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Etats-Unis: une économie bipolaire

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usa trump clinton industrie
Image: Soleil.

Comment va l’économie américaine ? Aussi bien que possible si l’on en croit les chiffres des créations d’emplois par les entreprises, constamment favorables. Médiocrement au mieux si l’on se fie aux chiffres du PIB qui tombent depuis quatre trimestres, à peu près égaux à ceux de la zone euro. Les analystes économiques qui s’expriment par centaines sur le sujet affichent de moins en moins de certitudes, leurs schémas ne correspondant plus à la réalité nouvelle. Le tableau statistique de l’économie américaine présente une anomalie pour leurs cadres de pensée. À moins d’erreurs dans la collecte des données qui sont peu vraisemblables : ces données, mensuelles pour les créations d’emplois, trimestrielles pour le PIB, sont régulièrement corrigées et affinées.

Force de l’emploi, faiblesse de l’investissement

C’est le domaine où le paysage s’avère le plus riant. Après avoir détruit près de 9 millions d’emplois durant la « grande récession », les entreprises en ont recréé plus de 13 millions, profitant de l’appétit retrouvé des consommateurs locaux, de la reprise progressive du secteur de la construction, sinistré par la crise hypothécaire, et de l’essor de la production de gaz et de pétrole de schiste. Les créations d’emplois, presque toujours supérieures à 200 000 par mois, escortaient la montée en puissance du PIB, située bon an mal an entre 2 et 2,5 %. Après une période de convalescence, l’économie américaine semblait installée sur une trajectoire favorable de croissance, certes inférieure à celles du boom des nouvelles technologies, dans les années 1990, et du boom de la construction dans les années 2000, mais satisfaisante pour l’esprit.

Mais les trajectoires de l’emploi et du PIB divergent franchement depuis l’automne dernier. L’évolution de la croissance dément les spécialistes de la macroéconomie qui, au vu des créations d’emplois, anticipent, mois après mois, une accélération selon un cercle vertueux : plus d’emplois, plus de consommation, plus d’investissement, donc plus de production totale. Pourquoi la mécanique ne fonctionne-t-elle pas comme elle le devrait ?[access capability= »lire_inedits »]

Certains analystes, un peu plus scrupuleux que la moyenne, dénotent la faiblesse de l’investissement qui se situe à un niveau particulièrement médiocre, au-dessous de 10 % du PIB. Faiblesse que certains attribuent à l’impact de la remontée du dollar qui découragerait les investissements orientés vers l’export, que d’autres expliquent par la chute du prix du pétrole et des matières premières, comme le cuivre, que les États-Unis produisent à grande échelle. Le second argument est recevable, les compagnies minières et pétrolières ayant taillé dans leurs dépenses pour ne pas tomber dans le rouge, mais pas le premier : la parité actuelle du dollar n’entrave pas les exportations de Boeing, de Lockheed, des fabricants d’armes et de bien d’autres grands groupes.

Néanmoins, il est vrai que la faiblesse de l’investissement retentit sur la croissance. Avec ce résultat non désiré : sans l’augmentation régulière de la consommation, la croissance serait devenue nulle ou négative depuis un an. Et, de ce fait, la part de la consommation dans la production totale, l’une des plus élevées du monde, a encore progressé : elle se situe désormais au-delà de 70 %. Le recalibrage de l’économie américaine, vers plus d’investissement et d’exportations, n’est pas à l’horizon.

Mais comme la faiblesse de l’investissement devrait retentir aussi sur l’emploi, le mystère demeure entier. Comment expliquer la constante bonne tenue de l’emploi ?

La productivité en jachère

La clé du mystère nous est fournie par la productivité qui stagne ou décroît dans l’économie qui est à ce jour la plus productive du monde. Les chiffres révèlent trois reculs trimestriels consécutifs qui plongent dans la perplexité la tribu des économistes, à commencer par ceux qui officient au FMI. L’économie américaine crée d’autant plus d’emplois que sa productivité globale a, à tout le moins, cessé de progresser. L’affaire est entendue.

Mais pourquoi cette évolution inattendue ? Comment peut-on imaginer la baisse de la productivité dans un système pleinement concurrentiel ? Sachant que toutes les entreprises industrielles telles que Boeing, Ford et leurs fournisseurs réalisent, trimestre après trimestre, de nouveaux gains de productivité, sachant que Walmart ou Amazon font « suer le burnous », le mystère, à peine éclairci, s’épaissit à nouveau.

Un dernier effort de compréhension s’impose. On peut sommairement découper l’économie en deux secteurs, un secteur à forte productivité, constamment croissante, et un secteur à plus faible productivité. Il suffit que l’emploi stagne ou régresse dans le premier secteur et qu’il progresse dans le second pour que la productivité globale s’en ressente. L’économie américaine connaît un épisode de ce type : la banque et l’exploitation minière, voire l’industrie, suppriment des emplois, tandis que la manutention, l’entretien ou les parcs d’attractions en créent. Les économistes qui ont voix au chapitre médiatique oublient de procéder aux analyses plus fines qui éclaireraient enfin la lanterne des médias, des politiques et du public.

Trump et Clinton au défi de la nouvelle donne

La conjoncture donne du grain à moudre aux candidats à la présidentielle américaine et à leurs états-majors. Avec une question prioritaire : comment stimuler la croissance et relever durablement les gains de productivité tout en conservant un rythme appréciable de création d’emplois ?

Chacun d’entre eux nous a donné l’esquisse de l’esquisse de la solution. Trump entend relocaliser les activités industrielles fortement productives qui se sont enfuies vers la Chine ou le Mexique. Clinton parie sur la capacité d’innovation toujours renouvelée des Américains. Accordons-leur qu’ils ont raison sur le fond l’un et l’autre. Il manque encore deux réponses complémentaires. Trump devrait expliquer comment la réindustrialisation nécessaire pourra créer des emplois en nombre au moment où entre en scène le robot. Et Clinton, comment elle s’y prendrait pour que les innovations américaines soient réalisées sur le sol américain ![/access]

Pénalisation des clients des prostituées: comment cela ne marche pas

clients prostituees lyon

Depuis son entrée en vigueur, après son adoption définitive par l’Assemblée nationale, la loi du 13 avril 2016, plus connue comme celle pénalisant les clients des prostituées, n’a guère fait parler d’elle. Il lui manque, peut être, de porter le nom de sa promotrice, à l’image de la loi Marthe Richard, qui ordonnait, soixante dix ans plus tôt, jour pour jour, la fermeture des maisons closes. Dommage, car une loi Rossignol, nom de la ministre du Droit des femmes porteuse du projet devant le Parlement, aurait eu quelques  chances de s’inscrire longtemps dans la mémoire collective…

Trêve de plaisanterie, étonnons-nous un instant que nos grands médias,  de presse écrite ou audiovisuelle, qui l’avaient, dans leur grande majorité, saluée comme un progrès considérable dans l’histoire de l’humanité, ne se soient pas précipités pour constater, sur le terrain, les effets bénéfiques de ce texte pour notre nation. Pourtant, si nos éminents journalistes et rédacteurs en chef lisaient un peu moins le New York Times, et un peu plus la presse régionale, cette Cendrillon du système médiatique hexagonal, pour humer l’air du temps sociétal, ils auraient découvert des choses intéressantes à ce sujet dans Le Progrès de Lyon, sous le signature d’Annie Demontfaucon.

Cette petite curieuse est allée sur le terrain, enquêter dans les quartiers lyonnais où s’exerce la prostitution de rue, et dans les commissariats chargés de faire appliquer la loi pour  faire l’état des lieux six mois après l’entrée en vigueur de la loi en question.

Les escorts dorment tranquilles

Première question, posée à la commissaire de police d’un quartier touché, depuis des décennies par l’activité prostitutionnelle, à pied (échassières) ou en minibus (amazones) : combien d’infractions ont-elles été constatées et réprimées conformément à la nouvelle loi ? Réponse de Mme la commissaire Corridor (le nom ne s’invente pas !) : zéro. Et elle explique : «  C’est complexe… c’est une infraction dont les éléments constitutifs sont difficiles à apporter. Il faut que le rapport sexuel soit constitué et rétribué. »  Un flic de terrain précise : « Vu qu’on ne risque pas d’installer des caméras dans les camionnettes, on ne va pas perdre notre temps à prouver l’improuvable ! ». Mme Corridor fait également remarquer que le rapport sexuel tarifé ne constituant qu’une contravention de 5ème classe, passible d’une amende de 1500€,  obtenir la preuve par l’aveu au cours d’une garde à vue bien conduite, modèle quai des Orfèvres, est impossible, car la loi l’interdit…

Cela n’empêche pas la préfecture et le Parquet de faire pression sur la police pour que le gouvernement puisse présenter des chiffres montrant que la nouvelle loi est efficace, par exemple en faisant valoir que le nombre des prostituées a notablement diminué dans leur secteur depuis  son entrée en vigueur . Faute de « flags », on va donc harceler les michetons potentiels par d’autres moyens. «  On multiplie les contrôles routiers, en verbalisant pour des pneus lisses, etc. »  Résultat : les clients se font rares, et le chiffre d’affaire des prostituées de rue est en chute libre. Pourtant elles restent, attendant des jours meilleurs, car elles n’ont pas d’autre endroit où aller. Il va sans dire que cette fameuse loi n’entrave en rien la prostitution « de luxe », agences d’escorts et autres systèmes d’échanges de services sexuels passant par Internet et les réseaux sociaux, pour lesquels l’établissement de « flags » n’est pas moins compliqué que pour les clients de Mme Corridor.  En général, les limousines n’ont pas de pneus lisses. Mais l’essentiel n’est-il pas que les bigotes néo-féministes soient contentes  et puissent faire valoir urbi et orbi leur supériorité morale ?

«Bien des surveillantes d’origine maghrébine affirment voter FN»

sophie marceau taularde fn

Olivier Prévôt : La Taularde est un film d’un grand réalisme. Les bruits, la lumière, l’ambiance de la prison, tout cela est rendu avec beaucoup de force et de vérité. D’où vous vient cette familiarité avec le milieu carcéral ?

Audrey Estrougo : J’ai d’abord eu l’occasion de présenter mon deuxième film, Toi, moi, les autres à des détenus. Ce fut mon premier contact avec cet univers, très singulier. Ensuite et pendant plus de dix-huit mois, j’ai animé des ateliers d’écriture en prison, et cela autant dans le quartier des hommes que celui des femmes. La différence entre ces deux mondes m’a frappée. En détention féminine, la violence est beaucoup plus intériorisée. Les unités sont moins grandes, l’ambiance est différente. Les détenues se soutiennent. Il y a un côté « bon enfant » qu’on ne retrouve pas côté hommes. Les détenues ont également un plus haut niveau d’instruction. Ce fut une expérience intense – on entre à 7 heures du matin pour ne ressortir qu’à 19 heures ! Des liens se tissent, forcément. À partir de là, j’ai creusé mon sillon.

Le film montre également le travail quotidien des surveillantes. C’est là une de ses singularités. Il ne se cantonne pas au seul vécu des détenues.

Au fur et à mesure que le projet du film naissait en moi, j’ai éprouvé le besoin d’aller voir de l’autre côté de la barrière, en rencontrant des surveillantes, en parlant et sympathisant avec certaines d’entre elles. Bien sûr, dans des unités différentes de celles où j’intervenais déjà. Elles ont longuement évoqué leur métier, les difficultés qui sont les leurs. Elles m’ont donné leur éclairage propre.

Vous avez, je crois, une méthode de travail particulière…

Lisez la suite de l’entretien sur le blog d’Olivier Prévôt.

Deux ou trois choses sur le burkini

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L’édito d’Elisabeth Lévy sur le burkini est simplement parfait, à deux nuances près. La première est qu’il n’est pas seulement parfait : il est plus que parfait quand elle ose avouer, à propos de l’interdiction du burkini: ”ma fibre libérale souffre doublement, pour le burkini et pour l’interdiction”.

Nous sommes en guerre

La seconde est que ses arguments n’évitent pas toutes les fausses pistes : la seule bonne raison de combattre le birkini par tous les moyens adéquats, c’est que nous sommes en guerre. Premier point : un libéral authentique se sent forcément mal d’avoir à interdire le port d’un vêtement exhibant une conviction ou une affiliation quelconque dans l’espace public. Cette liberté est l’essence même du libéralisme, qui refuse que l’Etat, la société, ou sa majorité impose leur loi dans la manifestation des convictions et dans les moeurs des personnes privées.

On aimerait tellement ne pas avoir à assumer le mauvais rôle qui est d’interdire aux femmes, ici,  ce qui leur est imposé ailleurs. Mais c’est une fausse piste que de se justifier en disant que ce vêtement-là est intrinsèquement le signe de la servitude de celle qui le porte. Car si cette servitude est volontaire, comme ce peut être le cas en France, il n’appartient pas à une société libérale d’émanciper les femmes contre leur gré.

On ne peut donc pas condamner un vêtement comme le burkini ou le voile islamique pour leur signification intrinsèque. Cette signification est toujours sujette à interprétations et à contestations. On ne peut les condamner, les combattre, voire les interdire qu’en raison de leur signification contextuelle. Nous sommes en guerre. Aujourd’hui et maintenant, ces vêtements font allégeance à l’islamisme politique qui nous agresse. Si l’on n‘osait pas admettre que nous combattons les emblèmes de l’islamisme conquérant et non des vêtements significatifs et insupportables en eux-mêmes, il faudrait étendre le même jugement et la même condamnation aux femmes juives ultra orthodoxes qui portent des vêtements similaires, sans nous agresser pour cela.

Un double cheval de Troie?

Il faut donc se résoudre à prendre des mesures spécifiques et discriminatoires contre l’islamisme de combat, au nom de principes généraux qui ne s’appliquent qu’à lui. Ce n’est pas discriminer les musulmanes de France ou leur imposer un apartheid, puisque l’immense majorité d’entre elles ne l’adoptent pas.

On a toutefois d’autant plus mauvaise conscience à l’égard de ces baigneuses qui sont aussi couvertes que la femme du Déjeuner sur l’herbe de Manet est nue, qu’on nous assure de tous côtés que le burkini est en réalité un cheval de Troie qui marche à l’envers. Porter ce vêtement ambigu serait faire, en douce, le premier pas vers l’émancipation, puisqu’il permet à ces femmes musulmanes d’aller à la plage, ce que Daech ne tolère pas, et d’y aller sans leurs maris, leurs pères ou leurs frères, puisqu’ainsi couvertes, leur surveillance est devenue superflue.

Il se peut que le burkini soit un cheval de Troie en deux sens opposés. Il se peut qu’il couvre une part de ruse chez certaines de celles qui l’arborent, de même que le fait de porter le voile peut apporter à certaines  jeunes filles le sentiment de ne pas trahir leur religion tout en faisant des études et en travaillant comme les hommes.

Pour ces raisons de principe et de fait, un libéral, et une libérale encore plus, aimerait tenir un discours d’accommodement raisonnable du genre : « pourvu que vous alliez à la plage, et pourvu que vous y alliez sans vos maris vos pères et vos frères, nous consentons à cet habit, quoiqu’il nous déplaise profondément en ce qu’il heurte notre conception de la femme. Mais nous ne pouvons pas l’interdire et porter atteinte à votre liberté puisque ce burkini ne porte pas atteinte à la liberté des femmes qui ne le portent pas.” Comment répondre, en libéral, à cette objection?

Si on répond que le burkini est un drapeau, et que c’est pour cette raison qu’on a le droit de l’interdire, on entendra Edwy Penel répondre comme il vient de la faire à Apolline de Malherbe qui lui opposait cette phrase de Finkielkraut, que tout vêtement ou signe d’appartenance peut être considéré comme le drapeau d’une appartenance particulière laquelle est libre de se manifester dans l’espace public.

Plenel le sophiste

Edwy Plenel, on le connaît, n’a pas laissé  à Apolline de Malherbe le loisir de compléter la pensée de Finkielkraut: le burkini est le drapeau d’une idéologie, oui, mais pas d’une idéologie comme les autres. Il est le drapeau d’une idéologie qui tue et qui cherche à imposer sa loi à certains territoires de notre pays. C’est pourquoi la démocratie libérale doit le combattre : face à l’islamisme conquérant, notre liberté est en état de légitime défense.

Alors, surtout, n’invoquons pas des arguments biaisés pour le combattre : ce n’est pas parce que le burkini représente une atteinte à la dignité des femmes qu’on est en droit de l’interdire tout en respectant les droits de l’homme. C’est parce qu’il est le drapeau d’un ennemi, en temps de guerre. Une guerre qui est tout à la fois militaire, policière et culturelle.

Ceci est la seule justification possible d’une mesure qui ne doit s’appliquer qu’à l’islamisme, puisque l’islamisme est le seul à faire la guerre à notre liberté.

Et puisque je tiens le micro, j’en profite pour ajouter quatre remarques, en style télégraphique s’il le faut.

Primo, un peuple libre et adepte de la démocratie libérale a le droit de défendre sa façon de vivre, ses moeurs, sa culture, son identité, bref, son être, comme tout vivant a le droit de vouloir « persévérer dans son être ». ( La formule est de Spinoza, respect!).

Secundo, nos mœurs ne sont pas seulement celles qui nous plaisent; elles ne sont pas seulement notre choix de civilisation. Elles sont supérieures aux mœurs archaïques et barbares qu’on leur oppose parce qu’elles résultent des progrès de LA civilisation. On n’a certes pas le droit d’imposer nos valeurs, nos principes et nos choix de vie à ceux et celles qui n’en veulent pas, mais ceux et celles-ci ont encore moins le droit de venir les combattre chez nous.

Tertio, le principe de « l’accommodement raisonnable » désigne l’effort auquel la société d’accueil consent pour que « les autres », les nouveaux venus, puissent s’y intégrer. Mais pour être raisonnable, cet accommodement doit être second et secondaire. C’est l’adaptation des nouveaux venus à la culture de la société d’accueil qui doit être accomplie en premier lieu. Sans volonté d’adaptation et d’acculturation de leur part, l’accommodement est le premier pas de la soumission.

Quarto, la bataille du burkini a provoqué un revirement spectaculaire chez nos révolutionnaires marxistes.  De l’ex-althussérien Etienne Balibar à l’ex-trotskiste Edwy Plenel, les voilà transformés en défenseurs véhéments des droits de l’homme, des droits des particuliers. Edwy Plenel se fait ainsi le champion des droits des minorités, des groupes particuliers, contre la domination de la culture commune, et Etienne Balibar dénonce même un « communautarisme d’Etat » dans la défense de la culture française contre le communautarisme islamiste dissident et agressif.

Si Marx pouvait lire cette apologie véhémente des droits de l’homme chez ses héritiers, il viendrait sans aucun doute  les désavouer en leur infligeant une Critique impitoyable. Je sais bien que Balibar et Plenel le savent, parce qu’ils connaissent leur Marx par cœur.  Cette remarque s’adresse donc uniquement aux lecteurs de Causeur qui n’auraient pas lu le livre que j’ai consacré à l’article de Marx intitulé Sur la question juive. Marx y fait le procès de la Déclaration des droits de l’homme et de l’émancipation politique qu’elle apporte. Il accuse l’émancipation politique de reconduire l’aliénation humaine, au motif qu’elle privilégie les droits de l’homme particulier sur les droits du citoyen. Selon lui, l’émancipation humaine exige l’abolition des droits de l’homme et même de l’homme  en tant que particulier, et sa transformation intégrale en citoyen, en membre exclusif de la communauté politique, par la disparition pure et simple de la société civile.

S’il lit Causeur d’où il est, Marx peut-il comprendre que ce retournement de veste chez ses plus fidèles adeptes s’explique, non par une conversion au libéralisme,  mais  par le remplacement des prolétaires par les musulmans dans le combat contre notre société ?

Le bal des identitaires

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Sikhs pratiquant l'art martial traditionnel gatka. Sipa. Numéro de reportage : REX40368627_000008.

L’actualité récente nous a encore offert de nombreux exemples du triste état de décomposition dans lequel se trouvent nos sociétés occidentales rongées par la culpabilité. Quand le burkini ne fait pas quotidiennement les manchettes, suscitant polémique après polémique et provocation après provocation, ce sont les attentats terroristes qui nous invitent à réfléchir. Ce sont aussi les signes visibles de la religion dans l’espace public et la montée fulgurante de l’antisémitisme qui nous poussent à nous interroger sur l’efficacité de la laïcité à prévenir les dérapages identitaires. Posons-nous la question : les institutions républicaines sont-elles encore garantes de l’unité nationale ? Les valeurs de la France sont-elles encore assez fortes pour supporter tout cet ensauvagement ?

L’offensive islamiste est évidente

La réalité d’une offensive intégriste en Europe est tellement évidente que seuls de rares intellectuels se couvrent encore les yeux. Bien sûr, il faut habiter les beaux quartiers pour parler avec désinvolture d’un « mythe de l’islamisation » en France, comme le sociologue Raphaël Liogier dans un livre paru en 2012[1. Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Paris, Seuil, 2012.]. Il faut aussi se sentir bien au-dessus de la mêlée pour affirmer avec condescendance que dans l’Hexagone, « ce n’est ni tout va bien ni tout va mal », comme le ministre de l’Économie Emmanuel Macron.

Le problème est que tous ces bien-pensants forment une petite oligarchie influente, capable de désorienter la population en maquillant les faits. Il s’avère donc essentiel de déconstruire le projet que cette élite propose à l’Occident de mettre en branle. Car ce projet a un nom : le multiculturalisme. Mais de quoi ce projet est-il porteur exactement ? D’un véritable vivre-ensemble ou d’un sournois vivre-séparé ?

L’expérience canadienne montre que le multiculturalisme représente une entreprise d’inversion du conservatisme plutôt qu’un progrès social. En Amérique du Nord, le multiculturalisme se nourrit d’abord de la logique des réserves. Ce sont les Amérindiens qui ont été contraints de rester à l’intérieur des frontières qu’on leur a dessinées puis imposées, et ce serait maintenant au tour des nouveaux arrivants de rester confinés à l’intérieur de leurs petits territoires urbains. Soyons clairs : le multiculturalisme ne rime pas avec citoyenneté, mais avec tribalisme. La prolifération de marqueurs religieux « à la mode » témoigne de la défaite de l’universalisme comme vision du monde.

Se libérer du poids de la tradition

Que ce soit au Canada ou en Europe de l’Ouest, le multiculturalisme enferme les membres des dites communautés culturelles dans leur appartenance réelle ou fantasmée au lieu de leur offrir la variété de possibles digne de la modernité. Des philosophes anglo-saxons comme Charles Taylor peuvent bien voir dans cette idéologie l’une des grandes héritières du libéralisme politique, mais nous pouvons nous questionner sérieusement sur la valeur de leur réflexion. Le propre du libéralisme n’est-il pas, justement, de libérer du poids de la tradition ?

L’idéologie multiculturaliste permet peut-être aux immigrants d’échapper à l’ancien modèle d’intégration dont on craint les effets assimilateurs, mais en retour, elle les oblige à demeurer sous la tutelle de leaders religieux dont l’ambition est de préserver la « pureté » de leurs communautés. Pour ce faire, ces leaders autoproclamés demandent à leurs coreligionnaires de rester à l’écart de la population ambiante. Pour couronner le tout, le multiculturalisme propose à l’Autre de se soustraire à l’identité commune, nationale, pour mieux préserver son identité propre, authentique. Une identité en moins, une identité en plus. Dans cette optique, personne n’échappe au choc des civilisations.

En gros, les promoteurs du multiculturalisme sont persuadés de combattre l’identitarisme alors qu’ils contribuent seulement à le faire changer de camp. Dans ce grand bal des identitaires, où l’extrême droite mange à la même table que les associations antiracistes gagnées à l’idéal communautaire, on prône la préservation de cultures mythifiées qui n’ont souvent aucun rapport avec la réalité. Si l’extrême droite fait la promotion d’une forme de communautarisme national, imperméable à l’immigration, les associations antiracistes font la promotion d’un communautarisme socioreligieux, imperméable à la société d’accueil.

C’est dire comment deux camps se renvoient la balle dans un pays qui aurait bien besoin de voir plus loin.

«Tous les Français devraient faire un djihad laïque!»

chevenement islam fondation
Jean-Pierre Chevènement. Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Élisabeth Lévy

Causeur. Vous présidez désormais la Fondation de l’islam de France. Les musulmans français aujourd’hui sont-ils prêts à regarder la réalité en face et à admettre que le djihadisme vient de leurs rangs et y suscite une sympathie beaucoup trop large, plutôt que de hurler à l’islamophobie et d’agiter la complainte victimaire et anticolonialiste avec le renfort de la gauche compassionnelle ?

Jean-Pierre Chevènement.[1. Ancien ministre de l’Education, de la Défense et de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement préside aujourd’hui la Fondation des oeuvres de l’islam.] Je crains qu’en pratiquant l’amalgame entre les terroristes « djihadistes » et la grande masse des musulmans de France qui n’aspirent qu’à pratiquer paisiblement leur culte, vous ne tombiez dans le piège de nos adversaires. Ces derniers ne se cachent pas de vouloir susciter une guerre civile en France en jouant sur les fractures trop réelles de notre société. Je vous le dis : il faut isoler les terroristes. C’est une règle de principe. Or l’« hystérisation » des problèmes ne peut qu’élargir leur cercle de sympathisants, aujourd’hui très réduit parmi les musulmans. Ceux-ci souffrent de ces amalgames précipités et injustes. L’islam de France est par définition un islam républicain. Son émergence est une tâche de longue haleine, mais si la voie est étroite, il n’y en a pas d’autre pour maintenir la paix civile. Bien entendu, il y a d’autres chantiers à ouvrir pour que reprenne le processus normal de l’intégration. Il nous faut « faire France » à nouveau. Cela ne peut se réaliser que sur un projet partagé. Évitez donc les caricatures ![access capability= »lire_inedits »] Ouvrez des chemins qui rapprochent ! Rejetez la voie des surenchères qui fait le jeu de Daech !

Les médias et la gauche politique dénoncent volontiers l’islamophobie française (un des éléments de la « droitisation »). Ce qui est sûr, c’est que la méfiance envers l’islam grandit en France. Comment y répondre ?

Que les attentats de 2015-2016 aient provoqué beaucoup d’inquiétude et d’interrogations chez nos concitoyens, qui ne le comprendrait ? Mais je ne constate pas le rejet de nos compatriotes musulmans dont la plupart n’ont rien à voir avec le salafisme qui est le terreau du djihadisme armé. Les Français sont un vieux peuple républicain. Ils ont montré beaucoup de maturité, à l’exception d’incidents isolés en Corse et hélas des propos de certains responsables politiques qui font de l’islam LE problème de la société française, alors qu’elle en a tant d’autres ! Les attentats terroristes ne sont vraiment une menace que parce que ces hommes politiques à courte vue, ayant abandonné depuis longtemps les véritables leviers de commande, ont laissé s’accumuler depuis trop longtemps des stocks de matières inflammables, notamment un chômage de masse dans la jeunesse, qui rendent en effet la situation très dangereuse. Ils savent pourtant que la plupart des victimes du terrorisme, de l’Irak à l’Algérie, de la Syrie et de la Turquie au Nigeria, sont des musulmans. L’islam est une mosaïque de sensibilités, et le fondamentalisme religieux dans le monde arabo-musulman ne l’a emporté sur le courant de la réforme – la Nahda – que depuis quatre décennies environ. Cela n’a rien d’irréversible ! Il faudrait que l’Occident fasse son examen de conscience dans le soutien à courte vue qu’il a apporté au fondamentalisme religieux. Je ne remonterai pas à la guerre du Golfe mais aujourd’hui encore j’entends des voix françaises prôner le soutien en Syrie aux rebelles islamistes et même à Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda ! On marche sur la tête ! Il faut condamner avec force les actes anti-musulmans, et votre journal devrait le faire plus nettement et plus souvent en montrant non seulement le caractère odieux et criminel de ces actes mais aussi leur bêtise. Vous évoquez l’islamophobie. C’est un mauvais mot. Aucune religion ne doit être à l’abri du débat. Mais il faut flétrir le racisme aussi inadmissible vis-à-vis des Maghrébins que des Juifs. L’islam doit être respecté comme la religion de 1,8 milliard d’êtres humains, une religion née il y a mille cinq cents ans et qui s’est incarnée dans des civilisations qui furent parmi les plus brillantes de l’humanité. La réponse à l’inquiétude légitime de nos concitoyens est dans l’application ferme et même sévère de la loi républicaine. La République rassemble. Le communautarisme, quelle qu’en soit la forme, encourage les replis identitaires. Je ne pense pas que votre but soit de créer en France une communauté de plus, les « souchiens ». Ce ne serait pas rendre service à notre pays !

Bien entendu, des personnalités politiques de tous bords se sont émues de votre nomination, exigeant la promotion d’un homme, ou mieux encore d’une femme, de culture musulmane. Est-ce une objection légitime ? Symboliquement, aurait-il été judicieux de confier cette responsabilité à une personnalité laïque plus jeune, issue de l’immigration arabo-musulmane, tels que Jeannette Bougrab ou Malek Boutih ?

C’est une responsabilité qui s’apprécie au niveau de l’État. Il y a bien sûr des réactions de type communautariste. Je vous rappelle que la Fondation des œuvres de l’islam de France n’aura pas à s’immiscer dans les questions proprement religieuses et n’aura d’actions qu’en matière éducative, culturelle et sociale. Il y a beaucoup à faire pour rapprocher la France et l’islam, et d’abord les faire se connaître mieux. L’islam de France sera financé par des fonds exclusivement français, dans le respect des règles de la laïcité. J’insiste sur le fait que, à ce stade, je ne suis que pressenti par le ministre de l’Intérieur. C’est parce que j’apprécie Bernard Cazeneuve, sa parfaite maîtrise, et que je connais la rudesse de sa tâche que j’ai accepté le principe de cette responsabilité que j’exercerai, si tel doit être le cas, avec le seul souci de servir notre pays et de prolonger le chantier que j’avais ouvert en 1999. Bernard Cazeneuve a lui-même créé une instance de dialogue qui élargit à de nouvelles générations la mise en commun de nos réflexions. Quant aux personnalités que vous avez citées, je ne doute pas que leurs talents incontestables les prédisposent à exercer des responsabilités dans le chantier de la refondation républicaine dont l’islam de France n’est qu’une modeste facette.

Vous relevez ce défi de l’acculturation de l’islam presque vingt ans après avoir mené une grande consultation au ministère de l’Intérieur qui a donné naissance au CFCM. Comment expliquez-vous votre échec à faire émerger un islam de France ? Les musulmans de France forment-ils une communauté unifiée ?

Dix-sept ans après le lancement de la « consultation » que j’ai initiée, un travail considérable a été effectué. La déclaration de principes du 28 janvier 2000, la création par Nicolas Sarkozy du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003 ne sont que les premiers petits cailloux sur un chemin qui sera long. Le CFCM ne mérite pas la critique excessive qui en est souvent faite par des gens qui ne connaissent qu’insuffisamment le sujet. Il a le mérite d’exister. Quant à la Fondation des œuvres de l’islam de France, dont Dominique de Villepin avait eu l’idée, c’est pour la « désenliser » que Bernard Cazeneuve s’est tourné vers moi. Le trépied retenu – fondation d’intérêt public, association cultuelle, instituts d’islamologie – peut permettre de franchir une nouvelle étape qui elle-même en appelle d’autres.

Quelles sont les responsabilités respectives des musulmans, des pouvoirs publics et des puissances étrangères (Algérie, Maroc, Turquie…) dans cette faillite collective ? Il n’y a pas de faillite. Combien de temps a-t-il fallu à l’Église catholique pour trouver ses équilibres ? Des siècles !

À l’époque de la création du CFCM, vous aviez reçu les représentants des différentes tendances de la communauté musulmane, jusqu’aux radicaux du Tabligh. Aujourd’hui, certains islamologues s’inquiètent de la radicalisation de la rue musulmane française, qui juge l’UOIF et Tariq Ramadan trop « républicains ». Comme l’a déclaré Manuel Valls, les salafistes ont-ils gagné la bataille des idées ? Le courant salafiste ne s’est développé en France que récemment. Il reste très minoritaire. Suleiman Mourad, éminent historien libanais de l’islam, dans La Mosaïque de l’islam[1. Suleiman Mourad, La Mosaïque de l’islam, entretiens avec Perry Anderson, Fayard, 2016, p. 100.], montre que le wahhabisme est une doctrine profondément étrangère à l’esprit du sunnisme : « Au cœur de l’islam sunnite, il y a ce qu’on pourrait appeler l’idée de compromis, la croyance qu’aucune secte n’est totalement dans le vrai, qu’il y a une diversité de points de vue en matière de religion et que vous devez faire apparaître cette diversité dans votre propre pensée. »

Place Beauvau, vous aviez envisagé de contourner la loi sur la laïcité en formant les imams à Strasbourg. La loi de 1905 serait-elle inadaptée à l’islam de France ou faut-il accepter des accommodements raisonnables pour lutter contre les influences étrangères, en particulier salafistes ?

La loi de 1905 n’a pas besoin d’être changée. Je vous fais observer, néanmoins, qu’elle l’a été plusieurs fois par le passé.

À l’ère du djihadisme 2.0, alors que la plupart des terroristes fréquentaient peu la mosquée, l’État a-t-il les moyens de lutter contre des kamikazes qui planifient leurs crimes sur des messageries codées ? N’avons-nous pas sans cesse un train de retard ?

C’est l’affaire du cyber-renseignement. Mais vous savez, tout n’est pas dans la technologie. Le facteur humain compte énormément. Il faut aller au contact des jeunes notamment, nouer un dialogue qui a été, hélas, laissé en friche. Les jeunes nés de l’immigration sont autant de passerelles que la France tend au monde pour nouer le nécessaire dialogue des nations et des cultures. Mais c’est là que nous ressentons les fractures trop réelles de la société française : le chômage des jeunes particulièrement, la crise de l’école et de la citoyenneté, et j’en passe…

Vous avez conseillé aux Français musulmans la discrétion, et certains vous ont répondu que le temps où ils rasaient les murs est révolu. Qu’avez-vous voulu dire ?

Mon conseil s’adresse d’abord à toutes les religions : dans une République laïque, chacun doit privilégier dans l’espace public de débat, plutôt que l’affirmation de la Révélation qui lui est propre, la raison naturelle et l’argumentation raisonnée. C’est un effort qui est demandé à chacun (« effort » est d’ailleurs la traduction qu’on donne du mot « djihad », quand il s’applique à la conquête de soi, à la domination de ses passions : c’est le « grand djihad ». Le « petit djihad » n’est permis que dans certaines circonstances (la lutte contre les croisés du XIe au XIIIe siècle, les Mongols ensuite, l’envahisseur étranger le cas échéant). Aujourd’hui, le terrorisme qui se dit « djihadiste » s’inscrit dans une vision eschatologique de la fin des temps. C’est la voie du suicide, pour les intéressés mais aussi pour les musulmans. J’ai confiance que le monde musulman saura se débarrasser de cette pathologie. Le terrorisme c’est un crime, tout simplement, à traiter comme tel. Je conseillerai plutôt à nos concitoyens une sorte de « djihad laïque », un effort de raison qui est demandé aux musulmans comme aux autres d’ailleurs, pour s’exprimer de manière argumentée dans l’espace républicain, commun à tous. Oui, cela implique une certaine discrétion dans l’expression de ses croyances religieuses. C’est également vrai, mais sur un plan distinct de la laïcité, celui de l’intégration à la société française. L’intégration, c’est la clé des codes sociaux permettant d’exercer sa liberté. J’ai eu un débat sur ce sujet avec un conseiller d’État, M. Thierry Tuot[2. Le Débat, septembre 2015. Cahier consacré à l’intégration et au multiculturalisme.], qui milite pour une société qu’il appelle « d’inclusion », mais en fait prêche le modèle communautariste à l’anglo-saxonne. Je ne partage pas cette vision. Le modèle républicain de l’égalité de tous les citoyens devant la loi me paraît supérieur. Et c’est vrai qu’il demande aussi un effort, qui a d’ailleurs été consenti par toutes les vagues d’immigration que la France a connues jusque dans les années 1970. Elles se sont adaptées aux mœurs françaises. Mais c’est un processus de longue durée qui exige à la fois effort et tolérance, mais aussi et surtout patriotisme bien compris. Donc, je ne retire rien de mon conseil de discrétion qui ne procède que d’un sentiment amical de ma part à l’égard de nos compatriotes musulmans et du souci que j’ai du bien commun.

Cette affirmation identitaire musulmane et l’échec de l’intégration en général ne sont-ils pas tout simplement dus au trop grand nombre de personnes à intégrer donc à l’immigration massive ?

L’intégration connaît des difficultés mais elle se poursuit quand même. Il ne faut pas jeter le manche après la cognée. Quant à l’immigration, évidemment elle dépend de la capacité d’intégration du pays. Mais la France a bien d’autres problèmes. Les immigrés ne doivent pas devenir les boucs émissaires de la crise profonde dans laquelle notre pays s’est enfoncé depuis 1974.

Depuis 2015, il ne se passe pas de jours sans que l’on brandisse des valeurs républicaines pourtant bien malmenées, et pas seulement par le communautarisme musulman. Alors que, dans les faits, un multiculturalisme séparatiste s’impose de plus en plus, la République est-elle autre chose qu’une réponse incantatoire ?

Au séparatisme identitaire il n’y a qu’une réponse : une République énergique et généreuse, une France à nouveau sûre d’elle-même et de son projet. C’est cela le cœur du débat : la vision stratégique de notre redressement. Avec la polémique sur le burkini, syndrome caniculaire, nous en sommes assez loin…

On a beaucoup reproché à Nicolas Sarkozy et à la droite d’avoir agité le chiffon rouge identitaire. Mais la gauche n’est-elle pas encore plus coupable d’avoir voulu ignorer la question et étouffer le débat ? Je ne partage pas la culture du déni : il y a des maux qu’il faut savoir nommer, en n’en exceptant, bien sûr, aucun. Mais aussi avec des bons mots ! Vouloir hystériser le débat ne vaut pas mieux que vouloir l’étouffer.[/access]

L’école selon Céline Alvarez: la révolution permanente

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Céline Alvarez. Sipa. Numéro de reportage : 00770251_000140.

« Une pédagogue déterminée à révolutionner le système éducatif » titrait mercredi Libération, dans la veine de ce qu’avait écrit Le Monde quelque jours auparavant, qualifiant l’enseignante de  « révolutionnaire » Rien que ça. Que peut bien proposer Céline Alvarez de si nouveau pour qu’elle soit invitée partout en cette rentrée ? En quoi consiste cette révolution ?

« Laissons les enfants suivre leurs élans. Faisons leur confiance pour apprendre. Aidons-les à révéler leur plein potentiel.  « L’être humain n’apprend pas ce qui ne le motive pas (…) » explique la jeune femme. Toute ressemblance avec des discours de pédagogues et d’inspecteurs sévissant depuis trente ans dans l’Education Nationale ne serait évidemment que pure illusion.. Ressemblance, d’ailleurs, qu’aucun journaliste ne semble avoir perçue, trop occupés qu’ils sont à s’ébahir devant ce discours nouveau et révolutionnaire.

Le débat n’aura pas lieu

On ne sera donc pas surpris qu’aucun d’entre eux ne s’essaye à une analyse critique des arguments avancés par Céline Alvarez. Et qu’y aurait-il à redire, de toute façon ? La pédagogue n’a-t-elle pas obtenu des résultats spectaculaires pendant trois ans dans sa classe de maternelle de Gennevilliers. Cela ne devrait-il pas suffire à bâtir une nouvelle pédagogie valable tout le temps, pour tous les niveaux et à tous les âges ?

La preuve que Céline Alvarez a raison, sous-entendent d’ailleurs les journalistes, c’est qu’elle dérange. Rendez-vous compte, elle a dû démissionner de l’éducation nationale au bout de seulement trois ans car on n’a pas renouvelé sa carte blanche. Et cela n’a rien à voir avec le fait que Madame Alvarez, trop occupée à suivre le rythme naturel de l’enfant, travaillait toujours en décalé avec ses collègues, et ne pouvait donc pas s’occuper de surveiller les récréations. Rien à voir non plus avec le fait qu’elle avait à disposition une ATSEM à temps complet et du matériel pédagogique à foison et que ses autres collègues devaient se débrouiller avec les miettes. Le ministère est tellement dérangé par son discours anti-système qu’il l’a appelée la semaine dernière pour l’assurer de son soutien.

Si le discours de Céline Alvarez ressemble trait pour trait au discours officiel qu’on entendait autrefois dans les IUFM, la différence est que cette fois-ci, il est incontestable car il est « scientifique » comme l’explique la jeune femme, regrettant que l’idéologie ait envahi l’école et déplorant la guégerre entre les conservateurs et les pédagogues-dont elle ne fait pas partie puisqu’elle s’appuie uniquement sur les neurosciences-

Selon la science, l’élève n’apprend vraiment que lorsqu’il est motivé et curieux. Il suffira donc d’attendre patiemment qu’il le soit pour que les résultats arrivent. Et si la motivation ne vient toujours pas, il ne faut surtout pas le brusquer car selon la science, seule « la pédagogie de la bienveillance » fonctionne.

L’élève au centre du naufrage

Quant aux grincheux qui prétendraient que la lente dégringolade de l’école a débuté précisément le jour où l’on a commencé à appliquer ces méthodes et qu’on a placé l’élève au centre du système éducatif, en le laissant apprendre par lui-même et en bannissant toute notion d’effort ; eh bien ils auraient tort car la science ne peut se tromper.

Et il est tout a fait légitime et cohérent que des savants en sciences de l’éducation, après avoir enseigné pendant trois ans dans des conditions pédagogiques exceptionnelles, viennent déclarer sans vergogne aucune que « l’école entrave l’apprentissage des enfants ». Certes, cela entretient le soupçon sur le professionnalisme des profs. Certes, il y a des tas d’élèves qui n’ont à la base aucune motivation, aucune curiosité pour quelle que matière que ce soit. Et pas seulement parce que l’école les aurait sapées dès le début. Certes, il n’est pas toujours facile de savoir d’où vient la motivation et on peut même se demander si c’est la motivation qui permet d’accéder au savoir ou le savoir qui permet d’accéder à la motivation. Certes, on peut se demander si le seul « plaisir d’apprendre » sera suffisant pour toutes les matières et pour tous les types d’apprentissage. Mais quel risque y a-t-il à suivre une pédagogie qui permettra à chaque enfant de révéler son propre génie?

Bref on se demande vraiment pourquoi il y a encore tant de réticences chez les professeurs à embrasser cette idéologie, pardon cette science de la pédagogie de la bienveillance et de l’élève au centre du système qui a fait de l’école française la plus inégalitaire de toute l’OCDE. Le conservatisme, sans doute, et la peur du changement.

Du terrorisme au burkini: l’inflation du commentaire

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internet islam burkini twitter
Image : Pixabay.

Chaque jour, 500 millions de Tweets sont émis dans le monde et 50 milliards de commentaires rédigés sur Facebook. Ces gigantesques termitières ont parachevé l’ère de la multiplication du signe et réalisé l’esprit d’internet en y bâtissant deux immenses édifices herméneutiques, fourmillant d’avis, de propos, de partages, de J’aime. « Nous ne faisons que nous entre-gloser » écrivait Montaigne. Désormais, chaque utilisateur de réseau social est enclin à manifester son opinion illimitée, sans modération quantitative, sans mesure qualitative -la seule restriction étant d’ordre juridique. Comme pour la monnaie, cette inflation de la parole publique l’a mécaniquement dépréciée et frappée du sceau de la vanité la plus absolue.

La négation de l’agora athénienne

Certains se félicitent de cette réappropriation politique. Internet serait un formidable incubateur d’opinion publique, une machine démocratique inouïe. Pourtant, les réseaux et autres forums sont l’exacte négation de l’agora athénienne ou du Forum romain -dont l’étymologie latine Foris – « dehors »- implique une sortie de l’intimité vers la place décisionnelle. Ainsi, la rhétorique publique avait à Rome un dessein pratique: judiciaire, la parole produisait un jugement effectif; délibérative, elle prescrivait une décision efficace. Désormais, l’expression numérique n’a plus aucune incidence sur la réalité, et lui est comme étrangère, parallèle, investissant un espace inexistant, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Si chacun a voix au chapitre, les mots se substituent dorénavant à l’action et se perdent en vain dans l’étrange temporalité de la toile, paradoxalement hypermnésique (puisque rien ne s’y efface) et totalement amnésique, écrasant ce qui a été dit par le flux sans cesse renouvelé de l’actualisation. Internet agirait à la manière d’un trou noir, engluant et broyant les trillions de commentaires, énergie probablement la plus puissante que la vie ait générée depuis qu’elle est sur terre, mais aussi la plus stérile. Ainsi, le succès triomphant du verbiage numérique semble inversement proportionnel à celui de la participation électorale -suffrage pressenti comme dérisoire mais qui reste cependant le seul geste politique efficient.

Sur Facebook, la résistance patriotique n’échappe pas à cette inanité. La conscience publique qui s’y répand en continu s’épuise et se noie dans l’immense maelstrom de la glose. « Rien ne demeurera sans être proféré » écrivait Mallarmé. Désormais, rien de ce qui sera proféré n’aura d’existence réelle. Ainsi, l’islamophobie virtuelle, par exemple, n’est-elle qu’une leurre agité par les chantres de l’antiracisme qui martèlent sans cesse les dangers d’un discours jugé « décomplexé ». Pourtant, en France les mosquées ne brûlent pas et infiniment rares sont les actes anti-musulmans sérieux que le contexte extrêmement lourd aurait pu provoquer. Parfaitement oiseuse, la parole numérique pourrait avoir le mérite de défouler et soulager ses auteurs -les réseaux devenant les latrines publiques de la logorrhée populaire. Pourtant, elle n’est pas même cathartique, puisque particulièrement réglementée et en permanence passible de la loi (d’une fermeture de compte jusqu’au procès le plus médiatique) comme l’exige le système politique contemporain dont l’activité favorite est la répression des délits imaginaires.

Mais la parole numérique n’est pas seulement improductive: elle est aliénante et virale.

L’islamisation est d’abord une victoire linguistique

Quasiment invisible sur les plages, le burkini, vocable conquérant de l’été 2016, est omniprésent sur les réseaux sociaux. En voie d’éradication sur les rivages de France, il prolifère dans la conversation publique. Presque inexistant en tant que signifié, il triomphe en tant que signifiant. Le véritable attentat à la pudeur qu’on peut lui imputer  n’est pas textile mais textuel: le burkini phonème a battu à plates coutures le burkini phénomène. Ainsi, la parole numérique devient-elle l’acte terminal de la grande érosion culturelle. Performative, elle enfle et produit par son pullulement même une rapide transformation civilisationnelle, prenant la place de tout, la seule valeur sur internet étant le nombre -de partages, de likes et de commentaires. L’islamisation est d’abord une victoire linguistique. Ses prosélytes comme ses détracteurs la servent de concert, volontairement ou non, en saturant les réseaux sociaux du champ lexical coranique.

Plus grave encore, depuis les attentats de Charlie, la toile a muté et dégénéré en une immense exégèse exponentielle se nourrissant du terrorisme avec gloutonnerie. En effet, tandis que l’assassin solitaire se sacrifie dans l’arène, les millions d’utilisateurs pianotent. L’unicité du meurtre trouve son écho dans l’infinité commentative: le criminel détruit, le citoyen bavarde, tissant, en guise de linceul, une toile linguistique sur la destruction de la vie réelle. Cette dialectique perverse s’est profondément inscrite dans notre conscience collective. La parole éclot puis se reproduit avec délectation sur les cadavres des victimes et sur le germe du djihadisme. Barbarie et numérique se nourrissent l’un l’autre et se donnent mutuellement leur raison d’être. Ainsi le crime de masse est devenu l’acte le plus haut et le plus sacré de la société numérique précisément parce qu’il produit la plus grande quantité verbale et qu’il génère une parole multipliée et partagée à l’infini. Tout à la fois impuissant et contagieux, l’internaute s’est changé en commentateur scrupuleux de la religion numérique, celle qui célèbre la mort.

Erdogan-Poutine : les noces de raison

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erdogan poutine syrie russie turquie
@Aleksey Nikolskyi

Dans la nouvelle donne géopolitique qui s’est imposée avec la montée en puissance du djihadisme radical, son expansion territoriale et son agressivité croissante, on observe deux types de comportements chez les dirigeants des puissances majeures de la planète. Une partie d’entre eux, principalement ceux qui sont aux commandes des grandes démocraties occidentales, tentent de répondre à ce défi en ripostant au coup par coup, par des interventions militaires dans des espaces où leurs intérêts leur semblent menacés (Afghanistan, Irak, Mali, Syrie). Ces ripostes sont menées dans le plus grand désordre diplomatique et militaire, sans la moindre vision stratégique commune des objectifs à atteindre, et sous la pression d’opinions publiques versatiles. Lesquelles s’enflamment un jour pour la défense des « droits de l’homme » dans les pays concernés, puis se mettent à douter peu après de la pertinence des actions entreprises lorsqu’il apparaît que le djihadisme ne se laisse pas facilement éradiquer avec la seule supériorité technologique des armées modernes. Ce doute s’accroît d’autant plus que l’usage du « hard power » contre Daesh et ses épigones n’empêche nullement ces derniers de semer la mort et la terreur au cœur des métropoles des pays qui les combattent.

Restaurations nationales

D’autres puissances, menées par des dirigeants moins entravés par les exigences légales et calendaires régissant les démocraties libérales, peuvent, au contraire, tirer avantage du désordre ambiant, profitant de la paralysie de ces démocraties pour pousser leurs pions dans le nouvel ordre mondial en construction. Les perdants du siècle dernier, les héritiers d’empires vaincus et dépecés par l’histoire récente, en l’occurrence la Russie et la Turquie, se sont dotés dans les deux dernières décennies de dirigeants visionnaires, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, qui n’ont jamais fait mystère de leur objectif : effacer, à leur profit et celui de leur nation, les humiliations subies lors des catastrophes que furent, à leurs yeux, la chute de l’Empire ottoman au début du xxe siècle, et celle de l’URSS à la fin de ce même siècle.[access capability= »lire_inedits »]

Poutine comme Erdogan se sont imposés dans leurs fiefs respectifs à la même époque, au début de ce siècle, le premier en raison de la dégénérescence au sommet de la Russie postcommuniste, dominée par les corrompus et les mafieux gravitant autour de Boris Eltsine, le second grâce à la décomposition d’un kémalisme réduit à l’occupation du pouvoir à Ankara par des affairistes alliés à une hiérarchie militaire toute-puissante. Leur accession au pouvoir a, certes, respecté, en gros, les critères de la démocratie formelle, avec la tenue d’élections libres, selon des critères constitutionnels établis avant leur arrivée (dates des scrutins, et nombre limité à deux, pour la présidence de la Russie, habilement contourné par Poutine avec l’épisode Medvedev). Mais on aurait beaucoup à dire, et cela fut d’ailleurs dit, sur le respect des normes démocratiques entourant ces élections : mainmise totale sur les médias publics, intimidation des opposants de toutes tendances, des journalistes, des intellectuels critiques, élimination physique de concurrents potentiels, répression brutale dans les régions irrédentistes comme la Tchétchénie en Russie, et l’est de la Turquie majoritairement peuplé de Kurdes. On a inventé, pour qualifier ces régimes, le mot-valise « démocrature », mais nul ne peut contester aujourd’hui que les pouvoirs de Poutine et d’Erdogan bénéficient, dans leur pays respectif d’un large appui populaire, les deux hommes ayant réussi à incarner, dans un style charismatique, les aspirations collectives et subjectives de la majorité de la population. Le nationalisme et la religion qui lui est historiquement liée, l’islam sunnite pour la Turquie et l’orthodoxie du grand patriarcat de Moscou, brimés ou mis en tutelle par le pouvoir kémaliste et par le régime soviétique, sont devenus des piliers de l’ordre nouveau établi par Erdogan et Poutine.

Cependant, on ne se défait pas en un jour du poids de l’Histoire, et le contentieux entre la Russie, puis l’URSS, et l’Empire ottoman, puis la République turque, a provoqué, depuis au moins trois siècles, une multitude de conflits armés, auxquels les puissances occidentales ont parfois été mêlées, d’un côté ou de l’autre, en fonction de leurs intérêts du moment. L’antagonisme turco-russe était jusque-là une donnée de base de la géopolitique mondiale, et la perpétuation de l’ordre européen défini à Yalta, et conforté par la guerre froide, plaçait la Turquie au sein de la sphère occidentale, comme membre de l’OTAN, ce qui lui garantissait la protection de la superpuissance américaine contre les visées agressives de l’URSS.

Un nouveau grand jeu

La précipitation récente des événements au Proche- et au Moyen-Orient, la déstabilisation de la région par la montée en puissance de l’islamisme radical et les ambitions hégémoniques régionales de l’Iran ont totalement rebattu les cartes. La géographie, peu à peu, prend le pas sur l’Histoire, et Poutine comme Erdogan viennent d’en tirer les conséquences, après une période confuse où on a été à deux doigts du déclenchement d’un conflit armé majeur entre ces deux puissances, à la suite de la descente en flammes, par l’aviation turque, en novembre 2015, d’un chasseur bombardier russe engagé en Syrie en soutien de l’armée de Bachar el-Assad. Cependant, Vladimir Poutine s’est contenté d’exercer des représailles diplomatiques et économiques envers Ankara, pendant que, dans la coulisse, des intermédiaires s’affairaient fébrilement à désamorcer la crise et à préparer un rapprochement entre les deux dirigeants. Le quotidien turc Hürriyet (indépendant, proche de l’opposition kémaliste) révélait récemment, dans sa version anglaise, les détails de ces tractations, où un riche industriel turc bien introduit en Russie, Cavit Çağlar, et le président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbayev ont joué un rôle clé. Elles ont abouti à la rédaction d’une lettre d’excuse d’Erdogan à Poutine pour l’incident de l’avion. On peut estimer aujourd’hui que ce retournement d’Erdogan a joué un rôle dans le déclenchement, le 15 juillet, du putsch militaire visant à le renverser, les militaires turcs s’estimant désavoués par un pouvoir qui n’avait cessé, depuis son instauration, de limiter le pouvoir d’une hiérarchie militaire attachée à l’ordre ancien et à la doxa otanienne érigeant Moscou en adversaire principal. L’échec du putsch du 15 juillet a précipité le rapprochement des ennemis d’hier. Erdogan en profite pour régler ses comptes, tous ses comptes : dans l’armée, il épure jusqu’au grade d’officier subalterne les militaires jugés insoumis au pouvoir politique, et dans la sphère civile (justice, enseignement, administration, diplomatie, économie) les adeptes de la confrérie Gülen, son ancien allié islamiste, une sorte d’Opus Dei version musulmane, influente dans les milieux cultivés, qui permit un temps à l’AKP, le parti islamo-conservateur d’Erdogan, de disposer de cadres capables de se substituer aux fonctionnaires issus du moule kémaliste.

Erdogan, devenu entre-temps héros national, rassemble ses opposants kémalistes du CHP et les nationalistes radicaux du MHP, excluant le parti pro-kurde DHP de l’union nationale anti-putschistes. Sa vindicte s’exerce également contre Washington, soupçonnée d’avoir fomenté la rébellion militaire, et contre l’Union européenne qui a, se plaint-il, trouvé plus urgent de critiquer la répression exercée contre les conjurés et leurs soutiens que de manifester sa solidarité avec un gouvernement démocratiquement élu…

En revanche, Poutine s’est montré le plus prompt à apporter son soutien à Erdogan, et à lui ouvrir grandes les portes des palais impériaux de Saint-Pétersbourg, Le moment était venu de la grande cérémonie scellant cette « nouvelle alliance » qui vient de changer la donne, à la surprise générale des chancelleries, toujours en retard d’un train.

L’événement diplomatique de l’année

Contrairement à ce qu’écrivent quelques commentateurs occidentaux, qui ne voient dans ce rapprochement qu’une péripétie conjoncturelle et éphémère bientôt effacée par le retour des antagonismes historiques, on peut prédire que la rencontre de Saint-Pétersbourg du 9 août restera l’événement diplomatique majeur de l’année 2016, dont les conséquences seront décisives sur l’évolution des crises régionales en cours, et même sur l’avenir, à moyen et long terme, de l’ensemble eurasiatique. Luc de Barochez, l’excellent éditorialiste de L’Opinion, n’a pas tort d’écrire que cette rencontre est l’équivalent du traité de Rapallo : conclu en 1922 entre l’Allemagne de Weimar et la Russie soviétique, les deux puissances perdantes du traité de Versailles, il allait permettre à l’Allemagne de reconstituer sa puissance militaire avec l’aide de l’Armée rouge, et à Moscou de rompre l’isolement imposé par les puissances occidentales.

Les effets du rapprochement russo-turc ne se sont pas fait attendre : les zones contrôlées par les Kurdes de Syrie, dont le parti dominant, le PYP, est proche du PKK, l’ennemi juré d’Erdogan, sont pour la première fois bombardées fin août par l’aviation de Bachar el-Assad, avec le feu vert et l’aide technique du corps expéditionnaire russe en Syrie. De son côté, Poutine fait monter la pression en Ukraine, laissant les séparatistes des « Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk » grignoter des territoires au mépris des accords de Minsk péniblement négociés avec les États-Unis et l’Union européenne. Il convoque un « Conseil de sécurité » du gouvernement russe en Crimée, et organise des manœuvres navales indiquant sa volonté de poursuivre son entreprise de déstabilisation du régime de Kiev.

Face à ces provocations délibérées, l’Europe et les États-Unis sont dans l’incapacité de mettre en œuvre une riposte adéquate, en Syrie comme en Ukraine. L’Europe est paralysée par l’accord calamiteux conclu avec Ankara sous l’égide d’Angela Merkel, par lequel Erdogan s’engage à réadmettre sur son territoire les réfugiés syriens parvenus en Grèce, contre une contribution de six milliards d’euros versés par l’UE et divers autres avantages, comme la suppression des visas imposés aux ressortissants turcs pour accéder à l’espace Schengen. Erdogan n’a qu’à brandir la menace d’ouvrir les vannes pour les migrants pour que les capitales de l’UE limitent leur action à des envolées verbales condamnant la méga purge de l’État et de la société, menée d’une main de fer par le pouvoir.

Poutine et Erdogan, contrairement aux dirigeants occidentaux auxquels ils sont aujourd’hui confrontés, peuvent entretenir un espoir réaliste de se maintenir au pouvoir pour une période, à leurs yeux, raisonnable, qui ne saurait être inférieure à une décennie s’ils ne commettent pas d’erreur majeure. Leur alliance n’est pas d’amour mais de raison, et ces dernières durent généralement plus longtemps. Poutine est obnubilé par les signes de montée de l’islamisme radical dans les ex-républiques soviétiques du Caucase et d’Asie centrale (Azerbaïdjan, Daguestan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan, Tadjikistan[1. Fin août, on apprenait qu’au Tadjikistan le gouvernement avait fait procéder au rasage forcé des barbes de 13 000 hommes soupçonnés de propager l’islam radical au sein de la population.]). Dans ces pays, l’islam radical gagne du terrain dans des populations soumises à l’arbitraire de satrapes corrompus, issus de l’ancienne nomenklatura soviétique. La déstabilisation de cette région, à l’image de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient arabe, est le scénario d’horreur redouté par Moscou, d’autant plus que la Russie abrite sur son territoire plusieurs millions de travailleurs ressortissants de ces pays. Dans ce contexte, le pouvoir de nuisance d’un régime turc hostile serait d’autant plus grand que les populations concernées sont très majoritairement turcophones, et que Recep Tayyip Erdogan y dispose d’un certain prestige.

La manière dont Poutine avait réglé l’affaire de la rébellion islamiste tchétchène (« buter les rebelles jusque dans les chiottes » et installer à Grozny un régime à sa botte) n’est pas imaginable à l’échelle de l’immense espace centre-asiatique. Il lui faut donc composer avec Ankara. Pour Erdogan, s’imposer comme puissance dominante et stabilisatrice de son environnement immédiat n’est pas envisageable sans la bienveillance russe, ni la normalisation de ses relations avec Israël. C’est à cela que nous venons d’assister, en spectateurs.[/access]

Etats-Unis: une économie bipolaire

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usa trump clinton industrie
Image: Soleil.
usa trump clinton industrie
Image: Soleil.

Comment va l’économie américaine ? Aussi bien que possible si l’on en croit les chiffres des créations d’emplois par les entreprises, constamment favorables. Médiocrement au mieux si l’on se fie aux chiffres du PIB qui tombent depuis quatre trimestres, à peu près égaux à ceux de la zone euro. Les analystes économiques qui s’expriment par centaines sur le sujet affichent de moins en moins de certitudes, leurs schémas ne correspondant plus à la réalité nouvelle. Le tableau statistique de l’économie américaine présente une anomalie pour leurs cadres de pensée. À moins d’erreurs dans la collecte des données qui sont peu vraisemblables : ces données, mensuelles pour les créations d’emplois, trimestrielles pour le PIB, sont régulièrement corrigées et affinées.

Force de l’emploi, faiblesse de l’investissement

C’est le domaine où le paysage s’avère le plus riant. Après avoir détruit près de 9 millions d’emplois durant la « grande récession », les entreprises en ont recréé plus de 13 millions, profitant de l’appétit retrouvé des consommateurs locaux, de la reprise progressive du secteur de la construction, sinistré par la crise hypothécaire, et de l’essor de la production de gaz et de pétrole de schiste. Les créations d’emplois, presque toujours supérieures à 200 000 par mois, escortaient la montée en puissance du PIB, située bon an mal an entre 2 et 2,5 %. Après une période de convalescence, l’économie américaine semblait installée sur une trajectoire favorable de croissance, certes inférieure à celles du boom des nouvelles technologies, dans les années 1990, et du boom de la construction dans les années 2000, mais satisfaisante pour l’esprit.

Mais les trajectoires de l’emploi et du PIB divergent franchement depuis l’automne dernier. L’évolution de la croissance dément les spécialistes de la macroéconomie qui, au vu des créations d’emplois, anticipent, mois après mois, une accélération selon un cercle vertueux : plus d’emplois, plus de consommation, plus d’investissement, donc plus de production totale. Pourquoi la mécanique ne fonctionne-t-elle pas comme elle le devrait ?[access capability= »lire_inedits »]

Certains analystes, un peu plus scrupuleux que la moyenne, dénotent la faiblesse de l’investissement qui se situe à un niveau particulièrement médiocre, au-dessous de 10 % du PIB. Faiblesse que certains attribuent à l’impact de la remontée du dollar qui découragerait les investissements orientés vers l’export, que d’autres expliquent par la chute du prix du pétrole et des matières premières, comme le cuivre, que les États-Unis produisent à grande échelle. Le second argument est recevable, les compagnies minières et pétrolières ayant taillé dans leurs dépenses pour ne pas tomber dans le rouge, mais pas le premier : la parité actuelle du dollar n’entrave pas les exportations de Boeing, de Lockheed, des fabricants d’armes et de bien d’autres grands groupes.

Néanmoins, il est vrai que la faiblesse de l’investissement retentit sur la croissance. Avec ce résultat non désiré : sans l’augmentation régulière de la consommation, la croissance serait devenue nulle ou négative depuis un an. Et, de ce fait, la part de la consommation dans la production totale, l’une des plus élevées du monde, a encore progressé : elle se situe désormais au-delà de 70 %. Le recalibrage de l’économie américaine, vers plus d’investissement et d’exportations, n’est pas à l’horizon.

Mais comme la faiblesse de l’investissement devrait retentir aussi sur l’emploi, le mystère demeure entier. Comment expliquer la constante bonne tenue de l’emploi ?

La productivité en jachère

La clé du mystère nous est fournie par la productivité qui stagne ou décroît dans l’économie qui est à ce jour la plus productive du monde. Les chiffres révèlent trois reculs trimestriels consécutifs qui plongent dans la perplexité la tribu des économistes, à commencer par ceux qui officient au FMI. L’économie américaine crée d’autant plus d’emplois que sa productivité globale a, à tout le moins, cessé de progresser. L’affaire est entendue.

Mais pourquoi cette évolution inattendue ? Comment peut-on imaginer la baisse de la productivité dans un système pleinement concurrentiel ? Sachant que toutes les entreprises industrielles telles que Boeing, Ford et leurs fournisseurs réalisent, trimestre après trimestre, de nouveaux gains de productivité, sachant que Walmart ou Amazon font « suer le burnous », le mystère, à peine éclairci, s’épaissit à nouveau.

Un dernier effort de compréhension s’impose. On peut sommairement découper l’économie en deux secteurs, un secteur à forte productivité, constamment croissante, et un secteur à plus faible productivité. Il suffit que l’emploi stagne ou régresse dans le premier secteur et qu’il progresse dans le second pour que la productivité globale s’en ressente. L’économie américaine connaît un épisode de ce type : la banque et l’exploitation minière, voire l’industrie, suppriment des emplois, tandis que la manutention, l’entretien ou les parcs d’attractions en créent. Les économistes qui ont voix au chapitre médiatique oublient de procéder aux analyses plus fines qui éclaireraient enfin la lanterne des médias, des politiques et du public.

Trump et Clinton au défi de la nouvelle donne

La conjoncture donne du grain à moudre aux candidats à la présidentielle américaine et à leurs états-majors. Avec une question prioritaire : comment stimuler la croissance et relever durablement les gains de productivité tout en conservant un rythme appréciable de création d’emplois ?

Chacun d’entre eux nous a donné l’esquisse de l’esquisse de la solution. Trump entend relocaliser les activités industrielles fortement productives qui se sont enfuies vers la Chine ou le Mexique. Clinton parie sur la capacité d’innovation toujours renouvelée des Américains. Accordons-leur qu’ils ont raison sur le fond l’un et l’autre. Il manque encore deux réponses complémentaires. Trump devrait expliquer comment la réindustrialisation nécessaire pourra créer des emplois en nombre au moment où entre en scène le robot. Et Clinton, comment elle s’y prendrait pour que les innovations américaines soient réalisées sur le sol américain ![/access]

Pénalisation des clients des prostituées: comment cela ne marche pas

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clients prostituees lyon

clients prostituees lyon

Depuis son entrée en vigueur, après son adoption définitive par l’Assemblée nationale, la loi du 13 avril 2016, plus connue comme celle pénalisant les clients des prostituées, n’a guère fait parler d’elle. Il lui manque, peut être, de porter le nom de sa promotrice, à l’image de la loi Marthe Richard, qui ordonnait, soixante dix ans plus tôt, jour pour jour, la fermeture des maisons closes. Dommage, car une loi Rossignol, nom de la ministre du Droit des femmes porteuse du projet devant le Parlement, aurait eu quelques  chances de s’inscrire longtemps dans la mémoire collective…

Trêve de plaisanterie, étonnons-nous un instant que nos grands médias,  de presse écrite ou audiovisuelle, qui l’avaient, dans leur grande majorité, saluée comme un progrès considérable dans l’histoire de l’humanité, ne se soient pas précipités pour constater, sur le terrain, les effets bénéfiques de ce texte pour notre nation. Pourtant, si nos éminents journalistes et rédacteurs en chef lisaient un peu moins le New York Times, et un peu plus la presse régionale, cette Cendrillon du système médiatique hexagonal, pour humer l’air du temps sociétal, ils auraient découvert des choses intéressantes à ce sujet dans Le Progrès de Lyon, sous le signature d’Annie Demontfaucon.

Cette petite curieuse est allée sur le terrain, enquêter dans les quartiers lyonnais où s’exerce la prostitution de rue, et dans les commissariats chargés de faire appliquer la loi pour  faire l’état des lieux six mois après l’entrée en vigueur de la loi en question.

Les escorts dorment tranquilles

Première question, posée à la commissaire de police d’un quartier touché, depuis des décennies par l’activité prostitutionnelle, à pied (échassières) ou en minibus (amazones) : combien d’infractions ont-elles été constatées et réprimées conformément à la nouvelle loi ? Réponse de Mme la commissaire Corridor (le nom ne s’invente pas !) : zéro. Et elle explique : «  C’est complexe… c’est une infraction dont les éléments constitutifs sont difficiles à apporter. Il faut que le rapport sexuel soit constitué et rétribué. »  Un flic de terrain précise : « Vu qu’on ne risque pas d’installer des caméras dans les camionnettes, on ne va pas perdre notre temps à prouver l’improuvable ! ». Mme Corridor fait également remarquer que le rapport sexuel tarifé ne constituant qu’une contravention de 5ème classe, passible d’une amende de 1500€,  obtenir la preuve par l’aveu au cours d’une garde à vue bien conduite, modèle quai des Orfèvres, est impossible, car la loi l’interdit…

Cela n’empêche pas la préfecture et le Parquet de faire pression sur la police pour que le gouvernement puisse présenter des chiffres montrant que la nouvelle loi est efficace, par exemple en faisant valoir que le nombre des prostituées a notablement diminué dans leur secteur depuis  son entrée en vigueur . Faute de « flags », on va donc harceler les michetons potentiels par d’autres moyens. «  On multiplie les contrôles routiers, en verbalisant pour des pneus lisses, etc. »  Résultat : les clients se font rares, et le chiffre d’affaire des prostituées de rue est en chute libre. Pourtant elles restent, attendant des jours meilleurs, car elles n’ont pas d’autre endroit où aller. Il va sans dire que cette fameuse loi n’entrave en rien la prostitution « de luxe », agences d’escorts et autres systèmes d’échanges de services sexuels passant par Internet et les réseaux sociaux, pour lesquels l’établissement de « flags » n’est pas moins compliqué que pour les clients de Mme Corridor.  En général, les limousines n’ont pas de pneus lisses. Mais l’essentiel n’est-il pas que les bigotes néo-féministes soient contentes  et puissent faire valoir urbi et orbi leur supériorité morale ?

«Bien des surveillantes d’origine maghrébine affirment voter FN»

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sophie marceau taularde fn

sophie marceau taularde fn

Olivier Prévôt : La Taularde est un film d’un grand réalisme. Les bruits, la lumière, l’ambiance de la prison, tout cela est rendu avec beaucoup de force et de vérité. D’où vous vient cette familiarité avec le milieu carcéral ?

Audrey Estrougo : J’ai d’abord eu l’occasion de présenter mon deuxième film, Toi, moi, les autres à des détenus. Ce fut mon premier contact avec cet univers, très singulier. Ensuite et pendant plus de dix-huit mois, j’ai animé des ateliers d’écriture en prison, et cela autant dans le quartier des hommes que celui des femmes. La différence entre ces deux mondes m’a frappée. En détention féminine, la violence est beaucoup plus intériorisée. Les unités sont moins grandes, l’ambiance est différente. Les détenues se soutiennent. Il y a un côté « bon enfant » qu’on ne retrouve pas côté hommes. Les détenues ont également un plus haut niveau d’instruction. Ce fut une expérience intense – on entre à 7 heures du matin pour ne ressortir qu’à 19 heures ! Des liens se tissent, forcément. À partir de là, j’ai creusé mon sillon.

Le film montre également le travail quotidien des surveillantes. C’est là une de ses singularités. Il ne se cantonne pas au seul vécu des détenues.

Au fur et à mesure que le projet du film naissait en moi, j’ai éprouvé le besoin d’aller voir de l’autre côté de la barrière, en rencontrant des surveillantes, en parlant et sympathisant avec certaines d’entre elles. Bien sûr, dans des unités différentes de celles où j’intervenais déjà. Elles ont longuement évoqué leur métier, les difficultés qui sont les leurs. Elles m’ont donné leur éclairage propre.

Vous avez, je crois, une méthode de travail particulière…

Lisez la suite de l’entretien sur le blog d’Olivier Prévôt.

Deux ou trois choses sur le burkini

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burkini islam gauchet conseil etat

burkini islam gauchet conseil etat

L’édito d’Elisabeth Lévy sur le burkini est simplement parfait, à deux nuances près. La première est qu’il n’est pas seulement parfait : il est plus que parfait quand elle ose avouer, à propos de l’interdiction du burkini: ”ma fibre libérale souffre doublement, pour le burkini et pour l’interdiction”.

Nous sommes en guerre

La seconde est que ses arguments n’évitent pas toutes les fausses pistes : la seule bonne raison de combattre le birkini par tous les moyens adéquats, c’est que nous sommes en guerre. Premier point : un libéral authentique se sent forcément mal d’avoir à interdire le port d’un vêtement exhibant une conviction ou une affiliation quelconque dans l’espace public. Cette liberté est l’essence même du libéralisme, qui refuse que l’Etat, la société, ou sa majorité impose leur loi dans la manifestation des convictions et dans les moeurs des personnes privées.

On aimerait tellement ne pas avoir à assumer le mauvais rôle qui est d’interdire aux femmes, ici,  ce qui leur est imposé ailleurs. Mais c’est une fausse piste que de se justifier en disant que ce vêtement-là est intrinsèquement le signe de la servitude de celle qui le porte. Car si cette servitude est volontaire, comme ce peut être le cas en France, il n’appartient pas à une société libérale d’émanciper les femmes contre leur gré.

On ne peut donc pas condamner un vêtement comme le burkini ou le voile islamique pour leur signification intrinsèque. Cette signification est toujours sujette à interprétations et à contestations. On ne peut les condamner, les combattre, voire les interdire qu’en raison de leur signification contextuelle. Nous sommes en guerre. Aujourd’hui et maintenant, ces vêtements font allégeance à l’islamisme politique qui nous agresse. Si l’on n‘osait pas admettre que nous combattons les emblèmes de l’islamisme conquérant et non des vêtements significatifs et insupportables en eux-mêmes, il faudrait étendre le même jugement et la même condamnation aux femmes juives ultra orthodoxes qui portent des vêtements similaires, sans nous agresser pour cela.

Un double cheval de Troie?

Il faut donc se résoudre à prendre des mesures spécifiques et discriminatoires contre l’islamisme de combat, au nom de principes généraux qui ne s’appliquent qu’à lui. Ce n’est pas discriminer les musulmanes de France ou leur imposer un apartheid, puisque l’immense majorité d’entre elles ne l’adoptent pas.

On a toutefois d’autant plus mauvaise conscience à l’égard de ces baigneuses qui sont aussi couvertes que la femme du Déjeuner sur l’herbe de Manet est nue, qu’on nous assure de tous côtés que le burkini est en réalité un cheval de Troie qui marche à l’envers. Porter ce vêtement ambigu serait faire, en douce, le premier pas vers l’émancipation, puisqu’il permet à ces femmes musulmanes d’aller à la plage, ce que Daech ne tolère pas, et d’y aller sans leurs maris, leurs pères ou leurs frères, puisqu’ainsi couvertes, leur surveillance est devenue superflue.

Il se peut que le burkini soit un cheval de Troie en deux sens opposés. Il se peut qu’il couvre une part de ruse chez certaines de celles qui l’arborent, de même que le fait de porter le voile peut apporter à certaines  jeunes filles le sentiment de ne pas trahir leur religion tout en faisant des études et en travaillant comme les hommes.

Pour ces raisons de principe et de fait, un libéral, et une libérale encore plus, aimerait tenir un discours d’accommodement raisonnable du genre : « pourvu que vous alliez à la plage, et pourvu que vous y alliez sans vos maris vos pères et vos frères, nous consentons à cet habit, quoiqu’il nous déplaise profondément en ce qu’il heurte notre conception de la femme. Mais nous ne pouvons pas l’interdire et porter atteinte à votre liberté puisque ce burkini ne porte pas atteinte à la liberté des femmes qui ne le portent pas.” Comment répondre, en libéral, à cette objection?

Si on répond que le burkini est un drapeau, et que c’est pour cette raison qu’on a le droit de l’interdire, on entendra Edwy Penel répondre comme il vient de la faire à Apolline de Malherbe qui lui opposait cette phrase de Finkielkraut, que tout vêtement ou signe d’appartenance peut être considéré comme le drapeau d’une appartenance particulière laquelle est libre de se manifester dans l’espace public.

Plenel le sophiste

Edwy Plenel, on le connaît, n’a pas laissé  à Apolline de Malherbe le loisir de compléter la pensée de Finkielkraut: le burkini est le drapeau d’une idéologie, oui, mais pas d’une idéologie comme les autres. Il est le drapeau d’une idéologie qui tue et qui cherche à imposer sa loi à certains territoires de notre pays. C’est pourquoi la démocratie libérale doit le combattre : face à l’islamisme conquérant, notre liberté est en état de légitime défense.

Alors, surtout, n’invoquons pas des arguments biaisés pour le combattre : ce n’est pas parce que le burkini représente une atteinte à la dignité des femmes qu’on est en droit de l’interdire tout en respectant les droits de l’homme. C’est parce qu’il est le drapeau d’un ennemi, en temps de guerre. Une guerre qui est tout à la fois militaire, policière et culturelle.

Ceci est la seule justification possible d’une mesure qui ne doit s’appliquer qu’à l’islamisme, puisque l’islamisme est le seul à faire la guerre à notre liberté.

Et puisque je tiens le micro, j’en profite pour ajouter quatre remarques, en style télégraphique s’il le faut.

Primo, un peuple libre et adepte de la démocratie libérale a le droit de défendre sa façon de vivre, ses moeurs, sa culture, son identité, bref, son être, comme tout vivant a le droit de vouloir « persévérer dans son être ». ( La formule est de Spinoza, respect!).

Secundo, nos mœurs ne sont pas seulement celles qui nous plaisent; elles ne sont pas seulement notre choix de civilisation. Elles sont supérieures aux mœurs archaïques et barbares qu’on leur oppose parce qu’elles résultent des progrès de LA civilisation. On n’a certes pas le droit d’imposer nos valeurs, nos principes et nos choix de vie à ceux et celles qui n’en veulent pas, mais ceux et celles-ci ont encore moins le droit de venir les combattre chez nous.

Tertio, le principe de « l’accommodement raisonnable » désigne l’effort auquel la société d’accueil consent pour que « les autres », les nouveaux venus, puissent s’y intégrer. Mais pour être raisonnable, cet accommodement doit être second et secondaire. C’est l’adaptation des nouveaux venus à la culture de la société d’accueil qui doit être accomplie en premier lieu. Sans volonté d’adaptation et d’acculturation de leur part, l’accommodement est le premier pas de la soumission.

Quarto, la bataille du burkini a provoqué un revirement spectaculaire chez nos révolutionnaires marxistes.  De l’ex-althussérien Etienne Balibar à l’ex-trotskiste Edwy Plenel, les voilà transformés en défenseurs véhéments des droits de l’homme, des droits des particuliers. Edwy Plenel se fait ainsi le champion des droits des minorités, des groupes particuliers, contre la domination de la culture commune, et Etienne Balibar dénonce même un « communautarisme d’Etat » dans la défense de la culture française contre le communautarisme islamiste dissident et agressif.

Si Marx pouvait lire cette apologie véhémente des droits de l’homme chez ses héritiers, il viendrait sans aucun doute  les désavouer en leur infligeant une Critique impitoyable. Je sais bien que Balibar et Plenel le savent, parce qu’ils connaissent leur Marx par cœur.  Cette remarque s’adresse donc uniquement aux lecteurs de Causeur qui n’auraient pas lu le livre que j’ai consacré à l’article de Marx intitulé Sur la question juive. Marx y fait le procès de la Déclaration des droits de l’homme et de l’émancipation politique qu’elle apporte. Il accuse l’émancipation politique de reconduire l’aliénation humaine, au motif qu’elle privilégie les droits de l’homme particulier sur les droits du citoyen. Selon lui, l’émancipation humaine exige l’abolition des droits de l’homme et même de l’homme  en tant que particulier, et sa transformation intégrale en citoyen, en membre exclusif de la communauté politique, par la disparition pure et simple de la société civile.

S’il lit Causeur d’où il est, Marx peut-il comprendre que ce retournement de veste chez ses plus fidèles adeptes s’explique, non par une conversion au libéralisme,  mais  par le remplacement des prolétaires par les musulmans dans le combat contre notre société ?

Le bal des identitaires

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identite multiculturalisme charles taylor
Sikhs pratiquant l'art martial traditionnel gatka. Sipa. Numéro de reportage : REX40368627_000008.
identite multiculturalisme charles taylor
Sikhs pratiquant l'art martial traditionnel gatka. Sipa. Numéro de reportage : REX40368627_000008.

L’actualité récente nous a encore offert de nombreux exemples du triste état de décomposition dans lequel se trouvent nos sociétés occidentales rongées par la culpabilité. Quand le burkini ne fait pas quotidiennement les manchettes, suscitant polémique après polémique et provocation après provocation, ce sont les attentats terroristes qui nous invitent à réfléchir. Ce sont aussi les signes visibles de la religion dans l’espace public et la montée fulgurante de l’antisémitisme qui nous poussent à nous interroger sur l’efficacité de la laïcité à prévenir les dérapages identitaires. Posons-nous la question : les institutions républicaines sont-elles encore garantes de l’unité nationale ? Les valeurs de la France sont-elles encore assez fortes pour supporter tout cet ensauvagement ?

L’offensive islamiste est évidente

La réalité d’une offensive intégriste en Europe est tellement évidente que seuls de rares intellectuels se couvrent encore les yeux. Bien sûr, il faut habiter les beaux quartiers pour parler avec désinvolture d’un « mythe de l’islamisation » en France, comme le sociologue Raphaël Liogier dans un livre paru en 2012[1. Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Paris, Seuil, 2012.]. Il faut aussi se sentir bien au-dessus de la mêlée pour affirmer avec condescendance que dans l’Hexagone, « ce n’est ni tout va bien ni tout va mal », comme le ministre de l’Économie Emmanuel Macron.

Le problème est que tous ces bien-pensants forment une petite oligarchie influente, capable de désorienter la population en maquillant les faits. Il s’avère donc essentiel de déconstruire le projet que cette élite propose à l’Occident de mettre en branle. Car ce projet a un nom : le multiculturalisme. Mais de quoi ce projet est-il porteur exactement ? D’un véritable vivre-ensemble ou d’un sournois vivre-séparé ?

L’expérience canadienne montre que le multiculturalisme représente une entreprise d’inversion du conservatisme plutôt qu’un progrès social. En Amérique du Nord, le multiculturalisme se nourrit d’abord de la logique des réserves. Ce sont les Amérindiens qui ont été contraints de rester à l’intérieur des frontières qu’on leur a dessinées puis imposées, et ce serait maintenant au tour des nouveaux arrivants de rester confinés à l’intérieur de leurs petits territoires urbains. Soyons clairs : le multiculturalisme ne rime pas avec citoyenneté, mais avec tribalisme. La prolifération de marqueurs religieux « à la mode » témoigne de la défaite de l’universalisme comme vision du monde.

Se libérer du poids de la tradition

Que ce soit au Canada ou en Europe de l’Ouest, le multiculturalisme enferme les membres des dites communautés culturelles dans leur appartenance réelle ou fantasmée au lieu de leur offrir la variété de possibles digne de la modernité. Des philosophes anglo-saxons comme Charles Taylor peuvent bien voir dans cette idéologie l’une des grandes héritières du libéralisme politique, mais nous pouvons nous questionner sérieusement sur la valeur de leur réflexion. Le propre du libéralisme n’est-il pas, justement, de libérer du poids de la tradition ?

L’idéologie multiculturaliste permet peut-être aux immigrants d’échapper à l’ancien modèle d’intégration dont on craint les effets assimilateurs, mais en retour, elle les oblige à demeurer sous la tutelle de leaders religieux dont l’ambition est de préserver la « pureté » de leurs communautés. Pour ce faire, ces leaders autoproclamés demandent à leurs coreligionnaires de rester à l’écart de la population ambiante. Pour couronner le tout, le multiculturalisme propose à l’Autre de se soustraire à l’identité commune, nationale, pour mieux préserver son identité propre, authentique. Une identité en moins, une identité en plus. Dans cette optique, personne n’échappe au choc des civilisations.

En gros, les promoteurs du multiculturalisme sont persuadés de combattre l’identitarisme alors qu’ils contribuent seulement à le faire changer de camp. Dans ce grand bal des identitaires, où l’extrême droite mange à la même table que les associations antiracistes gagnées à l’idéal communautaire, on prône la préservation de cultures mythifiées qui n’ont souvent aucun rapport avec la réalité. Si l’extrême droite fait la promotion d’une forme de communautarisme national, imperméable à l’immigration, les associations antiracistes font la promotion d’un communautarisme socioreligieux, imperméable à la société d’accueil.

C’est dire comment deux camps se renvoient la balle dans un pays qui aurait bien besoin de voir plus loin.

«Tous les Français devraient faire un djihad laïque!»

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chevenement islam fondation
Jean-Pierre Chevènement © Hannah Assouline
chevenement islam fondation
Jean-Pierre Chevènement. Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Élisabeth Lévy

Causeur. Vous présidez désormais la Fondation de l’islam de France. Les musulmans français aujourd’hui sont-ils prêts à regarder la réalité en face et à admettre que le djihadisme vient de leurs rangs et y suscite une sympathie beaucoup trop large, plutôt que de hurler à l’islamophobie et d’agiter la complainte victimaire et anticolonialiste avec le renfort de la gauche compassionnelle ?

Jean-Pierre Chevènement.[1. Ancien ministre de l’Education, de la Défense et de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement préside aujourd’hui la Fondation des oeuvres de l’islam.] Je crains qu’en pratiquant l’amalgame entre les terroristes « djihadistes » et la grande masse des musulmans de France qui n’aspirent qu’à pratiquer paisiblement leur culte, vous ne tombiez dans le piège de nos adversaires. Ces derniers ne se cachent pas de vouloir susciter une guerre civile en France en jouant sur les fractures trop réelles de notre société. Je vous le dis : il faut isoler les terroristes. C’est une règle de principe. Or l’« hystérisation » des problèmes ne peut qu’élargir leur cercle de sympathisants, aujourd’hui très réduit parmi les musulmans. Ceux-ci souffrent de ces amalgames précipités et injustes. L’islam de France est par définition un islam républicain. Son émergence est une tâche de longue haleine, mais si la voie est étroite, il n’y en a pas d’autre pour maintenir la paix civile. Bien entendu, il y a d’autres chantiers à ouvrir pour que reprenne le processus normal de l’intégration. Il nous faut « faire France » à nouveau. Cela ne peut se réaliser que sur un projet partagé. Évitez donc les caricatures ![access capability= »lire_inedits »] Ouvrez des chemins qui rapprochent ! Rejetez la voie des surenchères qui fait le jeu de Daech !

Les médias et la gauche politique dénoncent volontiers l’islamophobie française (un des éléments de la « droitisation »). Ce qui est sûr, c’est que la méfiance envers l’islam grandit en France. Comment y répondre ?

Que les attentats de 2015-2016 aient provoqué beaucoup d’inquiétude et d’interrogations chez nos concitoyens, qui ne le comprendrait ? Mais je ne constate pas le rejet de nos compatriotes musulmans dont la plupart n’ont rien à voir avec le salafisme qui est le terreau du djihadisme armé. Les Français sont un vieux peuple républicain. Ils ont montré beaucoup de maturité, à l’exception d’incidents isolés en Corse et hélas des propos de certains responsables politiques qui font de l’islam LE problème de la société française, alors qu’elle en a tant d’autres ! Les attentats terroristes ne sont vraiment une menace que parce que ces hommes politiques à courte vue, ayant abandonné depuis longtemps les véritables leviers de commande, ont laissé s’accumuler depuis trop longtemps des stocks de matières inflammables, notamment un chômage de masse dans la jeunesse, qui rendent en effet la situation très dangereuse. Ils savent pourtant que la plupart des victimes du terrorisme, de l’Irak à l’Algérie, de la Syrie et de la Turquie au Nigeria, sont des musulmans. L’islam est une mosaïque de sensibilités, et le fondamentalisme religieux dans le monde arabo-musulman ne l’a emporté sur le courant de la réforme – la Nahda – que depuis quatre décennies environ. Cela n’a rien d’irréversible ! Il faudrait que l’Occident fasse son examen de conscience dans le soutien à courte vue qu’il a apporté au fondamentalisme religieux. Je ne remonterai pas à la guerre du Golfe mais aujourd’hui encore j’entends des voix françaises prôner le soutien en Syrie aux rebelles islamistes et même à Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda ! On marche sur la tête ! Il faut condamner avec force les actes anti-musulmans, et votre journal devrait le faire plus nettement et plus souvent en montrant non seulement le caractère odieux et criminel de ces actes mais aussi leur bêtise. Vous évoquez l’islamophobie. C’est un mauvais mot. Aucune religion ne doit être à l’abri du débat. Mais il faut flétrir le racisme aussi inadmissible vis-à-vis des Maghrébins que des Juifs. L’islam doit être respecté comme la religion de 1,8 milliard d’êtres humains, une religion née il y a mille cinq cents ans et qui s’est incarnée dans des civilisations qui furent parmi les plus brillantes de l’humanité. La réponse à l’inquiétude légitime de nos concitoyens est dans l’application ferme et même sévère de la loi républicaine. La République rassemble. Le communautarisme, quelle qu’en soit la forme, encourage les replis identitaires. Je ne pense pas que votre but soit de créer en France une communauté de plus, les « souchiens ». Ce ne serait pas rendre service à notre pays !

Bien entendu, des personnalités politiques de tous bords se sont émues de votre nomination, exigeant la promotion d’un homme, ou mieux encore d’une femme, de culture musulmane. Est-ce une objection légitime ? Symboliquement, aurait-il été judicieux de confier cette responsabilité à une personnalité laïque plus jeune, issue de l’immigration arabo-musulmane, tels que Jeannette Bougrab ou Malek Boutih ?

C’est une responsabilité qui s’apprécie au niveau de l’État. Il y a bien sûr des réactions de type communautariste. Je vous rappelle que la Fondation des œuvres de l’islam de France n’aura pas à s’immiscer dans les questions proprement religieuses et n’aura d’actions qu’en matière éducative, culturelle et sociale. Il y a beaucoup à faire pour rapprocher la France et l’islam, et d’abord les faire se connaître mieux. L’islam de France sera financé par des fonds exclusivement français, dans le respect des règles de la laïcité. J’insiste sur le fait que, à ce stade, je ne suis que pressenti par le ministre de l’Intérieur. C’est parce que j’apprécie Bernard Cazeneuve, sa parfaite maîtrise, et que je connais la rudesse de sa tâche que j’ai accepté le principe de cette responsabilité que j’exercerai, si tel doit être le cas, avec le seul souci de servir notre pays et de prolonger le chantier que j’avais ouvert en 1999. Bernard Cazeneuve a lui-même créé une instance de dialogue qui élargit à de nouvelles générations la mise en commun de nos réflexions. Quant aux personnalités que vous avez citées, je ne doute pas que leurs talents incontestables les prédisposent à exercer des responsabilités dans le chantier de la refondation républicaine dont l’islam de France n’est qu’une modeste facette.

Vous relevez ce défi de l’acculturation de l’islam presque vingt ans après avoir mené une grande consultation au ministère de l’Intérieur qui a donné naissance au CFCM. Comment expliquez-vous votre échec à faire émerger un islam de France ? Les musulmans de France forment-ils une communauté unifiée ?

Dix-sept ans après le lancement de la « consultation » que j’ai initiée, un travail considérable a été effectué. La déclaration de principes du 28 janvier 2000, la création par Nicolas Sarkozy du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003 ne sont que les premiers petits cailloux sur un chemin qui sera long. Le CFCM ne mérite pas la critique excessive qui en est souvent faite par des gens qui ne connaissent qu’insuffisamment le sujet. Il a le mérite d’exister. Quant à la Fondation des œuvres de l’islam de France, dont Dominique de Villepin avait eu l’idée, c’est pour la « désenliser » que Bernard Cazeneuve s’est tourné vers moi. Le trépied retenu – fondation d’intérêt public, association cultuelle, instituts d’islamologie – peut permettre de franchir une nouvelle étape qui elle-même en appelle d’autres.

Quelles sont les responsabilités respectives des musulmans, des pouvoirs publics et des puissances étrangères (Algérie, Maroc, Turquie…) dans cette faillite collective ? Il n’y a pas de faillite. Combien de temps a-t-il fallu à l’Église catholique pour trouver ses équilibres ? Des siècles !

À l’époque de la création du CFCM, vous aviez reçu les représentants des différentes tendances de la communauté musulmane, jusqu’aux radicaux du Tabligh. Aujourd’hui, certains islamologues s’inquiètent de la radicalisation de la rue musulmane française, qui juge l’UOIF et Tariq Ramadan trop « républicains ». Comme l’a déclaré Manuel Valls, les salafistes ont-ils gagné la bataille des idées ? Le courant salafiste ne s’est développé en France que récemment. Il reste très minoritaire. Suleiman Mourad, éminent historien libanais de l’islam, dans La Mosaïque de l’islam[1. Suleiman Mourad, La Mosaïque de l’islam, entretiens avec Perry Anderson, Fayard, 2016, p. 100.], montre que le wahhabisme est une doctrine profondément étrangère à l’esprit du sunnisme : « Au cœur de l’islam sunnite, il y a ce qu’on pourrait appeler l’idée de compromis, la croyance qu’aucune secte n’est totalement dans le vrai, qu’il y a une diversité de points de vue en matière de religion et que vous devez faire apparaître cette diversité dans votre propre pensée. »

Place Beauvau, vous aviez envisagé de contourner la loi sur la laïcité en formant les imams à Strasbourg. La loi de 1905 serait-elle inadaptée à l’islam de France ou faut-il accepter des accommodements raisonnables pour lutter contre les influences étrangères, en particulier salafistes ?

La loi de 1905 n’a pas besoin d’être changée. Je vous fais observer, néanmoins, qu’elle l’a été plusieurs fois par le passé.

À l’ère du djihadisme 2.0, alors que la plupart des terroristes fréquentaient peu la mosquée, l’État a-t-il les moyens de lutter contre des kamikazes qui planifient leurs crimes sur des messageries codées ? N’avons-nous pas sans cesse un train de retard ?

C’est l’affaire du cyber-renseignement. Mais vous savez, tout n’est pas dans la technologie. Le facteur humain compte énormément. Il faut aller au contact des jeunes notamment, nouer un dialogue qui a été, hélas, laissé en friche. Les jeunes nés de l’immigration sont autant de passerelles que la France tend au monde pour nouer le nécessaire dialogue des nations et des cultures. Mais c’est là que nous ressentons les fractures trop réelles de la société française : le chômage des jeunes particulièrement, la crise de l’école et de la citoyenneté, et j’en passe…

Vous avez conseillé aux Français musulmans la discrétion, et certains vous ont répondu que le temps où ils rasaient les murs est révolu. Qu’avez-vous voulu dire ?

Mon conseil s’adresse d’abord à toutes les religions : dans une République laïque, chacun doit privilégier dans l’espace public de débat, plutôt que l’affirmation de la Révélation qui lui est propre, la raison naturelle et l’argumentation raisonnée. C’est un effort qui est demandé à chacun (« effort » est d’ailleurs la traduction qu’on donne du mot « djihad », quand il s’applique à la conquête de soi, à la domination de ses passions : c’est le « grand djihad ». Le « petit djihad » n’est permis que dans certaines circonstances (la lutte contre les croisés du XIe au XIIIe siècle, les Mongols ensuite, l’envahisseur étranger le cas échéant). Aujourd’hui, le terrorisme qui se dit « djihadiste » s’inscrit dans une vision eschatologique de la fin des temps. C’est la voie du suicide, pour les intéressés mais aussi pour les musulmans. J’ai confiance que le monde musulman saura se débarrasser de cette pathologie. Le terrorisme c’est un crime, tout simplement, à traiter comme tel. Je conseillerai plutôt à nos concitoyens une sorte de « djihad laïque », un effort de raison qui est demandé aux musulmans comme aux autres d’ailleurs, pour s’exprimer de manière argumentée dans l’espace républicain, commun à tous. Oui, cela implique une certaine discrétion dans l’expression de ses croyances religieuses. C’est également vrai, mais sur un plan distinct de la laïcité, celui de l’intégration à la société française. L’intégration, c’est la clé des codes sociaux permettant d’exercer sa liberté. J’ai eu un débat sur ce sujet avec un conseiller d’État, M. Thierry Tuot[2. Le Débat, septembre 2015. Cahier consacré à l’intégration et au multiculturalisme.], qui milite pour une société qu’il appelle « d’inclusion », mais en fait prêche le modèle communautariste à l’anglo-saxonne. Je ne partage pas cette vision. Le modèle républicain de l’égalité de tous les citoyens devant la loi me paraît supérieur. Et c’est vrai qu’il demande aussi un effort, qui a d’ailleurs été consenti par toutes les vagues d’immigration que la France a connues jusque dans les années 1970. Elles se sont adaptées aux mœurs françaises. Mais c’est un processus de longue durée qui exige à la fois effort et tolérance, mais aussi et surtout patriotisme bien compris. Donc, je ne retire rien de mon conseil de discrétion qui ne procède que d’un sentiment amical de ma part à l’égard de nos compatriotes musulmans et du souci que j’ai du bien commun.

Cette affirmation identitaire musulmane et l’échec de l’intégration en général ne sont-ils pas tout simplement dus au trop grand nombre de personnes à intégrer donc à l’immigration massive ?

L’intégration connaît des difficultés mais elle se poursuit quand même. Il ne faut pas jeter le manche après la cognée. Quant à l’immigration, évidemment elle dépend de la capacité d’intégration du pays. Mais la France a bien d’autres problèmes. Les immigrés ne doivent pas devenir les boucs émissaires de la crise profonde dans laquelle notre pays s’est enfoncé depuis 1974.

Depuis 2015, il ne se passe pas de jours sans que l’on brandisse des valeurs républicaines pourtant bien malmenées, et pas seulement par le communautarisme musulman. Alors que, dans les faits, un multiculturalisme séparatiste s’impose de plus en plus, la République est-elle autre chose qu’une réponse incantatoire ?

Au séparatisme identitaire il n’y a qu’une réponse : une République énergique et généreuse, une France à nouveau sûre d’elle-même et de son projet. C’est cela le cœur du débat : la vision stratégique de notre redressement. Avec la polémique sur le burkini, syndrome caniculaire, nous en sommes assez loin…

On a beaucoup reproché à Nicolas Sarkozy et à la droite d’avoir agité le chiffon rouge identitaire. Mais la gauche n’est-elle pas encore plus coupable d’avoir voulu ignorer la question et étouffer le débat ? Je ne partage pas la culture du déni : il y a des maux qu’il faut savoir nommer, en n’en exceptant, bien sûr, aucun. Mais aussi avec des bons mots ! Vouloir hystériser le débat ne vaut pas mieux que vouloir l’étouffer.[/access]

L’école selon Céline Alvarez: la révolution permanente

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celine alvarez ecole enfant
Céline Alvarez. Sipa. Numéro de reportage : 00770251_000140.
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Céline Alvarez. Sipa. Numéro de reportage : 00770251_000140.

« Une pédagogue déterminée à révolutionner le système éducatif » titrait mercredi Libération, dans la veine de ce qu’avait écrit Le Monde quelque jours auparavant, qualifiant l’enseignante de  « révolutionnaire » Rien que ça. Que peut bien proposer Céline Alvarez de si nouveau pour qu’elle soit invitée partout en cette rentrée ? En quoi consiste cette révolution ?

« Laissons les enfants suivre leurs élans. Faisons leur confiance pour apprendre. Aidons-les à révéler leur plein potentiel.  « L’être humain n’apprend pas ce qui ne le motive pas (…) » explique la jeune femme. Toute ressemblance avec des discours de pédagogues et d’inspecteurs sévissant depuis trente ans dans l’Education Nationale ne serait évidemment que pure illusion.. Ressemblance, d’ailleurs, qu’aucun journaliste ne semble avoir perçue, trop occupés qu’ils sont à s’ébahir devant ce discours nouveau et révolutionnaire.

Le débat n’aura pas lieu

On ne sera donc pas surpris qu’aucun d’entre eux ne s’essaye à une analyse critique des arguments avancés par Céline Alvarez. Et qu’y aurait-il à redire, de toute façon ? La pédagogue n’a-t-elle pas obtenu des résultats spectaculaires pendant trois ans dans sa classe de maternelle de Gennevilliers. Cela ne devrait-il pas suffire à bâtir une nouvelle pédagogie valable tout le temps, pour tous les niveaux et à tous les âges ?

La preuve que Céline Alvarez a raison, sous-entendent d’ailleurs les journalistes, c’est qu’elle dérange. Rendez-vous compte, elle a dû démissionner de l’éducation nationale au bout de seulement trois ans car on n’a pas renouvelé sa carte blanche. Et cela n’a rien à voir avec le fait que Madame Alvarez, trop occupée à suivre le rythme naturel de l’enfant, travaillait toujours en décalé avec ses collègues, et ne pouvait donc pas s’occuper de surveiller les récréations. Rien à voir non plus avec le fait qu’elle avait à disposition une ATSEM à temps complet et du matériel pédagogique à foison et que ses autres collègues devaient se débrouiller avec les miettes. Le ministère est tellement dérangé par son discours anti-système qu’il l’a appelée la semaine dernière pour l’assurer de son soutien.

Si le discours de Céline Alvarez ressemble trait pour trait au discours officiel qu’on entendait autrefois dans les IUFM, la différence est que cette fois-ci, il est incontestable car il est « scientifique » comme l’explique la jeune femme, regrettant que l’idéologie ait envahi l’école et déplorant la guégerre entre les conservateurs et les pédagogues-dont elle ne fait pas partie puisqu’elle s’appuie uniquement sur les neurosciences-

Selon la science, l’élève n’apprend vraiment que lorsqu’il est motivé et curieux. Il suffira donc d’attendre patiemment qu’il le soit pour que les résultats arrivent. Et si la motivation ne vient toujours pas, il ne faut surtout pas le brusquer car selon la science, seule « la pédagogie de la bienveillance » fonctionne.

L’élève au centre du naufrage

Quant aux grincheux qui prétendraient que la lente dégringolade de l’école a débuté précisément le jour où l’on a commencé à appliquer ces méthodes et qu’on a placé l’élève au centre du système éducatif, en le laissant apprendre par lui-même et en bannissant toute notion d’effort ; eh bien ils auraient tort car la science ne peut se tromper.

Et il est tout a fait légitime et cohérent que des savants en sciences de l’éducation, après avoir enseigné pendant trois ans dans des conditions pédagogiques exceptionnelles, viennent déclarer sans vergogne aucune que « l’école entrave l’apprentissage des enfants ». Certes, cela entretient le soupçon sur le professionnalisme des profs. Certes, il y a des tas d’élèves qui n’ont à la base aucune motivation, aucune curiosité pour quelle que matière que ce soit. Et pas seulement parce que l’école les aurait sapées dès le début. Certes, il n’est pas toujours facile de savoir d’où vient la motivation et on peut même se demander si c’est la motivation qui permet d’accéder au savoir ou le savoir qui permet d’accéder à la motivation. Certes, on peut se demander si le seul « plaisir d’apprendre » sera suffisant pour toutes les matières et pour tous les types d’apprentissage. Mais quel risque y a-t-il à suivre une pédagogie qui permettra à chaque enfant de révéler son propre génie?

Bref on se demande vraiment pourquoi il y a encore tant de réticences chez les professeurs à embrasser cette idéologie, pardon cette science de la pédagogie de la bienveillance et de l’élève au centre du système qui a fait de l’école française la plus inégalitaire de toute l’OCDE. Le conservatisme, sans doute, et la peur du changement.

Les Lois naturelles de l'enfant

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Du terrorisme au burkini: l’inflation du commentaire

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internet islam burkini twitter
Image : Pixabay.
internet islam burkini twitter
Image : Pixabay.

Chaque jour, 500 millions de Tweets sont émis dans le monde et 50 milliards de commentaires rédigés sur Facebook. Ces gigantesques termitières ont parachevé l’ère de la multiplication du signe et réalisé l’esprit d’internet en y bâtissant deux immenses édifices herméneutiques, fourmillant d’avis, de propos, de partages, de J’aime. « Nous ne faisons que nous entre-gloser » écrivait Montaigne. Désormais, chaque utilisateur de réseau social est enclin à manifester son opinion illimitée, sans modération quantitative, sans mesure qualitative -la seule restriction étant d’ordre juridique. Comme pour la monnaie, cette inflation de la parole publique l’a mécaniquement dépréciée et frappée du sceau de la vanité la plus absolue.

La négation de l’agora athénienne

Certains se félicitent de cette réappropriation politique. Internet serait un formidable incubateur d’opinion publique, une machine démocratique inouïe. Pourtant, les réseaux et autres forums sont l’exacte négation de l’agora athénienne ou du Forum romain -dont l’étymologie latine Foris – « dehors »- implique une sortie de l’intimité vers la place décisionnelle. Ainsi, la rhétorique publique avait à Rome un dessein pratique: judiciaire, la parole produisait un jugement effectif; délibérative, elle prescrivait une décision efficace. Désormais, l’expression numérique n’a plus aucune incidence sur la réalité, et lui est comme étrangère, parallèle, investissant un espace inexistant, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Si chacun a voix au chapitre, les mots se substituent dorénavant à l’action et se perdent en vain dans l’étrange temporalité de la toile, paradoxalement hypermnésique (puisque rien ne s’y efface) et totalement amnésique, écrasant ce qui a été dit par le flux sans cesse renouvelé de l’actualisation. Internet agirait à la manière d’un trou noir, engluant et broyant les trillions de commentaires, énergie probablement la plus puissante que la vie ait générée depuis qu’elle est sur terre, mais aussi la plus stérile. Ainsi, le succès triomphant du verbiage numérique semble inversement proportionnel à celui de la participation électorale -suffrage pressenti comme dérisoire mais qui reste cependant le seul geste politique efficient.

Sur Facebook, la résistance patriotique n’échappe pas à cette inanité. La conscience publique qui s’y répand en continu s’épuise et se noie dans l’immense maelstrom de la glose. « Rien ne demeurera sans être proféré » écrivait Mallarmé. Désormais, rien de ce qui sera proféré n’aura d’existence réelle. Ainsi, l’islamophobie virtuelle, par exemple, n’est-elle qu’une leurre agité par les chantres de l’antiracisme qui martèlent sans cesse les dangers d’un discours jugé « décomplexé ». Pourtant, en France les mosquées ne brûlent pas et infiniment rares sont les actes anti-musulmans sérieux que le contexte extrêmement lourd aurait pu provoquer. Parfaitement oiseuse, la parole numérique pourrait avoir le mérite de défouler et soulager ses auteurs -les réseaux devenant les latrines publiques de la logorrhée populaire. Pourtant, elle n’est pas même cathartique, puisque particulièrement réglementée et en permanence passible de la loi (d’une fermeture de compte jusqu’au procès le plus médiatique) comme l’exige le système politique contemporain dont l’activité favorite est la répression des délits imaginaires.

Mais la parole numérique n’est pas seulement improductive: elle est aliénante et virale.

L’islamisation est d’abord une victoire linguistique

Quasiment invisible sur les plages, le burkini, vocable conquérant de l’été 2016, est omniprésent sur les réseaux sociaux. En voie d’éradication sur les rivages de France, il prolifère dans la conversation publique. Presque inexistant en tant que signifié, il triomphe en tant que signifiant. Le véritable attentat à la pudeur qu’on peut lui imputer  n’est pas textile mais textuel: le burkini phonème a battu à plates coutures le burkini phénomène. Ainsi, la parole numérique devient-elle l’acte terminal de la grande érosion culturelle. Performative, elle enfle et produit par son pullulement même une rapide transformation civilisationnelle, prenant la place de tout, la seule valeur sur internet étant le nombre -de partages, de likes et de commentaires. L’islamisation est d’abord une victoire linguistique. Ses prosélytes comme ses détracteurs la servent de concert, volontairement ou non, en saturant les réseaux sociaux du champ lexical coranique.

Plus grave encore, depuis les attentats de Charlie, la toile a muté et dégénéré en une immense exégèse exponentielle se nourrissant du terrorisme avec gloutonnerie. En effet, tandis que l’assassin solitaire se sacrifie dans l’arène, les millions d’utilisateurs pianotent. L’unicité du meurtre trouve son écho dans l’infinité commentative: le criminel détruit, le citoyen bavarde, tissant, en guise de linceul, une toile linguistique sur la destruction de la vie réelle. Cette dialectique perverse s’est profondément inscrite dans notre conscience collective. La parole éclot puis se reproduit avec délectation sur les cadavres des victimes et sur le germe du djihadisme. Barbarie et numérique se nourrissent l’un l’autre et se donnent mutuellement leur raison d’être. Ainsi le crime de masse est devenu l’acte le plus haut et le plus sacré de la société numérique précisément parce qu’il produit la plus grande quantité verbale et qu’il génère une parole multipliée et partagée à l’infini. Tout à la fois impuissant et contagieux, l’internaute s’est changé en commentateur scrupuleux de la religion numérique, celle qui célèbre la mort.

Erdogan-Poutine : les noces de raison

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erdogan poutine syrie russie turquie
@Aleksey Nikolskyi
erdogan poutine syrie russie turquie
@Aleksey Nikolskyi

Dans la nouvelle donne géopolitique qui s’est imposée avec la montée en puissance du djihadisme radical, son expansion territoriale et son agressivité croissante, on observe deux types de comportements chez les dirigeants des puissances majeures de la planète. Une partie d’entre eux, principalement ceux qui sont aux commandes des grandes démocraties occidentales, tentent de répondre à ce défi en ripostant au coup par coup, par des interventions militaires dans des espaces où leurs intérêts leur semblent menacés (Afghanistan, Irak, Mali, Syrie). Ces ripostes sont menées dans le plus grand désordre diplomatique et militaire, sans la moindre vision stratégique commune des objectifs à atteindre, et sous la pression d’opinions publiques versatiles. Lesquelles s’enflamment un jour pour la défense des « droits de l’homme » dans les pays concernés, puis se mettent à douter peu après de la pertinence des actions entreprises lorsqu’il apparaît que le djihadisme ne se laisse pas facilement éradiquer avec la seule supériorité technologique des armées modernes. Ce doute s’accroît d’autant plus que l’usage du « hard power » contre Daesh et ses épigones n’empêche nullement ces derniers de semer la mort et la terreur au cœur des métropoles des pays qui les combattent.

Restaurations nationales

D’autres puissances, menées par des dirigeants moins entravés par les exigences légales et calendaires régissant les démocraties libérales, peuvent, au contraire, tirer avantage du désordre ambiant, profitant de la paralysie de ces démocraties pour pousser leurs pions dans le nouvel ordre mondial en construction. Les perdants du siècle dernier, les héritiers d’empires vaincus et dépecés par l’histoire récente, en l’occurrence la Russie et la Turquie, se sont dotés dans les deux dernières décennies de dirigeants visionnaires, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, qui n’ont jamais fait mystère de leur objectif : effacer, à leur profit et celui de leur nation, les humiliations subies lors des catastrophes que furent, à leurs yeux, la chute de l’Empire ottoman au début du xxe siècle, et celle de l’URSS à la fin de ce même siècle.[access capability= »lire_inedits »]

Poutine comme Erdogan se sont imposés dans leurs fiefs respectifs à la même époque, au début de ce siècle, le premier en raison de la dégénérescence au sommet de la Russie postcommuniste, dominée par les corrompus et les mafieux gravitant autour de Boris Eltsine, le second grâce à la décomposition d’un kémalisme réduit à l’occupation du pouvoir à Ankara par des affairistes alliés à une hiérarchie militaire toute-puissante. Leur accession au pouvoir a, certes, respecté, en gros, les critères de la démocratie formelle, avec la tenue d’élections libres, selon des critères constitutionnels établis avant leur arrivée (dates des scrutins, et nombre limité à deux, pour la présidence de la Russie, habilement contourné par Poutine avec l’épisode Medvedev). Mais on aurait beaucoup à dire, et cela fut d’ailleurs dit, sur le respect des normes démocratiques entourant ces élections : mainmise totale sur les médias publics, intimidation des opposants de toutes tendances, des journalistes, des intellectuels critiques, élimination physique de concurrents potentiels, répression brutale dans les régions irrédentistes comme la Tchétchénie en Russie, et l’est de la Turquie majoritairement peuplé de Kurdes. On a inventé, pour qualifier ces régimes, le mot-valise « démocrature », mais nul ne peut contester aujourd’hui que les pouvoirs de Poutine et d’Erdogan bénéficient, dans leur pays respectif d’un large appui populaire, les deux hommes ayant réussi à incarner, dans un style charismatique, les aspirations collectives et subjectives de la majorité de la population. Le nationalisme et la religion qui lui est historiquement liée, l’islam sunnite pour la Turquie et l’orthodoxie du grand patriarcat de Moscou, brimés ou mis en tutelle par le pouvoir kémaliste et par le régime soviétique, sont devenus des piliers de l’ordre nouveau établi par Erdogan et Poutine.

Cependant, on ne se défait pas en un jour du poids de l’Histoire, et le contentieux entre la Russie, puis l’URSS, et l’Empire ottoman, puis la République turque, a provoqué, depuis au moins trois siècles, une multitude de conflits armés, auxquels les puissances occidentales ont parfois été mêlées, d’un côté ou de l’autre, en fonction de leurs intérêts du moment. L’antagonisme turco-russe était jusque-là une donnée de base de la géopolitique mondiale, et la perpétuation de l’ordre européen défini à Yalta, et conforté par la guerre froide, plaçait la Turquie au sein de la sphère occidentale, comme membre de l’OTAN, ce qui lui garantissait la protection de la superpuissance américaine contre les visées agressives de l’URSS.

Un nouveau grand jeu

La précipitation récente des événements au Proche- et au Moyen-Orient, la déstabilisation de la région par la montée en puissance de l’islamisme radical et les ambitions hégémoniques régionales de l’Iran ont totalement rebattu les cartes. La géographie, peu à peu, prend le pas sur l’Histoire, et Poutine comme Erdogan viennent d’en tirer les conséquences, après une période confuse où on a été à deux doigts du déclenchement d’un conflit armé majeur entre ces deux puissances, à la suite de la descente en flammes, par l’aviation turque, en novembre 2015, d’un chasseur bombardier russe engagé en Syrie en soutien de l’armée de Bachar el-Assad. Cependant, Vladimir Poutine s’est contenté d’exercer des représailles diplomatiques et économiques envers Ankara, pendant que, dans la coulisse, des intermédiaires s’affairaient fébrilement à désamorcer la crise et à préparer un rapprochement entre les deux dirigeants. Le quotidien turc Hürriyet (indépendant, proche de l’opposition kémaliste) révélait récemment, dans sa version anglaise, les détails de ces tractations, où un riche industriel turc bien introduit en Russie, Cavit Çağlar, et le président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbayev ont joué un rôle clé. Elles ont abouti à la rédaction d’une lettre d’excuse d’Erdogan à Poutine pour l’incident de l’avion. On peut estimer aujourd’hui que ce retournement d’Erdogan a joué un rôle dans le déclenchement, le 15 juillet, du putsch militaire visant à le renverser, les militaires turcs s’estimant désavoués par un pouvoir qui n’avait cessé, depuis son instauration, de limiter le pouvoir d’une hiérarchie militaire attachée à l’ordre ancien et à la doxa otanienne érigeant Moscou en adversaire principal. L’échec du putsch du 15 juillet a précipité le rapprochement des ennemis d’hier. Erdogan en profite pour régler ses comptes, tous ses comptes : dans l’armée, il épure jusqu’au grade d’officier subalterne les militaires jugés insoumis au pouvoir politique, et dans la sphère civile (justice, enseignement, administration, diplomatie, économie) les adeptes de la confrérie Gülen, son ancien allié islamiste, une sorte d’Opus Dei version musulmane, influente dans les milieux cultivés, qui permit un temps à l’AKP, le parti islamo-conservateur d’Erdogan, de disposer de cadres capables de se substituer aux fonctionnaires issus du moule kémaliste.

Erdogan, devenu entre-temps héros national, rassemble ses opposants kémalistes du CHP et les nationalistes radicaux du MHP, excluant le parti pro-kurde DHP de l’union nationale anti-putschistes. Sa vindicte s’exerce également contre Washington, soupçonnée d’avoir fomenté la rébellion militaire, et contre l’Union européenne qui a, se plaint-il, trouvé plus urgent de critiquer la répression exercée contre les conjurés et leurs soutiens que de manifester sa solidarité avec un gouvernement démocratiquement élu…

En revanche, Poutine s’est montré le plus prompt à apporter son soutien à Erdogan, et à lui ouvrir grandes les portes des palais impériaux de Saint-Pétersbourg, Le moment était venu de la grande cérémonie scellant cette « nouvelle alliance » qui vient de changer la donne, à la surprise générale des chancelleries, toujours en retard d’un train.

L’événement diplomatique de l’année

Contrairement à ce qu’écrivent quelques commentateurs occidentaux, qui ne voient dans ce rapprochement qu’une péripétie conjoncturelle et éphémère bientôt effacée par le retour des antagonismes historiques, on peut prédire que la rencontre de Saint-Pétersbourg du 9 août restera l’événement diplomatique majeur de l’année 2016, dont les conséquences seront décisives sur l’évolution des crises régionales en cours, et même sur l’avenir, à moyen et long terme, de l’ensemble eurasiatique. Luc de Barochez, l’excellent éditorialiste de L’Opinion, n’a pas tort d’écrire que cette rencontre est l’équivalent du traité de Rapallo : conclu en 1922 entre l’Allemagne de Weimar et la Russie soviétique, les deux puissances perdantes du traité de Versailles, il allait permettre à l’Allemagne de reconstituer sa puissance militaire avec l’aide de l’Armée rouge, et à Moscou de rompre l’isolement imposé par les puissances occidentales.

Les effets du rapprochement russo-turc ne se sont pas fait attendre : les zones contrôlées par les Kurdes de Syrie, dont le parti dominant, le PYP, est proche du PKK, l’ennemi juré d’Erdogan, sont pour la première fois bombardées fin août par l’aviation de Bachar el-Assad, avec le feu vert et l’aide technique du corps expéditionnaire russe en Syrie. De son côté, Poutine fait monter la pression en Ukraine, laissant les séparatistes des « Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk » grignoter des territoires au mépris des accords de Minsk péniblement négociés avec les États-Unis et l’Union européenne. Il convoque un « Conseil de sécurité » du gouvernement russe en Crimée, et organise des manœuvres navales indiquant sa volonté de poursuivre son entreprise de déstabilisation du régime de Kiev.

Face à ces provocations délibérées, l’Europe et les États-Unis sont dans l’incapacité de mettre en œuvre une riposte adéquate, en Syrie comme en Ukraine. L’Europe est paralysée par l’accord calamiteux conclu avec Ankara sous l’égide d’Angela Merkel, par lequel Erdogan s’engage à réadmettre sur son territoire les réfugiés syriens parvenus en Grèce, contre une contribution de six milliards d’euros versés par l’UE et divers autres avantages, comme la suppression des visas imposés aux ressortissants turcs pour accéder à l’espace Schengen. Erdogan n’a qu’à brandir la menace d’ouvrir les vannes pour les migrants pour que les capitales de l’UE limitent leur action à des envolées verbales condamnant la méga purge de l’État et de la société, menée d’une main de fer par le pouvoir.

Poutine et Erdogan, contrairement aux dirigeants occidentaux auxquels ils sont aujourd’hui confrontés, peuvent entretenir un espoir réaliste de se maintenir au pouvoir pour une période, à leurs yeux, raisonnable, qui ne saurait être inférieure à une décennie s’ils ne commettent pas d’erreur majeure. Leur alliance n’est pas d’amour mais de raison, et ces dernières durent généralement plus longtemps. Poutine est obnubilé par les signes de montée de l’islamisme radical dans les ex-républiques soviétiques du Caucase et d’Asie centrale (Azerbaïdjan, Daguestan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan, Tadjikistan[1. Fin août, on apprenait qu’au Tadjikistan le gouvernement avait fait procéder au rasage forcé des barbes de 13 000 hommes soupçonnés de propager l’islam radical au sein de la population.]). Dans ces pays, l’islam radical gagne du terrain dans des populations soumises à l’arbitraire de satrapes corrompus, issus de l’ancienne nomenklatura soviétique. La déstabilisation de cette région, à l’image de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient arabe, est le scénario d’horreur redouté par Moscou, d’autant plus que la Russie abrite sur son territoire plusieurs millions de travailleurs ressortissants de ces pays. Dans ce contexte, le pouvoir de nuisance d’un régime turc hostile serait d’autant plus grand que les populations concernées sont très majoritairement turcophones, et que Recep Tayyip Erdogan y dispose d’un certain prestige.

La manière dont Poutine avait réglé l’affaire de la rébellion islamiste tchétchène (« buter les rebelles jusque dans les chiottes » et installer à Grozny un régime à sa botte) n’est pas imaginable à l’échelle de l’immense espace centre-asiatique. Il lui faut donc composer avec Ankara. Pour Erdogan, s’imposer comme puissance dominante et stabilisatrice de son environnement immédiat n’est pas envisageable sans la bienveillance russe, ni la normalisation de ses relations avec Israël. C’est à cela que nous venons d’assister, en spectateurs.[/access]