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Saint-Etienne-du-Rouvray: la défaite de la justice

adel kermiche saint etienne rouvray
Adel Kermiche et Abd-el-Malik Petitjean. Sipa. Numéro de reportage : REX40441584_000004.

Faut-il rouvrir le procès récurent de la justice, parce qu’un juge d’instruction avait remis en liberté l’un des assassins du Père Jacques Hamel, quelques semaines avant qu’il ne commette son crime ? Sans le dire explicitement, le Premier ministre n’a pas hésité en tout cas à montrer du doigt les juges pour leur manque de perspicacité. L’ « échec judiciaire » est venu à point nommé faire diversion, quand les critiques s’adressaient jusque là aux services de police et de renseignement.

Anomalies dans la procédure

Avant de porter un jugement, encore faut-il connaître les données du problème. Les unes sont purement circonstancielles, d’autres concernent le fonctionnement du système judiciaire dans son ensemble. Il est difficile de contester un échec objectif de la justice dans le cas considéré, mais il n’est pas forcément là où l’on voudrait qu’il soit et il semble surtout être le révélateur de dysfonctionnements plus profonds..

Tout d’abord, on découvre avec un peu d’attention des anomalies dans la procédure (ou dans ce qui en a été communiqué), qui n’ont été soulignées jusqu’à présent par personne. En effet, quand un juge d’instruction veut remettre en liberté un prévenu contre l’avis du parquet, celui-ci dispose de quatre heures, à partir de la notification qui lui est faite de l’ordonnance du juge, pour faire un appel suspensif devant le premier président de la cour d’appel, qui dispose lui-même de 48 heures pour examiner le recours. Ce haut magistrat ne peut maintenir le prévenu en détention jusqu’à l’examen au fond de l’appel du parquet devant la chambre de l’instruction – en général quelques semaines plus tard – que si, après avoir vérifié la régularité de la procédure, il trouve au moins deux motifs différents pour justifier sa décision (par exemple le risque de renouvellement de l’infraction et l’impossibilité de maintenir le prévenu à la disposition de la justice par tout autre moyen). En matière correctionnelle, il ne peut invoquer la protection de l’ordre public, ce motif ayant été supprimé des causes possibles de détention provisoire dans la foulée de l’affaire d’Outreau.

Si la procédure est irrégulière ou si le premier président ne trouve pas deux motifs juridiquement valables de laisser le prévenu en prison, il a l’obligation de le remettre en liberté. Que s’est-il passé dans le cas d’Adel Kermiche ? Le parquet a-t-il fait un appel suspensif, le premier président s’est-il prononcé ? Mystère, cette phase de la procédure n’a jamais été mentionnée dans la communication officielle, ce qui est pour le moins surprenant et laisse une zone obscure dans le déroulement de la procédure sur laquelle on s’interroge. Soit, en effet, le parquet avait fait un appel suspensif – et alors il convient de savoir si c’est le premier président qui avait élargi le prévenu, avant la chambre de l’instruction, et pourquoi –, soit il ne l’avait pas fait et il conviendrait de savoir également pourquoi, s’il estimait que le bracelet électronique était une mesure de contrôle et de prévention « illusoire ».

Seuls les motifs de l’ordonnance du juge d’instruction ont été cités dans la presse et ils sonnent évidemment, après coup, douloureusement faux. Il va falloir revenir sur ce point, mais ce qui semble établi est qu’Adel Kermiche était mis en examen et incarcéré depuis 10 mois quand il a été libéré par le juge d’instruction. Une telle durée de détention provisoire est aujourd’hui considérée comme importante, s’agissant d’une procédure qui, selon ce qu’on en sait, avait été ouverte sous une qualification correctionnelle et non criminelle. Le juge d’instruction avait fait précéder sa décision d’une enquête de personnalité, dont les passages qui ont été rendu publics ne mentionnent pas si elle recommandait la libération d’Adel Kermiche. Il semble toutefois, là encore, qu’elle était de nature à fournir des éléments positifs non sur son parcours chaotique – agrémenté de séjours en hôpital psychiatrique – mais sur ses projets professionnels déclarés et le désir exprimé de rompre avec son passé djihadiste.

Kermiche, le faux repenti

Le juge a motivé son ordonnance par le fait que Kermiche aurait pris conscience de ses erreurs et se serait montré déterminé à entamer des démarches d’insertion, avec l’encadrement et l’accompagnement de sa famille. Le juge s’en était-il vraiment convaincu ? Ces motivations « fourre-tout » sont, en réalité, banales et ne signifient pas grand chose. Contrairement aux apparences, le véritable fondement de sa décision peut être tout à fait ailleurs. Il faut savoir que les juges ne peuvent garder en détention les prévenus au motif que le système judiciaire n’est pas en mesure d’assurer un jugement rapide de l’affaire car la loi leur interdit ce genre de motivation. Quand une personne a déjà subi une longue détention provisoire, la loi restreint les possibilités de prolonger cette dernière. C’est pourquoi, lorsque le cas se présente, les juges préfèrent parfois « habiller » les remises en liberté par des motifs peu convaincants mais stéréotypés sur la « réinsertion » ou l’absence de risque, plutôt que de souligner l’impasse judiciaire d’une détention qu’ils n’ont plus les moyens de prolonger raisonnablement au regard des critères légaux. En l’espèce, le juge a-t-il cru à la bonne foi de Kermiche et s’est-il décidé sur les éléments positifs de l’enquête de personnalité ? Peut-être, mais rien ne permet d’en être sûr. Kermiche ayant en effet déjà effectué une longue détention provisoire, il faudrait savoir si son jugement était programmé et dans quel délai. Le plus probable est que l’information judiciaire ne pouvait amener aucun élément supplémentaire utile, au terme des dix mois écoulés, mais que les délais de procédure avant de pouvoir renvoyer l’affaire en jugement étaient encore longs ou que l’engorgement des juridictions excluait un audiencement rapide, pour une affaire qui n’était pas prioritaire.

Quiconque ne baigne pas quotidiennement dans l’univers clos de la justice pénale ignore ce mode de fonctionnement des tribunaux. Les magistrats instructeurs, ceux du parquet et des cours d’appel jonglent en permanence avec des réalités avant tout prosaïques où la gestion des délais de procédure l’emporte sur les grandes questions de politique pénale. Mais, dira-t-on sans doute, cela n’excuse pas et n’explique même pas les raisons pour lesquelles on remet en liberté un individu dont tous les indices montrent la dangerosité, comme l’avait quand même bien vu le parquet. Ne peut-on rien faire d’autre que de croire, ou tout au moins se convaincre de croire, aux bonnes intentions exprimées par un djihadiste perturbé psychiquement, qui a déjà été arrêté pour des faits similaires, qui s’affirme « repenti » au moment seulement où il est incarcéré et, toujours aussi perturbé, prétend vouloir se « réinsérer » comme aide médico-psychologique avec l’encadrement et l’accompagnement d’une famille qui s’est elle-même montrée incapable, à deux reprises, de l’empêcher de partir pour la Syrie ?

C’est tout le secret du théâtre d’ombres qu’est la justice pénale, incompréhensible à ceux qui n’en font pas partie. Sans quelques rudiments de sociologie institutionnelle, on ne peut en effet comprendre les mécanismes invisibles qui animent le fonctionnement d’une institution quelle qu’elle soit. Le premier d’entre eux est sa logique interne, non écrite mais omniprésente, qui assure toute la cohérence du système. En d’autres termes, il existe dans toute institution une doctrine, exprimée ou non, à l’aune de laquelle se prennent toutes les décisions. Ce logiciel « sur-détermine » l’ensemble du fonctionnement institutionnel : un agent peut, individuellement, l’ignorer ou le récuser, mais toute l’architecture de l’organisation et de la hiérarchie qui l’entoure neutralisera, par toute une série de moyens qui lui sont propres, les effets d’une action dissidente. Dans le cas de la justice pénale cela veut dire que, quelle que soit l’ « indépendance » dont jouissent les juges, ils n’en sont pas moins sur-déterminés, quoi qu’ils en veuillent, par l’assignation qui est faite au système judiciaire de remplir certaines fonctions. Si on ne connaît pas ces dernières, ou si l’on ignore la force avec laquelle elles s’impriment dans l’action quotidienne des magistrats, on est continuellement confronté au contresens dans l’interprétation des mobiles qui les animent.

L’impossible réinsertion des djihadistes

Le nœud du problème est ici et pas ailleurs. Toute notre justice pénale est fondée sur une, et une seule, aspiration : la « réinsertion » des délinquants, dont le corollaire est la croyance dans l’incapacité – réelle ou supposée, ce n’est pas ici le propos – de la prison d’assurer cette tâche. Mais le système judiciaire est profondément imprégné de la double certitude que la sanction pénale n’a pas d’autre but à atteindre que la réhabilitation du délinquant ou du criminel et qu’elle est parfaitement apte à y parvenir, la prison n’étant que le pis-aller qu’elle doit faire entrer en ligne de compte, fût-ce à regret. Cette conviction est telle qu’aucun débat, ni aucun audit ne viennent jamais la troubler car ils apparaissent aussi inutiles qu’inconvenants. Aucun échec n’est jamais étudié – ils sont pourtant autrement plus nombreux que les réussites – aucune leçon n’est jamais tirée de l’improductivité massive de la politique pénale de « réinsertion » à la française. Les professionnels eux-mêmes se gardent d’émettre tout doute qui les cataloguerait irrémédiablement comme « répressifs » ce qui, en la matière, est assimilé à une forme sévère de « révisionnisme ». La seule critique autorisée du système est celle de ses partisans. Ils expliquent que les échecs, quand ils sont obligés de les reconnaître, proviennent uniquement de l’insuffisance des moyens alloués aux juges et aux éducateurs.

La découverte tardive et limitée de la criminalité organisée, et, plus récemment encore, du terrorisme, n’ont rien modifié à une approche inscrite dans les gènes de la justice française. Cela signifie-t-il pour autant qu’il faudrait faire partir le balancier dans l’autre sens, comme le préconisent certains qui voudraient ouvrir des camps de rétention pour toute personne soupçonnée de terrorisme ? C’est bien sûr un autre débat, mais il est tout aussi biaisé car il substitue une idée toute faite à une autre et ne laisse place à aucune réflexion solide. Sans parler de ce que deviendrait un régime politique qui incarcérerait à tour de bras sur de simples suspicions, il ne résoudrait rien parce qu’il fondrait sa sécurité exclusivement sur l’ignorance – pourquoi les gens agissent-ils comme ils le font ? –, sur le doute – celui-ci passera-t-il ou non à l’acte ? – et parfois même sur l’erreur – le soupçon n’est pas une preuve. La seule voie, qui sera longue et difficile tant il faudra combattre d’idées toutes faites et rabattre d’illusions, est de réviser le logiciel de la pénologie française qui ne veut croire qu’à une seule chose : on éliminera la délinquance en « réinsérant » les délinquants et on éliminera le terrorisme en « déradicalisant » les terroristes. Non que ce ne soit un beau programme, mais parce que nous n’avons pas la moindre idée de la manière dont nous pourrions le réaliser et que nous ne sommes pas près de le savoir.

Antiterrorisme: Le piège grossier de l’unité nationale

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La Haine.

Le gouvernement croit avoir trouvé d’imparables éléments de langage dans sa lutte acharnée non pas contre le terrorisme islamiste, mais pour la maîtrise de l’opinion. L’usage immodéré de l’euphémisme Daech, alors que même Le Monde se met à utiliser le sigle EI, plus parlant, vise à désigner un ennemi lointain, forcément extérieur et qui sera anéanti à force de frappes aériennes en Syrie. Or l’ennemi est intérieur, intensément proche, et dans le cas de Saint-Etienne-du-Rouvray mais de terrorisme de proximité, il s’agit de terrorisme de voisinage. L’assassin, natif et habitant de la ville, a utilisé les quelques heures de non-fonctionnement du bracelet électronique accordées avec mansuétude par la justice française pour aller égorger le vieux curé d’à côté. C’est une voisinade version djihad.

Soulevons les questions qui fâchent

L’autre formule utilisée sans cesse par le Président Hollande et ses sbires est l’appel à l’unité nationale. Vu d’avion, c’est très bien. Un Président de la République qui demande l’unité des cœurs dans un grand moment de deuil, qui pourrait critiquer, à moins d’être un jaloux revanchard comme Sarkozy ou un facho comme ceux que vous savez ? Vu de près, c’est très mal. Très pervers et dangereux.

Que la sidération qui a suivi les deux attentats de 2015 ait nécessité un moment de deuil où l’on s’est recueilli, où l’on a fait taire les rancœurs et les polémiques, rien de plus normal. Mais à partir du moment où les attentats viennent ponctuer la vie des Français comme le muguet du 1er mai ou l’arrivée du beaujolais nouveau, il n’y a plus aucune raison à cette unité nationale, car les événements et leur gestion tombent sous la loi de la démocratie : le débat. Roland Cayrol, lors du C dans l’air consacré à la polémique de Nice a eu grand tort de dire que celle-ci elle était honteuse. Les questions qui fâchent sont justement celles qu’il faut soulever dans les débats politiques. Les appels à l’unité nationale visent d’abord à faire taire les critiques de la droite et de l’extrême droite, il ne faut pas en être dupe.

Dans la parole gouvernementale,  »unité nationale » a bien sûr un autre sens, l’unité entre les Français musulmans et tous ceux, encore nombreux tout de même, qui ne le sont pas, ou pas encore. Or cette unité n’existe pas, elle reste à construire, et faire appel à elle, c’est s’adresser à un fantôme du futur, ce qui est bien dans la manière magique des chamanes socialistes.

Le crime de Saint-Etienne-du-Rouvray a un terrible arrière-goût de guerre d’Algérie. Par les origines du tueur, par la haine ethnique et religieuse qu’il portait en lui, par le moyen d’opérer qui rappelle les massacres de Pieds-noirs à Oran dont parlait Causeur il y a quelques jours. Il faudra que les musulmans s’interrogent sur  ce terrifiant retour de l’égorgement par les mains d’un jeune homme né et élevé en France. Est-ce le fait d’avoir vu sacrifier les moutons de l’Aïd, est-ce le fait de connaître l’abattage halal ? Pourquoi ce resurgissement de l’archaïque le plus atroce chez un jeune homme de la génération internet et smartphone ? Il faudra qu’on nous explique. Au boulot, les psychanalystes et les sociologues.

Un seul peuple de Dunkerque à Tamanrasset

Le sentiment cauchemardesque de revivre la guerre d’Algérie vient aussi de l’affirmation répétée qu’il n’y a qu’un seul peuple, de Dunkerque à Tamanrasset, qu’un seul peuple dont il faut préserver l’unité dans la France d’aujourd’hui. Il y avait bel et bien deux peuples qui n’ont pas fusionné en Algérie, il y a deux peuples dont la fusion est heurtée et laborieuse dans la France d’aujourd’hui. Le déni de réalité des partisans de l’Algérie française était aussi grand que celui du gouvernement d’aujourd’hui qui ne se donne pas les moyens de faire pression sur les musulmans de France pour qu’ils s’intègrent, de gré ou de force. Il faudrait par exemple leur expliquer que le voile, même léger, des jeunes femmes, exhibe le refus d’être draguée par un non-musulman, le refus du mariage mixte et donc de tout véritable vivre-ensemble.

Il y aura bien sûr d’autres attentats, il n’y a aucune raison pour qu’ils s’arrêtent. Il y aura bien sûr une montée de l’exaspération, mais je ne crois pas une seconde qu’elle se traduira par des pogroms conduits par les Français de souche contre les quartiers dits sensibles. Les musulmans font peur et on sait qu’une proportion non négligeable de leurs jeunes est très bien armée et très aguerrie au maniement des armes. Aucun des jeunes  »de souche » que je connais en milieu urbain ne sait ce qu’est un fusil. La guerre civile n’aura pas lieu, le scénario de Soumission proposé par Houellebecq non plus. L’écrivain a prédit un passage indolore à l’islamisation sous la houlette du gentil président Ben Abbès, le cours actuel des événements annonce plutôt une plongée de longue durée dans la violence des attentats, comme en Algérie justement, avant que De Gaulle ne nous délivre de ce fardeau.

Jusqu’ici tout va bien…

Contre qui s’élèvera l’exaspération des Français au fil des attentats ? Evidemment contre l’Etat et le gouvernement socialiste. La France a une relation qu’il est permis de trouver exagérée et incestueuse avec son Etat. Mais c’est ainsi, l’Etat royal, impérial, puis républicain a bâti la France, en retour les Français en exigent aide, protection, prébendes, et même affection et care comme le voulait Martine Aubry. Les prochains blessés et parents de victimes se déchaîneront contre François Hollande et ses ministres, ceux-ci ne pourront plus mettre le nez hors des forteresses gouvernementales. Les permanences du Parti socialiste seront copieusement saccagées, d’ailleurs la CGT a donné l’exemple. Dans ma petite ville du Sud-Ouest, le local de la députée socialiste comporte une vitrine discrète sans la moindre rose, le moindre poing, ni le moindre sigle PS. Il n’y figure que le nom de la dame, qui d’ailleurs va sûrement se choisir un pseudonyme un de ces jours.

Marine Le Pen a de grandes chances de devenir Présidente en 2017, Claude Askolovitch et ses copains diront que le peuple français est fasciste et pourtant ils auront bien pavé la route au FN depuis cinquante ans. Ensuite, les vrais ennuis commenceront, mais c’est une autre histoire. Jusqu’ici tout va bien, comme le disait la publicité de La haine, film génialement prémonitoire de Mathieu Kassovitz qui exaltait l’amitié en banlieue entre un juif et un musulman, unis contre la méchante police fasciste. C’était un temps où la haine était vivement approuvée par la gauche.

Baraka City, l’humanitaire dévoyé

moussa baraka city islam humanitaire
Photo: Canal+.

Un peu partout, la libération au Bangladesh du prétendu humanitaire Moussa ibn Yacoub est célébrée. Or, on aurait pu attendre un minimum d’analyse sur l’homme et sur l’association pour laquelle il travaille : Baraka City. Le nom est sympathique mais une lecture superficielle de la presse laisse pantois sur l’association et son affidé.

Une mission exploratoire

Selon Le Figaro, Moussa avait été arrêté le 19 décembre alors que, responsable Asie de son association, il visitait des camps benghalis de réfugiés Rohingyas, une minorité musulmane birmane. Personne n’évoque de matériel humanitaire, probablement une mission exploratoire. Il ne déclare pas son activité  aux autorités, alors qu’on connaît la susceptibilité aux règlements dans ce genre de pays. Le problème est surtout que son nom d’usage, adopté lors de sa conversion à l’islam, diffère de celui de ses papiers officiels : Maxime Puemo Tchantchuing. Les policiers sont inquiets, le soupçonnent d’activités suspectes en lien avec le terrorisme, l’arrêtent et le défèrent à la justice. En France, un comité de soutien se lance dans le combat pour sa libération ; son portrait étant même affiché au fronton de la mairie communiste de Montreuil.

Baraka City lui fournit pour avocat Samim Bolaky qui avait publié avec son confrère Karim Achoui l’opuscule Musulmans quels sont vos droits ? En janvier dernier, la nouvelle de son arrestation avait été abordée sur le plateau de Supplément en présence de Najat Vallaud-Belkacem à laquelle le président de Baraka City refuse de serrer la main : c’est une femme… Il y refuse aussi de condamner les actions de Daech, ce que la ministre refuse de commenter avant de faire part de son malaise.

Des musulmans au service des musulmans

Comme l’explique L’Express, Baraka City est une association controversée, confrontée à des fermetures de comptes bancaires, des perquisitions, des gardes-à-vue et est accusée de tenir un discours intégriste. L’ONG n’agit qu’en faveur de musulmans ; imagine-t-on la Cimade, le Secours catholique, l’Osée ou le Secours populaire n’agir que pour leurs ouailles ? Un humanitaire limité à une seule frange de l’humanité, est-ce encore de l’humanitaire ou est-ce du communautarisme ? Quid de la société multiculturelle ? L’objectif affiché est : aider les populations les plus démunies autour de valeurs humaines et islamiques, avec l’agrément d’Allah. Mais pas n’importe lesquelles.

Que Baraka City agisse pour des démunis, fort bien. Néanmoins, on note l’action phare pour construire des puits pour les frères et sœurs togolais, des campagnes pour Gaza affichant une récolte de 3 millions d’euros sans que rien ne soit livré[1. Le gestionnaire de la page Facebook de l’association a déclaré : « Pour Gaza, nous essayons de trouver des solutions nous permettant d’envoyer des convois, mais ce n’est pas encore possible pour le moment ».]. Un blog de Mediapart évoque du charity business. C’est à la suite de l’utilisation non réglementaire d’un drone pour filmer des ambulances censées partir pour la Syrie que Baraka city est perquisitionnée en février 2015… On comprend la suspicion des Benghalis. Un reportage de LCP avait fait passer ces responsables associatifs pour des recruteurs en Syrie et Baraka city est citée dans jihad business sur RTL. Une deuxième perquisition a lieu dans le cadre de l’état d’urgence le 26 décembre 2015 : L’Obs cite une source policière présentant les membres de l’association comme des musulmans fondamentalistes et s’inquiétant de leurs voyages réguliers en Syrie… À Baraka City, « on est comme un prestataire de services avec notre patron qui est Allah », lit-on.

Salafist business

Baraka City a été fondée en 2008 par Idriss Sihamedi, homme de communication proche des milieux salafistes, elle emploie 22 salariés et les femmes y sont voilées. Contrairement aux associations humanitaires, elle n’a pas d’adhérent, ni de bénévole à envoyer sur le terrain[2. Réponse des intéressés sur Facebook : « Nous n’envoyons pas non plus des personnes pour des missions terrains, seuls les collaborateurs, les humanitaires et professionnels sont envoyés à l’étranger. »], seulement des donateurs… donc pas d’assemblée générale des membres à jour de cotisations pour présenter les bilans moral et financier ou pour renouveler le Conseil d’administration. À moins que ce soit un tout petit comité…

La Société Générale et le CIC ferment les comptes de l’association en août 2014.  Le journaliste du Parisien Idriss Sihamedi a dénombré 22 refus d’ouvertures de compte et trois clôtures sans motif, les banquiers s’inquiétant de flux financiers atypiques et très très élevés. Finalement, la Banque de France désigne la BCP pour que Baraka City puisse avoir un compte.

Alors bien sûr, on ne peut que se réjouir de l’élargissement d’un compatriote mais de là à en faire un humanitaire… Il est vrai que l’humanitaire est devenu le cache-sexe de l’indigence politique et qu’on fait bien des terroristes citoyens d’honneur.

Une clause de conscience pour les pharmaciens

(Photo : SIPA.00684763_000024)

Alors que le Conseil de l’ordre des pharmaciens étudie un projet de refonte du code de déontologie de la profession, une polémique inattendue a surgi au sujet de la possible introduction d’une clause de conscience pour les pharmaciens. En effet, contrairement aux autres professionnels de santé, les pharmaciens ne bénéficient actuellement d’aucun droit à l’objection de conscience.

En principe, l’objection de conscience ne devrait pas avoir de raison d’être revendiquée dans le domaine médical ou pharmaceutique : le but des professions de santé est de soigner et nul médecin ni pharmacien ne peut, en conscience, refuser de soigner un malade. Cependant, le champ de l’activité des professions de santé s’est modifié ces dernières décennies, couvrant désormais des activités non thérapeutiques, comme la chirurgie esthétique, la contraception, la stérilisation, l’avortement et peut-être bientôt l’euthanasie. Le pharmacien, comme le médecin, peut donc maintenant être appelé à participer à un acte qui n’a pas pour but de soigner le patient, voire à un acte qui a pour but de mettre fin à une vie humaine, qu’elle soit commençante ou finissante.

Comme les médecins ou les sages-femmes, les pharmaciens font serment d’exercer leur profession avec conscience et indépendance, dans le respect de la vie humaine. Le pharmacien, dans le serment de Galien, « jure (…) d’exercer, dans l’intérêt de la santé publique, [sa] profession avec conscience ». Le code de déontologie des pharmaciens souligne : « Le pharmacien exerce sa mission dans le respect de la vie et de la personne humaine. Le pharmacien doit veiller à préserver la liberté de son jugement professionnel dans l’exercice de ses fonctions. Il ne peut aliéner son indépendance sous quelque forme que ce soit ».

Le pharmacien engage sa responsabilité lorsqu’il délivre des médicaments. Il doit par exemple vérifier les risques de surdosage ou d’interaction entre différents produits, même si ceux-ci ont été prescrits par un médecin. Une telle exigence implique nécessairement la possibilité de refuser de délivrer un médicament. Il est donc assez paradoxal, voire incohérent, de prétendre obliger le pharmacien à délivrer un produit qu’il juge inapproprié ou nocif pour le patient.

Une situation identique à celle des médecins ou sages-femmes

Lorsque l’avortement a été légalisé, seule la méthode chirurgicale existait, de sorte que les pharmaciens n’ont pas été expressément inclus dans le cadre de la protection. Celle-ci vise les professions médicales et les auxiliaires médicaux, or les pharmaciens n’appartiennent à aucune de ces deux catégories. Maintenant que l’avortement médicamenteux est fréquent (environ la moitié des cas), les pharmaciens sont directement impliqués dans l’acte qui met fin à une vie humaine. Ils peuvent donc se trouver confrontés à de véritables problèmes de conscience. Puisqu’ils doivent exercer leur profession en conscience et respecter la vie, la protection contre la participation forcée à un avortement devrait s’étendre à eux. Placés, comme les médecins ou les sages-femmes, dans une situation où ils peuvent être amenés à participer directement à un acte qui met fin à une vie humaine, ils ne bénéficient pas de la même protection. Ils sont donc victimes d’une discrimination.

Dans les pays voisins, s’agissant d’actes qui portent atteinte à la vie humaine, la protection de la conscience de toute personne impliquée, y compris les pharmaciens, est assurée. L’avortement et l’euthanasie, lorsqu’ils sont admis, ne sont légaux que dans des conditions limitativement énumérées, et le droit à l’objection de conscience est toujours garanti. En effet, ces actes sont contraires au but de la médecine, ils constituent une exception à l’interdit de tuer. Ces actes étant étrangers aux buts des professions de santé, il n’est pas légitime de forcer les membres de ces professions à y concourir.

Enfin, il faut souligner qu’alors que la liberté de conscience est reconnue, tant à l’échelle nationale qu’internationale, comme l’un des droits de l’homme les plus fondamentaux, il n’existe pas sur le plan juridique de droit à l’avortement ou à l’euthanasie, que ce soit au plan national ou international. En France, l’euthanasie reste illégale, tandis que l’avortement est une exception, pas un droit, la loi Veil était parfaitement explicite sur ce point. Aujourd’hui encore, le code de la santé publique commence par rappeler le principe du « respect de l’être humain dès le commencement de sa vie », puis admet l’avortement comme une exception, uniquement dans les conditions prévues par la loi. Au plan international, aucun traité international ne reconnaît l’avortement, ni encore moins l’euthanasie, comme des droits. La Cour européenne des droits de l’homme a toujours dit que la Convention européenne ne pouvait s’interpréter comme consacrant un droit à l’avortement, et que le droit à la vie ne pouvait inclure un droit de mourir.

Il serait donc infondé de faire prévaloir une faculté qui peut être légale à titre d’exception sur un des droits les plus fondamentaux de l’homme, la liberté de conscience qui, selon la Cour européenne des droits de l’homme, constitue une des assises d’une société démocratique.

On a une base juridique pour interdire le salafisme en France

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Sipa. Numéro de reportage : 00717050_000022.

Régis Soubrouillard. La France vient de vivre deux semaines stupéfiantes, avec un chef de l’Etat qui annonce la fin de l’état d’urgence lors de son discours du 14 juillet, les attaques de Nice le soir même -les attentats en Allemagne- et à Saint-Etienne-du Rouvray où un individu arrêté, en Allemagne, à Genève, à Istanbul, porteur d’un bracelet électronique a commis un attentat. L’exécutif ne cesse de marteler que « nous sommes en guerre » mais semble complètement dépassé par les événements. Cela marque-t-il une défaillance totale de la politique antiterroriste ?

Pierre Conesa. Nous ne sommes pas en guerre, mais dans une situation où une menace extérieure relève de la sécurité intérieure. Et si le « risque zéro » n’existe pas, chaque attentat fait apparaître des failles dans les systèmes de sécurité.
En l’occurrence, Saint-Etienne du Rouvray apporte la démonstration que le bracelet électronique n’empêche personne d’égorger les gens. C’est une défaillance pure de la justice face à laquelle on ne peut pas raisonner en termes d’Etat de droit sur le mode « l’homme a fait de la prison, il s’est amendé ». Nous sommes face à des gens pour lesquels une peine de prison ne constitue pas une sanction dont l’objectif est d’empêcher la récidive, ce qui est le but d’une peine d’emprisonnement. Face à cette menace, il faut repenser la logique de sanction. Si le type est un terroriste convaincu et s’il a une double nationalité, il faut le reconduire à la frontière; sinon il faut le couper de ses réseaux donc les assigner à résidence et les isoler loin de leur lieu de vie habituel. Quand je dis ça, on me dit que je veux reconstituer le bagne de Cayenne. Evidemment que le débat n’est pas là, Cayenne est une commune française, tout comme les Kerguelen, Saint Pierre et Miquelon. Mais on est dans une logique des droits de l’homme où le droit des terroristes prime la sécurité des populations et ces débats sont interdits.

Comme celui sur la déchéance de nationalité, mesure à laquelle vous étiez favorable ?

Tout à fait. On a discuté sur des principes du style « le droit du sol est un principe républicain » ce qui d’ailleurs est faux : c’est un principe napoléonien parce que Napoléon avait besoin d’hommes pour ses armées. L’autre argument c’est de dire : les terroristes se fichent de leur passeport parce qu’ils le brûlent lorsqu’ils arrivent en Syrie ou encore le type qui se fait sauter s’en fout de son passeport puisqu’il est mort. Mais ce n’est pas le terroriste qui m’intéresse en l’occurrence c’est son réseau, ceux qui lui ont permis d’organiser son attentat. Si ceux-là ne sont pas déchus de leur nationalité, cela veut dire qu’ils restent sur le territoire, ce qui est totalement scandaleux.   Le gouvernement a agi tellement stupidement sur cette question de la déchéance de nationalité en voulant en faire un principe constitutionnel qu’il s’est fait flinguer par sa propre majorité. Sur ces sujets, le débat politique est incroyable de médiocrité et de veulerie. Si on estime qu’un discours idéologique, raciste, antisémite, misogyne, homophobe, sexiste, sectaire est interdit, alors on a une base juridique pour interdire le salafisme en France. Si on définit le salafisme par ses idées et qu’on le fait sous forme de lois, c’est un Etat de droit.
J’aime bien faire remarquer à mes étudiants à Sciences Po que les Etats Unis, dans les années 1960, avec leurs lois ségrégationnistes, étaient toujours un Etat de droit. Aujourd’hui, aux USA, le Ku Klux Klan est autorisé et les USA sont un Etat de droit, la France coloniale était aussi un Etat de droit. Mais c’est un message qui a du mal à passer…

Adel Kermiche était, semble-t-il, connu des services de renseignements, ce qui ne l’a pas du tout empêché d’agir. Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats de 2015 préconise notamment une refonte des services de renseignement pour en faciliter la coordination. Cela permettrait-il d’améliorer l’efficacité des services dans la lutte anti-terroriste ?

Il y a déjà eu des tentatives de rapprochement par le passé : Sarkozy a créé les Groupe d’intervention Régionaux (GIR) pour lutter contre la criminalité dans les banlieues. L’idée était de mettre en commun les compétences des divers services coercitifs de l’État (police, gendarmerie, fisc, douanes, Inspection du travail…). La deuxième étape a été la création du coordinateur national du renseignement pour mettre en commun les informations des uns et des autres. Ce sont des réformes qui vont plutôt dans le bon sens car la menace que fait peser l’Etat Islamique démontre que la distinction renseignement extérieur/ renseignement intérieur est dépassée. Mais si on ne crée pas une connivence entre les exploitants de base qui peuvent donner des informations sur leurs cibles, ou leurs sources, cela ne changera rien. Car il n’y a que des gens qui travaillent sur les mêmes dossiers qui peuvent échanger des informations. Or on fait un rapprochement par les chefs, qui souvent ne connaissent pas les dossiers, cherchent à se protéger les uns des autres, à plaire à leurs propres supérieurs, sans parler des rivalités historiques entre les différents services. Dans les cellules de crise, les experts sont rarement consultés. Toutes ces tentatives de coordination du renseignement supposent un changement total de paradigme dans la façon d’aborder le travail de fond. Notamment par les politiques qui doivent donner liberté aux renseignements de travailler, et être capables d’entendre les choses les plus désagréables qui soient – car c’est le but des services de renseignements – et de remercier ceux qui dissimulent des renseignements pour des questions de querelles de chapelles.

Certains hommes politiques réclament une reconstitution des renseignements généraux. Cela vous semble-t-il pertinent ? 

C’est, en effet quelque chose qui revient. C’est intéressant parce que les gens qui parlent des RG rêvent d’une France qui était un pays homogène : envoyer quelqu’un des RG assister à une réunion syndicale n’était pas très compliqué alors qu’aujourd’hui envoyer quelqu’un dans une mosquée pour assister à un prêche salafiste ou pénétrer la diaspora albanaise qui tient les réseaux de prostitution sur les grands boulevards, c’est beaucoup plus difficile.
Il ne faut pas reconstruire les RG, il faut construire des RG à l’image de la société. Par exemple, les médias aiment diffuser l’idée que la radicalisation se fait par Internet. Les renseignements considèrent que l’essentiel de la radicalisation se fait, au contraire, par contact direct. Mais il devient très difficile de convaincre les politiques que le travail de renseignement ne se limite pas à mettre des gens derrière des ordinateurs pour surveiller des sites ou des réseaux sociaux. Le renseignement de terrain est un travail beaucoup plus besogneux, qui nécessite beaucoup d’hommes parlant arabe et qui prend beaucoup plus de temps. Quand les politiques parlent de reconstituer les RG, ils partent de la structure alors qu’il faudrait partir du besoin.

La Tribune de Genève a publié un article en mai 2015 sur Adel Kermiche. dans lequel on perçoit tout le désarroi  des parents face à ce jeune radicalisé. Sa mère a tenté d’alerter les autorités mais elle dit « On ne sait pas quoi faire. On ne sait pas vers qui se tourner pour nous aider». Comment aider les parents démunis face à des jeunes en phase de radicalisation ?

Beaucoup de parents ont connu ce problème, en particulier avant 2015. La prise de conscience par les autorités sanitaires se faisait souvent quand des parents se décidaient à faire une conférence de presse. Le problème était que rien ne pouvait se faire à l’encontre d’un individu majeur. Depuis, il y a eu la loi pour empêcher les départs en Syrie. Mais le problème doit être plus large. Il faut une loi interdisant le départ de tout citoyen français vers une zone de conflit couverte par des résolutions de l’ONU. Y compris de jeunes allant faire le service militaire dans les Territoires occupés.

Selon Le Canard enchaîné, Bernard Cazeneuve réfléchirait à une association entre l’Etat et l’islam en France, une forme de concordat qui impliquerait la rémunération par l’Etat des ministres des Cultes, et la validation de leur nomination. Vous évoquiez déjà cette question dans votre rapport sur la contre radicalisation. Qu’en pensez vous ? 

Cela me semble être plutôt une bonne idée mais cela fait longtemps qu’elle aurait dû être mise en œuvre. L’historien Mohamed Arkoun, qui était un grand spécialiste de la pensée islamique, avait demandé que soit créé un institut de théologie islamique. Il disait qu’un théologien moderniste ne pouvait travailler que dans une démocratie, pas en Arabie Saoudite, pas en Egypte ou en Tunisie.  A l’époque, Arkoun avait fait face à une levée de boucliers incroyable, l’idée avait été dénoncé par toute l’administration et les syndicats de l’enseignement supérieur. Du coup, Arkoun s’est tourné vers l’université de Strasbourg car il y a le Concordat. Il souhaitait que l’université de Strasbourg forme des imams français. Il avait demandé un rendez-vous à Lionel Jospin lorsqu’il était ministre de l’Education nationale de Mitterrand et le rendez-vous a été refusé.  Le Concordat permettrait par exemple d’imposer la formation des imams en prison qui est aujourd’hui assurée par des retraités ou encore de donner une reconnaissance à un islam moderniste, de lui donner un statut, une certaine force alors que les représentants de cet islam moderniste sont devenus les principales cibles du salafisme. Le principe du Concordat permettrait de résoudre un certain nombre de problèmes urgents qui ne trouvent aujourd’hui pas de solutions. Car nous faisons face à une véritable carence de la République et une somme de refus de décisions qui contredisent la célèbre phrase de Queuille qui disait « je ne connais pas de problème qu’une absence suffisamment prolongée de réponse ne finit par résoudre ». En l’espèce, l’absence prolongée de réponse a créé un abcès dont la société française aura beaucoup de mal à se remettre.

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Hardellet, un flâneur en banlieue

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"La Seine à Suresnes" par Henri Rousseau (Wikimedia commons - cc)

Durant toute sa vie, André Hardellet (1911-1974) a foulé le bois de Vincennes et les rives de la Marne en quête d’un « passé indéfini ». Poète, écrivain et parolier célèbre, son voyage littéraire n’a guère dépassé les frontières franciliennes. Une œuvre forte où le temps se décompose à l’ombre des tonnelles et des terrains vagues.

André Hardellet était un explorateur d’un genre totalement inédit. Il ne traversait pas les océans à la rame, n’arpentait pas le globe à la recherche de peuplades inconnues et ne montait qu’exceptionnellement dans de frêles aéroplanes pour se rendre à l’étranger. Son champ de vision se limitait à la périphérie. Dans La promenade imaginaire, il écrivait ceci : « La banlieue, il va sans dire, me présentait un bel éventail de dépaysements à prix réduits : outre mon bois de Vincennes, les bords de la Marne ou de la Seine, les zones, les villas assoupies dans la sieste des tilleuls. » Ajoutant même : « Contre quelques tickets jaunes, je me propulse vers des quartiers – il en reste encore – et des banlieues où les terrassiers casqués transporteurs de tuyaux et malaxeurs de béton ne bousculent pas ma quiétude. » Son seul acte de bravoure consistait donc à grimper dans le métro pour atteindre ce vaste territoire appelé « banlieue ».

C’était un temps où les barres d’immeubles n’avaient pas encore obscurci l’horizon et où persistait une atmosphère très « année 1900 », au bord de l’eau vive. L’accordéon jouait la mélodie d’un bonheur teinté d’une pointe de mélancolie. Le musette scellait les corps, l’instant d’une java endiablée. Le désir empourprait les joues des jeunes filles tandis que les ouvriers en goguette rivalisaient d’ardeurs estivales. Et les verres tintaient jusqu’au bout de la nuit. On se serait cru dans La Belle équipe, le film de Julien Duvivier, un parfum de congés payés embaumait les cœurs. « Entre la Seine et les coteaux / Y’avait du bal et d’la guinguette./ Y’avait du coquin, d’la fillette/ Et d’l’agrément au bord de l’eau » claironne-t-il dans son poème intitulé Suresnes. Cette parenthèse enchantée ne leurrait personne car planait, au-dessus des têtes, la loi immuable des amours impossibles.

La grande ceinture en ligne de mire

Hardellet, inlassable marcheur, a labouré sans répit ce terroir pas encore totalement urbanisé et laissé à la découpe vorace des promoteurs. Le bruit du marteau-piqueur n’avait pas couvert le pépiement du martin-pêcheur. Le Grand Paris d’Hardellet avait des airs de campagne et d’infini nostalgique. Il puisait ses souvenirs dans ce paysage à la fois bucolique et, par endroits, tacheté de friches industrielles. Cet écrivain rare, aujourd’hui oublié, est resté à la postérité pour deux événements médiatiques : une chanson et un procès. Elève brillant aux lycées Montaigne et Louis-le-Grand, il entame des études de médecine qu’il abandonne pour travailler avec ses parents dans l’entreprise familiale, « Les alliances Nuptia », une fabrique de bijoux située, 2 rue des Haudriettes, dans le quartier du Marais.

A partir de là, il va mener une double vie : la gestion (hasardeuse) de cette affaire et l’écriture sous l’influence croisée de Nerval, Rimbaud et Proust. A un âge relativement mur, poussé par Pierre Mac Orlan, il publie en 1952 chez Seghers, La Cité Montgol, un texte d’une force sans pareil dans la littérature de l’époque. Un recueil original cabotant entre la poésie et le fantastique, on est immédiatement séduit par cette singularité d’expression. Son style s’y exprime tout en nuances et anfractuosités. André Breton et Julien Gracq ont décelé chez lui cette patte sensible qui plonge le lecteur dans un abîme sensoriel. Le journaliste, homme de télévision et radio, Georges Walter le qualifia de « Proust solaire ». Chaque image est passée au tamis d’une réalité augmentée. Hardellet n’est pas un trafiquant de mots. Il leur restitue une sorte de fraîcheur originelle. Le temps disparaît sous sa plume, passé et présent ne font plus qu’un pour saisir la charge émotionnelle d’un chemin, d’un arbre, d’un vieux métier, d’une partie de pêche, etc. Au contact d’une simple carte postale couleur sépia, il échafaude des mondes parallèles. En sa compagnie, on ne rentre pas impunément dans une futaie, un autre espace intérieur s’ouvre : déstabilisant et pénétrant.

Du bal chez Temporel à un autre parquet

Un soir, à La Colombe, un cabaret de l’île de la Cité, Guy Béart, « l’ingénieur » à la guitare termine son tour de chant et vient s’installer à la table d’Hardellet, André Vers et René Fallet. Il entonne alors la première strophe du poème Le Tremblay : « Si tu reviens jamais danser / Chez Temporel, un jour ou l’autre, / Pense à ceux qui tous ont laissé / Leurs noms gravés auprès des nôtres ». Dans la nuit, Bal chez Temporel, un standard des années 50, était né. La voix sombre et sensuelle de Patachou, sa première interprète, en fera un immense succès radiophonique. Pour l’éternité, Guy Béart et André Hardellet resteront les co-auteurs de cette chanson, rengaine profonde et triste. L’autre événement marquant fut, à la fin de sa vie, son passage devant la 17ème chambre correctionnelle où il est cité à comparaître pour « outrage aux bonnes mœurs ». En 1969, l’éditeur Jean-Jacques Pauvert publie son roman Lourdes, lentes… sous le pseudonyme de Steve Masson. La justice décidément hermétique à la littérature passe à côté de cette ode gourmande et pure.

Un éveil des sens unanimement salué par la critique. Michel Bernard du Magazine littéraire estime que « l’œuvre d’André Hardellet ne s’adresse évidemment pas aux gens sérieux, elle ne concerne que les gens graves ». Jean-Louis Bory au Nouvel observateur parle d’un « poème en prose ardente où le blason du corps féminin se fait carte de tendre ». Quant à Hubert Juin du Figaro, il s’enflamme pour ce « chef d’œuvre de la poésie. La femme y est un paysage : elle est saveur, touffeur, odeur ».

Entre ces deux dates, entre ces deux coups d’éclat involontaires, l’image d’Hardellet est figée dans la naphtaline. De lui, on ne retient souvent que des clichés bistrotiers et les plus lettrés se souviennent de l’obtention du Prix des Deux-Magots en 1973 pour Les Chasseurs II. L’exotisme du zinc, ce divan des âmes brisées, les copains d’abord (Fallet, Boudard, Nucéra, etc.) et ce visage à jamais immortalisé par Doisneau, moustache et casquette comme un masque à sa vraie personnalité, demeurent les témoignages fugaces d’un immense artiste. On oublie tous les autres « signes topographiques » qu’il a semés dans son œuvre. « Sa géographie intime » avait du talent.

Aventurier des fortifs, pêcheur de sentiments

Dans son essai André Hardellet ou le don de double vie sorti aux Presses de la Renaissance en 1990, le très érudit Guy Darol rappelait que cet « étrange aventurier [avait] le goût des méandres, des voies sinueuses où l’on se perd. » Autour de son « vieux Vincennes », carrefour de l’enfance, il s’était fait le chantre du périurbain, mettant en lumière « le Pont de Charenton », « Les Quais de Bercy », « les Eldorados sur Marne », « Le Val d’Or » à Saint-Cloud, « Les Abattoirs de la Villette » ou consacrant un court chapitre aux « Faubourgs et villes » dans Sommeils paru en 1960.

En effet, quel étrange personnage qui, en voyant une carrière, banale ou sinistre endroit pour tant d’écrivains, s’enivrait à en perdre la raison. Dans Le seuil du jardin (1958), il fait flâner son héros aux Buttes à Morel (Ménilmontant), lieu propice à un vagabondage de l’esprit : « Les anciennes carrières, vides, d’une blancheur crayeuse, offraient un décor de choix à son oisiveté. » André Vers, soulignait dans une interview des années 90 la multiplicité « des villes dans la ville » à l’intérieur même de ses romans. Sous son regard, la ville se métamorphose et devient un décor onirique comme dans ce passage : « Tantôt c’était au “Point du Jour” quand, avec l’aube, des naïades argentées naissent dans le sillage des péniches et s’ébattent entre deux eaux avant de fondre sous le premier soleil. »

Il persuadait ses lecteurs que dans Paris intramuros, l’inattendu était à la portée d’un observateur quelque peu attentif : « Il vous suffira parfois d’un coup d’œil par une porte cochère entrouverte, d’un lointain observé d’un point culminant, d’un versant d’ardoises qui étincellent ; connaissez-vous Belleville, Ménilmontant, les voies de l’ancien chemin de fer de la Ceinture, le canal Saint-Marin ? » Il incitait même son lecteur à pénétrer dans le Jardin des Plantes : « Quand la nuit et la solitude s’en emparent, il devient un territoire voué à l’enchantement. » Si son œuvre sent le pavé francilien, il s’aventura également dans la province authentique, on lui doit des pages admirables sur les moissons, la chasse à la vipère ou la pêche à la sauterelle. Quand il s’agit de chanter les louanges d’« un petit bistrot tranquille, à la belle saison », d’un hippodrome, les jardins clos de Passy ou ce qu’il nomme « Les phénomènes de la nature » (les nuages et la pluie, le givre, le vent, l’écho, etc…), Hardellet est un merveilleux guide.

Bibliographie :

  • – Dans la collection L’imaginaire/Gallimard : Lourdes, lentes… ; Le seuil du jardin ; Les chasseurs I et II ; Donnez-moi le temps / La promenade imaginaire ; Le parc des Archers / Lady Long Solo, Oneïros ou La belle lurette.
  • – Dans la collection Poésie/Gallimard : La Cité Montgol / Le Luisant et La Sorgue / Sommeils.
  • – André Hardellet ou le don de double vie, de Guy Darol, Presses de la Renaissance.








Mario de Sa-Carneiro: le suicidé dans un ciel en feu

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(Photo : EGEAC - Wikimedia commons - cc)

La littérature portugaise eut aussi, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ses écrivains décadents, ses dandys névrosés, ses chasseurs d’idéal aux obsessions morbides, hantés par les paradis perdus. Chez nous, ils avaient pour nom Jules Laforgue, Jean de Tinan ou Huysmans. A Lisbonne, promenant sa mélancolie de « sphinx obèse » dans le Chiado, croisant parfois Pessoa, il y avait Mario de Sa-Carneiro. Ciel en feu est le dernier livre qu’il publia  en 1915. L’année suivante, il se suicida à Paris et, comme pour soigner sa légende, revêtit pour cette cérémonie d’adieu un smoking avant d’avaler de la strychnine.

Quand nous avons découvert ce livre, publié pour la première fois en France à la Différence, dans les caisses des bouquinistes près de la bibliothèque Albertine à Bruxelles, il avait l’air, à le feuilleter, d’un recueil de nouvelles. En fait, à la lecture, on s’aperçoit que la narration n’a guère d’importance, que les récits prennent souvent la forme d’un journal intime et sont entrecoupés de blancs. Et quand on connaît la fin de Sa-Carneiro, cela donne à ces textes une aura de fragilité et l’impression qu’ils ont été écrits au bord d’une ombre qui n’allait pas tarder à engloutir l’auteur.

Ainsi que les écrivains qu’il aime citer en exergue, Dostoïevski ou Gérard de Nerval, Mario de Sa-Carneiro est un rôdeur des confins. Ciel en feu est plutôt un long délire onirique, un poème en prose où la surabondance lyrique masque et révèle à la fois le désir de mort consubstantiel d’une tentation homosexuelle à peine dicible. Cascades d’adjectifs, d’interrogations, d’exclamations entretiennent une tension constante, un état de veille hallucinée qui placent Mario de Sa-Carneiro quelque part entre Villiers de l’Isle-Adam et Lautréamont : l’écriture se confond avec le désir, le remplace, s’exacerbe jusqu’à l’épuisement et au silence.

On retrouve pourtant chez ce prince de la décadence des thèmes qui n’appartiennent qu’à lui et ne le résument pas à une variante lusitanienne « fin-de-siècle » : une obsession du double, de l’autre ambigu, menaçant et désirable, une vision mystique, certains diraient catholique, du corps : que ce soit celui de la femme sublimée pour mieux être refusé ou celui de l’homme, secrètement désiré.

Atmosphère étouffante, air raréfié, Sa-Carneiro donne l’impression de cultiver des fleurs maladives et somptueuses dans la serre décrite par Zola dans La Curée : ses récits sont pleins de couples assassinés, de cérémonies rituelles, de « spasmes violacés ».

Littérature d’époque, dira-t-on, littérature datée… Cela dépendra des sensibilités ou du moment de la lecture. Il n’en demeure pas moins que Sa-Carneiro nous est étonnamment proche quand il trace de lui cet autoportrait indirect qui renvoie assez bien à l’homme d’aujourd’hui, englué dans un virtuel toujours plus envahissant : « Le poète qui vivait à côté avait la folie tranquille d’un naufragés de l’irréel. » Au moins, contrairement aux naufragés du cyberautisme contemporain, l’irréel de Sa-Carneiro était sa propre création, celle d’un écrivain écorché, et pas celle des écrans qui colonisent notre imaginaire et nous regardent autant qu’on les regarde.

Ciel en feu, de Mario de Sa-Carneiro (Ed. La Différence, 1990, 5 euros,  passage Albertine, Bruxelles).

Tu te souviens de la VHS?

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Dolph Lundgren dans "Le Scorpion rouge".

Carlotta remet à l’honneur un cinéma des années 80 qui fleure bon les vieilles VHS et nos vidéoclubs d’antan. Pour la première salve de cette « collection de minuit », l’éditeur nous propose de l’action pure avec des thrillers urbains portant la griffe de James Glickenhaus et un film guerrier surfant sur la vague du succès de Rambo 2 avec la montagne de muscles Dolph Lundgren.

Passons assez rapidement sur Le Scorpion rouge, sans doute le film le moins intéressant du lot. Les connaisseurs n’ignorent sans doute pas que Joseph Zito n’a jamais fait dans la dentelle, signant d’abord une des nombreuses suites de la saga Vendredi 13 (le quatrième du nom) puis s’orientant vers les films d’action bourrins avec Chuck Norris (Portés disparus, Invasion USA). Tourné juste avant la chute du mur de Berlin et l’écroulement de l’empire soviétique, Le Scorpion rouge est sans doute l’un des derniers films de propagande anticommuniste sortis sur grand écran. Dolph Lundgren y incarne un soldat d’élite de l’armée soviétique chargé de se rendre en Afrique pour abattre le chef d’une rébellion anti-communiste. Sur place, il constate que les pires exactions sont perpétrées par son camp et après moult péripéties, il se rallie à la cause des insurgés soutenus par les Yankees.

Difficile de faire film plus épais et plus schématique que ce Scorpion rouge où se succède la morne routine des explosions, fusillades et bagarres en tout genre. Pour ceux qui, comme moi, ne goûtent guère la testostérone et les armes à feu, le film risque vite d’être très rébarbatif. Et ce n’est pas le jeu monolithique de l’armoire à glace Dolph Lundgren qui changera l’affaire : on a connu des bûches plus expressives !

Après, le temps joue plutôt bien en faveur du film. Si la scène finale est d’un ennui total et sombre dans le grotesque (l’homme seul qui fait exploser un hélicoptère), le film est mis en scène avec efficacité. Face aux montages épileptiques actuels et au sentiment de totale irréalité qu’a entraîné l’arrivée du numérique, on en deviendrait presque nostalgique de ces films de gros bras virils aux découpages classiques. Le côté ultra-caricatural de l’intrigue avec ces cruels soviétiques et cubains qui imaginent les pires tortures pour leurs prisonniers fait pencher le film du côté de la bande-dessinée et il arrive même que l’on se surprenne à rire face à certaines répliques qui valent les célèbres citations de Chuck Norris (« Let’s kick some ass ! » assène doctement notre machine de guerre soviétique).

De la même manière, il est assez amusant de constater que ces films qui exaltent le plus la virilité, la force et la baston témoignent également d’une forte homosexualité refoulée. A ce titre, Le Scorpion rouge étonne parfois par le caractère homo-érotique de son imagerie : le corps sculptural et huilé de Dolph Lundgren filmé sous toutes les coutures ou presque, son petit short qui le fait ressembler à un personnage dessiné par Jacques Martin (l’auteur d’Alix, pas le présentateur de L’école des fans !), notamment lorsqu’il chasse le marcassin à coup de javelot. Tous ces petits détails font que le film n’est pas si désagréable que ça en dépit de son intrinsèque bêtise.

Plus intéressant est Blue Jean Cop de James Glickenhaus, auteur de The Exterminator aussi présent dans la « Midnight collection » (voir ici). Le cinéaste renoue d’ailleurs avec l’univers interlope du New York nocturne et traite de thématiques assez similaires : la justice, la vengeance, les frontières floues entre le Bien et le Mal. On se souvient que The Exterminator dénonçait l’absence de justice et la corruption des élites pour vanter l’autodéfense et la justice individuelle. Blue Jean Cop part d’une situation inverse. Un policier en jean se fait tirer dessus par un dealer noir que tout désigne comme le coupable idéal. Peter Weller est une sorte d’avocat commis d’office chargé d’aider ce suspect qui prétend qu’il n’a agi qu’en légitime défense.

L’intérêt du film, c’est qu’il prend le parti de défendre un sale type. Plutôt que d’opter pour un scénario politiquement correct de la victime (un noir, forcément) expiatoire d’une société raciste, Glickenhaus nous dit que même le pire salopard (il vend de la drogue à des gamins, il a été condamné pour viol) a droit à la justice. Le réquisitoire est d’autant plus fort que la « victime » n’est pas un ange : même s’il mérite la prison pour d’autres méfaits, il doit être défendu dans le cas présent. On constatera néanmoins, avec un certain étonnement, que la vente de drogue (petit couplet moralisateur du cinéaste) semble être un crime plus grave que le viol dont il n’est plus guère fait mention par la suite…

L’intelligence de Glickenhaus, c’est donc de brouiller les frontières entre les notions de Bien et de Mal. Si un petit voyou peut aussi être innocent et mériter une justice impartiale, les flics peuvent aussi être corrompus et user de leurs prérogatives pour faire le Mal. On retrouve alors ce qui faisait le sel de The Exterminator : une vision pessimiste du monde et d’une ville gangrénée par la corruption et l’appât du gain. Pourtant, Blue Jean Cop se révèle aussi plus léger puisque le cinéaste mêle à ça une comédie de reconquête sentimentale entre le commis d’office (Peter – Robocop – Weller) et la juge d’instruction mais aussi un « film de potes » avec un flic viril (Sam Elliott) qui fait la paire avec le chétif Weller.

Ce qui séduit dans le film, c’est son côté « série B » sèche et sans bavure. Le découpage est précis, les scènes d’action n’empiètent pas sur la caractérisation des personnages et le cinéaste filme plutôt très bien son décor urbain

Ce sont aussi ces caractéristiques qui font l’intérêt de Maniac cop, sans doute le plus réussi des quatre films de la collection. On retrouve d’ailleurs le nom de James Glickenhaus mais, cette fois, comme producteur de l’œuvre.  A la réalisation, William Lustig que les amateurs connaissent pour l’excellent Maniac. Venu du cinéma d’exploitation (il a commencé par réaliser des pornos), Lustig en a gardé la concision et l’inventivité.

Maniac cop reprend un peu le même argument que son célèbre slasher mais, cette fois, c’est un homme de loi (un flic) qui sème la terreur dans la population en assassinant aveuglément. Les soupçons commencent par se porter sur Jack Forrest (Bruce Campbell) parce que sa femme a été tuée et qu’elle le soupçonnait. Puis on réalisera – je le révèle car ce n’est finalement pas un enjeu dramatique très fort dans le film – qu’il s’agit d’un vétéran flic passé par la case prison, laissé pour mort et qui entreprend de se venger.

Le film navigue entre plusieurs eaux : le thriller urbain de série B (là encore, on est saisi par la précision du découpage), le slasher horrifique avec son psychopathe qui agit dans les recoins sombres de la ville pour faire couler le sang et le vigilante movie à la Glickenhaus puisque le tueur ne fait finalement que se venger.

A un moment donné, une complice du « flic fou » prétend qu’elle l’a aidé parce qu’elle pensait qu’il allait se venger des vrais coupables, des individus corrompus qui l’avaient envoyé au casse-pipe. En montrant les conséquences désastreuses de ces gestes, Lustig prouve l’inanité même de la question de l’auto-justice et de la vengeance.

Maniac cop fait aussi partie de ces films new-yorkais montrant la « grosse pomme » comme un foyer de corruption et de violence. La sécheresse du trait du cinéaste lui permet de dresser le panorama d’une ville où les frontières entre la légalité et l’illégalité sont entièrement poreuses et où l’uniforme de la Loi revêt les pires crimes.

Avec les deux films de Glickenhaus, Maniac cop partage cette économie de série B qui permet à Lustig de parler très précisément d’un état du monde à un moment donné sans avoir recours à de longs discours.

Sec comme un coup de trique, son film est une jolie petite réussite.

Midnight Collection (Éditions Carlotta Films). Sortie en DVD le 6 juillet 2016.
– Blue Jean Cop (1988) de James Glickenhaus avec Peter Weller.
– Maniac cop (1988) de William Lustig avec Bruce Campbell.
– Le Scorpion rouge (1989) de Joseph Zito avec Dolph Lundgren.

Toffler et « Le Choc du futur »: actualité d’une pensée

(Photo : Hamish Irvine - Flickr - cc)

Le Choc du futur, ce livre de 500 pages écrit au début des années 70 du siècle dernier, a-t-il encore des idées-clefs à nous délivrer sur notre présent ? Alvin Toffler, qui vient de disparaître en juin dernier, y dresse un inventaire des innovations de nos sociétés et observe la rupture civilisationnelle qui a affecté l’Occident, passant du monde industriel à la société de l’information.

Sans connaître l’Ipod, ses analyses restent stimulantes. Car Toffler prend en compte un océan dans lequel nous baignons et qui, la plupart du temps, échappe à nos analyses : la surcharge des données, le bombardement d’informations et de stimuli auquel notre système nerveux est soumis… Prenant des exemples triviaux comme le choix d’une lessive ou d’une voiture, il montre bien que l’individu doit dépenser beaucoup de temps et d’énergie pour s’y retrouver face à une offre insensée. Qui le contredira à l’ère d’Internet et des 200 chaînes câblées ?

Pour Toffler, tout converge en ce point : l’individu est confronté à des choix démultipliés, à une somme de connaissances qui explosent, à des situations qui changent continuellement. Dans sa prospective, chacun devra sans cesse mettre à jour ses savoirs, changer de profession voire de région ; les entreprises ne seront plus des entités stables, car l’unité de production s’organisera autour de projets industriels ponctuels – comme le projet Apollo – et se disperseront une fois la mission accomplie. Il s’attarde sur ces Américains qui changent en moyenne de région et de vie tous les 2 ans, doivent se réadapter à un nouvel environnement pour le quitter presque aussitôt. Il s’intéresse aussi aux changements culturels, remarquant déjà le ballet incessant de nouvelles stars d’un jour, de tubes qui passent et qu’on oublie dès le lendemain…

En fait, Toffler dresse le portrait d’un monde-vortex, qui emporte tout dans un flux incessant ; un monde fluide, bigarré, qui flirte avec le chaos. Il suppose que cette accélération généralisée ne sera pas supportable pour une part des populations, auxquelles il faudra aménager des zones plus calmes, plus stables, d’existence, d’habitation et de travail.

Le « choc du futur », c’est donc cela : le choc entre une humanité qui s’adaptera à la fluidité, au monde-liquide et incertain, et une humanité en quête de repères.

Aujourd’hui, cette analyse — publiée en 1970 à partir des différentes expériences du couple Toffler entre le milieu des années 1950 et la fin de la décennie suivante — s’applique-t-elle toujours ? Peut-on y voir déjà en filigrane l’opposition entre les partisans d’un mondialisme dénué de sens (autre qu’une sorte d’exploration des expériences — le transhumanisme en somme), et les partisans de sociétés structurées, héritières d’une culture et d’un passé qu’elles souhaitent transmettre et dont elles veulent garder la cohérence (et les frontières) ?

L’éclatement plutôt que l’uniformisation

Je laisserai ces questions en suspens pour aborder un autre aspect des idées de Toffler. Pour ce dernier, la principale caractéristique de l’ère industrielle était la standardisation : chaînes d’hôtels, de restaurants, de produits et de voitures identiques. Au contraire, l’ère hyperindustrielle conduira à la différenciation ahurissante des produits : « Ce n’est qu’à son premier stade que la technologie impose la standardisation. L’automation, en revanche, ouvre la voie à une infinie diversité qui aveuglera l’homme et lui torturera même l’esprit. » (p. 303).

Ce n’est donc pas l’uniformisation qui guette nos sociétés, mais leur éclatement en niches fragmentaires (les « publics ») qui s’ignorent et vivent dans des espaces-temps différents. Sur ce point, Toffler avait-il tort ? Il est vrai qu’on assiste à deux mouvements simultanés : nos sociétés s’uniformisent (il suffit de voir les chaînes de magasins et les produits similaires dans les villes européennes) et se différencient, à tel point que l’on peut parler de « plurivers » pour caractériser les différences entre univers mentaux de personnes qui, pourtant, ont le même mode de vie, utilisent les mêmes technologies.

Il me semble que le fait central de nos sociétés est cette juxtaposition étonnante de personnes qui se côtoient dans les mêmes rues, prennent les mêmes rames de métro, et pourtant vivent dans des mondes mentaux antithétiques – voire, inconciliables. On peut prendre l’exemple des « conspirationnistes ». Ceux-ci ont leurs centaines de sites, ils croient que le 11-Septembre a été fomenté par les dirigeants machiavéliques du complexe militaro-industriel américain. Certains d’entre-eux pensent que le monde est orienté en sous-main par la secte des Illuminatis ou des Skulls and Bones. Je ne parle pas ici de 2 ou 3 illuminés, mais de millions de gens, souvent jeunes, qui répercutent ce genre d’idées — à tel point que le gouvernement s’en inquiète et cherche à créer des programmes d’éducation au sens critique pour lutter contre le « conspirationisme » ! Or, le monde dans lequel vivent ces « conspis » n’a quasiment plus de points communs avec le monde mental dans lequel vit un lecteur du Monde ou du Figaro. Toutes leurs sources d’informations diffèrent, leurs références aussi.

Mais le problème des « bulles informationnelles » n’existe pas seulement autour du conspirationnisme. Il me semble qu’aujourd’hui, l’incompréhension règne entre une multitude de bulles informationnelles, qui ne se comprennent plus et ne peuvent quasiment plus dialoguer, car elles se réfèrent à des expériences et des sources d’informations de plus en plus séparées les unes des autres. Un lecteur de Fdesouche, en voyant jour après jour des faits sélectionnés de façon à penser que « l’immigration est un péril », n’aura quasiment pas de background commun avec un lecteur du Forum des marxistes-révolutionnaires, qui sélectionnent des faits montrant que « la police réprime les jeunes », « l’islamophobie d’Etat règne », « les violences sont constamment exercées contre les immigrés »…

D’aucuns pensent que les habitants des quartiers vivent dans un « espace-temps différent » de celui des habitants des centres-villes. Il y aurait ainsi pour les uns et les autres des références et un un monde-vécu radicalement différents. On pourrait à ce stade parler d’incommensurabilité, comme si les différentes communautés vivaient effectivement dans des mondes distincts, qui ne peuvent plus se comprendre car ils ne parlent plus la même langue et ne partagent plus les mêmes expériences. Quand ils discutent, ils tendent d’ailleurs à s’accuser de mauvaise foi ou même à se psychiatriser, ne comprenant plus ce qui motive les opinions opposées ou différentes des leurs.

La fragmentation et le commun

Toffler n’avait pas analysé la fragmentation sociale du point de vue du choc des visions du monde et des « plurivers » qu’elle générerait. En revanche, il s’était intéressé aux loisirs culturels et au tourisme. Il voyait déjà la naissance d’une nouvelle industrie qui vendra non plus des produits manufacturés, mais des « expériences » — voyages inédits, trekkings dans l’Himalaya, vol en deltaplane, nous y sommes.

Toffler a bel et bien dressé un portrait très juste, dès les années 1970, de nombreux aspects de notre société de surinformation. Il a diagnostiqué certaines pathologies possibles d’un tel brouhaha. Mais s’est-il interrogé sur le sens ? La question du sens d’une telle évolution me semble quelque peu laissée en suspens par les analystes des évolutions technologiques et de leurs effets induits.

Après Toffler, on peut se poser la question profondément politique de la possibilité même d’une légitimité dans une réalité fragmentée dont les différents composants ne partagent pas assez pour pouvoir créer un « sens commun ». Cela renvoie à la question des identités et des repères. A l’époque où il la pose, Toffler pense que la religion et la nation sont dépassées. De même, s’il analyse les conséquences de la mondialisation, de la précarisation et de l’accélération du rythme des changements dans nos sociétés, l’immigration apparaît comme la grande absente de son raisonnement (ce sujet, il est vrai, ne s’imposera dans le débat qu’à partir des années 80-90).

Certes, Toffler parle bien des « migrations », mais pour lui ces mouvements d’une population mondiale devenue « nomade » ont des conséquences essentiellement psychologiques : une sorte de « bougeotte » permanente qui empêche l’approfondissement des relations d’amitiés, condamne à une superficialité des rapports sociaux et arrache régulièrement les personnes à leur environnement. Autrement dit, Toffler, brillant observateur doté d’intuitions géniales, n’a pas pu échapper au piège de l’extrapolation : le monde n’est pas devenu un énorme « suburb » à l’américaine et les mêmes causes n’ont pas eu partout et pour tous les mêmes effets. Sa science du future – cette science qui permet de saisir un phénomène aujourd’hui marginal et comprendre que c’est lui et non pas les autres qui  jouera un rôle déterminant à l’avenir — est peut-être incomplète. Elle n’en demeure pas moins essentielle pour comprendre le choc… du présent.

Saint-Etienne-du-Rouvray: la défaite de la justice

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Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean. Sipa. Numéro de reportage : REX40441584_000009 .
adel kermiche saint etienne rouvray
Adel Kermiche et Abd-el-Malik Petitjean. Sipa. Numéro de reportage : REX40441584_000004.

Faut-il rouvrir le procès récurent de la justice, parce qu’un juge d’instruction avait remis en liberté l’un des assassins du Père Jacques Hamel, quelques semaines avant qu’il ne commette son crime ? Sans le dire explicitement, le Premier ministre n’a pas hésité en tout cas à montrer du doigt les juges pour leur manque de perspicacité. L’ « échec judiciaire » est venu à point nommé faire diversion, quand les critiques s’adressaient jusque là aux services de police et de renseignement.

Anomalies dans la procédure

Avant de porter un jugement, encore faut-il connaître les données du problème. Les unes sont purement circonstancielles, d’autres concernent le fonctionnement du système judiciaire dans son ensemble. Il est difficile de contester un échec objectif de la justice dans le cas considéré, mais il n’est pas forcément là où l’on voudrait qu’il soit et il semble surtout être le révélateur de dysfonctionnements plus profonds..

Tout d’abord, on découvre avec un peu d’attention des anomalies dans la procédure (ou dans ce qui en a été communiqué), qui n’ont été soulignées jusqu’à présent par personne. En effet, quand un juge d’instruction veut remettre en liberté un prévenu contre l’avis du parquet, celui-ci dispose de quatre heures, à partir de la notification qui lui est faite de l’ordonnance du juge, pour faire un appel suspensif devant le premier président de la cour d’appel, qui dispose lui-même de 48 heures pour examiner le recours. Ce haut magistrat ne peut maintenir le prévenu en détention jusqu’à l’examen au fond de l’appel du parquet devant la chambre de l’instruction – en général quelques semaines plus tard – que si, après avoir vérifié la régularité de la procédure, il trouve au moins deux motifs différents pour justifier sa décision (par exemple le risque de renouvellement de l’infraction et l’impossibilité de maintenir le prévenu à la disposition de la justice par tout autre moyen). En matière correctionnelle, il ne peut invoquer la protection de l’ordre public, ce motif ayant été supprimé des causes possibles de détention provisoire dans la foulée de l’affaire d’Outreau.

Si la procédure est irrégulière ou si le premier président ne trouve pas deux motifs juridiquement valables de laisser le prévenu en prison, il a l’obligation de le remettre en liberté. Que s’est-il passé dans le cas d’Adel Kermiche ? Le parquet a-t-il fait un appel suspensif, le premier président s’est-il prononcé ? Mystère, cette phase de la procédure n’a jamais été mentionnée dans la communication officielle, ce qui est pour le moins surprenant et laisse une zone obscure dans le déroulement de la procédure sur laquelle on s’interroge. Soit, en effet, le parquet avait fait un appel suspensif – et alors il convient de savoir si c’est le premier président qui avait élargi le prévenu, avant la chambre de l’instruction, et pourquoi –, soit il ne l’avait pas fait et il conviendrait de savoir également pourquoi, s’il estimait que le bracelet électronique était une mesure de contrôle et de prévention « illusoire ».

Seuls les motifs de l’ordonnance du juge d’instruction ont été cités dans la presse et ils sonnent évidemment, après coup, douloureusement faux. Il va falloir revenir sur ce point, mais ce qui semble établi est qu’Adel Kermiche était mis en examen et incarcéré depuis 10 mois quand il a été libéré par le juge d’instruction. Une telle durée de détention provisoire est aujourd’hui considérée comme importante, s’agissant d’une procédure qui, selon ce qu’on en sait, avait été ouverte sous une qualification correctionnelle et non criminelle. Le juge d’instruction avait fait précéder sa décision d’une enquête de personnalité, dont les passages qui ont été rendu publics ne mentionnent pas si elle recommandait la libération d’Adel Kermiche. Il semble toutefois, là encore, qu’elle était de nature à fournir des éléments positifs non sur son parcours chaotique – agrémenté de séjours en hôpital psychiatrique – mais sur ses projets professionnels déclarés et le désir exprimé de rompre avec son passé djihadiste.

Kermiche, le faux repenti

Le juge a motivé son ordonnance par le fait que Kermiche aurait pris conscience de ses erreurs et se serait montré déterminé à entamer des démarches d’insertion, avec l’encadrement et l’accompagnement de sa famille. Le juge s’en était-il vraiment convaincu ? Ces motivations « fourre-tout » sont, en réalité, banales et ne signifient pas grand chose. Contrairement aux apparences, le véritable fondement de sa décision peut être tout à fait ailleurs. Il faut savoir que les juges ne peuvent garder en détention les prévenus au motif que le système judiciaire n’est pas en mesure d’assurer un jugement rapide de l’affaire car la loi leur interdit ce genre de motivation. Quand une personne a déjà subi une longue détention provisoire, la loi restreint les possibilités de prolonger cette dernière. C’est pourquoi, lorsque le cas se présente, les juges préfèrent parfois « habiller » les remises en liberté par des motifs peu convaincants mais stéréotypés sur la « réinsertion » ou l’absence de risque, plutôt que de souligner l’impasse judiciaire d’une détention qu’ils n’ont plus les moyens de prolonger raisonnablement au regard des critères légaux. En l’espèce, le juge a-t-il cru à la bonne foi de Kermiche et s’est-il décidé sur les éléments positifs de l’enquête de personnalité ? Peut-être, mais rien ne permet d’en être sûr. Kermiche ayant en effet déjà effectué une longue détention provisoire, il faudrait savoir si son jugement était programmé et dans quel délai. Le plus probable est que l’information judiciaire ne pouvait amener aucun élément supplémentaire utile, au terme des dix mois écoulés, mais que les délais de procédure avant de pouvoir renvoyer l’affaire en jugement étaient encore longs ou que l’engorgement des juridictions excluait un audiencement rapide, pour une affaire qui n’était pas prioritaire.

Quiconque ne baigne pas quotidiennement dans l’univers clos de la justice pénale ignore ce mode de fonctionnement des tribunaux. Les magistrats instructeurs, ceux du parquet et des cours d’appel jonglent en permanence avec des réalités avant tout prosaïques où la gestion des délais de procédure l’emporte sur les grandes questions de politique pénale. Mais, dira-t-on sans doute, cela n’excuse pas et n’explique même pas les raisons pour lesquelles on remet en liberté un individu dont tous les indices montrent la dangerosité, comme l’avait quand même bien vu le parquet. Ne peut-on rien faire d’autre que de croire, ou tout au moins se convaincre de croire, aux bonnes intentions exprimées par un djihadiste perturbé psychiquement, qui a déjà été arrêté pour des faits similaires, qui s’affirme « repenti » au moment seulement où il est incarcéré et, toujours aussi perturbé, prétend vouloir se « réinsérer » comme aide médico-psychologique avec l’encadrement et l’accompagnement d’une famille qui s’est elle-même montrée incapable, à deux reprises, de l’empêcher de partir pour la Syrie ?

C’est tout le secret du théâtre d’ombres qu’est la justice pénale, incompréhensible à ceux qui n’en font pas partie. Sans quelques rudiments de sociologie institutionnelle, on ne peut en effet comprendre les mécanismes invisibles qui animent le fonctionnement d’une institution quelle qu’elle soit. Le premier d’entre eux est sa logique interne, non écrite mais omniprésente, qui assure toute la cohérence du système. En d’autres termes, il existe dans toute institution une doctrine, exprimée ou non, à l’aune de laquelle se prennent toutes les décisions. Ce logiciel « sur-détermine » l’ensemble du fonctionnement institutionnel : un agent peut, individuellement, l’ignorer ou le récuser, mais toute l’architecture de l’organisation et de la hiérarchie qui l’entoure neutralisera, par toute une série de moyens qui lui sont propres, les effets d’une action dissidente. Dans le cas de la justice pénale cela veut dire que, quelle que soit l’ « indépendance » dont jouissent les juges, ils n’en sont pas moins sur-déterminés, quoi qu’ils en veuillent, par l’assignation qui est faite au système judiciaire de remplir certaines fonctions. Si on ne connaît pas ces dernières, ou si l’on ignore la force avec laquelle elles s’impriment dans l’action quotidienne des magistrats, on est continuellement confronté au contresens dans l’interprétation des mobiles qui les animent.

L’impossible réinsertion des djihadistes

Le nœud du problème est ici et pas ailleurs. Toute notre justice pénale est fondée sur une, et une seule, aspiration : la « réinsertion » des délinquants, dont le corollaire est la croyance dans l’incapacité – réelle ou supposée, ce n’est pas ici le propos – de la prison d’assurer cette tâche. Mais le système judiciaire est profondément imprégné de la double certitude que la sanction pénale n’a pas d’autre but à atteindre que la réhabilitation du délinquant ou du criminel et qu’elle est parfaitement apte à y parvenir, la prison n’étant que le pis-aller qu’elle doit faire entrer en ligne de compte, fût-ce à regret. Cette conviction est telle qu’aucun débat, ni aucun audit ne viennent jamais la troubler car ils apparaissent aussi inutiles qu’inconvenants. Aucun échec n’est jamais étudié – ils sont pourtant autrement plus nombreux que les réussites – aucune leçon n’est jamais tirée de l’improductivité massive de la politique pénale de « réinsertion » à la française. Les professionnels eux-mêmes se gardent d’émettre tout doute qui les cataloguerait irrémédiablement comme « répressifs » ce qui, en la matière, est assimilé à une forme sévère de « révisionnisme ». La seule critique autorisée du système est celle de ses partisans. Ils expliquent que les échecs, quand ils sont obligés de les reconnaître, proviennent uniquement de l’insuffisance des moyens alloués aux juges et aux éducateurs.

La découverte tardive et limitée de la criminalité organisée, et, plus récemment encore, du terrorisme, n’ont rien modifié à une approche inscrite dans les gènes de la justice française. Cela signifie-t-il pour autant qu’il faudrait faire partir le balancier dans l’autre sens, comme le préconisent certains qui voudraient ouvrir des camps de rétention pour toute personne soupçonnée de terrorisme ? C’est bien sûr un autre débat, mais il est tout aussi biaisé car il substitue une idée toute faite à une autre et ne laisse place à aucune réflexion solide. Sans parler de ce que deviendrait un régime politique qui incarcérerait à tour de bras sur de simples suspicions, il ne résoudrait rien parce qu’il fondrait sa sécurité exclusivement sur l’ignorance – pourquoi les gens agissent-ils comme ils le font ? –, sur le doute – celui-ci passera-t-il ou non à l’acte ? – et parfois même sur l’erreur – le soupçon n’est pas une preuve. La seule voie, qui sera longue et difficile tant il faudra combattre d’idées toutes faites et rabattre d’illusions, est de réviser le logiciel de la pénologie française qui ne veut croire qu’à une seule chose : on éliminera la délinquance en « réinsérant » les délinquants et on éliminera le terrorisme en « déradicalisant » les terroristes. Non que ce ne soit un beau programme, mais parce que nous n’avons pas la moindre idée de la manière dont nous pourrions le réaliser et que nous ne sommes pas près de le savoir.

Antiterrorisme: Le piège grossier de l’unité nationale

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union nationale francois hollande daech
La Haine.
union nationale francois hollande daech
La Haine.

Le gouvernement croit avoir trouvé d’imparables éléments de langage dans sa lutte acharnée non pas contre le terrorisme islamiste, mais pour la maîtrise de l’opinion. L’usage immodéré de l’euphémisme Daech, alors que même Le Monde se met à utiliser le sigle EI, plus parlant, vise à désigner un ennemi lointain, forcément extérieur et qui sera anéanti à force de frappes aériennes en Syrie. Or l’ennemi est intérieur, intensément proche, et dans le cas de Saint-Etienne-du-Rouvray mais de terrorisme de proximité, il s’agit de terrorisme de voisinage. L’assassin, natif et habitant de la ville, a utilisé les quelques heures de non-fonctionnement du bracelet électronique accordées avec mansuétude par la justice française pour aller égorger le vieux curé d’à côté. C’est une voisinade version djihad.

Soulevons les questions qui fâchent

L’autre formule utilisée sans cesse par le Président Hollande et ses sbires est l’appel à l’unité nationale. Vu d’avion, c’est très bien. Un Président de la République qui demande l’unité des cœurs dans un grand moment de deuil, qui pourrait critiquer, à moins d’être un jaloux revanchard comme Sarkozy ou un facho comme ceux que vous savez ? Vu de près, c’est très mal. Très pervers et dangereux.

Que la sidération qui a suivi les deux attentats de 2015 ait nécessité un moment de deuil où l’on s’est recueilli, où l’on a fait taire les rancœurs et les polémiques, rien de plus normal. Mais à partir du moment où les attentats viennent ponctuer la vie des Français comme le muguet du 1er mai ou l’arrivée du beaujolais nouveau, il n’y a plus aucune raison à cette unité nationale, car les événements et leur gestion tombent sous la loi de la démocratie : le débat. Roland Cayrol, lors du C dans l’air consacré à la polémique de Nice a eu grand tort de dire que celle-ci elle était honteuse. Les questions qui fâchent sont justement celles qu’il faut soulever dans les débats politiques. Les appels à l’unité nationale visent d’abord à faire taire les critiques de la droite et de l’extrême droite, il ne faut pas en être dupe.

Dans la parole gouvernementale,  »unité nationale » a bien sûr un autre sens, l’unité entre les Français musulmans et tous ceux, encore nombreux tout de même, qui ne le sont pas, ou pas encore. Or cette unité n’existe pas, elle reste à construire, et faire appel à elle, c’est s’adresser à un fantôme du futur, ce qui est bien dans la manière magique des chamanes socialistes.

Le crime de Saint-Etienne-du-Rouvray a un terrible arrière-goût de guerre d’Algérie. Par les origines du tueur, par la haine ethnique et religieuse qu’il portait en lui, par le moyen d’opérer qui rappelle les massacres de Pieds-noirs à Oran dont parlait Causeur il y a quelques jours. Il faudra que les musulmans s’interrogent sur  ce terrifiant retour de l’égorgement par les mains d’un jeune homme né et élevé en France. Est-ce le fait d’avoir vu sacrifier les moutons de l’Aïd, est-ce le fait de connaître l’abattage halal ? Pourquoi ce resurgissement de l’archaïque le plus atroce chez un jeune homme de la génération internet et smartphone ? Il faudra qu’on nous explique. Au boulot, les psychanalystes et les sociologues.

Un seul peuple de Dunkerque à Tamanrasset

Le sentiment cauchemardesque de revivre la guerre d’Algérie vient aussi de l’affirmation répétée qu’il n’y a qu’un seul peuple, de Dunkerque à Tamanrasset, qu’un seul peuple dont il faut préserver l’unité dans la France d’aujourd’hui. Il y avait bel et bien deux peuples qui n’ont pas fusionné en Algérie, il y a deux peuples dont la fusion est heurtée et laborieuse dans la France d’aujourd’hui. Le déni de réalité des partisans de l’Algérie française était aussi grand que celui du gouvernement d’aujourd’hui qui ne se donne pas les moyens de faire pression sur les musulmans de France pour qu’ils s’intègrent, de gré ou de force. Il faudrait par exemple leur expliquer que le voile, même léger, des jeunes femmes, exhibe le refus d’être draguée par un non-musulman, le refus du mariage mixte et donc de tout véritable vivre-ensemble.

Il y aura bien sûr d’autres attentats, il n’y a aucune raison pour qu’ils s’arrêtent. Il y aura bien sûr une montée de l’exaspération, mais je ne crois pas une seconde qu’elle se traduira par des pogroms conduits par les Français de souche contre les quartiers dits sensibles. Les musulmans font peur et on sait qu’une proportion non négligeable de leurs jeunes est très bien armée et très aguerrie au maniement des armes. Aucun des jeunes  »de souche » que je connais en milieu urbain ne sait ce qu’est un fusil. La guerre civile n’aura pas lieu, le scénario de Soumission proposé par Houellebecq non plus. L’écrivain a prédit un passage indolore à l’islamisation sous la houlette du gentil président Ben Abbès, le cours actuel des événements annonce plutôt une plongée de longue durée dans la violence des attentats, comme en Algérie justement, avant que De Gaulle ne nous délivre de ce fardeau.

Jusqu’ici tout va bien…

Contre qui s’élèvera l’exaspération des Français au fil des attentats ? Evidemment contre l’Etat et le gouvernement socialiste. La France a une relation qu’il est permis de trouver exagérée et incestueuse avec son Etat. Mais c’est ainsi, l’Etat royal, impérial, puis républicain a bâti la France, en retour les Français en exigent aide, protection, prébendes, et même affection et care comme le voulait Martine Aubry. Les prochains blessés et parents de victimes se déchaîneront contre François Hollande et ses ministres, ceux-ci ne pourront plus mettre le nez hors des forteresses gouvernementales. Les permanences du Parti socialiste seront copieusement saccagées, d’ailleurs la CGT a donné l’exemple. Dans ma petite ville du Sud-Ouest, le local de la députée socialiste comporte une vitrine discrète sans la moindre rose, le moindre poing, ni le moindre sigle PS. Il n’y figure que le nom de la dame, qui d’ailleurs va sûrement se choisir un pseudonyme un de ces jours.

Marine Le Pen a de grandes chances de devenir Présidente en 2017, Claude Askolovitch et ses copains diront que le peuple français est fasciste et pourtant ils auront bien pavé la route au FN depuis cinquante ans. Ensuite, les vrais ennuis commenceront, mais c’est une autre histoire. Jusqu’ici tout va bien, comme le disait la publicité de La haine, film génialement prémonitoire de Mathieu Kassovitz qui exaltait l’amitié en banlieue entre un juif et un musulman, unis contre la méchante police fasciste. C’était un temps où la haine était vivement approuvée par la gauche.

Baraka City, l’humanitaire dévoyé

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moussa baraka city islam humanitaire
Photo: Canal+.
moussa baraka city islam humanitaire
Photo: Canal+.

Un peu partout, la libération au Bangladesh du prétendu humanitaire Moussa ibn Yacoub est célébrée. Or, on aurait pu attendre un minimum d’analyse sur l’homme et sur l’association pour laquelle il travaille : Baraka City. Le nom est sympathique mais une lecture superficielle de la presse laisse pantois sur l’association et son affidé.

Une mission exploratoire

Selon Le Figaro, Moussa avait été arrêté le 19 décembre alors que, responsable Asie de son association, il visitait des camps benghalis de réfugiés Rohingyas, une minorité musulmane birmane. Personne n’évoque de matériel humanitaire, probablement une mission exploratoire. Il ne déclare pas son activité  aux autorités, alors qu’on connaît la susceptibilité aux règlements dans ce genre de pays. Le problème est surtout que son nom d’usage, adopté lors de sa conversion à l’islam, diffère de celui de ses papiers officiels : Maxime Puemo Tchantchuing. Les policiers sont inquiets, le soupçonnent d’activités suspectes en lien avec le terrorisme, l’arrêtent et le défèrent à la justice. En France, un comité de soutien se lance dans le combat pour sa libération ; son portrait étant même affiché au fronton de la mairie communiste de Montreuil.

Baraka City lui fournit pour avocat Samim Bolaky qui avait publié avec son confrère Karim Achoui l’opuscule Musulmans quels sont vos droits ? En janvier dernier, la nouvelle de son arrestation avait été abordée sur le plateau de Supplément en présence de Najat Vallaud-Belkacem à laquelle le président de Baraka City refuse de serrer la main : c’est une femme… Il y refuse aussi de condamner les actions de Daech, ce que la ministre refuse de commenter avant de faire part de son malaise.

Des musulmans au service des musulmans

Comme l’explique L’Express, Baraka City est une association controversée, confrontée à des fermetures de comptes bancaires, des perquisitions, des gardes-à-vue et est accusée de tenir un discours intégriste. L’ONG n’agit qu’en faveur de musulmans ; imagine-t-on la Cimade, le Secours catholique, l’Osée ou le Secours populaire n’agir que pour leurs ouailles ? Un humanitaire limité à une seule frange de l’humanité, est-ce encore de l’humanitaire ou est-ce du communautarisme ? Quid de la société multiculturelle ? L’objectif affiché est : aider les populations les plus démunies autour de valeurs humaines et islamiques, avec l’agrément d’Allah. Mais pas n’importe lesquelles.

Que Baraka City agisse pour des démunis, fort bien. Néanmoins, on note l’action phare pour construire des puits pour les frères et sœurs togolais, des campagnes pour Gaza affichant une récolte de 3 millions d’euros sans que rien ne soit livré[1. Le gestionnaire de la page Facebook de l’association a déclaré : « Pour Gaza, nous essayons de trouver des solutions nous permettant d’envoyer des convois, mais ce n’est pas encore possible pour le moment ».]. Un blog de Mediapart évoque du charity business. C’est à la suite de l’utilisation non réglementaire d’un drone pour filmer des ambulances censées partir pour la Syrie que Baraka city est perquisitionnée en février 2015… On comprend la suspicion des Benghalis. Un reportage de LCP avait fait passer ces responsables associatifs pour des recruteurs en Syrie et Baraka city est citée dans jihad business sur RTL. Une deuxième perquisition a lieu dans le cadre de l’état d’urgence le 26 décembre 2015 : L’Obs cite une source policière présentant les membres de l’association comme des musulmans fondamentalistes et s’inquiétant de leurs voyages réguliers en Syrie… À Baraka City, « on est comme un prestataire de services avec notre patron qui est Allah », lit-on.

Salafist business

Baraka City a été fondée en 2008 par Idriss Sihamedi, homme de communication proche des milieux salafistes, elle emploie 22 salariés et les femmes y sont voilées. Contrairement aux associations humanitaires, elle n’a pas d’adhérent, ni de bénévole à envoyer sur le terrain[2. Réponse des intéressés sur Facebook : « Nous n’envoyons pas non plus des personnes pour des missions terrains, seuls les collaborateurs, les humanitaires et professionnels sont envoyés à l’étranger. »], seulement des donateurs… donc pas d’assemblée générale des membres à jour de cotisations pour présenter les bilans moral et financier ou pour renouveler le Conseil d’administration. À moins que ce soit un tout petit comité…

La Société Générale et le CIC ferment les comptes de l’association en août 2014.  Le journaliste du Parisien Idriss Sihamedi a dénombré 22 refus d’ouvertures de compte et trois clôtures sans motif, les banquiers s’inquiétant de flux financiers atypiques et très très élevés. Finalement, la Banque de France désigne la BCP pour que Baraka City puisse avoir un compte.

Alors bien sûr, on ne peut que se réjouir de l’élargissement d’un compatriote mais de là à en faire un humanitaire… Il est vrai que l’humanitaire est devenu le cache-sexe de l’indigence politique et qu’on fait bien des terroristes citoyens d’honneur.

Une clause de conscience pour les pharmaciens

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(Photo : SIPA.00684763_000024)
(Photo : SIPA.00684763_000024)

Alors que le Conseil de l’ordre des pharmaciens étudie un projet de refonte du code de déontologie de la profession, une polémique inattendue a surgi au sujet de la possible introduction d’une clause de conscience pour les pharmaciens. En effet, contrairement aux autres professionnels de santé, les pharmaciens ne bénéficient actuellement d’aucun droit à l’objection de conscience.

En principe, l’objection de conscience ne devrait pas avoir de raison d’être revendiquée dans le domaine médical ou pharmaceutique : le but des professions de santé est de soigner et nul médecin ni pharmacien ne peut, en conscience, refuser de soigner un malade. Cependant, le champ de l’activité des professions de santé s’est modifié ces dernières décennies, couvrant désormais des activités non thérapeutiques, comme la chirurgie esthétique, la contraception, la stérilisation, l’avortement et peut-être bientôt l’euthanasie. Le pharmacien, comme le médecin, peut donc maintenant être appelé à participer à un acte qui n’a pas pour but de soigner le patient, voire à un acte qui a pour but de mettre fin à une vie humaine, qu’elle soit commençante ou finissante.

Comme les médecins ou les sages-femmes, les pharmaciens font serment d’exercer leur profession avec conscience et indépendance, dans le respect de la vie humaine. Le pharmacien, dans le serment de Galien, « jure (…) d’exercer, dans l’intérêt de la santé publique, [sa] profession avec conscience ». Le code de déontologie des pharmaciens souligne : « Le pharmacien exerce sa mission dans le respect de la vie et de la personne humaine. Le pharmacien doit veiller à préserver la liberté de son jugement professionnel dans l’exercice de ses fonctions. Il ne peut aliéner son indépendance sous quelque forme que ce soit ».

Le pharmacien engage sa responsabilité lorsqu’il délivre des médicaments. Il doit par exemple vérifier les risques de surdosage ou d’interaction entre différents produits, même si ceux-ci ont été prescrits par un médecin. Une telle exigence implique nécessairement la possibilité de refuser de délivrer un médicament. Il est donc assez paradoxal, voire incohérent, de prétendre obliger le pharmacien à délivrer un produit qu’il juge inapproprié ou nocif pour le patient.

Une situation identique à celle des médecins ou sages-femmes

Lorsque l’avortement a été légalisé, seule la méthode chirurgicale existait, de sorte que les pharmaciens n’ont pas été expressément inclus dans le cadre de la protection. Celle-ci vise les professions médicales et les auxiliaires médicaux, or les pharmaciens n’appartiennent à aucune de ces deux catégories. Maintenant que l’avortement médicamenteux est fréquent (environ la moitié des cas), les pharmaciens sont directement impliqués dans l’acte qui met fin à une vie humaine. Ils peuvent donc se trouver confrontés à de véritables problèmes de conscience. Puisqu’ils doivent exercer leur profession en conscience et respecter la vie, la protection contre la participation forcée à un avortement devrait s’étendre à eux. Placés, comme les médecins ou les sages-femmes, dans une situation où ils peuvent être amenés à participer directement à un acte qui met fin à une vie humaine, ils ne bénéficient pas de la même protection. Ils sont donc victimes d’une discrimination.

Dans les pays voisins, s’agissant d’actes qui portent atteinte à la vie humaine, la protection de la conscience de toute personne impliquée, y compris les pharmaciens, est assurée. L’avortement et l’euthanasie, lorsqu’ils sont admis, ne sont légaux que dans des conditions limitativement énumérées, et le droit à l’objection de conscience est toujours garanti. En effet, ces actes sont contraires au but de la médecine, ils constituent une exception à l’interdit de tuer. Ces actes étant étrangers aux buts des professions de santé, il n’est pas légitime de forcer les membres de ces professions à y concourir.

Enfin, il faut souligner qu’alors que la liberté de conscience est reconnue, tant à l’échelle nationale qu’internationale, comme l’un des droits de l’homme les plus fondamentaux, il n’existe pas sur le plan juridique de droit à l’avortement ou à l’euthanasie, que ce soit au plan national ou international. En France, l’euthanasie reste illégale, tandis que l’avortement est une exception, pas un droit, la loi Veil était parfaitement explicite sur ce point. Aujourd’hui encore, le code de la santé publique commence par rappeler le principe du « respect de l’être humain dès le commencement de sa vie », puis admet l’avortement comme une exception, uniquement dans les conditions prévues par la loi. Au plan international, aucun traité international ne reconnaît l’avortement, ni encore moins l’euthanasie, comme des droits. La Cour européenne des droits de l’homme a toujours dit que la Convention européenne ne pouvait s’interpréter comme consacrant un droit à l’avortement, et que le droit à la vie ne pouvait inclure un droit de mourir.

Il serait donc infondé de faire prévaloir une faculté qui peut être légale à titre d’exception sur un des droits les plus fondamentaux de l’homme, la liberté de conscience qui, selon la Cour européenne des droits de l’homme, constitue une des assises d’une société démocratique.

On a une base juridique pour interdire le salafisme en France

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pierre conesa salafisme daech
Sipa. Numéro de reportage : 00717050_000022.
pierre conesa salafisme daech
Sipa. Numéro de reportage : 00717050_000022.

Régis Soubrouillard. La France vient de vivre deux semaines stupéfiantes, avec un chef de l’Etat qui annonce la fin de l’état d’urgence lors de son discours du 14 juillet, les attaques de Nice le soir même -les attentats en Allemagne- et à Saint-Etienne-du Rouvray où un individu arrêté, en Allemagne, à Genève, à Istanbul, porteur d’un bracelet électronique a commis un attentat. L’exécutif ne cesse de marteler que « nous sommes en guerre » mais semble complètement dépassé par les événements. Cela marque-t-il une défaillance totale de la politique antiterroriste ?

Pierre Conesa. Nous ne sommes pas en guerre, mais dans une situation où une menace extérieure relève de la sécurité intérieure. Et si le « risque zéro » n’existe pas, chaque attentat fait apparaître des failles dans les systèmes de sécurité.
En l’occurrence, Saint-Etienne du Rouvray apporte la démonstration que le bracelet électronique n’empêche personne d’égorger les gens. C’est une défaillance pure de la justice face à laquelle on ne peut pas raisonner en termes d’Etat de droit sur le mode « l’homme a fait de la prison, il s’est amendé ». Nous sommes face à des gens pour lesquels une peine de prison ne constitue pas une sanction dont l’objectif est d’empêcher la récidive, ce qui est le but d’une peine d’emprisonnement. Face à cette menace, il faut repenser la logique de sanction. Si le type est un terroriste convaincu et s’il a une double nationalité, il faut le reconduire à la frontière; sinon il faut le couper de ses réseaux donc les assigner à résidence et les isoler loin de leur lieu de vie habituel. Quand je dis ça, on me dit que je veux reconstituer le bagne de Cayenne. Evidemment que le débat n’est pas là, Cayenne est une commune française, tout comme les Kerguelen, Saint Pierre et Miquelon. Mais on est dans une logique des droits de l’homme où le droit des terroristes prime la sécurité des populations et ces débats sont interdits.

Comme celui sur la déchéance de nationalité, mesure à laquelle vous étiez favorable ?

Tout à fait. On a discuté sur des principes du style « le droit du sol est un principe républicain » ce qui d’ailleurs est faux : c’est un principe napoléonien parce que Napoléon avait besoin d’hommes pour ses armées. L’autre argument c’est de dire : les terroristes se fichent de leur passeport parce qu’ils le brûlent lorsqu’ils arrivent en Syrie ou encore le type qui se fait sauter s’en fout de son passeport puisqu’il est mort. Mais ce n’est pas le terroriste qui m’intéresse en l’occurrence c’est son réseau, ceux qui lui ont permis d’organiser son attentat. Si ceux-là ne sont pas déchus de leur nationalité, cela veut dire qu’ils restent sur le territoire, ce qui est totalement scandaleux.   Le gouvernement a agi tellement stupidement sur cette question de la déchéance de nationalité en voulant en faire un principe constitutionnel qu’il s’est fait flinguer par sa propre majorité. Sur ces sujets, le débat politique est incroyable de médiocrité et de veulerie. Si on estime qu’un discours idéologique, raciste, antisémite, misogyne, homophobe, sexiste, sectaire est interdit, alors on a une base juridique pour interdire le salafisme en France. Si on définit le salafisme par ses idées et qu’on le fait sous forme de lois, c’est un Etat de droit.
J’aime bien faire remarquer à mes étudiants à Sciences Po que les Etats Unis, dans les années 1960, avec leurs lois ségrégationnistes, étaient toujours un Etat de droit. Aujourd’hui, aux USA, le Ku Klux Klan est autorisé et les USA sont un Etat de droit, la France coloniale était aussi un Etat de droit. Mais c’est un message qui a du mal à passer…

Adel Kermiche était, semble-t-il, connu des services de renseignements, ce qui ne l’a pas du tout empêché d’agir. Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats de 2015 préconise notamment une refonte des services de renseignement pour en faciliter la coordination. Cela permettrait-il d’améliorer l’efficacité des services dans la lutte anti-terroriste ?

Il y a déjà eu des tentatives de rapprochement par le passé : Sarkozy a créé les Groupe d’intervention Régionaux (GIR) pour lutter contre la criminalité dans les banlieues. L’idée était de mettre en commun les compétences des divers services coercitifs de l’État (police, gendarmerie, fisc, douanes, Inspection du travail…). La deuxième étape a été la création du coordinateur national du renseignement pour mettre en commun les informations des uns et des autres. Ce sont des réformes qui vont plutôt dans le bon sens car la menace que fait peser l’Etat Islamique démontre que la distinction renseignement extérieur/ renseignement intérieur est dépassée. Mais si on ne crée pas une connivence entre les exploitants de base qui peuvent donner des informations sur leurs cibles, ou leurs sources, cela ne changera rien. Car il n’y a que des gens qui travaillent sur les mêmes dossiers qui peuvent échanger des informations. Or on fait un rapprochement par les chefs, qui souvent ne connaissent pas les dossiers, cherchent à se protéger les uns des autres, à plaire à leurs propres supérieurs, sans parler des rivalités historiques entre les différents services. Dans les cellules de crise, les experts sont rarement consultés. Toutes ces tentatives de coordination du renseignement supposent un changement total de paradigme dans la façon d’aborder le travail de fond. Notamment par les politiques qui doivent donner liberté aux renseignements de travailler, et être capables d’entendre les choses les plus désagréables qui soient – car c’est le but des services de renseignements – et de remercier ceux qui dissimulent des renseignements pour des questions de querelles de chapelles.

Certains hommes politiques réclament une reconstitution des renseignements généraux. Cela vous semble-t-il pertinent ? 

C’est, en effet quelque chose qui revient. C’est intéressant parce que les gens qui parlent des RG rêvent d’une France qui était un pays homogène : envoyer quelqu’un des RG assister à une réunion syndicale n’était pas très compliqué alors qu’aujourd’hui envoyer quelqu’un dans une mosquée pour assister à un prêche salafiste ou pénétrer la diaspora albanaise qui tient les réseaux de prostitution sur les grands boulevards, c’est beaucoup plus difficile.
Il ne faut pas reconstruire les RG, il faut construire des RG à l’image de la société. Par exemple, les médias aiment diffuser l’idée que la radicalisation se fait par Internet. Les renseignements considèrent que l’essentiel de la radicalisation se fait, au contraire, par contact direct. Mais il devient très difficile de convaincre les politiques que le travail de renseignement ne se limite pas à mettre des gens derrière des ordinateurs pour surveiller des sites ou des réseaux sociaux. Le renseignement de terrain est un travail beaucoup plus besogneux, qui nécessite beaucoup d’hommes parlant arabe et qui prend beaucoup plus de temps. Quand les politiques parlent de reconstituer les RG, ils partent de la structure alors qu’il faudrait partir du besoin.

La Tribune de Genève a publié un article en mai 2015 sur Adel Kermiche. dans lequel on perçoit tout le désarroi  des parents face à ce jeune radicalisé. Sa mère a tenté d’alerter les autorités mais elle dit « On ne sait pas quoi faire. On ne sait pas vers qui se tourner pour nous aider». Comment aider les parents démunis face à des jeunes en phase de radicalisation ?

Beaucoup de parents ont connu ce problème, en particulier avant 2015. La prise de conscience par les autorités sanitaires se faisait souvent quand des parents se décidaient à faire une conférence de presse. Le problème était que rien ne pouvait se faire à l’encontre d’un individu majeur. Depuis, il y a eu la loi pour empêcher les départs en Syrie. Mais le problème doit être plus large. Il faut une loi interdisant le départ de tout citoyen français vers une zone de conflit couverte par des résolutions de l’ONU. Y compris de jeunes allant faire le service militaire dans les Territoires occupés.

Selon Le Canard enchaîné, Bernard Cazeneuve réfléchirait à une association entre l’Etat et l’islam en France, une forme de concordat qui impliquerait la rémunération par l’Etat des ministres des Cultes, et la validation de leur nomination. Vous évoquiez déjà cette question dans votre rapport sur la contre radicalisation. Qu’en pensez vous ? 

Cela me semble être plutôt une bonne idée mais cela fait longtemps qu’elle aurait dû être mise en œuvre. L’historien Mohamed Arkoun, qui était un grand spécialiste de la pensée islamique, avait demandé que soit créé un institut de théologie islamique. Il disait qu’un théologien moderniste ne pouvait travailler que dans une démocratie, pas en Arabie Saoudite, pas en Egypte ou en Tunisie.  A l’époque, Arkoun avait fait face à une levée de boucliers incroyable, l’idée avait été dénoncé par toute l’administration et les syndicats de l’enseignement supérieur. Du coup, Arkoun s’est tourné vers l’université de Strasbourg car il y a le Concordat. Il souhaitait que l’université de Strasbourg forme des imams français. Il avait demandé un rendez-vous à Lionel Jospin lorsqu’il était ministre de l’Education nationale de Mitterrand et le rendez-vous a été refusé.  Le Concordat permettrait par exemple d’imposer la formation des imams en prison qui est aujourd’hui assurée par des retraités ou encore de donner une reconnaissance à un islam moderniste, de lui donner un statut, une certaine force alors que les représentants de cet islam moderniste sont devenus les principales cibles du salafisme. Le principe du Concordat permettrait de résoudre un certain nombre de problèmes urgents qui ne trouvent aujourd’hui pas de solutions. Car nous faisons face à une véritable carence de la République et une somme de refus de décisions qui contredisent la célèbre phrase de Queuille qui disait « je ne connais pas de problème qu’une absence suffisamment prolongée de réponse ne finit par résoudre ». En l’espèce, l’absence prolongée de réponse a créé un abcès dont la société française aura beaucoup de mal à se remettre.

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Hardellet, un flâneur en banlieue

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"La Seine à Suresnes" par Henri Rousseau (Wikimedia commons - cc)
"La Seine à Suresnes" par Henri Rousseau (Wikimedia commons - cc)

Durant toute sa vie, André Hardellet (1911-1974) a foulé le bois de Vincennes et les rives de la Marne en quête d’un « passé indéfini ». Poète, écrivain et parolier célèbre, son voyage littéraire n’a guère dépassé les frontières franciliennes. Une œuvre forte où le temps se décompose à l’ombre des tonnelles et des terrains vagues.

André Hardellet était un explorateur d’un genre totalement inédit. Il ne traversait pas les océans à la rame, n’arpentait pas le globe à la recherche de peuplades inconnues et ne montait qu’exceptionnellement dans de frêles aéroplanes pour se rendre à l’étranger. Son champ de vision se limitait à la périphérie. Dans La promenade imaginaire, il écrivait ceci : « La banlieue, il va sans dire, me présentait un bel éventail de dépaysements à prix réduits : outre mon bois de Vincennes, les bords de la Marne ou de la Seine, les zones, les villas assoupies dans la sieste des tilleuls. » Ajoutant même : « Contre quelques tickets jaunes, je me propulse vers des quartiers – il en reste encore – et des banlieues où les terrassiers casqués transporteurs de tuyaux et malaxeurs de béton ne bousculent pas ma quiétude. » Son seul acte de bravoure consistait donc à grimper dans le métro pour atteindre ce vaste territoire appelé « banlieue ».

C’était un temps où les barres d’immeubles n’avaient pas encore obscurci l’horizon et où persistait une atmosphère très « année 1900 », au bord de l’eau vive. L’accordéon jouait la mélodie d’un bonheur teinté d’une pointe de mélancolie. Le musette scellait les corps, l’instant d’une java endiablée. Le désir empourprait les joues des jeunes filles tandis que les ouvriers en goguette rivalisaient d’ardeurs estivales. Et les verres tintaient jusqu’au bout de la nuit. On se serait cru dans La Belle équipe, le film de Julien Duvivier, un parfum de congés payés embaumait les cœurs. « Entre la Seine et les coteaux / Y’avait du bal et d’la guinguette./ Y’avait du coquin, d’la fillette/ Et d’l’agrément au bord de l’eau » claironne-t-il dans son poème intitulé Suresnes. Cette parenthèse enchantée ne leurrait personne car planait, au-dessus des têtes, la loi immuable des amours impossibles.

La grande ceinture en ligne de mire

Hardellet, inlassable marcheur, a labouré sans répit ce terroir pas encore totalement urbanisé et laissé à la découpe vorace des promoteurs. Le bruit du marteau-piqueur n’avait pas couvert le pépiement du martin-pêcheur. Le Grand Paris d’Hardellet avait des airs de campagne et d’infini nostalgique. Il puisait ses souvenirs dans ce paysage à la fois bucolique et, par endroits, tacheté de friches industrielles. Cet écrivain rare, aujourd’hui oublié, est resté à la postérité pour deux événements médiatiques : une chanson et un procès. Elève brillant aux lycées Montaigne et Louis-le-Grand, il entame des études de médecine qu’il abandonne pour travailler avec ses parents dans l’entreprise familiale, « Les alliances Nuptia », une fabrique de bijoux située, 2 rue des Haudriettes, dans le quartier du Marais.

A partir de là, il va mener une double vie : la gestion (hasardeuse) de cette affaire et l’écriture sous l’influence croisée de Nerval, Rimbaud et Proust. A un âge relativement mur, poussé par Pierre Mac Orlan, il publie en 1952 chez Seghers, La Cité Montgol, un texte d’une force sans pareil dans la littérature de l’époque. Un recueil original cabotant entre la poésie et le fantastique, on est immédiatement séduit par cette singularité d’expression. Son style s’y exprime tout en nuances et anfractuosités. André Breton et Julien Gracq ont décelé chez lui cette patte sensible qui plonge le lecteur dans un abîme sensoriel. Le journaliste, homme de télévision et radio, Georges Walter le qualifia de « Proust solaire ». Chaque image est passée au tamis d’une réalité augmentée. Hardellet n’est pas un trafiquant de mots. Il leur restitue une sorte de fraîcheur originelle. Le temps disparaît sous sa plume, passé et présent ne font plus qu’un pour saisir la charge émotionnelle d’un chemin, d’un arbre, d’un vieux métier, d’une partie de pêche, etc. Au contact d’une simple carte postale couleur sépia, il échafaude des mondes parallèles. En sa compagnie, on ne rentre pas impunément dans une futaie, un autre espace intérieur s’ouvre : déstabilisant et pénétrant.

Du bal chez Temporel à un autre parquet

Un soir, à La Colombe, un cabaret de l’île de la Cité, Guy Béart, « l’ingénieur » à la guitare termine son tour de chant et vient s’installer à la table d’Hardellet, André Vers et René Fallet. Il entonne alors la première strophe du poème Le Tremblay : « Si tu reviens jamais danser / Chez Temporel, un jour ou l’autre, / Pense à ceux qui tous ont laissé / Leurs noms gravés auprès des nôtres ». Dans la nuit, Bal chez Temporel, un standard des années 50, était né. La voix sombre et sensuelle de Patachou, sa première interprète, en fera un immense succès radiophonique. Pour l’éternité, Guy Béart et André Hardellet resteront les co-auteurs de cette chanson, rengaine profonde et triste. L’autre événement marquant fut, à la fin de sa vie, son passage devant la 17ème chambre correctionnelle où il est cité à comparaître pour « outrage aux bonnes mœurs ». En 1969, l’éditeur Jean-Jacques Pauvert publie son roman Lourdes, lentes… sous le pseudonyme de Steve Masson. La justice décidément hermétique à la littérature passe à côté de cette ode gourmande et pure.

Un éveil des sens unanimement salué par la critique. Michel Bernard du Magazine littéraire estime que « l’œuvre d’André Hardellet ne s’adresse évidemment pas aux gens sérieux, elle ne concerne que les gens graves ». Jean-Louis Bory au Nouvel observateur parle d’un « poème en prose ardente où le blason du corps féminin se fait carte de tendre ». Quant à Hubert Juin du Figaro, il s’enflamme pour ce « chef d’œuvre de la poésie. La femme y est un paysage : elle est saveur, touffeur, odeur ».

Entre ces deux dates, entre ces deux coups d’éclat involontaires, l’image d’Hardellet est figée dans la naphtaline. De lui, on ne retient souvent que des clichés bistrotiers et les plus lettrés se souviennent de l’obtention du Prix des Deux-Magots en 1973 pour Les Chasseurs II. L’exotisme du zinc, ce divan des âmes brisées, les copains d’abord (Fallet, Boudard, Nucéra, etc.) et ce visage à jamais immortalisé par Doisneau, moustache et casquette comme un masque à sa vraie personnalité, demeurent les témoignages fugaces d’un immense artiste. On oublie tous les autres « signes topographiques » qu’il a semés dans son œuvre. « Sa géographie intime » avait du talent.

Aventurier des fortifs, pêcheur de sentiments

Dans son essai André Hardellet ou le don de double vie sorti aux Presses de la Renaissance en 1990, le très érudit Guy Darol rappelait que cet « étrange aventurier [avait] le goût des méandres, des voies sinueuses où l’on se perd. » Autour de son « vieux Vincennes », carrefour de l’enfance, il s’était fait le chantre du périurbain, mettant en lumière « le Pont de Charenton », « Les Quais de Bercy », « les Eldorados sur Marne », « Le Val d’Or » à Saint-Cloud, « Les Abattoirs de la Villette » ou consacrant un court chapitre aux « Faubourgs et villes » dans Sommeils paru en 1960.

En effet, quel étrange personnage qui, en voyant une carrière, banale ou sinistre endroit pour tant d’écrivains, s’enivrait à en perdre la raison. Dans Le seuil du jardin (1958), il fait flâner son héros aux Buttes à Morel (Ménilmontant), lieu propice à un vagabondage de l’esprit : « Les anciennes carrières, vides, d’une blancheur crayeuse, offraient un décor de choix à son oisiveté. » André Vers, soulignait dans une interview des années 90 la multiplicité « des villes dans la ville » à l’intérieur même de ses romans. Sous son regard, la ville se métamorphose et devient un décor onirique comme dans ce passage : « Tantôt c’était au “Point du Jour” quand, avec l’aube, des naïades argentées naissent dans le sillage des péniches et s’ébattent entre deux eaux avant de fondre sous le premier soleil. »

Il persuadait ses lecteurs que dans Paris intramuros, l’inattendu était à la portée d’un observateur quelque peu attentif : « Il vous suffira parfois d’un coup d’œil par une porte cochère entrouverte, d’un lointain observé d’un point culminant, d’un versant d’ardoises qui étincellent ; connaissez-vous Belleville, Ménilmontant, les voies de l’ancien chemin de fer de la Ceinture, le canal Saint-Marin ? » Il incitait même son lecteur à pénétrer dans le Jardin des Plantes : « Quand la nuit et la solitude s’en emparent, il devient un territoire voué à l’enchantement. » Si son œuvre sent le pavé francilien, il s’aventura également dans la province authentique, on lui doit des pages admirables sur les moissons, la chasse à la vipère ou la pêche à la sauterelle. Quand il s’agit de chanter les louanges d’« un petit bistrot tranquille, à la belle saison », d’un hippodrome, les jardins clos de Passy ou ce qu’il nomme « Les phénomènes de la nature » (les nuages et la pluie, le givre, le vent, l’écho, etc…), Hardellet est un merveilleux guide.

Bibliographie :

  • – Dans la collection L’imaginaire/Gallimard : Lourdes, lentes… ; Le seuil du jardin ; Les chasseurs I et II ; Donnez-moi le temps / La promenade imaginaire ; Le parc des Archers / Lady Long Solo, Oneïros ou La belle lurette.
  • – Dans la collection Poésie/Gallimard : La Cité Montgol / Le Luisant et La Sorgue / Sommeils.
  • – André Hardellet ou le don de double vie, de Guy Darol, Presses de la Renaissance.


Le seuil du jardin

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Donnez-moi le temps / La promenade imaginaire

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Le Parc des Archers / Lady Long Solo

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Mario de Sa-Carneiro: le suicidé dans un ciel en feu

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(Photo : EGEAC - Wikimedia commons - cc)
(Photo : EGEAC - Wikimedia commons - cc)

La littérature portugaise eut aussi, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ses écrivains décadents, ses dandys névrosés, ses chasseurs d’idéal aux obsessions morbides, hantés par les paradis perdus. Chez nous, ils avaient pour nom Jules Laforgue, Jean de Tinan ou Huysmans. A Lisbonne, promenant sa mélancolie de « sphinx obèse » dans le Chiado, croisant parfois Pessoa, il y avait Mario de Sa-Carneiro. Ciel en feu est le dernier livre qu’il publia  en 1915. L’année suivante, il se suicida à Paris et, comme pour soigner sa légende, revêtit pour cette cérémonie d’adieu un smoking avant d’avaler de la strychnine.

Quand nous avons découvert ce livre, publié pour la première fois en France à la Différence, dans les caisses des bouquinistes près de la bibliothèque Albertine à Bruxelles, il avait l’air, à le feuilleter, d’un recueil de nouvelles. En fait, à la lecture, on s’aperçoit que la narration n’a guère d’importance, que les récits prennent souvent la forme d’un journal intime et sont entrecoupés de blancs. Et quand on connaît la fin de Sa-Carneiro, cela donne à ces textes une aura de fragilité et l’impression qu’ils ont été écrits au bord d’une ombre qui n’allait pas tarder à engloutir l’auteur.

Ainsi que les écrivains qu’il aime citer en exergue, Dostoïevski ou Gérard de Nerval, Mario de Sa-Carneiro est un rôdeur des confins. Ciel en feu est plutôt un long délire onirique, un poème en prose où la surabondance lyrique masque et révèle à la fois le désir de mort consubstantiel d’une tentation homosexuelle à peine dicible. Cascades d’adjectifs, d’interrogations, d’exclamations entretiennent une tension constante, un état de veille hallucinée qui placent Mario de Sa-Carneiro quelque part entre Villiers de l’Isle-Adam et Lautréamont : l’écriture se confond avec le désir, le remplace, s’exacerbe jusqu’à l’épuisement et au silence.

On retrouve pourtant chez ce prince de la décadence des thèmes qui n’appartiennent qu’à lui et ne le résument pas à une variante lusitanienne « fin-de-siècle » : une obsession du double, de l’autre ambigu, menaçant et désirable, une vision mystique, certains diraient catholique, du corps : que ce soit celui de la femme sublimée pour mieux être refusé ou celui de l’homme, secrètement désiré.

Atmosphère étouffante, air raréfié, Sa-Carneiro donne l’impression de cultiver des fleurs maladives et somptueuses dans la serre décrite par Zola dans La Curée : ses récits sont pleins de couples assassinés, de cérémonies rituelles, de « spasmes violacés ».

Littérature d’époque, dira-t-on, littérature datée… Cela dépendra des sensibilités ou du moment de la lecture. Il n’en demeure pas moins que Sa-Carneiro nous est étonnamment proche quand il trace de lui cet autoportrait indirect qui renvoie assez bien à l’homme d’aujourd’hui, englué dans un virtuel toujours plus envahissant : « Le poète qui vivait à côté avait la folie tranquille d’un naufragés de l’irréel. » Au moins, contrairement aux naufragés du cyberautisme contemporain, l’irréel de Sa-Carneiro était sa propre création, celle d’un écrivain écorché, et pas celle des écrans qui colonisent notre imaginaire et nous regardent autant qu’on les regarde.

Ciel en feu, de Mario de Sa-Carneiro (Ed. La Différence, 1990, 5 euros,  passage Albertine, Bruxelles).

Ciel en feu

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Tu te souviens de la VHS?

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Dolph Lundgren dans "Le Scorpion rouge" (DR)
Dolph Lundgren dans "Le Scorpion rouge".

Carlotta remet à l’honneur un cinéma des années 80 qui fleure bon les vieilles VHS et nos vidéoclubs d’antan. Pour la première salve de cette « collection de minuit », l’éditeur nous propose de l’action pure avec des thrillers urbains portant la griffe de James Glickenhaus et un film guerrier surfant sur la vague du succès de Rambo 2 avec la montagne de muscles Dolph Lundgren.

Passons assez rapidement sur Le Scorpion rouge, sans doute le film le moins intéressant du lot. Les connaisseurs n’ignorent sans doute pas que Joseph Zito n’a jamais fait dans la dentelle, signant d’abord une des nombreuses suites de la saga Vendredi 13 (le quatrième du nom) puis s’orientant vers les films d’action bourrins avec Chuck Norris (Portés disparus, Invasion USA). Tourné juste avant la chute du mur de Berlin et l’écroulement de l’empire soviétique, Le Scorpion rouge est sans doute l’un des derniers films de propagande anticommuniste sortis sur grand écran. Dolph Lundgren y incarne un soldat d’élite de l’armée soviétique chargé de se rendre en Afrique pour abattre le chef d’une rébellion anti-communiste. Sur place, il constate que les pires exactions sont perpétrées par son camp et après moult péripéties, il se rallie à la cause des insurgés soutenus par les Yankees.

Difficile de faire film plus épais et plus schématique que ce Scorpion rouge où se succède la morne routine des explosions, fusillades et bagarres en tout genre. Pour ceux qui, comme moi, ne goûtent guère la testostérone et les armes à feu, le film risque vite d’être très rébarbatif. Et ce n’est pas le jeu monolithique de l’armoire à glace Dolph Lundgren qui changera l’affaire : on a connu des bûches plus expressives !

Après, le temps joue plutôt bien en faveur du film. Si la scène finale est d’un ennui total et sombre dans le grotesque (l’homme seul qui fait exploser un hélicoptère), le film est mis en scène avec efficacité. Face aux montages épileptiques actuels et au sentiment de totale irréalité qu’a entraîné l’arrivée du numérique, on en deviendrait presque nostalgique de ces films de gros bras virils aux découpages classiques. Le côté ultra-caricatural de l’intrigue avec ces cruels soviétiques et cubains qui imaginent les pires tortures pour leurs prisonniers fait pencher le film du côté de la bande-dessinée et il arrive même que l’on se surprenne à rire face à certaines répliques qui valent les célèbres citations de Chuck Norris (« Let’s kick some ass ! » assène doctement notre machine de guerre soviétique).

De la même manière, il est assez amusant de constater que ces films qui exaltent le plus la virilité, la force et la baston témoignent également d’une forte homosexualité refoulée. A ce titre, Le Scorpion rouge étonne parfois par le caractère homo-érotique de son imagerie : le corps sculptural et huilé de Dolph Lundgren filmé sous toutes les coutures ou presque, son petit short qui le fait ressembler à un personnage dessiné par Jacques Martin (l’auteur d’Alix, pas le présentateur de L’école des fans !), notamment lorsqu’il chasse le marcassin à coup de javelot. Tous ces petits détails font que le film n’est pas si désagréable que ça en dépit de son intrinsèque bêtise.

Plus intéressant est Blue Jean Cop de James Glickenhaus, auteur de The Exterminator aussi présent dans la « Midnight collection » (voir ici). Le cinéaste renoue d’ailleurs avec l’univers interlope du New York nocturne et traite de thématiques assez similaires : la justice, la vengeance, les frontières floues entre le Bien et le Mal. On se souvient que The Exterminator dénonçait l’absence de justice et la corruption des élites pour vanter l’autodéfense et la justice individuelle. Blue Jean Cop part d’une situation inverse. Un policier en jean se fait tirer dessus par un dealer noir que tout désigne comme le coupable idéal. Peter Weller est une sorte d’avocat commis d’office chargé d’aider ce suspect qui prétend qu’il n’a agi qu’en légitime défense.

L’intérêt du film, c’est qu’il prend le parti de défendre un sale type. Plutôt que d’opter pour un scénario politiquement correct de la victime (un noir, forcément) expiatoire d’une société raciste, Glickenhaus nous dit que même le pire salopard (il vend de la drogue à des gamins, il a été condamné pour viol) a droit à la justice. Le réquisitoire est d’autant plus fort que la « victime » n’est pas un ange : même s’il mérite la prison pour d’autres méfaits, il doit être défendu dans le cas présent. On constatera néanmoins, avec un certain étonnement, que la vente de drogue (petit couplet moralisateur du cinéaste) semble être un crime plus grave que le viol dont il n’est plus guère fait mention par la suite…

L’intelligence de Glickenhaus, c’est donc de brouiller les frontières entre les notions de Bien et de Mal. Si un petit voyou peut aussi être innocent et mériter une justice impartiale, les flics peuvent aussi être corrompus et user de leurs prérogatives pour faire le Mal. On retrouve alors ce qui faisait le sel de The Exterminator : une vision pessimiste du monde et d’une ville gangrénée par la corruption et l’appât du gain. Pourtant, Blue Jean Cop se révèle aussi plus léger puisque le cinéaste mêle à ça une comédie de reconquête sentimentale entre le commis d’office (Peter – Robocop – Weller) et la juge d’instruction mais aussi un « film de potes » avec un flic viril (Sam Elliott) qui fait la paire avec le chétif Weller.

Ce qui séduit dans le film, c’est son côté « série B » sèche et sans bavure. Le découpage est précis, les scènes d’action n’empiètent pas sur la caractérisation des personnages et le cinéaste filme plutôt très bien son décor urbain

Ce sont aussi ces caractéristiques qui font l’intérêt de Maniac cop, sans doute le plus réussi des quatre films de la collection. On retrouve d’ailleurs le nom de James Glickenhaus mais, cette fois, comme producteur de l’œuvre.  A la réalisation, William Lustig que les amateurs connaissent pour l’excellent Maniac. Venu du cinéma d’exploitation (il a commencé par réaliser des pornos), Lustig en a gardé la concision et l’inventivité.

Maniac cop reprend un peu le même argument que son célèbre slasher mais, cette fois, c’est un homme de loi (un flic) qui sème la terreur dans la population en assassinant aveuglément. Les soupçons commencent par se porter sur Jack Forrest (Bruce Campbell) parce que sa femme a été tuée et qu’elle le soupçonnait. Puis on réalisera – je le révèle car ce n’est finalement pas un enjeu dramatique très fort dans le film – qu’il s’agit d’un vétéran flic passé par la case prison, laissé pour mort et qui entreprend de se venger.

Le film navigue entre plusieurs eaux : le thriller urbain de série B (là encore, on est saisi par la précision du découpage), le slasher horrifique avec son psychopathe qui agit dans les recoins sombres de la ville pour faire couler le sang et le vigilante movie à la Glickenhaus puisque le tueur ne fait finalement que se venger.

A un moment donné, une complice du « flic fou » prétend qu’elle l’a aidé parce qu’elle pensait qu’il allait se venger des vrais coupables, des individus corrompus qui l’avaient envoyé au casse-pipe. En montrant les conséquences désastreuses de ces gestes, Lustig prouve l’inanité même de la question de l’auto-justice et de la vengeance.

Maniac cop fait aussi partie de ces films new-yorkais montrant la « grosse pomme » comme un foyer de corruption et de violence. La sécheresse du trait du cinéaste lui permet de dresser le panorama d’une ville où les frontières entre la légalité et l’illégalité sont entièrement poreuses et où l’uniforme de la Loi revêt les pires crimes.

Avec les deux films de Glickenhaus, Maniac cop partage cette économie de série B qui permet à Lustig de parler très précisément d’un état du monde à un moment donné sans avoir recours à de longs discours.

Sec comme un coup de trique, son film est une jolie petite réussite.

Midnight Collection (Éditions Carlotta Films). Sortie en DVD le 6 juillet 2016.
– Blue Jean Cop (1988) de James Glickenhaus avec Peter Weller.
– Maniac cop (1988) de William Lustig avec Bruce Campbell.
– Le Scorpion rouge (1989) de Joseph Zito avec Dolph Lundgren.

Toffler et « Le Choc du futur »: actualité d’une pensée

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(Photo : Hamish Irvine - Flickr - cc)
(Photo : Hamish Irvine - Flickr - cc)

Le Choc du futur, ce livre de 500 pages écrit au début des années 70 du siècle dernier, a-t-il encore des idées-clefs à nous délivrer sur notre présent ? Alvin Toffler, qui vient de disparaître en juin dernier, y dresse un inventaire des innovations de nos sociétés et observe la rupture civilisationnelle qui a affecté l’Occident, passant du monde industriel à la société de l’information.

Sans connaître l’Ipod, ses analyses restent stimulantes. Car Toffler prend en compte un océan dans lequel nous baignons et qui, la plupart du temps, échappe à nos analyses : la surcharge des données, le bombardement d’informations et de stimuli auquel notre système nerveux est soumis… Prenant des exemples triviaux comme le choix d’une lessive ou d’une voiture, il montre bien que l’individu doit dépenser beaucoup de temps et d’énergie pour s’y retrouver face à une offre insensée. Qui le contredira à l’ère d’Internet et des 200 chaînes câblées ?

Pour Toffler, tout converge en ce point : l’individu est confronté à des choix démultipliés, à une somme de connaissances qui explosent, à des situations qui changent continuellement. Dans sa prospective, chacun devra sans cesse mettre à jour ses savoirs, changer de profession voire de région ; les entreprises ne seront plus des entités stables, car l’unité de production s’organisera autour de projets industriels ponctuels – comme le projet Apollo – et se disperseront une fois la mission accomplie. Il s’attarde sur ces Américains qui changent en moyenne de région et de vie tous les 2 ans, doivent se réadapter à un nouvel environnement pour le quitter presque aussitôt. Il s’intéresse aussi aux changements culturels, remarquant déjà le ballet incessant de nouvelles stars d’un jour, de tubes qui passent et qu’on oublie dès le lendemain…

En fait, Toffler dresse le portrait d’un monde-vortex, qui emporte tout dans un flux incessant ; un monde fluide, bigarré, qui flirte avec le chaos. Il suppose que cette accélération généralisée ne sera pas supportable pour une part des populations, auxquelles il faudra aménager des zones plus calmes, plus stables, d’existence, d’habitation et de travail.

Le « choc du futur », c’est donc cela : le choc entre une humanité qui s’adaptera à la fluidité, au monde-liquide et incertain, et une humanité en quête de repères.

Aujourd’hui, cette analyse — publiée en 1970 à partir des différentes expériences du couple Toffler entre le milieu des années 1950 et la fin de la décennie suivante — s’applique-t-elle toujours ? Peut-on y voir déjà en filigrane l’opposition entre les partisans d’un mondialisme dénué de sens (autre qu’une sorte d’exploration des expériences — le transhumanisme en somme), et les partisans de sociétés structurées, héritières d’une culture et d’un passé qu’elles souhaitent transmettre et dont elles veulent garder la cohérence (et les frontières) ?

L’éclatement plutôt que l’uniformisation

Je laisserai ces questions en suspens pour aborder un autre aspect des idées de Toffler. Pour ce dernier, la principale caractéristique de l’ère industrielle était la standardisation : chaînes d’hôtels, de restaurants, de produits et de voitures identiques. Au contraire, l’ère hyperindustrielle conduira à la différenciation ahurissante des produits : « Ce n’est qu’à son premier stade que la technologie impose la standardisation. L’automation, en revanche, ouvre la voie à une infinie diversité qui aveuglera l’homme et lui torturera même l’esprit. » (p. 303).

Ce n’est donc pas l’uniformisation qui guette nos sociétés, mais leur éclatement en niches fragmentaires (les « publics ») qui s’ignorent et vivent dans des espaces-temps différents. Sur ce point, Toffler avait-il tort ? Il est vrai qu’on assiste à deux mouvements simultanés : nos sociétés s’uniformisent (il suffit de voir les chaînes de magasins et les produits similaires dans les villes européennes) et se différencient, à tel point que l’on peut parler de « plurivers » pour caractériser les différences entre univers mentaux de personnes qui, pourtant, ont le même mode de vie, utilisent les mêmes technologies.

Il me semble que le fait central de nos sociétés est cette juxtaposition étonnante de personnes qui se côtoient dans les mêmes rues, prennent les mêmes rames de métro, et pourtant vivent dans des mondes mentaux antithétiques – voire, inconciliables. On peut prendre l’exemple des « conspirationnistes ». Ceux-ci ont leurs centaines de sites, ils croient que le 11-Septembre a été fomenté par les dirigeants machiavéliques du complexe militaro-industriel américain. Certains d’entre-eux pensent que le monde est orienté en sous-main par la secte des Illuminatis ou des Skulls and Bones. Je ne parle pas ici de 2 ou 3 illuminés, mais de millions de gens, souvent jeunes, qui répercutent ce genre d’idées — à tel point que le gouvernement s’en inquiète et cherche à créer des programmes d’éducation au sens critique pour lutter contre le « conspirationisme » ! Or, le monde dans lequel vivent ces « conspis » n’a quasiment plus de points communs avec le monde mental dans lequel vit un lecteur du Monde ou du Figaro. Toutes leurs sources d’informations diffèrent, leurs références aussi.

Mais le problème des « bulles informationnelles » n’existe pas seulement autour du conspirationnisme. Il me semble qu’aujourd’hui, l’incompréhension règne entre une multitude de bulles informationnelles, qui ne se comprennent plus et ne peuvent quasiment plus dialoguer, car elles se réfèrent à des expériences et des sources d’informations de plus en plus séparées les unes des autres. Un lecteur de Fdesouche, en voyant jour après jour des faits sélectionnés de façon à penser que « l’immigration est un péril », n’aura quasiment pas de background commun avec un lecteur du Forum des marxistes-révolutionnaires, qui sélectionnent des faits montrant que « la police réprime les jeunes », « l’islamophobie d’Etat règne », « les violences sont constamment exercées contre les immigrés »…

D’aucuns pensent que les habitants des quartiers vivent dans un « espace-temps différent » de celui des habitants des centres-villes. Il y aurait ainsi pour les uns et les autres des références et un un monde-vécu radicalement différents. On pourrait à ce stade parler d’incommensurabilité, comme si les différentes communautés vivaient effectivement dans des mondes distincts, qui ne peuvent plus se comprendre car ils ne parlent plus la même langue et ne partagent plus les mêmes expériences. Quand ils discutent, ils tendent d’ailleurs à s’accuser de mauvaise foi ou même à se psychiatriser, ne comprenant plus ce qui motive les opinions opposées ou différentes des leurs.

La fragmentation et le commun

Toffler n’avait pas analysé la fragmentation sociale du point de vue du choc des visions du monde et des « plurivers » qu’elle générerait. En revanche, il s’était intéressé aux loisirs culturels et au tourisme. Il voyait déjà la naissance d’une nouvelle industrie qui vendra non plus des produits manufacturés, mais des « expériences » — voyages inédits, trekkings dans l’Himalaya, vol en deltaplane, nous y sommes.

Toffler a bel et bien dressé un portrait très juste, dès les années 1970, de nombreux aspects de notre société de surinformation. Il a diagnostiqué certaines pathologies possibles d’un tel brouhaha. Mais s’est-il interrogé sur le sens ? La question du sens d’une telle évolution me semble quelque peu laissée en suspens par les analystes des évolutions technologiques et de leurs effets induits.

Après Toffler, on peut se poser la question profondément politique de la possibilité même d’une légitimité dans une réalité fragmentée dont les différents composants ne partagent pas assez pour pouvoir créer un « sens commun ». Cela renvoie à la question des identités et des repères. A l’époque où il la pose, Toffler pense que la religion et la nation sont dépassées. De même, s’il analyse les conséquences de la mondialisation, de la précarisation et de l’accélération du rythme des changements dans nos sociétés, l’immigration apparaît comme la grande absente de son raisonnement (ce sujet, il est vrai, ne s’imposera dans le débat qu’à partir des années 80-90).

Certes, Toffler parle bien des « migrations », mais pour lui ces mouvements d’une population mondiale devenue « nomade » ont des conséquences essentiellement psychologiques : une sorte de « bougeotte » permanente qui empêche l’approfondissement des relations d’amitiés, condamne à une superficialité des rapports sociaux et arrache régulièrement les personnes à leur environnement. Autrement dit, Toffler, brillant observateur doté d’intuitions géniales, n’a pas pu échapper au piège de l’extrapolation : le monde n’est pas devenu un énorme « suburb » à l’américaine et les mêmes causes n’ont pas eu partout et pour tous les mêmes effets. Sa science du future – cette science qui permet de saisir un phénomène aujourd’hui marginal et comprendre que c’est lui et non pas les autres qui  jouera un rôle déterminant à l’avenir — est peut-être incomplète. Elle n’en demeure pas moins essentielle pour comprendre le choc… du présent.