L’actualité récente nous a encore offert de nombreux exemples du triste état de décomposition dans lequel se trouvent nos sociétés occidentales rongées par la culpabilité. Quand le burkini ne fait pas quotidiennement les manchettes, suscitant polémique après polémique et provocation après provocation, ce sont les attentats terroristes qui nous invitent à réfléchir. Ce sont aussi les signes visibles de la religion dans l’espace public et la montée fulgurante de l’antisémitisme qui nous poussent à nous interroger sur l’efficacité de la laïcité à prévenir les dérapages identitaires. Posons-nous la question : les institutions républicaines sont-elles encore garantes de l’unité nationale ? Les valeurs de la France sont-elles encore assez fortes pour supporter tout cet ensauvagement ?

L’offensive islamiste est évidente

La réalité d’une offensive intégriste en Europe est tellement évidente que seuls de rares intellectuels se couvrent encore les yeux. Bien sûr, il faut habiter les beaux quartiers pour parler avec désinvolture d’un « mythe de l’islamisation » en France, comme le sociologue Raphaël Liogier dans un livre paru en 2012[1. Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Paris, Seuil, 2012.]. Il faut aussi se sentir bien au-dessus de la mêlée pour affirmer avec condescendance que dans l’Hexagone, « ce n’est ni tout va bien ni tout va mal », comme le ministre de l’Économie Emmanuel Macron.

Le problème est que tous ces bien-pensants forment une petite oligarchie influente, capable de désorienter la population en maquillant les faits. Il s’avère donc essentiel de déconstruire le projet que cette élite propose à l’Occident de mettre en branle. Car ce projet a un nom : le multiculturalisme. Mais de quoi ce projet est-il porteur exactement ? D’un véritable vivre-ensemble ou d’un sournois vivre-séparé ?

L’expérience canadienne montre que le multiculturalisme représente une entreprise d’inversion du conservatisme plutôt qu’un progrès social. En Amérique du Nord, le multiculturalisme se nourrit d’abord de la logique des réserves. Ce sont les Amérindiens qui ont été contraints de rester à l’intérieur des frontières qu’on leur a dessinées puis imposées, et ce serait maintenant au tour des nouveaux arrivants de rester confinés à l’intérieur de leurs petits territoires urbains. Soyons clairs : le multiculturalisme ne rime pas avec citoyenneté, mais avec tribalisme. La prolifération de marqueurs religieux « à la mode » témoigne de la défaite de l’universalisme comme vision du monde.

Se libérer du poids de la tradition

Que ce soit au Canada ou en Europe de l’Ouest, le multiculturalisme enferme les membres des dites communautés culturelles dans leur appartenance réelle ou fantasmée au lieu de leur offrir la variété de possibles digne de la modernité. Des philosophes anglo-saxons comme Charles Taylor peuvent bien voir dans cette idéologie l’une des grandes héritières du libéralisme politique, mais nous pouvons nous questionner sérieusement sur la valeur de leur réflexion. Le propre du libéralisme n’est-il pas, justement, de libérer du poids de la tradition ?

L’idéologie multiculturaliste permet peut-être aux immigrants d’échapper à l’ancien modèle d’intégration dont on craint les effets assimilateurs, mais en retour, elle les oblige à demeurer sous la tutelle de leaders religieux dont l’ambition est de préserver la « pureté » de leurs communautés. Pour ce faire, ces leaders autoproclamés demandent à leurs coreligionnaires de rester à l’écart de la population ambiante. Pour couronner le tout, le multiculturalisme propose à l’Autre de se soustraire à l’identité commune, nationale, pour mieux préserver son identité propre, authentique. Une identité en moins, une identité en plus. Dans cette optique, personne n’échappe au choc des civilisations.

En gros, les promoteurs du multiculturalisme sont persuadés de combattre l’identitarisme alors qu’ils contribuent seulement à le faire changer de camp. Dans ce grand bal des identitaires, où l’extrême droite mange à la même table que les associations antiracistes gagnées à l’idéal communautaire, on prône la préservation de cultures mythifiées qui n’ont souvent aucun rapport avec la réalité. Si l’extrême droite fait la promotion d’une forme de communautarisme national, imperméable à l’immigration, les associations antiracistes font la promotion d’un communautarisme socioreligieux, imperméable à la société d’accueil.

C’est dire comment deux camps se renvoient la balle dans un pays qui aurait bien besoin de voir plus loin.

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