Causeur, « surtout si vous n’êtes pas d’accord. » Cette invitation me convient, car je suis viscéralement en désaccord avec les déclarations que je lis dans les articles publiés sur son site et célébrant la victoire du Brexit. Une précision : je suis en désaccord avec les souverainistes, sans en attraper des boutons, et d’ailleurs j’ai même un ami qui l’est farouchement. La raison de mon désaccord radical avec ces textes parus au lendemain du vote britannique est que j’y retrouve les idées et les accents d’un populisme anti-libéral qui menace de l’intérieur l’Europe libérale née après la seconde guerre mondiale.

À « toute seigneure » tout honneur, Elisabeth Lévy donne le ton général en s’exprimant sous le sous-titre « Peuple 1 – Élites 0 ». Le peuple contre les élites : on ne peut pas mieux ramasser le populisme en un slogan démagogique. « Peu m’importe, dit-elle, que les Britanniques aient eu raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables ».

Pour être un peu plus précis, Jean-Paul Brighelli désigne hardiment ce qui a toujours été la cible du populisme de l’extrême droite et de la gauche révolutionnaire. Il refuse, écrit-il « l’Europe que nous ont concoctée les grands argentiers et les banquiers — une pure Europe financière, conçue pour que les riches soient plus riches et les pauvres plus pauvres, parce qu’il faut bien prendre l’argent quelque part. »

Il n’est pas le seul dans Causeur à chanter la chanson du front uni du Front de gauche et du Front national. C’est Jacques Sapir qui pousse le bouchon populiste le plus loin, jusqu’à un recommencement de la Révolution française, au nom d’un populisme « populaire » et « ouvrier » : « Un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des élites  autoproclamées et les journalistes à leur solde. »

Sur cette lancée, il demande à Jean-Luc Mélenchon de recommencer la Révolution française, pas celle de 1789 évidemment, mais celle de 1793. « Proposer l’élection d’une Assemblée constituante au milieu de la crise que nous connaissons n’a de sens que si cette assemblée concentre entre ses mains tous les pouvoirs sur la base d’une déclaration de nullité de la Constitution actuelle. Le modèle, il faut le dire clairement, c’est celui de la Révolution, c’est 1793. Peut-être en sommes-nous là. (…). Ce qui attend Mélenchon n’est pas le sort de Cincinnatus mais celui des héros des Dieux ont soif d’Anatole France. »

Une menace mortelle pour la démocratie libérale

Sapir pousse donc sans rougir son homme providentiel à endosser le destin monstrueux des terroristes dépeints par Anatole France dans Les Dieux ont soif. Eh bien, chers lecteurs et chères plumes de Causeur, allez lire ce livre, et vous saurez à quoi conduit la haine des élites.

Ce populisme s’appuie en tout cas sur une conception fausse de la démocratie. C’est une erreur dangereuse, en effet, de croire que le Peuple d’une société démocratique (une fois ôtées les élites), est une personne homogène c’est-à-dire une personne ayant même intérêt et même volonté.

C’est une erreur de croire qu’une majorité est le peuple. Le scrutin majoritaire n’est qu’un moyen technique de prendre une décision sur un objet controversé. C’est cette illusion lyrique du Peuple en majuscule, d’un peuple foncièrement un et indivisible, qui fait penser qu’un référendum acquis par une majorité de 52% contre 48% exprime la volonté d’un peuple au mieux qu’il est possible. Qui fait préférer systématiquement la démocratie directe.

En réalité, seule la démocratie indirecte, la démocratie représentative, peut prendre en compte les diverses composantes d’une société composite, entre lesquelles les élus responsables et révocables doivent trouver un compromis acceptable par tous.

Les passions haineuses envers les couches non populaires, et la démagogie envers les élus  constituent le talon d’Achille des démocraties. Elles sont une menace mortelle pour la démocratie libérale.

Alors, de grâce, plumes de Causeur, même si  vous souhaitez que nos États-nations retournent  à une indépendance et à une souveraineté totales, à l’ancienne, face au réel qu’est la mondialisation, épargnez-nous au moins la démagogie populiste, qui ne vous épargnera pas forcément.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

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est professeur agrégé de philosophie.