Accueil Site Page 1990

Les primaires, braises démocratiques sous la cendre politique

primaire lr democratie
Sipa. Numéro de reportage : 00722332_000018.

Je ne partage pas le jugement sévère de Régis de Castelnau sur cette « idée calamiteuse des primaires à la françaises (…) ridicules importations du système américain ». Je le suivrai par contre pour ce qui est de sa réprobation des « manœuvres dolosives » que constituerait le fait pour des électeurs de gauche de participer aux primaires de droite.

Tocqueville avec nous

La démocratie représentative traverse une crise profonde, qui peut-être s’avérera fatale. Il n’est pas possible en si peu de place d’en faire l’analyse : elle est complexe et cela exigerait de mobiliser non seulement le droit constitutionnel, comme cela se fait généralement, de façon réductrice, mais l’ensemble des sciences humaines. La direction générale d’une telle analyse se ferait dans le prolongement de l’apport de Tocqueville, qui montre que la démocratie engendre une culture individualiste, qui se manifeste dans de multiples domaines, et qui en retour finit par éroder les fondements mêmes de ce système politique. Au-delà des manquements et turpitudes du personnel politique (réels), et de l’inadaptation des institutions, la crise est aussi (et peut-être d’abord… ) celle de la citoyenneté. «  L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même »[1. De la démocratie en Amérique, Tome 2 Chapitre II.]. Albert O. Hirschman montre qu’à l’action publique est le plus souvent préféré le bonheur privé (même s’il pense qu’il y a des vagues de reflux face aux déceptions engendrées par ce rétrécissement des horizons)[2. Albert O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, réédition poche juin 2013].

Il est clair  que la cassure entre « le peuple » et ses représentants est un véritable désastre, par ses conséquences politiques et sociales.  La montée tendancielle de l’abstention en est la manifestation la plus évidente. De ce fait, tout ce qui peut à l’inverse aller dans le sens d’une plus grande implication citoyenne doit être encouragé. Même s’il y a matière à scepticisme, l’orientation vers une démocratie plus  participative est souhaitable.  Incontestablement, l’instauration de primaires, à gauche comme à droite, est une petite bouffée d’oxygène civique. Certes, seule une petite minorité de citoyens y participe ; dans le cas de la primaire de droite, cela devrait concerner 6% des Français inscrits sur les listes électorales. Mais le profil sociologique qui en est dressé par le CEVIPOF[3. Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), en collaboration avec Le Monde et réalisée par -Ipsos-Sopra Steria.] permet d’espérer qu’ils exercent à terme un effet d’entraînement sur l’ensemble du corps électoral. En tout cas, pour le dire simplement, ils offrent un bon exemple de comportement citoyen.

TINA, non merci !

Dans ce contexte, encourager des électeurs de gauche à y participer pour favoriser l’élimination d’un candidat est une très mauvaise idée. Cela équivaut à les inciter à se comporter de la même façon que les hommes (ou femmes) politiques dans leurs pires représentations, à adopter les pratiques les plus nuisibles à la démocratie. Les magouilles, le court-termisme, le souci tactique l’emportant sur les convictions, l’idée que « la fin justifie les moyens », le tout connoté d’un zeste de cynisme, bref, tout ce qui fait l’objet des reproches ordinaires aux professionnels de la politique, on le propose en modèle aux électeurs. C’est encourager implicitement la poursuite de la décomposition de la citoyenneté : pratique du zapping électoral, ravalement du vote à un acte consumériste ; on passe d’un camp à l’autre comme on change de marque pour un produit quelconque. Cela peut produire un engouement collectif pour une personnalité nouvelle – Macron – sans avoir la moindre idée de ce que cela signifie sur le plan politique et pour cause, puisqu’en l’occurrence cela ne signifie rien. C’est ériger la superficialité comme composante essentielle du comportement politique.

Enfin, et surtout, cela entérine la proposition désastreuse selon laquelle la distinction droite-gauche n’aurait plus aucun sens. Autrement dit, l’idée selon laquelle il n’y a pas d’alternative, selon la formule thatchérienne consacrée, à la politique d’adaptation à la mondialisation, à savoir une politique néolibérale totalement tournée vers la recherche de performances à  l’exportation, par économie sur les coûts, donc au rapprochement des salaires vers ceux des nations les moins favorisées, avec transferts par voie fiscale des ménages vers les entreprises, donc  consentement à l’érosion des modèles d’Etat-Providence, etc..  Certes, le quinquennat qui s’achève est celui du ralliement explicite et assumé (il était voilé jusque-là) à cette politique.  Considérer qu’un engagement écrit à appartenir à une sensibilité plutôt qu’à l’autre  n’a aucune pertinence c’est implicitement ratifier ce ralliement.

Vouloir sortir de la crise politique, c’est encourager d’abord les citoyens à montrer de la profondeur dans les choix, de la clarté dans l’engagement, et aussi encourager tous ceux qui possèdent un porte-voix médiatique allant au-delà des misérables agoras des forums ou des réseaux sociaux : politiques, journalistes, essayistes, etc.  à travailler, chacun à leur façon à l’édification de véritables projets de sociétés offrant un avenir moins désespérant.

De la démocratie en Amérique, tome 1

Price: ---

0 used & new available from


De la démocratie en Amérique, tome 2

Price: ---

0 used & new available from


Bonheur privé, action publique (L'espace du politique)

Price: ---

0 used & new available from

La France retrouve son rang de 5ème puissance mondiale

201
(Photo : SIPA.00669896_000012)

La France traverse une grave crise de confiance. Confiance dans sa capacité à affronter les mutations du monde. Confiance dans ses élites dirigeantes et leur capacité à maintenir notre pays à son rang. Les sujets d’inquiétude sont certes nombreux,  mais à y regarder de plus près les raisons d’être optimiste sont très nombreuses car, bon an mal an, et malgré les aléas de l’Histoire, la France se maintient depuis 500 ans à la 5ème place mondiale. Regardons sur quoi repose cette 5ème place assez homogène selon les secteurs :

  • PIB =  5ème place (2900 Mds, 1 = USA, 2 = CH, 3 = JA, 4 = RFA)
  • Exportations  = 5ème exportateur mondial (600 mds €   , 1= CH, 2 = RFA, 3 = USA, 4 = JA)
  • Exportations agricoles = 4ème exportateur mondial (1 = USA, 2 = Pays-Bas, 3 =  Brésil, 5 = 5 RFA)
  • Productivité du travail = 5ème rang mondial en productivité annuelle par travailleur, 3ème rang mondial en productivité horaire,  (1 = USA, 2 = Irlande, 3 =3 Lux, 4 = 4 Bel )
  • Production industrielle =  7ème place (300 Mds, 1 = CH, 2 = 2 USA, 3 = JA, 4 = RFA, 5 = Brésil, 6 = IT)
  • Grandes entreprises = 4ème rang mondial des 500 plus grandes entreprises ( 1 = USA, 2 = CH, 3 = JA, 5 = RFA)
  • Rayonnement scientifique / Prix Nobel scientifiques = 4ème rang mondial (1 = USA, 2 =  UK, 3 = RFA)
  • Rayonnement linguistique = le français 6 ème langue parlée dans le monde (274 millions de francophones, 1 = mandarin, 2 = anglais, 3 = espagnol, 4 = arabe, 5 = 5 hindi)
  • Rayonnement numérique / Nombre d’abonnés au haut débit internet = 5ème rang mondial ( 23 millions, 1 = USA, 2 = CH, 3 = JA, 4 = RFA,  6 =  UK)
  • Attractivité économique / stocks d’investissements étrangers : 4ème rang mondial (960 Mds, 1 = USA, 2 = UK, 3 = CH, 5 = Belg, 6 = RFA)
  • Attractivité touristique : 3ème rang mondial en termes de recettes (1 = USA, 2 = Esp, 4 = IT)
  • Rayonnement culturel / production de films = 5 ème rang mondial (1 = IN, 2 = CH, 3 = USA, 4 = JA)
  • Espérance de vie = 5ème rang mondial  (81, 19 ans   , 1 = JA, 2 = Singapour, 3 = Aus, 4 = Can)
  • Puissance militaire = 5 ème rang global, 3ème rang nucléaire (ex æquo avec UK , 1 = USA,  2 =  RUS , 3 = CH,  4 = IN)
  • Puissance financière = La place de Paris occupe le 4ème rang mondial en terme de capitalisation et le 6ème en terme de volume d’échanges (1 = USA, 2 = JA, 3 = CH, 4 = UK)
  • Puissance bancaire = 2 banques françaises dans les 10 premières banques mondiales. Et l’ensemble des banques françaises détiennent une part du marché mondial qui place la France dans le Top 5 mondial  avec les USA, la Chine, le Royaume-Uni et les Pays-bas.

Ces indicateurs sont certes disparates et incomplets, mais ils donnent le ton : dans le concert des nations, la France occupe aujourd’hui la cinquième place mondiale. Il  y a certes des tendances qui nous sont défavorables, notamment dans la production industrielle qui régresse chaque année en France. Mais que ce soit sur des indicateurs économiques, financiers ou sociaux et culturels, la France est toujours globalement en cinquième position. Certains objecteront que ce qui compte avant tout n’est pas tant la place à un instant T  que la tendance générale. Mais, c’est justement là que réside l’originalité de la France en comparaison de ses compétiteurs : depuis 500 ans la France est vaille que vaille la cinquième puissance mondiale. C’est sa place et elle s’y accroche.

Regardons ce qu’il en est au cours des siècles :

  • À la Renaissance, la France occupe la 5ème place mondiale derrière la Chine, l’Inde, l’empire Ottoman et l’Espagne.
  • 200 ans plus tard, à la mort de Louis XIV, la France est la 4ème  ou 5ème  puissance mondiale, derrière la Chine, l’Inde,  l’empire Ottoman, et peut-être la Perse.
  • En 1815 après l’effondrement de l’Empire napoléonien, la France était la 4ème puissance mondiale derrière la Chine, l’Inde et le Royaume-Uni.
  • Cent ans plus tard à la veille de la première guerre mondiale,  la France était 5ème si on y ajoutait ses colonies,  7ème puissance sans ses colonies , derrière  les USA, la Chine, l’Allemagne, la Russie, le Royaume-Uni,  l’Inde.
  • La France reconquiert sa  5ème place mondiale après la seconde guerre mondiale (elle atteint cette place au tournant des années 70) malgré la perte de ses colonies. 5ème place mondiale qu’elle conserve jusqu’à nos jours.

Ce tour d’horizon nous montre que depuis 500 ans environ, la France en tant que puissance mondiale, navigue sur la crête de la cinquième place. Et ce malgré de grands bouleversements dans les 4 premières places du classement : l’effondrement de l’empire ottoman au XIX° siècle, l’irruption des USA en tête du peloton au XX° siècle, l’endormissement de la Chine au XIX° siècle puis son réveil au XXI°, la disparition de l’empire espagnol, la révolution industrielle initiée par le Royaume-Uni et son lent déclin, la montée en puissance de l’Allemagne après son rebond démographique à la fin du XIX° siècle.

On voit que la France occupe une place originale et constante. La cinquième. Elle ne doit d’ailleurs pas cette place aux mêmes causes : Si la France occupe la cinquième place mondiale au XVI° et au XVII° siècle , elle le doit sans doute à sa démographie très  dynamique, la France étant alors le pays le plus peuplé d’Europe. Par contre, pour des raisons inverses, l’effondrement démographique français au XIX° aurait pu provoquer notre recul. Nous l’avons compensé en partie par l’impérialisme en nous constituant le 2ème empire colonial mondial. Avec la fin de colonies, on aurait pu craindre une rechute, mais ce sont les grands projets gaulliens et le statut politique original que la France avait acquis en Europe à la fin de la seconde  guerre mondiale qui lui ont permis de reconquérir notre place perdue avec le désastre de 1940.

D’où nous vient alors ce pessimisme ambiant ? Si on essaie de s’extraire de la conjoncture économique et politique actuelle, il faut certainement le situer au tournant des années 70. Quand le président Giscard d’Estaing rompant avec la dynamique gaulliste nous réduisit à une infime portion de la population mondiale en nous affirmant qu’un pays de 50 millions d’habitants ne représentait finalement pas grand chose sur une planète de 6 milliards d’humains et nous invitait à nous convertir à l’Europe supranationale.

Cette affirmation était dénuée de tout fondement analytique et historique, on l’a vu : la France occupe depuis 500 ans la cinquième place mondiale, quelques soient les innombrables ruptures économiques, démographiques, géopolitiques qui sont intervenues dans le monde. Nous la devons à la conjonction de plusieurs faits incontournables dans le domaine culturel, géographique : la place incomparable que la France occupe en Europe avec 3 façades ouvertes sur la mer du Nord, l’Atlantique et la Méditerranée, la confluence des cultures latines et germaniques, la cohabitation d’au moins trois fonds anthropologiques qui font la diversité et l’originalité françaises – les familles nucléaires dans le bassin parisien, les familles souches  sur les marches de l’est et de l’ouest, les familles communautaires dans le centre et sur l’arc méditerranéen.

Quoi qu’en disent les défaitistes et les déclinistes de tout acabit, la France s’est toujours battue sur la crête de la cinquième place mondiale. Et la France, même si certains le voudraient, restera toujours aux confluents de la plaque européenne où se conjuguent la culture, une religion de paix, une conscience sociale élevée, un génie industriel incomparables.

Giscard nous a endormis en nous faisant croire que la France ne pourrait désormais plus rien seule. Les élites françaises qui sont antinationales (et l’ont toujours été… C’est une des particularités du « génie français) lui ont emboîté le pas avec allégresse. L’Europe devenait notre unique horizon, notre planche de salut. Mon propos n’est pas ici de remettre en cause toutes les avancées européennes, mais de poser une question.

« Les institutions européennes doivent-elles être, peuvent-elle être un levier conjoncturel pour permettre à la France de maintenir son rang de cinquième puissance mondial qu’elle occupe depuis 500 ans ? Ou doit-on considérer l’Europe comme un facteur de renoncement à défendre la place de la France dans le monde ? »

Cette question est centrale. Et si la France doit s’effacer derrière l’Europe personne ne nous a dit pourquoi. En tout cas, l’Histoire nous prouve que cette injonction ne repose sur aucune donnée valable. Ni au cours des 500 dernières années, ni très probablement au cours du siècle qui s’ouvre à nous.Revendiquer pour la France au XXI° siècle la place de cinquième puissance mondiale, refuser que la France se dissolve dans un espace paneuropéen sans limites, ce n’est pas nous enfermer dans une logique à la nord-coréenne. C’est au contraire retrouver les sources d’un dynamisme et d’un optimisme renouvelés. C’est reconquérir l’énergie qui nous manque aujourd’hui pour défendre notre rang.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Salon de l’Auto: la grande disparition

100
Paris, Mondial de l'automobile 2010, vue générale
Paris, Mondial de l'automobile 2010. Wikipedia

Depuis une dizaine d’années, elles ont disparu des radars. Dans les rues, leur éradication est programmée sous l’effet croisé de la pollution et de l’enfumage politique. Elles concentrent sur leur frêle carrosserie toutes les avanies. Elles semblent avoir accepté benoîtement leur rôle de paria, de repoussoir totémique, de monstre nocif responsable de tous les maux de la société. Elles ont le capot large pour se sacrifier sur l’autel du progressisme ! Et dire que pendant cent ans, elles ont incarné un monde meilleur offrant toujours plus de confort, de sécurité, de vitesse, décloisonnant des territoires entiers et inspirant les artistes. Tout ça, c’était avant le grand bond en arrière. Le retour à la bicyclette, aux cars, au transport de troupe et à l’homme qui marche ! L’éloge de la lenteur est sur le papier séduisant mais à l’heure de la globalisation triomphante, il faut choisir son camp : le sur-place ou la concurrence ouverte.

Les prolos anti-écolos

Il est curieux d’entendre les mêmes défenseurs d’un monde sans frontières et sans barrière douanière crier au scandale écologique quand le banlieusard ose prendre sa voiture pour aller bosser ou que le retraité fait ses courses avec son break de dix ans d’âge, à la campagne. Le tribunal pénal international leur pend au nez. Irresponsables individualistes, profiteurs et pilleurs des richesses minières ! La liberté de se déplacer serait-elle donc réservée à quelques privilégiés ? Vu le niveau de nos finances publiques et face à un état plus dérégulateur que bâtisseur, personne ne croit sérieusement au lancement de grands programmes de rénovation du rail, par exemple. Car, contrairement à l’image véhiculé, l’automobiliste n’est pas un idéologue borné, il sait s’adapter et varier ses modes de locomotion. Donnez-lui des transports en commun dignes de ce nom, c’est-à-dire sûrs, fiables et propres, il les prendra avec plaisir sans pour autant abandonner « son bolide », le réservant à d’autres moments de son existence. 57 % des français ont ainsi déjà copulé in vivo dans un habitacle clos, c’est ce qu’on appelle l’auto-partage. Le voyage est pluriel comme l’amour ! Les voitures ne feraient donc plus fantasmer la jeunesse de France, avide de numérique et d’économie collaborative.

Montrez une Ferrari ou une Porsche à un adolescent en pleine crise identitaire et vous verrez sa réaction, son monde va s’ouvrir vers de nouveaux horizons. Fini les soirées à se palucher sur sa tablette, la vie va commencer ! (Johnny Hallyday/1963). Les médias, les édiles et le camp du « bien » se sont fait leur religion : bannir l’auto ! On a beau leur dire qu’elles sont l’expression d’une autonomie de mouvement et que, bien souvent, dans nos provinces, elles occupent un rôle social assurant ainsi une forme de dignité à de nombreux citoyens. Le permis de conduire étant l’un des rares diplômes à n’avoir pas perdu de sa valeur symbolique. Leur sort est jeté : à la casse ! Les voitures sont même désormais absentes des publicités à la télévision. Étrange phénomène où, pour vanter leur dernier modèle au catalogue, les constructeurs pratiquent la dissimulation, l’esquive comme le fumeur honteux allume sa cigarette en cachette. Les marques font tout pour ne jamais montrer une voiture à l’écran.

Les grandes marques désertent Paris

Pendant vingt secondes, le téléspectateur a vu des paysages, des animaux sauvages, des smartphones, on lui a parlé de connectivité, de respect de l’environnement, de mensualités, d’usage mais de roulage jamais, il en est hors de question. Alors quand le Mondial démarre, on court Porte de Versailles dans l’espoir d’approcher des caisses et des hôtesses accortes, sans aucunement culpabiliser. Les vieux phallocrates que nous sommes, n’ont pas des pudeurs de douairières. On aime les voitures de sport, les échappements libres, le cuir Connolly et les fragrances d’huile de ricin, le tout dans une ambiance de kermesse, sono à fond et chromes apparents. Mais qu’est-ce qu’on apprend, à peine la première moquette rouge foulée, que Ford, Mazda, Volvo, Rolls-Royce, Lamborghini, Alpine, Bugatti, Bentley ont déserté Paris. Les raisons de cette désaffection sont multiples : stratégie commerciale, coût d’installation, rentabilité et aussi l’air du temps. Il souffle mauvais sur la Capitale. Paris fait désormais la part belle aux gammes moyennes et basses, Genève se réservant les stands plus luxueux. Exit le rêve automobile ! Et puis, on voit fleurir un peu partout des marchands de solutions mobiles et la magie ne fonctionne plus vraiment. Nos yeux d’enfants pleurent, nous avons perdu nos repères de baby-boomer. Il faut pousser jusqu’au Hall 8 pour voir de « vraies » voitures et l’exposition consacrée au cinéma. On respire à nouveau : la 403 cabriolet de Columbo, l’Estafette des Gendarmes, la DS du Mentalist, la R8 Gordini de Ventura, la Porsche de McQueen, l’Alfa du Lauréat ou la Lancia du Fanfaron et on se dit que décidément, c’était mieux avant ! Tant pis si on passe (encore) pour un vieux con.

Burkini, Trump, Gaulois: le journal d’Alain Finkielkraut

burkini new york times trump

Le burkini et le New York Times (11 septembre)

En pleine polémique sur le burkini, le New York Times a invité des femmes musulmanes à s’exprimer. Florilège : « À chaque fois que je me rends au Maroc, je me sens plus libre qu’en France, j’y vois plus de liberté. » ; « Être musulmane en France, c’est vivre dans un régime d’apartheid dont l’interdiction de plage n’est que le dernier avatar, je crois que les Françaises seraient fondées à demander l’asile aux USA par exemple, tant les persécutions que nous subissons sont nombreuses. » ; « J’ai peur, un jour, de porter une lune jaune sur mes habits comme l’étoile de David pour les juifs il n’y a pas si longtemps. »

Le Premier ministre français a répondu à ces attaques d’autant plus blessantes que le quotidien américain qui les publiait les reprenait intégralement à son compte. Valls défendait son pays mais ce sont des journaux français – Le Monde, Libération, Mediapart – qui l’ont aussitôt rappelé à l’ordre. Car une même idéologie néoprogressiste sévit des deux côtés de l’Atlantique. L’exclu y succède à l’exploité et l’antiracisme à la lutte des classes. L’université américaine est le Komintern de ce combat mondial. Avec ses « women studies », ses « African-American studies », ses « Native American studies », ses « gay and lesbian studies », ses « subaltern studies », elle dessine un nouveau paysage culturel. L’éducation humaniste qui mettait les étudiants en contact avec les grands textes cède la place à une éducation thérapeutique qui s’emploie à réparer les dommages infligés à toutes les minorités, à tous les groupes assujettis par la culture dominante en inculquant aux mâles blancs européens la honte d’eux-mêmes et en rendant aux autres la fierté d’être soi.[access capability= »lire_inedits »]

Ayant trouvé dans ce multiculturalisme la formule définitive de la reconnaissance de l’homme par l’homme, la gauche américaine regarde toutes les sociétés humaines de haut et préconise, au nom de la diversité, l’universalisation de son modèle. L’ouverture dont elle se prévaut la ferme à tout ce qui n’est pas elle. Elle invoque, en outre, la liberté de conscience pour défendre les manifestations d’un islam rigoriste qui punit de mort l’apostasie et qui interdit aux femmes musulmanes d’épouser les non-musulmans. L’islam orthodoxe est, comme l’écrit Marcel Gauchet, « une religion d’avant les droits de l’homme ». Plutôt que de partir à la recherche d’un introuvable islam éclairé, il serait urgent d’aider les musulmans à se soumettre, après les autres religions, à l’épreuve des Lumières. Au lieu de cela, le multiculturalisme enrôle les droits de l’homme au service de leur négation.

Dans son édition du 31 mars 2010, Le Monde se prévalait d’un avis du Conseil d’État pour titrer triomphalement : « L’interdiction générale de la burqa contraire au droit ! » Et le 9 septembre de cette année, le même journal annonçait en première page que de plus en plus de féministes étaient opposées à l’interdiction du burkini. Comme la métropole américaine, l’antenne française du néoprogressisme voit des racistes partout : raciste l’hostilité au voile intégral, raciste le refus du burkini, racistes la défense et l’illustration de la civilisation française. On est ainsi passé subrepticement du combat contre la discrimination raciale à la dénonciation du caractère raciste de toute discrimination. Dire nous, reconnaître une identité commune, refuser qu’elle se dissolve : voilà la source du mal. À Manuel Valls, ce n’est pas seulement Le Monde qui fait la leçon, c’est sa propre ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem : « Pour moi, la société française est d’abord minée par le repli identitaire, le ressentiment à l’égard des Mmusulmans. Je suis convaincue que donner la priorité à ce combat est le moyen de faire durablement reculer l’islam radical qui enfante des monstres : le djihadisme, le terrorisme. » Le progressisme remonte aux causes, et la cause première, le crime originel, la mère de toutes les infamies, c’est le rejet de l’autre par l’Occident. Peu importe que l’adolescent de Marseille issu d’une famille turque d’origine kurde qui a agressé à la machette un enseignant juif dans une rue de Marseille soit un bon élève bien intégré. Peu importe que l’égorgeur du père Jacques Hamel n’ait connu ni la misère ni la ségrégation, que sa mère soit enseignante, que l’une de ses sœurs soit chirurgienne, son frère informaticien et que son autre sœur travaille dans un centre de loisirs de Saint-Étienne-dedu-Rouvray. L’antiracisme nous fait vivre, comme le communisme d’autrefois, au pays du mensonge déconcertant. Et quand il rend compte de la grande manifestation des Chinois de la région parisienne contre la violence et l’insécurité, il fait silence sur l’origine ethnique des auteurs de cette violence.

On est raciste aujourd’hui quand on en croit ses yeux et quand on dit que le roi est nu. Rien n’est plus désespérant, soixante-dix ans après l’effondrement du Reich hitlérien, que cette dérive idéologique du grand principe de l’égale dignité de tous les êtres humains. Qui aurait pu imaginer au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que le souci de la vérité, la défense des droits de l’homme et celle de la civilisation européenne auraient, un jour, l’antiracisme pour ennemi déclaré ? C’est notre situation et elle est insupportable.

Donald Trump (18 septembre)

Ce n’est pas seulement parce que, comme disent les médias, Hillary Clinton a « mal géré » l’annonce de sa pneumonie que l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis devient possible. C’est parce que ce pays a connu, en l’espace de quelques années, des changements considérables. Jusqu’à une date récente, les Républicains, c’était la droite conservatrice en matière de mœurs et ultralibérale en matière économique. Les dDémocrates, parti du Big government, avaient la faveur de la classe ouvrière, des minorités qui bénéficiaient de la discrimination positive et bien sûr des intellectuels. La mondialisation a tout changé. L’Amérique s’est massivement désindustrialisée, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont connu un formidable essor et, pour reprendre la terminologie de Thomas Friedman, le fossé s’est creusé entre les « web people », les connectés, les globaux, les planétaires, et les « wall people », les locaux, les autochtones, les laissés-pour-compte de la mondialisation qui réclament des frontières. Le parti démocrate représente les premiers tandis que les Républicains qui, avant Trump, basaient leur programme sur la baisse d’impôts pour les plus riches, sont devenus, avec lui, le parti des seconds.

Trump est le porte-parole d’une Amérique blanche, déclassée, qui se sent devenir minoritaire et qui étouffe sous le poids du politiquement correct. Cette Amérique ne mérite pas le mépris dont l’intelligentsia et le show-biz l’accablent mais, ce qu’il y a de tragique, c’est qu’elle ait choisi pour la venger un personnage aussi caricatural. Trump s’élève contre les délires de la théorie du genre, mais ce qu’il propose, en guise de virilité assumée, est à la fois grotesque et abject. Il n’aime pas John McCain, le candidat républicain aux élections de 2008, et il le fait savoir en ces termes : « John McCain est un héros de guerre parce qu’il a été capturé. J’aime les gens qui n’ont pas été capturés. » En revanche, il encense Poutine parce que celui-ci est assez « couillu » pour piétiner l’État de droit, pour liquider certains de ses opposants et pour violer les traités internationaux en annexant la Crimée. Le politiquement correct est une calamité politique et morale, mais ce que Donald Trump combat sous ce nom, c’est le tact, la nuance, la complexité, le savoir, la civilisation elle-même. Il se vante de briser des tabous, alors qu’il lève des inhibitions salutaires. Il arbore fièrement son simplisme comme si la subtilité était l’apanage des « mauviettes ».

Aujourd’hui, la bêtise sophistiquée nourrie de French Theory des campus et la bêtise brutale du magnat de l’immobilier se nourrissent mutuellement. C’est un spectacle déprimant qui deviendrait cauchemardesque si Donald Trump était élu président de la première puissance mondiale.

Nos ancêtres les Gaulois (25 septembre 2016)

C’est dans le manuel d’histoire de France d’Ernest Lavisse, qui fut la bible des instituteurs et des écoliers de la IIIe République, qu’on trouve l’expression « Nos pères les Gaulois ». Tout en précisant que notre pays a bien changé depuis lors et que nous ne ressemblons plus à nos pères, Lavisse renversait ainsi la thèse ultra-aristocratique avancée au xviie siècle par Boulainvilliers : les nobles descendraient des Francs, la plèbe serait gauloise. En disant « Nos pères les Gaulois », la République affirmait son ancrage plébéien, son origine populaire. Ceux qui font aujourd’hui le procès de Nicolas Sarkozy ne savent pas de quoi ils parlent. « Nos pères les Gaulois », pour eux, ce n’est pas l’enseignement de Lavisse, c’est la rhétorique du Front national. Rhétorique raciste, car dans la langue de Jean-Marie Le Pen, comme d’ailleurs dans celle des « quartiers », le mot gaulois ne désigne plus le peuple mais les Blancs.

Cette interprétation démontre, une fois encore, que la fameuse mémoire dont on nous rebat les oreilles est l’oubli de tout ce qui n’est pas Hitler ou, plus exactement, car Hitler lui-même tend à devenir une abstraction, l’oubli de tout ce qui n’est pas le FN. La vorace bête immonde avale la IIIe République, les hussards noirs ne se distinguent plus des militants identitaires ni Lavisse d’un blogueur facho. Et tandis que l’antifascisme accapare la mémoire, la diversité occupe tout le champ de la réalité. À Nicolas Sarkozy, Najat Vallaud-Belkacem xxxxx (répondait ? a répondu ?) avec la morgue qui est devenue sa marque de fabrique : « Il y a parmi nos ancêtres des Gaulois. Il y a aussi des Romains, des Normands, des Celtes, des Burgondes, des Niçois, des Corses, des Francs-Comtois, des Guadeloupéens, des Martiniquais, des Arabes, des Italiens, des Espagnols, c’est ça, la France. » Et son collègue du gouvernement, Stéphane Le Foll, tout aussi dédaigneux, a renchéri : « La France, c’est un arbre avec des racines partout dans le monde ! »

Nous n’avons pas d’origine, ou plutôt notre origine n’est que le miroir de l’idée que nous nous faisons de l’actualité multiculturelle. Avec la diversité, le divers décroît puisqu’elle ne veut voir qu’une tête : la sienne. Au récit national, la bien-pensance substitue la fiction du méli-mélo perpétuel. Ainsi les progressistes qui ne jurent que par le métissage donnent-ils la main aux économistes qui s’impatientent des frontières et des obstacles à tous les flux car ils n’ont jamais affaire qu’à une matière humaine indifférenciée.

Deux idées de la nation se font face dans cette polémique. Pour la première, la France est un pays que l’on rejoint. Pour la seconde, la France est un pays qui se définit par la multiplicité de ses composantes. Enfant sous la IVe République, je ne me souviens pas qu’on m’ait parlé de « mes ancêtres les Gaulois ». Ce que je me rappelle très bien, en revanche, c’est d’avoir eu à traduire des extraits de La Guerre des Gaules de César. On n’attendait pas de moi que je m’identifie aux tribus conquises, on me donnait accès aux subtilités d’une langue dont le français est issu. Et on me pourvoyait ainsi d’une généalogie latine. Et puis on m’a fait lire les classiques français. J’ai donc rejoint avec admiration et gratitude le pays de Racine, de Molière, de Marivaux et de Gérard de Nerval. Cette époque est révolue. Personne ne rejoint plus rien, ni Vercingétorix, ni César, ni l’histoire de France, ni sa littérature. Pour répondre aux défis du xxie siècle et aux attentes du nouveau public scolaire, l’éducation nationale dénationalise aussi bien les Français de souche que les nouveaux arrivants. Et, à la grande satisfaction des médias, Alain Juppé déclare : « Il y a ceux qui ressassent le passé et il y a ceux qui regardent l’avenir. Moi je préfère parler aux jeunes Français de la transformation numérique du monde ou des nouveaux modes de développement économique qu’il nous faut inventer. Je ne veux pas ressasser indéfiniment l’Hhistoire. » Simone Weil nous avait pourtant prévenus : « Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion de croire qu’il y ait là, même une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien. C’est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même, mais pour donner, il faut posséder. Et nous ne possédons d’autre sève, d’autre vie que les trésors hérités du passé et digérés, recréés, assimilés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. »

Alain Juppé s’inquiète des risques de guerre civile. Mais en jouant l’avenir contre le passé, on dépossède la France d’elle-même, et c’est cette dépossession qui conduit au morcellement et à l’affrontement.

Une enquête conduite par l’institut Montaigne nous apprend que 60 % des musulmans de France considèrent que les jeunes filles devraient avoir le droit de porter le voile à l’école, que 48 % estiment que le fait religieux a sa place dans l’entreprise et que 28 % plébiscitent le port du voile intégral, approuvent la polygamie et affirment la préséance de la loi islamique sur la loi républicaine.

On ne remédie pas à ce séparatisme par la dissolution du récit national, on lui laisse le champ libre.[/access]

Pourquoi Lampedusa nous oblige

65
lampedusa migrants immigration
Migrants africains au large de Lampedusa. Sipa. Numéro de reportage : AP21884252_000001.

Je ne voulais pas écrire en réponse à l’article d’Olivier Prévôt « Combien de morts avant de fermer Lampedusa ? », avant d’avoir vu Fuocoammare, par-delà Lampedusa, le documentaire sur lequel il adosse sa démonstration. C’est chose faite. De mon point de vue, Fuocoammare, par-delà Lampedusa est un documentaire beau et fort. Je ne connais pas Olivier Prévôt, et n’ai aucune raison de penser qu’il ne soit pas honnête et respectable. Mais deux choses me posent problème dans sa démonstration.

La raison n’exclut pas l’émotion

Ce postulat, largement accepté et repris, quoi qu’on en dire, selon lequel l’émotion, le « cœur » pour faire court, serait par essence contraire et incompatible avec l’intelligence, la « raison ». Il n’y aurait de véritable intelligence qu’en dehors de toute émotion, c’est ce que nous dit cette tribune, en citant Florian Philippot, lequel s’obstinerait (sur la question des migrants en Méditerranée) à « opposer la raison à l’émotion », et donc « à vouloir continuer à réfléchir »… Ressentir la moindre émotion humaine, voire de l’empathie, serait donc renoncer à réfléchir. Seule la raison désincarnée, froide, prétendument logique, serait en mesure de comprendre le monde et d’y répondre utilement. Le reste serait naïveté, émotion vulgaire, manipulation des esprits, bien-pensance, conformisme émotionnel, lâcheté intellectuelle, etc.

Il se trouve que je crois que cela est faux, archi-faux, entièrement faux. Il y a une intelligence de l’émotion, et ceux qui n’en n’ont pas, ou n’en n’ont plus, sont rarement véritablement et complètement intelligents. Il y a même une intelligence du cœur, mêlée à la fois d’émotion et de conscience, notamment celle du bien et du mal. L’empathie, par exemple, est une émotion universelle, née de la conscience qu’il n’y a sur terre qu’une seule espèce humaine, solidaire de tout ce qui lui advient. Perdre ce sentiment d’empathie, ou le refuser, n’est jamais un bon signe pour une partie de cette espèce humaine. Cela la rend beaucoup moins intelligente, et beaucoup plus vulnérable qu’elle ne le pense. Je parle là d’expérience vécue, pour avoir régulièrement arpenté les terrains d’urgence et de souffrance « humanitaires » (pardonnez-moi ce gros mot vulgaire et déraisonnable), du Rwanda ou de la Bosnie en 1994- 1995 jusqu’à récemment Calais en France ou Idomeni en Grèce, auprès, justement, des migrants… Et je n’ai jamais été, et le suis de moins en moins, « naïf ». On peut garder, et cultiver même, une empathie lucide, être touché par la détresse et les souffrances des « autres » et continuer à réfléchir.

Appel d’air, appel d’air…

L’argument selon lequel il faudrait fermer le centre d’accueil des migrants de Lampedusa, car celui-ci, par sa seule existence, inciterait les migrants à prendre la mer, me paraît absurde. C’est ignorer l’état de désespoir et de nécessité dans lequel se trouvent une grand partie des migrants et réfugiés. Que ce soient ceux qui s’embarquent de jour comme de nuit sur de pauvres embarcations surchargées, de Libye, ou bien d’Egypte, de Turquie. Quand des gens avec des nouveau-nés, des femmes enceintes, sont prêts à prendre ce simple risque, c’est qu’ils n’ont plus rien à perdre. Et ce n’est pas l’absence ou la disparition d’un quelconque « appel d’air » européen qui changera leur situation. Ensuite, si l’on ferme le centre de Lampedusa et ses semblables en Europe, il faut aussi arrêter toutes les opérations de sauvetage en mer des hommes, femmes et enfants naufragés. Les secourir, selon le raisonnement de « l’appel d’air », les encouragerait à prendre le risque de s’embarquer. Donc, plus de marines européennes et de bateaux d’ONG sauvant les naufragés. Parce que le centre de Lampedusa et le sauvetage en mer des migrants sont indissociables. Sans le centre d’accueil, pas de sauvetage, car on ne peut pas simplement pénétrer les eaux territoriales libyennes sans autorisation et y re-déverser ceux qu’on aurait sauvés, qui d’ailleurs viennent de pays divers.
Mais il faut poursuivre la cohérence du raisonnement. Arrêtons toute aide humanitaire en Afrique, au Moyen-Orient, en Ase. Aider ceux qui souffrent ou qui n’ont plus rien, n’est-ce pas leur laisser croire qu’on aurait peut-être assez de générosité pour les sauver ailleurs, en mer par exemple, ou même les accueillir ? Abandonnons les millions de damnés de la terre, tant pis pour eux, ils n’ont pas de chance mais c’est comme ça. Pas de sentiment, Il s’agit d’être intelligent. Fermons également toutes les grandes agences humanitaires, de santé ou de développement, de l’ONU : fini le PAM, l’UNICEF, l’OCHA, le HCR, l’OMS, la FAO, etc. Ces usines à gaz ne servent qu’à faire naître et entretenir un espoir illusoire, un appel d’air d’humanité, chez les déshérités, et coûtent de surcroît très cher.

Je peux entendre que l’on parle « d’appel d’air », s’agissant du discours, au début, de madame Merkel, laquelle avait expressément invité les migrants à venir en Allemagne… jusqu’à la première claque électorale, après laquelle elle se dépêcha d’opérer un virage à 180 degrés, fermant brusquement les portes qu’elle avait grand-ouvertes, et négociant fissa et sans honte, en tête-à tête avec monsieur Erdogan, un accord de « retenue » des migrants en Turquie, accord endossé ensuite Par l’Europe, et sur lequel j’ai eu l’occasion de donner mon sentiment. Mais personne, au gouvernement italien, n’a appelé les migrants à prendre la mer jusqu’à Lampedusa, bien au contraire.
Ne rendons pas, par ailleurs, plus d’hommage à la raison froide et à l’intelligence désincarnée que celles-ci n’en méritent. Elles sont beaucoup plus proches de la folie qu’elles en ont l’air. La logique livrée à elle-même est souvent l’un des symptômes du délire. Etre humain, c’est à la fois ressentir et réfléchir ; en même temps… Il n’y a pas de lucidité sans conscience, et il n’y a pas de conscience sans sentiment. Sinon, nous ne serons plus que des monstres.

Montebourg veut faire mordre la poussière à Hollande

19
arnaud montebourg hollande primaire cambadelis
Sipa. Numéro de reportage : 00768770_000001.

Fin août, Arnaud Montebourg annonçait sa candidature à l’élection présidentielle à Frangy-en-Bresse. En revanche, il ne souhaitait pas préciser si cette candidature passerait par la participation à la primaire de gauche ou si elle aurait lieu directement au premier tour du scrutin présidentiel. Pour participer à la primaire, il souhaitait recevoir quelques garanties, parmi lesquelles un nombre de bureaux de vote équivalent à celui de la précédente édition (2011), où il avait obtenu 17% des suffrages, et le pilotage de la compétition par un Premier secrétaire neutre. Sur le dernier point, l’ancien ministre de l’Economie a fait chou blanc.

On comprend que cette demande n’avait rien d’illogique, Jean-Christophe Cambadélis n’ayant jamais été un parangon de la neutralité dans quelque élection que ce soit. Mais il était impossible que Montebourg puisse imposer une telle condition ; il devait d’ailleurs en être fort conscient et il s’agissait sans doute d’une manière adroite de faire monter les enchères pour obtenir le maximum sur l’autre garantie demandée : les bureaux de vote.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Hollande inverse la courbe des naturalisations

naturalisations valls hollande
Alain Jocard.

En avril 2015, Bernard Cazeneuve rappelait dans une note aux préfets que la naturalisation n’était pas une formalité administrative. Elle devait selon lui témoigner « d’une volonté profonde, réfléchie de faire corps avec notre République, ses engagements, sa langue et ses valeurs », et « demeurer l’aboutissement d’un parcours d’intégration puis d’assimilation républicaine exigeant ». Noble exigence et rappel utile de la part du ministre de l’Intérieur, qui s’inscrivait alors en rupture avec son prédécesseur, Manuel Valls. À son arrivée Place Beauvau, en 2012, ce dernier avait, en effet, rapidement envoyé une circulaire aux préfets modifiant les conditions de naturalisation et supprimant en particulier les questionnaires à choix multiples sur les connaissances de la culture et des valeurs françaises ainsi que la nécessité d’avoir signé un CDI.

Manuel Valls affirmait alors sa volonté de revenir sur les pratiques en vigueur sous Sarkozy et de redresser la courbe déclinante des naturalisations d’étrangers en assouplissant les critères d’accession à la citoyenneté française. Cette politique est le fait d’une « France qui doute, qui regarde le monde avec méfiance et cède, alors, à la tentation du repli », déclarait le futur Premier ministre. Valls ne fait pas alors mystère de son ambition : revenir à un rythme annuel de 100 000 nouveaux Français par voie réglementaire. Un changement de cap politique et un objectif chiffré qui méritent bien de faire l’impasse sur quelques vagues notions de culture française… Car la question des naturalisations est une affaire éminemment politique. Au point de devenir un véritable enjeu électoral.

Ainsi, à la sous-direction de l’accès à la nationalité française du ministère de l’Intérieur, qui comme son nom l’indique gère les dossiers de naturalisations, c’est désormais un secret de polichinelle que depuis quelques mois la machine à naturaliser tourne à plein régime.

Selon nos informations, les naturalisations progressent à un rythme sans rapport avec celui constaté ces dernières années. Depuis début 2016, les naturalisations par décret ont déjà augmenté de 18 %, avec 40 198 bénéficiaires. Entre 2013 et 2015, elles avaient progressé de 17 % et le total des naturalisations d’environ 16 %, alors qu’il avait été divisé par deux entre 2010 et 2012.

Le Quai d’Orsay reçoit par ailleurs, actuellement, environ 1 000 dossiers par semaine à traiter de la place Beauvau. Le ministère des Affaires étrangères intervient dans ce processus parce qu’il s’occupe de l’état-civil des Français et qu’une majorité des étrangers qui demandent à être naturalisés sont nés à l’étranger.

Qui sont les nouveaux Français ? Sans surprise, Eurostat observe qu’ils viennent très majoritairement d’un pays extra-européen. C’est le cas pour 78 % d’entre eux. Les statistiques fournies par l’organisme européen indiquent également que les pays du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) arrivent en tête devant la Turquie, le Sénégal et le Portugal.

Tous ces dossiers sont donc reçus par la sous-direction de l’accès à la nationalité française du ministère de l’Intérieur, qui les « approuve » (ou non) et les adresse au service central de l’état civil du MAE pour « réalisation » de la partie état-civil.

Fait rarissime, ce service a déjà un stock de 10 000 dossiers en attente, acceptés par le ministère de l’Intérieur.[access capability= »lire_inedits »] Si on compte ces dossiers en souffrance, cela portera l’augmentation des naturalisations à plus de 45 % par rapport à l’année dernière. Or, des consignes exigent un traitement accéléré, afin d’aboutir à la résorption des stocks d’ici la fin de l’année. Des instructions auraient également été données aux préfectures de « ratisser large », encourageant implicitement les décisions « favorables », moins problématiques du point de vue administratif. Pour faire face à cette surcharge de travail, la sous-direction de l’accès à la nationalité s’est d’ailleurs vu attribuer neuf postes supplémentaires (deux titulaires, sept vacataires).

Contacté, le ministère de l’Intérieur nie toute augmentation particulière des naturalisations mais refuse de nous livrer les chiffres des naturalisations depuis le début de l’année : « Vous les aurez en 2017 comme tout le monde », se borne à nous répéter le chargé de communication de Bernard Cazeneuve, passablement énervé.

C’est pourtant cette opération « déstockage en urgence» qui explique le traitement favorable de certains cas « limites ». Des pratiques plutôt contraires aux consignes de Bernard Cazeneuve qui visaient à renforcer l’assimilation républicaine des candidats. De plus en plus de dossiers demandes de naturalisations seraient validées alors qu’elles ne remplissent pas toutes les conditions nécessaires. « Cela commence à devenir extrêmement visible. La pression est tellement forte que même au niveau de la hiérarchie, ils commencent à en avoir marre… », nous confie un fonctionnaire. « On en arrive à un point où on voit passer des dossiers qui ne remplissent pas toutes les conditions. Il faut, par exemple, justifier de cinq ans de résidence sur le territoire français pour prétendre à une naturalisation et on voit passer des dossiers validés pour des gens qui n’ont parfois que quelques mois de résidence sur le territoire. C’est un exemple parmi tant d’autres qui confirme une accélération des naturalisations de nature électorale sachant que les listes électorales seront ouvertes jusqu’au 31 mars 2017. »

De fait, on peut se demander pourquoi il est si urgent, dans le climat actuel, de faire de l’abattage dans la fabrication de Français au mépris des impératifs de l’intégration, pour ne pas froisser les âmes délicates avec l’assimilation. À sept mois des présidentielles, d’aucuns croient percevoir, derrière l’opération déstockage, de basses idées électorales.

Peut-être nos socialistes croient-ils encore, naïvement, être les bénéficiaires naturels d’un « vote musulman » – d’ailleurs improbable. Bien des indices suggèrent en effet une volonté claire d’utiliser cet « outil » pour modifier sur le long terme la carte électorale. En 2012, l’Insee avait constaté que près d’un tiers des Français nés à l’étranger, qui représentent 8 % des Français en âge de voter, n’étaient pas inscrits sur les listes électorales. Pour remédier à cela, en plein cœur de l’été, l’Assemblée nationale et le Sénat ont adopté une réforme, très peu médiatisée, de leur mise à jour qui deviendra automatique. À partir de 2019, cette loi permettra aux Français fraîchement naturalisés d’être inscrits d’office sur les listes électorales, et de pouvoir immédiatement participer aux élections dans leur nouveau pays.

Un réservoir de voix qu’il serait regrettable de ne pas exploiter, d’autant qu’il est largement admis que les naturalisés sont le plus souvent politiquement reconnaissants à l’égard du pouvoir qui leur a offert la nationalité. Et puis, avec ces chiffres-là, on peut jouer facilement, puisqu’ils relèvent de pures instructions politiques. Rien à voir avec des courbes capricieuses qu’il s’agirait d’inverser…[/access]

Anne-Sophie Leclère, l’embuscade ratée de Taubira

taubira christiane anne sophie leclere
Christiane Taubira. Sipa. Numéro de reportage : 00762847_000012.

Anne-Sophie Leclère n’a pas de chance. Déjà, elle habite au milieu des invisibles, au fin fond des Ardennes. Dans une ville de 7000 habitants qui n’a jamais vu passer un touriste et les immigrés sont rares, elle exploite un magasin d’articles de pêche qui la fait vivre chichement. Histoire de se retrouver un horizon, elle s’est imaginée un petit avenir politique et a décidé de se présenter aux élections municipales sous l’étiquette Front national. Le système, Christiane Taubira en tête, lui a rappelé vertement que les petites gens sont priées de rester à leur place.

Écraser l’infâme… au mépris de la justice

Repérée par les équipes de France Télévisions, histoire de ricaner  sur la France périphérique, elle a été sollicitée pour la réalisation d’un reportage la concernant. Il faut dire que Madame Leclère constituait un gibier facile dans la mesure où quelques mois auparavant elle avait publié sur sa page Facebook un infect montage photographique comparant Christiane Taubira à un singe. Elle n’en était pas l’auteur et l’avait rapidement retiré. C’est donc en toute bonne foi et probablement flattée qu’elle accepta la réalisation de ce reportage. La malheureuse !

À la fin du tournage, et alors qu’elle pensait les enregistrements terminés, comme elle l’affirmera par la suite, elle eut la surprise de voir la journaliste lui mettre sous le nez une capture d’écran de sa page Facebook comportant l’horrible photo. Quelques bafouillis plus loin, elle proférait pour se justifier, se croyant dans une conversation privée, une détestable imbécillité : « Je préfère la savoir dans un arbre qu’au ministère de la Justice ».

Naturellement, la diffusion du reportage comportait cette triste perle, et ce fut fort normalement un petit scandale. Le fait que Christiane Taubira ait toujours joué la carte « femme et noire » dans les polémiques qu’elle s’est ingéniée à provoquer n’excuse rien. Parfaitement conscient, le Front national s’est d’ailleurs prestement débarrassé du boulet en excluant l’analphabète politique. La publication de la photo et la phrase de justification, même en privé, étaient inadmissibles et indiscutablement condamnables.

C’est la raison pour laquelle le parquet de Paris s’est rapproché de la ministre pour savoir si elle entendait donner une suite et se constituer partie civile. La réponse fut négative. En parallèle était cependant, enclenchée une discrète manœuvre indigne d’un Garde des Sceaux en exercice.

Le parti politique Walwari, fondé par Christiane Taubira et domicilié à sa permanence, au sein duquel deux de ses fils ont des responsabilités dirigeantes, a lancé devant le tribunal correctionnel de Cayenne une citation directe en correctionnelle à l’encontre d’Anne-Sophie Leclère. Pour faire bon poids, Walwaiu a fait de même à l’encontre du Front national, pourtant personne morale ! D’ores et déjà, faisons trois petites précisions. Tout d’abord, la citation directe est une faculté donnée à une partie civile de saisir directement le tribunal correctionnel à la place du parquet. Encore faut-il être recevable à le faire, ce qui n’était absolument pas le cas de ce parti politique.

Le bagne (judiciaire) de Cayenne

Deuxième énormité, en matière de droits de la presse dont relève l’infraction alléguée, la poursuite des personnes morales est interdite. Troisième surprise, Christiane Taubira, Garde des Sceaux en exercice, a donné son autorisation écrite, indispensable du fait de son statut de victime ! En toute indépendance, le parquet local s’est empressé d’appuyer les demandes de Walwari. Cela n’a pas gêné non plus les avocats guyanais. Oubliant leurs traditions et notamment la mémoire de Gaston Monnerville, ils ont refusé de défendre Anne-Sophie Leclère. Celle-ci n’ayant pas les moyens de payer les services d’un avocat métropolitain pour se rendre en Guyane, ni de s’y rendre elle-même, a donc été jugée en son absence. Et il s’est trouvé une collégialité d’une institution judiciaire française pour prendre une décision hallucinante, comportant une liste interminable de violations de la loi, des principes et du droit constitutionnel à un procès équitable. Et le tribunal de prononcer un jugement  en forme de tract politique ridicule et pour lequel on ne relèvera que quelques-unes des violations gravissimes, de la loi, des principes et des libertés publiques : refus de relever l’irrecevabilité de la demande, refus de constater l’impossibilité d’exercice des droits de la défense, violation de la loi sur la presse relative aux personnes morales, instauration (grande première dans un droit français pourtant séculaire, et en dehors de toute base légale) de la responsabilité pénale collective (!). Et bien sûr, à l’encontre de toute jurisprudence, une condamnation délirante à neuf mois de prison ferme pour Madame Leclère et à des peines financières considérables pour le Front national. Cette décision insensée fut bien évidemment acclamée par les belles âmes pour lesquelles, contre le Front national ou Nicolas Sarkozy, la fin justifie les moyens.

Pourtant, un certain nombre de questions ont quand même été posées auxquelles aucune réponse n’a été apportée. Comment est-il possible qu’une ministre en exercice, incontestablement insultée, n’ait pas utilisé les procédures spécifiquement prévues à cet effet ? Pourquoi ladite ministre n’a pas informé le parquet de Paris qui s’était pourtant saisi de ce dossier de l’existence de la procédure guyanaise à laquelle elle a incontestablement prêté la main ? Comment avait été choisie Anne-Sophie Leclère par France Télévisions pour son reportage et comment se fait-il que l’émission disposait d’une capture d’écran datant de plusieurs semaines auparavant ? Et comment les magistrats de Cayenne ont-ils pu à ce point manquer à leur devoir ?

Tout ceci est lamentable et en dit long sur les valeurs républicaines de l’icône Taubira. Nous savions déjà, comme l’a déploré son successeur place Vendôme, que nous avions eu un Garde des Sceaux, plus mobilisée par la sculpture de sa statue dans la perspective d’une restructuration de la gauche, que par la mission qui lui avait été confiée.

Fort heureusement, la justice s’est ressaisie. En appel, le jugement de Cayenne a été, non pas réformé, mais purement et simplement annulé… Par la constatation du caractère irrecevable de la procédure initiée par le parti politique de Madame Taubira et approuvée par celle-ci. En parallèle, le parquet de Paris, probablement mortifié par tant de désinvolture et de manigances, a décidé de poursuivre sa propre procédure et a fait citer Anne-Sophie Leclère devant le tribunal correctionnel de Paris. Le président de celui-ci rappelant à l’audience sa surprise que Madame Taubira n’ait pas jugé bon de prévenir ledit parquet de la procédure de Guyane. La juridiction a rendu une décision après cette fois-ci le plein exercice des droits de la défense, conforme au droit et la jurisprudence. Anne-Sophie Leclère a été condamnée à 3000 euros d’amende avec sursis pour la publication pendant quelques jours de l’inadmissible photo sur son compte Facebook. Et l’a relaxée pour la phrase incriminée, considérant que la preuve de sa volonté de la rendre publique n’était pas rapportée. Retour du droit, des principes, et des libertés publiques tout simplement. Probablement aussi un petit coup de pied de l’âne, pour rappeler l’ex-Garde des Sceaux aux convenances.

Au secours, les gadgets nous envahissent!

internet gadgets ipad facebook
kaboompics.com

Facebook, Twitter, Tinder… Autant de marques installées dans notre vie digitalisée, fluidifiant nos rapports sociaux, facilitant notre accès à l’information et adoucissant notre recherche perpétuelle de l’âme-soeur… Derrière cette promesse de lendemains qui chantent, cette révolution communicationnelle engendre des évolutions anthropologiques majeures. Pourtant, aucune analyse de fond n’est partagée hormis, paradoxe de la critique hébergée au sein d’un système, par quelques acteurs présents en son coeur, Jaron Lanier en particulier. D’ailleurs, est-il encore possible de critiquer ces vénérables institutions dont la plus célèbre est fréquentée par plus d’un milliard de nos contemporains chaque jour, des employés de GoodYear en lutte aux ministres de la République ? Notre ère égo-médiatique, conduite par les nouveaux évangélistes de la Silicon Valley, ne consacre-t-elle pas notre civilisation par l’optimisation des flux communicationnels et l’épuration de toute forme de négativité et de contraintes ? Acceptons que notre vieux monde continental se tourne chaque jour davantage vers une vision fluide, marine, américaine en somme, en phase avec la vision libertarienne du monde diffusée par quelques entrepreneurs dopés aux subventions publiques.

L’échange humain, ce reliquat réac

Mais, le réel nous rappelle à l’ordre encore une fois. L’univers applicatif, certes vecteurs d’avancées certaines, apporte son lot de changements anthropologiques radicaux que la sphère politique ne souhaite pas ou n’est pas en capacité d’aborder sérieusement. Passons sur la collecte des données personnelles non monétisées au détriment des utilisateurs, l’exploitation d’algorithmes les enfermant dans des univers mentaux clos et autres problèmes de sécurisation des données. Concentrons-nous plutôt sur le design de l’expérience utilisateur, véritable fléau créant une nouvelle forme d’aliénation déstructurant notre autonomie et notre capacité de réflexion dans le seul but d’offrir notre temps disponible, voire plus si affinité, à des entités commerciales prêtes à faire sécession comme dans les rêves libertariens les plus fous.

Selon une étude datant de 2006, nous consultons notre mobile environ 150 fois chaque jour. Notre téléphone ne servant plus à téléphoner depuis l’apparition des smartphones, nous regardons 150 fois par jour si un ami a « liké » notre dernière photo de famille, « retweeté » notre blague sur Cavani ou accepté notre demande de « dating ». À raison de quelques secondes ou minutes par connexion, nous perdons environ trois heures par jour à perdre du temps plutôt qu’à réfléchir sur des questions existentielles, aider concrètement notre prochain ou nous engager sur les sujets sur lesquels nous ne sommes pas d’accord, pour reprendre le slogan de Causeur. D’ailleurs, nous observons que les annonces d’articles postées sur Facebook sont commentées, likées et partagées bien que le taux de clics et de lectures soit comparativement insignifiant. Nous ne réagissons plus qu’au titre et à l’image de présentation, la construction de notre opinion se base désormais sur 150 à 200 caractères et une image d’illustration.

Nous savons maintenant que nous passons notre temps à en perdre. Soufflons un instant, posons notre téléphone mobile et regardons autour de nous comment nos amis intéragissent lors de nos soirées. Observons attentivement ces longues périodes où la quasi-totalité du groupe se fixe sur un mobile, s’invectivant parfois, sans se regarder, car un boute-en-train muet a posté une blague sur un réseau à la mode. L’échange humain, dicté par la pensée et soutenu par le regard, devient un comportement du passé, un reliquat réactionnaire. Et l’intimité ne se porte pas beaucoup mieux, en témoigne l’apparition d’applications nous invitant à soumettre nos envies libidinales à notre conjoint. Même au lit, notre capacité à échanger sans passer par le digital s’essouffle. L’érotisme se meurt, nous n’arriverons bientôt plus à jouir de la présence de l’autre.

Observons également notre addiction à l’architecture des applications à travers notre intolérance maladive à l’absence de connexion stable. Combien de fois nous sommes-nous énervés car la 3G caractérielle nous empêchait de poster une photo de notre dernière pinte de bière sur notre page Instagram ou de partager notre présence dans la file d’attente du dernier Star Wars ? De hauts faits qui méritaient pourtant d’être partagés avec le monde entier. Notre volonté de médiatiser les instants les plus insignifiants de notre existence, recherche constante de notre quart d’heure warholien du pauvre, ne doit plus souffrir aucune contrainte technique. Nous connaissons une crise sociale et politique majeure ? Ce n’est rien, la priorité est l’arrivée de la 5G, vecteur indispensable de la diffusion de nos photos naturistes à Paris-Festivus.

Afin de mettre au pas notre conscience et d’annihiler toute volonté d’émancipation , pas besoin de budgets publicitaires massifs ou de programmes militaires imposés de manière autoritaire, notre propre addiction nous guide. Quelques investissements en « newsletter », « display » et autre « street marketing » suffisent à susciter notre intérêt. Notre environnement est saturé.

Notre conscience est saturée

Un promesse claire, une inscription facilitée par les profils pré-remplis et quelques récompenses sociales pour sécréter de la dopamine nous invitera à revenir régulièrement, perpétuellement. Et notre engagement, authentique servitude volontaire, permet à notre bienfaiteur de connaitre nos sentiments et nos émotions avec précision. Les notifications sont ensuite taillées à notre image. Notre conscience est saturée.

Tout bon psychologue expliquera que nous sommes sous contrôle, que nous sommes dépossédés de notre véritable conscience. Effectivement, il nous l’expliquera… mais nous continuerons à regarder frénétiquement les dernières notifications sans importance que nous recevons. Les architectes œuvrant à la structuration des applications n’ont que cet objectif à l’esprit, nous rendre toujours plus dépendant à notre envie irrépressible de médiatisation du vide. Améliorer sainement notre quotidien grâce aux apports technologiques n’est, au mieux, qu’un objectif secondaire bon à délivrer à des journalistes ayant perdu tout esprit critique. Ne nous leurrons pas sur la valeur de la morale moderne californienne qui ne dépasse pas le messianisme de quincaillerie. L’objectif premier est bien de faire fructifier les investissements de quelques gourous aptes à guider les adeptes.

Nous nous délectons de Walking Dead sur Netflix, société réputée pour produire des programmes en fonction des comportements enregistrés sur le site, et de ses zombies dénués de toute conscience ; mais que sommes-nous devenus ? Les plus intelligents avouent une possible forme de décadence mais pensent naïvement que tout problème est voué à être résolu à court terme par les forces du marché. L’éthique de la Silicon Valley, de ses affidés européens et des agences de renseignement ne nous sera d’aucun secours. Nous allons donc devoir nous réapproprier collectivement cette problématique, si toutefois nous souhaitons protéger notre liberté. En premier lieu, imposons les sociétés du Net à payer chaque utilisateur pour les données personnelles utilisées et assurons-nous de nos droits de propriété (droit de suppression des données). Dans un second temps, enseignons aux plus jeunes à développer leur esprit critique, sur cette question comme sur les autres, avant de vouloir à tout prix glisser des iPads dans leurs cartables. Sachez que les enfants des dirigeants de Google, Yahoo! ou Apple inscrivent leurs enfants dans des écoles où la technologie est absente des salles de classe. Pur hasard ?

Morne Seine

31
seine paris anne hidalgo
Trampoline sur la Seine. Sipa. Numéro de reportage : 00646060_000001.

Anne Hidalgo en est fière : Paris, ne cesse-t-elle de répéter, est un laboratoire. De quoi, on ne sait pas et peu importe, ce qui compte, c’est d’innover. Autrefois, une ville était une terre de sociabilité indécise, où on pouvait échapper par l’anonymat au qu’en-dira-t-on villageois ; on y réalisait des travaux sales qui font de la poussière ou de la fumée ; on y vivait des rencontres, intrigues et conflits. Bref, c’était un haut lieu de la comédie sociale et, pour tout dire, de la vie adulte. Depuis qu’on nous invite fermement à les reconquérir, les villes sont des terrains de jeu où les grands enfants qui nous gouvernent testent toutes les âneries qu’ils appellent modernité. La ville protégeait l’intimité, elle prétend désormais l’exposer.

Il n’est pas certain qu’Anne Hidalgo ait lu Philippe Muray. Et lui, malheureusement, n’a pas eu le bonheur de la croiser, car elle aurait assurément été, avec Najat Vallaud-Belkacem, l’une de ses favorites. Mais sans l’avoir jamais vue, il la connaissait bien. Voici ce qu’il écrivait en septembre 2003 : « Les néo-vivants […] ne connaissent pas de plus bel idéal que de se baigner dans le béton des berges de la Seine, d’organiser des pique-niques champêtres au milieu des crachats des trottoirs, d’inventer de nouvelles conduites citoyennes dans les escaliers d’immeubles, de s’ouvrir aux arts de la rue comme à leurs voisins […] de suivre des chemins de traverse dans des coulées vertes ou des promenades plantées, de regarder pousser des tomates, de la ciboulette altermondialiste et de la coriandre atypique dans les nouveaux petits jardins collectifs des Épinettes, de fréquenter les fermes alternatives du canal Saint-Martin, en attendant le retour des arbres sur le parvis de la mairie de Paris… »[access capability= »lire_inedits »]

Or cette litanie, inventée il y a quinze ans sous le régime de l’exagération comique, évoque très fortement le programme de la municipalité actuelle. Ainsi le bon peuple est-il aujourd’hui autorisé à cultiver quelques carrés de verdure entourant les arbres. Pour la mairie, une ville doit ressembler à la campagne, à la plage, ou à un vaste parc d’attraction. Mais surtout pas à une ville.

Nous voilà donc également sommés de reconquérir les berges de la Seine, désormais interdites aux automobiles après un vote qualifié d’historique. Pour vendre cette proposition qu’on ne peut pas refuser, les socialistes parisiens ont convoqué l’Histoire, évoqué notre retard sur les autres capitales et fait un chantage aux poumons des enfants. Je ne veux aucun mal aux poumons des enfants et je ne souhaite certainement pas voir Paris livrée aux fumées d’échappement et aux embouteillages. Mais qu’on le veuille ou non, une ville est aussi faite pour la circulation automobile et doit pouvoir être traversée, y compris par les ploucs qui ont le grand tort de résider ou de travailler en banlieue, les « suburbains », comme les appelle Nicolas Domenach avec un mépris glacé. La guerre contre la bagnole est d’abord idéologique : elle vise à ériger d’invisibles barrières entre les dans-le-vent, qui font du vélo et vont au marché bio, et les culs lourds accrochés à leurs tas de ferraille. Bien sûr, malgré la propagande éhontée de la mairie, personne, ou presque, ne s’est approprié les berges tandis qu’en surface on fait du sur-place en polluant à tout va.

Mais ce n’est pas tout. Comme si elle voulait achever la transformation de Paris en concept, la municipalité a sorti un autre lapin de son chapeau et fait voter la création d’une zone réservée aux naturistes. Idée faussement transgressive : s’il n’y a pas plus de raison de cacher son sexe que son nez, c’est en effet que le corps est dépourvu de toute charge érotique. Passons.

À ma connaissance, le naturisme prône une forme de retour à la nature. Il s’agit donc, en l’installant à Paris, d’amener la nature en ville – ce qui sera bien plus pratique pour prendre l’air. On pourrait objecter aux promoteurs de cette grande avancée qu’une cité a quelque chose à voir avec la civilité et que le port de vêtements est l’une de ses expressions les plus courantes. Cependant, on ne voudrait pas que les naturistes se sentissent parqués, voire stigmatisés. Le parc qui leur sera alloué  ne sera donc « ni privatisé ni clôturé », mais « accessible et visible de tous ».

Si on se rappelle que madame ma Maire, qui se voit en Merkel française, souhaite faire de Paris une ville accueillante pour les migrants, on risque de voir s’entrechoquer les bonnes intentions. On se demande en effet si les réfugiés irakiens ou syriens à qui Anne Hidalgo ouvre les bras apprécieront ce parc naturiste « accessible et visible de tous ». Pas de problème : si ça tourne mal, Hidalgo pourra toujours demander conseil à Cologne.[/access]

Les primaires, braises démocratiques sous la cendre politique

67
primaire lr democratie
Sipa. Numéro de reportage : 00722332_000018.
primaire lr democratie
Sipa. Numéro de reportage : 00722332_000018.

Je ne partage pas le jugement sévère de Régis de Castelnau sur cette « idée calamiteuse des primaires à la françaises (…) ridicules importations du système américain ». Je le suivrai par contre pour ce qui est de sa réprobation des « manœuvres dolosives » que constituerait le fait pour des électeurs de gauche de participer aux primaires de droite.

Tocqueville avec nous

La démocratie représentative traverse une crise profonde, qui peut-être s’avérera fatale. Il n’est pas possible en si peu de place d’en faire l’analyse : elle est complexe et cela exigerait de mobiliser non seulement le droit constitutionnel, comme cela se fait généralement, de façon réductrice, mais l’ensemble des sciences humaines. La direction générale d’une telle analyse se ferait dans le prolongement de l’apport de Tocqueville, qui montre que la démocratie engendre une culture individualiste, qui se manifeste dans de multiples domaines, et qui en retour finit par éroder les fondements mêmes de ce système politique. Au-delà des manquements et turpitudes du personnel politique (réels), et de l’inadaptation des institutions, la crise est aussi (et peut-être d’abord… ) celle de la citoyenneté. «  L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même »[1. De la démocratie en Amérique, Tome 2 Chapitre II.]. Albert O. Hirschman montre qu’à l’action publique est le plus souvent préféré le bonheur privé (même s’il pense qu’il y a des vagues de reflux face aux déceptions engendrées par ce rétrécissement des horizons)[2. Albert O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, réédition poche juin 2013].

Il est clair  que la cassure entre « le peuple » et ses représentants est un véritable désastre, par ses conséquences politiques et sociales.  La montée tendancielle de l’abstention en est la manifestation la plus évidente. De ce fait, tout ce qui peut à l’inverse aller dans le sens d’une plus grande implication citoyenne doit être encouragé. Même s’il y a matière à scepticisme, l’orientation vers une démocratie plus  participative est souhaitable.  Incontestablement, l’instauration de primaires, à gauche comme à droite, est une petite bouffée d’oxygène civique. Certes, seule une petite minorité de citoyens y participe ; dans le cas de la primaire de droite, cela devrait concerner 6% des Français inscrits sur les listes électorales. Mais le profil sociologique qui en est dressé par le CEVIPOF[3. Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), en collaboration avec Le Monde et réalisée par -Ipsos-Sopra Steria.] permet d’espérer qu’ils exercent à terme un effet d’entraînement sur l’ensemble du corps électoral. En tout cas, pour le dire simplement, ils offrent un bon exemple de comportement citoyen.

TINA, non merci !

Dans ce contexte, encourager des électeurs de gauche à y participer pour favoriser l’élimination d’un candidat est une très mauvaise idée. Cela équivaut à les inciter à se comporter de la même façon que les hommes (ou femmes) politiques dans leurs pires représentations, à adopter les pratiques les plus nuisibles à la démocratie. Les magouilles, le court-termisme, le souci tactique l’emportant sur les convictions, l’idée que « la fin justifie les moyens », le tout connoté d’un zeste de cynisme, bref, tout ce qui fait l’objet des reproches ordinaires aux professionnels de la politique, on le propose en modèle aux électeurs. C’est encourager implicitement la poursuite de la décomposition de la citoyenneté : pratique du zapping électoral, ravalement du vote à un acte consumériste ; on passe d’un camp à l’autre comme on change de marque pour un produit quelconque. Cela peut produire un engouement collectif pour une personnalité nouvelle – Macron – sans avoir la moindre idée de ce que cela signifie sur le plan politique et pour cause, puisqu’en l’occurrence cela ne signifie rien. C’est ériger la superficialité comme composante essentielle du comportement politique.

Enfin, et surtout, cela entérine la proposition désastreuse selon laquelle la distinction droite-gauche n’aurait plus aucun sens. Autrement dit, l’idée selon laquelle il n’y a pas d’alternative, selon la formule thatchérienne consacrée, à la politique d’adaptation à la mondialisation, à savoir une politique néolibérale totalement tournée vers la recherche de performances à  l’exportation, par économie sur les coûts, donc au rapprochement des salaires vers ceux des nations les moins favorisées, avec transferts par voie fiscale des ménages vers les entreprises, donc  consentement à l’érosion des modèles d’Etat-Providence, etc..  Certes, le quinquennat qui s’achève est celui du ralliement explicite et assumé (il était voilé jusque-là) à cette politique.  Considérer qu’un engagement écrit à appartenir à une sensibilité plutôt qu’à l’autre  n’a aucune pertinence c’est implicitement ratifier ce ralliement.

Vouloir sortir de la crise politique, c’est encourager d’abord les citoyens à montrer de la profondeur dans les choix, de la clarté dans l’engagement, et aussi encourager tous ceux qui possèdent un porte-voix médiatique allant au-delà des misérables agoras des forums ou des réseaux sociaux : politiques, journalistes, essayistes, etc.  à travailler, chacun à leur façon à l’édification de véritables projets de sociétés offrant un avenir moins désespérant.

De la démocratie en Amérique, tome 1

Price: ---

0 used & new available from


De la démocratie en Amérique, tome 2

Price: ---

0 used & new available from


Bonheur privé, action publique (L'espace du politique)

Price: ---

0 used & new available from

La France retrouve son rang de 5ème puissance mondiale

201
(Photo : SIPA.00669896_000012)
(Photo : SIPA.00669896_000012)

La France traverse une grave crise de confiance. Confiance dans sa capacité à affronter les mutations du monde. Confiance dans ses élites dirigeantes et leur capacité à maintenir notre pays à son rang. Les sujets d’inquiétude sont certes nombreux,  mais à y regarder de plus près les raisons d’être optimiste sont très nombreuses car, bon an mal an, et malgré les aléas de l’Histoire, la France se maintient depuis 500 ans à la 5ème place mondiale. Regardons sur quoi repose cette 5ème place assez homogène selon les secteurs :

  • PIB =  5ème place (2900 Mds, 1 = USA, 2 = CH, 3 = JA, 4 = RFA)
  • Exportations  = 5ème exportateur mondial (600 mds €   , 1= CH, 2 = RFA, 3 = USA, 4 = JA)
  • Exportations agricoles = 4ème exportateur mondial (1 = USA, 2 = Pays-Bas, 3 =  Brésil, 5 = 5 RFA)
  • Productivité du travail = 5ème rang mondial en productivité annuelle par travailleur, 3ème rang mondial en productivité horaire,  (1 = USA, 2 = Irlande, 3 =3 Lux, 4 = 4 Bel )
  • Production industrielle =  7ème place (300 Mds, 1 = CH, 2 = 2 USA, 3 = JA, 4 = RFA, 5 = Brésil, 6 = IT)
  • Grandes entreprises = 4ème rang mondial des 500 plus grandes entreprises ( 1 = USA, 2 = CH, 3 = JA, 5 = RFA)
  • Rayonnement scientifique / Prix Nobel scientifiques = 4ème rang mondial (1 = USA, 2 =  UK, 3 = RFA)
  • Rayonnement linguistique = le français 6 ème langue parlée dans le monde (274 millions de francophones, 1 = mandarin, 2 = anglais, 3 = espagnol, 4 = arabe, 5 = 5 hindi)
  • Rayonnement numérique / Nombre d’abonnés au haut débit internet = 5ème rang mondial ( 23 millions, 1 = USA, 2 = CH, 3 = JA, 4 = RFA,  6 =  UK)
  • Attractivité économique / stocks d’investissements étrangers : 4ème rang mondial (960 Mds, 1 = USA, 2 = UK, 3 = CH, 5 = Belg, 6 = RFA)
  • Attractivité touristique : 3ème rang mondial en termes de recettes (1 = USA, 2 = Esp, 4 = IT)
  • Rayonnement culturel / production de films = 5 ème rang mondial (1 = IN, 2 = CH, 3 = USA, 4 = JA)
  • Espérance de vie = 5ème rang mondial  (81, 19 ans   , 1 = JA, 2 = Singapour, 3 = Aus, 4 = Can)
  • Puissance militaire = 5 ème rang global, 3ème rang nucléaire (ex æquo avec UK , 1 = USA,  2 =  RUS , 3 = CH,  4 = IN)
  • Puissance financière = La place de Paris occupe le 4ème rang mondial en terme de capitalisation et le 6ème en terme de volume d’échanges (1 = USA, 2 = JA, 3 = CH, 4 = UK)
  • Puissance bancaire = 2 banques françaises dans les 10 premières banques mondiales. Et l’ensemble des banques françaises détiennent une part du marché mondial qui place la France dans le Top 5 mondial  avec les USA, la Chine, le Royaume-Uni et les Pays-bas.

Ces indicateurs sont certes disparates et incomplets, mais ils donnent le ton : dans le concert des nations, la France occupe aujourd’hui la cinquième place mondiale. Il  y a certes des tendances qui nous sont défavorables, notamment dans la production industrielle qui régresse chaque année en France. Mais que ce soit sur des indicateurs économiques, financiers ou sociaux et culturels, la France est toujours globalement en cinquième position. Certains objecteront que ce qui compte avant tout n’est pas tant la place à un instant T  que la tendance générale. Mais, c’est justement là que réside l’originalité de la France en comparaison de ses compétiteurs : depuis 500 ans la France est vaille que vaille la cinquième puissance mondiale. C’est sa place et elle s’y accroche.

Regardons ce qu’il en est au cours des siècles :

  • À la Renaissance, la France occupe la 5ème place mondiale derrière la Chine, l’Inde, l’empire Ottoman et l’Espagne.
  • 200 ans plus tard, à la mort de Louis XIV, la France est la 4ème  ou 5ème  puissance mondiale, derrière la Chine, l’Inde,  l’empire Ottoman, et peut-être la Perse.
  • En 1815 après l’effondrement de l’Empire napoléonien, la France était la 4ème puissance mondiale derrière la Chine, l’Inde et le Royaume-Uni.
  • Cent ans plus tard à la veille de la première guerre mondiale,  la France était 5ème si on y ajoutait ses colonies,  7ème puissance sans ses colonies , derrière  les USA, la Chine, l’Allemagne, la Russie, le Royaume-Uni,  l’Inde.
  • La France reconquiert sa  5ème place mondiale après la seconde guerre mondiale (elle atteint cette place au tournant des années 70) malgré la perte de ses colonies. 5ème place mondiale qu’elle conserve jusqu’à nos jours.

Ce tour d’horizon nous montre que depuis 500 ans environ, la France en tant que puissance mondiale, navigue sur la crête de la cinquième place. Et ce malgré de grands bouleversements dans les 4 premières places du classement : l’effondrement de l’empire ottoman au XIX° siècle, l’irruption des USA en tête du peloton au XX° siècle, l’endormissement de la Chine au XIX° siècle puis son réveil au XXI°, la disparition de l’empire espagnol, la révolution industrielle initiée par le Royaume-Uni et son lent déclin, la montée en puissance de l’Allemagne après son rebond démographique à la fin du XIX° siècle.

On voit que la France occupe une place originale et constante. La cinquième. Elle ne doit d’ailleurs pas cette place aux mêmes causes : Si la France occupe la cinquième place mondiale au XVI° et au XVII° siècle , elle le doit sans doute à sa démographie très  dynamique, la France étant alors le pays le plus peuplé d’Europe. Par contre, pour des raisons inverses, l’effondrement démographique français au XIX° aurait pu provoquer notre recul. Nous l’avons compensé en partie par l’impérialisme en nous constituant le 2ème empire colonial mondial. Avec la fin de colonies, on aurait pu craindre une rechute, mais ce sont les grands projets gaulliens et le statut politique original que la France avait acquis en Europe à la fin de la seconde  guerre mondiale qui lui ont permis de reconquérir notre place perdue avec le désastre de 1940.

D’où nous vient alors ce pessimisme ambiant ? Si on essaie de s’extraire de la conjoncture économique et politique actuelle, il faut certainement le situer au tournant des années 70. Quand le président Giscard d’Estaing rompant avec la dynamique gaulliste nous réduisit à une infime portion de la population mondiale en nous affirmant qu’un pays de 50 millions d’habitants ne représentait finalement pas grand chose sur une planète de 6 milliards d’humains et nous invitait à nous convertir à l’Europe supranationale.

Cette affirmation était dénuée de tout fondement analytique et historique, on l’a vu : la France occupe depuis 500 ans la cinquième place mondiale, quelques soient les innombrables ruptures économiques, démographiques, géopolitiques qui sont intervenues dans le monde. Nous la devons à la conjonction de plusieurs faits incontournables dans le domaine culturel, géographique : la place incomparable que la France occupe en Europe avec 3 façades ouvertes sur la mer du Nord, l’Atlantique et la Méditerranée, la confluence des cultures latines et germaniques, la cohabitation d’au moins trois fonds anthropologiques qui font la diversité et l’originalité françaises – les familles nucléaires dans le bassin parisien, les familles souches  sur les marches de l’est et de l’ouest, les familles communautaires dans le centre et sur l’arc méditerranéen.

Quoi qu’en disent les défaitistes et les déclinistes de tout acabit, la France s’est toujours battue sur la crête de la cinquième place mondiale. Et la France, même si certains le voudraient, restera toujours aux confluents de la plaque européenne où se conjuguent la culture, une religion de paix, une conscience sociale élevée, un génie industriel incomparables.

Giscard nous a endormis en nous faisant croire que la France ne pourrait désormais plus rien seule. Les élites françaises qui sont antinationales (et l’ont toujours été… C’est une des particularités du « génie français) lui ont emboîté le pas avec allégresse. L’Europe devenait notre unique horizon, notre planche de salut. Mon propos n’est pas ici de remettre en cause toutes les avancées européennes, mais de poser une question.

« Les institutions européennes doivent-elles être, peuvent-elle être un levier conjoncturel pour permettre à la France de maintenir son rang de cinquième puissance mondial qu’elle occupe depuis 500 ans ? Ou doit-on considérer l’Europe comme un facteur de renoncement à défendre la place de la France dans le monde ? »

Cette question est centrale. Et si la France doit s’effacer derrière l’Europe personne ne nous a dit pourquoi. En tout cas, l’Histoire nous prouve que cette injonction ne repose sur aucune donnée valable. Ni au cours des 500 dernières années, ni très probablement au cours du siècle qui s’ouvre à nous.Revendiquer pour la France au XXI° siècle la place de cinquième puissance mondiale, refuser que la France se dissolve dans un espace paneuropéen sans limites, ce n’est pas nous enfermer dans une logique à la nord-coréenne. C’est au contraire retrouver les sources d’un dynamisme et d’un optimisme renouvelés. C’est reconquérir l’énergie qui nous manque aujourd’hui pour défendre notre rang.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Salon de l’Auto: la grande disparition

100
Paris, Mondial de l'automobile 2010, vue générale
Paris, Mondial de l'automobile 2010, vue générale
Paris, Mondial de l'automobile 2010. Wikipedia

Depuis une dizaine d’années, elles ont disparu des radars. Dans les rues, leur éradication est programmée sous l’effet croisé de la pollution et de l’enfumage politique. Elles concentrent sur leur frêle carrosserie toutes les avanies. Elles semblent avoir accepté benoîtement leur rôle de paria, de repoussoir totémique, de monstre nocif responsable de tous les maux de la société. Elles ont le capot large pour se sacrifier sur l’autel du progressisme ! Et dire que pendant cent ans, elles ont incarné un monde meilleur offrant toujours plus de confort, de sécurité, de vitesse, décloisonnant des territoires entiers et inspirant les artistes. Tout ça, c’était avant le grand bond en arrière. Le retour à la bicyclette, aux cars, au transport de troupe et à l’homme qui marche ! L’éloge de la lenteur est sur le papier séduisant mais à l’heure de la globalisation triomphante, il faut choisir son camp : le sur-place ou la concurrence ouverte.

Les prolos anti-écolos

Il est curieux d’entendre les mêmes défenseurs d’un monde sans frontières et sans barrière douanière crier au scandale écologique quand le banlieusard ose prendre sa voiture pour aller bosser ou que le retraité fait ses courses avec son break de dix ans d’âge, à la campagne. Le tribunal pénal international leur pend au nez. Irresponsables individualistes, profiteurs et pilleurs des richesses minières ! La liberté de se déplacer serait-elle donc réservée à quelques privilégiés ? Vu le niveau de nos finances publiques et face à un état plus dérégulateur que bâtisseur, personne ne croit sérieusement au lancement de grands programmes de rénovation du rail, par exemple. Car, contrairement à l’image véhiculé, l’automobiliste n’est pas un idéologue borné, il sait s’adapter et varier ses modes de locomotion. Donnez-lui des transports en commun dignes de ce nom, c’est-à-dire sûrs, fiables et propres, il les prendra avec plaisir sans pour autant abandonner « son bolide », le réservant à d’autres moments de son existence. 57 % des français ont ainsi déjà copulé in vivo dans un habitacle clos, c’est ce qu’on appelle l’auto-partage. Le voyage est pluriel comme l’amour ! Les voitures ne feraient donc plus fantasmer la jeunesse de France, avide de numérique et d’économie collaborative.

Montrez une Ferrari ou une Porsche à un adolescent en pleine crise identitaire et vous verrez sa réaction, son monde va s’ouvrir vers de nouveaux horizons. Fini les soirées à se palucher sur sa tablette, la vie va commencer ! (Johnny Hallyday/1963). Les médias, les édiles et le camp du « bien » se sont fait leur religion : bannir l’auto ! On a beau leur dire qu’elles sont l’expression d’une autonomie de mouvement et que, bien souvent, dans nos provinces, elles occupent un rôle social assurant ainsi une forme de dignité à de nombreux citoyens. Le permis de conduire étant l’un des rares diplômes à n’avoir pas perdu de sa valeur symbolique. Leur sort est jeté : à la casse ! Les voitures sont même désormais absentes des publicités à la télévision. Étrange phénomène où, pour vanter leur dernier modèle au catalogue, les constructeurs pratiquent la dissimulation, l’esquive comme le fumeur honteux allume sa cigarette en cachette. Les marques font tout pour ne jamais montrer une voiture à l’écran.

Les grandes marques désertent Paris

Pendant vingt secondes, le téléspectateur a vu des paysages, des animaux sauvages, des smartphones, on lui a parlé de connectivité, de respect de l’environnement, de mensualités, d’usage mais de roulage jamais, il en est hors de question. Alors quand le Mondial démarre, on court Porte de Versailles dans l’espoir d’approcher des caisses et des hôtesses accortes, sans aucunement culpabiliser. Les vieux phallocrates que nous sommes, n’ont pas des pudeurs de douairières. On aime les voitures de sport, les échappements libres, le cuir Connolly et les fragrances d’huile de ricin, le tout dans une ambiance de kermesse, sono à fond et chromes apparents. Mais qu’est-ce qu’on apprend, à peine la première moquette rouge foulée, que Ford, Mazda, Volvo, Rolls-Royce, Lamborghini, Alpine, Bugatti, Bentley ont déserté Paris. Les raisons de cette désaffection sont multiples : stratégie commerciale, coût d’installation, rentabilité et aussi l’air du temps. Il souffle mauvais sur la Capitale. Paris fait désormais la part belle aux gammes moyennes et basses, Genève se réservant les stands plus luxueux. Exit le rêve automobile ! Et puis, on voit fleurir un peu partout des marchands de solutions mobiles et la magie ne fonctionne plus vraiment. Nos yeux d’enfants pleurent, nous avons perdu nos repères de baby-boomer. Il faut pousser jusqu’au Hall 8 pour voir de « vraies » voitures et l’exposition consacrée au cinéma. On respire à nouveau : la 403 cabriolet de Columbo, l’Estafette des Gendarmes, la DS du Mentalist, la R8 Gordini de Ventura, la Porsche de McQueen, l’Alfa du Lauréat ou la Lancia du Fanfaron et on se dit que décidément, c’était mieux avant ! Tant pis si on passe (encore) pour un vieux con.

Burkini, Trump, Gaulois: le journal d’Alain Finkielkraut

22
burkini new york times trump

burkini new york times trump

Le burkini et le New York Times (11 septembre)

En pleine polémique sur le burkini, le New York Times a invité des femmes musulmanes à s’exprimer. Florilège : « À chaque fois que je me rends au Maroc, je me sens plus libre qu’en France, j’y vois plus de liberté. » ; « Être musulmane en France, c’est vivre dans un régime d’apartheid dont l’interdiction de plage n’est que le dernier avatar, je crois que les Françaises seraient fondées à demander l’asile aux USA par exemple, tant les persécutions que nous subissons sont nombreuses. » ; « J’ai peur, un jour, de porter une lune jaune sur mes habits comme l’étoile de David pour les juifs il n’y a pas si longtemps. »

Le Premier ministre français a répondu à ces attaques d’autant plus blessantes que le quotidien américain qui les publiait les reprenait intégralement à son compte. Valls défendait son pays mais ce sont des journaux français – Le Monde, Libération, Mediapart – qui l’ont aussitôt rappelé à l’ordre. Car une même idéologie néoprogressiste sévit des deux côtés de l’Atlantique. L’exclu y succède à l’exploité et l’antiracisme à la lutte des classes. L’université américaine est le Komintern de ce combat mondial. Avec ses « women studies », ses « African-American studies », ses « Native American studies », ses « gay and lesbian studies », ses « subaltern studies », elle dessine un nouveau paysage culturel. L’éducation humaniste qui mettait les étudiants en contact avec les grands textes cède la place à une éducation thérapeutique qui s’emploie à réparer les dommages infligés à toutes les minorités, à tous les groupes assujettis par la culture dominante en inculquant aux mâles blancs européens la honte d’eux-mêmes et en rendant aux autres la fierté d’être soi.[access capability= »lire_inedits »]

Ayant trouvé dans ce multiculturalisme la formule définitive de la reconnaissance de l’homme par l’homme, la gauche américaine regarde toutes les sociétés humaines de haut et préconise, au nom de la diversité, l’universalisation de son modèle. L’ouverture dont elle se prévaut la ferme à tout ce qui n’est pas elle. Elle invoque, en outre, la liberté de conscience pour défendre les manifestations d’un islam rigoriste qui punit de mort l’apostasie et qui interdit aux femmes musulmanes d’épouser les non-musulmans. L’islam orthodoxe est, comme l’écrit Marcel Gauchet, « une religion d’avant les droits de l’homme ». Plutôt que de partir à la recherche d’un introuvable islam éclairé, il serait urgent d’aider les musulmans à se soumettre, après les autres religions, à l’épreuve des Lumières. Au lieu de cela, le multiculturalisme enrôle les droits de l’homme au service de leur négation.

Dans son édition du 31 mars 2010, Le Monde se prévalait d’un avis du Conseil d’État pour titrer triomphalement : « L’interdiction générale de la burqa contraire au droit ! » Et le 9 septembre de cette année, le même journal annonçait en première page que de plus en plus de féministes étaient opposées à l’interdiction du burkini. Comme la métropole américaine, l’antenne française du néoprogressisme voit des racistes partout : raciste l’hostilité au voile intégral, raciste le refus du burkini, racistes la défense et l’illustration de la civilisation française. On est ainsi passé subrepticement du combat contre la discrimination raciale à la dénonciation du caractère raciste de toute discrimination. Dire nous, reconnaître une identité commune, refuser qu’elle se dissolve : voilà la source du mal. À Manuel Valls, ce n’est pas seulement Le Monde qui fait la leçon, c’est sa propre ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem : « Pour moi, la société française est d’abord minée par le repli identitaire, le ressentiment à l’égard des Mmusulmans. Je suis convaincue que donner la priorité à ce combat est le moyen de faire durablement reculer l’islam radical qui enfante des monstres : le djihadisme, le terrorisme. » Le progressisme remonte aux causes, et la cause première, le crime originel, la mère de toutes les infamies, c’est le rejet de l’autre par l’Occident. Peu importe que l’adolescent de Marseille issu d’une famille turque d’origine kurde qui a agressé à la machette un enseignant juif dans une rue de Marseille soit un bon élève bien intégré. Peu importe que l’égorgeur du père Jacques Hamel n’ait connu ni la misère ni la ségrégation, que sa mère soit enseignante, que l’une de ses sœurs soit chirurgienne, son frère informaticien et que son autre sœur travaille dans un centre de loisirs de Saint-Étienne-dedu-Rouvray. L’antiracisme nous fait vivre, comme le communisme d’autrefois, au pays du mensonge déconcertant. Et quand il rend compte de la grande manifestation des Chinois de la région parisienne contre la violence et l’insécurité, il fait silence sur l’origine ethnique des auteurs de cette violence.

On est raciste aujourd’hui quand on en croit ses yeux et quand on dit que le roi est nu. Rien n’est plus désespérant, soixante-dix ans après l’effondrement du Reich hitlérien, que cette dérive idéologique du grand principe de l’égale dignité de tous les êtres humains. Qui aurait pu imaginer au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que le souci de la vérité, la défense des droits de l’homme et celle de la civilisation européenne auraient, un jour, l’antiracisme pour ennemi déclaré ? C’est notre situation et elle est insupportable.

Donald Trump (18 septembre)

Ce n’est pas seulement parce que, comme disent les médias, Hillary Clinton a « mal géré » l’annonce de sa pneumonie que l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis devient possible. C’est parce que ce pays a connu, en l’espace de quelques années, des changements considérables. Jusqu’à une date récente, les Républicains, c’était la droite conservatrice en matière de mœurs et ultralibérale en matière économique. Les dDémocrates, parti du Big government, avaient la faveur de la classe ouvrière, des minorités qui bénéficiaient de la discrimination positive et bien sûr des intellectuels. La mondialisation a tout changé. L’Amérique s’est massivement désindustrialisée, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont connu un formidable essor et, pour reprendre la terminologie de Thomas Friedman, le fossé s’est creusé entre les « web people », les connectés, les globaux, les planétaires, et les « wall people », les locaux, les autochtones, les laissés-pour-compte de la mondialisation qui réclament des frontières. Le parti démocrate représente les premiers tandis que les Républicains qui, avant Trump, basaient leur programme sur la baisse d’impôts pour les plus riches, sont devenus, avec lui, le parti des seconds.

Trump est le porte-parole d’une Amérique blanche, déclassée, qui se sent devenir minoritaire et qui étouffe sous le poids du politiquement correct. Cette Amérique ne mérite pas le mépris dont l’intelligentsia et le show-biz l’accablent mais, ce qu’il y a de tragique, c’est qu’elle ait choisi pour la venger un personnage aussi caricatural. Trump s’élève contre les délires de la théorie du genre, mais ce qu’il propose, en guise de virilité assumée, est à la fois grotesque et abject. Il n’aime pas John McCain, le candidat républicain aux élections de 2008, et il le fait savoir en ces termes : « John McCain est un héros de guerre parce qu’il a été capturé. J’aime les gens qui n’ont pas été capturés. » En revanche, il encense Poutine parce que celui-ci est assez « couillu » pour piétiner l’État de droit, pour liquider certains de ses opposants et pour violer les traités internationaux en annexant la Crimée. Le politiquement correct est une calamité politique et morale, mais ce que Donald Trump combat sous ce nom, c’est le tact, la nuance, la complexité, le savoir, la civilisation elle-même. Il se vante de briser des tabous, alors qu’il lève des inhibitions salutaires. Il arbore fièrement son simplisme comme si la subtilité était l’apanage des « mauviettes ».

Aujourd’hui, la bêtise sophistiquée nourrie de French Theory des campus et la bêtise brutale du magnat de l’immobilier se nourrissent mutuellement. C’est un spectacle déprimant qui deviendrait cauchemardesque si Donald Trump était élu président de la première puissance mondiale.

Nos ancêtres les Gaulois (25 septembre 2016)

C’est dans le manuel d’histoire de France d’Ernest Lavisse, qui fut la bible des instituteurs et des écoliers de la IIIe République, qu’on trouve l’expression « Nos pères les Gaulois ». Tout en précisant que notre pays a bien changé depuis lors et que nous ne ressemblons plus à nos pères, Lavisse renversait ainsi la thèse ultra-aristocratique avancée au xviie siècle par Boulainvilliers : les nobles descendraient des Francs, la plèbe serait gauloise. En disant « Nos pères les Gaulois », la République affirmait son ancrage plébéien, son origine populaire. Ceux qui font aujourd’hui le procès de Nicolas Sarkozy ne savent pas de quoi ils parlent. « Nos pères les Gaulois », pour eux, ce n’est pas l’enseignement de Lavisse, c’est la rhétorique du Front national. Rhétorique raciste, car dans la langue de Jean-Marie Le Pen, comme d’ailleurs dans celle des « quartiers », le mot gaulois ne désigne plus le peuple mais les Blancs.

Cette interprétation démontre, une fois encore, que la fameuse mémoire dont on nous rebat les oreilles est l’oubli de tout ce qui n’est pas Hitler ou, plus exactement, car Hitler lui-même tend à devenir une abstraction, l’oubli de tout ce qui n’est pas le FN. La vorace bête immonde avale la IIIe République, les hussards noirs ne se distinguent plus des militants identitaires ni Lavisse d’un blogueur facho. Et tandis que l’antifascisme accapare la mémoire, la diversité occupe tout le champ de la réalité. À Nicolas Sarkozy, Najat Vallaud-Belkacem xxxxx (répondait ? a répondu ?) avec la morgue qui est devenue sa marque de fabrique : « Il y a parmi nos ancêtres des Gaulois. Il y a aussi des Romains, des Normands, des Celtes, des Burgondes, des Niçois, des Corses, des Francs-Comtois, des Guadeloupéens, des Martiniquais, des Arabes, des Italiens, des Espagnols, c’est ça, la France. » Et son collègue du gouvernement, Stéphane Le Foll, tout aussi dédaigneux, a renchéri : « La France, c’est un arbre avec des racines partout dans le monde ! »

Nous n’avons pas d’origine, ou plutôt notre origine n’est que le miroir de l’idée que nous nous faisons de l’actualité multiculturelle. Avec la diversité, le divers décroît puisqu’elle ne veut voir qu’une tête : la sienne. Au récit national, la bien-pensance substitue la fiction du méli-mélo perpétuel. Ainsi les progressistes qui ne jurent que par le métissage donnent-ils la main aux économistes qui s’impatientent des frontières et des obstacles à tous les flux car ils n’ont jamais affaire qu’à une matière humaine indifférenciée.

Deux idées de la nation se font face dans cette polémique. Pour la première, la France est un pays que l’on rejoint. Pour la seconde, la France est un pays qui se définit par la multiplicité de ses composantes. Enfant sous la IVe République, je ne me souviens pas qu’on m’ait parlé de « mes ancêtres les Gaulois ». Ce que je me rappelle très bien, en revanche, c’est d’avoir eu à traduire des extraits de La Guerre des Gaules de César. On n’attendait pas de moi que je m’identifie aux tribus conquises, on me donnait accès aux subtilités d’une langue dont le français est issu. Et on me pourvoyait ainsi d’une généalogie latine. Et puis on m’a fait lire les classiques français. J’ai donc rejoint avec admiration et gratitude le pays de Racine, de Molière, de Marivaux et de Gérard de Nerval. Cette époque est révolue. Personne ne rejoint plus rien, ni Vercingétorix, ni César, ni l’histoire de France, ni sa littérature. Pour répondre aux défis du xxie siècle et aux attentes du nouveau public scolaire, l’éducation nationale dénationalise aussi bien les Français de souche que les nouveaux arrivants. Et, à la grande satisfaction des médias, Alain Juppé déclare : « Il y a ceux qui ressassent le passé et il y a ceux qui regardent l’avenir. Moi je préfère parler aux jeunes Français de la transformation numérique du monde ou des nouveaux modes de développement économique qu’il nous faut inventer. Je ne veux pas ressasser indéfiniment l’Hhistoire. » Simone Weil nous avait pourtant prévenus : « Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion de croire qu’il y ait là, même une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien. C’est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même, mais pour donner, il faut posséder. Et nous ne possédons d’autre sève, d’autre vie que les trésors hérités du passé et digérés, recréés, assimilés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. »

Alain Juppé s’inquiète des risques de guerre civile. Mais en jouant l’avenir contre le passé, on dépossède la France d’elle-même, et c’est cette dépossession qui conduit au morcellement et à l’affrontement.

Une enquête conduite par l’institut Montaigne nous apprend que 60 % des musulmans de France considèrent que les jeunes filles devraient avoir le droit de porter le voile à l’école, que 48 % estiment que le fait religieux a sa place dans l’entreprise et que 28 % plébiscitent le port du voile intégral, approuvent la polygamie et affirment la préséance de la loi islamique sur la loi républicaine.

On ne remédie pas à ce séparatisme par la dissolution du récit national, on lui laisse le champ libre.[/access]

Pourquoi Lampedusa nous oblige

65
lampedusa migrants immigration
Migrants africains au large de Lampedusa. Sipa. Numéro de reportage : AP21884252_000001.
lampedusa migrants immigration
Migrants africains au large de Lampedusa. Sipa. Numéro de reportage : AP21884252_000001.

Je ne voulais pas écrire en réponse à l’article d’Olivier Prévôt « Combien de morts avant de fermer Lampedusa ? », avant d’avoir vu Fuocoammare, par-delà Lampedusa, le documentaire sur lequel il adosse sa démonstration. C’est chose faite. De mon point de vue, Fuocoammare, par-delà Lampedusa est un documentaire beau et fort. Je ne connais pas Olivier Prévôt, et n’ai aucune raison de penser qu’il ne soit pas honnête et respectable. Mais deux choses me posent problème dans sa démonstration.

La raison n’exclut pas l’émotion

Ce postulat, largement accepté et repris, quoi qu’on en dire, selon lequel l’émotion, le « cœur » pour faire court, serait par essence contraire et incompatible avec l’intelligence, la « raison ». Il n’y aurait de véritable intelligence qu’en dehors de toute émotion, c’est ce que nous dit cette tribune, en citant Florian Philippot, lequel s’obstinerait (sur la question des migrants en Méditerranée) à « opposer la raison à l’émotion », et donc « à vouloir continuer à réfléchir »… Ressentir la moindre émotion humaine, voire de l’empathie, serait donc renoncer à réfléchir. Seule la raison désincarnée, froide, prétendument logique, serait en mesure de comprendre le monde et d’y répondre utilement. Le reste serait naïveté, émotion vulgaire, manipulation des esprits, bien-pensance, conformisme émotionnel, lâcheté intellectuelle, etc.

Il se trouve que je crois que cela est faux, archi-faux, entièrement faux. Il y a une intelligence de l’émotion, et ceux qui n’en n’ont pas, ou n’en n’ont plus, sont rarement véritablement et complètement intelligents. Il y a même une intelligence du cœur, mêlée à la fois d’émotion et de conscience, notamment celle du bien et du mal. L’empathie, par exemple, est une émotion universelle, née de la conscience qu’il n’y a sur terre qu’une seule espèce humaine, solidaire de tout ce qui lui advient. Perdre ce sentiment d’empathie, ou le refuser, n’est jamais un bon signe pour une partie de cette espèce humaine. Cela la rend beaucoup moins intelligente, et beaucoup plus vulnérable qu’elle ne le pense. Je parle là d’expérience vécue, pour avoir régulièrement arpenté les terrains d’urgence et de souffrance « humanitaires » (pardonnez-moi ce gros mot vulgaire et déraisonnable), du Rwanda ou de la Bosnie en 1994- 1995 jusqu’à récemment Calais en France ou Idomeni en Grèce, auprès, justement, des migrants… Et je n’ai jamais été, et le suis de moins en moins, « naïf ». On peut garder, et cultiver même, une empathie lucide, être touché par la détresse et les souffrances des « autres » et continuer à réfléchir.

Appel d’air, appel d’air…

L’argument selon lequel il faudrait fermer le centre d’accueil des migrants de Lampedusa, car celui-ci, par sa seule existence, inciterait les migrants à prendre la mer, me paraît absurde. C’est ignorer l’état de désespoir et de nécessité dans lequel se trouvent une grand partie des migrants et réfugiés. Que ce soient ceux qui s’embarquent de jour comme de nuit sur de pauvres embarcations surchargées, de Libye, ou bien d’Egypte, de Turquie. Quand des gens avec des nouveau-nés, des femmes enceintes, sont prêts à prendre ce simple risque, c’est qu’ils n’ont plus rien à perdre. Et ce n’est pas l’absence ou la disparition d’un quelconque « appel d’air » européen qui changera leur situation. Ensuite, si l’on ferme le centre de Lampedusa et ses semblables en Europe, il faut aussi arrêter toutes les opérations de sauvetage en mer des hommes, femmes et enfants naufragés. Les secourir, selon le raisonnement de « l’appel d’air », les encouragerait à prendre le risque de s’embarquer. Donc, plus de marines européennes et de bateaux d’ONG sauvant les naufragés. Parce que le centre de Lampedusa et le sauvetage en mer des migrants sont indissociables. Sans le centre d’accueil, pas de sauvetage, car on ne peut pas simplement pénétrer les eaux territoriales libyennes sans autorisation et y re-déverser ceux qu’on aurait sauvés, qui d’ailleurs viennent de pays divers.
Mais il faut poursuivre la cohérence du raisonnement. Arrêtons toute aide humanitaire en Afrique, au Moyen-Orient, en Ase. Aider ceux qui souffrent ou qui n’ont plus rien, n’est-ce pas leur laisser croire qu’on aurait peut-être assez de générosité pour les sauver ailleurs, en mer par exemple, ou même les accueillir ? Abandonnons les millions de damnés de la terre, tant pis pour eux, ils n’ont pas de chance mais c’est comme ça. Pas de sentiment, Il s’agit d’être intelligent. Fermons également toutes les grandes agences humanitaires, de santé ou de développement, de l’ONU : fini le PAM, l’UNICEF, l’OCHA, le HCR, l’OMS, la FAO, etc. Ces usines à gaz ne servent qu’à faire naître et entretenir un espoir illusoire, un appel d’air d’humanité, chez les déshérités, et coûtent de surcroît très cher.

Je peux entendre que l’on parle « d’appel d’air », s’agissant du discours, au début, de madame Merkel, laquelle avait expressément invité les migrants à venir en Allemagne… jusqu’à la première claque électorale, après laquelle elle se dépêcha d’opérer un virage à 180 degrés, fermant brusquement les portes qu’elle avait grand-ouvertes, et négociant fissa et sans honte, en tête-à tête avec monsieur Erdogan, un accord de « retenue » des migrants en Turquie, accord endossé ensuite Par l’Europe, et sur lequel j’ai eu l’occasion de donner mon sentiment. Mais personne, au gouvernement italien, n’a appelé les migrants à prendre la mer jusqu’à Lampedusa, bien au contraire.
Ne rendons pas, par ailleurs, plus d’hommage à la raison froide et à l’intelligence désincarnée que celles-ci n’en méritent. Elles sont beaucoup plus proches de la folie qu’elles en ont l’air. La logique livrée à elle-même est souvent l’un des symptômes du délire. Etre humain, c’est à la fois ressentir et réfléchir ; en même temps… Il n’y a pas de lucidité sans conscience, et il n’y a pas de conscience sans sentiment. Sinon, nous ne serons plus que des monstres.

Montebourg veut faire mordre la poussière à Hollande

19
arnaud montebourg hollande primaire cambadelis
Sipa. Numéro de reportage : 00768770_000001.
arnaud montebourg hollande primaire cambadelis
Sipa. Numéro de reportage : 00768770_000001.

Fin août, Arnaud Montebourg annonçait sa candidature à l’élection présidentielle à Frangy-en-Bresse. En revanche, il ne souhaitait pas préciser si cette candidature passerait par la participation à la primaire de gauche ou si elle aurait lieu directement au premier tour du scrutin présidentiel. Pour participer à la primaire, il souhaitait recevoir quelques garanties, parmi lesquelles un nombre de bureaux de vote équivalent à celui de la précédente édition (2011), où il avait obtenu 17% des suffrages, et le pilotage de la compétition par un Premier secrétaire neutre. Sur le dernier point, l’ancien ministre de l’Economie a fait chou blanc.

On comprend que cette demande n’avait rien d’illogique, Jean-Christophe Cambadélis n’ayant jamais été un parangon de la neutralité dans quelque élection que ce soit. Mais il était impossible que Montebourg puisse imposer une telle condition ; il devait d’ailleurs en être fort conscient et il s’agissait sans doute d’une manière adroite de faire monter les enchères pour obtenir le maximum sur l’autre garantie demandée : les bureaux de vote.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Hollande inverse la courbe des naturalisations

106
naturalisations valls hollande
Alain Jocard.
naturalisations valls hollande
Alain Jocard.

En avril 2015, Bernard Cazeneuve rappelait dans une note aux préfets que la naturalisation n’était pas une formalité administrative. Elle devait selon lui témoigner « d’une volonté profonde, réfléchie de faire corps avec notre République, ses engagements, sa langue et ses valeurs », et « demeurer l’aboutissement d’un parcours d’intégration puis d’assimilation républicaine exigeant ». Noble exigence et rappel utile de la part du ministre de l’Intérieur, qui s’inscrivait alors en rupture avec son prédécesseur, Manuel Valls. À son arrivée Place Beauvau, en 2012, ce dernier avait, en effet, rapidement envoyé une circulaire aux préfets modifiant les conditions de naturalisation et supprimant en particulier les questionnaires à choix multiples sur les connaissances de la culture et des valeurs françaises ainsi que la nécessité d’avoir signé un CDI.

Manuel Valls affirmait alors sa volonté de revenir sur les pratiques en vigueur sous Sarkozy et de redresser la courbe déclinante des naturalisations d’étrangers en assouplissant les critères d’accession à la citoyenneté française. Cette politique est le fait d’une « France qui doute, qui regarde le monde avec méfiance et cède, alors, à la tentation du repli », déclarait le futur Premier ministre. Valls ne fait pas alors mystère de son ambition : revenir à un rythme annuel de 100 000 nouveaux Français par voie réglementaire. Un changement de cap politique et un objectif chiffré qui méritent bien de faire l’impasse sur quelques vagues notions de culture française… Car la question des naturalisations est une affaire éminemment politique. Au point de devenir un véritable enjeu électoral.

Ainsi, à la sous-direction de l’accès à la nationalité française du ministère de l’Intérieur, qui comme son nom l’indique gère les dossiers de naturalisations, c’est désormais un secret de polichinelle que depuis quelques mois la machine à naturaliser tourne à plein régime.

Selon nos informations, les naturalisations progressent à un rythme sans rapport avec celui constaté ces dernières années. Depuis début 2016, les naturalisations par décret ont déjà augmenté de 18 %, avec 40 198 bénéficiaires. Entre 2013 et 2015, elles avaient progressé de 17 % et le total des naturalisations d’environ 16 %, alors qu’il avait été divisé par deux entre 2010 et 2012.

Le Quai d’Orsay reçoit par ailleurs, actuellement, environ 1 000 dossiers par semaine à traiter de la place Beauvau. Le ministère des Affaires étrangères intervient dans ce processus parce qu’il s’occupe de l’état-civil des Français et qu’une majorité des étrangers qui demandent à être naturalisés sont nés à l’étranger.

Qui sont les nouveaux Français ? Sans surprise, Eurostat observe qu’ils viennent très majoritairement d’un pays extra-européen. C’est le cas pour 78 % d’entre eux. Les statistiques fournies par l’organisme européen indiquent également que les pays du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) arrivent en tête devant la Turquie, le Sénégal et le Portugal.

Tous ces dossiers sont donc reçus par la sous-direction de l’accès à la nationalité française du ministère de l’Intérieur, qui les « approuve » (ou non) et les adresse au service central de l’état civil du MAE pour « réalisation » de la partie état-civil.

Fait rarissime, ce service a déjà un stock de 10 000 dossiers en attente, acceptés par le ministère de l’Intérieur.[access capability= »lire_inedits »] Si on compte ces dossiers en souffrance, cela portera l’augmentation des naturalisations à plus de 45 % par rapport à l’année dernière. Or, des consignes exigent un traitement accéléré, afin d’aboutir à la résorption des stocks d’ici la fin de l’année. Des instructions auraient également été données aux préfectures de « ratisser large », encourageant implicitement les décisions « favorables », moins problématiques du point de vue administratif. Pour faire face à cette surcharge de travail, la sous-direction de l’accès à la nationalité s’est d’ailleurs vu attribuer neuf postes supplémentaires (deux titulaires, sept vacataires).

Contacté, le ministère de l’Intérieur nie toute augmentation particulière des naturalisations mais refuse de nous livrer les chiffres des naturalisations depuis le début de l’année : « Vous les aurez en 2017 comme tout le monde », se borne à nous répéter le chargé de communication de Bernard Cazeneuve, passablement énervé.

C’est pourtant cette opération « déstockage en urgence» qui explique le traitement favorable de certains cas « limites ». Des pratiques plutôt contraires aux consignes de Bernard Cazeneuve qui visaient à renforcer l’assimilation républicaine des candidats. De plus en plus de dossiers demandes de naturalisations seraient validées alors qu’elles ne remplissent pas toutes les conditions nécessaires. « Cela commence à devenir extrêmement visible. La pression est tellement forte que même au niveau de la hiérarchie, ils commencent à en avoir marre… », nous confie un fonctionnaire. « On en arrive à un point où on voit passer des dossiers qui ne remplissent pas toutes les conditions. Il faut, par exemple, justifier de cinq ans de résidence sur le territoire français pour prétendre à une naturalisation et on voit passer des dossiers validés pour des gens qui n’ont parfois que quelques mois de résidence sur le territoire. C’est un exemple parmi tant d’autres qui confirme une accélération des naturalisations de nature électorale sachant que les listes électorales seront ouvertes jusqu’au 31 mars 2017. »

De fait, on peut se demander pourquoi il est si urgent, dans le climat actuel, de faire de l’abattage dans la fabrication de Français au mépris des impératifs de l’intégration, pour ne pas froisser les âmes délicates avec l’assimilation. À sept mois des présidentielles, d’aucuns croient percevoir, derrière l’opération déstockage, de basses idées électorales.

Peut-être nos socialistes croient-ils encore, naïvement, être les bénéficiaires naturels d’un « vote musulman » – d’ailleurs improbable. Bien des indices suggèrent en effet une volonté claire d’utiliser cet « outil » pour modifier sur le long terme la carte électorale. En 2012, l’Insee avait constaté que près d’un tiers des Français nés à l’étranger, qui représentent 8 % des Français en âge de voter, n’étaient pas inscrits sur les listes électorales. Pour remédier à cela, en plein cœur de l’été, l’Assemblée nationale et le Sénat ont adopté une réforme, très peu médiatisée, de leur mise à jour qui deviendra automatique. À partir de 2019, cette loi permettra aux Français fraîchement naturalisés d’être inscrits d’office sur les listes électorales, et de pouvoir immédiatement participer aux élections dans leur nouveau pays.

Un réservoir de voix qu’il serait regrettable de ne pas exploiter, d’autant qu’il est largement admis que les naturalisés sont le plus souvent politiquement reconnaissants à l’égard du pouvoir qui leur a offert la nationalité. Et puis, avec ces chiffres-là, on peut jouer facilement, puisqu’ils relèvent de pures instructions politiques. Rien à voir avec des courbes capricieuses qu’il s’agirait d’inverser…[/access]

Anne-Sophie Leclère, l’embuscade ratée de Taubira

184
taubira christiane anne sophie leclere
Christiane Taubira. Sipa. Numéro de reportage : 00762847_000012.
taubira christiane anne sophie leclere
Christiane Taubira. Sipa. Numéro de reportage : 00762847_000012.

Anne-Sophie Leclère n’a pas de chance. Déjà, elle habite au milieu des invisibles, au fin fond des Ardennes. Dans une ville de 7000 habitants qui n’a jamais vu passer un touriste et les immigrés sont rares, elle exploite un magasin d’articles de pêche qui la fait vivre chichement. Histoire de se retrouver un horizon, elle s’est imaginée un petit avenir politique et a décidé de se présenter aux élections municipales sous l’étiquette Front national. Le système, Christiane Taubira en tête, lui a rappelé vertement que les petites gens sont priées de rester à leur place.

Écraser l’infâme… au mépris de la justice

Repérée par les équipes de France Télévisions, histoire de ricaner  sur la France périphérique, elle a été sollicitée pour la réalisation d’un reportage la concernant. Il faut dire que Madame Leclère constituait un gibier facile dans la mesure où quelques mois auparavant elle avait publié sur sa page Facebook un infect montage photographique comparant Christiane Taubira à un singe. Elle n’en était pas l’auteur et l’avait rapidement retiré. C’est donc en toute bonne foi et probablement flattée qu’elle accepta la réalisation de ce reportage. La malheureuse !

À la fin du tournage, et alors qu’elle pensait les enregistrements terminés, comme elle l’affirmera par la suite, elle eut la surprise de voir la journaliste lui mettre sous le nez une capture d’écran de sa page Facebook comportant l’horrible photo. Quelques bafouillis plus loin, elle proférait pour se justifier, se croyant dans une conversation privée, une détestable imbécillité : « Je préfère la savoir dans un arbre qu’au ministère de la Justice ».

Naturellement, la diffusion du reportage comportait cette triste perle, et ce fut fort normalement un petit scandale. Le fait que Christiane Taubira ait toujours joué la carte « femme et noire » dans les polémiques qu’elle s’est ingéniée à provoquer n’excuse rien. Parfaitement conscient, le Front national s’est d’ailleurs prestement débarrassé du boulet en excluant l’analphabète politique. La publication de la photo et la phrase de justification, même en privé, étaient inadmissibles et indiscutablement condamnables.

C’est la raison pour laquelle le parquet de Paris s’est rapproché de la ministre pour savoir si elle entendait donner une suite et se constituer partie civile. La réponse fut négative. En parallèle était cependant, enclenchée une discrète manœuvre indigne d’un Garde des Sceaux en exercice.

Le parti politique Walwari, fondé par Christiane Taubira et domicilié à sa permanence, au sein duquel deux de ses fils ont des responsabilités dirigeantes, a lancé devant le tribunal correctionnel de Cayenne une citation directe en correctionnelle à l’encontre d’Anne-Sophie Leclère. Pour faire bon poids, Walwaiu a fait de même à l’encontre du Front national, pourtant personne morale ! D’ores et déjà, faisons trois petites précisions. Tout d’abord, la citation directe est une faculté donnée à une partie civile de saisir directement le tribunal correctionnel à la place du parquet. Encore faut-il être recevable à le faire, ce qui n’était absolument pas le cas de ce parti politique.

Le bagne (judiciaire) de Cayenne

Deuxième énormité, en matière de droits de la presse dont relève l’infraction alléguée, la poursuite des personnes morales est interdite. Troisième surprise, Christiane Taubira, Garde des Sceaux en exercice, a donné son autorisation écrite, indispensable du fait de son statut de victime ! En toute indépendance, le parquet local s’est empressé d’appuyer les demandes de Walwari. Cela n’a pas gêné non plus les avocats guyanais. Oubliant leurs traditions et notamment la mémoire de Gaston Monnerville, ils ont refusé de défendre Anne-Sophie Leclère. Celle-ci n’ayant pas les moyens de payer les services d’un avocat métropolitain pour se rendre en Guyane, ni de s’y rendre elle-même, a donc été jugée en son absence. Et il s’est trouvé une collégialité d’une institution judiciaire française pour prendre une décision hallucinante, comportant une liste interminable de violations de la loi, des principes et du droit constitutionnel à un procès équitable. Et le tribunal de prononcer un jugement  en forme de tract politique ridicule et pour lequel on ne relèvera que quelques-unes des violations gravissimes, de la loi, des principes et des libertés publiques : refus de relever l’irrecevabilité de la demande, refus de constater l’impossibilité d’exercice des droits de la défense, violation de la loi sur la presse relative aux personnes morales, instauration (grande première dans un droit français pourtant séculaire, et en dehors de toute base légale) de la responsabilité pénale collective (!). Et bien sûr, à l’encontre de toute jurisprudence, une condamnation délirante à neuf mois de prison ferme pour Madame Leclère et à des peines financières considérables pour le Front national. Cette décision insensée fut bien évidemment acclamée par les belles âmes pour lesquelles, contre le Front national ou Nicolas Sarkozy, la fin justifie les moyens.

Pourtant, un certain nombre de questions ont quand même été posées auxquelles aucune réponse n’a été apportée. Comment est-il possible qu’une ministre en exercice, incontestablement insultée, n’ait pas utilisé les procédures spécifiquement prévues à cet effet ? Pourquoi ladite ministre n’a pas informé le parquet de Paris qui s’était pourtant saisi de ce dossier de l’existence de la procédure guyanaise à laquelle elle a incontestablement prêté la main ? Comment avait été choisie Anne-Sophie Leclère par France Télévisions pour son reportage et comment se fait-il que l’émission disposait d’une capture d’écran datant de plusieurs semaines auparavant ? Et comment les magistrats de Cayenne ont-ils pu à ce point manquer à leur devoir ?

Tout ceci est lamentable et en dit long sur les valeurs républicaines de l’icône Taubira. Nous savions déjà, comme l’a déploré son successeur place Vendôme, que nous avions eu un Garde des Sceaux, plus mobilisée par la sculpture de sa statue dans la perspective d’une restructuration de la gauche, que par la mission qui lui avait été confiée.

Fort heureusement, la justice s’est ressaisie. En appel, le jugement de Cayenne a été, non pas réformé, mais purement et simplement annulé… Par la constatation du caractère irrecevable de la procédure initiée par le parti politique de Madame Taubira et approuvée par celle-ci. En parallèle, le parquet de Paris, probablement mortifié par tant de désinvolture et de manigances, a décidé de poursuivre sa propre procédure et a fait citer Anne-Sophie Leclère devant le tribunal correctionnel de Paris. Le président de celui-ci rappelant à l’audience sa surprise que Madame Taubira n’ait pas jugé bon de prévenir ledit parquet de la procédure de Guyane. La juridiction a rendu une décision après cette fois-ci le plein exercice des droits de la défense, conforme au droit et la jurisprudence. Anne-Sophie Leclère a été condamnée à 3000 euros d’amende avec sursis pour la publication pendant quelques jours de l’inadmissible photo sur son compte Facebook. Et l’a relaxée pour la phrase incriminée, considérant que la preuve de sa volonté de la rendre publique n’était pas rapportée. Retour du droit, des principes, et des libertés publiques tout simplement. Probablement aussi un petit coup de pied de l’âne, pour rappeler l’ex-Garde des Sceaux aux convenances.

Au secours, les gadgets nous envahissent!

46
internet gadgets ipad facebook
kaboompics.com
internet gadgets ipad facebook
kaboompics.com

Facebook, Twitter, Tinder… Autant de marques installées dans notre vie digitalisée, fluidifiant nos rapports sociaux, facilitant notre accès à l’information et adoucissant notre recherche perpétuelle de l’âme-soeur… Derrière cette promesse de lendemains qui chantent, cette révolution communicationnelle engendre des évolutions anthropologiques majeures. Pourtant, aucune analyse de fond n’est partagée hormis, paradoxe de la critique hébergée au sein d’un système, par quelques acteurs présents en son coeur, Jaron Lanier en particulier. D’ailleurs, est-il encore possible de critiquer ces vénérables institutions dont la plus célèbre est fréquentée par plus d’un milliard de nos contemporains chaque jour, des employés de GoodYear en lutte aux ministres de la République ? Notre ère égo-médiatique, conduite par les nouveaux évangélistes de la Silicon Valley, ne consacre-t-elle pas notre civilisation par l’optimisation des flux communicationnels et l’épuration de toute forme de négativité et de contraintes ? Acceptons que notre vieux monde continental se tourne chaque jour davantage vers une vision fluide, marine, américaine en somme, en phase avec la vision libertarienne du monde diffusée par quelques entrepreneurs dopés aux subventions publiques.

L’échange humain, ce reliquat réac

Mais, le réel nous rappelle à l’ordre encore une fois. L’univers applicatif, certes vecteurs d’avancées certaines, apporte son lot de changements anthropologiques radicaux que la sphère politique ne souhaite pas ou n’est pas en capacité d’aborder sérieusement. Passons sur la collecte des données personnelles non monétisées au détriment des utilisateurs, l’exploitation d’algorithmes les enfermant dans des univers mentaux clos et autres problèmes de sécurisation des données. Concentrons-nous plutôt sur le design de l’expérience utilisateur, véritable fléau créant une nouvelle forme d’aliénation déstructurant notre autonomie et notre capacité de réflexion dans le seul but d’offrir notre temps disponible, voire plus si affinité, à des entités commerciales prêtes à faire sécession comme dans les rêves libertariens les plus fous.

Selon une étude datant de 2006, nous consultons notre mobile environ 150 fois chaque jour. Notre téléphone ne servant plus à téléphoner depuis l’apparition des smartphones, nous regardons 150 fois par jour si un ami a « liké » notre dernière photo de famille, « retweeté » notre blague sur Cavani ou accepté notre demande de « dating ». À raison de quelques secondes ou minutes par connexion, nous perdons environ trois heures par jour à perdre du temps plutôt qu’à réfléchir sur des questions existentielles, aider concrètement notre prochain ou nous engager sur les sujets sur lesquels nous ne sommes pas d’accord, pour reprendre le slogan de Causeur. D’ailleurs, nous observons que les annonces d’articles postées sur Facebook sont commentées, likées et partagées bien que le taux de clics et de lectures soit comparativement insignifiant. Nous ne réagissons plus qu’au titre et à l’image de présentation, la construction de notre opinion se base désormais sur 150 à 200 caractères et une image d’illustration.

Nous savons maintenant que nous passons notre temps à en perdre. Soufflons un instant, posons notre téléphone mobile et regardons autour de nous comment nos amis intéragissent lors de nos soirées. Observons attentivement ces longues périodes où la quasi-totalité du groupe se fixe sur un mobile, s’invectivant parfois, sans se regarder, car un boute-en-train muet a posté une blague sur un réseau à la mode. L’échange humain, dicté par la pensée et soutenu par le regard, devient un comportement du passé, un reliquat réactionnaire. Et l’intimité ne se porte pas beaucoup mieux, en témoigne l’apparition d’applications nous invitant à soumettre nos envies libidinales à notre conjoint. Même au lit, notre capacité à échanger sans passer par le digital s’essouffle. L’érotisme se meurt, nous n’arriverons bientôt plus à jouir de la présence de l’autre.

Observons également notre addiction à l’architecture des applications à travers notre intolérance maladive à l’absence de connexion stable. Combien de fois nous sommes-nous énervés car la 3G caractérielle nous empêchait de poster une photo de notre dernière pinte de bière sur notre page Instagram ou de partager notre présence dans la file d’attente du dernier Star Wars ? De hauts faits qui méritaient pourtant d’être partagés avec le monde entier. Notre volonté de médiatiser les instants les plus insignifiants de notre existence, recherche constante de notre quart d’heure warholien du pauvre, ne doit plus souffrir aucune contrainte technique. Nous connaissons une crise sociale et politique majeure ? Ce n’est rien, la priorité est l’arrivée de la 5G, vecteur indispensable de la diffusion de nos photos naturistes à Paris-Festivus.

Afin de mettre au pas notre conscience et d’annihiler toute volonté d’émancipation , pas besoin de budgets publicitaires massifs ou de programmes militaires imposés de manière autoritaire, notre propre addiction nous guide. Quelques investissements en « newsletter », « display » et autre « street marketing » suffisent à susciter notre intérêt. Notre environnement est saturé.

Notre conscience est saturée

Un promesse claire, une inscription facilitée par les profils pré-remplis et quelques récompenses sociales pour sécréter de la dopamine nous invitera à revenir régulièrement, perpétuellement. Et notre engagement, authentique servitude volontaire, permet à notre bienfaiteur de connaitre nos sentiments et nos émotions avec précision. Les notifications sont ensuite taillées à notre image. Notre conscience est saturée.

Tout bon psychologue expliquera que nous sommes sous contrôle, que nous sommes dépossédés de notre véritable conscience. Effectivement, il nous l’expliquera… mais nous continuerons à regarder frénétiquement les dernières notifications sans importance que nous recevons. Les architectes œuvrant à la structuration des applications n’ont que cet objectif à l’esprit, nous rendre toujours plus dépendant à notre envie irrépressible de médiatisation du vide. Améliorer sainement notre quotidien grâce aux apports technologiques n’est, au mieux, qu’un objectif secondaire bon à délivrer à des journalistes ayant perdu tout esprit critique. Ne nous leurrons pas sur la valeur de la morale moderne californienne qui ne dépasse pas le messianisme de quincaillerie. L’objectif premier est bien de faire fructifier les investissements de quelques gourous aptes à guider les adeptes.

Nous nous délectons de Walking Dead sur Netflix, société réputée pour produire des programmes en fonction des comportements enregistrés sur le site, et de ses zombies dénués de toute conscience ; mais que sommes-nous devenus ? Les plus intelligents avouent une possible forme de décadence mais pensent naïvement que tout problème est voué à être résolu à court terme par les forces du marché. L’éthique de la Silicon Valley, de ses affidés européens et des agences de renseignement ne nous sera d’aucun secours. Nous allons donc devoir nous réapproprier collectivement cette problématique, si toutefois nous souhaitons protéger notre liberté. En premier lieu, imposons les sociétés du Net à payer chaque utilisateur pour les données personnelles utilisées et assurons-nous de nos droits de propriété (droit de suppression des données). Dans un second temps, enseignons aux plus jeunes à développer leur esprit critique, sur cette question comme sur les autres, avant de vouloir à tout prix glisser des iPads dans leurs cartables. Sachez que les enfants des dirigeants de Google, Yahoo! ou Apple inscrivent leurs enfants dans des écoles où la technologie est absente des salles de classe. Pur hasard ?

Morne Seine

31
seine paris anne hidalgo
Trampoline sur la Seine. Sipa. Numéro de reportage : 00646060_000001.
seine paris anne hidalgo
Trampoline sur la Seine. Sipa. Numéro de reportage : 00646060_000001.

Anne Hidalgo en est fière : Paris, ne cesse-t-elle de répéter, est un laboratoire. De quoi, on ne sait pas et peu importe, ce qui compte, c’est d’innover. Autrefois, une ville était une terre de sociabilité indécise, où on pouvait échapper par l’anonymat au qu’en-dira-t-on villageois ; on y réalisait des travaux sales qui font de la poussière ou de la fumée ; on y vivait des rencontres, intrigues et conflits. Bref, c’était un haut lieu de la comédie sociale et, pour tout dire, de la vie adulte. Depuis qu’on nous invite fermement à les reconquérir, les villes sont des terrains de jeu où les grands enfants qui nous gouvernent testent toutes les âneries qu’ils appellent modernité. La ville protégeait l’intimité, elle prétend désormais l’exposer.

Il n’est pas certain qu’Anne Hidalgo ait lu Philippe Muray. Et lui, malheureusement, n’a pas eu le bonheur de la croiser, car elle aurait assurément été, avec Najat Vallaud-Belkacem, l’une de ses favorites. Mais sans l’avoir jamais vue, il la connaissait bien. Voici ce qu’il écrivait en septembre 2003 : « Les néo-vivants […] ne connaissent pas de plus bel idéal que de se baigner dans le béton des berges de la Seine, d’organiser des pique-niques champêtres au milieu des crachats des trottoirs, d’inventer de nouvelles conduites citoyennes dans les escaliers d’immeubles, de s’ouvrir aux arts de la rue comme à leurs voisins […] de suivre des chemins de traverse dans des coulées vertes ou des promenades plantées, de regarder pousser des tomates, de la ciboulette altermondialiste et de la coriandre atypique dans les nouveaux petits jardins collectifs des Épinettes, de fréquenter les fermes alternatives du canal Saint-Martin, en attendant le retour des arbres sur le parvis de la mairie de Paris… »[access capability= »lire_inedits »]

Or cette litanie, inventée il y a quinze ans sous le régime de l’exagération comique, évoque très fortement le programme de la municipalité actuelle. Ainsi le bon peuple est-il aujourd’hui autorisé à cultiver quelques carrés de verdure entourant les arbres. Pour la mairie, une ville doit ressembler à la campagne, à la plage, ou à un vaste parc d’attraction. Mais surtout pas à une ville.

Nous voilà donc également sommés de reconquérir les berges de la Seine, désormais interdites aux automobiles après un vote qualifié d’historique. Pour vendre cette proposition qu’on ne peut pas refuser, les socialistes parisiens ont convoqué l’Histoire, évoqué notre retard sur les autres capitales et fait un chantage aux poumons des enfants. Je ne veux aucun mal aux poumons des enfants et je ne souhaite certainement pas voir Paris livrée aux fumées d’échappement et aux embouteillages. Mais qu’on le veuille ou non, une ville est aussi faite pour la circulation automobile et doit pouvoir être traversée, y compris par les ploucs qui ont le grand tort de résider ou de travailler en banlieue, les « suburbains », comme les appelle Nicolas Domenach avec un mépris glacé. La guerre contre la bagnole est d’abord idéologique : elle vise à ériger d’invisibles barrières entre les dans-le-vent, qui font du vélo et vont au marché bio, et les culs lourds accrochés à leurs tas de ferraille. Bien sûr, malgré la propagande éhontée de la mairie, personne, ou presque, ne s’est approprié les berges tandis qu’en surface on fait du sur-place en polluant à tout va.

Mais ce n’est pas tout. Comme si elle voulait achever la transformation de Paris en concept, la municipalité a sorti un autre lapin de son chapeau et fait voter la création d’une zone réservée aux naturistes. Idée faussement transgressive : s’il n’y a pas plus de raison de cacher son sexe que son nez, c’est en effet que le corps est dépourvu de toute charge érotique. Passons.

À ma connaissance, le naturisme prône une forme de retour à la nature. Il s’agit donc, en l’installant à Paris, d’amener la nature en ville – ce qui sera bien plus pratique pour prendre l’air. On pourrait objecter aux promoteurs de cette grande avancée qu’une cité a quelque chose à voir avec la civilité et que le port de vêtements est l’une de ses expressions les plus courantes. Cependant, on ne voudrait pas que les naturistes se sentissent parqués, voire stigmatisés. Le parc qui leur sera alloué  ne sera donc « ni privatisé ni clôturé », mais « accessible et visible de tous ».

Si on se rappelle que madame ma Maire, qui se voit en Merkel française, souhaite faire de Paris une ville accueillante pour les migrants, on risque de voir s’entrechoquer les bonnes intentions. On se demande en effet si les réfugiés irakiens ou syriens à qui Anne Hidalgo ouvre les bras apprécieront ce parc naturiste « accessible et visible de tous ». Pas de problème : si ça tourne mal, Hidalgo pourra toujours demander conseil à Cologne.[/access]