La mire se lève un dimanche de septembre sur le canapé rouge de Drucker. Tête de communiant neurasthénique. Il est en forme. Nous allons assister à un grand match. Sobriété vestimentaire. Veste en daim sur chemise blanche. Ruse classique du comédien, l’esbroufe n’a jamais payé, du moins en début d’émission. Jambes croisées. Coude derrière la tête. Immobilité suggérée, belle parade d’intimidation. Air lointain presque vague. C’est bon signe. Modestie de façade. Ne surtout pas mépriser son adversaire tout en gardant l’ascendant psychologique sur lui. Règle élémentaire du chevalier servant, inlassable promoteur de ses multiples spectacles et DVD (voir liste ci-dessous). Ne pas se cramer dès l’entame du combat. Se renouveler, ne pas imiter Johnny, éviter le sujet Hollande, ne pas s’appesantir sur Macron, tout en balançant quelques propos vaguement droitiers.

Ne pas décevoir les grands auteurs

La promotion a été longue ces derniers mois. L’acteur a laissé beaucoup de force à Cannes, en mai. Il sait qu’on ne lui accordera aucun round d’observation. Le public est sans pitié pour ce champion de l’audimat. Les téléspectateurs veulent une victoire par K.O. Le panache, ce lourd fardeau qu’il traîne depuis quinze ans, de chaînes de télé en stations de radio. La frénésie du langage, même pour un professionnel aussi aguerri, est une science parfois inexacte. Le boxeur des mots peut être saisi, à chaque instant, d’une fringale. Alors, Luchini entre sur les plateaux, la mine inquiète, en se disant : « Qu’est-ce que je vais pouvoir encore leur raconter ? ». Un peu gêné mais contraint par le cirque médiatique de faire le beau. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Il bourre le Théâtre Montparnasse tous les soirs. Ses nombreux fans connaissent son numéro par cœur. La voix doit, malgré tout, porter toujours plus loin même lorsqu’on joue à guichets fermés.

Les auteurs (Rimbaud, Baudelaire, Molière, Flaubert, Labiche,…), en repli stratégique, veillent au grain. Sur qui d’autres compter ? Luchini ne veut pas les décevoir. C’est son côté bon élève, laborieux, sublimé par la fougue de la Goutte-d’Or et le parfum enivrant des shampouineuses. Bourgeois et prolétaire. Lucide et démago. Sincère et opportuniste. Brillant et bas-de-plafond. Exalté et reclus. Tout ça, à la fois. Ne jamais négliger la défense, ses arrières. Une erreur de débutant qu’il ne commet plus. L’acteur travaille sans relâche son foncier. Chaque jour, le texte, rien que le texte en bouche, en boucle, pour atteindre cette fluidité. Le style, en somme. Habitué aux performances de l’acteur, le téléspectateur exige toujours plus de son puncheur favori. Il attend le feu d’artifices. Le réactionnaire joyeux. Le trublion désespéré. Philippe Muray et Sylvie Vartan. Eric Rohmer et Max Pécas. Lara Fabian et Barbara. Il espère des envolées métaphysiques mâtinées de James Brown que l’on se racontera le lendemain, au comptoir ou au bureau. Ce soir, Luchini est en confiance. Sobre. Il est bon de varier les registres sans totalement désappointer ses afficionados. Kerdruc, de toute évidence, sous le charme. Il mouline autour de l’artiste, envoie quelques gauches sans intention de blesser, il l’aime son acteur. Le public du studio se laisse emporter par cette conversation convenue non dépourvue de quelques redondances. L’athlète déroule.

Il fait ses gammes, comme à la maison. L’apprenti-coiffeur, Labro, l’Ile-de-Ré, Perceval, Jouvet, Guitry, Céline, La Discrète, les acteurs bien-pensants, les moralistes, etc… Ce soir, il ne force pas, en mars dernier, il s’était un peu trop lâché. La fatigue ou la raison ? « Tout peut arriver » avec cet ado en blazer dont la première apparition au cinéma à 17 ans tient du phénomène. Prodigieux de bouffonnerie et, déjà, du plaisir des mots. Fin du combat. L’acteur a bien travaillé. Place à la vraie scène maintenant, au Théâtre Montparnasse, jusqu’au 21 novembre.

DVD – Coffret Fabrice Luchini : L’Hermine + Gemma Bovery + Alceste à bicyclette + Les Femmes du 6e étage – Studios Gaumont –

DVD – Ma Loute de Bruno Dumont – Memento films – En vente le 18 octobre 2016 –

Fabrice Luchini, Poésie ? – Théâtre Montparnasse jusqu’au 21 novembre 2016 –

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...