Accueil Site Page 1989

Luchini en boucle

7
fabrice luchini SIPA
Fabrice Luchini, La Grande Librairie sur France 5, SIPA 00747716_000017

La mire se lève un dimanche de septembre sur le canapé rouge de Drucker. Tête de communiant neurasthénique. Il est en forme. Nous allons assister à un grand match. Sobriété vestimentaire. Veste en daim sur chemise blanche. Ruse classique du comédien, l’esbroufe n’a jamais payé, du moins en début d’émission. Jambes croisées. Coude derrière la tête. Immobilité suggérée, belle parade d’intimidation. Air lointain presque vague. C’est bon signe. Modestie de façade. Ne surtout pas mépriser son adversaire tout en gardant l’ascendant psychologique sur lui. Règle élémentaire du chevalier servant, inlassable promoteur de ses multiples spectacles et DVD (voir liste ci-dessous). Ne pas se cramer dès l’entame du combat. Se renouveler, ne pas imiter Johnny, éviter le sujet Hollande, ne pas s’appesantir sur Macron, tout en balançant quelques propos vaguement droitiers.

Ne pas décevoir les grands auteurs

La promotion a été longue ces derniers mois. L’acteur a laissé beaucoup de force à Cannes, en mai. Il sait qu’on ne lui accordera aucun round d’observation. Le public est sans pitié pour ce champion de l’audimat. Les téléspectateurs veulent une victoire par K.O. Le panache, ce lourd fardeau qu’il traîne depuis quinze ans, de chaînes de télé en stations de radio. La frénésie du langage, même pour un professionnel aussi aguerri, est une science parfois inexacte. Le boxeur des mots peut être saisi, à chaque instant, d’une fringale. Alors, Luchini entre sur les plateaux, la mine inquiète, en se disant : « Qu’est-ce que je vais pouvoir encore leur raconter ? ». Un peu gêné mais contraint par le cirque médiatique de faire le beau. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Il bourre le Théâtre Montparnasse tous les soirs. Ses nombreux fans connaissent son numéro par cœur. La voix doit, malgré tout, porter toujours plus loin même lorsqu’on joue à guichets fermés.

Les auteurs (Rimbaud, Baudelaire, Molière, Flaubert, Labiche,…), en repli stratégique, veillent au grain. Sur qui d’autres compter ? Luchini ne veut pas les décevoir. C’est son côté bon élève, laborieux, sublimé par la fougue de la Goutte-d’Or et le parfum enivrant des shampouineuses. Bourgeois et prolétaire. Lucide et démago. Sincère et opportuniste. Brillant et bas-de-plafond. Exalté et reclus. Tout ça, à la fois. Ne jamais négliger la défense, ses arrières. Une erreur de débutant qu’il ne commet plus. L’acteur travaille sans relâche son foncier. Chaque jour, le texte, rien que le texte en bouche, en boucle, pour atteindre cette fluidité. Le style, en somme. Habitué aux performances de l’acteur, le téléspectateur exige toujours plus de son puncheur favori. Il attend le feu d’artifices. Le réactionnaire joyeux. Le trublion désespéré. Philippe Muray et Sylvie Vartan. Eric Rohmer et Max Pécas. Lara Fabian et Barbara. Il espère des envolées métaphysiques mâtinées de James Brown que l’on se racontera le lendemain, au comptoir ou au bureau. Ce soir, Luchini est en confiance. Sobre. Il est bon de varier les registres sans totalement désappointer ses afficionados. Kerdruc, de toute évidence, sous le charme. Il mouline autour de l’artiste, envoie quelques gauches sans intention de blesser, il l’aime son acteur. Le public du studio se laisse emporter par cette conversation convenue non dépourvue de quelques redondances. L’athlète déroule.

Il fait ses gammes, comme à la maison. L’apprenti-coiffeur, Labro, l’Ile-de-Ré, Perceval, Jouvet, Guitry, Céline, La Discrète, les acteurs bien-pensants, les moralistes, etc… Ce soir, il ne force pas, en mars dernier, il s’était un peu trop lâché. La fatigue ou la raison ? « Tout peut arriver » avec cet ado en blazer dont la première apparition au cinéma à 17 ans tient du phénomène. Prodigieux de bouffonnerie et, déjà, du plaisir des mots. Fin du combat. L’acteur a bien travaillé. Place à la vraie scène maintenant, au Théâtre Montparnasse, jusqu’au 21 novembre.

DVD – Coffret Fabrice Luchini : L’Hermine + Gemma Bovery + Alceste à bicyclette + Les Femmes du 6e étage – Studios Gaumont –

DVD – Ma Loute de Bruno Dumont – Memento films – En vente le 18 octobre 2016 –

Fabrice Luchini, Poésie ? – Théâtre Montparnasse jusqu’au 21 novembre 2016 –

Ma Loute - DVD

Price: ---

0 used & new available from

En attendant Victoire…

couverture bordes
On attendra Victoire, couverture (Amazon)

Editeur se mouvant avec grâce dans une clandestinité supérieure à travers la maison Alexiphamarque, Arnaud Bordes est avant tout écrivain, et l’un des plus fins connaisseurs de la Décadence et de l’esthétique fin-de-siècle. Des textes rares tels que Pop conspiration ou La Matière mutilée avaient attiré l’attention des amateurs de livres denses et cryptés, parfois jusqu’au vertige, et qui semblent constituer les prémisses d’un grand roman antimoderne. Notre Des Esseintes récidive aujourd’hui avec un double opuscule, mi-récit d’anticipation, mi-journal musical et littéraire.

« Tout est plaie depuis la mort des rois ».

On attendra Victoire ne peut se résumer : obscur et prophétique, le récit, présenté comme artificiel, date du monde d’après, celui des Barbares. Banlieues en flammes et charniers ou, pour citer Bordes : « villes noircissant dans les fumées d’incendies, pillages, populations déplacées, périphériques ravagés, unités auxiliaires errantes et radicalisées (sic) ». Tel est le tableau, sur fond d’officines occultes, de complots masqués aux yeux d’une opinion sidérée avec art. Pointilliste et avec un je-ne-sais-quoi de flamand, la peinture de cet après-monde contraste avec les souvenirs des divers narrateurs, tous plus ou moins liquidés à un moment ou un autre et qui se souviennent, qui d’une lecture d’Huysmans ou de Villiers de l’Isle-Adam, qui d’un air entêtant de Joy Division ou de Vogelsang.

Parce que l’automne est faux est le journal d’Arnaud Bordes (2004 – 2015), où son travail d’éditeur apparaît (trop) peu. Lectures (names, names, names !), musique (idem), jeunes femmes (anonymes). Paul Morand et Jules Verne (en effet grand romancier initiatique et géopolitique), Ernst Jünger et le regretté Jean Parvulesco, les chers David Mata et Bruno Favrit, et bien entendu Nerval, Eliade, tant d’autres, passent, parfois d’un pas trop rapide, comme si l’auteur avait la tête ailleurs. Fulgurantes, quelques formules claquent : « Tout est plaie depuis la mort des rois ».

Un bémol toutefois. L’avalanche de noms propres, bien que parfois poétique. Des coquilles, nombreuses (hendiadys, Libye…) et surtout la syntaxe, comme relâchée à dessein, par coquetterie « artiste ». Or, même en version décadente, l’écrivain ne doit-il pas, avec l’humilité du chevalier médiéval, vénérer la langue qu’il aime et sert ?

Arnaud Bordes, On attendra Victoire. suivi de Parce que l’automne est faux, Editions Auda Isarn, 2016.

On attendra Victoire

Price: ---

0 used & new available from

Jean-Edern Hallier mord encore!

jean edern hallier
Jean-Edern Hallier en 1986. Crédit ANDERSEN ULF/SIPASIPAUSA30052046_000009

Il y a quelques années, deux romans de Jean-Edern Hallier ont bénéficié d’une réédition chez Albin Michel (Fin de siècle,L’Évangile du fou) et une anthologie de L’Idiot international, son journal, a paru en 2005. Pour ce qui est des brûlots pamphlétaires L’Honneur perdu de François Mitterrand et Les Puissances du mal, bibles de la Mitterrandie déviante, on attendra encore quelques décennies mais la réhabilitation de l’œuvre Don Quichottesque est en marche. Jean-Pierre Thiollet y participe aujourd’hui avec son livre-hommage Hallier l’Edernel jeune homme, patchwork littéraire gustatif et explosif à l’image du grand écrivain dont on célébrera le XXème anniversaire de la disparition le 12 janvier prochain.

Sébastien Bataille : La plupart des gens se souviennent très précisément de ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ont appris la mort de Coluche le 19 juin 1986. Idem pour Jean-Edern Hallier. Que faisiez-vous en ce jour funeste du 12 janvier 1997 ?

Jean-Pierre Thiollet : C’est vrai qu’il y a des disparitions qui vous marquent beaucoup plus que d’autres. Le 12 janvier 1997, je me trouvais à Paris et ai appris la mort de Jean-Edern Hallier par les ondes radio qui, ce jour-là, ne m’ont vraiment pas paru bonnes… En toute franchise, j’ai eu l’impression de recevoir un coup bas dans l’estomac. Hallier n’était pas du tout un intime, mais j’appréciais l’homme, à mes yeux, attachant. J’ai été d’autant plus troublé que si nous nous étions perdus de vue entre 1988 et le milieu des années 1990, nous nous étions croisés quelques mois avant sa disparition et avions eu un échange très cordial. Nous avions pris mutuellement de nos nouvelles.

Est-ce une certaine incarnation de « l’âme française » – pour reprendre le titre de l’essai de Denis Tillinac -, qui s’est éteinte avec Hallier ?

D’abord, il faudrait définir ce qu’est l’âme d’une part et l’âme française d’autre part… Mais cela

risquerait de prendre du temps, beaucoup de temps, et sans doute d’engendrer des controverses. Ce qui me semble cependant plus que probable, c’est que votre question justifie sans la moindre équivoque une réponse positive, mais en partie seulement. Oui, une certaine incarnation de ce que je désignerais plutôt sous le vocable d’« esprit français » s’est éteinte avec Jean-Edern Hallier. Mais je ne crois pas pour autant que l’esprit français qu’ont pu incarner au fil du temps des écrivains aussi divers que Jean-Louis Guez de Balzac, Voltaire, Diderot, Barbey d’Aurevilly, Sacha Guitry, Jean Cocteau et Jean-Edern Hallier soit mort. Je sais bien que Donald Trump a déclaré que « la France n’était plus la France », que ses propos ont eu une résonance planétaire et qu’ils ne sont pas dépourvus de pertinence. Mais, même si la France n’est plus la France et même si elle n’est plus qu’une zone administrative de l’Euroland, la langue française rayonne encore, la littérature française n’est pas poussière et l’esprit français peut encore faire quelques étincelles…

Vous aviez déjà abondamment traité le cas Jean-Edern Hallier dans votre livre Carré d’Art, par le prisme d’un parallèle avec les destins de Dali, Byron et Barbey d’Aurevilly. Quel a été l’élément déclencheur de l’écriture de Hallier l’Edernel jeune homme ?

Il y a eu une série d’éléments déclencheurs. L’un remonte à une trentaine d’années et trouve son origine dans une longue conversation avec Hallier. Un autre intervient en 2008, dès la parution de Carré d’Art, première pierre de mon projet. J’ai alors quelques raisons d’avoir conscience que je ne suis pas éternel… Un autre encore se produit lorsque j’ai observé certaines convulsions au sein de la société française et la campagne de communication anti-loi Macron, particulièrement grotesque, du Conseil supérieur du notariat, sur l’air de « Bercy a tout faux ». Là, j’ai estimé que j’avais une responsabilité morale d’auteur d’intervenir. Ne serait-ce que par égard pour les générations antérieures à la mienne.

A la lecture des 100 pages centrales d’aphorismes de J.-E. Hallier, on est frappé par la puissance prophétique de ces fulgurances. En 1988, il annonce Internet  et sa définition en 1986 du terrorisme fait mouche aujourd’hui : « Le terrorisme, cette forme moderne de la guerre, est la conséquence du génocide culturel de nos sociétés massifiées ».

Aucun doute à mes yeux. Hallier est bel et bien le plus moderne, c’est-à-dire le plus classiquement moderne, avec ce génie qui fait que personne ne lui ressemble et qui le rend unique. Les exemples de « fulgurances » que vous évoquez le démontrent de belle manière. Et ils n’ont aucun caractère limitatif. Hallier était un geyser de coups d’éclat littéraires, non par intermittences, mais en permanence. Un jaillissement qui semblait perpétuel… Je vais vous faire une confidence : les 100 pages centrales d’aphorismes que vous mentionnez ne contiennent qu’un échantillonnage. Et j’espère bien pouvoir en apporter la preuve à l’avenir.

Au début de votre livre, vous pourfendez les politiciens qui gouvernent notre pays depuis l’ère Mitterrand, les rendant responsables du « crime français ». Dans ces pages au vitriol, votre verve évoque celle de Hallier, comme si vous repreniez le flambeau là où il l’avait laissé. Ainsi, vous dédiez le livre « A la jeunesse originaire de la zone F de l’Euroland, victime d’une vieille classe politique criminelle de paix. » Ce voyage en Edernie a-t-il joué un rôle de catharsis pour vous ?

Je n’ai pas la prétention de reprendre le flambeau de Jean-Edern Hallier. Mais je vous l’avoue, j’ai une ambition pour Hallier l’Edernel jeune homme : qu’il soit un document pour l’histoire littéraire. J’en suis conscient, ce n’est pas une mince ambition. J’espère que dans trente ou quarante ans, un étudiant, français ou pas, s’intéressera à Hallier et sera heureux de pouvoir utiliser ce matériau. Prenons l’exemple de Barbey d’Aurevilly. Durant plus d’un demi-siècle après sa mort, il fut volontiers mésestimé et sous-estimé comme auteur normand, étiqueté « régionaliste ». Mais fort heureusement, quelques ouvrages de littérateurs ont été publiés à son sujet, puis dans les années 1960, les travaux d’un remarquable universitaire, Jacques Petit, l’ont consacré comme l’un de nos plus grands écrivains. A mon sens, l’histoire littéraire n’a de bel avenir qu’en s’appuyant sur la mémoire. Enfin, puisque vous utilisez le mot « vitriol » pour qualifier les pages de Hallier l’Edernel jeune homme, permettez-moi une précision. J’ai mis en effet un peu de détergent dans l’encre, mais je prends des gants… Croyez-moi, au regard des conséquences du crime français que je dénonce, ma bienveillance naturelle est mise à très rude épreuve. Quand l’action d’une classe politique dirigeante, qu’elle soit dite de gauche ou de droite, s’appuie sur la connaissance d’un alphabet qui ne va jamais de A jusqu’à Z et s’arrête toujours à la lettre i, i comme immobilisme, i comme investiture, i comme incompétence, i comme incurie, elle  ne peut conduire, fatalement, qu’aux injustices les plus monstrueuses et aux pires ignominies. L’époque de Boris Vian et de l’aimable « J’irai cracher sur vos tombes » est révolue. Aujourd’hui, devant certains constats, il y a du vomi dans l’air et les combats issus des fractures générationnelles s’annoncent, à juste titre, sans merci. Les politiciens  ne mesurent pas, pour la plupart, à quel point ils sont discrédités et combien la société, aux capacités de réaction parfois insoupçonnées et non maîtrisables, sera de moins en moins civile…

Vous reproduisez dans votre livre des portraits de Colette, Cocteau, Malraux, Joyce et Alexandre Dumas réalisés à l’encre de Chine et au fusain par Hallier en 1994. La même année il a aussi portraituré… Mitterrand, de la même façon. Il y aurait un livre à écrire, un film à tourner sur cette relation d’attraction-répulsion entre l’écrivain et le président, en voilà une trame romanesque ! Qui pour réaliser ce film ? Qui pour tenir le rôle de Hallier ?

Comment ne pas souscrire à de tels projets ? Il y a plus d’un livre à écrire, plus d’un film à tourner sur la relation d’attraction-répulsion entre l’écrivain et le politicien. Les réalisateurs talentueux sont nombreux. Dans l’absolu, je songerais à Ken Loach, à Woody Allen, ou pourquoi pas à Cédric Klapisch, s’il était bien inspiré, ou peut-être encore à un cinéaste moins connu comme Francis Fehr, qui est de la génération d’Hallier et pourrait avoir une approche intéressante. Côté acteurs, si vous m’aviez posé la question il y a dix ou quinze ans, j’aurais cité Patrick Chesnais ou Christophe Lambert… Aujourd’hui il me semble que j’opterais pour un membre de la troupe de la Comédie française. Toutefois, la vraie question ne serait-elle pas plutôt « qui pour produire ? » Je ne pense pas qu’en l’état actuel des choses, de tels projets cinématographiques soient sérieusement envisageables.

Entre 1982 et 1986, période pendant laquelle vous exerciez au Quotidien de Paris, vos communications téléphoniques avec Jean-Edern Hallier ont justement fait l’objet de nombreuses écoutes illégales. Quelle perception aviez-vous du personnage Hallier à l’époque ?. Si cela n’est pas trop indiscret, pouvez-nous nous en dire plus sur la teneur de vos discussions téléphoniques avec l’écrivain ?

Le personnage Hallier m’est d’emblée apparu comme singulier et a excité ma curiosité. Il y avait chez lui une énergie, une force, un aspect hors du commun, qui rayonnaient tout autour de lui, sur son passage. Je crois que nombreux étaient ceux ou celles qui les ressentaient de manière plus ou moins consciente, et sans être en mesure d’expliquer le comment du pourquoi… Hallier était à la fois un être en chair et en os, un contemporain, et un homme d’un autre âge ou plutôt d’une époque indéfinie. Il incarnait extraordinairement bien l’Écrivain. Il était la Littérature en marche, celle des Vrais Livres, pas celle, frelatée, de la daube de labels de plus en plus trompeurs, des produits marketing « à consommer de suite », dégoulinant des gondoles de faux « espaces culturels »… Tout juste bons à jeter par dessus l’épaule sans l’once d’un regret ni d’une hésitation !

Entre 1981 et 1986, j’ai eu de nombreuses et souvent longues conversations téléphoniques avec Hallier, en général le matin. Il m’apportait de la matière que j’exploitais pour les articles à paraître dans le Quotidien de Paris, que dirigeait Philippe Tesson. Ce journal n’était pas du tout un organe de diffusion de masse, mais il jouissait d’un réel prestige.

Hallier m’a très tôt parlé de Mazarine, et surtout en évoquant sa volonté de rendre le scandale public et les difficultés de plus en plus insurmontables et récurrentes qu’il rencontrait. J’ai essayé de l’aider parce que je trouvais choquant et même inconcevable qu’un livre ne puisse pas être publié. Mais j’avais peu de moyens et je croyais depuis mon enfance en la célèbre phrase de Édouard Herriot, « La politique, c’est comme l’andouillette, ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop. » J’étais encore jeune et candide… Je n’ai pas voulu concevoir qu’un politicien accédant au fauteuil de Président de la République française puisse être complètement dépourvu de freins psychologiques, au point de mettre l’appareil d’État au service de sa vie privée…

Jean-Edern Hallier considérait Jean-René Huguenin comme son jumeau stellaire. Quelle place occupe Hallier dans votre constellation personnelle ?

Désolé, je n’ai ni frère ni sœur ni jumeau stellaire… Hallier est d’une génération antérieure à la mienne. Il s’insère néanmoins dans ma « constellation personnelle » comme un soleil blanc qui m’assure de toujours avoir un peu de lumière, de nuit comme de jour. Je m’y réfère volontiers et, pourquoi ne vous l’avouerai-je pas, j’ai toujours plusieurs de ses livres à portée de main.

Vous démontrez, étude de quelques passages de son premier roman à l’appui, que Hallier était un styliste hors pair. Malheureusement, l’image d’histrion médiatique a altéré durablement l’accès à l’écrivain Hallier. Aujourd’hui encore, les médias mainstream continuent la plupart du temps à le qualifier péjorativement d’amuseur-écrivain. N’est-ce pas le propre des géniaux inclassables d’être incompris, surtout des amuseurs-journalistes ?

Il est tout à fait exact que l’image d’histrion médiatique a, en quelque sorte, hypothéqué l’accès à l’écrivain Hallier. Mais Jean-Edern ne répétait-il pas volontiers qu’il préférait jouer au clown plutôt que de se trahir ? De fait, il a été un maître clown, un clown extraordinaire, qui savait bousculer le « pot de fleurs » de l’ordre établi, dénoncer les impostures. Aujourd’hui, il nous manque, me semble-t-il, beaucoup.

Hallier l’Eternel jeune homme, de Jean-Pierre Thiollet (Neva Editions)

«Chouf, c’est la langue de l’adversaire!»

63
karim dridi chouf
Karim Dridi, Nailia Harzoune et Sofiane Khammes, Cannes, 2016. Photo: Alberto Pizzoli

Olivier Prévôt. Vos convictions de citoyen, l’univers de votre cinéma ne sont pas, a priori, ceux de Causeur. Pourtant, vous avez accepté cette interview.

Karim Dridi. Ça me plaît de débattre, y compris avec mes ennemis. Ne s’adresser qu’à ceux qui pensent comme moi n’aurait pas de sens. Et vous avez une qualité à Causeur : vous avancez à visage découvert.

Nous qualifier d’ennemis… tout de même !

En période de guerre, un adversaire devient un ennemi. Et un homme qui n’a pas d’ennemis n’est pas un homme. Ça me plaît de pouvoir débattre de certaines choses qui nous divisent. Votre vérité n’est pas la mienne. On peut parler de cinéma. Ce qui peut réunir les gens, c’est aussi le cinéma.

Surtout que votre cinéma n’est pas un cinéma qui « tranche ». Il y a une forme d’ambiguïté dans vos films.

Je dirais plutôt « complexité ». La vie n’est pas simple. Ce n’est pas blanc ou noir. Et ici, je ne parle pas de couleur de peau.

Vous avez intitulé votre film Chouf. Qu’est-ce que vous nous proposez de voir ?

Oui, j’aurais pu l’appeler « Regarde ». Regarde ce qui se passe dans les quartiers, et pas seulement à Marseille. Mais j’ai choisi un mot arabe. J’aime ces termes arabe utilisés dans la langue française. Et celui-là, justement, quand il désigne les guetteurs, les choufs, il n’est pas utilisé par les Arabes. Parce que c’est le mot qu’emploient les policiers français entre eux, et que ça vient de la guerre d’Algérie : l’armée française s’en servait déjà pour qualifier les guetteurs du FLN. Chouf, dans ce sens-là, c’est la langue de l’adversaire.  [access capability= »lire_inedits »]

Ce que vous nous invitez à regarder, vous le montrez avec un réalisme quasi documentaire.

Authenticité ne veut pas dire documentaire ! J’ai le plus grand respect pour le documentaire, les Jean Rouch, les Wiseman… mais Chouf est une fiction, un thriller. On est tellement habitués à ce que la fiction déréalise le monde à des fins de propagande, que lorsqu’un cinéaste fait un effort d’authenticité – le même, finalement, que celui de Pagnol filmant autrefois Marius –, alors on répond « documentaire » ou « naturalisme ». Non ! De plus, un documentaire sur les trafics de drogue ou les règlements de comptes à Marseille aurait été voyeur. Forcément.

Cette question du voyeurisme est très présente dans votre œuvre.

Depuis le début, oui. Pigalle, mon premier film, c’était ça, « ma question ». À quel moment le cinéaste se distingue du voyeur ? Eh bien ! quand il entre dans la faille de l’humain, sans juger, sans surplomb. Et moi, j’aime les corps, les grands, les petits, beaux ou pas beaux, on s’en fiche. Ça manque dans le cinéma français, des acteurs qui ont un corps. Il est où, par exemple, le Javier Bardem français ?

Les corps sont très présents dans Chouf.

Oui. Je crois au pouvoir quasi mystique du cinéma. Cette force de la caméra qui peut capter quelque chose qui vous échappe. Inconscient, incontrôlable. Cette vérité, cette authenticité du corps, ce moment où l’acteur ne peut pas tout maîtriser, et qu’il accepte ce don de soi très particulier. Il sait que le réalisateur cherche ça.

Vos deux acteurs principaux sont Sofian Khammes (Sofiane) et Foued Nabba (Reda)…

Oui, ce choix s’est imposé en travaillant le scénario. Foued est un jeune rappeur d’un formidable charisme. Il a su instinctivement incarner ce caïd. Avec aisance et naturel. J’ai mis plus de temps avec le personnage de Sofiane. Je cherchais un Johnny Depp arabe. Beau, sensuel, sexuel. Mais à chaque essai, ça ne marchait pas. Jusqu’à ce que je demande à Sofian Khammes, qui devait initialement jouer le rôle de Marteau, d’essayer. Et là, j’ai su que c’était lui.

Les relations de Sofiane et Reda sont ambiguës.

L’un des personnages désire l’autre, c’est certain. Qu’est-ce-qu’il désire ? Son éducation ? Son intelligence ? Autre chose ? De toute façon, cela reste dans un registre inconscient, sous-jacent. Suivant sa sensibilité, on le perçoit ou pas.

Dans votre film Hors jeu – nous étions en 1998 –, la révolte n’était pas une question ethnique. Au contraire, Chouf me semble pris dans une dérive sécessionniste.

C’est-à-dire ?

Des personnages arabes, joués par des arabes, un metteur en scène arabe, Rachid Bouchareb à la production…

Et Jean Bréhat ! N’oubliez pas Jean Bréhat ! Avec Rachid, ils forment un vrai tandem.

Et le seul personnage « blanc »…

… n’est pas très sympathique, oui ! C’est vrai. Que voulez-vous, en 1 h 48, je n’ai pas le temps de faire du politiquement correct. Vous pourriez aussi me reprocher de ne pas avoir de personnage féminin dans une situation de pouvoir, de ne pas avoir tourné La Caïd, pendant que vous y êtes. Et puis dites-moi : pourquoi ne posez-vous pas la question à Desplechin ? Hein ? Personne ne reproche à Rois & Reine de ne pas avoir de personnage arabe. Personne ne soulève ce type de question.

Ah si ! Peut-être pas à Desplechin mais…

…Non, jamais. Personne n’ose poser cette question. Alors peut-être que ça ne vous fait pas plaisir qu’il n’y ait pas de rôles de blancs positifs. Mais c’est drôle : ceux d’en face me font le même reproche… Pourquoi ne pas montrer des médecins, des avocats arabes ? C’est amusant comme vos points de vue se rejoignent !J’ai fait un film sur les règlements de compte dans les milieux de la drogue et je n’avais pas de place pour le politiquement correct. Cela dit, c’est un film français, financé par France 3 et Canal+. Moi, je n’ai pas demandé d’argent au Qatar. Ça m’aurait fait mal aux seins !

Il me semble que le film tourne autour d’une énigme. Au fond, pourquoi Sofiane, qui réussit ses études, plaque tout ?

Je ne voulais pas être trop explicatif. Il se contente de dire, à propos de son école de commerce, « je ne me sens pas à ma place ». Toute une génération comprend ça. On est Maghrébin, on le restera toujours. Au mieux, si on réussit, on sera le Maghrébin de service.

Vous plaisantez ?

Pas du tout ! Le jour où on verra un président maghrébin…

Rachida Dati, ex-garde des Sceaux, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation, Myriam El Khomry, ministre du Travail… On a le sentiment, à vous écouter, d’une revendication infinie.

Bien sûr qu’elle est infinie. Et tant mieux. Elle ne va jamais s’arrêter, cette revendication.

Infinie comme le désir, le désir de Reda…

Vous ne voulez pas le voir : on maintient les gens dans des ghettos.

Mais ces ghettos n’en étaient pas. Enfant, j’habitais dans une ZUP. Nous en avons été chassés. Par la délinquance. Et pas que nous : les Juifs, les Portugais…

Vous pensez que le ghetto a été fabriqué par les gens du ghetto. C’est faux. Les gens ne sont pas responsables de l’insalubrité de ces immeubles. Prenez le quartier d’Air-Bel à Marseille. 8 000 habitants. Pas une boulangerie. À Crest, dans la Drôme, même nombre d’habitants, et il y a six boulangeries. Que vous le vouliez ou non, ces cités, ces quartiers construits en 1962 témoignent de l’héritage colonial dans lequel nous sommes tous pris.  [/access]

L’amour au microscope

4
Alain de Botton. SIPA 10001051_000001

Alain de Botton, zurichois exilé depuis des lustres en Angleterre, connaît la recette du best-seller. Et pour cause, l’auteur, entre autres, de Comment Proust peut changer votre vie (Denoël, 1997) et de L’Architecture du bonheur (Mercure de France, 2007) n’en est pas à son coup d’essai. Tous les deux ans environ, depuis les années 1990, avec une régularité que l’on n’oserait qualifier d’helvétique, Alain de Botton produit un succès. Ce qui lui vaut l’honneur d’être méprisé par ceux qui sacralisent la littérature avec une majuscule et ne supportent pas que l’on puisse, avec des mots, faire autre chose que des discours définitifs.  Aussi longtemps que dure l’amour , celui du public pour les objets littéraires hybrides, mi-fictions, mi-essais, d’Alain de Botton… Aussi longtemps que dure l’amour, tel est le titre du dernier opus, la suite, pour être exact, de Petite philosophie de l’amour.

L’amour en question est celui que Kirsten et Rabih se découvrent, se portent, se font et se défont à l’échelle d’une vie. Ce couple libano-écossais volontairement « standard » évolue sous la lunette du microscope. L’auteur fait habilement varier l’éclairage, la météo, l’alcoolémie, le taux de chômage, les affaires de famille, de géopolitique et de psychanalyse, bouge les curseurs et nous observons avec lui. La rencontre, la déclaration, le sexe, la complicité, le mariage, les enfants, l’adultère, la vieillesse, l’amour perdu et retrouvé, sont disséqués, alternativement narrés et analysés.

Il nous montre avec pudeur et exactitude l’homme resté enfant dans les bras de sa femme, la femme forcée d’avoir mûri.

« De toutes les preuves d’amour, écrit-il, dans le chapitre intitulé À tout jamais, la plus superficiellement irrationnelle, immature, lamentable et néanmoins commune est de croire que la personne avec laquelle nous nous sommes engagés est non seulement le pivot de notre vie émotive, mais aussi, de ce fait, quoique d’une manière fort singulière, objectivement insensée et profondément injuste, la responsable de tout ce qui nous arrive, en bien ou en mal. C’est à cela que tient le privilège particulier et pathologique de l’amour. »

Sans mièvrerie ni longueurs, cette autopsie du désir et du mariage foisonne de traits d’esprit, de mots aiguisés, on y croise rarement la banalité. Bien sûr, comme tous les propos à visée générale, Aussi longtemps que dure l’amour épouse plus ou moins fidèlement les contours de nos propres histoires mais il a le mérite de tomber toujours juste, et de ne sacrifier ses personnages sur l’autel d’aucune complaisance.

L’aventure finit bien. Le lecteur s’y attend et serait déçu d’avoir, aux côtés de Kirsten et Rabih, parcouru tout ce chemin pour rien – preuve que le romantisme ne se démode pas vraiment. Après deux décennies, « Rabih se sent prêt pour le mariage parce qu’il a désespéré d’être tout à fait compris. »

Alain de Botton, Aussi longtemps que dure l’amour, Flammarion, 2016.

Aussi longtemps que dure l'amour

Price: ---

0 used & new available from

La farce de Bratislava

angela merkel hollande bratislava
Sommet européen de Bratislava. Sipa. Numéro de reportage : AP21951498_000001.

Les coryphées européistes les plus ardents, comme Jean Quatremer de Libération et Bernard Guetta de France Inter, en étaient tout tourneboulés : le sommet de l’UE qui s’est tenu les 16 et 17 septembre dans la capitale de la Slovaquie, Bratislava, a tourné à la farce dans un décor d’opérette de province.

Enfermés dans un château forteresse dominant la ville et le Danube, puis traînés bon gré, mal gré dans une mini-croisière sur le fleuve, juste pour montrer que l’Europe institutionnelle s’amuse dans la tempête, les 27 chefs d’États et de gouvernements de l’UE se sont livrés à une mascarade indigne.

Comment faire croire au bon peuple qu’après le coup de Trafalgar du Brexit, la débâcle générale provoquée par la crise des migrants, l’absence de l’Europe dans la tourmente du Moyen-Orient, sans oublier la persistance et même l’approfondissement des divergences sur les orientations économiques de l’Union, ce sommet allait donner un nouveau souffle à un système en fin de course ?

Fastoche ! On laisse de côté les sujets qui fâchent (répartition des migrants dans tous les pays de l’UE, remise en cause des dogmes de l’ordo-libéralisme germanique, traités de libre-échange avec les États-Unis et le Canada), pour monter en épingle quelques bricolages dans le domaine de la défense européenne et quelques vœux pieux relatifs à la relance des investissements dans les infrastructures et l’innovation technologique.access capability= »lire_inedits »]
On met en scène une renaissance, pour la galerie, du couple franco-allemand, qui serait remis en selle par le retrait de la Grande-Bretagne du jeu européen. François Hollande s’est complaisamment associé à ces simagrées destinées à démontrer que la France avait encore son mot à dire alors que la pièce avait été écrite du début à la fin par la chancelière allemande. Invité à participer à la conférence de presse avec Merkel et Hollande, Matteo Renzi a provoqué un esclandre en boudant cette mascarade, et en motivant cette attitude par son refus de cautionner des documents « sans vision et sans âme ». Un sursaut de dignité que le président français n’a pas eu le courage politique d’imiter… Les couleuvres avalées à Bratislava étaient pourtant de taille exceptionnelle !

Le Brexit ? Hollande s’était prononcé dès le lendemain du vote britannique en faveur d’une procédure accélérée d’expulsion des Anglais de l’UE, alors que Berlin calmait le jeu dans cette affaire, car les atouts de Londres dans la négociation ne sont pas négligeables, notamment en raison du marché important que la Grande-Bretagne constitue pour l’industrie allemande… Résultat : Merkel 1, Hollande 0.

La question des migrants ? Il est vrai que dans ce dossier Angela s’était mise dans un mauvais cas, aussi bien sur le plan intérieur (chute de la CDU et percée de l’AfD) que dans ses rapports avec les pays voisins, du groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie), ralliés par l’Autriche, totalement rétifs à se laisser imposer des quotas de migrants décidés par Bruxelles. Elle a donc passé son été, mouillant abondamment son chemisier, à négocier avec ces rebelles, reculant sur les quotas, mais s’assurant, par ailleurs, le soutien de ces mêmes États dans son intransigeance sur le respect des normes de Maastricht pour les budgets nationaux, qui condamnent nombre de pays à une austérité perpétuelle. Pendant ce même été, Hollande s’affiche à Athènes avec les pays dits du « Club Med » pour défier la chancelière et fustiger cette politique inflexible. La Grèce, l’Italie, Malte sont laissées sans aide communautaire conséquente face à la déferlante des migrants, et ce n’est pas l’envoi de 200 garde-frontières de l’UE en Bulgarie qui va changer la situation en Grèce ou en Sicile. Hollande réussit l’exploit de trahir l’Europe du Sud, sans se concilier pour autant les pays d’Europe centrale, qui voient d’un mauvais œil l’exigence française de mettre fin à la directive sur les travailleurs détachés. Celle-ci mine la compétitivité des PME françaises, mais favorise une Allemagne avide de main-d’œuvre qualifiée et disponible… Merkel préserve donc son avantage au score, malgré une situation délicate dans cette phase de jeu. Elle regarde maintenant avec amusement l’agitation verbale des candidats à l’élection présidentielle française, de droite comme de gauche, qui se font fort d’imposer à Bruxelles un assouplissement des critères de Maastricht, essentiellement sur le dogme des 3 % de déficit budgétaire, créateur de chômage de masse dans une conjoncture mollassonne…

La chancelière est déjà passée au coup suivant, consistant à obtenir de la BCE une hausse des taux d’intérêt dans la zone euro qui satisferait, avant les élections au Bundestag, les épargnants allemands, en particulier les retraités qui se sont constitué un complément de revenu fondé sur les bons d’État dont le rendement est aujourd’hui ridicule, et qui étaient jusque-là des électeurs fidèles de la CDU…

Ce serait une catastrophe pour les pays fortement endettés, dont la France, mais un handicap facilement surmontable par les pays d’Europe du Nord, car ni une éventuelle hausse de l’euro consécutive à celle des taux ni le renchérissement de la charge de la dette ne mettrait sérieusement en danger leur compétitivité à l’échelle mondiale. Quant aux pays d’Europe centrale et orientale, leur dépendance envers l’économie allemande est telle qu’ils sont obligés de suivre Berlin dans ce domaine.

Merkel compte aussi, pour imposer ses vues, sur une force que l’on a toujours tendance à négliger : l’inertie. À quoi sert-il en effet d’appeler à une remise à plat des traités fondant l’UE, s’il est d’emblée impossible de faire avaliser ce chambardement par des peuples qui ont des intérêts différents, voire contradictoires ? Un nouveau traité satisfaisant, par exemple, le souhait des Européens du Sud de mettre en œuvre une solidarité financière à l’échelle continentale serait retoqué sans appel par le Bundestag, quelle que soit sa composition, et le SPD ne serait pas le dernier à s’insurger ! Les divergences ne sont pas moins grandes entre la « vision » de l’Europe post-Brexit de Merkel et celle de Hollande. Paris ramène la vieille lubie du « noyau dur » des pays décidés à aller plus loin dans l’intégration et vers plus de fédéralisme, alors que Berlin, au contraire, refuse cette Europe à la carte, préférant garder les pays du Nord et d’Europe centrale dans son orbite directe. On ne touche à rien, donc, sauf à la marge, c’est cela l’esprit de Bratislava – une ville que nombre d’Allemands et d’Autrichiens continuent de nommer Pressburg.[/access]

«J’ai vu une jeune fille rire en regardant une vidéo de décapitation»

43

ciel attendra djihad islam

Sorti en salles mercredi 5 octobre, Le ciel attendra raconte la dérive djihadiste de deux adolescentes et le calvaire de leurs parents, confrontés à l’impensable. Au delà des évidentes qualités cinématographiques du film, au-delà de l’excellence du jeu des acteurs (Sandrine Bonnaire est époustouflante), il nous a semblé que cette fiction qui se veut réaliste s’appuie sur des idées, des parti pris que nous ne partageons pas.

Avec la liberté et la passion de témoigner qu’on lui connaît, la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar a accepté le principe d’un dialogue franc, direct, et réellement contradictoire. En exclusivité pour Causeur.

Vos deux personnages, Mélanie et Sonia, sont radicalisées. L’une est convertie à l’islam, l’autre est issue d’un mariage mixte. Au contraire, les deux personnages qui sont d’origine maghrébine et nés musulmans, qui sont en quelque sorte « pure laine » – le père de Sonia, Samir, et l’amie de Mélanie, Djamila – sont, eux, « modérés ». Avez-vous fait ce choix pour éviter le fameux « amalgame » ?

D’abord, moi, je ne sais pas ce qu’est un musulman modéré. Et je m’étonne que vous employiez ce terme. Parle-t-on de catholique modéré ?

Peut-être parce qu’ils le sont tous ?

Ça, je ne sais pas. Mais j’ai tenu à ce que mon film soit réaliste, qu’il soit représentatif de ce qui se passe effectivement. Sur le terrain. Et que constate-t-on ? Parmi les jeunes filles candidates au djihad, plus de 40 % sont des converties

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Olivier Prévôt. 

Gülen, putschiste ou tête de Turc?

2
gulen turquie erdogan islam
Ozan Kose.

Causeur. Depuis le coup d’État manqué du 15 juillet dernier, le gouvernement turc pointe du doigt l’intellectuel et prédicateur musulman Fethullah Gülen et ses disciples. Trouvez-vous ces allégations crédibles ?
Bayram Balci[1. Bayram Balci est chercheur en sciences politique à Sciences-Po Paris. Ses recherches portent sur l’islam politique dans l’espace post-soviétique et la Turquie. Son dernier livre, Religion et Politique dans le Caucase post-soviétique, a été publié cet été par l’Institut français d’études anatoliennes.]. Il faut rester prudent parce que nous ne savons pas tout. Néanmoins, vu l’ampleur de la guerre que se livrent Erdoğan et l’AKP d’un côté, Gülen et son mouvement de l’autre, la question de l’implication des gülenistes dans le putsch est légitime. D’autant que par le passé, des disciples de Gülen ont tenté de déstabiliser la Turquie. Reste que cette implication n’est toujours pas prouvée. À ma connaissance, le dossier manque d’éléments forts, de preuves tangibles. Il est vrai que les gülenistes sont nombreux au sein du Parquet, de la justice, de l’Éducation nationale et de la police. Cependant, l’armée turque, qui s’en est toujours méfiée, et les services de renseignements ont résisté à leur infiltration.

Quand vous parlez de tentative de déstabilisation, faites-vous référence à la diffusion en 2013 d’enregistrements compromettants démontrant le rôle d’Erdoğan et de ses proches dans des affaires de corruption ?
Oui, ainsi qu’à la révélation par des médias proches de Gülen de l’affaire des camions chargés d’armes à destination de l’État islamique en Syrie. Que ces faits soient avérés ou non, une chose est certaine : l’objectif des disciples de Gülen était de mettre en difficulté, voire de faire tomber, Erdoğan ! [access capability= »lire_inedits »]

Quelle est donc votre hypothèse sur les auteurs du coup d’État ?
Je rappelle simplement qu’entre 2007 et 2011, suite aux affaires Balyoz[2. Balyoz : en turc « marteau de forgeron ». Nom de code d’un supposé projet de coup d’État militaire qu’auraient planifié des officiers kémalistes en 2003, en réponse à la victoire de l’AKP en 2002.] et Ergenekon[3. Ergenekon : nom de code d’un présumé réseau composé de militants nationalistes, militaires, journalistes, magistrats et gendarmes constituant « un État profond », dont l’objectif aurait été de se débarrasser de l’AKP au pouvoir depuis 2002. De grands procès ont eu lieu de 2007 à 2009, et plusieurs dizaines de personnes, dont des généraux à la retraite, ont été lourdement condamnés. Cependant, depuis 2013 l’AKP et l’État turc affirment qu’il s’agit d’un vaste coup monté par la mouvance Gülen dont les membres auraient falsifié les preuves et orchestré des faux procès. Après ses révélations, les condamnés ont fait appel.], des militaires ont été (faussement) accusés de fomenter un coup d’État et exclus de l’armée. Ils ont alors été remplacés par des fidèles d’Erdoğan, également proches de Gülen puisque les deux hommes étaient alors alliés. Or certains des putschistes arrêtés en juillet dernier font partie des officiers promus à ce moment-là. Même après 2013, alors que l’alliance entre Erdoğan et Gülen avait été rompue, l’épuration des gülenistes a épargné l’armée. Le Haut Conseil militaire était justement sur le point de lancer la purge lors de sa réunion annuelle en août. Cette information a semble-t-il provoqué le putsch, mené par des militaires qui n’avaient plus rien à perdre.
À cela, il faut ajouter un état d’esprit plus général : ces dernières années, l’armée turque, malmenée par Erdoğan, s’est sentie marginalisée et humiliée. Une partie des officiers s’est inquiétée de sa politique intérieure et extérieure (notamment en Syrie) en totale inadéquation avec l’héritage kémaliste. On peut imaginer que, dans un premier temps, des généraux kémalistes purs et durs aient pris l’initiative. Et ce n’est sans doute que dans un second temps et par opportunisme que des éléments proches de Gülen ont apporté leur contribution.

Après cet éclairage sur les événements dramatiques de cet été, analysons le mouvement Gülen proprement dit : comment le définiriez-vous ?
Le phénomène Gülen est selon moi une « néoconfrérie » issue d’un islam confrérique[4. Cette forme de religiosité se caractérise par le fait que les croyants se constituent en disciples d’un maître qui s’engage à les guider dans leur cheminement spirituel. La confrérie constitue ainsi une communauté bien soudée.] typiquement turc, mais également nourrie par le nationalisme turc. Et après l’installation de Gülen aux États-Unis en 1999, le mouvement a aussi pu être influencé par certaines mouvances religieuses américaines un peu « New Age ».

On entend parfois dire que les gülenistes sont les jésuites de l’islam…

On retrouve en effet chez eux le même souci de l’éducation, le même élitisme – et la même tendance à peser indirectement sur le jeu politique via l’influence et l’infiltration des grandes structures de l’État. D’ailleurs, le mouvement de Gülen s’inspire des écoles missionnaires occidentales – dont certaines étaient jésuites – qui ont largement contribué à la modernisation et à l’occidentalisation du Moyen-Orient et de l’Afrique. C’est dans des écoles de ce genre qu’à la fin de l’Empire ottoman les élites républicaines turques ont été en grande partie formées. Un siècle plus tard, ce modèle permet à Gülen de régénérer les sociétés orientales et de les aider à partir à la « conquête » du monde.

Comment Fethullah Gülen est-il parvenu à créer un mouvement aussi puissant ?
Il occupe tout simplement un « créneau » peu développé en Turquie : l’éducation, à la fois religieuse et laïque. Ensuite, il a su développer le côté « islam modéré » en s’appuyant sur une idée forte : la réussite économique n’est pas incompatible avec la religion. Gülen a rompu avec la vision classique d’un islam voyant d’un mauvais œil la réussite économique. Bref, il propose une version musulmane de L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme de Max Weber. Résultat : il a su convaincre et mobiliser les milieux d’affaires turcs en leur disant clairement qu’on pouvait être un bon musulman et un homme d’affaires prospère. Quand la Turquie a connu, dans les années 1980, un boom économique et une vague de privatisations, le mouvement Gülen en a pleinement profité. Puis, dans les années 1990, après la chute du bloc de l’Est, la Turquie s’est tournée vers les Balkans, le Caucase et l’Asie centrale, demandeurs de coopération et d’ouverture sur la scène internationale ; le mouvement de Gülen, porté par le dynamisme du secteur privé qui profitait à ses disciples, était parfaitement placé pour saisir les occasions et s’implanter dans de nombreux pays. Parallèlement, il a été l’une des premières organisations islamistes à développer un discours œcuménique, ce qui a évidemment facilité son installation dans nombre de pays non musulmans traditionnellement méfiants envers l’islam.

Certains pensent que ce discours œcuménique est une stratégie de dissimulation…
En tout cas, il n’a pas ménagé ses efforts. Gülen a rencontré Jean-Paul II dans les années 1990 (n’oublions pas qu’un Turc avait essayé d’assassiner ce pape !), il a développé un discours appelant au dialogue, à la paix et à l’harmonie avec les minorités religieuses en Turquie. Arrivé aux États-Unis à la fin des années 1990, il a creusé ce sillon œcuménique, surtout après le 11 septembre 2001. Les Américains étant ravis de trouver un intellectuel musulman modéré prêchant la paix, il a pu étendre son mouvement en développant ses réseaux éducatifs et culturels aux États-Unis et dans d’autres pays du monde pro-américains.

À cette époque, Erdoğan et Gülen marchaient la main dans la main…
Ils se sont longtemps alliés pour une raison simple : la base sociologique des disciples de Gülen et l’électorat de l’AKP sont peu ou prou les mêmes. Il s’agit de Turcs issus d’une Anatolie conservatrice et pieuse longtemps marginalisée et exclue du pouvoir par les élites kémalistes ultra-occidentalisées. Erdoğan et Gülen avaient le même ennemi et partageaient le même objectif : abattre l’establishment kémaliste turc, méfiant à l’encontre de toute forme de religiosité. Ainsi, entre 2002 (l’arrivée de l’AKP au pouvoir) et 2013, les convergences ont été fortes, et la coopération étroite, notamment contre l’armée dont ils souhaitaient tous deux affaiblir le rôle dans la politique.

Pourquoi ont-ils rompu ?
Quand l’AKP a décidé de prendre le contrôle de l’État, la stratégie güleniste d’infiltration et de création d’un « État parallèle » est devenue problématique. Erdoğan et l’AKP s’étaient appuyés sur les gülenistes, leurs écoles, leurs réseaux et leurs compétences pour s’emparer du pouvoir et s’y retrancher. Mais une fois ces tâches accomplies, ils sont devenus gênants, notamment à cause de leurs velléités d’autonomie. Le conflit était difficile à éviter tant la tension montait depuis 2010. C’est finalement en 2013 que la guerre a été déclarée, quand les gülenistes ont essayé d’affaiblir Erdoğan en montant en épingle des affaires de corruption.

Quelles sont les différences entre l’islam de Gülen et les courants majeurs du sunnisme comme les Frères musulmans, dont est issu l’AKP ?

L’islam des Frères musulmans est politique, il aspire à s’emparer du pouvoir pour islamiser l’État, les institutions et la population. C’est pour mettre en œuvre un projet islamique qu’Erdoğan a conçu la machine électorale qu’est l’AKP.
Gülen, en revanche, s’est toujours beaucoup méfié de l’islam politique. Il préfère agir en coulisses en influençant la société qu’il aimerait certes rendre plus pieuse mais en adaptant l’islam à la modernité occidentale. Son modèle de société – toutes proportions gardées ! –, ce sont les États-Unis, qu’il préfère aux schémas laïcs français et turc. Gülen souhaite créer une laïcité où l’islam a une certaine visibilité dans l’espace public, au lieu d’être relégué dans la sphère privée comme ce fut le cas pendant la période kémaliste.
Par ailleurs, l’AKP partage également la vision de l’oumma des Frères musulmans, c’est-à-dire une conception universelle plutôt que nationaliste de l’islam, alors que Gülen est beaucoup plus turc.

Gülen s’est-il déjà prononcé sur les polémiques françaises autour du voile et de la burqa ?

Gülen est un conservateur pragmatique qui essaie d’éviter les polémiques sur les questions qui fâchent. Quand on l’a interrogé sur le voile, il a répondu que c’était une question de détail dans l’islam. Dans son mouvement, beaucoup de femmes sont voilées tandis que d’autres ne le sont pas. En cela, il est assez différent d’Erdoğan qui en fait un symbole important.

Que sait-on de l’homme Gülen ? On ne peut pas dire qu’il dégage un charisme évident…
Vous n’êtes pas sensible à son charme parce que vous ne comprenez pas ses discours en turc et que vous n’êtes pas musulman ! Mais ce discours touche un Turc moyen, réceptif aux questions religieuses et identitaires, fier de l’histoire de la Turquie et du passé ottoman. Et puis Gülen sait sentir l’atmosphère : pendant un prêche, il dit ce que la foule veut entendre, il se montre fort ou vulnérable, il lui arrive même de pleurer en public. Il parle avec un accent anatolien de Turc moyen, et son style n’est ni élitiste ni sophistiqué. Gülen puise beaucoup dans le jargon ottoman et utilise souvent des expressions en turc, en arabe et en persan, ce qui lui donne l’image d’un homme instruit.
Son mode de vie simple fait aussi son effet : spirituellement à la tête d’un empire colossal avec des écoles, des entreprises partout dans le monde, et bien qu’il habite dans un ranch aux États-Unis, il vit de manière très modeste. Il n’est pas marié et ne l’a jamais été, alors que, dans l’islam, le mariage est plutôt recommandé. Gülen affirme qu’il se consacre entièrement à sa mission : servir la cause de l’islam et des musulmans. De la bonne communication, pensent certains. Peut-être. Tout ce qu’on peut dire est que ça marche…

Ses disciples et les différentes associations qu’ils contrôlent forment-ils un mouvement structuré ?
Il y a plusieurs degrés d’adhésion. Le mouvement Gülen n’est ni un parti politique auprès duquel on peut être encarté ni une association. Et pas non plus une secte avec un rite d’initiation. Le niveau le plus bas d’adhésion est constitué d’employés des institutions supposées appartenir à la mouvance (des entreprises, des écoles, des médias). Ceux-ci ignorent parfois qui est Gülen. En France, il existe plusieurs structures d’accompagnement scolaire gérées par des gens qui s’inspirent des idées de Fethullah Gülen. Elles emploient des citoyens français lambda qui ignorent tout de Gülen.
Mais on trouve aussi des gens véritablement influencés par ses écrits, qui lui sont dévoués et revendiquent ouvertement leur adhésion au mouvement, tout en menant leur existence et leur carrière d’éditeur, de journaliste, d’écrivain ou de professeur. Et enfin, il y a les membres du premier cercle, cinq ou six dirigeants stratégiques proches de Gülen. On les connaît, mais on ne sait rien de leurs responsabilités respectives. Ce milieu restreint cultive une culture du secret, contribuant un peu plus au mystère qui entoure Gülen et les gülenistes.[/access]

Zemmour, « apologue du terrorisme »? Un mauvais procès!

eric zemmour terrorisme islam
Eric Zemmour, par Hannah Asssouline.

Éric Zemmour, si l’on en croit le déferlement médiatique, se serait donc converti à l’islam radical. La clameur des professionnels de l’indignation unilatérale n’hésitant pas à instrumentaliser des familles de victimes, réclame à grands cris des poursuites pénales pour « apologie du terrorisme » à l’encontre du polémiste accusé de promouvoir le djihadisme islamiste.

Mesure-t-on l’absolu ridicule de cette accusation ?

D’abord, mesure-t-on l’absolu ridicule de cette accusation ? Ensuite, cette façon d’hystériser le débat, et d’en appeler immédiatement à l’intervention du juge pénal en dit long sur ce goût très français de la punition dès lors qu’il s’agit de l’expression d’opinions avec lesquelles on n’est pas d’accord. Dans notre pays, on adore invoquer la liberté d’expression « valeur intangible » de la République, mais dans les faits on la déteste puisqu’on l’a encadrée dans pas moins de 400 textes visant à la limiter ou à l’interdire. Il ne serait pas difficile de pulvériser nombre d’inepties proférées, à mon sens par, l’essayiste, mais par paresse et pour faire taire l’adversaire, on va demander au juge de punir quelqu’un pour ses opinions mais aussi lui faire payer aussi son succès dû à l’écho qu’elles reçoivent. Lors de son interview à Causeur, Éric Zemmour a été interpellé sur ses positions avec lesquelles la rédaction exprimait fermement ses désaccords. On trouvera ici les éléments concrets qui permettent de comprendre ce qu’il a voulu dire et l’inanité de l’accusation formée contre lui.

Il n’est pas vraiment compliqué de comprendre ce qu’il a voulu dire : nous sommes en guerre avec l’islam en général et l’islamisme en particulier. Nous devrions mener le combat et le faire en tenant compte du fait que nous avons des ennemis qu’il ne faut surtout pas sous-estimer. Et Éric Zemmour d’ajouter qu’il respecte ceux capables de mourir pour leurs idées et que nous ferions bien d’en prendre de la graine. Du Zemmour dans le texte, c’est-à-dire une bêtise du même acabit que celle qui a consisté à dire que Pétain avait protégé les juifs français. Mais l’expression de cette opinion n’est pas l’apologie du terrorisme islamiste, cette présentation est d’une mauvaise foi confondante. Relever que pendant la deuxième guerre mondiale les SS étaient des combattants, certes fanatiques, mais également courageux n’est pas faire l’apologie du nazisme. Considérer, comme je le fais en désaccord avec beaucoup, que les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki étaient nécessaires pour hâter la fin de la guerre et éviter le bain de sang qu’aurait entraîné l’invasion terrestre du Japon ne fait pas de moi un apologiste de crime contre l’humanité, comme le serait l’utilisation de l’arme nucléaire aujourd’hui.

Que dit la loi ?

Que dit la loi récente concernant l’« apologie du terrorisme » ? «Le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende. » On voit très bien quelle est la cible de ce texte, les prédicateurs musulmans qui appellent au djihad ou qui se félicitent de celui-ci. On avait eu droit après les attentats de Charlie à des débordements judiciaires assez ridicules, mais depuis le calme est revenu, et le moins que l’on puisse dire est les imams radicaux et leurs soutiens sont relativement tranquilles. Mais il y a eu récemment une condamnation qui donne du grain à moudre à la meute qui rêve de bûcher pour ses opposants. Jean-Marc Rouillan responsable de deux assassinats terroristes du groupe Action directe dans les années 70, sera condamné à la prison à perpétuité dont il sortira au bout de 24 ans dont 7 ans et demi à l’isolement total. Ayant conservé ses idées (pour ne pas devenir fou ?), il sera interrogé par l’Express à propos des attentats du 13 novembre. Il relèvera : « le courage avec lequel se sont battus les terroristes du 13 novembre, dans les rues de Paris en sachant qu’il y avait près de 3 000 flics autour d’eux…on peut dire plein de choses sur eux — qu’on est absolument contre les idées réactionnaires, que c’était idiot de faire ça, mais pas que ce sont des gamins lâches ». C’est une opinion, et qui mérite discussion, mais en aucun cas une « apologie du terrorisme » au sens de la loi, même si en cherchant bien, on peut y trouver une vague empathie pour ceux qui combattent les armes à la main. Ce qui n’a pas empêché la levée de boucliers et une condamnation à huit mois de prison ferme de l’ex-terroriste.

Cette nouvelle défaite de la liberté d’expression produit de façon prévisible ses effets indirects. Elle est aujourd’hui brandie avec gourmandise par tous ceux adeptes de la poussière sous le tapis, furieux des succès d’Éric Zemmour qui ne veulent surtout pas travailler à réfuter ses idées. D’abord l’insulter, ensuite le criminaliser, la pire des méthodes, d’abord au plan des principes et des libertés publiques, ensuite au plan de l’efficacité. Chacun sait bien qu’en faire une victime, surtout à l’aide d’une accusation imbécile va bien sûr lui donner l’auréole du martyr. Et alors même que le débat est important, qu’il ne faut pas sous-estimer l’ennemi, et qu’il est sommaire et surtout faux de prendre les djihadistes pour des abrutis assoiffés de sang. Hier a tourné dans la presse le résultat d’une étude sur les djihadistes ayant fait allégeance à Daesh. Conclusion : « Le niveau d’éducation moyen des recrues de l’État islamique est plus élevé qu’attendu. ». Sans blague ! Le plus drôle dans cette phrase est le mot « attendu ». Attendu par qui ? Pas par Éric Zemmour en tout cas.

Luchini en boucle

7
fabrice luchini SIPA
fabrice luchini SIPA
Fabrice Luchini, La Grande Librairie sur France 5, SIPA 00747716_000017

La mire se lève un dimanche de septembre sur le canapé rouge de Drucker. Tête de communiant neurasthénique. Il est en forme. Nous allons assister à un grand match. Sobriété vestimentaire. Veste en daim sur chemise blanche. Ruse classique du comédien, l’esbroufe n’a jamais payé, du moins en début d’émission. Jambes croisées. Coude derrière la tête. Immobilité suggérée, belle parade d’intimidation. Air lointain presque vague. C’est bon signe. Modestie de façade. Ne surtout pas mépriser son adversaire tout en gardant l’ascendant psychologique sur lui. Règle élémentaire du chevalier servant, inlassable promoteur de ses multiples spectacles et DVD (voir liste ci-dessous). Ne pas se cramer dès l’entame du combat. Se renouveler, ne pas imiter Johnny, éviter le sujet Hollande, ne pas s’appesantir sur Macron, tout en balançant quelques propos vaguement droitiers.

Ne pas décevoir les grands auteurs

La promotion a été longue ces derniers mois. L’acteur a laissé beaucoup de force à Cannes, en mai. Il sait qu’on ne lui accordera aucun round d’observation. Le public est sans pitié pour ce champion de l’audimat. Les téléspectateurs veulent une victoire par K.O. Le panache, ce lourd fardeau qu’il traîne depuis quinze ans, de chaînes de télé en stations de radio. La frénésie du langage, même pour un professionnel aussi aguerri, est une science parfois inexacte. Le boxeur des mots peut être saisi, à chaque instant, d’une fringale. Alors, Luchini entre sur les plateaux, la mine inquiète, en se disant : « Qu’est-ce que je vais pouvoir encore leur raconter ? ». Un peu gêné mais contraint par le cirque médiatique de faire le beau. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Il bourre le Théâtre Montparnasse tous les soirs. Ses nombreux fans connaissent son numéro par cœur. La voix doit, malgré tout, porter toujours plus loin même lorsqu’on joue à guichets fermés.

Les auteurs (Rimbaud, Baudelaire, Molière, Flaubert, Labiche,…), en repli stratégique, veillent au grain. Sur qui d’autres compter ? Luchini ne veut pas les décevoir. C’est son côté bon élève, laborieux, sublimé par la fougue de la Goutte-d’Or et le parfum enivrant des shampouineuses. Bourgeois et prolétaire. Lucide et démago. Sincère et opportuniste. Brillant et bas-de-plafond. Exalté et reclus. Tout ça, à la fois. Ne jamais négliger la défense, ses arrières. Une erreur de débutant qu’il ne commet plus. L’acteur travaille sans relâche son foncier. Chaque jour, le texte, rien que le texte en bouche, en boucle, pour atteindre cette fluidité. Le style, en somme. Habitué aux performances de l’acteur, le téléspectateur exige toujours plus de son puncheur favori. Il attend le feu d’artifices. Le réactionnaire joyeux. Le trublion désespéré. Philippe Muray et Sylvie Vartan. Eric Rohmer et Max Pécas. Lara Fabian et Barbara. Il espère des envolées métaphysiques mâtinées de James Brown que l’on se racontera le lendemain, au comptoir ou au bureau. Ce soir, Luchini est en confiance. Sobre. Il est bon de varier les registres sans totalement désappointer ses afficionados. Kerdruc, de toute évidence, sous le charme. Il mouline autour de l’artiste, envoie quelques gauches sans intention de blesser, il l’aime son acteur. Le public du studio se laisse emporter par cette conversation convenue non dépourvue de quelques redondances. L’athlète déroule.

Il fait ses gammes, comme à la maison. L’apprenti-coiffeur, Labro, l’Ile-de-Ré, Perceval, Jouvet, Guitry, Céline, La Discrète, les acteurs bien-pensants, les moralistes, etc… Ce soir, il ne force pas, en mars dernier, il s’était un peu trop lâché. La fatigue ou la raison ? « Tout peut arriver » avec cet ado en blazer dont la première apparition au cinéma à 17 ans tient du phénomène. Prodigieux de bouffonnerie et, déjà, du plaisir des mots. Fin du combat. L’acteur a bien travaillé. Place à la vraie scène maintenant, au Théâtre Montparnasse, jusqu’au 21 novembre.

DVD – Coffret Fabrice Luchini : L’Hermine + Gemma Bovery + Alceste à bicyclette + Les Femmes du 6e étage – Studios Gaumont –

DVD – Ma Loute de Bruno Dumont – Memento films – En vente le 18 octobre 2016 –

Fabrice Luchini, Poésie ? – Théâtre Montparnasse jusqu’au 21 novembre 2016 –

Ma Loute - DVD

Price: ---

0 used & new available from

En attendant Victoire…

7
couverture bordes
couverture bordes
On attendra Victoire, couverture (Amazon)

Editeur se mouvant avec grâce dans une clandestinité supérieure à travers la maison Alexiphamarque, Arnaud Bordes est avant tout écrivain, et l’un des plus fins connaisseurs de la Décadence et de l’esthétique fin-de-siècle. Des textes rares tels que Pop conspiration ou La Matière mutilée avaient attiré l’attention des amateurs de livres denses et cryptés, parfois jusqu’au vertige, et qui semblent constituer les prémisses d’un grand roman antimoderne. Notre Des Esseintes récidive aujourd’hui avec un double opuscule, mi-récit d’anticipation, mi-journal musical et littéraire.

« Tout est plaie depuis la mort des rois ».

On attendra Victoire ne peut se résumer : obscur et prophétique, le récit, présenté comme artificiel, date du monde d’après, celui des Barbares. Banlieues en flammes et charniers ou, pour citer Bordes : « villes noircissant dans les fumées d’incendies, pillages, populations déplacées, périphériques ravagés, unités auxiliaires errantes et radicalisées (sic) ». Tel est le tableau, sur fond d’officines occultes, de complots masqués aux yeux d’une opinion sidérée avec art. Pointilliste et avec un je-ne-sais-quoi de flamand, la peinture de cet après-monde contraste avec les souvenirs des divers narrateurs, tous plus ou moins liquidés à un moment ou un autre et qui se souviennent, qui d’une lecture d’Huysmans ou de Villiers de l’Isle-Adam, qui d’un air entêtant de Joy Division ou de Vogelsang.

Parce que l’automne est faux est le journal d’Arnaud Bordes (2004 – 2015), où son travail d’éditeur apparaît (trop) peu. Lectures (names, names, names !), musique (idem), jeunes femmes (anonymes). Paul Morand et Jules Verne (en effet grand romancier initiatique et géopolitique), Ernst Jünger et le regretté Jean Parvulesco, les chers David Mata et Bruno Favrit, et bien entendu Nerval, Eliade, tant d’autres, passent, parfois d’un pas trop rapide, comme si l’auteur avait la tête ailleurs. Fulgurantes, quelques formules claquent : « Tout est plaie depuis la mort des rois ».

Un bémol toutefois. L’avalanche de noms propres, bien que parfois poétique. Des coquilles, nombreuses (hendiadys, Libye…) et surtout la syntaxe, comme relâchée à dessein, par coquetterie « artiste ». Or, même en version décadente, l’écrivain ne doit-il pas, avec l’humilité du chevalier médiéval, vénérer la langue qu’il aime et sert ?

Arnaud Bordes, On attendra Victoire. suivi de Parce que l’automne est faux, Editions Auda Isarn, 2016.

On attendra Victoire

Price: ---

0 used & new available from

Jean-Edern Hallier mord encore!

17
jean edern hallier
jean edern hallier
Jean-Edern Hallier en 1986. Crédit ANDERSEN ULF/SIPASIPAUSA30052046_000009

Il y a quelques années, deux romans de Jean-Edern Hallier ont bénéficié d’une réédition chez Albin Michel (Fin de siècle,L’Évangile du fou) et une anthologie de L’Idiot international, son journal, a paru en 2005. Pour ce qui est des brûlots pamphlétaires L’Honneur perdu de François Mitterrand et Les Puissances du mal, bibles de la Mitterrandie déviante, on attendra encore quelques décennies mais la réhabilitation de l’œuvre Don Quichottesque est en marche. Jean-Pierre Thiollet y participe aujourd’hui avec son livre-hommage Hallier l’Edernel jeune homme, patchwork littéraire gustatif et explosif à l’image du grand écrivain dont on célébrera le XXème anniversaire de la disparition le 12 janvier prochain.

Sébastien Bataille : La plupart des gens se souviennent très précisément de ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ont appris la mort de Coluche le 19 juin 1986. Idem pour Jean-Edern Hallier. Que faisiez-vous en ce jour funeste du 12 janvier 1997 ?

Jean-Pierre Thiollet : C’est vrai qu’il y a des disparitions qui vous marquent beaucoup plus que d’autres. Le 12 janvier 1997, je me trouvais à Paris et ai appris la mort de Jean-Edern Hallier par les ondes radio qui, ce jour-là, ne m’ont vraiment pas paru bonnes… En toute franchise, j’ai eu l’impression de recevoir un coup bas dans l’estomac. Hallier n’était pas du tout un intime, mais j’appréciais l’homme, à mes yeux, attachant. J’ai été d’autant plus troublé que si nous nous étions perdus de vue entre 1988 et le milieu des années 1990, nous nous étions croisés quelques mois avant sa disparition et avions eu un échange très cordial. Nous avions pris mutuellement de nos nouvelles.

Est-ce une certaine incarnation de « l’âme française » – pour reprendre le titre de l’essai de Denis Tillinac -, qui s’est éteinte avec Hallier ?

D’abord, il faudrait définir ce qu’est l’âme d’une part et l’âme française d’autre part… Mais cela

risquerait de prendre du temps, beaucoup de temps, et sans doute d’engendrer des controverses. Ce qui me semble cependant plus que probable, c’est que votre question justifie sans la moindre équivoque une réponse positive, mais en partie seulement. Oui, une certaine incarnation de ce que je désignerais plutôt sous le vocable d’« esprit français » s’est éteinte avec Jean-Edern Hallier. Mais je ne crois pas pour autant que l’esprit français qu’ont pu incarner au fil du temps des écrivains aussi divers que Jean-Louis Guez de Balzac, Voltaire, Diderot, Barbey d’Aurevilly, Sacha Guitry, Jean Cocteau et Jean-Edern Hallier soit mort. Je sais bien que Donald Trump a déclaré que « la France n’était plus la France », que ses propos ont eu une résonance planétaire et qu’ils ne sont pas dépourvus de pertinence. Mais, même si la France n’est plus la France et même si elle n’est plus qu’une zone administrative de l’Euroland, la langue française rayonne encore, la littérature française n’est pas poussière et l’esprit français peut encore faire quelques étincelles…

Vous aviez déjà abondamment traité le cas Jean-Edern Hallier dans votre livre Carré d’Art, par le prisme d’un parallèle avec les destins de Dali, Byron et Barbey d’Aurevilly. Quel a été l’élément déclencheur de l’écriture de Hallier l’Edernel jeune homme ?

Il y a eu une série d’éléments déclencheurs. L’un remonte à une trentaine d’années et trouve son origine dans une longue conversation avec Hallier. Un autre intervient en 2008, dès la parution de Carré d’Art, première pierre de mon projet. J’ai alors quelques raisons d’avoir conscience que je ne suis pas éternel… Un autre encore se produit lorsque j’ai observé certaines convulsions au sein de la société française et la campagne de communication anti-loi Macron, particulièrement grotesque, du Conseil supérieur du notariat, sur l’air de « Bercy a tout faux ». Là, j’ai estimé que j’avais une responsabilité morale d’auteur d’intervenir. Ne serait-ce que par égard pour les générations antérieures à la mienne.

A la lecture des 100 pages centrales d’aphorismes de J.-E. Hallier, on est frappé par la puissance prophétique de ces fulgurances. En 1988, il annonce Internet  et sa définition en 1986 du terrorisme fait mouche aujourd’hui : « Le terrorisme, cette forme moderne de la guerre, est la conséquence du génocide culturel de nos sociétés massifiées ».

Aucun doute à mes yeux. Hallier est bel et bien le plus moderne, c’est-à-dire le plus classiquement moderne, avec ce génie qui fait que personne ne lui ressemble et qui le rend unique. Les exemples de « fulgurances » que vous évoquez le démontrent de belle manière. Et ils n’ont aucun caractère limitatif. Hallier était un geyser de coups d’éclat littéraires, non par intermittences, mais en permanence. Un jaillissement qui semblait perpétuel… Je vais vous faire une confidence : les 100 pages centrales d’aphorismes que vous mentionnez ne contiennent qu’un échantillonnage. Et j’espère bien pouvoir en apporter la preuve à l’avenir.

Au début de votre livre, vous pourfendez les politiciens qui gouvernent notre pays depuis l’ère Mitterrand, les rendant responsables du « crime français ». Dans ces pages au vitriol, votre verve évoque celle de Hallier, comme si vous repreniez le flambeau là où il l’avait laissé. Ainsi, vous dédiez le livre « A la jeunesse originaire de la zone F de l’Euroland, victime d’une vieille classe politique criminelle de paix. » Ce voyage en Edernie a-t-il joué un rôle de catharsis pour vous ?

Je n’ai pas la prétention de reprendre le flambeau de Jean-Edern Hallier. Mais je vous l’avoue, j’ai une ambition pour Hallier l’Edernel jeune homme : qu’il soit un document pour l’histoire littéraire. J’en suis conscient, ce n’est pas une mince ambition. J’espère que dans trente ou quarante ans, un étudiant, français ou pas, s’intéressera à Hallier et sera heureux de pouvoir utiliser ce matériau. Prenons l’exemple de Barbey d’Aurevilly. Durant plus d’un demi-siècle après sa mort, il fut volontiers mésestimé et sous-estimé comme auteur normand, étiqueté « régionaliste ». Mais fort heureusement, quelques ouvrages de littérateurs ont été publiés à son sujet, puis dans les années 1960, les travaux d’un remarquable universitaire, Jacques Petit, l’ont consacré comme l’un de nos plus grands écrivains. A mon sens, l’histoire littéraire n’a de bel avenir qu’en s’appuyant sur la mémoire. Enfin, puisque vous utilisez le mot « vitriol » pour qualifier les pages de Hallier l’Edernel jeune homme, permettez-moi une précision. J’ai mis en effet un peu de détergent dans l’encre, mais je prends des gants… Croyez-moi, au regard des conséquences du crime français que je dénonce, ma bienveillance naturelle est mise à très rude épreuve. Quand l’action d’une classe politique dirigeante, qu’elle soit dite de gauche ou de droite, s’appuie sur la connaissance d’un alphabet qui ne va jamais de A jusqu’à Z et s’arrête toujours à la lettre i, i comme immobilisme, i comme investiture, i comme incompétence, i comme incurie, elle  ne peut conduire, fatalement, qu’aux injustices les plus monstrueuses et aux pires ignominies. L’époque de Boris Vian et de l’aimable « J’irai cracher sur vos tombes » est révolue. Aujourd’hui, devant certains constats, il y a du vomi dans l’air et les combats issus des fractures générationnelles s’annoncent, à juste titre, sans merci. Les politiciens  ne mesurent pas, pour la plupart, à quel point ils sont discrédités et combien la société, aux capacités de réaction parfois insoupçonnées et non maîtrisables, sera de moins en moins civile…

Vous reproduisez dans votre livre des portraits de Colette, Cocteau, Malraux, Joyce et Alexandre Dumas réalisés à l’encre de Chine et au fusain par Hallier en 1994. La même année il a aussi portraituré… Mitterrand, de la même façon. Il y aurait un livre à écrire, un film à tourner sur cette relation d’attraction-répulsion entre l’écrivain et le président, en voilà une trame romanesque ! Qui pour réaliser ce film ? Qui pour tenir le rôle de Hallier ?

Comment ne pas souscrire à de tels projets ? Il y a plus d’un livre à écrire, plus d’un film à tourner sur la relation d’attraction-répulsion entre l’écrivain et le politicien. Les réalisateurs talentueux sont nombreux. Dans l’absolu, je songerais à Ken Loach, à Woody Allen, ou pourquoi pas à Cédric Klapisch, s’il était bien inspiré, ou peut-être encore à un cinéaste moins connu comme Francis Fehr, qui est de la génération d’Hallier et pourrait avoir une approche intéressante. Côté acteurs, si vous m’aviez posé la question il y a dix ou quinze ans, j’aurais cité Patrick Chesnais ou Christophe Lambert… Aujourd’hui il me semble que j’opterais pour un membre de la troupe de la Comédie française. Toutefois, la vraie question ne serait-elle pas plutôt « qui pour produire ? » Je ne pense pas qu’en l’état actuel des choses, de tels projets cinématographiques soient sérieusement envisageables.

Entre 1982 et 1986, période pendant laquelle vous exerciez au Quotidien de Paris, vos communications téléphoniques avec Jean-Edern Hallier ont justement fait l’objet de nombreuses écoutes illégales. Quelle perception aviez-vous du personnage Hallier à l’époque ?. Si cela n’est pas trop indiscret, pouvez-nous nous en dire plus sur la teneur de vos discussions téléphoniques avec l’écrivain ?

Le personnage Hallier m’est d’emblée apparu comme singulier et a excité ma curiosité. Il y avait chez lui une énergie, une force, un aspect hors du commun, qui rayonnaient tout autour de lui, sur son passage. Je crois que nombreux étaient ceux ou celles qui les ressentaient de manière plus ou moins consciente, et sans être en mesure d’expliquer le comment du pourquoi… Hallier était à la fois un être en chair et en os, un contemporain, et un homme d’un autre âge ou plutôt d’une époque indéfinie. Il incarnait extraordinairement bien l’Écrivain. Il était la Littérature en marche, celle des Vrais Livres, pas celle, frelatée, de la daube de labels de plus en plus trompeurs, des produits marketing « à consommer de suite », dégoulinant des gondoles de faux « espaces culturels »… Tout juste bons à jeter par dessus l’épaule sans l’once d’un regret ni d’une hésitation !

Entre 1981 et 1986, j’ai eu de nombreuses et souvent longues conversations téléphoniques avec Hallier, en général le matin. Il m’apportait de la matière que j’exploitais pour les articles à paraître dans le Quotidien de Paris, que dirigeait Philippe Tesson. Ce journal n’était pas du tout un organe de diffusion de masse, mais il jouissait d’un réel prestige.

Hallier m’a très tôt parlé de Mazarine, et surtout en évoquant sa volonté de rendre le scandale public et les difficultés de plus en plus insurmontables et récurrentes qu’il rencontrait. J’ai essayé de l’aider parce que je trouvais choquant et même inconcevable qu’un livre ne puisse pas être publié. Mais j’avais peu de moyens et je croyais depuis mon enfance en la célèbre phrase de Édouard Herriot, « La politique, c’est comme l’andouillette, ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop. » J’étais encore jeune et candide… Je n’ai pas voulu concevoir qu’un politicien accédant au fauteuil de Président de la République française puisse être complètement dépourvu de freins psychologiques, au point de mettre l’appareil d’État au service de sa vie privée…

Jean-Edern Hallier considérait Jean-René Huguenin comme son jumeau stellaire. Quelle place occupe Hallier dans votre constellation personnelle ?

Désolé, je n’ai ni frère ni sœur ni jumeau stellaire… Hallier est d’une génération antérieure à la mienne. Il s’insère néanmoins dans ma « constellation personnelle » comme un soleil blanc qui m’assure de toujours avoir un peu de lumière, de nuit comme de jour. Je m’y réfère volontiers et, pourquoi ne vous l’avouerai-je pas, j’ai toujours plusieurs de ses livres à portée de main.

Vous démontrez, étude de quelques passages de son premier roman à l’appui, que Hallier était un styliste hors pair. Malheureusement, l’image d’histrion médiatique a altéré durablement l’accès à l’écrivain Hallier. Aujourd’hui encore, les médias mainstream continuent la plupart du temps à le qualifier péjorativement d’amuseur-écrivain. N’est-ce pas le propre des géniaux inclassables d’être incompris, surtout des amuseurs-journalistes ?

Il est tout à fait exact que l’image d’histrion médiatique a, en quelque sorte, hypothéqué l’accès à l’écrivain Hallier. Mais Jean-Edern ne répétait-il pas volontiers qu’il préférait jouer au clown plutôt que de se trahir ? De fait, il a été un maître clown, un clown extraordinaire, qui savait bousculer le « pot de fleurs » de l’ordre établi, dénoncer les impostures. Aujourd’hui, il nous manque, me semble-t-il, beaucoup.

Hallier l’Eternel jeune homme, de Jean-Pierre Thiollet (Neva Editions)

«Chouf, c’est la langue de l’adversaire!»

63
karim dridi chouf
karim dridi chouf
Karim Dridi, Nailia Harzoune et Sofiane Khammes, Cannes, 2016. Photo: Alberto Pizzoli

Olivier Prévôt. Vos convictions de citoyen, l’univers de votre cinéma ne sont pas, a priori, ceux de Causeur. Pourtant, vous avez accepté cette interview.

Karim Dridi. Ça me plaît de débattre, y compris avec mes ennemis. Ne s’adresser qu’à ceux qui pensent comme moi n’aurait pas de sens. Et vous avez une qualité à Causeur : vous avancez à visage découvert.

Nous qualifier d’ennemis… tout de même !

En période de guerre, un adversaire devient un ennemi. Et un homme qui n’a pas d’ennemis n’est pas un homme. Ça me plaît de pouvoir débattre de certaines choses qui nous divisent. Votre vérité n’est pas la mienne. On peut parler de cinéma. Ce qui peut réunir les gens, c’est aussi le cinéma.

Surtout que votre cinéma n’est pas un cinéma qui « tranche ». Il y a une forme d’ambiguïté dans vos films.

Je dirais plutôt « complexité ». La vie n’est pas simple. Ce n’est pas blanc ou noir. Et ici, je ne parle pas de couleur de peau.

Vous avez intitulé votre film Chouf. Qu’est-ce que vous nous proposez de voir ?

Oui, j’aurais pu l’appeler « Regarde ». Regarde ce qui se passe dans les quartiers, et pas seulement à Marseille. Mais j’ai choisi un mot arabe. J’aime ces termes arabe utilisés dans la langue française. Et celui-là, justement, quand il désigne les guetteurs, les choufs, il n’est pas utilisé par les Arabes. Parce que c’est le mot qu’emploient les policiers français entre eux, et que ça vient de la guerre d’Algérie : l’armée française s’en servait déjà pour qualifier les guetteurs du FLN. Chouf, dans ce sens-là, c’est la langue de l’adversaire.  [access capability= »lire_inedits »]

Ce que vous nous invitez à regarder, vous le montrez avec un réalisme quasi documentaire.

Authenticité ne veut pas dire documentaire ! J’ai le plus grand respect pour le documentaire, les Jean Rouch, les Wiseman… mais Chouf est une fiction, un thriller. On est tellement habitués à ce que la fiction déréalise le monde à des fins de propagande, que lorsqu’un cinéaste fait un effort d’authenticité – le même, finalement, que celui de Pagnol filmant autrefois Marius –, alors on répond « documentaire » ou « naturalisme ». Non ! De plus, un documentaire sur les trafics de drogue ou les règlements de comptes à Marseille aurait été voyeur. Forcément.

Cette question du voyeurisme est très présente dans votre œuvre.

Depuis le début, oui. Pigalle, mon premier film, c’était ça, « ma question ». À quel moment le cinéaste se distingue du voyeur ? Eh bien ! quand il entre dans la faille de l’humain, sans juger, sans surplomb. Et moi, j’aime les corps, les grands, les petits, beaux ou pas beaux, on s’en fiche. Ça manque dans le cinéma français, des acteurs qui ont un corps. Il est où, par exemple, le Javier Bardem français ?

Les corps sont très présents dans Chouf.

Oui. Je crois au pouvoir quasi mystique du cinéma. Cette force de la caméra qui peut capter quelque chose qui vous échappe. Inconscient, incontrôlable. Cette vérité, cette authenticité du corps, ce moment où l’acteur ne peut pas tout maîtriser, et qu’il accepte ce don de soi très particulier. Il sait que le réalisateur cherche ça.

Vos deux acteurs principaux sont Sofian Khammes (Sofiane) et Foued Nabba (Reda)…

Oui, ce choix s’est imposé en travaillant le scénario. Foued est un jeune rappeur d’un formidable charisme. Il a su instinctivement incarner ce caïd. Avec aisance et naturel. J’ai mis plus de temps avec le personnage de Sofiane. Je cherchais un Johnny Depp arabe. Beau, sensuel, sexuel. Mais à chaque essai, ça ne marchait pas. Jusqu’à ce que je demande à Sofian Khammes, qui devait initialement jouer le rôle de Marteau, d’essayer. Et là, j’ai su que c’était lui.

Les relations de Sofiane et Reda sont ambiguës.

L’un des personnages désire l’autre, c’est certain. Qu’est-ce-qu’il désire ? Son éducation ? Son intelligence ? Autre chose ? De toute façon, cela reste dans un registre inconscient, sous-jacent. Suivant sa sensibilité, on le perçoit ou pas.

Dans votre film Hors jeu – nous étions en 1998 –, la révolte n’était pas une question ethnique. Au contraire, Chouf me semble pris dans une dérive sécessionniste.

C’est-à-dire ?

Des personnages arabes, joués par des arabes, un metteur en scène arabe, Rachid Bouchareb à la production…

Et Jean Bréhat ! N’oubliez pas Jean Bréhat ! Avec Rachid, ils forment un vrai tandem.

Et le seul personnage « blanc »…

… n’est pas très sympathique, oui ! C’est vrai. Que voulez-vous, en 1 h 48, je n’ai pas le temps de faire du politiquement correct. Vous pourriez aussi me reprocher de ne pas avoir de personnage féminin dans une situation de pouvoir, de ne pas avoir tourné La Caïd, pendant que vous y êtes. Et puis dites-moi : pourquoi ne posez-vous pas la question à Desplechin ? Hein ? Personne ne reproche à Rois & Reine de ne pas avoir de personnage arabe. Personne ne soulève ce type de question.

Ah si ! Peut-être pas à Desplechin mais…

…Non, jamais. Personne n’ose poser cette question. Alors peut-être que ça ne vous fait pas plaisir qu’il n’y ait pas de rôles de blancs positifs. Mais c’est drôle : ceux d’en face me font le même reproche… Pourquoi ne pas montrer des médecins, des avocats arabes ? C’est amusant comme vos points de vue se rejoignent !J’ai fait un film sur les règlements de compte dans les milieux de la drogue et je n’avais pas de place pour le politiquement correct. Cela dit, c’est un film français, financé par France 3 et Canal+. Moi, je n’ai pas demandé d’argent au Qatar. Ça m’aurait fait mal aux seins !

Il me semble que le film tourne autour d’une énigme. Au fond, pourquoi Sofiane, qui réussit ses études, plaque tout ?

Je ne voulais pas être trop explicatif. Il se contente de dire, à propos de son école de commerce, « je ne me sens pas à ma place ». Toute une génération comprend ça. On est Maghrébin, on le restera toujours. Au mieux, si on réussit, on sera le Maghrébin de service.

Vous plaisantez ?

Pas du tout ! Le jour où on verra un président maghrébin…

Rachida Dati, ex-garde des Sceaux, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation, Myriam El Khomry, ministre du Travail… On a le sentiment, à vous écouter, d’une revendication infinie.

Bien sûr qu’elle est infinie. Et tant mieux. Elle ne va jamais s’arrêter, cette revendication.

Infinie comme le désir, le désir de Reda…

Vous ne voulez pas le voir : on maintient les gens dans des ghettos.

Mais ces ghettos n’en étaient pas. Enfant, j’habitais dans une ZUP. Nous en avons été chassés. Par la délinquance. Et pas que nous : les Juifs, les Portugais…

Vous pensez que le ghetto a été fabriqué par les gens du ghetto. C’est faux. Les gens ne sont pas responsables de l’insalubrité de ces immeubles. Prenez le quartier d’Air-Bel à Marseille. 8 000 habitants. Pas une boulangerie. À Crest, dans la Drôme, même nombre d’habitants, et il y a six boulangeries. Que vous le vouliez ou non, ces cités, ces quartiers construits en 1962 témoignent de l’héritage colonial dans lequel nous sommes tous pris.  [/access]

L’amour au microscope

4
Alain de Botton. SIPA 10001051_000001

Alain de Botton, zurichois exilé depuis des lustres en Angleterre, connaît la recette du best-seller. Et pour cause, l’auteur, entre autres, de Comment Proust peut changer votre vie (Denoël, 1997) et de L’Architecture du bonheur (Mercure de France, 2007) n’en est pas à son coup d’essai. Tous les deux ans environ, depuis les années 1990, avec une régularité que l’on n’oserait qualifier d’helvétique, Alain de Botton produit un succès. Ce qui lui vaut l’honneur d’être méprisé par ceux qui sacralisent la littérature avec une majuscule et ne supportent pas que l’on puisse, avec des mots, faire autre chose que des discours définitifs.  Aussi longtemps que dure l’amour , celui du public pour les objets littéraires hybrides, mi-fictions, mi-essais, d’Alain de Botton… Aussi longtemps que dure l’amour, tel est le titre du dernier opus, la suite, pour être exact, de Petite philosophie de l’amour.

L’amour en question est celui que Kirsten et Rabih se découvrent, se portent, se font et se défont à l’échelle d’une vie. Ce couple libano-écossais volontairement « standard » évolue sous la lunette du microscope. L’auteur fait habilement varier l’éclairage, la météo, l’alcoolémie, le taux de chômage, les affaires de famille, de géopolitique et de psychanalyse, bouge les curseurs et nous observons avec lui. La rencontre, la déclaration, le sexe, la complicité, le mariage, les enfants, l’adultère, la vieillesse, l’amour perdu et retrouvé, sont disséqués, alternativement narrés et analysés.

Il nous montre avec pudeur et exactitude l’homme resté enfant dans les bras de sa femme, la femme forcée d’avoir mûri.

« De toutes les preuves d’amour, écrit-il, dans le chapitre intitulé À tout jamais, la plus superficiellement irrationnelle, immature, lamentable et néanmoins commune est de croire que la personne avec laquelle nous nous sommes engagés est non seulement le pivot de notre vie émotive, mais aussi, de ce fait, quoique d’une manière fort singulière, objectivement insensée et profondément injuste, la responsable de tout ce qui nous arrive, en bien ou en mal. C’est à cela que tient le privilège particulier et pathologique de l’amour. »

Sans mièvrerie ni longueurs, cette autopsie du désir et du mariage foisonne de traits d’esprit, de mots aiguisés, on y croise rarement la banalité. Bien sûr, comme tous les propos à visée générale, Aussi longtemps que dure l’amour épouse plus ou moins fidèlement les contours de nos propres histoires mais il a le mérite de tomber toujours juste, et de ne sacrifier ses personnages sur l’autel d’aucune complaisance.

L’aventure finit bien. Le lecteur s’y attend et serait déçu d’avoir, aux côtés de Kirsten et Rabih, parcouru tout ce chemin pour rien – preuve que le romantisme ne se démode pas vraiment. Après deux décennies, « Rabih se sent prêt pour le mariage parce qu’il a désespéré d’être tout à fait compris. »

Alain de Botton, Aussi longtemps que dure l’amour, Flammarion, 2016.

Aussi longtemps que dure l'amour

Price: ---

0 used & new available from

La farce de Bratislava

26
angela merkel hollande bratislava
Sommet européen de Bratislava. Sipa. Numéro de reportage : AP21951498_000001.
angela merkel hollande bratislava
Sommet européen de Bratislava. Sipa. Numéro de reportage : AP21951498_000001.

Les coryphées européistes les plus ardents, comme Jean Quatremer de Libération et Bernard Guetta de France Inter, en étaient tout tourneboulés : le sommet de l’UE qui s’est tenu les 16 et 17 septembre dans la capitale de la Slovaquie, Bratislava, a tourné à la farce dans un décor d’opérette de province.

Enfermés dans un château forteresse dominant la ville et le Danube, puis traînés bon gré, mal gré dans une mini-croisière sur le fleuve, juste pour montrer que l’Europe institutionnelle s’amuse dans la tempête, les 27 chefs d’États et de gouvernements de l’UE se sont livrés à une mascarade indigne.

Comment faire croire au bon peuple qu’après le coup de Trafalgar du Brexit, la débâcle générale provoquée par la crise des migrants, l’absence de l’Europe dans la tourmente du Moyen-Orient, sans oublier la persistance et même l’approfondissement des divergences sur les orientations économiques de l’Union, ce sommet allait donner un nouveau souffle à un système en fin de course ?

Fastoche ! On laisse de côté les sujets qui fâchent (répartition des migrants dans tous les pays de l’UE, remise en cause des dogmes de l’ordo-libéralisme germanique, traités de libre-échange avec les États-Unis et le Canada), pour monter en épingle quelques bricolages dans le domaine de la défense européenne et quelques vœux pieux relatifs à la relance des investissements dans les infrastructures et l’innovation technologique.access capability= »lire_inedits »]
On met en scène une renaissance, pour la galerie, du couple franco-allemand, qui serait remis en selle par le retrait de la Grande-Bretagne du jeu européen. François Hollande s’est complaisamment associé à ces simagrées destinées à démontrer que la France avait encore son mot à dire alors que la pièce avait été écrite du début à la fin par la chancelière allemande. Invité à participer à la conférence de presse avec Merkel et Hollande, Matteo Renzi a provoqué un esclandre en boudant cette mascarade, et en motivant cette attitude par son refus de cautionner des documents « sans vision et sans âme ». Un sursaut de dignité que le président français n’a pas eu le courage politique d’imiter… Les couleuvres avalées à Bratislava étaient pourtant de taille exceptionnelle !

Le Brexit ? Hollande s’était prononcé dès le lendemain du vote britannique en faveur d’une procédure accélérée d’expulsion des Anglais de l’UE, alors que Berlin calmait le jeu dans cette affaire, car les atouts de Londres dans la négociation ne sont pas négligeables, notamment en raison du marché important que la Grande-Bretagne constitue pour l’industrie allemande… Résultat : Merkel 1, Hollande 0.

La question des migrants ? Il est vrai que dans ce dossier Angela s’était mise dans un mauvais cas, aussi bien sur le plan intérieur (chute de la CDU et percée de l’AfD) que dans ses rapports avec les pays voisins, du groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie), ralliés par l’Autriche, totalement rétifs à se laisser imposer des quotas de migrants décidés par Bruxelles. Elle a donc passé son été, mouillant abondamment son chemisier, à négocier avec ces rebelles, reculant sur les quotas, mais s’assurant, par ailleurs, le soutien de ces mêmes États dans son intransigeance sur le respect des normes de Maastricht pour les budgets nationaux, qui condamnent nombre de pays à une austérité perpétuelle. Pendant ce même été, Hollande s’affiche à Athènes avec les pays dits du « Club Med » pour défier la chancelière et fustiger cette politique inflexible. La Grèce, l’Italie, Malte sont laissées sans aide communautaire conséquente face à la déferlante des migrants, et ce n’est pas l’envoi de 200 garde-frontières de l’UE en Bulgarie qui va changer la situation en Grèce ou en Sicile. Hollande réussit l’exploit de trahir l’Europe du Sud, sans se concilier pour autant les pays d’Europe centrale, qui voient d’un mauvais œil l’exigence française de mettre fin à la directive sur les travailleurs détachés. Celle-ci mine la compétitivité des PME françaises, mais favorise une Allemagne avide de main-d’œuvre qualifiée et disponible… Merkel préserve donc son avantage au score, malgré une situation délicate dans cette phase de jeu. Elle regarde maintenant avec amusement l’agitation verbale des candidats à l’élection présidentielle française, de droite comme de gauche, qui se font fort d’imposer à Bruxelles un assouplissement des critères de Maastricht, essentiellement sur le dogme des 3 % de déficit budgétaire, créateur de chômage de masse dans une conjoncture mollassonne…

La chancelière est déjà passée au coup suivant, consistant à obtenir de la BCE une hausse des taux d’intérêt dans la zone euro qui satisferait, avant les élections au Bundestag, les épargnants allemands, en particulier les retraités qui se sont constitué un complément de revenu fondé sur les bons d’État dont le rendement est aujourd’hui ridicule, et qui étaient jusque-là des électeurs fidèles de la CDU…

Ce serait une catastrophe pour les pays fortement endettés, dont la France, mais un handicap facilement surmontable par les pays d’Europe du Nord, car ni une éventuelle hausse de l’euro consécutive à celle des taux ni le renchérissement de la charge de la dette ne mettrait sérieusement en danger leur compétitivité à l’échelle mondiale. Quant aux pays d’Europe centrale et orientale, leur dépendance envers l’économie allemande est telle qu’ils sont obligés de suivre Berlin dans ce domaine.

Merkel compte aussi, pour imposer ses vues, sur une force que l’on a toujours tendance à négliger : l’inertie. À quoi sert-il en effet d’appeler à une remise à plat des traités fondant l’UE, s’il est d’emblée impossible de faire avaliser ce chambardement par des peuples qui ont des intérêts différents, voire contradictoires ? Un nouveau traité satisfaisant, par exemple, le souhait des Européens du Sud de mettre en œuvre une solidarité financière à l’échelle continentale serait retoqué sans appel par le Bundestag, quelle que soit sa composition, et le SPD ne serait pas le dernier à s’insurger ! Les divergences ne sont pas moins grandes entre la « vision » de l’Europe post-Brexit de Merkel et celle de Hollande. Paris ramène la vieille lubie du « noyau dur » des pays décidés à aller plus loin dans l’intégration et vers plus de fédéralisme, alors que Berlin, au contraire, refuse cette Europe à la carte, préférant garder les pays du Nord et d’Europe centrale dans son orbite directe. On ne touche à rien, donc, sauf à la marge, c’est cela l’esprit de Bratislava – une ville que nombre d’Allemands et d’Autrichiens continuent de nommer Pressburg.[/access]

«J’ai vu une jeune fille rire en regardant une vidéo de décapitation»

43
ciel attendra djihad islam

ciel attendra djihad islam

Sorti en salles mercredi 5 octobre, Le ciel attendra raconte la dérive djihadiste de deux adolescentes et le calvaire de leurs parents, confrontés à l’impensable. Au delà des évidentes qualités cinématographiques du film, au-delà de l’excellence du jeu des acteurs (Sandrine Bonnaire est époustouflante), il nous a semblé que cette fiction qui se veut réaliste s’appuie sur des idées, des parti pris que nous ne partageons pas.

Avec la liberté et la passion de témoigner qu’on lui connaît, la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar a accepté le principe d’un dialogue franc, direct, et réellement contradictoire. En exclusivité pour Causeur.

Vos deux personnages, Mélanie et Sonia, sont radicalisées. L’une est convertie à l’islam, l’autre est issue d’un mariage mixte. Au contraire, les deux personnages qui sont d’origine maghrébine et nés musulmans, qui sont en quelque sorte « pure laine » – le père de Sonia, Samir, et l’amie de Mélanie, Djamila – sont, eux, « modérés ». Avez-vous fait ce choix pour éviter le fameux « amalgame » ?

D’abord, moi, je ne sais pas ce qu’est un musulman modéré. Et je m’étonne que vous employiez ce terme. Parle-t-on de catholique modéré ?

Peut-être parce qu’ils le sont tous ?

Ça, je ne sais pas. Mais j’ai tenu à ce que mon film soit réaliste, qu’il soit représentatif de ce qui se passe effectivement. Sur le terrain. Et que constate-t-on ? Parmi les jeunes filles candidates au djihad, plus de 40 % sont des converties

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Olivier Prévôt. 

Gülen, putschiste ou tête de Turc?

2
gulen turquie erdogan islam
Ozan Kose.
gulen turquie erdogan islam
Ozan Kose.

Causeur. Depuis le coup d’État manqué du 15 juillet dernier, le gouvernement turc pointe du doigt l’intellectuel et prédicateur musulman Fethullah Gülen et ses disciples. Trouvez-vous ces allégations crédibles ?
Bayram Balci[1. Bayram Balci est chercheur en sciences politique à Sciences-Po Paris. Ses recherches portent sur l’islam politique dans l’espace post-soviétique et la Turquie. Son dernier livre, Religion et Politique dans le Caucase post-soviétique, a été publié cet été par l’Institut français d’études anatoliennes.]. Il faut rester prudent parce que nous ne savons pas tout. Néanmoins, vu l’ampleur de la guerre que se livrent Erdoğan et l’AKP d’un côté, Gülen et son mouvement de l’autre, la question de l’implication des gülenistes dans le putsch est légitime. D’autant que par le passé, des disciples de Gülen ont tenté de déstabiliser la Turquie. Reste que cette implication n’est toujours pas prouvée. À ma connaissance, le dossier manque d’éléments forts, de preuves tangibles. Il est vrai que les gülenistes sont nombreux au sein du Parquet, de la justice, de l’Éducation nationale et de la police. Cependant, l’armée turque, qui s’en est toujours méfiée, et les services de renseignements ont résisté à leur infiltration.

Quand vous parlez de tentative de déstabilisation, faites-vous référence à la diffusion en 2013 d’enregistrements compromettants démontrant le rôle d’Erdoğan et de ses proches dans des affaires de corruption ?
Oui, ainsi qu’à la révélation par des médias proches de Gülen de l’affaire des camions chargés d’armes à destination de l’État islamique en Syrie. Que ces faits soient avérés ou non, une chose est certaine : l’objectif des disciples de Gülen était de mettre en difficulté, voire de faire tomber, Erdoğan ! [access capability= »lire_inedits »]

Quelle est donc votre hypothèse sur les auteurs du coup d’État ?
Je rappelle simplement qu’entre 2007 et 2011, suite aux affaires Balyoz[2. Balyoz : en turc « marteau de forgeron ». Nom de code d’un supposé projet de coup d’État militaire qu’auraient planifié des officiers kémalistes en 2003, en réponse à la victoire de l’AKP en 2002.] et Ergenekon[3. Ergenekon : nom de code d’un présumé réseau composé de militants nationalistes, militaires, journalistes, magistrats et gendarmes constituant « un État profond », dont l’objectif aurait été de se débarrasser de l’AKP au pouvoir depuis 2002. De grands procès ont eu lieu de 2007 à 2009, et plusieurs dizaines de personnes, dont des généraux à la retraite, ont été lourdement condamnés. Cependant, depuis 2013 l’AKP et l’État turc affirment qu’il s’agit d’un vaste coup monté par la mouvance Gülen dont les membres auraient falsifié les preuves et orchestré des faux procès. Après ses révélations, les condamnés ont fait appel.], des militaires ont été (faussement) accusés de fomenter un coup d’État et exclus de l’armée. Ils ont alors été remplacés par des fidèles d’Erdoğan, également proches de Gülen puisque les deux hommes étaient alors alliés. Or certains des putschistes arrêtés en juillet dernier font partie des officiers promus à ce moment-là. Même après 2013, alors que l’alliance entre Erdoğan et Gülen avait été rompue, l’épuration des gülenistes a épargné l’armée. Le Haut Conseil militaire était justement sur le point de lancer la purge lors de sa réunion annuelle en août. Cette information a semble-t-il provoqué le putsch, mené par des militaires qui n’avaient plus rien à perdre.
À cela, il faut ajouter un état d’esprit plus général : ces dernières années, l’armée turque, malmenée par Erdoğan, s’est sentie marginalisée et humiliée. Une partie des officiers s’est inquiétée de sa politique intérieure et extérieure (notamment en Syrie) en totale inadéquation avec l’héritage kémaliste. On peut imaginer que, dans un premier temps, des généraux kémalistes purs et durs aient pris l’initiative. Et ce n’est sans doute que dans un second temps et par opportunisme que des éléments proches de Gülen ont apporté leur contribution.

Après cet éclairage sur les événements dramatiques de cet été, analysons le mouvement Gülen proprement dit : comment le définiriez-vous ?
Le phénomène Gülen est selon moi une « néoconfrérie » issue d’un islam confrérique[4. Cette forme de religiosité se caractérise par le fait que les croyants se constituent en disciples d’un maître qui s’engage à les guider dans leur cheminement spirituel. La confrérie constitue ainsi une communauté bien soudée.] typiquement turc, mais également nourrie par le nationalisme turc. Et après l’installation de Gülen aux États-Unis en 1999, le mouvement a aussi pu être influencé par certaines mouvances religieuses américaines un peu « New Age ».

On entend parfois dire que les gülenistes sont les jésuites de l’islam…

On retrouve en effet chez eux le même souci de l’éducation, le même élitisme – et la même tendance à peser indirectement sur le jeu politique via l’influence et l’infiltration des grandes structures de l’État. D’ailleurs, le mouvement de Gülen s’inspire des écoles missionnaires occidentales – dont certaines étaient jésuites – qui ont largement contribué à la modernisation et à l’occidentalisation du Moyen-Orient et de l’Afrique. C’est dans des écoles de ce genre qu’à la fin de l’Empire ottoman les élites républicaines turques ont été en grande partie formées. Un siècle plus tard, ce modèle permet à Gülen de régénérer les sociétés orientales et de les aider à partir à la « conquête » du monde.

Comment Fethullah Gülen est-il parvenu à créer un mouvement aussi puissant ?
Il occupe tout simplement un « créneau » peu développé en Turquie : l’éducation, à la fois religieuse et laïque. Ensuite, il a su développer le côté « islam modéré » en s’appuyant sur une idée forte : la réussite économique n’est pas incompatible avec la religion. Gülen a rompu avec la vision classique d’un islam voyant d’un mauvais œil la réussite économique. Bref, il propose une version musulmane de L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme de Max Weber. Résultat : il a su convaincre et mobiliser les milieux d’affaires turcs en leur disant clairement qu’on pouvait être un bon musulman et un homme d’affaires prospère. Quand la Turquie a connu, dans les années 1980, un boom économique et une vague de privatisations, le mouvement Gülen en a pleinement profité. Puis, dans les années 1990, après la chute du bloc de l’Est, la Turquie s’est tournée vers les Balkans, le Caucase et l’Asie centrale, demandeurs de coopération et d’ouverture sur la scène internationale ; le mouvement de Gülen, porté par le dynamisme du secteur privé qui profitait à ses disciples, était parfaitement placé pour saisir les occasions et s’implanter dans de nombreux pays. Parallèlement, il a été l’une des premières organisations islamistes à développer un discours œcuménique, ce qui a évidemment facilité son installation dans nombre de pays non musulmans traditionnellement méfiants envers l’islam.

Certains pensent que ce discours œcuménique est une stratégie de dissimulation…
En tout cas, il n’a pas ménagé ses efforts. Gülen a rencontré Jean-Paul II dans les années 1990 (n’oublions pas qu’un Turc avait essayé d’assassiner ce pape !), il a développé un discours appelant au dialogue, à la paix et à l’harmonie avec les minorités religieuses en Turquie. Arrivé aux États-Unis à la fin des années 1990, il a creusé ce sillon œcuménique, surtout après le 11 septembre 2001. Les Américains étant ravis de trouver un intellectuel musulman modéré prêchant la paix, il a pu étendre son mouvement en développant ses réseaux éducatifs et culturels aux États-Unis et dans d’autres pays du monde pro-américains.

À cette époque, Erdoğan et Gülen marchaient la main dans la main…
Ils se sont longtemps alliés pour une raison simple : la base sociologique des disciples de Gülen et l’électorat de l’AKP sont peu ou prou les mêmes. Il s’agit de Turcs issus d’une Anatolie conservatrice et pieuse longtemps marginalisée et exclue du pouvoir par les élites kémalistes ultra-occidentalisées. Erdoğan et Gülen avaient le même ennemi et partageaient le même objectif : abattre l’establishment kémaliste turc, méfiant à l’encontre de toute forme de religiosité. Ainsi, entre 2002 (l’arrivée de l’AKP au pouvoir) et 2013, les convergences ont été fortes, et la coopération étroite, notamment contre l’armée dont ils souhaitaient tous deux affaiblir le rôle dans la politique.

Pourquoi ont-ils rompu ?
Quand l’AKP a décidé de prendre le contrôle de l’État, la stratégie güleniste d’infiltration et de création d’un « État parallèle » est devenue problématique. Erdoğan et l’AKP s’étaient appuyés sur les gülenistes, leurs écoles, leurs réseaux et leurs compétences pour s’emparer du pouvoir et s’y retrancher. Mais une fois ces tâches accomplies, ils sont devenus gênants, notamment à cause de leurs velléités d’autonomie. Le conflit était difficile à éviter tant la tension montait depuis 2010. C’est finalement en 2013 que la guerre a été déclarée, quand les gülenistes ont essayé d’affaiblir Erdoğan en montant en épingle des affaires de corruption.

Quelles sont les différences entre l’islam de Gülen et les courants majeurs du sunnisme comme les Frères musulmans, dont est issu l’AKP ?

L’islam des Frères musulmans est politique, il aspire à s’emparer du pouvoir pour islamiser l’État, les institutions et la population. C’est pour mettre en œuvre un projet islamique qu’Erdoğan a conçu la machine électorale qu’est l’AKP.
Gülen, en revanche, s’est toujours beaucoup méfié de l’islam politique. Il préfère agir en coulisses en influençant la société qu’il aimerait certes rendre plus pieuse mais en adaptant l’islam à la modernité occidentale. Son modèle de société – toutes proportions gardées ! –, ce sont les États-Unis, qu’il préfère aux schémas laïcs français et turc. Gülen souhaite créer une laïcité où l’islam a une certaine visibilité dans l’espace public, au lieu d’être relégué dans la sphère privée comme ce fut le cas pendant la période kémaliste.
Par ailleurs, l’AKP partage également la vision de l’oumma des Frères musulmans, c’est-à-dire une conception universelle plutôt que nationaliste de l’islam, alors que Gülen est beaucoup plus turc.

Gülen s’est-il déjà prononcé sur les polémiques françaises autour du voile et de la burqa ?

Gülen est un conservateur pragmatique qui essaie d’éviter les polémiques sur les questions qui fâchent. Quand on l’a interrogé sur le voile, il a répondu que c’était une question de détail dans l’islam. Dans son mouvement, beaucoup de femmes sont voilées tandis que d’autres ne le sont pas. En cela, il est assez différent d’Erdoğan qui en fait un symbole important.

Que sait-on de l’homme Gülen ? On ne peut pas dire qu’il dégage un charisme évident…
Vous n’êtes pas sensible à son charme parce que vous ne comprenez pas ses discours en turc et que vous n’êtes pas musulman ! Mais ce discours touche un Turc moyen, réceptif aux questions religieuses et identitaires, fier de l’histoire de la Turquie et du passé ottoman. Et puis Gülen sait sentir l’atmosphère : pendant un prêche, il dit ce que la foule veut entendre, il se montre fort ou vulnérable, il lui arrive même de pleurer en public. Il parle avec un accent anatolien de Turc moyen, et son style n’est ni élitiste ni sophistiqué. Gülen puise beaucoup dans le jargon ottoman et utilise souvent des expressions en turc, en arabe et en persan, ce qui lui donne l’image d’un homme instruit.
Son mode de vie simple fait aussi son effet : spirituellement à la tête d’un empire colossal avec des écoles, des entreprises partout dans le monde, et bien qu’il habite dans un ranch aux États-Unis, il vit de manière très modeste. Il n’est pas marié et ne l’a jamais été, alors que, dans l’islam, le mariage est plutôt recommandé. Gülen affirme qu’il se consacre entièrement à sa mission : servir la cause de l’islam et des musulmans. De la bonne communication, pensent certains. Peut-être. Tout ce qu’on peut dire est que ça marche…

Ses disciples et les différentes associations qu’ils contrôlent forment-ils un mouvement structuré ?
Il y a plusieurs degrés d’adhésion. Le mouvement Gülen n’est ni un parti politique auprès duquel on peut être encarté ni une association. Et pas non plus une secte avec un rite d’initiation. Le niveau le plus bas d’adhésion est constitué d’employés des institutions supposées appartenir à la mouvance (des entreprises, des écoles, des médias). Ceux-ci ignorent parfois qui est Gülen. En France, il existe plusieurs structures d’accompagnement scolaire gérées par des gens qui s’inspirent des idées de Fethullah Gülen. Elles emploient des citoyens français lambda qui ignorent tout de Gülen.
Mais on trouve aussi des gens véritablement influencés par ses écrits, qui lui sont dévoués et revendiquent ouvertement leur adhésion au mouvement, tout en menant leur existence et leur carrière d’éditeur, de journaliste, d’écrivain ou de professeur. Et enfin, il y a les membres du premier cercle, cinq ou six dirigeants stratégiques proches de Gülen. On les connaît, mais on ne sait rien de leurs responsabilités respectives. Ce milieu restreint cultive une culture du secret, contribuant un peu plus au mystère qui entoure Gülen et les gülenistes.[/access]

Zemmour, « apologue du terrorisme »? Un mauvais procès!

713
eric zemmour terrorisme islam
Eric Zemmour, par Hannah Asssouline.
eric zemmour terrorisme islam
Eric Zemmour, par Hannah Asssouline.

Éric Zemmour, si l’on en croit le déferlement médiatique, se serait donc converti à l’islam radical. La clameur des professionnels de l’indignation unilatérale n’hésitant pas à instrumentaliser des familles de victimes, réclame à grands cris des poursuites pénales pour « apologie du terrorisme » à l’encontre du polémiste accusé de promouvoir le djihadisme islamiste.

Mesure-t-on l’absolu ridicule de cette accusation ?

D’abord, mesure-t-on l’absolu ridicule de cette accusation ? Ensuite, cette façon d’hystériser le débat, et d’en appeler immédiatement à l’intervention du juge pénal en dit long sur ce goût très français de la punition dès lors qu’il s’agit de l’expression d’opinions avec lesquelles on n’est pas d’accord. Dans notre pays, on adore invoquer la liberté d’expression « valeur intangible » de la République, mais dans les faits on la déteste puisqu’on l’a encadrée dans pas moins de 400 textes visant à la limiter ou à l’interdire. Il ne serait pas difficile de pulvériser nombre d’inepties proférées, à mon sens par, l’essayiste, mais par paresse et pour faire taire l’adversaire, on va demander au juge de punir quelqu’un pour ses opinions mais aussi lui faire payer aussi son succès dû à l’écho qu’elles reçoivent. Lors de son interview à Causeur, Éric Zemmour a été interpellé sur ses positions avec lesquelles la rédaction exprimait fermement ses désaccords. On trouvera ici les éléments concrets qui permettent de comprendre ce qu’il a voulu dire et l’inanité de l’accusation formée contre lui.

Il n’est pas vraiment compliqué de comprendre ce qu’il a voulu dire : nous sommes en guerre avec l’islam en général et l’islamisme en particulier. Nous devrions mener le combat et le faire en tenant compte du fait que nous avons des ennemis qu’il ne faut surtout pas sous-estimer. Et Éric Zemmour d’ajouter qu’il respecte ceux capables de mourir pour leurs idées et que nous ferions bien d’en prendre de la graine. Du Zemmour dans le texte, c’est-à-dire une bêtise du même acabit que celle qui a consisté à dire que Pétain avait protégé les juifs français. Mais l’expression de cette opinion n’est pas l’apologie du terrorisme islamiste, cette présentation est d’une mauvaise foi confondante. Relever que pendant la deuxième guerre mondiale les SS étaient des combattants, certes fanatiques, mais également courageux n’est pas faire l’apologie du nazisme. Considérer, comme je le fais en désaccord avec beaucoup, que les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki étaient nécessaires pour hâter la fin de la guerre et éviter le bain de sang qu’aurait entraîné l’invasion terrestre du Japon ne fait pas de moi un apologiste de crime contre l’humanité, comme le serait l’utilisation de l’arme nucléaire aujourd’hui.

Que dit la loi ?

Que dit la loi récente concernant l’« apologie du terrorisme » ? «Le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende. » On voit très bien quelle est la cible de ce texte, les prédicateurs musulmans qui appellent au djihad ou qui se félicitent de celui-ci. On avait eu droit après les attentats de Charlie à des débordements judiciaires assez ridicules, mais depuis le calme est revenu, et le moins que l’on puisse dire est les imams radicaux et leurs soutiens sont relativement tranquilles. Mais il y a eu récemment une condamnation qui donne du grain à moudre à la meute qui rêve de bûcher pour ses opposants. Jean-Marc Rouillan responsable de deux assassinats terroristes du groupe Action directe dans les années 70, sera condamné à la prison à perpétuité dont il sortira au bout de 24 ans dont 7 ans et demi à l’isolement total. Ayant conservé ses idées (pour ne pas devenir fou ?), il sera interrogé par l’Express à propos des attentats du 13 novembre. Il relèvera : « le courage avec lequel se sont battus les terroristes du 13 novembre, dans les rues de Paris en sachant qu’il y avait près de 3 000 flics autour d’eux…on peut dire plein de choses sur eux — qu’on est absolument contre les idées réactionnaires, que c’était idiot de faire ça, mais pas que ce sont des gamins lâches ». C’est une opinion, et qui mérite discussion, mais en aucun cas une « apologie du terrorisme » au sens de la loi, même si en cherchant bien, on peut y trouver une vague empathie pour ceux qui combattent les armes à la main. Ce qui n’a pas empêché la levée de boucliers et une condamnation à huit mois de prison ferme de l’ex-terroriste.

Cette nouvelle défaite de la liberté d’expression produit de façon prévisible ses effets indirects. Elle est aujourd’hui brandie avec gourmandise par tous ceux adeptes de la poussière sous le tapis, furieux des succès d’Éric Zemmour qui ne veulent surtout pas travailler à réfuter ses idées. D’abord l’insulter, ensuite le criminaliser, la pire des méthodes, d’abord au plan des principes et des libertés publiques, ensuite au plan de l’efficacité. Chacun sait bien qu’en faire une victime, surtout à l’aide d’une accusation imbécile va bien sûr lui donner l’auréole du martyr. Et alors même que le débat est important, qu’il ne faut pas sous-estimer l’ennemi, et qu’il est sommaire et surtout faux de prendre les djihadistes pour des abrutis assoiffés de sang. Hier a tourné dans la presse le résultat d’une étude sur les djihadistes ayant fait allégeance à Daesh. Conclusion : « Le niveau d’éducation moyen des recrues de l’État islamique est plus élevé qu’attendu. ». Sans blague ! Le plus drôle dans cette phrase est le mot « attendu ». Attendu par qui ? Pas par Éric Zemmour en tout cas.