lui un judéophile autour de 1955, de plus en plus loin de « l’antisémitisme d’État ». On retient cette date symbolique parce qu’elle correspond à l’année de lancement de son hebdomadaire La Nation française. Boutang évolue donc très en avance par rapport à l’Église catholique, qu’il a peut-être influencée parallèlement à Maritain. Si Boutang cherchera toujours à comprendre (non à justifier) l’antisémitisme de Maurras, au risque de contorsions parfois discutables, et si la notion de « repentance » échappe généralement à sa génération, il n’en demeure pas moins que la haine des Juifs lui est apparue comme une faute morale et un péché détestable du point de vue chrétien. En 1967, pendant la guerre des Six Jours, il soutint énergiquement Israël, et entraîna Gabriel Marcel dans son combat.

Dix ans plus tôt, Boutang a-t-il vu dans la Ve République gaulliste la monarchie républicaine dont il rêvait ?
On pourrait écrire facilement une histoire des variations gaullistes et antigaullistes de Boutang ! Ce dernier a tout d’abord appuyé de ses idées, de ses articles à La Nation française et de son influence la victoire gaulliste de 1958. Penseur de la légitimité autant que Michel Debré, Boutang a de fait inventé le « monarcho-gaullisme » dont tant d’historiens ont parlé récemment. Son adhésion relative à la Ve République n’empêcha pas Boutang de demeurer royaliste et de maintenir sa vie durant sa critique de la démocratie. Mais l’exercice de la Ve République l’a dégoûté à propos de l’affaire algérienne. En 1961-1962, ses articles sont furieusement antigaullistes. Pour autant, déchiré par les événements et par les scissions qui éclatèrent à la rédaction de la Nation française, il n’adhéra pas à l’OAS, et en condamna les méthodes. Le « mieux » apporté par les institutions de la Ve République ne suffit donc pas à Boutang, parce qu’il défend un principe politique issu non de l’opinion, mais de la légitimité, et qu’un pouvoir légitime ne peut selon lui réussir que sur la durée. Mes conversations avec lui m’ont fait comprendre que Boutang admettait l’idée d’une démocratie couronnée à l’anglaise, même si cela ne correspondait pas exactement au modèle qu’il préconisait. Il resterait à savoir si une monarchie peut s’établir selon des modèles préparés: c’est un problème de restauration

Pour conclure, pourrait-on dire de Pierre Boutang qu’il fut un philosophe catholique ?
Il fut un philosophe, un métaphysicien et (même si ce mot est rare), un ontologicien. Boutang disait que sa philosophie était croyante, et que sa foi était philosophante. On ne peut pas résoudre mieux la question, ni mieux repousser le piège des étiquettes. Je dirais pour ma part qu’il fut un penseur chrétien dont le travail parle aussi bien à un catholique qu’à un orthodoxe ou un anglican – et au-delà, à tout lecteur. Il s’est servi de Thomas d’Aquin comme d’un maître qui aurait formulé des positions équilibrées là où Boutang aurait pu facilement se laisser aller à l’hétérodoxie. Là où Boutang me semble intéressant, c’est dans son Purgatoire – roman que le grand éditeur Raphaël Sorin place à côté de l’Ulysse de Joyce et de L’homme sans qualités de Musil. Il s’agit du chef d’œuvre du roman anti-pharisien, à la fois œuvre de conversion (tout chrétien vrai se convertit chaque seconde) et louange, dans le sillage des Confessions d’Augustin. Ce Boutang-là passe encore inaperçu, alors que c’est peut-être lui qui est le plus bouleversant et le plus attachant. Derrière certaines phrases du Purgatoire, il y a des positions philosophiques ou théologiques longuement méditées, que seules des notes très savantes pourraient expliciter et référencer. Enfin, il me semble que le Boutang militant catholique est un de ses masques et l’une de ses comédies – comédies dans lesquelles il s’efforçait de croire, sur le moment. La vérité se trouve dans ses Cahiers (dont l’essentiel sera publié au Cerf d’ici un an) : Boutang ne se sent nullement meilleur que les autres – plutôt pire, parfois. Il témoigne de ses péchés, montre une incroyable vulnérabilité, qui est celle d’un enfant, et d’une inquiétude métaphysique parfois oppressante. Cela vaut mieux que certaines de ses injustices et fulminations, commises au nom d’une foi aussi robuste que celle de Bossuet. [/access]

Pierre Boutang

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Brexit: on refait le match?

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brexit referendum europe
Manifestation anti-Brexit. Sipa. Numéro de reportage : REX40437594_000027.

Plutôt que de remettre en cause le résultat de la consultation populaire du 23 juin, David Cameron en a pris acte de manière élégante et a annoncé qu’il quitterait le 10 Downing Street dès le 9 septembre prochain, pour laisser place à un nouveau Premier ministre qui sera chargé des négociations de sortie de l’Union européenne. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise, les responsables britanniques sont tout de même plus respectueux de la démocratie que ne le sont leurs homologues français. On ne cessera de se rappeler au référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne, massivement rejeté par les Français, et dont le résultat fut foulé au pied par Nicolas Sarkozy en 2008 en instituant le traité de Lisbonne par voie parlementaire.

Le droit de revoter ?

De manière surprenante, ce sont les électeurs du camp déchu qui réclament le droit de recommencer. Pour ce faire, ils ont fini par instrumentaliser une pétition en ligne qui avait été créée avant le référendum par un militant en faveur du Brexit afin de réclamer, de manière anecdotique, tout en pensant que son camp n’avait aucune chance de l’emporter au vu des derniers sondages dont il disposait, l’instauration d’un nouveau référendum si la participation devait être inférieure à 75% et qu’aucun des deux camps n’atteignait la barre des 60%. Autant dire qu’il s’agissait d’une pétition tout à fait fantaisiste, mais dont les partisans du « remain » ont cru bon de profiter.

Le premier souci est inhérent aux pétitions de ce type : il n’y a aucun contrôle de l’identité des signataires. Ainsi, il est possible de la signer une infinité de fois si tant est que vous créiez autant d’adresses mail que de signatures que vous souhaitez apposer à ladite pétition. Vous pouvez ainsi signer ce texte en tant que Superman, résidant au Vatican. D’ailleurs, un élément permettant de jauger le sérieux de ce type de consultation : on dénombrait ce week-end plus de 36 000 signatures en provenance du Vatican, ville-état qui ne comptait aux dernières nouvelles que 451 âmes pieuses. Le deuxième élément de remise en question est évident. Depuis quand demande-t-on légitimement à un peuple de voter une deuxième fois au motif que son premier vote n’était pas suffisamment bon ? L’Union européenne est-elle une forme de régime autoritaire remettant en cause le droit centenaire des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

Quand l’émotion dépasse la raison

Les dirigeants européens, face à ce revers, bandent leurs petits muscles, sortent les crocs, et redoublent d’autoritarisme à l’endroit de ceux qui ont eu le tort de vouloir reprendre leur liberté. Ces mêmes dirigeants européens qui osaient moins ouvrir leurs gueules de loup face à Erdogan, cédant à toutes ses requêtes, malgré sa position ambiguë sur le fondamentalisme islamique. Ceux-là mêmes qui abondent la trésorerie grecque à coup de milliards depuis plusieurs années, noyant le pays dans le chaos social, sans apporter un début de solution à la faillite annoncée du berceau de la civilisation occidentale.

Il s’agirait donc désormais pour le Royaume-Uni de quitter de toute urgence l’Union européenne en activant la procédure de l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dès que possible. Cette précipitation en dit long sur l’état des technocrates européens, et des dirigeants eurobéats. Elle consiste à adopter la stratégie du pire, à jeter le Royaume-Uni dans l’inconnu, sans préparation, sans concertation, le jeter du haut d’une falaise sans parachute ni filet de secours, comme s’il était désormais l’ennemi à abattre. Les Britanniques ont choisi leur destin, celui-ci se fera hors de l’Union européenne, or « un destin n’est pas une punition », comme l’écrivait Camus. Les défenseurs de l’Union européenne, contrariés par le vote souverain des Britanniques, souhaitent voir leurs prophéties cataclysmiques se réaliser. Cependant, le seul moyen pour que le désastre arrive est de le provoquer. Preuve s’il en faut que le Brexit n’annonce pas la fin du monde, alors que l’on prévoyait un « black friday » sur les marchés, la seule bourse à avoir tenu le choc a été celle de Londres, perdant en fin de compte à peine 2,5% ; situation quasiment rétablie depuis lors.

Gueule de bois européiste

S’il existe une urgence aujourd’hui, c’est celle de redéfinir ce que doit être l’Europe. On voit dans plusieurs pays membres de l’Union progresser les partis souverainistes, que les européistes convaincus se plaisent à qualifier de partis d’extrême droite, jouant ainsi sur le supposé retour des années 1930, et exploitant la peur d’une idéologie « nauséabonde » qui renvoie « aux heures les plus sombres de notre histoire ». Si les partis souverainistes enregistrent des scores de plus en plus importants dans beaucoup de pays européens, y compris en France, où le Front national a totalisé aux dernières élections régionales plus de voix que le Parti socialiste, qui n’a plus de socialiste que le nom, ce n’est pas par rejet de l’autre, ni en raison d’une xénophobie intestine, d’un racisme viscéral, d’une attitude réactionnaire rance. Si le souverainisme revient à la charge aujourd’hui, c’est parce que les peuples européens en ont soupé de devoir se soumettre à des décisions et recommandations plus ou moins contraignantes élaborées dans l’ambiance feutrée de la technocratie bruxelloise, par des eurocrates non-élus, déconnectés et ignorant tout des réalités nationales. Chaque peuple a son histoire, son identité, sa culture ; vouloir passer ces particularités à la moulinette européiste pour élaborer un gloubiboulga informe est un crime. Il n’est rien d’égoïste dans le désir d’un peuple d’écrire ses propres lois, d’élaborer son budget, d’avoir sa monnaie nationale, de contrôler qui entre et se maintient sur son territoire. Il n’est rien de xénophobe à souhaiter privilégier ses citoyens nationaux sur le marché de l’emploi, du logement, ou dans l’attribution des aides sociales financées par la solidarité nationale. Les bonnes âmes françaises – la plupart du temps, des artistes engagés, disons-le – n’ont pourtant aucun problème à s’expatrier aux Etats-Unis, pays on ne peut plus protectionniste, usant et abusant de stratégies monétaires à tout-va, protégeant ses frontières à la limite de la paranoïa, et où l’on s’est extasié de l’accession d’un Noir américain à la présidence, au seul motif de sa couleur et non par réelle adhésion à son programme.

Il est pourtant une chose que Bruxelles semble avoir oublié : les peuples se sont engagés de manière plus ou moins volontaire dans l’Union européenne, ils ne lui ont pas vendu leur âme sans concession. L’Union européenne n’est pas censée être une prison de laquelle on ne sort jamais après y avoir mis un pied. La sortie de l’Union est prévue par les traités, et les peuples sont libres de faire ce choix de manière souveraine. Les menaces, en revanche, n’étaient pas prévues par les traités. D’aucuns se permettent de dire que pour dissuader d’autres pays de s’engager dans la même voie que le Royaume-Uni, il fallait que son départ soit douloureux. Juncker annonce d’ores et déjà qu’il ne s’agira pas d’un divorce à l’amiable, lui qui fustigeait les premiers ministres trop à l’écoute des électeurs…

 

La démocratie n’est pas un jeu

Le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple est-il désormais nul et non-avenu ? Le citoyen lambda se rendant à l’isoloir pour décider de son avenir n’est-il qu’un pion sur l’échiquier bruxellois, en première ligne pour subir les conséquences désastreuses des joueurs assis de part et d’autre de la table ? Qu’avons-nous fait de la démocratie ?

La démocratie n’est pas un jeu. Elle est un outil de gestion de la cité. Les élections et les referendums en sont l’expression directe. Or, certains hommes politiques se laissent aller à des déclarations totalement démentielles. Alors que la France est sur le déclin depuis de nombreuses années, qu’elle n’a toujours pas réussi à se remettre de la crise de 2008, que François Hollande finance sa politique mortifère par de l’emprunt toxique qui nous ruinera à terme, que l’emploi et la croissance ont été perdus de vue, que les Français n’ont plus aucune confiance en leurs institutions et qu’ils réclament une prise en compte accrue de leur voix, Emmanuel Macron a avoué le mardi 28 juin au Club Bourbon que les politiques français « ne cherchent plus à proposer un projet aux électeurs, mais cherchent à ne pas perdre face à Marine Le Pen ». Quel aveu de vacuité intellectuelle. Il ne s’agit donc plus pour nos élites de chercher des solutions à apporter aux Français pour restaurer notre beau pays dans sa grandeur, nos dirigeants ne s’attelleraient donc qu’à contrer une candidate. Et tous les coups sont permis. Il est temps que cela cesse. Non, la démocratie n’est pas un jeu ; mais s’ils y tiennent… seul le peuple souverain doit en être le gagnant. Que son avis aille dans le sens de la doxa, ou contre elle. On ne remet pas en cause la vox populi.

Mais cela peine à trouver grâce auprès de ces fervents chantres des droits de l’homme et des « valeurs républicaines », pour qui les trompettes de l’Apocalypse résonnent déjà si fort dans le creux de leurs oreilles hallucinées, qu’elles en sont devenues sourdes à la moindre contradiction, pourtant socle du débat démocratique. Les seules contradictions auxquelles ces pauvres prêcheurs de mauvaises nouvelles parviennent encore à se confronter sont les leurs… Alors que les peuples demandent plus de démocratie et une Europe moins envahissante, allant dans le sens des intérêts nationaux, on leur sert une vieille soupe froide européiste allant vers une dissolution de plus en plus poussée des identités nationales et une intégration mortifère dans un costume commun trop grand pour les uns, trop petit pour les autres, Merkel et Juncker portant les casquettes de cuisinière et de tailleur…

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Japon: des musulmans sous surveillance

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japon islam mosquee
Mosquee de Gyotoku (Japon). Sipa. Numéro de reportage : AP21764951_000004.

Tout a commencé il y a six ans avec la  fuite de 114 dossiers de police dévoilant une opération de surveillance de grande envergure de la communauté musulmane du Japon. Les fichiers diffusés sur Internet font état d’une surveillance systématique des lieux de prières, restaurants hallal et associations islamiques de Tokyo. Ces dossiers ont par exemple dévoilé que pendant le sommet du G8 tenu au Japon en 2008, quelque 72 000 résidents ressortissants des pays membres de l’Organisation de la conférence islamique (dont 1 600 étudiants) avaient été mis sous surveillance, sur la base d’un fichage ethnoreligieux. Par viralité, les fichiers constituant un potentiel « sushileak » ont été téléchargés quelques 10 000 fois à partir d’adresses IP domiciliées dans 20 pays différents.

Surveiller et dédommager

À la suite de ces révélations, 17 musulmans nippons (pour la plupart, des immigrés d’origine nord-africaine et moyen-orientale) ont décidé d’attaquer l’Etat japonais devant la justice pour violation de leurs droits et libertés fondamentales. Après des années de débats et deux procès en appel, la Cour suprême a fini par rendre sa décision il y a un mois. Si les juges nippons ont ordonné à l’Etat de verser 90 millions de yens (presque 800 000 euros) aux plaignants en dédommagement de la violation de leur vie privée, la plus haute magistrature du pays a surtout conclu que ces mesures de surveillance étaient à la fois « nécessaires et inévitables » pour faire face à la menace terroriste.

Faute de statistiques officielles, il est très difficile d’estimer le nombre exact de musulmans résidant au Japon – Wikipedia parle de 170 000 individus dont 100 000 d’origine étrangère. Ces communautés disposent d’une quarantaine des mosquées dont les premières ont été construites dans les années 1930. Plus récemment, une petite dizaine de Japonais convertis à l’islam ont rejoint les rangs de l’Etat islamique, dont l’une des premières exactions mondialement médiatisées fut l’assassinat d’otages nippons.

L’histoire des relations entre le pays du Soleil levant et l’Islam, risque de vivre un nouveau bouleversement, l’association musulmane japonaise ayant entamé des démarches en vue de la construction d’une très grande mosquée à Shizuoka, une ville de 700 000 habitants à deux heures de route de Tokyo. Pour Yassin Essaadi, le résident japonais d’origine marocaine qui préside l’association, cette grande mosquée devrait devenir l’un « des catalyseurs de la propagation de l’islam dans le pays ». Ce projet ostentatoire rappelle les chantiers pharaoniques de mosquées-cathédrales planifiées en Europe.

Sans passif colonial avec le monde musulman, ni difficultés d’intégration liées à une immigration arabo-musulmane massive, le Japon suit pourtant une trajectoire proche de la nôtre. Jusqu’ici, la contribution de la culture japonaise à l’islam se résumait au mot de kamikaze. Les problèmes ne font sans doute que commencer.

Poulet, ce métier de chien

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Des policiers marchant en direction du Stade Vélodrome de Marseille où s'affrontent ce jeudi soir Pologne et Portugal (Photo : SIPA.AP21911532_000004)

Flic, franchement, c’est difficile.

Qu’un peuple qui a cru intelligent de garder comme symbole le coq hérité des Gaulois vous traite de « poulet », passe encore. Entre volatiles…

Qu’un gouvernement qui vous paie mal vous enjoigne de réprimer des gens tout aussi mal payés que vous et qui l’admettent mal, bon, c’est le job. Pas drôle, mais c’est le job.

Que des truands ou des islamistes vous prennent pour cibles, quand vous savez que les gilets dont vous disposez n’arrêtent rien au-delà du calibre 7,65 — et certainement pas des balles de kalachnikov, il y a de quoi la trouver saumâtre.

Vous êtes membre de la BAC, en première ligne dans les « quartiers » — et ailleurs, parce que la criminalité n’a pas de frontières, et voici ce que vous lisez tous les jours[1. Photos Jean-Paul Brighelli, tous droits réservés.]  :

Et encore, ça, ce n’est rien. Chargés depuis six mois d’assurer « l’état d’urgence », vous avez de surcroît les supporters à vous coltiner, et le Vieux-Port à déblayer. Et le Vieux-Port des supporters, c’est ça :

Vient se rajouter à ça la répression des manifestants qui trouvent inélégant de la part d’un gouvernement de gauche (ah ah ah !) de vous offrir tout crus aux patrons. Du coup, les manifestants qui vous avaient à la bonne à l’époque de Charlie, quand vous étiez en première ligne contre les massacreurs de Charlie et d’ailleurs — à propos, le gouvernement qui fait apposer des plaques pour célébrer l’événement, si je puis dire, salue bien la mémoire de l’un des vôtres, mais en omettant de signaler que les « terroristes » qui l’ont abattu étaient effectivement islamistes — un gros mot qui suinte d’islamophobie, sans doute :

Ces manifestants, donc, vous vomissent à présent — en franglais dans le texte :

Ça fait du bien de se sentir aimé à ce point. D’être aimé mort :

Sans compter qu’à chaque déplacement de Hollande pour assister à un match de foot, il faut rajouter aux 1 200 CRS censés gérer les supporters (et rester stoïques sous les avalanches d’amabilités) 150 hommes de plus pour assurer la sécurité d’un président si immensément populaire…

Ajoutez qu’une basse vengeance a récemment permis de mettre vos noms et adresses sur le Net, afin d’offrir plus d’opportunités à tous ceux qui veulent vous féliciter à domicile, et vous aurez un panorama presque complet.

Et bientôt il va leur falloir en plus réprimer les émeutes que les services de renseignement voient venir à l’horizon 2017, quand le résultat des élections ne satisfera personne. Et à ce moment-là, qui sait de quel côté ils seront ? Quand l’exaspération s’ajoute à la fatigue…

Des poulets qui font un métier de chien — on dirait une fable, mais ça ne les fait pas rire.

En attendant, depuis hier, il n’est plus possible de siroter une orange pressée dans un verre normal à Marseille. Depuis deux jours, en prévision de l’arrivée des Polonais et des Portugais, le préfet de police ne permet plus que des gobelets plastique, dont les dépouilles traînaient harmonieusement sur le Quai de Rive-Neuve ce matin. Il plane sur la ville une atmosphère étrange — et les CRS reprendront tout à l’heure leur marche machinale autour du Cours d’Estienne d’Orves. C’est bon pour la santé, la marche. Et il ne fait pas trop chaud ce matin — heureux veinards ! Quand je pense qu’il y en a pour les plaindre ! Pff !

Lyon, nouvelle Mecque de la culture?

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Bernard Cazeneuve aux côtés de Kamel Kabtane (à droite) à la Grande Mosquée de Lyon, le 12 octobre 2015 (Photo : Jeff Pachoud)

Dans les moments (de plus en plus rares) de baisers Lamourette œcuméniques avec ses collègues des autres grandes religions – le cardinal archevêque Philippe Barbarin et le grand rabbin Richard Wertenschlag –, Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon, se plaisait à évoquer le fait qu’il était né en Algérie d’une mère juive, convertie à l’islam lors de son mariage.

Peut-être a-t-il entendu de sa maman cette vieille blague juive ashkénaze, dont il doit bien exister une version séfarade. Comme chaque année au moment de Kippour, un schnorrer patenté se rend chez le baron de Rothschild pour y recevoir son obole. Le banquier lui remet alors la somme habituelle, mais le schnorrer[1. Schnorrer : mot yiddish désignant un mendiant, un quémandeur ou un pique-assiette] reste devant lui, la main ouverte encore tendue : « Je vous demande, monsieur le baron, de faire cette année un effort supplémentaire, car ma santé s’est dégradée, et le médecin me conseille d’aller faire une cure à Ostende… » Comme, à l’époque, la station balnéaire belge était réputée la plus chic et la plus chère d’Europe, Rothschild se risque à objecter : « Vous ne pensez pas qu’une autre ville d’eau, plus modeste, mais aux vertus curatives équivalentes, ne serait pas plus appropriée ? » Réponse du schnorrer : « Voyons, monsieur le baron, pour ma santé, rien n’est trop cher ! »

Pour sa santé et son bien-être, et accessoirement pour asseoir son influence sur les fidèles musulmans rhônalpins, Kamel Kabtane juge indispensable l’édification, à côté de sa Grande Mosquée, d’un institut culturel semblable à celui dont disposent à Lyon ses homologues juifs et les diverses obédiences chrétiennes (catholiques, protestants, arméniens).[access capability= »lire_inedits »] Contrairement aux lieux de culte, ce genre d’institution peut bénéficier de l’aide financière de la puissance publique, à condition que le caractère culturel, et non pas cultuel, de l’édifice soit avéré et garanti, pour ne pas déroger à la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. Jusqu’ici, tout va bien dans le meilleur des mondes laïcs et républicains, et tout le monde applaudit l’idée de voir, enfin, l’islam trouver dans la cité la place qui lui revient. Nous sommes en 2013, et Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur et des Cultes, signale que l’État soutiendra cette initiative, invitant ainsi son promoteur, Kamel Kabtane, à soumettre un projet élaboré aux pouvoirs publics susceptibles de le financer aux côtés de l’État : ville de Lyon, métropole, Conseil départemental du Rhône, Conseil régional Rhône-Alpes. Ces instances devront déterminer, de concert avec la Grande Mosquée de Lyon, le cadre institutionnel et matériel du futur institut.

Kamel Kabtane voit grand, très grand : il fait appel à un cabinet d’architecte réputé pour dessiner les plans du bâtiment, qui serait implanté sur un terrain jouxtant la Grande Mosquée, et présente le devis aux financeurs potentiels. Cet institut abritant salle de spectacles et de conférences, médiathèque, salles de cours, restaurant, est estimé à plus de 8 millions d’euros (au départ, mais on sait que les devis ont tendance à gonfler en chemin !), et son coût annuel de fonctionnement s’élèverait à 500 000 €, un montant jugé par les spécialistes impossible à autofinancer par ce type d’institution, donc impliquant une charge permanente pour les collectivités locales – ce qui n’est pas le cas pour les autres établissements de même type gérés par les autres familles spirituelles.

Avec délicatesse, mais fermement, la ville, la métropole, le département et la région font observer à M. Kabtane qu’il conviendrait de revoir son projet à la baisse. Étant donné que l’engagement de l’État ne saurait excéder 1 million d’euros, et à supposer que les collectivités locales (sauf le département, réduit à peau de chagrin par la constitution de la métropole de Lyon) abondent le budget d’une somme équivalente, on arrive à la moitié de la facture présentée par Kabtane… Cela pose un problème d’équité envers les autres confessions, qui pourraient prendre ombrage d’une disparité trop flagrante entre les aides accordées à la vie culturelle musulmane, et celles dont elles ont bénéficié, même si un coup de pouce peut être consenti en raison du caractère récent et massif de la présence de musulmans dans la région.

L’affaire est d’autant plus délicate qu’en cette période de vaches maigres budgétaires, des institutions culturelles locales, comme le musée des Tissus de Lyon, témoin du glorieux passé textile de la ville, sont sévèrement menacées. De plus, on se demande si le souhait de Kamel Kabtane de diriger lui-même le futur institut, alors qu’il est, es qualités, le principal interlocuteur cultuel des pouvoirs publics, est compatible avec la loi de 1905 – chez les cathos et les juifs, instituts culturels et lieux de culte sont physiquement et institutionnellement distincts.

« Pour mon institut rien n’est trop cher ! »

Kebtane est totalement insensible aux critiques. « Pour mon institut rien n’est trop cher ! », dit-il en substance. Et d’un revers de la main, il balaie les objections relatives à l’incompatibilité légale de la double casquette de leader religieux et celle de président d’une institution culturelle. L’islam sunnite ne comportant pas de clergé organisé, il peut très bien cumuler les deux fonctions, fait-il savoir. Et quand on lui suggère de placer un de ses proches à la tête de l’institut, bref de recourir à un homme de paille pour respecter la lettre, sinon l’esprit de la loi de 1905, le recteur refuse.

Précisons, de surcroît, que les collectivités territoriales impliquées dans les financements sont, dans la phase intense des discussions, en 2013 et 2014, majoritairement dirigées par des exécutifs de gauche, donc peu soupçonnables de masquer leur rejet de l’islam derrière des arguties financières. À la région, la vice-présidente à la Culture chargée de ce dossier, Farida Boudaoud, élue d’une banlieue « sensible » de l’est lyonnais, a tout intérêt à se prévaloir, auprès de ses électeurs, de sa contribution à un équipement susceptible de les intéresser. Voyant que les cordons de la bourse publique ne se desserrent pas à hauteur de ce qu’il exige, Kamel Kabtane lance alors l’argument massue : si la France rechigne à payer, d’autres pays se feront un plaisir de financer le projet, suivez mon regard…

Les élus restent insensibles à ce qu’il faut bien appeler un chantage et se déclarent toujours disposés à apporter une contribution « significative » à l’institut, tout en mettant en garde le recteur à propos des difficultés politiques qui pourraient subvenir s’il persistait dans son intention de faire appel à des dons de puissances étrangères pour le financer. Depuis, le Conseil régional de la nouvelle grande région Rhône-Alpes a changé de majorité, et porté à sa tête Laurent Wauquiez (Les Républicains), dont on peut être certain qu’il sera moins compréhensif que son prédécesseur socialiste Jean-Jack Queyranne dans cet épineux dossier[2. Laurent Wauquiez vient tout juste d’annoncer dans un courrier adressé à la Grande Mosquée de Lyon que la Région ne participerait finalement pas au financement de l’institut.].

Il en faut plus pour décourager Kamel Kabtane : début mai, il annonce à grand bruit que les travaux de son institut commenceront la semaine suivante, alors que seule la subvention de l’État (1 million d’euros) a été versée. Il fait savoir également que deux pays, l’Arabie saoudite et l’Algérie, ont accepté de contribuer, pour un montant que le recteur se refuse à préciser. Cette annonce provoque immédiatement le retrait du département du Rhône, dominé par la droite, du club des financeurs, son président, Christophe Guillotteau (LR), estimant que l’apport de fonds d’Arabie saoudite « pose un problème éthique », pour un institut dont le promoteur se targue de vouloir, en son sein, former les imams à la laïcité à la française. Kabtane est furieux : « L’État français pourrait signer des contrats avec les Saoudiens, et pas nous ? » demande-t-il en assurant que Riyad ne lui dictera pas ses choix !

Ainsi, Kabtane met littéralement les pouvoirs publics au pied du mur qu’il commence à édifier : soit vous payez ce que je demande, soit vous serez responsable de l’introduction du loup wahhabite dans ma bergerie culturelle ! S’il existait un championnat du monde de houtzpa[2. Houtzpa : mot hébreu utilisé dans tous les dialectes juifs pour désigner le culot, l’impertinence, voire l’insolence.], il serait à coup sûr médaille d’or !

Kamel Kabtane : « Les Etats contributeurs ne seront pas représentés au Conseil d’administration »

Causeur. Quel est l’objectif du futur Institut français de civilisation musulmane, situé à Lyon et dont vous êtes le promoteur ?
Kamel Kabtane. C’est un projet que je porte depuis plus de 30 ans, puisque le président Giscard d’Estaing en avait approuvé le principe. J’ai rencontré à ce sujet tous les secrétaires généraux de l’Élysée, de Pierre Bérégovoy à Jean-Pierre Jouyet, mais rien ne bougeait, notamment dans le domaine des financements publics. Cela s’est débloqué en 2013, lorsque l’État a fait savoir qu’il allait contribuer à son édification, entraînant derrière lui les collectivités locales. Nous avons alors élaboré un projet architectural et culturel ambitieux. Cet institut doit répondre à plusieurs défis. D’abord faire connaître au plus large public possible, musulman et non musulman, les richesses des civilisations de l’islam et montrer leurs apports au reste du monde, comme la préservation et transmission des grands textes de l’Antiquité grecque par le biais de leur traduction en arabe. Il vise aussi à pallier l’absence de dialogue entre musulmans de nationalités et d’obédiences différentes : les Turcs ne parlent pas aux Arabes ni les sunnites aux chiites etc. Beaucoup de conflits pourraient être évités par une meilleure connaissance mutuelle. C’est donc un projet de paix. Lyon est une métropole au carrefour de l’Europe, un point de rencontre entre le monde méditerranéen et l’Europe du Nord. Il règne ici un microclimat dont il faut profiter.

Quel est le plan de financement de ce projet ?
Sur un montant de 8 millions d’euros, l’État participe pour 1 million, les dons de la communauté musulmane régionale atteignent 1,5 million. Nous attendons que la ville de Lyon, la métropole et la région Auvergne-Rhône-Alpes contribuent chacune pour 1 million. Restent entre 2,5 et 3 millions d’euros en provenance d’États musulmans qui soutiennent ce projet, en l’occurrence l’Arabie saoudite, qui a aujourd’hui le souci de ne plus intervenir seulement dans des projets religieux, et l’Algérie, pays dont sont originaires une grande partie des musulmans de notre région. Pour les coûts de fonctionnement, nous avons fait un plan prévoyant l’autofinancement, par nos activités (enseignement, expositions, conférences, etc.) et des revenus des activités annexes (restauration, boutique de souvenirs…).

Cependant, au cours des discussions, les bailleurs de fonds publics ont formulé des objections sur le coût, jugé trop élevé, mais aussi sur le recours à des financements étrangers. Le Conseil départemental du Rhône vient de refuser à une écrasante majorité le vote de la subvention de l’institut, parlant de « financements peu orthodoxes » et de « problèmes éthiques » relatifs à la participation de l’Arabie saoudite
Ce sont des arguments que je rejette ! Les États contributeurs paieront, mais ne seront pas représentés au Conseil d’administration. Je suis un homme libre ! La Grande Mosquée que je dirige a été financée en grande partie par l’Arabie Saoudite, et personne ne peut dire que les autorités de Riyad en déterminent l’orientation ! Est-il éthique de vendre pour des milliards d’armement à l’Arabie saoudite et de refuser que l’argent saoudien soutienne un projet culturel en France ? Et je préviens ceux qui prennent ce genre de positions : si l’on persiste à dire non chaque fois que des musulmans demandent des choses auxquelles ils ont droit, comme les autres confessions, chrétiennes ou juives, il ne faut pas s’étonner qu’ils finissent par se tourner vers d’autres modes d’affirmation de leur identité et de leur culture !

Pourquoi le socialiste Jean-Jack Queyranne n’a-t-il pas sécurisé le financement de la région avant les élections ? Et qu’attendez-vous de son successeur, Laurent Wauquiez, que l’on dit très réticent à votre projet ?
Queyranne s’est montré pour le moins ambivalent dans ce dossier. Il devait tenir compte des ultra-laïcs de sa majorité, notamment les radicaux de gauche bouffeurs de curés, d’imams et de rabbins. C’est pourquoi l’affaire a traîné… Quant à Laurent Wauquiez, que je tiens pour un homme intelligent et cultivé, il m’a promis, assis dans le même fauteuil que vous aujourd’hui, et les yeux dans les yeux, que le soutien de la région ne nous manquerait pas. C’était avant les élections. Dans ma culture, un contrat oral vaut autant, sinon plus, qu’un papier signé. Alors j’attends avec confiance.

 

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Après le Brexit: penser l’avenir

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(Photo : SIPA.AP21187668_000001)

Le « Brexit » précipite, et c’est une évidence, la crise latente que connaissait l’Union européenne depuis plusieurs années. La construction institutionnelle issue du traité de Maastricht se meurt sous nos yeux. Nous pouvons avoir une longue et pénible agonie, comme nous pouvons décider que cette dernière sera courte. Mais, il faut alors pouvoir penser ce qui remplacera l’Union européenne. L’UE en effet ne disparaîtra complètement que quand elle sera remplacée par autre chose. Car, le besoin, voire la nécessité, de collaboration entre les États européens perdure. Ce besoin aujourd’hui s’exprime sur trois points, qui sont justement les points sur lesquels l’UE a failli : la démocratie des institutions et la garantie de la souveraineté des peuples, la sécurité et le développement économique.

Il convient de prendre acte des échecs de l’Union européenne si nous voulons pouvoir penser ce qui sera appelé à lui succéder. Divers projets sont aujourd’hui en train de voir le jour. Seuls les projets garantissant la souveraineté des peuples et la démocratie ont une chance de s’imposer car, dans le contexte actuel, toute tentative pour imposer par la force ou par la ruse un « saut fédéral » dans les institutions européennes est appelé à se heurter à une opposition farouche des peuples. Les dirigeants qui caressent de tels projets doivent prendre conscience qu’ils sont le chemin le plus sûr et le plus court vers la guerre civile mais aussi vers la guerre entre les Nations. Je n’ai pas la prétention de formuler un projet complet. Mais, je voudrais ici rappeler quels devraient en être les axes directeurs.

Une Communauté des Nations Européennes

Il importe donc de penser ce que pourrait être une Communauté des Nations Européennes succédant à l’UE. D’un point de vue politique l’une des leçons majeures des événements récents est l’impossibilité d’avoir des règles qui ne soient pas décidées et votées dans chaque pays. C’est un principe démocratique de base, et c’est ce qui motive l’insurrection démocratique que l’on connaît en Europe, et qui s’est manifestée dans divers votes, dont le référendum britannique. Il faut savoir que la supériorité des règles et lois nationales sur les directives européennes a été affirmée à de multiples reprises par diverses instances juridiques et en particulier en Allemagne lors d’un arrêt de la cour constitutionnelle de Karlsruhe. L’arrêt du 30 juin 2009 est particulièrement important par ce qu’il traite du fond. Il stipule en effet qu’en raison des limites du processus démocratique dans l’Union européenne, seuls les États nations sont dépositaires de la légitimité démocratique[1. Voir H. Haenel, « Rapport d’Information », n° 119, Sénat, session ordinaire 2009-2010, 2009.]. Tirons en les conséquences. Ce sont les règles décidées dans un cadre européen qui devraient être compatibles avec les législations nationales et non le contraire. Le Parlement européen devrait donc découler des Parlements nationaux, mais surtout, l’instance de décision doit être le Conseil européen où s’expriment les gouvernements démocratiquement élus. Ce Conseil européen devrait revenir à la règle de l’unanimité car le droit international l’impose. Le droit international est nécessairement un droit de coordination et non un droit de subordination[2. Le Droit international, R.J. Dupuy, PUF, Paris, 1963.]. L’unanimité y est la règle et non la majorité. Cela veut dire que la communauté politique est celle des États participants, et non la somme indifférenciée des populations de ces États. Un traité n’est contraignant que pour ses signataires, et chaque signataire y jouit d’un droit égal quand il s’engage par signature, quelle que soit sa taille, sa richesse, ou le nombre de ses habitants.

La contrepartie de cela est que si des États voulaient poursuivre des coopérations renforcées ils puissent le faire. Les règles de la Communauté des Nations Européennes ne doivent pas interdire la possibilité que certains États membres s’associent pour développer des projets communs. Ils ne doivent pas, pour cela, avoir besoin d’un accord préalable des autres États. Ces projets peuvent être industriels, ils peuvent concerner la recherche, comme ils peuvent être politiques voire stratégiques. Il faut rappeler que c’est ainsi que sont nés Airbus, Ariane et bien d’autres projets que l’on présente abusivement comme des « projets européens » alors qu’ils n’ont été que des projets intergouvernementaux. Le principe de la Communauté vise à laisser les pays membres libres de s’associer pour mettre en œuvre de tels projets.

La question de la sécurité

L’importance de ce principe se manifeste avec force quand il s’agit de la sécurité. Les divergences d’intérêts sont aujourd’hui telles entre les États de l’UE que toute tentative d’organiser une politique de sécurité commune à l’ensemble est un échec. Ici encore, il convient d’en tirer les leçons. Si une politique de sécurité globale est impossible, cela n’implique pas que des accords entre des États confrontés aux mêmes dangers ne puissent être passés. C’est en particulier le cas pour la Méditerranée. On voit tout l’intérêt à une politique de surveillance commune mise en œuvre par l’Espagne, la France, la Grèce et l’Italie.

Au-delà, les États retrouvant leur pleine et entière souveraineté, il convient de ne pas lier la défense de la Communauté des Nations Européennes à une quelconque organisation, comme l’OTAN. Si des pays souhaitent adhérer à l’OTAN, qu’ils le fassent, mais que cela n’empêche pas les autres d’avoir d’autres structures de défense si nécessaires. En particulier, la France dont certains des impératifs de sécurité sont liés à d’autres terrains que l’Europe doit avoir la possibilité de passer des partenariats avec l’OSC (Organisation de Shanghai) qui est amenée à jouer un rôle important tant en Asie centrale que dans l’océan Indien, avec le processus d’adhésion décidé par l’Inde et par le Pakistan.

En revanche, des structures de coopération, que ce soit pour des opérations de police ou pour la lutte anti-terroriste peuvent se développer. Certaines d’entre elles existent déjà (Interpol et Europol) et il importe de les continuer.

Refonder les règles économiques

Reste la question économique. Il est clair que la monnaie unique (l’euro) devrait être dissoute, quitte à ce que certains pays, s’ils le désirent, puissent avoir entre eux une union monétaire, dont ils assumeraient seuls les responsabilités. Par contre, un instrument collectif (monnaie commune) devrait être créé pour les transactions avec les pays hors de la Communauté. Cet instrument monétaire commun ne pourrait être acquis que par les banques et les entreprises, et ne pourrait circuler qu’entre les banques centrales des pays de la communauté. Les règles de conversion de l’instrument monétaire commun en monnaies nationales feraient l’objet de réunions technique tous les semestres pour réajuster les parités.

La règle du marché unique a, elle aussi, abouti à des errements graves. On a mis en concurrence des situations qui étaient incomparables. Le principe de libre circulation des biens ne peut s’appliquer que s’il aboutit à une concurrence des projets entrepreneuriaux et non à une concurrence des structures sociales et fiscales. Devraient alors être adoptées des mesures de protection visant à compenser les effets du véritable « dumping social et écologique » auquel se livrent certains pays par l’instauration, aux frontières la Communauté des Nations Européennes, de taxes importantes compensant les écarts tant sociaux que fiscaux, sur la base d’un calcul des productivités réciproques entre les pays. Ce même principe devrait prévaloir au sein de la Communauté des Nations Européennes mais ici sous une forme spécifique, celle de montants compensatoires sociaux et écologiques. Ces montants seraient prélevés quand un pays dont les règles tant sociales qu’écologiques sont plus avancées commercerait avec un pays dont les règles sont moins avancées. Ces taxes seraient reversées non pas au budget du pays les appliquant mais à celui du pays dont les produits seraient taxés afin qu’il puisse progressivement se mettre au niveau. En effet, ces taxes, en faisant monter le coût des importations, rétabliraient la compétitivité des producteurs internes. Mais il convient de ne pas donner au premier pays un avantage indu. Aussi, les revenus que ces taxes devraient dégager pourraient alors alimenter des fonds dans les pays visés par de telles taxes pour leur permettre de progresser dans les domaines sociaux et écologiques[3. C’est le principe du « protectionnisme altruiste » défendu entre autres par Bernard Cassen.].

De même, si la liberté d’installation devrait être maintenue au sein de la Communauté des Nations Européennes, le principe de l’application des règles sociales du pays d’accueil devrait s’imposer, sauf si les règles du pays d’origine sont plus avantageuses.

Penser l’avenir

L’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui de manière institutionnelle, soit à vingt-sept membres désormais, ne remplit aucune des conditions pour entamer une rupture démocratique ou s’opposer à la globalisation marchande. Elle est trop engagée dans ce processus pour que l’on espère pouvoir l’attirer vers les positions qui s’imposent si l’on veut tirer les leçons des événements actuels. Les directives de Bruxelles ont été en réalité les vecteurs de cette globalisation, et on le constate avec la négociation de traités comme le CETA ou le TAFTA. Si nous restons dans les cadres actuels tout espoir d’amélioration de notre situation devient impossible. Il n’y a pas alors d’autre voie que celle du « moins disant, moins coûtant », initiée par la concurrence acharnée de tous contre tous et qui nous conduira inéluctablement à une dégradation constante de notre cadre social. Toute relance de la consommation ne peut ainsi que se transformer en un facteur supplémentaire de déséquilibres extérieurs. Même une relance par l’investissement se heurtera au fait qu’aux prix actuels et au taux de change actuel il serait plus profitable d’investir hors de France

Mais, d’un autre côté, elle est aussi trop étroite. En fait, le projet que l’on a dessiné s’adresse aussi à des pays qui sont hors de l’Union européenne mais qui ne sont pas nécessairement hors de l’Europe, entendue cette fois dans le sens géographique. La Russie pourrait ainsi être concernée. Le projet peut ainsi intéresser des pays qui seraient prêts à reconfigurer l’Europe comme la Suisse ou la Norvège. C’est pourquoi le passage de l’Union européenne à la Communautés des Nations Européennes s’impose. En fait, le choix présenté, soit poursuivre dans la voie actuelle de l’Europe avec son cortège de faibles croissances et de soumission à la globalisation, soit entamer un nouveau cours donnant la priorité à la croissance la plus forte possible, au plein-emploi et à l’émergence d’un nouveau projet social, provoquera sans doute une cassure décisive avec certains de nos partenaires. Encore faut-il que ce choix ne soit pas virtuel. C’est dans la concrétisation unilatérale des premières mesures de ce choix que nous pourrons voir quels sont les pays qui sont réellement prêts à nous suivre et commencer le nécessaire travail de reconstruction d’un avenir en commun.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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Brexit: le paysage politique secoué

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brexit hollande montebourg sarkozy
Sipa. Numéro de reportage : AP21601122_000005.

Quelles seront les conséquences du Brexit sur notre vie politique ? Comme on pouvait s’y attendre, le FN compte tirer tous les bénéfices de la sortie du Royaume-Uni. Marine Le Pen réclame déjà le même référendum pour notre pays. Référendum ! Du côté de LR comme du PS, mais aussi chez Bayrou, Mélenchon ou Dupont-Aignan, on ne suit pas la candidate frontiste sur le même terrain. Au PS comme chez Alain Juppé, c’est la démocratie directe elle-même qui n’est pas en odeur de sainteté. En revanche, les autres s’accordent sur la nécessité d’une consultation populaire à l’occasion d’un nouveau traité, étant entendu que tous n’ont pas la même idée sur le contenu de ce dernier.

Chez Les Républicains, on s’est mis d’accord sur un texte minimal, évitant tous les sujets qui fâchent. Nicolas Sarkozy a toujours fustigé l’idée des référendums sur l’Europe.Conscient qu’il ne peut désormais concurrencer Alain Juppé que sur une thématique « peuple versus élites », a-t-il vraiment d’autre choix ? Sarkozy a même laissé ses lieutenants Laurent Wauquiez et Guillaume Larrivé proposer la suppression de la Commission européenne. Mais quant à le faire lui-même, il y a une marge. Comme si la construction européenne demeurait le tabou des tabous sarkozystes.

Son concurrent à la primaire LR Bruno Le Maire est devenu un véritable défenseur du référendum et il regrette désormais publiquement d’avoir voté le traité de Lisbonne, estimant avoir dépossédé les Français de leur décision de 2005. Ce n’est pas pour autant que l’ancien ministre de l’Agriculture est devenu souverainiste. On avait pu en juger directement à Vesoul il y a quelques semaines. On ne le répétera jamais assez : la candidature d’Henri Guaino est véritablement la seule qui permettra un débat riche sur le sujet européen, tant les propositions de Sarkozy, Fillon, Juppé, Copé et Le Maire ne se différencient qu’à la marge.

Du côté du PS, c’est Arnaud Montebourg qui a pris date. Profitant à la fois de l’annonce de la primaire et du Brexit, il a accordé un long entretien au Monde où il a pu d’une part formuler ses exigences en terme d’organisation de la compétition qui devrait l’opposer à François Hollande (nombre de bureaux de vote et conditions de candidatures équivalentes à la primaire de 2011), et d’autre part accentuer son tropisme eurocritique. Sa proposition de transformer la Commission en simple secrétariat au service du Conseil européen se rapproche de la proposition du duo Wauquiez-Larrivé. Quant à son idée de déléguer une partie de la création monétaire aux banques centrales nationales, elle ne pourrait aboutir qu’à une confrontation avec l’Allemagne et éventuellement au démontage de la monnaie unique. Manuel Valls et Emmanuel Macron se sont montrés un peu moins euro-enthousiastes que François Hollande imitant Le Maire et Sarkozy à droite, mais il ne s’agit encore ici que d’un vernis. C’est donc entre François Hollande (Valls ou Macron, si le président renonce à se présenter) et Montebourg que pourrait avoir lieu le débat nécessaire sur l’Europe, dont l’absence de Guaino de l’autre côté nous priverait.

L’idéal, évidemment, serait que le débat ait lieu à l’intérieur des deux primaires. Mais on va nous accuser d’être trop gourmand…

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Assassinée à 13 ans!

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Photo d'illustration : des enfants de Kfar Darom, une colonie israélienne de la bande de Gaza, en 2003 (Photo : SIPA.00485095_000005)
Photo d'illustration : des enfants de Kfar Darom, une colonie israélienne de la bande de Gaza, en 2003 (Photo : SIPA.00485095_000005)

Entendu sur une radio du service public : « Les colons israéliens en colère après la mort d’une des leurs ». « Une des leurs » ? Une « colon » donc ? Elle avait 13 ans ! Gagné par la nausée, j’ai fermé le poste. Quelques années auparavant, on avait pu lire dans nos journaux : « Quatre colons israéliens dont deux enfants tués par des Palestiniens. » Des « enfants-colons » donc ? Non, des enfants.

Le conflit israélo-palestinien fait couler beaucoup d’encre. En France, elle est particulièrement sale. Sous ces flots dégoulinants de bien-pensance, elle noie définitivement ceux qu’elle déshumanise pour mieux humaniser ceux qui les assassinent. On pourrait imaginer, la neutralité s’imposant, une phrase du genre : « Une adolescente israélienne tuée. » Ou : « Une fillette israélienne poignardée » (non, pas « fillette », ça inspirerait trop la pitié…). Rien de tel. L’assassinée sera pour toujours, selon des médias formatés, « une des leurs ». Une colon. Quand on pleure d’abondance sur Gaza, impossible de verser une seule larme sur Kyriat Arba (l’implantation où a eu lieu le meurtre)…

La Cisjordanie où la jeune Israélienne a été tuée dans son sommeil est ce qu’on appelle un territoire occupé. En effet, elle ne fait pas partie historiquement (pour les puristes, je parle ici de l’Histoire récente, pas de l’Histoire biblique) d’Israël. Va donc pour territoire occupé… Au bout de cette logique desséchée, il y aurait donc des occupants et des occupés. Ces derniers – qualifiés de « résistants » – auraient toute légitimité à s’insurger contre les premiers. Admettons. La France fut, de 1940 à 1944, occupée par les Allemands. Des résistants, des vrais, faisaient le coup de feu contre eux. Avec l’armée allemande, il y avait – services administratifs, services de propagande – des femmes avec leurs enfants. Connaît-on un seul résistant français qui aurait tué une petite Allemande de 13 ans ?

L’homme qui a assassiné la petite Israélienne est juste un assassin de la pire espèce. Un infâme tueur d’enfants. Et maintenant, redonnons à la victime son identité. Elle s’appelait Hallel Yaffe Ariel. Elle venait des Etats-Unis. Un kaddish pour Hallel Yaffe Ariel. Et pour ceux, fort nombreux je suppose, qui ne connaissent pas cette prière juive, un « Notre Père » fera l’affaire. Le « Notre Père » est l’enfant direct et légitime du Kaddish.

Sagan, c’est beaucoup plus que Sagan

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Françoise Sagan en 1974 (Photo : SIPA.00382499_000002)
Françoise Sagan en 1974 (Photo : SIPA.00382499_000002)

Comme tous les auteurs ayant joui d’une grande faveur de leur vivant qui devait autant au public qu’à la critique moutonnière, Françoise Sagan est à la fois menacée par un danger posthume et par un malentendu.

Le danger posthume s’appelle l’oubli en trompe-l’œil mais l’oubli tout de même. On connaît votre nom, on ne vous lit plus. Vous n’avez même pas la possibilité de vous réfugier dans les manuels ou les travaux universitaires car on ne vous prend pas au sérieux. Sagan ? Vous n’y pensez pas ? Trop légère ! Panoplie littéraire ! Phénomène de foire ! Aucune profondeur ! Aucune remise en question du roman ! Parlez-nous plutôt de Duras ! Alors ça, oui ! Souffrance ! Parole oraculaire ! Faites-moi plutôt votre thèse sur Duras! L’alcoolisme chez Duras, tenez ! Sagan buvait aussi ? Mais ce n’est pas la même chose. Sagan buvait pour faire la fête, d’ailleurs elle boit du champagne et du whisky ! Légèreté insoutenable ! Tandis que Duras, c’est le gros rouge qui tache. L’alcoolisme coupable, honteux. Très bavard, en même temps, ce qui est toujours utile pour une étude universitaire… Alors oubliez Sagan ! Duras vous-dis-je !

Le malentendu sur Sagan découle de là. On n’imagine pas que Sagan soit autre chose que cette créature surdouée aux pieds nus surgie des fifties, le « charmant petit monstre » décelé par Mauriac. Et ensuite qu’elle vieillisse avec son public composé majoritairement de cette bourgeoisie des seventies, celle qui se tuait sur la départementale des Choses de la vie ou passait ses vacances à l’Hôtel de la Plage.

C’est oublier une règle fondamentale du succès pour les grands écrivains. Le succès est toujours un malentendu. Prenez Modiano, par exemple. Normalement, qui aurait dû s’intéresser à ces histoires où il ne se passe rien, ces errances dans des quartiers désertés, ces personnages qui se ressemblent tous ? Pas grand monde alors qu’on voit bien pourquoi Musso ou Levy, ça plaît. C’est fabriqué pour ça, en laboratoire. René Julliard, qui a lancé Sagan à 17 ans avec Bonjour tristesse, avait fait la même chose avec Minou Drouet à la même époque. Mais voilà, Sagan, ça a continué. Elle en était même la première étonnée. Et de cet étonnement, elle fait part dans Des bleus à l’âme.

Déconstruction du mythe Sagan

Le livre paraît en 1972 aux éditions Flammarion. Sagan a 37 ans, une dizaine de titres derrière elle, qui sont autant de succès. Elle fait partie du paysage. Elle est bien à sa place, au premier rang, sur la photo de classe de la république des lettres. Alors, elle décide de déconstruire son mythe. La déconstruction, dans les années 70, c’est à la mode. On déconstruit les villes, le roman, la politique. On est après 68, il faut dire. Mais Sagan, dans Des bleus à l’âme va déconstruire avec ironie, humour, histoire de faire passer ses angoisses : « Attention à la gaieté. Je me méfie de cette douce euphorie qui, après un dur départ, saisit un écrivain au bout de deux ou trois chapitres et qui lui fait marmonner des choses comme : « Tiens, tiens, la mécanique s’est remise en marche ! » -« Tiens, tiens, ça repart. ». Phrases modestes de mécanicien, certes, mais parfois suivies de : « Tiens, tiens, je ne serai pas obligé de me tuer. » (phrase plus lyrique mais parfois vraie.) C’est ainsi que déraille le créateur, se distinguant, par cette dissonance de ton, de ses camarades de classe, les autres humains. »

Il y a bien marqué roman sur la couverture mais c’est un roman si l’on veut. En fait, elle fait alterner les chapitres où elle parle d’elle, de son métier d’écrivain, de sa vie et les chapitres où elle raconte une histoire archétypique de son univers, qu’elle écrit sous nos yeux en la commentant sans cesse : un frère et une soeur qui vivent ensemble, aimables parasites mondains se promenant sur le fil du rasoir entre vacances à Saint-Trop chez les riches et misère dorée dans des appartements parisiens prêtés par des mécènes intéressés par ces corps encore jeunes qui savent en plus se montrer des compagnons idéaux dans les fêtes, les soirées, les après-midi de conversations au bord des piscines : « Oui, je sais : me voici retombée en pleine frivolité… Ce fameux petit monde saganesque où il n’y a pas de vrais problèmes. Eh bien oui. C’est que je commence à m’énerver, moi aussi, malgré mon infinie patience. »

Alors plutôt que de sombrer dans les grandes déclarations, Sagan fait le point, Sagan montre l’air de rien que sa « frivolité » aussi est politique. Savoir être subversive sans avoir l’air d’y toucher en racontant l’histoire de Sébastien et d’Eléonore et tant pis pour ceux qui ne voient pas qu’un écrivain se met toujours en danger, comme Pasolini dans les mêmes années. Elle joue constamment, dans Des bleus à l’âme avec l’image que lui ont collée les médias, même si on ne les appelait pas encore comme ça : « Non pas que cette image ne m’ait pas servie, mais j’ai quand même passé dix-huit ans cachée derrière des  Ferrari, des bouteilles de whisky, des ragots, des mariages, des divorces, bref ce que le public appelle la vie d’artiste. Et d’ailleurs, comment ne pas être reconnaissante à ce masque délicieux, un peu primaire, bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd, et donc permet de vous trouver. Car on ne m’ôtera jamais de l’idée que c’est uniquement en se colletant aux extrêmes de soi-même, avec ses contradictions, ses goûts, ses dégoûts et ses fureurs que l’on peut comprendre un tout petit peu, oh je dis bien un tout petit peu, ce qu’est la vie. En tout cas, la mienne. »

Nous y voilà. Des bleus à l’âme est le livre où Sagan se révèle pour ce qu’elle est. Une de nos très grandes moralistes, qui prend la littérature au sérieux même si elle ne le montre pas parce qu’elle ne supporte pas les discours et les démonstrations, contrairement à Duras encore une fois. C’est cette politesse qui lui coûte cher aujourd’hui, sauf pour ceux qui savent lire et qui comprennent avec le temps que sa virtuosité — il faut voir l’habileté soyeuse avec laquelle est construite ce vrai-faux roman que sont Des bleus à l’âme —, n’est jamais de la facilité : juste du grand art.

Des bleus à l’âme, Françoise Sagan, Flammarion, 1972 (2 €, vide-greniers à Aubazine).

Des bleus à l'âme

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Brexit: apocalypse (pas) now

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(Photo : Shanks - Flickr - cc)
(Photo : Shanks - Flickr - cc)

Je n’ai pu dissimuler ma joie vendredi 24 juin au réveil en apprenant que nos amis britanniques avaient fait le choix de recouvrer leur liberté de peuple, en brisant les chaînes qui les liaient à l’Union européenne. Après une campagne longue et difficile, le Brexit a triomphé, totalisant 17,4 millions de voix en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Quelle ne fut pas ma stupeur dès les heures qui ont suivi l’annonce des résultats ? Les cris d’orfraie de la classe politique entière résonnaient sur tous les plateaux de télévision et de radio, leurs mots alarmistes étaient imprimés dans tous les canards, les réseaux sociaux s’emballaient autour des conséquences catastrophiques que le Brexit allaient amener dans leur quotidien.

En particulier, un élément bouleversant s’apprêtait à modifier durablement nos habitudes, avec des conséquences délétères sur notre quotidien, et qui allait créer une grande misère dans tous les pays membres de l’Union européenne ; et les électeurs britanniques, les mauvais, les racistes, les xénophobes, les ignares, bref, ceux qui avaient fait le choix souverain de retrouver leur liberté, en étaient directement responsables, et il était bon ton de les insulter pour ce qui suit…

Vendredi 24 juin 2016 aux aurores, le site britannique d’achats en ligne Asos.com affichait une page d’erreur en lieu et place de la page d’accueil habituelle proposant diverses promotions sur des vêtements majoritairement produits dans des usines chinoises, turques ou indiennes — et pour certaines rares gammes en Europe de l’Est ou au Royaume-Uni. Sur les réseaux sociaux, les community managers — pardon my French ! — de la marque plaident le souci technique. Je vous parlais donc d’un événement qui allait diffuser de manière durable une grande misère à travers l’Europe — que dis-je ? à travers le monde entier, si ce n’est plus loin !

A égoïste, égoïste et demi !

La seule misère qui est, en réalité, apparue au grand jour est la misère intellectuelle, la défaite de la pensée, comme dirait Alain Finkielkraut. « Un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des élites autoproclamées et les journalistes à leur solde », pour citer Jacques Sapir, et voilà la préoccupation des jeunes bobos français, héritiers des Lumières : comment vais-je pouvoir faire les soldes en ligne pendant ma pause-déjeuner ? Ces Anglais qui ont mal voté nous privent de guenilles au rabais ! Mais quel scandale ! Le seul souci, c’est le biais cognitif d’attribution… En effet, la frustration immédiate des internautes en mal de consommation avait là un coupable tout trouvé : le Brexit avait eu raison de leur fournisseur fétiche de bonheur éphémère. Or, ce non-événement n’avait rien à voir avec le référendum britannique, et était réellement dû à une faille informatique, le site ayant été rétabli dans la journée. Le pire est peut-être que ceux qui attribuaient ce bug au Brexit, et par là au supposé égoïsme des Britanniques, ce peuple qui souhaite se retrancher du monde, faisaient preuve d’un égoïsme poussé à l’extrême, faisant passer leurs besoins post-modernes avant la décision souveraine d’un peuple allié.

Quelques heures plus tard, la tendance émergente sur les réseaux sociaux consistait à prédire la fermeture des universités britanniques au reste du monde, et l’impossibilité pour les étudiants actuels de partir en échange le temps d’un semestre ou d’une année au Royaume-Uni. Une occasion supplémentaire de constater la vacuité totale de la pensée contemporaine, si tant est qu’on puisse encore appeler qualifier cela de pensée. Quelques secondes de réflexion, et, si besoin, une courte recherche sur Internet, permet de savoir que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ne sera effective qu’après environ deux années suite à l’activation de la procédure prévue par l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.

Les médias se sont pourtant faits l’espace d’une journée les ardents défenseurs du programme Erasmus qui serait menacé en cas de Brexit effectif, et dont le Royaume-Uni serait exclu, menant à une fermeture totale de ce pays aux étudiants étrangers. Ceux-là savent-ils qu’il est possible de faire un échange Erasmus en Turquie ainsi que dans d’autres pays hors de l’Union européenne ? Savent-ils qu’au-delà d’Erasmus, il existe d’autres types de partenariats permettant d’effectuer une mobilité étudiante sans s’acquitter de frais d’inscription dans l’université d’accueil ? Je suis moi-même parti aux Etats-Unis dans le cadre d’une entente bilatérale entre Columbia University et Normale Sup’, sans m’acquitter du moindre centime pour les frais d’inscription, qui se montaient pourtant à plus de 20 000 dollars par semestre, hors assurance santé, pour un étudiant américain. L’inquiétude concomitante étant celle de la hausse des frais d’inscription pour les étudiants français souhaitant valider un diplôme entier dans une université britannique : là encore, le petit drapeau de la peur est agité devant le nez d’éventuels candidats. Or, il y a fort à parier que si cette question les taraude aujourd’hui, ils auront fini leur diplôme avant même la concrétisation du Brexit. D’autant plus qu’il n’y a aujourd’hui aucune certitude quant à la répercussion du Brexit sur les frais d’inscription dans les universités britanniques. Un non-événement à nouveau.

Un point intéressant à ce sujet est qu’il concerne les jeunes, ceux dont on dit qu’outre-Manche, ils étaient largement pour que le Royaume-Uni reste enserré dans l’étreinte étouffante de l’Europe de Juncker, oubliant au passage qu’ils ont été très nombreux à s’abstenir. Les jeunes, ceux à qui, selon François Fillon, on devrait octroyer deux voix lors des élections parce qu’ils votent bien ; et une journaliste du Monde de surenchérir qu’il faudrait retirer le droit de vote – comme le permis de conduire – aux vieux, aux périmés, à ceux qui appartiennent à l’Histoire, qui ont fait leur temps mais qui ne devraient pas avoir droit de cité dans la construction du destin de leur pays, car l’avenir c’est la jeunesse qui le porte. Alors que les femmes se sont longtemps battues pour acquérir le droit de vote, c’est désormais l’une d’entre elle qui souhaiterait voir ce droit retiré à certaines catégories de population, se cachant ex post sous la bannière de l’humour et du second degré. Là encore, selon sa couleur politique, l’humour et le second degré peuvent ne pas être des excuses valables ; en général, seuls les gens dits de gauche y ont droit.

 

De manière cocasse, si les recommandations de Fillon et Bekmezian étaient appliquées en France, le Front national serait largement en tête au premier tour de l’élection présidentielle, et serait même en mesure de l’emporter haut la main au second tour. Il y a donc peu de chance de voir appliquer ces propositions ineptes en territoire bleu-blanc-rouge. Il faudra prêter une oreille attentive aux discours de ces deux farouches démocrates (sic) au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Il est fort probable de les entendre dire que les jeunes ne sont pas en mesure de prendre des décisions rationnelles pour l’avenir de la France, qu’ils se laissent emporter par l’émotion et la frustration ; que la sagesse des anciens doit être mise en avant, eux qui ont tant vécu et qui savent ce qui est bon pour nous.

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Pierre Boutang, maurrassien libéré

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pierre boutang maurras giocanti degaulle
Sipa. Numéro de reportage : 00327260_000003.
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Sipa. Numéro de reportage : 00327260_000003.

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Frédéric Rouvillois

Causeur. Pierre Boutang ayant littéralement appris à lire dans l’Action française, en quoi cela a-t-il conditionné son rapport au roi comme figure de l’autorité ?
Stéphane Giocanti[1. Écrivain et historien de la littérature, Stéphane Giocanti vient de publier Pierre Boutang, Éd. Flammarion, 2016.]. Chez Boutang, l’image du roi se superpose affectivement à celle du père et à celle de Maurras – servir le roi et la France était pour lui une dette à l’égard de son propre père maurrassien appelé lui aussi Pierre Boutang ! L’intuition métaphysique s’ancre ainsi souvent dans les circonstances de l’existence. Si l’histoire personnelle de ce fils rend compréhensible sa théorie royaliste, on peut aussi l’interpréter comme une limite – que Boutang n’interroge pas vraiment. Mais ses Carnets inédits révèlent une inquiétude à propos de son destin : « Si mon père n’avait pas connu l’A.F. Pour lui. Pour moi. »
Ce lien excessif comparable à l’amour passion aura constamment laissé Boutang dans un état d’enfance : une très grande capacité d’étonnement et d’enthousiasme, mais aussi de vulnérabilité et de crainte.

Pour vulnérable qu’il fût, Boutang n’a jamais cédé aux sirènes du fascisme, à la différence de ses camarades d’Action française, Brasillach ou Rebatet. Comment l’expliquez-vous ?
La sensibilité chrétienne et une certaine idée du Pauvre, étaient déjà agissantes en 1940 lorsque Boutang détourna Maurice Clavel du doriotisme et l’amena au royalisme et à Maurras en personne. Son ancrage maurrassien contribua à détourner Boutang de la tentation fasciste ou totalitaire qui s’exerçait sur sa génération[access capability= »lire_inedits »] : ancré sur des principes traditionnels, le respect des mesures passées (proposées par l’histoire de la monarchie française elle-même), le fédéralisme, mais aussi sur une forme d’empirisme politique, Maurras s’oppose en son fonds au fascisme qui est à la fois jacobin et socialiste, axé sur le culte du chef, de la force, de l’État et de la jeunesse. Quant au « pauvre Brasillach », Boutang l’a en vérité peu connu, et peu aimé. Il ne lui pardonnait pas son admiration pour les défilés de Nuremberg, et s’il tenta d’obtenir des signatures pour sa grâce en 1945, c’était surtout parce qu’il savait que des personnages plus compromis que Brasillach passaient à travers les filets de l’épuration.

Sous Vichy, Boutang a condamné les persécutions antijuives tout en soutenant la Révolution nationale. Si Boutang fut révoqué de l’Éducation nationale à la Libération, est-ce en raison de ses atermoiements ?
Boutang n’a jamais exercé aucune fonction officielle à Vichy. Il s’est entremis pour faire libérer Jean Wahl des griffes allemandes en 1940, il a rejoint le Maroc dès 1941 et participé, à sa mesure, à la préparation du débarquement américain de 1942 au Maroc. Certes, Boutang a maintenu une fidélité morale au maréchal Pétain comme beaucoup de Français de son époque, mais il a objectivement servi les Américains et le général Giraud, pour lequel il a travaillé, comme chef de cabinet de Jean Rigault au ministère de l’Intérieur. Giraud était alors condamné par Vichy. Joué par l’histoire, Boutang a servi de Gaulle sans l’avoir voulu, en se plaçant du côté du monde libre. D’ailleurs, s’il fut révoqué sans pension en 1944 – et pendant vingt-trois ans – c’est en raison de la lutte acharnée entre giraudistes et gaullistes à laquelle sa contribution reste obscure. Malgré cette exclusion purement politique, il servit le drapeau jusqu’en 1945, année de sa démobilisation.

Boutang fut un antisémite virulent avant-guerre avant de terminer en fervent soutien d’Israël. Quel est le ressort de cette évolution ?
Boutang fut antisémite jusqu’en 1955 environ. Plusieurs articles d’avant-guerre, son pamphlet La République de Joinovici (1949), relèvent du courant antisémite qui va de Drumont à Bernanos, plus encore qu’ils ne prolongent l’antisémitisme dit « politique » de Maurras. Pourtant, en 1936, son témoin de mariage, Adrien Benveniste, était juif. L’étude de la Bible, la découverte de la mystique juive, sa lecture des commentaires de Rachi, contribuèrent à faire de lui un judéophile autour de 1955, de plus en plus loin de « l’antisémitisme d’État ». On retient cette date symbolique parce qu’elle correspond à l’année de lancement de son hebdomadaire La Nation française. Boutang évolue donc très en avance par rapport à l’Église catholique, qu’il a peut-être influencée parallèlement à Maritain. Si Boutang cherchera toujours à comprendre (non à justifier) l’antisémitisme de Maurras, au risque de contorsions parfois discutables, et si la notion de « repentance » échappe généralement à sa génération, il n’en demeure pas moins que la haine des Juifs lui est apparue comme une faute morale et un péché détestable du point de vue chrétien. En 1967, pendant la guerre des Six Jours, il soutint énergiquement Israël, et entraîna Gabriel Marcel dans son combat.

Dix ans plus tôt, Boutang a-t-il vu dans la Ve République gaulliste la monarchie républicaine dont il rêvait ?
On pourrait écrire facilement une histoire des variations gaullistes et antigaullistes de Boutang ! Ce dernier a tout d’abord appuyé de ses idées, de ses articles à La Nation française et de son influence la victoire gaulliste de 1958. Penseur de la légitimité autant que Michel Debré, Boutang a de fait inventé le « monarcho-gaullisme » dont tant d’historiens ont parlé récemment. Son adhésion relative à la Ve République n’empêcha pas Boutang de demeurer royaliste et de maintenir sa vie durant sa critique de la démocratie. Mais l’exercice de la Ve République l’a dégoûté à propos de l’affaire algérienne. En 1961-1962, ses articles sont furieusement antigaullistes. Pour autant, déchiré par les événements et par les scissions qui éclatèrent à la rédaction de la Nation française, il n’adhéra pas à l’OAS, et en condamna les méthodes. Le « mieux » apporté par les institutions de la Ve République ne suffit donc pas à Boutang, parce qu’il défend un principe politique issu non de l’opinion, mais de la légitimité, et qu’un pouvoir légitime ne peut selon lui réussir que sur la durée. Mes conversations avec lui m’ont fait comprendre que Boutang admettait l’idée d’une démocratie couronnée à l’anglaise, même si cela ne correspondait pas exactement au modèle qu’il préconisait. Il resterait à savoir si une monarchie peut s’établir selon des modèles préparés: c’est un problème de restauration

Pour conclure, pourrait-on dire de Pierre Boutang qu’il fut un philosophe catholique ?
Il fut un philosophe, un métaphysicien et (même si ce mot est rare), un ontologicien. Boutang disait que sa philosophie était croyante, et que sa foi était philosophante. On ne peut pas résoudre mieux la question, ni mieux repousser le piège des étiquettes. Je dirais pour ma part qu’il fut un penseur chrétien dont le travail parle aussi bien à un catholique qu’à un orthodoxe ou un anglican – et au-delà, à tout lecteur. Il s’est servi de Thomas d’Aquin comme d’un maître qui aurait formulé des positions équilibrées là où Boutang aurait pu facilement se laisser aller à l’hétérodoxie. Là où Boutang me semble intéressant, c’est dans son Purgatoire – roman que le grand éditeur Raphaël Sorin place à côté de l’Ulysse de Joyce et de L’homme sans qualités de Musil. Il s’agit du chef d’œuvre du roman anti-pharisien, à la fois œuvre de conversion (tout chrétien vrai se convertit chaque seconde) et louange, dans le sillage des Confessions d’Augustin. Ce Boutang-là passe encore inaperçu, alors que c’est peut-être lui qui est le plus bouleversant et le plus attachant. Derrière certaines phrases du Purgatoire, il y a des positions philosophiques ou théologiques longuement méditées, que seules des notes très savantes pourraient expliciter et référencer. Enfin, il me semble que le Boutang militant catholique est un de ses masques et l’une de ses comédies – comédies dans lesquelles il s’efforçait de croire, sur le moment. La vérité se trouve dans ses Cahiers (dont l’essentiel sera publié au Cerf d’ici un an) : Boutang ne se sent nullement meilleur que les autres – plutôt pire, parfois. Il témoigne de ses péchés, montre une incroyable vulnérabilité, qui est celle d’un enfant, et d’une inquiétude métaphysique parfois oppressante. Cela vaut mieux que certaines de ses injustices et fulminations, commises au nom d’une foi aussi robuste que celle de Bossuet. [/access]

Pierre Boutang

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Brexit: on refait le match?

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brexit referendum europe
Manifestation anti-Brexit. Sipa. Numéro de reportage : REX40437594_000027.
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Manifestation anti-Brexit. Sipa. Numéro de reportage : REX40437594_000027.

Plutôt que de remettre en cause le résultat de la consultation populaire du 23 juin, David Cameron en a pris acte de manière élégante et a annoncé qu’il quitterait le 10 Downing Street dès le 9 septembre prochain, pour laisser place à un nouveau Premier ministre qui sera chargé des négociations de sortie de l’Union européenne. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise, les responsables britanniques sont tout de même plus respectueux de la démocratie que ne le sont leurs homologues français. On ne cessera de se rappeler au référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne, massivement rejeté par les Français, et dont le résultat fut foulé au pied par Nicolas Sarkozy en 2008 en instituant le traité de Lisbonne par voie parlementaire.

Le droit de revoter ?

De manière surprenante, ce sont les électeurs du camp déchu qui réclament le droit de recommencer. Pour ce faire, ils ont fini par instrumentaliser une pétition en ligne qui avait été créée avant le référendum par un militant en faveur du Brexit afin de réclamer, de manière anecdotique, tout en pensant que son camp n’avait aucune chance de l’emporter au vu des derniers sondages dont il disposait, l’instauration d’un nouveau référendum si la participation devait être inférieure à 75% et qu’aucun des deux camps n’atteignait la barre des 60%. Autant dire qu’il s’agissait d’une pétition tout à fait fantaisiste, mais dont les partisans du « remain » ont cru bon de profiter.

Le premier souci est inhérent aux pétitions de ce type : il n’y a aucun contrôle de l’identité des signataires. Ainsi, il est possible de la signer une infinité de fois si tant est que vous créiez autant d’adresses mail que de signatures que vous souhaitez apposer à ladite pétition. Vous pouvez ainsi signer ce texte en tant que Superman, résidant au Vatican. D’ailleurs, un élément permettant de jauger le sérieux de ce type de consultation : on dénombrait ce week-end plus de 36 000 signatures en provenance du Vatican, ville-état qui ne comptait aux dernières nouvelles que 451 âmes pieuses. Le deuxième élément de remise en question est évident. Depuis quand demande-t-on légitimement à un peuple de voter une deuxième fois au motif que son premier vote n’était pas suffisamment bon ? L’Union européenne est-elle une forme de régime autoritaire remettant en cause le droit centenaire des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

Quand l’émotion dépasse la raison

Les dirigeants européens, face à ce revers, bandent leurs petits muscles, sortent les crocs, et redoublent d’autoritarisme à l’endroit de ceux qui ont eu le tort de vouloir reprendre leur liberté. Ces mêmes dirigeants européens qui osaient moins ouvrir leurs gueules de loup face à Erdogan, cédant à toutes ses requêtes, malgré sa position ambiguë sur le fondamentalisme islamique. Ceux-là mêmes qui abondent la trésorerie grecque à coup de milliards depuis plusieurs années, noyant le pays dans le chaos social, sans apporter un début de solution à la faillite annoncée du berceau de la civilisation occidentale.

Il s’agirait donc désormais pour le Royaume-Uni de quitter de toute urgence l’Union européenne en activant la procédure de l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dès que possible. Cette précipitation en dit long sur l’état des technocrates européens, et des dirigeants eurobéats. Elle consiste à adopter la stratégie du pire, à jeter le Royaume-Uni dans l’inconnu, sans préparation, sans concertation, le jeter du haut d’une falaise sans parachute ni filet de secours, comme s’il était désormais l’ennemi à abattre. Les Britanniques ont choisi leur destin, celui-ci se fera hors de l’Union européenne, or « un destin n’est pas une punition », comme l’écrivait Camus. Les défenseurs de l’Union européenne, contrariés par le vote souverain des Britanniques, souhaitent voir leurs prophéties cataclysmiques se réaliser. Cependant, le seul moyen pour que le désastre arrive est de le provoquer. Preuve s’il en faut que le Brexit n’annonce pas la fin du monde, alors que l’on prévoyait un « black friday » sur les marchés, la seule bourse à avoir tenu le choc a été celle de Londres, perdant en fin de compte à peine 2,5% ; situation quasiment rétablie depuis lors.

Gueule de bois européiste

S’il existe une urgence aujourd’hui, c’est celle de redéfinir ce que doit être l’Europe. On voit dans plusieurs pays membres de l’Union progresser les partis souverainistes, que les européistes convaincus se plaisent à qualifier de partis d’extrême droite, jouant ainsi sur le supposé retour des années 1930, et exploitant la peur d’une idéologie « nauséabonde » qui renvoie « aux heures les plus sombres de notre histoire ». Si les partis souverainistes enregistrent des scores de plus en plus importants dans beaucoup de pays européens, y compris en France, où le Front national a totalisé aux dernières élections régionales plus de voix que le Parti socialiste, qui n’a plus de socialiste que le nom, ce n’est pas par rejet de l’autre, ni en raison d’une xénophobie intestine, d’un racisme viscéral, d’une attitude réactionnaire rance. Si le souverainisme revient à la charge aujourd’hui, c’est parce que les peuples européens en ont soupé de devoir se soumettre à des décisions et recommandations plus ou moins contraignantes élaborées dans l’ambiance feutrée de la technocratie bruxelloise, par des eurocrates non-élus, déconnectés et ignorant tout des réalités nationales. Chaque peuple a son histoire, son identité, sa culture ; vouloir passer ces particularités à la moulinette européiste pour élaborer un gloubiboulga informe est un crime. Il n’est rien d’égoïste dans le désir d’un peuple d’écrire ses propres lois, d’élaborer son budget, d’avoir sa monnaie nationale, de contrôler qui entre et se maintient sur son territoire. Il n’est rien de xénophobe à souhaiter privilégier ses citoyens nationaux sur le marché de l’emploi, du logement, ou dans l’attribution des aides sociales financées par la solidarité nationale. Les bonnes âmes françaises – la plupart du temps, des artistes engagés, disons-le – n’ont pourtant aucun problème à s’expatrier aux Etats-Unis, pays on ne peut plus protectionniste, usant et abusant de stratégies monétaires à tout-va, protégeant ses frontières à la limite de la paranoïa, et où l’on s’est extasié de l’accession d’un Noir américain à la présidence, au seul motif de sa couleur et non par réelle adhésion à son programme.

Il est pourtant une chose que Bruxelles semble avoir oublié : les peuples se sont engagés de manière plus ou moins volontaire dans l’Union européenne, ils ne lui ont pas vendu leur âme sans concession. L’Union européenne n’est pas censée être une prison de laquelle on ne sort jamais après y avoir mis un pied. La sortie de l’Union est prévue par les traités, et les peuples sont libres de faire ce choix de manière souveraine. Les menaces, en revanche, n’étaient pas prévues par les traités. D’aucuns se permettent de dire que pour dissuader d’autres pays de s’engager dans la même voie que le Royaume-Uni, il fallait que son départ soit douloureux. Juncker annonce d’ores et déjà qu’il ne s’agira pas d’un divorce à l’amiable, lui qui fustigeait les premiers ministres trop à l’écoute des électeurs…

 

La démocratie n’est pas un jeu

Le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple est-il désormais nul et non-avenu ? Le citoyen lambda se rendant à l’isoloir pour décider de son avenir n’est-il qu’un pion sur l’échiquier bruxellois, en première ligne pour subir les conséquences désastreuses des joueurs assis de part et d’autre de la table ? Qu’avons-nous fait de la démocratie ?

La démocratie n’est pas un jeu. Elle est un outil de gestion de la cité. Les élections et les referendums en sont l’expression directe. Or, certains hommes politiques se laissent aller à des déclarations totalement démentielles. Alors que la France est sur le déclin depuis de nombreuses années, qu’elle n’a toujours pas réussi à se remettre de la crise de 2008, que François Hollande finance sa politique mortifère par de l’emprunt toxique qui nous ruinera à terme, que l’emploi et la croissance ont été perdus de vue, que les Français n’ont plus aucune confiance en leurs institutions et qu’ils réclament une prise en compte accrue de leur voix, Emmanuel Macron a avoué le mardi 28 juin au Club Bourbon que les politiques français « ne cherchent plus à proposer un projet aux électeurs, mais cherchent à ne pas perdre face à Marine Le Pen ». Quel aveu de vacuité intellectuelle. Il ne s’agit donc plus pour nos élites de chercher des solutions à apporter aux Français pour restaurer notre beau pays dans sa grandeur, nos dirigeants ne s’attelleraient donc qu’à contrer une candidate. Et tous les coups sont permis. Il est temps que cela cesse. Non, la démocratie n’est pas un jeu ; mais s’ils y tiennent… seul le peuple souverain doit en être le gagnant. Que son avis aille dans le sens de la doxa, ou contre elle. On ne remet pas en cause la vox populi.

Mais cela peine à trouver grâce auprès de ces fervents chantres des droits de l’homme et des « valeurs républicaines », pour qui les trompettes de l’Apocalypse résonnent déjà si fort dans le creux de leurs oreilles hallucinées, qu’elles en sont devenues sourdes à la moindre contradiction, pourtant socle du débat démocratique. Les seules contradictions auxquelles ces pauvres prêcheurs de mauvaises nouvelles parviennent encore à se confronter sont les leurs… Alors que les peuples demandent plus de démocratie et une Europe moins envahissante, allant dans le sens des intérêts nationaux, on leur sert une vieille soupe froide européiste allant vers une dissolution de plus en plus poussée des identités nationales et une intégration mortifère dans un costume commun trop grand pour les uns, trop petit pour les autres, Merkel et Juncker portant les casquettes de cuisinière et de tailleur…

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Japon: des musulmans sous surveillance

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japon islam mosquee
Mosquee de Gyotoku (Japon). Sipa. Numéro de reportage : AP21764951_000004.
japon islam mosquee
Mosquee de Gyotoku (Japon). Sipa. Numéro de reportage : AP21764951_000004.

Tout a commencé il y a six ans avec la  fuite de 114 dossiers de police dévoilant une opération de surveillance de grande envergure de la communauté musulmane du Japon. Les fichiers diffusés sur Internet font état d’une surveillance systématique des lieux de prières, restaurants hallal et associations islamiques de Tokyo. Ces dossiers ont par exemple dévoilé que pendant le sommet du G8 tenu au Japon en 2008, quelque 72 000 résidents ressortissants des pays membres de l’Organisation de la conférence islamique (dont 1 600 étudiants) avaient été mis sous surveillance, sur la base d’un fichage ethnoreligieux. Par viralité, les fichiers constituant un potentiel « sushileak » ont été téléchargés quelques 10 000 fois à partir d’adresses IP domiciliées dans 20 pays différents.

Surveiller et dédommager

À la suite de ces révélations, 17 musulmans nippons (pour la plupart, des immigrés d’origine nord-africaine et moyen-orientale) ont décidé d’attaquer l’Etat japonais devant la justice pour violation de leurs droits et libertés fondamentales. Après des années de débats et deux procès en appel, la Cour suprême a fini par rendre sa décision il y a un mois. Si les juges nippons ont ordonné à l’Etat de verser 90 millions de yens (presque 800 000 euros) aux plaignants en dédommagement de la violation de leur vie privée, la plus haute magistrature du pays a surtout conclu que ces mesures de surveillance étaient à la fois « nécessaires et inévitables » pour faire face à la menace terroriste.

Faute de statistiques officielles, il est très difficile d’estimer le nombre exact de musulmans résidant au Japon – Wikipedia parle de 170 000 individus dont 100 000 d’origine étrangère. Ces communautés disposent d’une quarantaine des mosquées dont les premières ont été construites dans les années 1930. Plus récemment, une petite dizaine de Japonais convertis à l’islam ont rejoint les rangs de l’Etat islamique, dont l’une des premières exactions mondialement médiatisées fut l’assassinat d’otages nippons.

L’histoire des relations entre le pays du Soleil levant et l’Islam, risque de vivre un nouveau bouleversement, l’association musulmane japonaise ayant entamé des démarches en vue de la construction d’une très grande mosquée à Shizuoka, une ville de 700 000 habitants à deux heures de route de Tokyo. Pour Yassin Essaadi, le résident japonais d’origine marocaine qui préside l’association, cette grande mosquée devrait devenir l’un « des catalyseurs de la propagation de l’islam dans le pays ». Ce projet ostentatoire rappelle les chantiers pharaoniques de mosquées-cathédrales planifiées en Europe.

Sans passif colonial avec le monde musulman, ni difficultés d’intégration liées à une immigration arabo-musulmane massive, le Japon suit pourtant une trajectoire proche de la nôtre. Jusqu’ici, la contribution de la culture japonaise à l’islam se résumait au mot de kamikaze. Les problèmes ne font sans doute que commencer.

Poulet, ce métier de chien

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Des policiers marchant en direction du Stade Vélodrome de Marseille (Photo : SIPA.AP21911532_000004)
Des policiers marchant en direction du Stade Vélodrome de Marseille où s'affrontent ce jeudi soir Pologne et Portugal (Photo : SIPA.AP21911532_000004)

Flic, franchement, c’est difficile.

Qu’un peuple qui a cru intelligent de garder comme symbole le coq hérité des Gaulois vous traite de « poulet », passe encore. Entre volatiles…

Qu’un gouvernement qui vous paie mal vous enjoigne de réprimer des gens tout aussi mal payés que vous et qui l’admettent mal, bon, c’est le job. Pas drôle, mais c’est le job.

Que des truands ou des islamistes vous prennent pour cibles, quand vous savez que les gilets dont vous disposez n’arrêtent rien au-delà du calibre 7,65 — et certainement pas des balles de kalachnikov, il y a de quoi la trouver saumâtre.

Vous êtes membre de la BAC, en première ligne dans les « quartiers » — et ailleurs, parce que la criminalité n’a pas de frontières, et voici ce que vous lisez tous les jours[1. Photos Jean-Paul Brighelli, tous droits réservés.]  :

Et encore, ça, ce n’est rien. Chargés depuis six mois d’assurer « l’état d’urgence », vous avez de surcroît les supporters à vous coltiner, et le Vieux-Port à déblayer. Et le Vieux-Port des supporters, c’est ça :

Vient se rajouter à ça la répression des manifestants qui trouvent inélégant de la part d’un gouvernement de gauche (ah ah ah !) de vous offrir tout crus aux patrons. Du coup, les manifestants qui vous avaient à la bonne à l’époque de Charlie, quand vous étiez en première ligne contre les massacreurs de Charlie et d’ailleurs — à propos, le gouvernement qui fait apposer des plaques pour célébrer l’événement, si je puis dire, salue bien la mémoire de l’un des vôtres, mais en omettant de signaler que les « terroristes » qui l’ont abattu étaient effectivement islamistes — un gros mot qui suinte d’islamophobie, sans doute :

Ces manifestants, donc, vous vomissent à présent — en franglais dans le texte :

Ça fait du bien de se sentir aimé à ce point. D’être aimé mort :

Sans compter qu’à chaque déplacement de Hollande pour assister à un match de foot, il faut rajouter aux 1 200 CRS censés gérer les supporters (et rester stoïques sous les avalanches d’amabilités) 150 hommes de plus pour assurer la sécurité d’un président si immensément populaire…

Ajoutez qu’une basse vengeance a récemment permis de mettre vos noms et adresses sur le Net, afin d’offrir plus d’opportunités à tous ceux qui veulent vous féliciter à domicile, et vous aurez un panorama presque complet.

Et bientôt il va leur falloir en plus réprimer les émeutes que les services de renseignement voient venir à l’horizon 2017, quand le résultat des élections ne satisfera personne. Et à ce moment-là, qui sait de quel côté ils seront ? Quand l’exaspération s’ajoute à la fatigue…

Des poulets qui font un métier de chien — on dirait une fable, mais ça ne les fait pas rire.

En attendant, depuis hier, il n’est plus possible de siroter une orange pressée dans un verre normal à Marseille. Depuis deux jours, en prévision de l’arrivée des Polonais et des Portugais, le préfet de police ne permet plus que des gobelets plastique, dont les dépouilles traînaient harmonieusement sur le Quai de Rive-Neuve ce matin. Il plane sur la ville une atmosphère étrange — et les CRS reprendront tout à l’heure leur marche machinale autour du Cours d’Estienne d’Orves. C’est bon pour la santé, la marche. Et il ne fait pas trop chaud ce matin — heureux veinards ! Quand je pense qu’il y en a pour les plaindre ! Pff !

Lyon, nouvelle Mecque de la culture?

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Bernard Cazeneuve aux côtés de Kamel Kabtane (à droite) à la Grande Mosquée de Lyon, le 12 octobre 2015 (Photo : Jeff Pachoud)
Bernard Cazeneuve aux côtés de Kamel Kabtane (à droite) à la Grande Mosquée de Lyon, le 12 octobre 2015 (Photo : Jeff Pachoud)

Dans les moments (de plus en plus rares) de baisers Lamourette œcuméniques avec ses collègues des autres grandes religions – le cardinal archevêque Philippe Barbarin et le grand rabbin Richard Wertenschlag –, Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon, se plaisait à évoquer le fait qu’il était né en Algérie d’une mère juive, convertie à l’islam lors de son mariage.

Peut-être a-t-il entendu de sa maman cette vieille blague juive ashkénaze, dont il doit bien exister une version séfarade. Comme chaque année au moment de Kippour, un schnorrer patenté se rend chez le baron de Rothschild pour y recevoir son obole. Le banquier lui remet alors la somme habituelle, mais le schnorrer[1. Schnorrer : mot yiddish désignant un mendiant, un quémandeur ou un pique-assiette] reste devant lui, la main ouverte encore tendue : « Je vous demande, monsieur le baron, de faire cette année un effort supplémentaire, car ma santé s’est dégradée, et le médecin me conseille d’aller faire une cure à Ostende… » Comme, à l’époque, la station balnéaire belge était réputée la plus chic et la plus chère d’Europe, Rothschild se risque à objecter : « Vous ne pensez pas qu’une autre ville d’eau, plus modeste, mais aux vertus curatives équivalentes, ne serait pas plus appropriée ? » Réponse du schnorrer : « Voyons, monsieur le baron, pour ma santé, rien n’est trop cher ! »

Pour sa santé et son bien-être, et accessoirement pour asseoir son influence sur les fidèles musulmans rhônalpins, Kamel Kabtane juge indispensable l’édification, à côté de sa Grande Mosquée, d’un institut culturel semblable à celui dont disposent à Lyon ses homologues juifs et les diverses obédiences chrétiennes (catholiques, protestants, arméniens).[access capability= »lire_inedits »] Contrairement aux lieux de culte, ce genre d’institution peut bénéficier de l’aide financière de la puissance publique, à condition que le caractère culturel, et non pas cultuel, de l’édifice soit avéré et garanti, pour ne pas déroger à la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. Jusqu’ici, tout va bien dans le meilleur des mondes laïcs et républicains, et tout le monde applaudit l’idée de voir, enfin, l’islam trouver dans la cité la place qui lui revient. Nous sommes en 2013, et Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur et des Cultes, signale que l’État soutiendra cette initiative, invitant ainsi son promoteur, Kamel Kabtane, à soumettre un projet élaboré aux pouvoirs publics susceptibles de le financer aux côtés de l’État : ville de Lyon, métropole, Conseil départemental du Rhône, Conseil régional Rhône-Alpes. Ces instances devront déterminer, de concert avec la Grande Mosquée de Lyon, le cadre institutionnel et matériel du futur institut.

Kamel Kabtane voit grand, très grand : il fait appel à un cabinet d’architecte réputé pour dessiner les plans du bâtiment, qui serait implanté sur un terrain jouxtant la Grande Mosquée, et présente le devis aux financeurs potentiels. Cet institut abritant salle de spectacles et de conférences, médiathèque, salles de cours, restaurant, est estimé à plus de 8 millions d’euros (au départ, mais on sait que les devis ont tendance à gonfler en chemin !), et son coût annuel de fonctionnement s’élèverait à 500 000 €, un montant jugé par les spécialistes impossible à autofinancer par ce type d’institution, donc impliquant une charge permanente pour les collectivités locales – ce qui n’est pas le cas pour les autres établissements de même type gérés par les autres familles spirituelles.

Avec délicatesse, mais fermement, la ville, la métropole, le département et la région font observer à M. Kabtane qu’il conviendrait de revoir son projet à la baisse. Étant donné que l’engagement de l’État ne saurait excéder 1 million d’euros, et à supposer que les collectivités locales (sauf le département, réduit à peau de chagrin par la constitution de la métropole de Lyon) abondent le budget d’une somme équivalente, on arrive à la moitié de la facture présentée par Kabtane… Cela pose un problème d’équité envers les autres confessions, qui pourraient prendre ombrage d’une disparité trop flagrante entre les aides accordées à la vie culturelle musulmane, et celles dont elles ont bénéficié, même si un coup de pouce peut être consenti en raison du caractère récent et massif de la présence de musulmans dans la région.

L’affaire est d’autant plus délicate qu’en cette période de vaches maigres budgétaires, des institutions culturelles locales, comme le musée des Tissus de Lyon, témoin du glorieux passé textile de la ville, sont sévèrement menacées. De plus, on se demande si le souhait de Kamel Kabtane de diriger lui-même le futur institut, alors qu’il est, es qualités, le principal interlocuteur cultuel des pouvoirs publics, est compatible avec la loi de 1905 – chez les cathos et les juifs, instituts culturels et lieux de culte sont physiquement et institutionnellement distincts.

« Pour mon institut rien n’est trop cher ! »

Kebtane est totalement insensible aux critiques. « Pour mon institut rien n’est trop cher ! », dit-il en substance. Et d’un revers de la main, il balaie les objections relatives à l’incompatibilité légale de la double casquette de leader religieux et celle de président d’une institution culturelle. L’islam sunnite ne comportant pas de clergé organisé, il peut très bien cumuler les deux fonctions, fait-il savoir. Et quand on lui suggère de placer un de ses proches à la tête de l’institut, bref de recourir à un homme de paille pour respecter la lettre, sinon l’esprit de la loi de 1905, le recteur refuse.

Précisons, de surcroît, que les collectivités territoriales impliquées dans les financements sont, dans la phase intense des discussions, en 2013 et 2014, majoritairement dirigées par des exécutifs de gauche, donc peu soupçonnables de masquer leur rejet de l’islam derrière des arguties financières. À la région, la vice-présidente à la Culture chargée de ce dossier, Farida Boudaoud, élue d’une banlieue « sensible » de l’est lyonnais, a tout intérêt à se prévaloir, auprès de ses électeurs, de sa contribution à un équipement susceptible de les intéresser. Voyant que les cordons de la bourse publique ne se desserrent pas à hauteur de ce qu’il exige, Kamel Kabtane lance alors l’argument massue : si la France rechigne à payer, d’autres pays se feront un plaisir de financer le projet, suivez mon regard…

Les élus restent insensibles à ce qu’il faut bien appeler un chantage et se déclarent toujours disposés à apporter une contribution « significative » à l’institut, tout en mettant en garde le recteur à propos des difficultés politiques qui pourraient subvenir s’il persistait dans son intention de faire appel à des dons de puissances étrangères pour le financer. Depuis, le Conseil régional de la nouvelle grande région Rhône-Alpes a changé de majorité, et porté à sa tête Laurent Wauquiez (Les Républicains), dont on peut être certain qu’il sera moins compréhensif que son prédécesseur socialiste Jean-Jack Queyranne dans cet épineux dossier[2. Laurent Wauquiez vient tout juste d’annoncer dans un courrier adressé à la Grande Mosquée de Lyon que la Région ne participerait finalement pas au financement de l’institut.].

Il en faut plus pour décourager Kamel Kabtane : début mai, il annonce à grand bruit que les travaux de son institut commenceront la semaine suivante, alors que seule la subvention de l’État (1 million d’euros) a été versée. Il fait savoir également que deux pays, l’Arabie saoudite et l’Algérie, ont accepté de contribuer, pour un montant que le recteur se refuse à préciser. Cette annonce provoque immédiatement le retrait du département du Rhône, dominé par la droite, du club des financeurs, son président, Christophe Guillotteau (LR), estimant que l’apport de fonds d’Arabie saoudite « pose un problème éthique », pour un institut dont le promoteur se targue de vouloir, en son sein, former les imams à la laïcité à la française. Kabtane est furieux : « L’État français pourrait signer des contrats avec les Saoudiens, et pas nous ? » demande-t-il en assurant que Riyad ne lui dictera pas ses choix !

Ainsi, Kabtane met littéralement les pouvoirs publics au pied du mur qu’il commence à édifier : soit vous payez ce que je demande, soit vous serez responsable de l’introduction du loup wahhabite dans ma bergerie culturelle ! S’il existait un championnat du monde de houtzpa[2. Houtzpa : mot hébreu utilisé dans tous les dialectes juifs pour désigner le culot, l’impertinence, voire l’insolence.], il serait à coup sûr médaille d’or !

Kamel Kabtane : « Les Etats contributeurs ne seront pas représentés au Conseil d’administration »

Causeur. Quel est l’objectif du futur Institut français de civilisation musulmane, situé à Lyon et dont vous êtes le promoteur ?
Kamel Kabtane. C’est un projet que je porte depuis plus de 30 ans, puisque le président Giscard d’Estaing en avait approuvé le principe. J’ai rencontré à ce sujet tous les secrétaires généraux de l’Élysée, de Pierre Bérégovoy à Jean-Pierre Jouyet, mais rien ne bougeait, notamment dans le domaine des financements publics. Cela s’est débloqué en 2013, lorsque l’État a fait savoir qu’il allait contribuer à son édification, entraînant derrière lui les collectivités locales. Nous avons alors élaboré un projet architectural et culturel ambitieux. Cet institut doit répondre à plusieurs défis. D’abord faire connaître au plus large public possible, musulman et non musulman, les richesses des civilisations de l’islam et montrer leurs apports au reste du monde, comme la préservation et transmission des grands textes de l’Antiquité grecque par le biais de leur traduction en arabe. Il vise aussi à pallier l’absence de dialogue entre musulmans de nationalités et d’obédiences différentes : les Turcs ne parlent pas aux Arabes ni les sunnites aux chiites etc. Beaucoup de conflits pourraient être évités par une meilleure connaissance mutuelle. C’est donc un projet de paix. Lyon est une métropole au carrefour de l’Europe, un point de rencontre entre le monde méditerranéen et l’Europe du Nord. Il règne ici un microclimat dont il faut profiter.

Quel est le plan de financement de ce projet ?
Sur un montant de 8 millions d’euros, l’État participe pour 1 million, les dons de la communauté musulmane régionale atteignent 1,5 million. Nous attendons que la ville de Lyon, la métropole et la région Auvergne-Rhône-Alpes contribuent chacune pour 1 million. Restent entre 2,5 et 3 millions d’euros en provenance d’États musulmans qui soutiennent ce projet, en l’occurrence l’Arabie saoudite, qui a aujourd’hui le souci de ne plus intervenir seulement dans des projets religieux, et l’Algérie, pays dont sont originaires une grande partie des musulmans de notre région. Pour les coûts de fonctionnement, nous avons fait un plan prévoyant l’autofinancement, par nos activités (enseignement, expositions, conférences, etc.) et des revenus des activités annexes (restauration, boutique de souvenirs…).

Cependant, au cours des discussions, les bailleurs de fonds publics ont formulé des objections sur le coût, jugé trop élevé, mais aussi sur le recours à des financements étrangers. Le Conseil départemental du Rhône vient de refuser à une écrasante majorité le vote de la subvention de l’institut, parlant de « financements peu orthodoxes » et de « problèmes éthiques » relatifs à la participation de l’Arabie saoudite
Ce sont des arguments que je rejette ! Les États contributeurs paieront, mais ne seront pas représentés au Conseil d’administration. Je suis un homme libre ! La Grande Mosquée que je dirige a été financée en grande partie par l’Arabie Saoudite, et personne ne peut dire que les autorités de Riyad en déterminent l’orientation ! Est-il éthique de vendre pour des milliards d’armement à l’Arabie saoudite et de refuser que l’argent saoudien soutienne un projet culturel en France ? Et je préviens ceux qui prennent ce genre de positions : si l’on persiste à dire non chaque fois que des musulmans demandent des choses auxquelles ils ont droit, comme les autres confessions, chrétiennes ou juives, il ne faut pas s’étonner qu’ils finissent par se tourner vers d’autres modes d’affirmation de leur identité et de leur culture !

Pourquoi le socialiste Jean-Jack Queyranne n’a-t-il pas sécurisé le financement de la région avant les élections ? Et qu’attendez-vous de son successeur, Laurent Wauquiez, que l’on dit très réticent à votre projet ?
Queyranne s’est montré pour le moins ambivalent dans ce dossier. Il devait tenir compte des ultra-laïcs de sa majorité, notamment les radicaux de gauche bouffeurs de curés, d’imams et de rabbins. C’est pourquoi l’affaire a traîné… Quant à Laurent Wauquiez, que je tiens pour un homme intelligent et cultivé, il m’a promis, assis dans le même fauteuil que vous aujourd’hui, et les yeux dans les yeux, que le soutien de la région ne nous manquerait pas. C’était avant les élections. Dans ma culture, un contrat oral vaut autant, sinon plus, qu’un papier signé. Alors j’attends avec confiance.

 

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Après le Brexit: penser l’avenir

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(Photo : SIPA.AP21187668_000001)
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Le « Brexit » précipite, et c’est une évidence, la crise latente que connaissait l’Union européenne depuis plusieurs années. La construction institutionnelle issue du traité de Maastricht se meurt sous nos yeux. Nous pouvons avoir une longue et pénible agonie, comme nous pouvons décider que cette dernière sera courte. Mais, il faut alors pouvoir penser ce qui remplacera l’Union européenne. L’UE en effet ne disparaîtra complètement que quand elle sera remplacée par autre chose. Car, le besoin, voire la nécessité, de collaboration entre les États européens perdure. Ce besoin aujourd’hui s’exprime sur trois points, qui sont justement les points sur lesquels l’UE a failli : la démocratie des institutions et la garantie de la souveraineté des peuples, la sécurité et le développement économique.

Il convient de prendre acte des échecs de l’Union européenne si nous voulons pouvoir penser ce qui sera appelé à lui succéder. Divers projets sont aujourd’hui en train de voir le jour. Seuls les projets garantissant la souveraineté des peuples et la démocratie ont une chance de s’imposer car, dans le contexte actuel, toute tentative pour imposer par la force ou par la ruse un « saut fédéral » dans les institutions européennes est appelé à se heurter à une opposition farouche des peuples. Les dirigeants qui caressent de tels projets doivent prendre conscience qu’ils sont le chemin le plus sûr et le plus court vers la guerre civile mais aussi vers la guerre entre les Nations. Je n’ai pas la prétention de formuler un projet complet. Mais, je voudrais ici rappeler quels devraient en être les axes directeurs.

Une Communauté des Nations Européennes

Il importe donc de penser ce que pourrait être une Communauté des Nations Européennes succédant à l’UE. D’un point de vue politique l’une des leçons majeures des événements récents est l’impossibilité d’avoir des règles qui ne soient pas décidées et votées dans chaque pays. C’est un principe démocratique de base, et c’est ce qui motive l’insurrection démocratique que l’on connaît en Europe, et qui s’est manifestée dans divers votes, dont le référendum britannique. Il faut savoir que la supériorité des règles et lois nationales sur les directives européennes a été affirmée à de multiples reprises par diverses instances juridiques et en particulier en Allemagne lors d’un arrêt de la cour constitutionnelle de Karlsruhe. L’arrêt du 30 juin 2009 est particulièrement important par ce qu’il traite du fond. Il stipule en effet qu’en raison des limites du processus démocratique dans l’Union européenne, seuls les États nations sont dépositaires de la légitimité démocratique[1. Voir H. Haenel, « Rapport d’Information », n° 119, Sénat, session ordinaire 2009-2010, 2009.]. Tirons en les conséquences. Ce sont les règles décidées dans un cadre européen qui devraient être compatibles avec les législations nationales et non le contraire. Le Parlement européen devrait donc découler des Parlements nationaux, mais surtout, l’instance de décision doit être le Conseil européen où s’expriment les gouvernements démocratiquement élus. Ce Conseil européen devrait revenir à la règle de l’unanimité car le droit international l’impose. Le droit international est nécessairement un droit de coordination et non un droit de subordination[2. Le Droit international, R.J. Dupuy, PUF, Paris, 1963.]. L’unanimité y est la règle et non la majorité. Cela veut dire que la communauté politique est celle des États participants, et non la somme indifférenciée des populations de ces États. Un traité n’est contraignant que pour ses signataires, et chaque signataire y jouit d’un droit égal quand il s’engage par signature, quelle que soit sa taille, sa richesse, ou le nombre de ses habitants.

La contrepartie de cela est que si des États voulaient poursuivre des coopérations renforcées ils puissent le faire. Les règles de la Communauté des Nations Européennes ne doivent pas interdire la possibilité que certains États membres s’associent pour développer des projets communs. Ils ne doivent pas, pour cela, avoir besoin d’un accord préalable des autres États. Ces projets peuvent être industriels, ils peuvent concerner la recherche, comme ils peuvent être politiques voire stratégiques. Il faut rappeler que c’est ainsi que sont nés Airbus, Ariane et bien d’autres projets que l’on présente abusivement comme des « projets européens » alors qu’ils n’ont été que des projets intergouvernementaux. Le principe de la Communauté vise à laisser les pays membres libres de s’associer pour mettre en œuvre de tels projets.

La question de la sécurité

L’importance de ce principe se manifeste avec force quand il s’agit de la sécurité. Les divergences d’intérêts sont aujourd’hui telles entre les États de l’UE que toute tentative d’organiser une politique de sécurité commune à l’ensemble est un échec. Ici encore, il convient d’en tirer les leçons. Si une politique de sécurité globale est impossible, cela n’implique pas que des accords entre des États confrontés aux mêmes dangers ne puissent être passés. C’est en particulier le cas pour la Méditerranée. On voit tout l’intérêt à une politique de surveillance commune mise en œuvre par l’Espagne, la France, la Grèce et l’Italie.

Au-delà, les États retrouvant leur pleine et entière souveraineté, il convient de ne pas lier la défense de la Communauté des Nations Européennes à une quelconque organisation, comme l’OTAN. Si des pays souhaitent adhérer à l’OTAN, qu’ils le fassent, mais que cela n’empêche pas les autres d’avoir d’autres structures de défense si nécessaires. En particulier, la France dont certains des impératifs de sécurité sont liés à d’autres terrains que l’Europe doit avoir la possibilité de passer des partenariats avec l’OSC (Organisation de Shanghai) qui est amenée à jouer un rôle important tant en Asie centrale que dans l’océan Indien, avec le processus d’adhésion décidé par l’Inde et par le Pakistan.

En revanche, des structures de coopération, que ce soit pour des opérations de police ou pour la lutte anti-terroriste peuvent se développer. Certaines d’entre elles existent déjà (Interpol et Europol) et il importe de les continuer.

Refonder les règles économiques

Reste la question économique. Il est clair que la monnaie unique (l’euro) devrait être dissoute, quitte à ce que certains pays, s’ils le désirent, puissent avoir entre eux une union monétaire, dont ils assumeraient seuls les responsabilités. Par contre, un instrument collectif (monnaie commune) devrait être créé pour les transactions avec les pays hors de la Communauté. Cet instrument monétaire commun ne pourrait être acquis que par les banques et les entreprises, et ne pourrait circuler qu’entre les banques centrales des pays de la communauté. Les règles de conversion de l’instrument monétaire commun en monnaies nationales feraient l’objet de réunions technique tous les semestres pour réajuster les parités.

La règle du marché unique a, elle aussi, abouti à des errements graves. On a mis en concurrence des situations qui étaient incomparables. Le principe de libre circulation des biens ne peut s’appliquer que s’il aboutit à une concurrence des projets entrepreneuriaux et non à une concurrence des structures sociales et fiscales. Devraient alors être adoptées des mesures de protection visant à compenser les effets du véritable « dumping social et écologique » auquel se livrent certains pays par l’instauration, aux frontières la Communauté des Nations Européennes, de taxes importantes compensant les écarts tant sociaux que fiscaux, sur la base d’un calcul des productivités réciproques entre les pays. Ce même principe devrait prévaloir au sein de la Communauté des Nations Européennes mais ici sous une forme spécifique, celle de montants compensatoires sociaux et écologiques. Ces montants seraient prélevés quand un pays dont les règles tant sociales qu’écologiques sont plus avancées commercerait avec un pays dont les règles sont moins avancées. Ces taxes seraient reversées non pas au budget du pays les appliquant mais à celui du pays dont les produits seraient taxés afin qu’il puisse progressivement se mettre au niveau. En effet, ces taxes, en faisant monter le coût des importations, rétabliraient la compétitivité des producteurs internes. Mais il convient de ne pas donner au premier pays un avantage indu. Aussi, les revenus que ces taxes devraient dégager pourraient alors alimenter des fonds dans les pays visés par de telles taxes pour leur permettre de progresser dans les domaines sociaux et écologiques[3. C’est le principe du « protectionnisme altruiste » défendu entre autres par Bernard Cassen.].

De même, si la liberté d’installation devrait être maintenue au sein de la Communauté des Nations Européennes, le principe de l’application des règles sociales du pays d’accueil devrait s’imposer, sauf si les règles du pays d’origine sont plus avantageuses.

Penser l’avenir

L’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui de manière institutionnelle, soit à vingt-sept membres désormais, ne remplit aucune des conditions pour entamer une rupture démocratique ou s’opposer à la globalisation marchande. Elle est trop engagée dans ce processus pour que l’on espère pouvoir l’attirer vers les positions qui s’imposent si l’on veut tirer les leçons des événements actuels. Les directives de Bruxelles ont été en réalité les vecteurs de cette globalisation, et on le constate avec la négociation de traités comme le CETA ou le TAFTA. Si nous restons dans les cadres actuels tout espoir d’amélioration de notre situation devient impossible. Il n’y a pas alors d’autre voie que celle du « moins disant, moins coûtant », initiée par la concurrence acharnée de tous contre tous et qui nous conduira inéluctablement à une dégradation constante de notre cadre social. Toute relance de la consommation ne peut ainsi que se transformer en un facteur supplémentaire de déséquilibres extérieurs. Même une relance par l’investissement se heurtera au fait qu’aux prix actuels et au taux de change actuel il serait plus profitable d’investir hors de France

Mais, d’un autre côté, elle est aussi trop étroite. En fait, le projet que l’on a dessiné s’adresse aussi à des pays qui sont hors de l’Union européenne mais qui ne sont pas nécessairement hors de l’Europe, entendue cette fois dans le sens géographique. La Russie pourrait ainsi être concernée. Le projet peut ainsi intéresser des pays qui seraient prêts à reconfigurer l’Europe comme la Suisse ou la Norvège. C’est pourquoi le passage de l’Union européenne à la Communautés des Nations Européennes s’impose. En fait, le choix présenté, soit poursuivre dans la voie actuelle de l’Europe avec son cortège de faibles croissances et de soumission à la globalisation, soit entamer un nouveau cours donnant la priorité à la croissance la plus forte possible, au plein-emploi et à l’émergence d’un nouveau projet social, provoquera sans doute une cassure décisive avec certains de nos partenaires. Encore faut-il que ce choix ne soit pas virtuel. C’est dans la concrétisation unilatérale des premières mesures de ce choix que nous pourrons voir quels sont les pays qui sont réellement prêts à nous suivre et commencer le nécessaire travail de reconstruction d’un avenir en commun.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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Brexit: le paysage politique secoué

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brexit hollande montebourg sarkozy
Sipa. Numéro de reportage : AP21601122_000005.
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Sipa. Numéro de reportage : AP21601122_000005.

Quelles seront les conséquences du Brexit sur notre vie politique ? Comme on pouvait s’y attendre, le FN compte tirer tous les bénéfices de la sortie du Royaume-Uni. Marine Le Pen réclame déjà le même référendum pour notre pays. Référendum ! Du côté de LR comme du PS, mais aussi chez Bayrou, Mélenchon ou Dupont-Aignan, on ne suit pas la candidate frontiste sur le même terrain. Au PS comme chez Alain Juppé, c’est la démocratie directe elle-même qui n’est pas en odeur de sainteté. En revanche, les autres s’accordent sur la nécessité d’une consultation populaire à l’occasion d’un nouveau traité, étant entendu que tous n’ont pas la même idée sur le contenu de ce dernier.

Chez Les Républicains, on s’est mis d’accord sur un texte minimal, évitant tous les sujets qui fâchent. Nicolas Sarkozy a toujours fustigé l’idée des référendums sur l’Europe.Conscient qu’il ne peut désormais concurrencer Alain Juppé que sur une thématique « peuple versus élites », a-t-il vraiment d’autre choix ? Sarkozy a même laissé ses lieutenants Laurent Wauquiez et Guillaume Larrivé proposer la suppression de la Commission européenne. Mais quant à le faire lui-même, il y a une marge. Comme si la construction européenne demeurait le tabou des tabous sarkozystes.

Son concurrent à la primaire LR Bruno Le Maire est devenu un véritable défenseur du référendum et il regrette désormais publiquement d’avoir voté le traité de Lisbonne, estimant avoir dépossédé les Français de leur décision de 2005. Ce n’est pas pour autant que l’ancien ministre de l’Agriculture est devenu souverainiste. On avait pu en juger directement à Vesoul il y a quelques semaines. On ne le répétera jamais assez : la candidature d’Henri Guaino est véritablement la seule qui permettra un débat riche sur le sujet européen, tant les propositions de Sarkozy, Fillon, Juppé, Copé et Le Maire ne se différencient qu’à la marge.

Du côté du PS, c’est Arnaud Montebourg qui a pris date. Profitant à la fois de l’annonce de la primaire et du Brexit, il a accordé un long entretien au Monde où il a pu d’une part formuler ses exigences en terme d’organisation de la compétition qui devrait l’opposer à François Hollande (nombre de bureaux de vote et conditions de candidatures équivalentes à la primaire de 2011), et d’autre part accentuer son tropisme eurocritique. Sa proposition de transformer la Commission en simple secrétariat au service du Conseil européen se rapproche de la proposition du duo Wauquiez-Larrivé. Quant à son idée de déléguer une partie de la création monétaire aux banques centrales nationales, elle ne pourrait aboutir qu’à une confrontation avec l’Allemagne et éventuellement au démontage de la monnaie unique. Manuel Valls et Emmanuel Macron se sont montrés un peu moins euro-enthousiastes que François Hollande imitant Le Maire et Sarkozy à droite, mais il ne s’agit encore ici que d’un vernis. C’est donc entre François Hollande (Valls ou Macron, si le président renonce à se présenter) et Montebourg que pourrait avoir lieu le débat nécessaire sur l’Europe, dont l’absence de Guaino de l’autre côté nous priverait.

L’idéal, évidemment, serait que le débat ait lieu à l’intérieur des deux primaires. Mais on va nous accuser d’être trop gourmand…

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