On a fait grand cas, dans les médias français, des récentes déclarations « musclées » de Thomas de Maizière (CDU), relatives à la lutte contre le terrorisme islamiste outre-Rhin. Dans le creux de l’été, période propice au lancement de petites manœuvres politiciennes, dont les journaux font leurs choux gras faute d’actualité plus substantielle, les propos de De Maizière n’ont rencontré, dans la presse allemande, qu’un médiocre succès d’estime. A Paris, certains observateurs ont cru percevoir dans ce discours un écho des polémiques françaises de l’an passé : le ministre de l’Intérieur d’Angela Merkel n’évoquait-il pas la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux allemands partis faire le djihad en Syrie, et l’interdiction du port du voile intégral sur le territoire de la République fédérale ? Certes, mais c’est méconnaître profondément le fonctionnement du système politique de nos voisins, que de croire qu’une déclaration d’un membre du gouvernement, fût-il éminent, puisse enclencher une procédure législative destinée à la  mettre en œuvre toutes affaires cessantes. De plus, de Maizière établissait seulement une liste de mesures destinées à être soumises au débat au sein de son parti, première étape d’une discussion générale sur le sujet.

Depuis 2013, le gouvernement d’Angela Merkel est soutenu par une «  grande coalition » rassemblant le bloc chrétien (CDU et CSU bavaroise) et les sociaux-démocrates du SPD. Ne peuvent donc être considérés comme projets gouvernementaux sérieux que les mesures ayant fait l’objet, après négociations, d’un accord au sein de la coalition. Ce  n’est pas le cas des propositions exposées par de Maizière, dont ses collègues SPD ont pris connaissance par la presse.

La pré-campagne électorale pour les élections législatives de l’automne 2017 est déjà  partie, et ce qui devait être une chevauchée triomphale pour Angela Merkel se révèle plus compliqué pour la chancelière. Son coup de force de l’été dernier, ouvrant toute grandes les portes de son pays aux réfugiés du Moyen-Orient –près d’un million de personnes accueillies – provoque, un an plus tard, une crise intérieure et européenne. Cela a commencé dès le 1er janvier 2016, avec les violences sexuelles de la Saint-Sylvestre à Cologne et dans d’autres villes allemandes commises par des bandes de voyous maghrébins, qui ont été suivies d’agressions mortelles à l’arme blanche perpétrées par des djihadistes infiltrés dans le flot de réfugiés, et enfin la tuerie de Munich du 22 juillet 2016 (9 morts, 21 blessés), œuvre d’un germano-iranien de 18 ans, qui s’est donné la mort après ses crimes. Ces événements ont porté un coup dur à la «  Willkommenskultur » (culture de l’accueil bienveillant) dont Merkel s’était fait la championne, et provoqué une contestation de cette ligne en Allemagne, qui se traduisait par des succès impressionnants du parti anti-UE et anti-immigré AfD (Alternative für Deutschland) lors d’élections régionales au printemps 2016. Dans un premier temps, le gouvernement tente de minimiser les actes terroristes en arguant de la fragilité psychologique de leurs auteurs,  présentés comme des tueurs isolés  avec des antécédents psychiatriques. Cette édulcoration des faits a eu l’inverse de l’effet rassurant escompté, et s’est révélé peu convaincante dans une opinion  qui se croyait jusque-là à l’abri d’une vague terroriste en raison de la retenue allemande dans les conflits armés du Levant et d’Afrique.

Le coup de menton de de Maizière, qui endosse, pour l’occasion, l’habit du «  méchant flic » rectifiant par ses mâles propos l’image d’un CDU au grand cœur, mais quelque peu naïve incarnée par Angela Merkel, est donc une manœuvre destinée à  repositionner la CDU comme parti de l’ordre, alors que la révolte gronde chez les Bavarois de la CSU : la Bavière a reçu le principal choc de l’immigration massive en raison de sa position géographique au sud du pays, et a subi la quasi-totalité des actes terroristes récents. Un ancien candidat à la chancellerie ,Edmund Stoiber, encore très écouté dans le pays, évoque même l’idée d’un candidat autonome CSU à la succession d’Angela Merkel en 2017, estimant que l’opinion publique du pays dans son ensemble est plus favorable aux positions « dures » de la CSU sur l’immigration qu’à celles de l’ancienne chancelière et de ses amis. Par ailleurs, les Bavarois reprochent à Angela Merkel d’avoir brutalisé les pays d’Europe centrale, avec lesquels le Land de Bavière entretient d’étroits rapports économiques et culturels en tentant de leur imposer, contre leur  gré, un quota de réfugiés fixé à Bruxelles.

L’autre bénéfice attendu des propos de de Maizière est de provoquer la zizanie au sein du SPD, parti où, à l’image du PS français, s’affrontent les partisans du compromis à tout prix avec l’islamisme et ceux défendant d’une attitude plus soucieuse d’empêcher l’emprise des « barbus » sur les musulmans (et surtout les musulmanes) installés dans le pays.

On peut donc  raisonnablement prédire que l’affaire va se conclure, sauf nouvel et sanglant attentat terroriste, par un durcissement apparent du contrôle des migrants et des procédures d’expulsion plus expéditives pour ceux qui auraient enfreint la loi, pour calmer la CSU, mais que ni la déchéance de la nationalité, ni l’interdiction du port du voile intégral ne seront adoptés, ces mesures  n’ayant été avancées par de Maizière que pour être sacrifiées dans le cadre d’un compromis avec le SPD.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...