Hitchcock et son compositeur, Bernard Herrman (SIPA : 51420772_000001)
Nous sommes en 1975, à New York, le soir du réveillon de Noël. Sortant de l’ultime séance de studio de Taxi Driver, film du jeune Martin Scorsese dont il a écrit la musique, le compositeur Bernard Herrmann s’effondre, terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 64 ans. La presse signale discrètement l’événement. Pourtant c’est un monstre sacré qui s’éteint. Herrmann, à travers ses collaborations avec des cinéastes tels qu’Orson Welles (Citizen Kane), Alfred Hitchcock (Psychose, Vertigo) ou Joseph L. Mankiewicz (The Ghost and Mrs. Muir) a réinventé la musique de film, en y introduisant des éléments destinés à agir sur l’inconscient du spectateur : dissonances, motifs harmoniques non résolus, suspension dramatique… Outre son génie mélodique, c’est ce type d’innovations qui a permis à Herrmann de s’imposer comme l’un des plus importants compositeurs que l’industrie du film ait connus. Avant lui, on écrivait de la musique pour les films, après lui on écrira de la musique de films.
De Psychose à Moby Dick
Musicien pour Hollywood est pourtant le dernier destin qu’aurait choisi cet enfant grandi à New-York. Issu d’une famille juive d’origine russe, il rêve dans sa jeunesse de devenir un grand chef d’orchestre. Il étudie la musique à la prestigieuse Julliard School et noue très jeune des contacts avec d’importants compositeurs tels que Charles Ives, Aaron Copland ou Percy Grainger. Dès le début des années 1930, Herrmann entame une fructueuse collaboration avec la radio : il dirige, arrange et compose quantité de musiques pour des émissions variées, allant des documentaires aux dramatiques. C’est là qu’il fait la connaissance d’Orson Welles, pour qui il écrit la musique de l’émission War of the Worlds, en 1938, le fameux faux reportage devenu culte qui a terrifié l’Amérique entière en annonçant en direct une attaque de Martiens. Herrmann a 27 ans.
Il suit Orson Welles dans l’aventure cinématographique, et pour Citizen Kane (1941), il renouvelle l’usage du « leitmotiv », qu’il n’attache plus seulement à des personnages, comme c’était souvent le cas jusqu’alors, mais à des sentiments, des émotions. Que serait le « mystère Rosebud » sans la mélodie subtile de Herrmann qui le signale sans cesse à notre inconscient ? Ce travail, Herrmann le poursuivra avec Alfred Hitchcock dès le milieu des années 1950. Dans la fameuse scène du meurtre sous la douche de Psychose, les notes stridentes de violons, tels des cris d’oiseaux sur la chair de la malheureuse Marion Crane, incarnée par Janet Leigh, renvoient le spectateur à l’une des scènes précédentes, où le gérant du motel infernal décrivait sa passion pour la taxidermie. Pour North by Northwest, Herrmann a l’idée géniale de développer tout au long du film d’infinies variations autour d’un même fandango obsédant. Pour Vertigo, le compositeur donne à Hitchcock l’une de ses plus belles partitions, mélange de somptueuses envolées postromantiques et d’ambiances sonores inquiétantes, qui apporte toute sa complexité à une histoire d’amour d’impossible. Boudé par Hollywood au milieu des années 1960, puis redécouvert par toute une génération de jeunes réalisateurs (Scorsese, Truffaut, De Palma), le compositeur développera aussi tout au long de sa vie un catalogue d’œuvres « classiques » destinées au concert. En tout, il en laissera une vingtaine, dont une cantate sur le thème de Moby Dick (1938), une Symphony (1941), le superbe quatuor à cordes Echoes (1965) et Wuthering Heights, un opéra gothique de trois heures inspiré de l’œuvre d’Emily Brontë, qu’il écrivit au début des années 1950 – et qui demeure le point focal de son œuvre, permettant d’approcher au plus près de l’homme et du reste de ses compositions.
L’homme et l’œuvre
L’essai de Vincent Haegele Bernard Herrmann, un génie de la musique de film, qui vient de sortir de manière assez confidentielle, est le premier ouvrage en français consacré au compositeur américain. C’est confondant, mais c’est ainsi : quarante ans après sa mort, celui qui a révolutionné la musique de film, et laissé une empreinte importante dans la musique américaine, n’avait pas encore intéressé l’édition francophone. Écartant d’emblée l’option d’une approche strictement biographique du personnage, et refusant de poser un prisme psychologique sur le phénomène Herrmann (expliquant par exemple le caractère sombre de sa musique par ses « échecs » personnels), Haegele propose un fil conducteur permettant de comprendre le cheminement musical du compositeur à travers les grandes étapes de sa vie professionnelle. Il est assurément plus important de saisir qu’il a commencé en illustrant des dramatiques radio (le job idéal pour savoir créer des atmosphères et un « sound design ») que de connaître le détail de ses trois mariages et deux divorces. L’une des grandes qualités de cet essai est aussi d’analyser en détail les influences de Bernard Herrmann – et d’essayer de définir son style en fonction de cette généalogie. La plupart des compositeurs hollywoodiens de la génération précédente, souvent venus d’Europe, avaient assurément un bagage musical plus facile à cerner. Dans les influences d’Herrmann on retrouve à la fois Tchaïkovski, Rachmaninov (celui de L’Île des morts), ou Debussy… mais aussi Charles Ives, le plus libre des compositeurs américains, ou Wagner, ou encore le Schoenberg de la Nuit transfigurée. Haegele propose aussi des rapprochements stimulants, comme par exemple entre la Symphony d’Herrmann et sa contemporaine soviétique Symphonie n°5 de Dimitri Chostakovitch.
Même si cet essai poursuit une réflexion générale, et même subtilement philosophique, sur la place de l’art au temps de la culture de masse et des industries culturelles, il n’en reste pas moins entrelardé de pages d’analyses musicologiques pointues (et passionnantes) qui pourraient bien vous faire découvrir l’existence et la signification de mots tels que ecdotique, palingénésique, ou ambitus… mais quel serait le sens de la vie si nous n’avions pas un mot nouveau à découvrir chaque jour ? La publication de ce « Herrmann » de Vincent Haegele est peut-être le signal qu’une page se tourne enfin, et que l’hexagone est prêt à découvrir pour de bon ce compositeur subtile, romantique, américain mais si british, surdoué, aux obsessions gothiques ; peut-être qu’enfin ses œuvres de concert et les suites extraites de ses musiques de films entreront au répertoire des orchestres français… Peut-être que les radios joueront toutes du Herrmann, que l’on érigera des statues géantes à son effigie, que l’on battra des monnaies portant son profil, que les adolescentes porteront des t-shirt Bernard Herrmann et que les petits enfants siffloteront ses mélodies en allant à l’école… siffloteront par exemple l’air de » Twisted Nerve« … J’ai fait un rêve, comme l’a dit l’autre.
Vincent Haegele, Bernard Herrmann, un génie de la musique de film, édition Minerve, 2015.
Sa gravure la plus connue, Pornocrates, a fait le tour du monde. On y voit une femme grassouillette aux trois quarts nue, les yeux bandés et guidée par un cochon aussi rose qu’elle. Cette œuvre aux couleurs tendres met en scène un érotisme pimenté de domination, de lingerie et d’amour des arts. C’est une icône de la vie parisienne à la fin du XIXe.
Cependant, Pornocrates cache le reste des œuvres de Félicien Rops qui sont peu connues, mais particulièrement foisonnantes et originales. Deux collectionneurs belges ont entrepris depuis plusieurs décennies de réunir un important fonds de dessins et d’estampes de cet artiste. C’est cet ensemble qui est présenté jusqu’au 16 décembre prochain au Creusot, par l’établissement d’action culturelle L’arc-scène nationale.
Des connivences avec Baudelaire
Félicien Rops naît en 1833 à Namur, en Belgique, dans un milieu aisé. Il n’a que 16 ans quand son père meurt, et il tombe sous la coupe d’un cousin échevin hostile à ses aspirations artistiques. Deux ans plus tard, le jeune Félicien s’enfuit à Bruxelles. Une autre vie commence. Il goûte sans restriction les délices de la bohème estudiantine. Il devient illustrateur et caricaturiste de presse. Il rencontre des peintres comme Constantin Meunier et Charles De Groux. Cette nouvelle existence ne l’empêche pas d’épouser la respectable fille d’un juge de Namur. La fortune de sa femme, jointe à l’héritage paternel, lui assure une entrée confortable dans la vie. Cependant, il n’est pas très porté sur la fidélité et fait des séjours de plus en plus fréquents à Paris. Dans la capitale française, son talent évolue vers l’illustration de livres. Sa verve érotique et satirique est remarquée. Les commandes s’enchaînent.[access capability= »lire_inedits »]
Partout où il passe, il fait preuve d’une personnalité très sociable. Il adhère à un nombre étonnant de clubs et sociétés en France et en Belgique : société des Joyeux, société des Crocodiles, société des Agathopèdes, Royal Club nautique de Sambre et Meuse, loge de La Bonne Amitié à Namur, etc. Il est intégré au fameux groupe des XX associant les plus prestigieux artistes du renouveau belge, tels Khnopff et Ensor. Il s’immerge aussi et surtout dans le milieu littéraire parisien qui le captive. Il a en tout premier lieu des connivences avec Baudelaire. Il fréquente Barbey d’Aurevilly, Mallarmé, Verlaine, les frères Goncourt, etc. et entretient une vaste correspondance, souvent émaillée de dessins et croquis. En fin de compte, Félicien Rops est en osmose avec beaucoup d’esprits de son temps.
Dès ses premiers séjours à Paris, le tempérament des Parisiennes le réjouit. Il vit en ménage avec deux sœurs, Léontine et Aurélie, modistes l’une et l’autre. À chacune il fait un enfant. Il entreprend de nombreux voyages en Europe, aux États-Unis et au Sahara. Son épouse légitime, restée à Namur, n’en finit pas de se plaindre. La séparation intervient finalement et Rops s’installe définitivement en région parisienne, où il sera actif encore une trentaine d’années. Avec l’âge, il réside de plus en plus souvent dans sa villa d’Essonnes (à présent Corbeil-Essonnes), où il reçoit beaucoup. Vers la fin de sa vie, il s’inquiète d’une baisse possible de son potentiel de séduction. Sur les photos, il a pourtant toujours fière allure. Sa moustache et sa barbiche pointent encore avec brio. Il meurt durant l’été 1898, à 65 ans, très bel homme.
S’il est une obsession chez Félicien Rops, c’est bien celle des femmes. Il ne peut pas s’en passer. Cela saute aux yeux quand on parcourt son œuvre. Il faut dire qu’il a un don pour représenter le corps féminin. On sent qu’il l’a bien observé et le connaît parfaitement. Aucune subtilité, aucune nuance ne lui échappe. Ses nus féminins sont toujours justes, sans qu’il lui soit besoin de donner beaucoup de détails. Il n’est pas de ces artistes trop appliqués qui trahissent l’effort. Pas étonnant qu’il ait entretenu des relations avec Rodin, cet autre connaisseur.
Rops, en même temps qu’il représente les femmes, nous permet d’accéder à ses fantasmes. Certains relèvent de l’érotisme ordinaire. D’autres sont plus explicites sur ses préférences comme, par exemple, La Dame aux bulles où il fait l’éloge de la fellation. D’autres encore abordent la domination ou le satanisme. Inutile de dire que ce genre de compositions est destiné à des amateurs. Elles n’ont aucune chance de se retrouver aux cimaises des grandes institutions. C’est peut-être pour cela que son œuvre est si dispersée et si difficile à connaître à notre époque.
« Vertueux ne puis. Hypocrite ne daigne. Rops suis. »
Rops nous amène avec lui auprès des femmes, un peu comme le fera plus tard Fellini dans certains de ses films. Il brosse une véritable peinture sociale de l’industrie des plaisirs. Par certains aspects, il rappelle Toulouse-Lautrec. Un grand nombre de gravures mettent en scène les clients. Il y en a des gros, des vieux, des voyeurs, des naïfs… Beaucoup sont éméchés ou écrasés de fatigue. C’est le cas du très réussi Gandin ivre. Rops nous montre aussi les corps de métiers qui s’occupent des prostituées et demi-mondaines à la façon des équipes médicales qui accompagnent les grands sportifs. Ici, on voit le couturier qui prend ses mesures sur une beauté nue, là, le masseur qui la remet en forme.
Rops se garde bien de nous livrer une peinture sucrée où il n’y aurait que les côtés plaisants de la vie érotique. Avec lui, au contraire, tout est mêlé, le délicieux et le négatif. Il n’est pas dupe des implications sociales de la prostitution. Évidemment, il n’a pas le tempérament d’un militant abolitionniste. Ça ne l’empêche pas d’avoir une sorte de conscience tragique de la réalité dans toutes ses composantes. C’est ce qui lui inspire, par exemple, cette gravure très émouvante où une affreuse tenancière, genre fée Carabosse, déshabille et présente une toute jeune fille résignée.
Il exprime aussi ses angoisses. Au premier rang de celles-ci vient le thème de la cruauté de la femme, sûre de son attrait et naturellement dominatrice. Les femmes de Rops semblent moins destinées à jouir de leur propre sexualité que de l’ascendant impitoyable qu’elles exercent sur les hommes. Ses gravures abondent de belles qui se rient des hommes, les exploitent ou les broient tels des pantins.
La mort est également présente dans nombre de ses travaux, en contrepoint du thème de la femme. C’est la marque d’une conception quasi baudelairienne de l’existence. Mais c’est aussi le reflet d’une époque où la syphilis présente de sérieux risques. Avec la représentation souvent fantasmagorique de la mort, il rejoint le symbolisme et son goût de l’inquiétant.
Il n’aime ni les curés ni la guerre
Rops est peu politisé. Cependant, parfois il affirme fermement ses convictions. Nombre de ses gravures comportent ainsi une charge anticléricale. C’est le cas, par exemple, de son Enterrement en pays wallon, où curés et enfants de chœur font figure de demeurés. Souvent, aussi, il insiste pour nous dire à quel point la religion lui paraît peu crédible, car les meilleures dispositions de cet ordre fondent devant un beau corps de femme. Dans son Calvaire, il n’y va pas par quatre chemins. Il y représente un crucifié en érection à la vue d’une Marie-Madeleine dénudée. Le propre des œuvres sur papier est de permettre ce genre de liberté.
Cependant, l’allergie principale de cet homme concerne la guerre. En témoigne une gravure de 1858 qui fait scandale. Il s’agit de La Médaille de Waterloo qui prend le contre-pied des bonapartistes nostalgiques. C’est une époque où certains arborent, en effet, une médaille de Sainte-Hélène. Dans l’estampe de Rops, on voit une Marianne, poitrine à l’air, qui semble être le sosie de La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Toutefois, l’égérie de la Grande Nation n’a pas le beau rôle : elle exhorte au délire patriotique une armée de squelettes.
En 1870, toujours sensible aux désastres de la guerre, Rops se rend sur le champ de bataille de Sedan pour y faire des croquis et préparer une série de gravures. Cependant, il n’est jamais un militant ou un idéaliste. S’il dénonce la bourgeoisie étriquée et moutonnière, c’est pour mieux adopter le mode de vie d’une bourgeoisie libérale amie des plaisirs et des arts. Dans une lettre à un proche, il se définit ainsi : « Vertueux ne puis. Hypocrite ne daigne. Rops suis. »
Il n’est pas seulement un artiste livrant des tirages magnifiques. C’est aussi quelqu’un qui entend s’exprimer sur sa vie avec son art. Pour comprendre ce que ses options figuratives ont de particulier, il est intéressant de les mettre en regard de celles, bien différentes, de Cézanne (1839-1906), qui est presque son exact contemporain. Le maître d’Aix-en-Provence signe, en effet, un certain nombre de Baigneuses. Ces créatures fessues éblouissent par leur géométrisation, par leurs empâtements, par leur picturalité. De telles œuvres préfigurent le cubisme par leur formalisme original. Ce sont des morceaux de peinture. Cependant, c’est à peine si le corps des Baigneuses a un lien avec celui des femmes réelles. Évidemment, il n’est question chez Cézanne ni du désir ni de rien de qui concerne le féminin. Il s’agit uniquement de forme et de couleur.
Rops, au contraire, nous fait partager son désir et ses ressentis les plus divers. C’est à tel point que ses planches peuvent, dans le contexte de son époque, avoir un usage aussi bien pornographique qu’artistique. Certains y voient une disqualification, comme si un art ainsi tourné vers la vie paraissait trop vulgaire pour être intégré à l’art savant. Cependant, avec le recul, on peut percevoir chez Rops un angle d’attaque pertinent et une réelle force. Comme le ferait un romancier ou un cinéaste, il nous montre la vie telle qu’il la ressent.
Après lui, rares sont les artistes qui abordent de front les mœurs sexuelles de leur temps. Le xxe siècle, il est vrai peu figuratif, paraît dans l’ensemble bizarrement assez prude. Cependant, certains artistes du renouveau figuratif actuel s’intéressent à la question. C’est le cas, par exemple, de Thomas Lévy-Lasne (né en 1980), à qui est consacrée à Paris, jusqu’au 27 décembre, une exposition remarquable. On peut y voir des aquarelles de la série Fêtes représentant avec virtuosité ces moments où l’on boit, fume, danse et drague. On enchaîne avec des dessins en noir et blanc de la série Webcam qui, logiquement, sont dédiés à l’étape suivante. On y trouve des scènes de sexe où la lingerie dix-neuvièmiste de Rops laisse place à une crudité houellebecquienne, peuplée de smartphones, d’ordinateurs et de webcams.[/access]
À voir absolument :
– « Vous avez dit Félicien Rops !? », L’arc-scène nationale, Le Creusot, jusqu’au 16 décembre.
– « La Fragilité », peintures et dessins de Thomas Lévy-Lasnes, Backslash Gallery, 29, rue Notre-Dame-de-Nazareth, 75003 Paris, jusqu’au 29 décembre.
– En permanence : musée Félicien Rops, Namur, Belgique.
Paul Hamy, dans "L'ornithologue" de Joao Pedro Rodrigues
Sur L’ornithologue, film portugais de Joao Pedro Rodrigues avec un acteur principal et presque unique le Français Paul Hamy, la critique est unanimement louangeuse. Je me joins volontiers au choeur de ceux qui célèbrent la beauté sauvage des paysages, les surprises d’un scénario qui part du monde moderne le plus rationnel et s’enfonce dans la forêt des mythes les plus archaïques, la virilité sculpturale de Paul Hamy nuancée par le regard pur et presque enfantin qu’il pose sur les oiseaux et le monde.
Mais où va exactement ce jeune scientifique perdu dans les gorges et les forêts du Tras-os-Montes, à l’extrémité nord-orientale du Portugal ? Quel est au juste le parcours du film ? La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles nous dit Baudelaire, et les critiques ont un peu tendance à se perdre entre les vivants piliers et à mal décrypter les confuses paroles. Le metteur en scène Joao Pedro Rodrigues s’amuse à brouiller les pistes en affirmant que son film évoque le plus populaire des saints portugais, Saint Antoine né à Lisbonne et mort à Padoue. Cause toujours.
Le Centre Pompidou organise ces jours-ci une rétrospective des films de ce jeune et talentueux réalisateur, en même temps qu’il expose une de ses installations. Tiens tiens, JPR est également plasticien et on sait que les artistes plasticiens d’aujourd’hui intègrent volontiers le geste créateur comme partie et élément fondamental de leur création. C’est tout l’opposé de la doctrine de Flaubert qui affirme que l’artiste ne doit pas faire intrusion dans son œuvre et qu’entre autres, le romancier doit s’absenter de ses romans. Il semble que l’axe du film L’ornithologue soit la prise de possession amoureuse de l’acteur par le réalisateur, qui se glisse dans sa peau et va jusqu’à l’évincer de sa personnalité. Cet amour est à la fois le sujet et le geste créateur du film. On dissertait dans les classes de philo sur l’amour captatif et l’amour oblatif, celui qui prend et celui qui donne. L’ornithologue est un chef-d’oeuvre d’amour captatif, il en montre aussi les limites et l’échec.
L’amour que peut porter à son actrice ou à son acteur principal un réalisateur est un puissant aiguillon créateur, que l’on songe aux films comme Morocco ou Shangai Express dans lesquels Marlène Dietrich est tout illuminée par l’amour que lui porte Sternberg. Le désir amoureux de Joao Pedro Rodrigues, désir d’un p’tit brun pour un grand blond (variante gay d’une vieille chanson de Nougaro), le pousse à s’approprier le corps de celui-ci et à faire de cette appropriation le sujet de son film. D’abord il le prive de parole et met sa propre voix à la place de celle de Paul Hamy, qui selon une interview avait pourtant appris le portugais. Ensuite, la scène de bondage est révélatrice. Deux jeunes Chinoises catholiques cheminaient vers Saint-Jacques de Compostelle, elles ont perdu leur chemin et se retrouvent au bord du Douro, merveilleuse idée qu’on croirait tirée du Soulier de Satin de Claudel. Elles trouvent l’ornithologue inanimé au bord du fleuve après le naufrage de son kayak, elles le soignent et le réconfortent. Le lendemain matin, le malheureux s’éveille suspendu presque nu à un arbre par un bondage serré qui met en relief son physique avantageux. Et le réalisateur a le culot d’accuser les Chinoises ! Menteur ! C’est bien sûr Joao Pedro lui-même qui a fait le coup. Le bondage n’est pas seulement une technique érotique, il répond au très vieux désir humain de s’emparer de la personne aimée et de l’empêcher radicalement de s’échapper. Que celui qui n’a jamais fantasmé sur la séquestration de l’être aimé, surtout si celui-ci semble vouloir vous plaquer, lui jette la première pierre. Encore une fois, je ne critique pas ces interventions du créateur, rappelons-nous que nous sommes dans l’optique d’un plasticien et que l’époque est révolue où Sartre blâmait Mauriac pour montrer trop souvent le bout de son nez dans Thérèse Desqueyroux. Dire que les gens de gauche ont fliqué même la création romanesque !
Mysticisme et sexualité
Le chemin de dépossession de soi que subit Paul Hamy continue à travers les bois. Il retrouve sa carte d’identité avec les yeux brûlés, le réalisateur le force sadiquement à se brûler l’extrémité des doigts pour rendre illisibles ses empreintes digitales. Il jette aux orties son smartphone, le geste le plus sacrilège qui se puisse concevoir aujourd’hui contre sa propre personnalité, bien pire qu’un suicide ou une autocastration.
Dans la dernière séquence, le réalisateur a complètement vampirisé son acteur, il a plaqué son visage de petit brun sur le corps colossal du grand blond et il entre dans Padoue à pied, façon Buñuel dans La Voie Lactée, pour nous faire croire qu’il s’agit toujours de la transformation de Fernando l’ornithologue en Saint Antoine de Padoue. Je sais, je sais, le mysticisme et l’érotisme sont unis par maints passages secrets, soit dit sans le moindre blasphème. Les poèmes mystiques de Mme Guyon, l’amie de Fénelon, semblent avoir été écrits sous orgasme profond. Les masques, les faux-semblants et fausses pistes sont d’ailleurs un des charmes puissants de ce film.
L’amoureux avance glorieusement vers Padoue, mais l’objet de son amour a disparu. La dévoration érotique aboutit logiquement à la disparition de l’autre. On sent là une angoisse sourde du réalisateur à propos d’une particularité de l’amour homosexuel : à la différence de l’hétérosexualité, la fusion peut y détruire le couple en supprimant toute altérité.
L’ornithologue, film de Joao Pedro Rodrigues, en salle depuis le 30 novembre
Il n’est guère besoin de vanter le cinéma de Clint Eastwood. Une fois de plus, la critique se partagera entre les enthousiastes – qui nous donneront du « Le meilleur Clint Eastwood » (en général, depuis le précédent) – et les fines bouches qui avoueront avec une gourmandise entortillée « avoir un tout petit peu moins aimé celui-là ». De toute manière, nous irons tous voir Sully.
Du jeu des acteurs – Tom Hanks et Aaron Eckhart – aux effets spéciaux qui rendent incroyablement « vrai » l’accident de l’avion US Airways et son amerrissage sur le fleuve Hudson en 2009, tout est parfait. J’ajouterai qu’après certaines scènes, on se demande comment on ne se retrouve pas aussi trempé que l’un des 155 passagers…
On me dira que la véritable histoire de Sully est ailleurs – dans cette sorte de procès intenté contre les pilotes, à qui l’on reproche de ne pas avoir tenté de rejoindre l’aéroport et de sauver… l’avion. Valeurs humaines vs. gros sous. Soit, le film peut être lu ainsi : une parabole politico-sociale. La dimension de l’entertainment (la reconstitution du crash, comme si vous y étiez) introduirait une réflexion politique. Sauf que le crash n’introduit rien : il revient en boucle et sous différentes formes (rêves, récit, simulations…). Le crash est le propos du film : dans sa lutte pour la vie, nécessairement solitaire, l’homme demeure un animal social, responsable des et devant les autres.[access capability= »lire_inedits »]
On n’a rien inventé depuis les débuts du cinéma. Tout a été dit depuis La Sortie des usines Lumière (le cinéma témoin de la réalité sociale), L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat (le cinéma comme expérience spectaculaire) et Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès (le cinéma comme fantaisie et artifice). Tous les films sont une combinaison de ces trois éléments : A + B = C. Tous sauf Sully, où A = B = C. C’est comme si L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat devenait un propos sur la vie des cheminots. Et ça, pareil tour de magie cinématographique, on ne l’avait jamais vu.[/access]
Jean-Michel Aphatie. Sipa. Numéro de reportage : 00691595_000004.
Peu de temps après l’élection de Trump, Jean-Michel Aphatie débattant avec notre consœur Eugénie Bastié avait déclaré « s’interroger quelquefois sur le suffrage universel ». Il a provoqué une certaine indignation, voire une franche rigolade. Il s’inscrit pourtant, par une telle déclaration, dans une certaine tradition littéraire qui lui fait honneur. Qui aurait imaginé, ainsi, trouver dans la bibliothèque de l’homme qui voulait aussi, dans la foulée, raser le château de Versailles, ce cher Charles Baudelaire, lui-même un grand épouvanté du suffrage universel ? Baudelaire déclarait notamment, dans Mon cœur mis à nu : « Impitoyable dictature que celle de l’opinion dans les sociétés démocratiques ; n’implorez d’elle ni charité, ni indulgence, ni élasticité quelconque dans l’application de ses lois aux cas multiples et complexes de la vie morale. » Oui, la vie morale de Jean-Michel Aphatie, on le comprend, a du mal à supporter la brutalité des faits.
Mais Aphatie n’est pas, loin de là, le seul baudelairien de notre paysage politico-médiatique qui tient le suffrage universel pour une drogue dure qui rend les peuples tellement cruels qu’ils sont capables de refuser des traités pourtant si bons pour eux. On se souviendra ainsi, sans doute, d’un autre grand homme qui avait perçu tous les dangers de la démocratie directe : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens », avait dit Jean-Claude Juncker après la victoire de Syriza en janvier 2015, prouvant ainsi, comme Aphatie, son absence de vision partisane. La démocratie est dangereuse, qu’elle amène au pouvoir la vraie droite (Trump) ou la vraie gauche (Tsipras).[access capability= »lire_inedits »]
Le courage de ces gens-là, Aphatie, Juncker et d’autres, comme par exemple notre ambassadeur à Washington tweetant « Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige », c’est quand même d’appeler les choses par leur nom. Qui est la cause de ce « vertige » diplomatique très baudelairien ? Edgar Poe, traduit justement par Baudelaire, le dit clairement en racontant à sa manière l’histoire des États-Unis dans Nouvelles Histoires extraordinaires : « La chose néanmoins finit ainsi : les treize États, avec quelque chose comme quinze ou vingt autres, se consolidèrent dans le plus odieux et le plus insupportable despotisme dont on ait jamais ouï parler sur la face du globe. Je demandai quel était le nom du tyran usurpateur. Autant que le comte pouvait se le rappeler, ce tyran se nommait : La Canaille. »[/access]
Des supporters de Trump en Australie, août 2016. SIPA. 00768479_000010
Même si l’on peut y trouver des différences, la continuité entre le Brexit et l’élection présidentielle américaine semble difficile à contester. On ne saurait mieux le dire que Marie Viennot, qui, dans son « billet économique » de France Culture du 8 novembre, affirmait : « Remplacez Bruxelles par Washington, les propos xénophobes sur les immigrants de l’Est, et ceux du Mexique. Jetez un œil aux réactions des marchés financiers, des médias, des économistes, quasiment tous anti-Trump. Le candidat républicain dit être un Brexit US, et espère faire mentir les sondages […] Les gens veulent des frontières, ils ne veulent pas de cette arrivée massive de gens qu’ils ne connaissent pas, c’est leur volonté…Les discours anti-mexicains de Donald Trump ressemblent à s’y méprendre à ceux de U-Kip, le parti pro-Brexit. Comme lui, Donald Trump veut rallier les déclassés. »
Donald Trump revendique clairement cette continuité ; lors de son meeting à Raleigh dans le Michigan, la veille du scrutin, il clamait: « demain ce sera une journée véritablement historique. Ça va être un Brexit puissance trois ».
On se souvient des réactions qui ont suivi le Brexit : Bernard-Henri Levy et Alain Minc mettent en cause les électeurs, et reçoivent en retour une volée de bois vert en châtiment du soi-disant délit d’ignorance et de mépris des « vrais gens ».
On connaît la boutade célèbre de Bertolt Brecht qui fait dire à un de ses personnages : « Le peuple a par sa faute perdu la confiance du gouvernement il convient donc pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ». Elle a été assez abondamment sollicitée en cette occasion. Elle a probablement encore servi pour l’élection de Donald Trump. Le débat se pose, en tout cas, dans les mêmes termes.
Il peut arriver à l’élite de dire la vérité
Est-ce à dire que toute réflexion sur la rationalité d’un vote populaire est interdite ? Après les attentats du 13 novembre, Manuel Valls déclarait : « expliquer de tels actes, c’est déjà vouloir un peu excuser ». A l’inverse, une tentative d’analyse du vote des catégories en voie de déclassement serait-elle déjà une façon de les stigmatiser ?
Comme pour la question de l’islamisme, il s’impose à tout effort de lucidité de se blinder contre l’accusation d’islamophobie, ne faut-il pas se protéger contre un autre missile idéologique, sur un tout autre front, qui ferait d’une mise en examen (au sens sociologique !) du vote populaire un nouveau crime en « mal-pensance » ? Comme il y a un CCIF (Comité contre l’islamophobie en France), y aura-t-il prochainement un CCPP (Comité contre la « populophobie » partout) ? Osons ajouter à la sauvette qu’il peut arriver à des membres de l’élite de dire la vérité.
Soyons clair : s’il doit être permis de mettre en doute la rationalité du vote d’une partie déshéritée du peuple américain qui a permis l’élection de Trump, cela n’équivaut, en aucun cas, à le mépriser, ou à manifester quelque condescendance. On s’efforcera ici au contraire de dénoncer l’environnement informationnel dans lequel il a bien peu de chances de se construire des représentations valides des causes de son déclassement, ou de son malaise identitaire.
Le ressentiment que l’on peut éprouver à l’égard de la mondialisation libérale, du libre-échange forcené, de l’impuissance européenne, etc, est évidemment compréhensible, et il est logique qu’il se traduise parfois en agressivité vis-à-vis des élites qui s’en félicitent et ne préconisent rien d’autre que d’aller plus vite et plus loin dans la même direction.
La facile lapidation symbolique des responsables
Avec l’élection de Trump, on peut si l’on y tient se réjouir de la gifle à l’establishment, aux politiciens traditionnels, aux journalistes, aux sondeurs, etc. Mais Guignol rossant les gendarmes ne saurait constituer une politique, ni offrir de solutions aux perdants de la mondialisation. La question d’une recherche des voies permettant de sortir de ce marasme – après une analyse lucide – est autrement plus importante que la facile lapidation symbolique des responsables qui nous y ont englués.
Il faudrait être vigilant au fait que se réjouir d’une bonne leçon administrée aux bien-pensants thuriféraires de la mondialisation heureuse, incite à glisser subrepticement vers une sorte d’indulgence, de compréhension, voire de sympathie diffuse pour l’énergumène propulsé aujourd’hui à la tête du plus puissant pays du monde. On peut ainsi lire des quasi-compliments étonnants : Alexis Brézet, dans Le Figaro du 10 novembre, écrit : « Parce qu’il n’est pas du sérail, parce qu’il n’est prisonnier d’aucun tabou, Donald Trump a su mettre ses mots sur des sentiments que les autres ne voulaient pas nommer ». Donald Trump devient l’homme qui fait « exploser les codes », qui tranche avec « les timidités d’Obama à désigner l’islamisme radical »… timidités qui de ce fait apparaissent plus coupables que les injures ouvertement racistes de Donald Trump, ou l’affichage de ses préférences pour les régimes dictatoriaux.
Cette implicite connivence se lit également entre les lignes des anticipations de ses actions à venir. Sa politique sera-t-elle après tout si néfaste ? On voit bien que la bourse réagit plutôt bien depuis l’élection… Les membres raisonnables du Parti républicain, les institutions, la constitution, les experts, l’armée, les chinois, que sais-je… ne seront-ils pas autant de garde-fous ? En d’autres termes, faut-il se tenir prêt à féliciter le nouveau président de faire une bonne politique malgré lui, en quelque sorte ?
L’élection de Trump, défaite de la réalité…
La tonalité dominante semble être celle que Pascal Brukner exprime pour Le Figaro, affirmant qu’il y a eu « vengeance du réel », « victoire du principe de réalité ». On soutiendra ici que c’est tout au contraire la virtualité qui a terrassé la réalité.
C’est saisissant : plus de 40 % des femmes ont voté pour Trump, ainsi que plus d’un tiers des Latinos et 12 % des Afro-Américains. Il en va de même, on le sait, d’une grande partie des classes moyennes inférieures des régions les plus désindustrialisées. La réalité est brutale : une grande partie de ses électeurs, la majorité peut-être, a voté contre son intérêt direct ; et, si on prend en compte l’intérêt collectif (qu’on me pardonne encore cette préoccupation incongrue), c’est à leur quasi-totalité que l’on peut appliquer cette assertion. Et cela pour de multiples raisons qu’on ne peut que survoler ici, en donnant juste quelques arguments :
– On voit mal comment l’application de son programme pourrait améliorer la situation de son électorat populaire en réduisant l’impôt sur les sociétés de 35% à 15%, ainsi que celui des contribuables les plus riches (la tranche la plus élevée passant de 39,6% à 33%), ce qui en outre ne manquerait pas d’aggraver le déficit budgétaire, en plus des abattements fiscaux destinés à financer un programme de 1.000 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures.
– Inutile de développer les désastreuses conséquences qu’auraient, pour les plus pauvres, la remise en cause des réformes du système santé d’Obama.
– Il ne faut pas oublier que si la mondialisation explique en partie la dégradation de la situation de beaucoup elle est inséparable de la domination des puissances financières. Or, on sait que Trump compte abroger la loi Dodd-Frank de 2010, en d’autres termes récidiver avec la dérégulation reaganienne qui est à l’origine de l’énorme crise de 2008. On voit mal l’avantage que la fraction populaire de l’électorat du nouveau président pourrait en retirer…
– Au contraire, le programme d’Hillary Clinton avait assurément davantage de chances d’améliorer la situation du pays. Comme l’indique Philippe Askénazy dans Le Monde du 11 novembre, « Des dizaines de milliards d’investissements publics auraient été déployés pour construire des barrages ou des fermes solaires, ou encore rénover les logements, le tout en redéployant les subventions aux énergies carbonées et en renforçant les normes environnementales. ». De nombreuses avancées sociales visaient directement les plus nécessiteux.
… mais victoire de la virtualité
L’accession au pouvoir de ce personnage qui n’a rien à y faire est souvent interprétée, avec un enthousiasme plus ou moins discret, comme étant la fin d’un monde, et l’avènement d’un nouveau…
En fait cet évènement a été rendu possible parce qu’un monde nouveau est déjà advenu, et exerce son emprise depuis déjà plusieurs décennies. Il est l’aboutissement et non l’annonce du changement. Guy Debord avait théorisé la Société du spectacle, dans sa première forme, en 1967 : il conviendrait maintenant d’actualiser ses analyses, en prenant en compte la révolution de la communication qui alors n’en était qu’aux prémices.
Certes, les sondages indiquent, aux Etats-Unis comme en France, la baisse de la confiance vis-à-vis des médias, que ce soient les journaux, la télévision ou l’internet. Les journalistes sont perçus comme faisant partie de ces élites discréditées. Il est toutefois significatif que ce sont les réseaux sociaux – Facebook notamment – qui résistent le mieux à cette défiance. La mobilisation d’une armée d’internautes – la Trump’s Troll army – en faveur de Trump a été d’autant plus efficace que l’on connaît la logique virale de propagation des rumeurs, idées et réputations à travers les réseaux, et les possibilités de manipulation qu’ils recèlent. Mais, là encore, nous en sommes plutôt au niveau des conséquences – ce qui a été rendu possible – que des causes profondes qui ne sont rien moins que l’instauration d’un monde nouveau, virtuel, dans lequel se construisent les représentations, à l’intérieur du monde réel.
Une version « high-tech » de la caverne de Platon
Nous pouvons nous le représenter comme une réplique version « high-tech » de la caverne de Platon, ou comme une gigantesque bulle de Center Parcs ou d’un de ces sites artificiels de Las Végas avec leurs faux ciels. La plupart de nos concitoyens – bien au-delà des catégories socialement et culturellement déshéritées – y vivent de façon confinée, sans avoir même l’idée qu’il y a une autre réalité accessible en dehors. Contrairement à la version platonicienne, les chaînes sont directement dans les têtes, produisant une nouvelle sorte de servitude volontaire.
Donald Trump est une créature de ce monde virtuel-là, et de ce monde d’avatars seulement. On sait qu’il en était devenu une icône, notamment avec son émission de téléréalité The Apprentice. On peut donner une idée de ce monde factice à partir de la transposition de quelques éléments clés.
Notre terre-patrie, comme l’appelle Edgar Morin, y devient le cyberespace. Logiquement, la guerre tend à devenir de plus en plus une cyberguerre. Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) en sont les régulateurs, faisant ensemble office d’état. L’internaute en est le citoyen et/ou le client, les deux fonctions fusionnant. La personne y est complètement dissoute dans ses avatars. Elle manifeste son civisme par son ardeur à cliquer sur les innombrables sondages en ligne sans les lire vraiment, au gré de sa fantaisie du moment. Les évènements qui comptent sont ceux qui créent le buzz, c’est-à-dire qui surprennent, bluffent, et polarisent les attentions. C’est d’ailleurs cela qu’excelle à créer Donald Trump. Ce monde-là a sa propre religion, internet, avec ses objets de culte, les NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) et autres objets techniquement sophistiqués, le smartphone ou la tablette faisant office de signes ostentatoires d’appartenance se substituant aux croix et chapelets d’antan comme supports de prières incessantes. Les grands prêtres de ce monde-là (ceux des GAFA) se réunissent parfois dans le désert du Nevada pour d’étranges pratiques occultes, à l’occasion du Burning man.
Les valeurs y sont également spécifiques. Le jeu s’y situe très haut dans l’échelle. Déjà en 2003, l’administration Bush pourchassait les terroristes en Irak en les situant sur un jeu de 52 cartes. La morale a été un moment définie par la « nétiquette » ; elle est maintenant ringardisée, l’agressivité et l’expression de la haine devenant la norme sur les réseaux et forums. Pourtant, il y a encore une conception du Bien et du Mal ; le Bien est une sorte de consumérisme sympa. Le Mal, c’est ne pas jouer le jeu de ce monde-là… En l’occurrence, la mauvaise action typique est l’utilisation des bloqueurs de publicité. Beaucoup de sites exigent d’ailleurs de les neutraliser avant de libérer leurs écrans, en alléguant que cette publicité leur est nécessaire, contraignant ainsi les quelques 85% d’internautes qui s’en plaignent à les subir (à quand l’introduction de la nécessité morale de respecter la pub dans les cours d’instruction civique ?)… Ces valeurs sont évidemment « boostées » par les entreprises, qui qualifient « d’évangélisation » leur propagation sur les différents marchés.
La génération Trump a sa « novlangue »
Ce monde, enfin, a sa propre « novlangue ». Comme « l’Océania » de George Orwell. La communication (mode exclusif) se fait par texto et par tweets, la lettre papier étant vouée aux oubliettes, et le face à face physique devenant superfétatoire. On sait là-encore que le nouveau président en est un fervent utilisateur. Selon Fred Turner « Donald Trump s’immisce partout dans la sphère intime. Avec Twitter, il touche directement tous les membres de ma famille et m’accompagne en permanence dans ma poche sur mon smartphone ». Le texte à l’ancienne, ou le discours un peu long, y sont évidemment devenus impossibles. Forcément, la pensée doit s’y adapter, c’est-à-dire se rétrécir en proportion. C’est parfois difficile ; heureusement, on peut compter pour la formater à ce gabarit sur l’Education nationale, qui fait de l’introduction des tablettes à l’école comme de l’apprentissage des codes informatiques ses missions essentielles, et a contracté avec Microsoft pour mieux les assumer.
Tel est le monde virtuel qui a engendré ce fait aberrant que la campagne électorale, les primaires et l’élection finale sont restées à l’intérieur de cet univers artificiel du divertissement, que ses facteurs décisifs ont plus souvent été issus du spectacle, que de la réalité sociale ou culturelle. En France, Coluche fut un précurseur de ce mouvement avant 1981, sans que l’on sache si lui-même se prenait ou non au sérieux. Depuis, on a eu Silvio Berlusconi puis Beppe Grillo en Italie, (revendiquant sa proximité idéologique avec Donald Trump), Michel Joseph Mertelly, ancien chanteur, dit « Micky le doux », président de la République à Haïti… En France les politiques anticipent, la primaire de la droite ayant donné lieu à une mise en scène très proche précisément de celle des jeux télévisés.
Pourtant, le monde réel existe encore. Comme dans Pétrouchka, le ballet dont la musique a été composée par Igor Stravinsky en 1910-1911, c’est quand des marionnettes coule le sang que l’on prend conscience qu’elles sont encore des êtres réels. Les avatars aussi peuvent cacher un être humain.
Après l’élection de Donald Trump, le journaliste Jean-Michel Aphatie a déclaré qu’il fallait « s’interroger quelquefois sur le suffrage universel ». C’était le scandale : tout le monde a compris ce que le chroniqueur de franceinfo.tv voulait dire : les peuples sont trop cons. Aphatie a bien évidement tout faux. Le rôle du suffrage universel n’est pas de fabriquer des bonnes décisions, c’est-à-dire d’avoir raison, mais de fabriquer des décisions, des choix légitimes, c’est-à-dire de se faire obéir par tout le monde, y compris ceux qui ne sont pas d’accord.
Pour le moment nous ne connaissons pas d’autres mécanismes permettant de créer de la légitimité hormis la démocratie ou, pour être exact, la démocratie libérale. Cette précision n’est pas anodine. Notre démocratie n’est pas uniquement un système où le peuple souverain s’exprime et la majorité impose ses choix. Notre démocratie est libérale parce qu’elle ne permet pas à la majorité de tout faire. Et ce ne sont pas les institutions – opposition parlementaire, cour constitutionnelle – qui limitent la majorité, mais certaines valeurs, certaines libertés. Et qui décide de ces libertés ? Aussi surprenant que cela puisse être, il s’agit des libertés inaliénables cautionnées par… Dieu, la Nature ou l’Être suprême. Pour les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), ce sont des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme ».
Quant aux pères fondateurs des États-Unis, ils y sont allés franchement : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »[access capability= »lire_inedits »] Pour les fondateurs de nos démocraties, si la majorité ne peut pas tout faire, c’est parce que certaines choses lui échappent car évidentes, naturelles ou octroyées par le Tout-Puissant. C’est donc aussi longtemps que nous sommes prêts à accepter que les libertés fondamentales sont extérieures à notre système et qu’on ne peut pas agir sur elles que nous sommes protégés de la menace principale qui guette la démocratie : devenir une dictature de la majorité. Oui, vous avez bien lu. Pas d’arguments raisonnés, pas de démonstration logique. Certaines choses sont taboues car l’Ami invisible l’avait dit ! Sans le savoir nous vivons dans une démocratie de droit divin.
Or, depuis plus d’un siècle, l’essentiel du travail intellectuel en Occident avait comme objectif de rendre impossible de telles évidences. En effet, comment peut-on accepter que des hommes blancs du xviiie siècle, certains esclavagistes d’autres misogynes, nous imposent des évidences ? Nous avons appris à déconstruire des évidences pour les exposer pour ce qu’elles sont : des idéologies masquant et justifiant de rapports de force et de système d’exploitation. Et puisque nous sommes si critiques et sophistiqués, au nom de quoi peut-on empêcher une majorité légale à voter des valeurs et des libertés ? Au nom de quoi peut-on se dresser contre le suffrage universel et lui dire non ? Sans le vouloir ni le savoir, Jean-Michel Aphatie a posé une excellente question, la plus difficile et la plus brûlante de notre temps.[/access]
Palais du Luxembourg, siège du Sénat. Sipa. Numéro de reportage : 00764551_000018.
En 1920, l’Assemblée nationale vote une loi interdisant l’avortement et la contraception, toute propagande anticonceptionnelle est interdite sous peine de prison. Le 7 décembre 2016, le Sénat adopte « l’extension du délit d’entrave à l’IVG ». Maintenant, la prison ne sera plus pour ceux qui défendent l’avortement ou la contraception mais pour ceux qui oseront diffuser des informations qui pourraient détourner des femmes d’avorter. Autrement dit, à cent ans d’écart, on vote deux lois symétriques et liberticides.
Je me suis rendu sur le site incriminé. On y lit des témoignages de femmes qui ont subi un IVG. Certaines pensent que c’était la bonne chose, n’ont pas eu de séquelles, d’autres le regrettent. Bref, un spectre complet en forme de témoignages divers et variés. Un numéro vert à appeler. Aucune exhortation à ne pas recourir à l’IVG.
En quoi donc ce site représenterait-il une menace au droit des femmes à interrompre leur grossesse si elles le désirent ? Sont-elles si fragiles qu’un témoignage contraire pourrait les détourner de leur décision, comme si elles n’étaient pas majeures ? Le fait d’empêcher les gens de lire ou d’écouter librement les opinions des autres (pour leur supposée protection) a un nom : totalitarisme.
Même s’ils étaient des sites catholiques prêchant ouvertement contre l’avortement (ce qu’ils ne sont absolument pas), on ne peut pas les traiter comme des sites djihadistes ou nazis appelant au meurtre ! Sans doute ces féministes ont-elles l’idée que si elles ne combattent pas en amont, des forces obscures et réactionnaires viendront réinstaller l’interdiction de l’avortement. Sachant qu’elles vont bientôt quitter le pouvoir qui tombera sans doute aux mains du très réactionnaire François Fillon, elles veulent laisser une dernière trace pour rendre imprenable la citadelle de l’avortement. Quelle meilleure défense que l’attaque ? Donc, elles abattent leur ire sur ces malheureux sites, y engageant tout le pouvoir de l’Etat avec la violence organisée d’une chasse aux sorcières, et avec l’aide des députés mâles qui ne peuvent rien leur refuser. Ces femmes ont fait de l’avortement un symbole qui les rassemble, le combat d’une vie avec la lutte contre le sexisme. Et qui ne les approuve pas est un mâle oppresseur, un phallocrate (je crois que ce terme est tombé en désuétude). Mais je crois qu’un monde dans lequel si tu n’es pas pour c’est que tu es contre est un monde totalitaire. Un monde dans lequel l’information est filtrée pour modeler la pensée correcte des gens.
J’ai aimé à l’époque le « Manifeste des 343 salopes ». Ceux qui s’opposaient à la libéralisation de l’avortement étaient des réactionnaires figés dans de vieilles idées catholiques qui laissaient, au nom du droit à la vie, des femmes crever dans des officines obscures au cours d’avortements clandestins. Avec la loi Veil, les femmes ont gagné leur liberté, délivrées du carcan de vieux codes dépassés et oppressifs. Mais maintenant, l’oppression est dans l’autre camp (ça n’est pas nouveau, il suffit de voir l’histoire de la Révolution)…
La plupart des députés et sénateurs LR ont trouvé que l’extension du délit d’entrave portait une grave atteinte à la liberté d’expression. Et la gauche ? Et bien non, il ne s’est pas trouvé un « juste » pour protester contre cette première pierre posée pour limiter la liberté d’expression. Car oui, tout cela, pourrait-on dire, n’est pas très catholique !
Certains, comme Alain Millon (LR) ont même été jusqu’à dénoncer une manœuvre politique. «Nous sommes bien là face à une manipulation, ou pour le moins à une instrumentalisation de cette question essentielle pour le droit des femmes, à des fins peut-être politiciennes. Pourquoi une telle urgence à légiférer ? Pouvez-vous évaluer l’incidence de ces réseaux sur la liberté de choix des femmes ?».
Ceci, j’en ai peur, n’est qu’un préambule, une sorte de test en utilisant un sujet particulièrement absurde dont l’immense majorité des Français doit se ficher éperdument. S’ils veulent avorter, ils avortent et s’ils ne veulent pas, et bien ils ne le font pas ! C’est simple ! Légiférer là-dessus c’est créer un délit d’opinion soi-disant dans le domaine du « bien être » ou de la santé. C’est créer une réalité où régnera une vérité officielle.
Quelle sera la prochaines cibles ? Sur la chaîne Public Sénat lors d’un débat suivant le vote, la sénatrice centriste Françoise Gatel a exprimé une inquiétude qu’elle a repris dans un tweet : « Il faut m’expliquer comment le gouvernement va gérer les sites anti vaccins. Il y a un problème plus large. » Elle a mis le doigt dessus, la prochaine cible pourrait être ceux qui contestent la vaccination. Avec une campagne menée par Marisol Touraine, appelée « concertation citoyenne » pour rendre obligatoire des vaccins qui ne le sont pas encore. Une revanche sur le fiasco de la vaccination contre la grippe H1N1. L’état est resté avec des millions de doses sur les bras, au frais des contribuables. La preuve qu’ils avaient tort est qu’il n’y a pas eu d’épidémie. La campagne menée sur internet était donc juste, ils ont perdu durablement la face (et le fric des Français au profit des labos). Alors, avant de passer à l’action, il faut créer un précédent pour neutraliser les contestations possibles.
Il faut faire disparaître tous ces sites. On accusera donc ceux qui prétendent que certains vaccins présentent plus de risques que de bénéfices. On dira qu’ils sont des dangers pour la santé publique. On pourra les faire taire, les rendre illégaux, ainsi que le foisonnement de sites de santé naturelle qui, s’ils continuent à intéresser les gens, finiront par saborder l’industrie pharmaceutique. Il y a de plus en plus de gens qui mangent bio, ces personnes ne prennent de « vrais » médicaments que quand ils sont obligés. 40% des Français ne croient pas en la vaccination et le disent. La « concertation citoyenne » de Marisol Touraine affirme qu’ils sont victimes de désinformation. Donc, suite logique, passer une loi de « délit d’incitation à la non-vaccination » ou une formulation de ce genre. Et tout cela ne pourrait être qu’un simple début à un contrôle d’internet et de l’information libre sur n’importe quel sujet. Avec des sites « officiels » et « agréés ». Voilà la pente glissante qu’ouvre ce préambule à la limitation de la liberté d’expression qu’est « l’extension du délit d’entrave à l’IVG ».
Défilé de l'armée russe, Moscou, Sipa. Numéro de reportage : 00618783_000040.
Dans un livre paru en mai dernier, 2017 : War with Russia, le général britannique Sir Richard Shirreff livre une fiction glaçante : celle d’une guerre nucléaire, en vrai, avec la Russie. L’ours russe « peut demain envahir les Etats baltes comme il a envahi l’Ukraine et annexé la Crimée ». L’Occident devra y répondre : Shirreff donne vie, par son récit vivant et prenant, à toutes ces procédures d’application de l’article 5 de la Charte de l’Alliance atlantique, en vertu duquel les Etats-membres de l’alliance doivent sans délai se prêter militairement assistance si l’un des leurs est attaqué par tiers. La menace russe donc serait non seulement une réalité, mais elle serait parfaitement évaluée, quantifiée, chiffrée et modélisée. Ainsi, tout à la préparation de son offensive prochaine, Moscou chercherait à prendre, en aval, le contrôle de nos institutions, de nos médias, de nos esprits. Ce serait d’ailleurs déjà presque fait…
Cette fiction pseudo-réaliste vient appuyer un plaidoyer insistant, lancinant et passionné en faveur d’un renforcement substantiel des moyens militaires de l’OTAN et, de ce fait, d’une augmentation encore plus substantielle des moyens du « complexe militaro-industriel » du monde occidental…
Un livre-médicament ?
Fiction-catastrophe destinée à alimenter la machine à convaincre le grand public du bien-fondé des exigences impérieuses du puissant lobby du réarmement à l’œuvre au sein du bloc euro-atlantique, ce livre est peut-être aussi un moyen pour son auteur de se débarrasser d’une gêne personnelle, voire d’un sentiment de culpabilité qui, à nul doute, a du l’étreindre en mars 2014. A l’heure même où, contraint par l’âge de prendre une retraite bien méritée après une carrière impeccable au sein des forces armées britanniques et alliées, Shirreff quitte ses fonctions, il se passe enfin quelque chose ! La Russie occupe, puis annexe promptement la Crimée ! Or, la préparation de cette annexion, rondement menée – saluée par tous les stratèges de la planète – a, de toute évidence, échappé aux radars de l’OTAN… Et Shirreff fut pendant trois ans (2011-2014) au cœur de la machine, en tant que commandant-en-second des forces alliées en Europe – le poste le plus élevé au sein de l’OTAN pour un Européen, le poste de commandant suprême (SACEUR) étant toujours systématiquement occupé par un Américain, et ce en dépit des demandes répétées des Européens : pour mémoire, le président Chirac s’était vu opposer une fin de non-recevoir très claire à ce sujet par Washington… Gardant en mémoire vive les scénarios fondés sur des jeux de simulation échafaudés « en chambre » par les stratèges de l’OTAN et auxquels il avait sans doute largement contribué, Shirreff les fait vivre aujourd’hui dans cette fiction, fortement inspirée par tous ces jeux, tous ces scénarios et toutes ces simulations élaborées « en chambre » et qui – c’est ce qui rend le livre passionnant – sont finalement aux antipodes des vraies menaces, telles qu’elles sont ressenties et vécues « sur le terrain ». Une fois de plus, et à son insu, un général allié dévoile le poids des « mondes virtuels » dans la mise en œuvre de la guerre aujourd’hui. La lecture de ce livre peut se lire comme une véritable alerte. Elle achève de convaincre de toute la vérité et de toute la profondeur de la fameuse boutade de Clemenceau – « la guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires »… Du danger des univers clos, des cénacles fermés sur eux-mêmes où règnent le conformisme intellectuel et le groupthink, pour citer George Orwell.
Les heures les plus sombres…
Soulignons à cet égard un aspect du livre, très significatif : le poids des références au passé dans l’écriture de tous ces scénarios, qui se présentent comme autant de « modélisations historiques » fondées sur des case studies grandeur nature, telles que l’invasion des Sudètes par l’Allemagne de Hitler en 1938 ou l’invasion des Etats baltes par l’URSS en 1940… Voilà des grilles de lecture qui donnent toujours le beau rôle aux puissances occidentales et ne s’appesantissent ni sur Munich, ni sur l’immense sacrifice de 26 millions de Soviétiques tués en 1941-1945 et ce que le monde occidental doit à ce sacrifice… Ces représentations, pour historiquement biaisées qu’elles soient, sont alimentées par les craintes, bien réelles, qui sont exprimées par ces pays de l’axe hyper-atlantiste qui s’est formé au sein de l’Alliance au cours des quinze dernières années. Les pays de la « nouvelle Europe » – ainsi baptisée en 2003 par le néo-conservateur Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense des Etats-Unis, par opposition à la « vieille Europe » (France et Allemagne) qui avaient alors eu le mauvais goût de s’opposer à l’aventure militaire américano-britannique en Irak – sont les nouveaux Etats membres de l’OTAN et de l’UE, anciens satellites de l’URSS et anciennes républiques de l’URSS (Etats baltes). Au sein de cette « nouvelle Europe », certains – en tout premier lieu la Pologne – pèsent lourd. On observe d’ailleurs à la manœuvre sur bien des fronts de la « politique russe » de l’OTAN et de l’UE un « axe de la Baltique » – qui associe deux poids lourds, la Pologne et la Suède (très atlantiste, quoique non-membre de l’OTAN), et les trois Etats baltes, rejoints, selon les circonstances et la nature des dossiers, par les autres membres du « groupe de Visegrad (en plus de la Pologne : Tchéquie, Slovaquie, Hongrie).
Indice pertinent du poids important de cette « nouvelle Europe » dans cette reconfiguration mentale atlantiste de l’espace stratégique européen, la bonne place, parmi les editorial reviews de la quatrième de couverture du livre de Shirreff, de l’éloge très appuyé de Radoslaw (dit Radek) Sikorski, ancien ministre polonais des Affaires étrangères (2007-2014), ancien d’Oxford, au cœur des réseaux transatlantiques, qui signait déjà, avec son épouse (la journaliste américaine Anne Applebaum, spécialiste de la Russie) en 2009 une dithyrambique review de la première édition du bestseller d’Edward Lucas, grande plume de l’hebdomadaire The Economist, sur cette « nouvelle guerre froide » – que cet auteur analyse comme entièrement voulue et orchestrée par le Kremlin…
À quoi (et à qui ?) sert la « menace russe » ? Rappelons ces propos prémonitoires que le diplomate américain George F. Kennan, le père de la politique dite d’endiguement (containment) de l’URSS – qui a inauguré la guerre froide à la fin des années 1940 – tenait au crépuscule de sa carrière, en 1987, à la veille de la chute de l’URSS et du « bloc de l’Est », dans ses passionnantes mémoires : « Si l’Union soviétique venait à être engloutie demain dans les profondeurs des océans, le complexe militaro-industriel américain resterait en place, inchangé en substance, jusqu’à ce qu’un autre adversaire puisse être inventé. Aucune autre solution ne serait acceptable pour l’économie américaine ».
7h 47. Putain, il est élu, le con ! Ça je l’aurais jamais cru, comme disait Edith Piaf. Depuis quatre heures déjà, les chaines info envisageaient l’hypothèse catastrophe. Mais comme on nous avait seriné le contraire pendant deux ans, faut le temps de s’habituer.
Surtout qu’à mes yeux, pendant toute la campagne, Trump avait accumulé consciencieusement les énormités et les mauvaises blagues, quitte à être pris à plusieurs reprises en flagrant délit de racisme, de sexisme, de vulgarité et de méconnaissance des dossiers.
Avec tout ça, comme tout le monde, je le voyais cuit de chez cuit. Eh bien j’avais tout faux, les chiffres le prouvent : Donald est président et pas moi.
DEPENDANCE DAY
Mercredi 16 novembre
Depuis l’élection de Donald Trump, une « Lettre ouverte aux Américains » signée John Cleese circule sur internet. Le cofondateur des Monty Python y annonce la révocation de l’indépendance des Etats-Unis – « étant donné leur incapacité à élire un président compétent, et donc à se gouverner » – et leur rattachement à la Couronne britannique, « à l’exception de l’Utah, que la reine n’apprécie guère ».[access capability= »lire_inedits »]
Suit une liste de quatorze règles édictées, précise Cleese aux destinataires de sa Lettre, « pour vous aider à réintégrer le Royaume-Uni. » Parmi ces règles,
– « Abandonner le football américain. Il n’y a qu’un genre de football. »
– « Prononcer correctement le mot « aluminium » ».
– « Apprendre à résoudre vos problèmes personnels sans armes à feu, avocats ni thérapeutes. »
– « Nous dire enfin qui a tué Kennedy, ça nous rend dingues ! »
Bien sûr, l’affaire m’a profondément réjoui. Hélas, deux jours plus tard, patatras !
J’apprends, toujours sur le net, qu’il s’agit d’un « faux Cleese » dont la première version, apparue en 2000, visait l’élection de George W. Bush.
À la réflexion, ce démenti ne me surprend guère ; je voyais mal ce dandy de Cleese hurlant avec la meute. Je crois même qu’à tout prendre, il préfère encore le père Trump à la mère Clinton, et qu’il est attaché à la liberté de choix des Américains autant qu’à celle des Anglais.
Toute la vie de John Cleese est une déclaration d’indépendance. Au printemps dernier encore, il fut l’un des très rares artistes anglais à soutenir le Brexit, quand toute la profession voyait dans le vote « Remain » la seule option possible pour les gens de qualité – un peu comme Hollywood avec Hillary.
AND THE LOSER WINS
Dimanche 27 novembre
Sarkozy éliminé dès le premier tour, Juppé balayé au second et Fillon, l’outsider absolu, consacré « candidat de la droite et du centre » à la majorité des deux tiers ! Contre vents médiatiques et marées sondagières, le peuple de droite a fini par imposer son candidat, bousculant au passage les scénarios préétablis et les duels annoncés.
Le plus étonnant, c’est qu’il est le seul à ne pas avoir l’air surpris. Sa victoire, il n’en a jamais douté, depuis trois ans qu’il a annoncé sa candidature. Même pas quand il plafonnait désespérément à 9 % et que ses « soutiens » le lâchaient un à un, avec un seul objectif : finir la course dans une écurie gagnante.
Pauvre « Valérie Traîtresse », comme il l’appelle maintenant ! Elle doit s’en mordre les doigts jusqu’à l’œil aujourd’hui, de sa désertion de dernière minute. Non pas pour d’obscures raisons éthiques, mais tout simplement parce que c’est trop con ! Échanger comme ça au dernier moment son ticket gagnant, fallait y penser. Et maintenant, pour une petite erreur de timing, voilà la carrière de Valérie bloquée pour cinq ans, voire dix.
D’autant plus rageant qu’au moment même où elle trahissait Fillon pour Juppé, l’un amorçait son ascension et l’autre son déclin. Pécresse, ou l’art de la fugue et du contretemps.
OH LE BEAU JOUR !
Lundi 28 novembre
C’est beau, ça change, c’est beau comme ça change de voir enfin à la tête de la droite un homme de droite, et sincère avec ça, sérieux et honnête pour le même prix. Vous je ne sais pas, mais moi je n’avais jamais connu ça depuis Georges Pompidou, que j’ai lui-même peu connu.
Comment ça, je me monte le bourrichon ? Mais pas du tout, je carpe le diem en attendant le prochain. Cette soirée électorale m’a bien plu et j’essaie de vous en faire profiter, voilà tout. À part ça j’ignore comme tout le monde, sauf bien sûr les Reptiliens illuminés, si Fillon sera élu président et ce qu’il fera de son éventuelle victoire.
Son intégrité politique et humaine résistera-t-elle à l’épreuve du pouvoir suprême ? D’ordinaire, les hommes politiques de son espèce n’ont pas à se poser ce genre de questions, vu qu’ils se font bouffer bien avant par plus goulu qu’eux. Comment François a-t-il bien pu survivre trente-cinq ans dans un tel marigot ? Miracle ?? Toujours est-il qu’on le retrouve transfiguré dans ses nouveaux habits de chef de la droite, et bientôt peut-être de l’Etat.
Sa mission, s’il l’accepte, consistera alors à faire prévaloir le bien commun, c’est à dire l’intérêt de la France et des Français sur toute autre considération – à commencer par celle de ses propres intérêts. Le genre d’exigence qu’un président normal, ou moyen, a trop souvent tendance à oublier quand il est dans ses meubles à l’Élysée, et qu’il s‘y trouve bien.[/access]
Hitchcock et son compositeur, Bernard Herrman (SIPA : 51420772_000001)
Hitchcock et son compositeur, Bernard Herrman (SIPA : 51420772_000001)
Nous sommes en 1975, à New York, le soir du réveillon de Noël. Sortant de l’ultime séance de studio de Taxi Driver, film du jeune Martin Scorsese dont il a écrit la musique, le compositeur Bernard Herrmann s’effondre, terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 64 ans. La presse signale discrètement l’événement. Pourtant c’est un monstre sacré qui s’éteint. Herrmann, à travers ses collaborations avec des cinéastes tels qu’Orson Welles (Citizen Kane), Alfred Hitchcock (Psychose, Vertigo) ou Joseph L. Mankiewicz (The Ghost and Mrs. Muir) a réinventé la musique de film, en y introduisant des éléments destinés à agir sur l’inconscient du spectateur : dissonances, motifs harmoniques non résolus, suspension dramatique… Outre son génie mélodique, c’est ce type d’innovations qui a permis à Herrmann de s’imposer comme l’un des plus importants compositeurs que l’industrie du film ait connus. Avant lui, on écrivait de la musique pour les films, après lui on écrira de la musique de films.
De Psychose à Moby Dick
Musicien pour Hollywood est pourtant le dernier destin qu’aurait choisi cet enfant grandi à New-York. Issu d’une famille juive d’origine russe, il rêve dans sa jeunesse de devenir un grand chef d’orchestre. Il étudie la musique à la prestigieuse Julliard School et noue très jeune des contacts avec d’importants compositeurs tels que Charles Ives, Aaron Copland ou Percy Grainger. Dès le début des années 1930, Herrmann entame une fructueuse collaboration avec la radio : il dirige, arrange et compose quantité de musiques pour des émissions variées, allant des documentaires aux dramatiques. C’est là qu’il fait la connaissance d’Orson Welles, pour qui il écrit la musique de l’émission War of the Worlds, en 1938, le fameux faux reportage devenu culte qui a terrifié l’Amérique entière en annonçant en direct une attaque de Martiens. Herrmann a 27 ans.
Il suit Orson Welles dans l’aventure cinématographique, et pour Citizen Kane (1941), il renouvelle l’usage du « leitmotiv », qu’il n’attache plus seulement à des personnages, comme c’était souvent le cas jusqu’alors, mais à des sentiments, des émotions. Que serait le « mystère Rosebud » sans la mélodie subtile de Herrmann qui le signale sans cesse à notre inconscient ? Ce travail, Herrmann le poursuivra avec Alfred Hitchcock dès le milieu des années 1950. Dans la fameuse scène du meurtre sous la douche de Psychose, les notes stridentes de violons, tels des cris d’oiseaux sur la chair de la malheureuse Marion Crane, incarnée par Janet Leigh, renvoient le spectateur à l’une des scènes précédentes, où le gérant du motel infernal décrivait sa passion pour la taxidermie. Pour North by Northwest, Herrmann a l’idée géniale de développer tout au long du film d’infinies variations autour d’un même fandango obsédant. Pour Vertigo, le compositeur donne à Hitchcock l’une de ses plus belles partitions, mélange de somptueuses envolées postromantiques et d’ambiances sonores inquiétantes, qui apporte toute sa complexité à une histoire d’amour d’impossible. Boudé par Hollywood au milieu des années 1960, puis redécouvert par toute une génération de jeunes réalisateurs (Scorsese, Truffaut, De Palma), le compositeur développera aussi tout au long de sa vie un catalogue d’œuvres « classiques » destinées au concert. En tout, il en laissera une vingtaine, dont une cantate sur le thème de Moby Dick (1938), une Symphony (1941), le superbe quatuor à cordes Echoes (1965) et Wuthering Heights, un opéra gothique de trois heures inspiré de l’œuvre d’Emily Brontë, qu’il écrivit au début des années 1950 – et qui demeure le point focal de son œuvre, permettant d’approcher au plus près de l’homme et du reste de ses compositions.
L’homme et l’œuvre
L’essai de Vincent Haegele Bernard Herrmann, un génie de la musique de film, qui vient de sortir de manière assez confidentielle, est le premier ouvrage en français consacré au compositeur américain. C’est confondant, mais c’est ainsi : quarante ans après sa mort, celui qui a révolutionné la musique de film, et laissé une empreinte importante dans la musique américaine, n’avait pas encore intéressé l’édition francophone. Écartant d’emblée l’option d’une approche strictement biographique du personnage, et refusant de poser un prisme psychologique sur le phénomène Herrmann (expliquant par exemple le caractère sombre de sa musique par ses « échecs » personnels), Haegele propose un fil conducteur permettant de comprendre le cheminement musical du compositeur à travers les grandes étapes de sa vie professionnelle. Il est assurément plus important de saisir qu’il a commencé en illustrant des dramatiques radio (le job idéal pour savoir créer des atmosphères et un « sound design ») que de connaître le détail de ses trois mariages et deux divorces. L’une des grandes qualités de cet essai est aussi d’analyser en détail les influences de Bernard Herrmann – et d’essayer de définir son style en fonction de cette généalogie. La plupart des compositeurs hollywoodiens de la génération précédente, souvent venus d’Europe, avaient assurément un bagage musical plus facile à cerner. Dans les influences d’Herrmann on retrouve à la fois Tchaïkovski, Rachmaninov (celui de L’Île des morts), ou Debussy… mais aussi Charles Ives, le plus libre des compositeurs américains, ou Wagner, ou encore le Schoenberg de la Nuit transfigurée. Haegele propose aussi des rapprochements stimulants, comme par exemple entre la Symphony d’Herrmann et sa contemporaine soviétique Symphonie n°5 de Dimitri Chostakovitch.
Même si cet essai poursuit une réflexion générale, et même subtilement philosophique, sur la place de l’art au temps de la culture de masse et des industries culturelles, il n’en reste pas moins entrelardé de pages d’analyses musicologiques pointues (et passionnantes) qui pourraient bien vous faire découvrir l’existence et la signification de mots tels que ecdotique, palingénésique, ou ambitus… mais quel serait le sens de la vie si nous n’avions pas un mot nouveau à découvrir chaque jour ? La publication de ce « Herrmann » de Vincent Haegele est peut-être le signal qu’une page se tourne enfin, et que l’hexagone est prêt à découvrir pour de bon ce compositeur subtile, romantique, américain mais si british, surdoué, aux obsessions gothiques ; peut-être qu’enfin ses œuvres de concert et les suites extraites de ses musiques de films entreront au répertoire des orchestres français… Peut-être que les radios joueront toutes du Herrmann, que l’on érigera des statues géantes à son effigie, que l’on battra des monnaies portant son profil, que les adolescentes porteront des t-shirt Bernard Herrmann et que les petits enfants siffloteront ses mélodies en allant à l’école… siffloteront par exemple l’air de » Twisted Nerve« … J’ai fait un rêve, comme l’a dit l’autre.
Vincent Haegele, Bernard Herrmann, un génie de la musique de film, édition Minerve, 2015.
Sa gravure la plus connue, Pornocrates, a fait le tour du monde. On y voit une femme grassouillette aux trois quarts nue, les yeux bandés et guidée par un cochon aussi rose qu’elle. Cette œuvre aux couleurs tendres met en scène un érotisme pimenté de domination, de lingerie et d’amour des arts. C’est une icône de la vie parisienne à la fin du XIXe.
Cependant, Pornocrates cache le reste des œuvres de Félicien Rops qui sont peu connues, mais particulièrement foisonnantes et originales. Deux collectionneurs belges ont entrepris depuis plusieurs décennies de réunir un important fonds de dessins et d’estampes de cet artiste. C’est cet ensemble qui est présenté jusqu’au 16 décembre prochain au Creusot, par l’établissement d’action culturelle L’arc-scène nationale.
Des connivences avec Baudelaire
Félicien Rops naît en 1833 à Namur, en Belgique, dans un milieu aisé. Il n’a que 16 ans quand son père meurt, et il tombe sous la coupe d’un cousin échevin hostile à ses aspirations artistiques. Deux ans plus tard, le jeune Félicien s’enfuit à Bruxelles. Une autre vie commence. Il goûte sans restriction les délices de la bohème estudiantine. Il devient illustrateur et caricaturiste de presse. Il rencontre des peintres comme Constantin Meunier et Charles De Groux. Cette nouvelle existence ne l’empêche pas d’épouser la respectable fille d’un juge de Namur. La fortune de sa femme, jointe à l’héritage paternel, lui assure une entrée confortable dans la vie. Cependant, il n’est pas très porté sur la fidélité et fait des séjours de plus en plus fréquents à Paris. Dans la capitale française, son talent évolue vers l’illustration de livres. Sa verve érotique et satirique est remarquée. Les commandes s’enchaînent.[access capability= »lire_inedits »]
Partout où il passe, il fait preuve d’une personnalité très sociable. Il adhère à un nombre étonnant de clubs et sociétés en France et en Belgique : société des Joyeux, société des Crocodiles, société des Agathopèdes, Royal Club nautique de Sambre et Meuse, loge de La Bonne Amitié à Namur, etc. Il est intégré au fameux groupe des XX associant les plus prestigieux artistes du renouveau belge, tels Khnopff et Ensor. Il s’immerge aussi et surtout dans le milieu littéraire parisien qui le captive. Il a en tout premier lieu des connivences avec Baudelaire. Il fréquente Barbey d’Aurevilly, Mallarmé, Verlaine, les frères Goncourt, etc. et entretient une vaste correspondance, souvent émaillée de dessins et croquis. En fin de compte, Félicien Rops est en osmose avec beaucoup d’esprits de son temps.
Dès ses premiers séjours à Paris, le tempérament des Parisiennes le réjouit. Il vit en ménage avec deux sœurs, Léontine et Aurélie, modistes l’une et l’autre. À chacune il fait un enfant. Il entreprend de nombreux voyages en Europe, aux États-Unis et au Sahara. Son épouse légitime, restée à Namur, n’en finit pas de se plaindre. La séparation intervient finalement et Rops s’installe définitivement en région parisienne, où il sera actif encore une trentaine d’années. Avec l’âge, il réside de plus en plus souvent dans sa villa d’Essonnes (à présent Corbeil-Essonnes), où il reçoit beaucoup. Vers la fin de sa vie, il s’inquiète d’une baisse possible de son potentiel de séduction. Sur les photos, il a pourtant toujours fière allure. Sa moustache et sa barbiche pointent encore avec brio. Il meurt durant l’été 1898, à 65 ans, très bel homme.
S’il est une obsession chez Félicien Rops, c’est bien celle des femmes. Il ne peut pas s’en passer. Cela saute aux yeux quand on parcourt son œuvre. Il faut dire qu’il a un don pour représenter le corps féminin. On sent qu’il l’a bien observé et le connaît parfaitement. Aucune subtilité, aucune nuance ne lui échappe. Ses nus féminins sont toujours justes, sans qu’il lui soit besoin de donner beaucoup de détails. Il n’est pas de ces artistes trop appliqués qui trahissent l’effort. Pas étonnant qu’il ait entretenu des relations avec Rodin, cet autre connaisseur.
Rops, en même temps qu’il représente les femmes, nous permet d’accéder à ses fantasmes. Certains relèvent de l’érotisme ordinaire. D’autres sont plus explicites sur ses préférences comme, par exemple, La Dame aux bulles où il fait l’éloge de la fellation. D’autres encore abordent la domination ou le satanisme. Inutile de dire que ce genre de compositions est destiné à des amateurs. Elles n’ont aucune chance de se retrouver aux cimaises des grandes institutions. C’est peut-être pour cela que son œuvre est si dispersée et si difficile à connaître à notre époque.
« Vertueux ne puis. Hypocrite ne daigne. Rops suis. »
Rops nous amène avec lui auprès des femmes, un peu comme le fera plus tard Fellini dans certains de ses films. Il brosse une véritable peinture sociale de l’industrie des plaisirs. Par certains aspects, il rappelle Toulouse-Lautrec. Un grand nombre de gravures mettent en scène les clients. Il y en a des gros, des vieux, des voyeurs, des naïfs… Beaucoup sont éméchés ou écrasés de fatigue. C’est le cas du très réussi Gandin ivre. Rops nous montre aussi les corps de métiers qui s’occupent des prostituées et demi-mondaines à la façon des équipes médicales qui accompagnent les grands sportifs. Ici, on voit le couturier qui prend ses mesures sur une beauté nue, là, le masseur qui la remet en forme.
Rops se garde bien de nous livrer une peinture sucrée où il n’y aurait que les côtés plaisants de la vie érotique. Avec lui, au contraire, tout est mêlé, le délicieux et le négatif. Il n’est pas dupe des implications sociales de la prostitution. Évidemment, il n’a pas le tempérament d’un militant abolitionniste. Ça ne l’empêche pas d’avoir une sorte de conscience tragique de la réalité dans toutes ses composantes. C’est ce qui lui inspire, par exemple, cette gravure très émouvante où une affreuse tenancière, genre fée Carabosse, déshabille et présente une toute jeune fille résignée.
Il exprime aussi ses angoisses. Au premier rang de celles-ci vient le thème de la cruauté de la femme, sûre de son attrait et naturellement dominatrice. Les femmes de Rops semblent moins destinées à jouir de leur propre sexualité que de l’ascendant impitoyable qu’elles exercent sur les hommes. Ses gravures abondent de belles qui se rient des hommes, les exploitent ou les broient tels des pantins.
La mort est également présente dans nombre de ses travaux, en contrepoint du thème de la femme. C’est la marque d’une conception quasi baudelairienne de l’existence. Mais c’est aussi le reflet d’une époque où la syphilis présente de sérieux risques. Avec la représentation souvent fantasmagorique de la mort, il rejoint le symbolisme et son goût de l’inquiétant.
Il n’aime ni les curés ni la guerre
Rops est peu politisé. Cependant, parfois il affirme fermement ses convictions. Nombre de ses gravures comportent ainsi une charge anticléricale. C’est le cas, par exemple, de son Enterrement en pays wallon, où curés et enfants de chœur font figure de demeurés. Souvent, aussi, il insiste pour nous dire à quel point la religion lui paraît peu crédible, car les meilleures dispositions de cet ordre fondent devant un beau corps de femme. Dans son Calvaire, il n’y va pas par quatre chemins. Il y représente un crucifié en érection à la vue d’une Marie-Madeleine dénudée. Le propre des œuvres sur papier est de permettre ce genre de liberté.
Cependant, l’allergie principale de cet homme concerne la guerre. En témoigne une gravure de 1858 qui fait scandale. Il s’agit de La Médaille de Waterloo qui prend le contre-pied des bonapartistes nostalgiques. C’est une époque où certains arborent, en effet, une médaille de Sainte-Hélène. Dans l’estampe de Rops, on voit une Marianne, poitrine à l’air, qui semble être le sosie de La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Toutefois, l’égérie de la Grande Nation n’a pas le beau rôle : elle exhorte au délire patriotique une armée de squelettes.
En 1870, toujours sensible aux désastres de la guerre, Rops se rend sur le champ de bataille de Sedan pour y faire des croquis et préparer une série de gravures. Cependant, il n’est jamais un militant ou un idéaliste. S’il dénonce la bourgeoisie étriquée et moutonnière, c’est pour mieux adopter le mode de vie d’une bourgeoisie libérale amie des plaisirs et des arts. Dans une lettre à un proche, il se définit ainsi : « Vertueux ne puis. Hypocrite ne daigne. Rops suis. »
Il n’est pas seulement un artiste livrant des tirages magnifiques. C’est aussi quelqu’un qui entend s’exprimer sur sa vie avec son art. Pour comprendre ce que ses options figuratives ont de particulier, il est intéressant de les mettre en regard de celles, bien différentes, de Cézanne (1839-1906), qui est presque son exact contemporain. Le maître d’Aix-en-Provence signe, en effet, un certain nombre de Baigneuses. Ces créatures fessues éblouissent par leur géométrisation, par leurs empâtements, par leur picturalité. De telles œuvres préfigurent le cubisme par leur formalisme original. Ce sont des morceaux de peinture. Cependant, c’est à peine si le corps des Baigneuses a un lien avec celui des femmes réelles. Évidemment, il n’est question chez Cézanne ni du désir ni de rien de qui concerne le féminin. Il s’agit uniquement de forme et de couleur.
Rops, au contraire, nous fait partager son désir et ses ressentis les plus divers. C’est à tel point que ses planches peuvent, dans le contexte de son époque, avoir un usage aussi bien pornographique qu’artistique. Certains y voient une disqualification, comme si un art ainsi tourné vers la vie paraissait trop vulgaire pour être intégré à l’art savant. Cependant, avec le recul, on peut percevoir chez Rops un angle d’attaque pertinent et une réelle force. Comme le ferait un romancier ou un cinéaste, il nous montre la vie telle qu’il la ressent.
Après lui, rares sont les artistes qui abordent de front les mœurs sexuelles de leur temps. Le xxe siècle, il est vrai peu figuratif, paraît dans l’ensemble bizarrement assez prude. Cependant, certains artistes du renouveau figuratif actuel s’intéressent à la question. C’est le cas, par exemple, de Thomas Lévy-Lasne (né en 1980), à qui est consacrée à Paris, jusqu’au 27 décembre, une exposition remarquable. On peut y voir des aquarelles de la série Fêtes représentant avec virtuosité ces moments où l’on boit, fume, danse et drague. On enchaîne avec des dessins en noir et blanc de la série Webcam qui, logiquement, sont dédiés à l’étape suivante. On y trouve des scènes de sexe où la lingerie dix-neuvièmiste de Rops laisse place à une crudité houellebecquienne, peuplée de smartphones, d’ordinateurs et de webcams.[/access]
À voir absolument :
– « Vous avez dit Félicien Rops !? », L’arc-scène nationale, Le Creusot, jusqu’au 16 décembre.
– « La Fragilité », peintures et dessins de Thomas Lévy-Lasnes, Backslash Gallery, 29, rue Notre-Dame-de-Nazareth, 75003 Paris, jusqu’au 29 décembre.
– En permanence : musée Félicien Rops, Namur, Belgique.
Paul Hamy, dans "L'ornithologue" de Joao Pedro Rodrigues
Paul Hamy, dans "L'ornithologue" de Joao Pedro Rodrigues
Sur L’ornithologue, film portugais de Joao Pedro Rodrigues avec un acteur principal et presque unique le Français Paul Hamy, la critique est unanimement louangeuse. Je me joins volontiers au choeur de ceux qui célèbrent la beauté sauvage des paysages, les surprises d’un scénario qui part du monde moderne le plus rationnel et s’enfonce dans la forêt des mythes les plus archaïques, la virilité sculpturale de Paul Hamy nuancée par le regard pur et presque enfantin qu’il pose sur les oiseaux et le monde.
Mais où va exactement ce jeune scientifique perdu dans les gorges et les forêts du Tras-os-Montes, à l’extrémité nord-orientale du Portugal ? Quel est au juste le parcours du film ? La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles nous dit Baudelaire, et les critiques ont un peu tendance à se perdre entre les vivants piliers et à mal décrypter les confuses paroles. Le metteur en scène Joao Pedro Rodrigues s’amuse à brouiller les pistes en affirmant que son film évoque le plus populaire des saints portugais, Saint Antoine né à Lisbonne et mort à Padoue. Cause toujours.
Le Centre Pompidou organise ces jours-ci une rétrospective des films de ce jeune et talentueux réalisateur, en même temps qu’il expose une de ses installations. Tiens tiens, JPR est également plasticien et on sait que les artistes plasticiens d’aujourd’hui intègrent volontiers le geste créateur comme partie et élément fondamental de leur création. C’est tout l’opposé de la doctrine de Flaubert qui affirme que l’artiste ne doit pas faire intrusion dans son œuvre et qu’entre autres, le romancier doit s’absenter de ses romans. Il semble que l’axe du film L’ornithologue soit la prise de possession amoureuse de l’acteur par le réalisateur, qui se glisse dans sa peau et va jusqu’à l’évincer de sa personnalité. Cet amour est à la fois le sujet et le geste créateur du film. On dissertait dans les classes de philo sur l’amour captatif et l’amour oblatif, celui qui prend et celui qui donne. L’ornithologue est un chef-d’oeuvre d’amour captatif, il en montre aussi les limites et l’échec.
L’amour que peut porter à son actrice ou à son acteur principal un réalisateur est un puissant aiguillon créateur, que l’on songe aux films comme Morocco ou Shangai Express dans lesquels Marlène Dietrich est tout illuminée par l’amour que lui porte Sternberg. Le désir amoureux de Joao Pedro Rodrigues, désir d’un p’tit brun pour un grand blond (variante gay d’une vieille chanson de Nougaro), le pousse à s’approprier le corps de celui-ci et à faire de cette appropriation le sujet de son film. D’abord il le prive de parole et met sa propre voix à la place de celle de Paul Hamy, qui selon une interview avait pourtant appris le portugais. Ensuite, la scène de bondage est révélatrice. Deux jeunes Chinoises catholiques cheminaient vers Saint-Jacques de Compostelle, elles ont perdu leur chemin et se retrouvent au bord du Douro, merveilleuse idée qu’on croirait tirée du Soulier de Satin de Claudel. Elles trouvent l’ornithologue inanimé au bord du fleuve après le naufrage de son kayak, elles le soignent et le réconfortent. Le lendemain matin, le malheureux s’éveille suspendu presque nu à un arbre par un bondage serré qui met en relief son physique avantageux. Et le réalisateur a le culot d’accuser les Chinoises ! Menteur ! C’est bien sûr Joao Pedro lui-même qui a fait le coup. Le bondage n’est pas seulement une technique érotique, il répond au très vieux désir humain de s’emparer de la personne aimée et de l’empêcher radicalement de s’échapper. Que celui qui n’a jamais fantasmé sur la séquestration de l’être aimé, surtout si celui-ci semble vouloir vous plaquer, lui jette la première pierre. Encore une fois, je ne critique pas ces interventions du créateur, rappelons-nous que nous sommes dans l’optique d’un plasticien et que l’époque est révolue où Sartre blâmait Mauriac pour montrer trop souvent le bout de son nez dans Thérèse Desqueyroux. Dire que les gens de gauche ont fliqué même la création romanesque !
Mysticisme et sexualité
Le chemin de dépossession de soi que subit Paul Hamy continue à travers les bois. Il retrouve sa carte d’identité avec les yeux brûlés, le réalisateur le force sadiquement à se brûler l’extrémité des doigts pour rendre illisibles ses empreintes digitales. Il jette aux orties son smartphone, le geste le plus sacrilège qui se puisse concevoir aujourd’hui contre sa propre personnalité, bien pire qu’un suicide ou une autocastration.
Dans la dernière séquence, le réalisateur a complètement vampirisé son acteur, il a plaqué son visage de petit brun sur le corps colossal du grand blond et il entre dans Padoue à pied, façon Buñuel dans La Voie Lactée, pour nous faire croire qu’il s’agit toujours de la transformation de Fernando l’ornithologue en Saint Antoine de Padoue. Je sais, je sais, le mysticisme et l’érotisme sont unis par maints passages secrets, soit dit sans le moindre blasphème. Les poèmes mystiques de Mme Guyon, l’amie de Fénelon, semblent avoir été écrits sous orgasme profond. Les masques, les faux-semblants et fausses pistes sont d’ailleurs un des charmes puissants de ce film.
L’amoureux avance glorieusement vers Padoue, mais l’objet de son amour a disparu. La dévoration érotique aboutit logiquement à la disparition de l’autre. On sent là une angoisse sourde du réalisateur à propos d’une particularité de l’amour homosexuel : à la différence de l’hétérosexualité, la fusion peut y détruire le couple en supprimant toute altérité.
L’ornithologue, film de Joao Pedro Rodrigues, en salle depuis le 30 novembre
Il n’est guère besoin de vanter le cinéma de Clint Eastwood. Une fois de plus, la critique se partagera entre les enthousiastes – qui nous donneront du « Le meilleur Clint Eastwood » (en général, depuis le précédent) – et les fines bouches qui avoueront avec une gourmandise entortillée « avoir un tout petit peu moins aimé celui-là ». De toute manière, nous irons tous voir Sully.
Du jeu des acteurs – Tom Hanks et Aaron Eckhart – aux effets spéciaux qui rendent incroyablement « vrai » l’accident de l’avion US Airways et son amerrissage sur le fleuve Hudson en 2009, tout est parfait. J’ajouterai qu’après certaines scènes, on se demande comment on ne se retrouve pas aussi trempé que l’un des 155 passagers…
On me dira que la véritable histoire de Sully est ailleurs – dans cette sorte de procès intenté contre les pilotes, à qui l’on reproche de ne pas avoir tenté de rejoindre l’aéroport et de sauver… l’avion. Valeurs humaines vs. gros sous. Soit, le film peut être lu ainsi : une parabole politico-sociale. La dimension de l’entertainment (la reconstitution du crash, comme si vous y étiez) introduirait une réflexion politique. Sauf que le crash n’introduit rien : il revient en boucle et sous différentes formes (rêves, récit, simulations…). Le crash est le propos du film : dans sa lutte pour la vie, nécessairement solitaire, l’homme demeure un animal social, responsable des et devant les autres.[access capability= »lire_inedits »]
On n’a rien inventé depuis les débuts du cinéma. Tout a été dit depuis La Sortie des usines Lumière (le cinéma témoin de la réalité sociale), L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat (le cinéma comme expérience spectaculaire) et Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès (le cinéma comme fantaisie et artifice). Tous les films sont une combinaison de ces trois éléments : A + B = C. Tous sauf Sully, où A = B = C. C’est comme si L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat devenait un propos sur la vie des cheminots. Et ça, pareil tour de magie cinématographique, on ne l’avait jamais vu.[/access]
Jean-Michel Aphatie. Sipa. Numéro de reportage : 00691595_000004.
Jean-Michel Aphatie. Sipa. Numéro de reportage : 00691595_000004.
Peu de temps après l’élection de Trump, Jean-Michel Aphatie débattant avec notre consœur Eugénie Bastié avait déclaré « s’interroger quelquefois sur le suffrage universel ». Il a provoqué une certaine indignation, voire une franche rigolade. Il s’inscrit pourtant, par une telle déclaration, dans une certaine tradition littéraire qui lui fait honneur. Qui aurait imaginé, ainsi, trouver dans la bibliothèque de l’homme qui voulait aussi, dans la foulée, raser le château de Versailles, ce cher Charles Baudelaire, lui-même un grand épouvanté du suffrage universel ? Baudelaire déclarait notamment, dans Mon cœur mis à nu : « Impitoyable dictature que celle de l’opinion dans les sociétés démocratiques ; n’implorez d’elle ni charité, ni indulgence, ni élasticité quelconque dans l’application de ses lois aux cas multiples et complexes de la vie morale. » Oui, la vie morale de Jean-Michel Aphatie, on le comprend, a du mal à supporter la brutalité des faits.
Mais Aphatie n’est pas, loin de là, le seul baudelairien de notre paysage politico-médiatique qui tient le suffrage universel pour une drogue dure qui rend les peuples tellement cruels qu’ils sont capables de refuser des traités pourtant si bons pour eux. On se souviendra ainsi, sans doute, d’un autre grand homme qui avait perçu tous les dangers de la démocratie directe : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens », avait dit Jean-Claude Juncker après la victoire de Syriza en janvier 2015, prouvant ainsi, comme Aphatie, son absence de vision partisane. La démocratie est dangereuse, qu’elle amène au pouvoir la vraie droite (Trump) ou la vraie gauche (Tsipras).[access capability= »lire_inedits »]
Le courage de ces gens-là, Aphatie, Juncker et d’autres, comme par exemple notre ambassadeur à Washington tweetant « Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige », c’est quand même d’appeler les choses par leur nom. Qui est la cause de ce « vertige » diplomatique très baudelairien ? Edgar Poe, traduit justement par Baudelaire, le dit clairement en racontant à sa manière l’histoire des États-Unis dans Nouvelles Histoires extraordinaires : « La chose néanmoins finit ainsi : les treize États, avec quelque chose comme quinze ou vingt autres, se consolidèrent dans le plus odieux et le plus insupportable despotisme dont on ait jamais ouï parler sur la face du globe. Je demandai quel était le nom du tyran usurpateur. Autant que le comte pouvait se le rappeler, ce tyran se nommait : La Canaille. »[/access]
Des supporters de Trump en Australie, août 2016. SIPA. 00768479_000010
Des supporters de Trump en Australie, août 2016. SIPA. 00768479_000010
Même si l’on peut y trouver des différences, la continuité entre le Brexit et l’élection présidentielle américaine semble difficile à contester. On ne saurait mieux le dire que Marie Viennot, qui, dans son « billet économique » de France Culture du 8 novembre, affirmait : « Remplacez Bruxelles par Washington, les propos xénophobes sur les immigrants de l’Est, et ceux du Mexique. Jetez un œil aux réactions des marchés financiers, des médias, des économistes, quasiment tous anti-Trump. Le candidat républicain dit être un Brexit US, et espère faire mentir les sondages […] Les gens veulent des frontières, ils ne veulent pas de cette arrivée massive de gens qu’ils ne connaissent pas, c’est leur volonté…Les discours anti-mexicains de Donald Trump ressemblent à s’y méprendre à ceux de U-Kip, le parti pro-Brexit. Comme lui, Donald Trump veut rallier les déclassés. »
Donald Trump revendique clairement cette continuité ; lors de son meeting à Raleigh dans le Michigan, la veille du scrutin, il clamait: « demain ce sera une journée véritablement historique. Ça va être un Brexit puissance trois ».
On se souvient des réactions qui ont suivi le Brexit : Bernard-Henri Levy et Alain Minc mettent en cause les électeurs, et reçoivent en retour une volée de bois vert en châtiment du soi-disant délit d’ignorance et de mépris des « vrais gens ».
On connaît la boutade célèbre de Bertolt Brecht qui fait dire à un de ses personnages : « Le peuple a par sa faute perdu la confiance du gouvernement il convient donc pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ». Elle a été assez abondamment sollicitée en cette occasion. Elle a probablement encore servi pour l’élection de Donald Trump. Le débat se pose, en tout cas, dans les mêmes termes.
Il peut arriver à l’élite de dire la vérité
Est-ce à dire que toute réflexion sur la rationalité d’un vote populaire est interdite ? Après les attentats du 13 novembre, Manuel Valls déclarait : « expliquer de tels actes, c’est déjà vouloir un peu excuser ». A l’inverse, une tentative d’analyse du vote des catégories en voie de déclassement serait-elle déjà une façon de les stigmatiser ?
Comme pour la question de l’islamisme, il s’impose à tout effort de lucidité de se blinder contre l’accusation d’islamophobie, ne faut-il pas se protéger contre un autre missile idéologique, sur un tout autre front, qui ferait d’une mise en examen (au sens sociologique !) du vote populaire un nouveau crime en « mal-pensance » ? Comme il y a un CCIF (Comité contre l’islamophobie en France), y aura-t-il prochainement un CCPP (Comité contre la « populophobie » partout) ? Osons ajouter à la sauvette qu’il peut arriver à des membres de l’élite de dire la vérité.
Soyons clair : s’il doit être permis de mettre en doute la rationalité du vote d’une partie déshéritée du peuple américain qui a permis l’élection de Trump, cela n’équivaut, en aucun cas, à le mépriser, ou à manifester quelque condescendance. On s’efforcera ici au contraire de dénoncer l’environnement informationnel dans lequel il a bien peu de chances de se construire des représentations valides des causes de son déclassement, ou de son malaise identitaire.
Le ressentiment que l’on peut éprouver à l’égard de la mondialisation libérale, du libre-échange forcené, de l’impuissance européenne, etc, est évidemment compréhensible, et il est logique qu’il se traduise parfois en agressivité vis-à-vis des élites qui s’en félicitent et ne préconisent rien d’autre que d’aller plus vite et plus loin dans la même direction.
La facile lapidation symbolique des responsables
Avec l’élection de Trump, on peut si l’on y tient se réjouir de la gifle à l’establishment, aux politiciens traditionnels, aux journalistes, aux sondeurs, etc. Mais Guignol rossant les gendarmes ne saurait constituer une politique, ni offrir de solutions aux perdants de la mondialisation. La question d’une recherche des voies permettant de sortir de ce marasme – après une analyse lucide – est autrement plus importante que la facile lapidation symbolique des responsables qui nous y ont englués.
Il faudrait être vigilant au fait que se réjouir d’une bonne leçon administrée aux bien-pensants thuriféraires de la mondialisation heureuse, incite à glisser subrepticement vers une sorte d’indulgence, de compréhension, voire de sympathie diffuse pour l’énergumène propulsé aujourd’hui à la tête du plus puissant pays du monde. On peut ainsi lire des quasi-compliments étonnants : Alexis Brézet, dans Le Figaro du 10 novembre, écrit : « Parce qu’il n’est pas du sérail, parce qu’il n’est prisonnier d’aucun tabou, Donald Trump a su mettre ses mots sur des sentiments que les autres ne voulaient pas nommer ». Donald Trump devient l’homme qui fait « exploser les codes », qui tranche avec « les timidités d’Obama à désigner l’islamisme radical »… timidités qui de ce fait apparaissent plus coupables que les injures ouvertement racistes de Donald Trump, ou l’affichage de ses préférences pour les régimes dictatoriaux.
Cette implicite connivence se lit également entre les lignes des anticipations de ses actions à venir. Sa politique sera-t-elle après tout si néfaste ? On voit bien que la bourse réagit plutôt bien depuis l’élection… Les membres raisonnables du Parti républicain, les institutions, la constitution, les experts, l’armée, les chinois, que sais-je… ne seront-ils pas autant de garde-fous ? En d’autres termes, faut-il se tenir prêt à féliciter le nouveau président de faire une bonne politique malgré lui, en quelque sorte ?
L’élection de Trump, défaite de la réalité…
La tonalité dominante semble être celle que Pascal Brukner exprime pour Le Figaro, affirmant qu’il y a eu « vengeance du réel », « victoire du principe de réalité ». On soutiendra ici que c’est tout au contraire la virtualité qui a terrassé la réalité.
C’est saisissant : plus de 40 % des femmes ont voté pour Trump, ainsi que plus d’un tiers des Latinos et 12 % des Afro-Américains. Il en va de même, on le sait, d’une grande partie des classes moyennes inférieures des régions les plus désindustrialisées. La réalité est brutale : une grande partie de ses électeurs, la majorité peut-être, a voté contre son intérêt direct ; et, si on prend en compte l’intérêt collectif (qu’on me pardonne encore cette préoccupation incongrue), c’est à leur quasi-totalité que l’on peut appliquer cette assertion. Et cela pour de multiples raisons qu’on ne peut que survoler ici, en donnant juste quelques arguments :
– On voit mal comment l’application de son programme pourrait améliorer la situation de son électorat populaire en réduisant l’impôt sur les sociétés de 35% à 15%, ainsi que celui des contribuables les plus riches (la tranche la plus élevée passant de 39,6% à 33%), ce qui en outre ne manquerait pas d’aggraver le déficit budgétaire, en plus des abattements fiscaux destinés à financer un programme de 1.000 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures.
– Inutile de développer les désastreuses conséquences qu’auraient, pour les plus pauvres, la remise en cause des réformes du système santé d’Obama.
– Il ne faut pas oublier que si la mondialisation explique en partie la dégradation de la situation de beaucoup elle est inséparable de la domination des puissances financières. Or, on sait que Trump compte abroger la loi Dodd-Frank de 2010, en d’autres termes récidiver avec la dérégulation reaganienne qui est à l’origine de l’énorme crise de 2008. On voit mal l’avantage que la fraction populaire de l’électorat du nouveau président pourrait en retirer…
– Au contraire, le programme d’Hillary Clinton avait assurément davantage de chances d’améliorer la situation du pays. Comme l’indique Philippe Askénazy dans Le Monde du 11 novembre, « Des dizaines de milliards d’investissements publics auraient été déployés pour construire des barrages ou des fermes solaires, ou encore rénover les logements, le tout en redéployant les subventions aux énergies carbonées et en renforçant les normes environnementales. ». De nombreuses avancées sociales visaient directement les plus nécessiteux.
… mais victoire de la virtualité
L’accession au pouvoir de ce personnage qui n’a rien à y faire est souvent interprétée, avec un enthousiasme plus ou moins discret, comme étant la fin d’un monde, et l’avènement d’un nouveau…
En fait cet évènement a été rendu possible parce qu’un monde nouveau est déjà advenu, et exerce son emprise depuis déjà plusieurs décennies. Il est l’aboutissement et non l’annonce du changement. Guy Debord avait théorisé la Société du spectacle, dans sa première forme, en 1967 : il conviendrait maintenant d’actualiser ses analyses, en prenant en compte la révolution de la communication qui alors n’en était qu’aux prémices.
Certes, les sondages indiquent, aux Etats-Unis comme en France, la baisse de la confiance vis-à-vis des médias, que ce soient les journaux, la télévision ou l’internet. Les journalistes sont perçus comme faisant partie de ces élites discréditées. Il est toutefois significatif que ce sont les réseaux sociaux – Facebook notamment – qui résistent le mieux à cette défiance. La mobilisation d’une armée d’internautes – la Trump’s Troll army – en faveur de Trump a été d’autant plus efficace que l’on connaît la logique virale de propagation des rumeurs, idées et réputations à travers les réseaux, et les possibilités de manipulation qu’ils recèlent. Mais, là encore, nous en sommes plutôt au niveau des conséquences – ce qui a été rendu possible – que des causes profondes qui ne sont rien moins que l’instauration d’un monde nouveau, virtuel, dans lequel se construisent les représentations, à l’intérieur du monde réel.
Une version « high-tech » de la caverne de Platon
Nous pouvons nous le représenter comme une réplique version « high-tech » de la caverne de Platon, ou comme une gigantesque bulle de Center Parcs ou d’un de ces sites artificiels de Las Végas avec leurs faux ciels. La plupart de nos concitoyens – bien au-delà des catégories socialement et culturellement déshéritées – y vivent de façon confinée, sans avoir même l’idée qu’il y a une autre réalité accessible en dehors. Contrairement à la version platonicienne, les chaînes sont directement dans les têtes, produisant une nouvelle sorte de servitude volontaire.
Donald Trump est une créature de ce monde virtuel-là, et de ce monde d’avatars seulement. On sait qu’il en était devenu une icône, notamment avec son émission de téléréalité The Apprentice. On peut donner une idée de ce monde factice à partir de la transposition de quelques éléments clés.
Notre terre-patrie, comme l’appelle Edgar Morin, y devient le cyberespace. Logiquement, la guerre tend à devenir de plus en plus une cyberguerre. Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) en sont les régulateurs, faisant ensemble office d’état. L’internaute en est le citoyen et/ou le client, les deux fonctions fusionnant. La personne y est complètement dissoute dans ses avatars. Elle manifeste son civisme par son ardeur à cliquer sur les innombrables sondages en ligne sans les lire vraiment, au gré de sa fantaisie du moment. Les évènements qui comptent sont ceux qui créent le buzz, c’est-à-dire qui surprennent, bluffent, et polarisent les attentions. C’est d’ailleurs cela qu’excelle à créer Donald Trump. Ce monde-là a sa propre religion, internet, avec ses objets de culte, les NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) et autres objets techniquement sophistiqués, le smartphone ou la tablette faisant office de signes ostentatoires d’appartenance se substituant aux croix et chapelets d’antan comme supports de prières incessantes. Les grands prêtres de ce monde-là (ceux des GAFA) se réunissent parfois dans le désert du Nevada pour d’étranges pratiques occultes, à l’occasion du Burning man.
Les valeurs y sont également spécifiques. Le jeu s’y situe très haut dans l’échelle. Déjà en 2003, l’administration Bush pourchassait les terroristes en Irak en les situant sur un jeu de 52 cartes. La morale a été un moment définie par la « nétiquette » ; elle est maintenant ringardisée, l’agressivité et l’expression de la haine devenant la norme sur les réseaux et forums. Pourtant, il y a encore une conception du Bien et du Mal ; le Bien est une sorte de consumérisme sympa. Le Mal, c’est ne pas jouer le jeu de ce monde-là… En l’occurrence, la mauvaise action typique est l’utilisation des bloqueurs de publicité. Beaucoup de sites exigent d’ailleurs de les neutraliser avant de libérer leurs écrans, en alléguant que cette publicité leur est nécessaire, contraignant ainsi les quelques 85% d’internautes qui s’en plaignent à les subir (à quand l’introduction de la nécessité morale de respecter la pub dans les cours d’instruction civique ?)… Ces valeurs sont évidemment « boostées » par les entreprises, qui qualifient « d’évangélisation » leur propagation sur les différents marchés.
La génération Trump a sa « novlangue »
Ce monde, enfin, a sa propre « novlangue ». Comme « l’Océania » de George Orwell. La communication (mode exclusif) se fait par texto et par tweets, la lettre papier étant vouée aux oubliettes, et le face à face physique devenant superfétatoire. On sait là-encore que le nouveau président en est un fervent utilisateur. Selon Fred Turner « Donald Trump s’immisce partout dans la sphère intime. Avec Twitter, il touche directement tous les membres de ma famille et m’accompagne en permanence dans ma poche sur mon smartphone ». Le texte à l’ancienne, ou le discours un peu long, y sont évidemment devenus impossibles. Forcément, la pensée doit s’y adapter, c’est-à-dire se rétrécir en proportion. C’est parfois difficile ; heureusement, on peut compter pour la formater à ce gabarit sur l’Education nationale, qui fait de l’introduction des tablettes à l’école comme de l’apprentissage des codes informatiques ses missions essentielles, et a contracté avec Microsoft pour mieux les assumer.
Tel est le monde virtuel qui a engendré ce fait aberrant que la campagne électorale, les primaires et l’élection finale sont restées à l’intérieur de cet univers artificiel du divertissement, que ses facteurs décisifs ont plus souvent été issus du spectacle, que de la réalité sociale ou culturelle. En France, Coluche fut un précurseur de ce mouvement avant 1981, sans que l’on sache si lui-même se prenait ou non au sérieux. Depuis, on a eu Silvio Berlusconi puis Beppe Grillo en Italie, (revendiquant sa proximité idéologique avec Donald Trump), Michel Joseph Mertelly, ancien chanteur, dit « Micky le doux », président de la République à Haïti… En France les politiques anticipent, la primaire de la droite ayant donné lieu à une mise en scène très proche précisément de celle des jeux télévisés.
Pourtant, le monde réel existe encore. Comme dans Pétrouchka, le ballet dont la musique a été composée par Igor Stravinsky en 1910-1911, c’est quand des marionnettes coule le sang que l’on prend conscience qu’elles sont encore des êtres réels. Les avatars aussi peuvent cacher un être humain.
Après l’élection de Donald Trump, le journaliste Jean-Michel Aphatie a déclaré qu’il fallait « s’interroger quelquefois sur le suffrage universel ». C’était le scandale : tout le monde a compris ce que le chroniqueur de franceinfo.tv voulait dire : les peuples sont trop cons. Aphatie a bien évidement tout faux. Le rôle du suffrage universel n’est pas de fabriquer des bonnes décisions, c’est-à-dire d’avoir raison, mais de fabriquer des décisions, des choix légitimes, c’est-à-dire de se faire obéir par tout le monde, y compris ceux qui ne sont pas d’accord.
Pour le moment nous ne connaissons pas d’autres mécanismes permettant de créer de la légitimité hormis la démocratie ou, pour être exact, la démocratie libérale. Cette précision n’est pas anodine. Notre démocratie n’est pas uniquement un système où le peuple souverain s’exprime et la majorité impose ses choix. Notre démocratie est libérale parce qu’elle ne permet pas à la majorité de tout faire. Et ce ne sont pas les institutions – opposition parlementaire, cour constitutionnelle – qui limitent la majorité, mais certaines valeurs, certaines libertés. Et qui décide de ces libertés ? Aussi surprenant que cela puisse être, il s’agit des libertés inaliénables cautionnées par… Dieu, la Nature ou l’Être suprême. Pour les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), ce sont des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme ».
Quant aux pères fondateurs des États-Unis, ils y sont allés franchement : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »[access capability= »lire_inedits »] Pour les fondateurs de nos démocraties, si la majorité ne peut pas tout faire, c’est parce que certaines choses lui échappent car évidentes, naturelles ou octroyées par le Tout-Puissant. C’est donc aussi longtemps que nous sommes prêts à accepter que les libertés fondamentales sont extérieures à notre système et qu’on ne peut pas agir sur elles que nous sommes protégés de la menace principale qui guette la démocratie : devenir une dictature de la majorité. Oui, vous avez bien lu. Pas d’arguments raisonnés, pas de démonstration logique. Certaines choses sont taboues car l’Ami invisible l’avait dit ! Sans le savoir nous vivons dans une démocratie de droit divin.
Or, depuis plus d’un siècle, l’essentiel du travail intellectuel en Occident avait comme objectif de rendre impossible de telles évidences. En effet, comment peut-on accepter que des hommes blancs du xviiie siècle, certains esclavagistes d’autres misogynes, nous imposent des évidences ? Nous avons appris à déconstruire des évidences pour les exposer pour ce qu’elles sont : des idéologies masquant et justifiant de rapports de force et de système d’exploitation. Et puisque nous sommes si critiques et sophistiqués, au nom de quoi peut-on empêcher une majorité légale à voter des valeurs et des libertés ? Au nom de quoi peut-on se dresser contre le suffrage universel et lui dire non ? Sans le vouloir ni le savoir, Jean-Michel Aphatie a posé une excellente question, la plus difficile et la plus brûlante de notre temps.[/access]
Palais du Luxembourg, siège du Sénat. Sipa. Numéro de reportage : 00764551_000018.
Palais du Luxembourg, siège du Sénat. Sipa. Numéro de reportage : 00764551_000018.
En 1920, l’Assemblée nationale vote une loi interdisant l’avortement et la contraception, toute propagande anticonceptionnelle est interdite sous peine de prison. Le 7 décembre 2016, le Sénat adopte « l’extension du délit d’entrave à l’IVG ». Maintenant, la prison ne sera plus pour ceux qui défendent l’avortement ou la contraception mais pour ceux qui oseront diffuser des informations qui pourraient détourner des femmes d’avorter. Autrement dit, à cent ans d’écart, on vote deux lois symétriques et liberticides.
Je me suis rendu sur le site incriminé. On y lit des témoignages de femmes qui ont subi un IVG. Certaines pensent que c’était la bonne chose, n’ont pas eu de séquelles, d’autres le regrettent. Bref, un spectre complet en forme de témoignages divers et variés. Un numéro vert à appeler. Aucune exhortation à ne pas recourir à l’IVG.
En quoi donc ce site représenterait-il une menace au droit des femmes à interrompre leur grossesse si elles le désirent ? Sont-elles si fragiles qu’un témoignage contraire pourrait les détourner de leur décision, comme si elles n’étaient pas majeures ? Le fait d’empêcher les gens de lire ou d’écouter librement les opinions des autres (pour leur supposée protection) a un nom : totalitarisme.
Même s’ils étaient des sites catholiques prêchant ouvertement contre l’avortement (ce qu’ils ne sont absolument pas), on ne peut pas les traiter comme des sites djihadistes ou nazis appelant au meurtre ! Sans doute ces féministes ont-elles l’idée que si elles ne combattent pas en amont, des forces obscures et réactionnaires viendront réinstaller l’interdiction de l’avortement. Sachant qu’elles vont bientôt quitter le pouvoir qui tombera sans doute aux mains du très réactionnaire François Fillon, elles veulent laisser une dernière trace pour rendre imprenable la citadelle de l’avortement. Quelle meilleure défense que l’attaque ? Donc, elles abattent leur ire sur ces malheureux sites, y engageant tout le pouvoir de l’Etat avec la violence organisée d’une chasse aux sorcières, et avec l’aide des députés mâles qui ne peuvent rien leur refuser. Ces femmes ont fait de l’avortement un symbole qui les rassemble, le combat d’une vie avec la lutte contre le sexisme. Et qui ne les approuve pas est un mâle oppresseur, un phallocrate (je crois que ce terme est tombé en désuétude). Mais je crois qu’un monde dans lequel si tu n’es pas pour c’est que tu es contre est un monde totalitaire. Un monde dans lequel l’information est filtrée pour modeler la pensée correcte des gens.
J’ai aimé à l’époque le « Manifeste des 343 salopes ». Ceux qui s’opposaient à la libéralisation de l’avortement étaient des réactionnaires figés dans de vieilles idées catholiques qui laissaient, au nom du droit à la vie, des femmes crever dans des officines obscures au cours d’avortements clandestins. Avec la loi Veil, les femmes ont gagné leur liberté, délivrées du carcan de vieux codes dépassés et oppressifs. Mais maintenant, l’oppression est dans l’autre camp (ça n’est pas nouveau, il suffit de voir l’histoire de la Révolution)…
La plupart des députés et sénateurs LR ont trouvé que l’extension du délit d’entrave portait une grave atteinte à la liberté d’expression. Et la gauche ? Et bien non, il ne s’est pas trouvé un « juste » pour protester contre cette première pierre posée pour limiter la liberté d’expression. Car oui, tout cela, pourrait-on dire, n’est pas très catholique !
Certains, comme Alain Millon (LR) ont même été jusqu’à dénoncer une manœuvre politique. «Nous sommes bien là face à une manipulation, ou pour le moins à une instrumentalisation de cette question essentielle pour le droit des femmes, à des fins peut-être politiciennes. Pourquoi une telle urgence à légiférer ? Pouvez-vous évaluer l’incidence de ces réseaux sur la liberté de choix des femmes ?».
Ceci, j’en ai peur, n’est qu’un préambule, une sorte de test en utilisant un sujet particulièrement absurde dont l’immense majorité des Français doit se ficher éperdument. S’ils veulent avorter, ils avortent et s’ils ne veulent pas, et bien ils ne le font pas ! C’est simple ! Légiférer là-dessus c’est créer un délit d’opinion soi-disant dans le domaine du « bien être » ou de la santé. C’est créer une réalité où régnera une vérité officielle.
Quelle sera la prochaines cibles ? Sur la chaîne Public Sénat lors d’un débat suivant le vote, la sénatrice centriste Françoise Gatel a exprimé une inquiétude qu’elle a repris dans un tweet : « Il faut m’expliquer comment le gouvernement va gérer les sites anti vaccins. Il y a un problème plus large. » Elle a mis le doigt dessus, la prochaine cible pourrait être ceux qui contestent la vaccination. Avec une campagne menée par Marisol Touraine, appelée « concertation citoyenne » pour rendre obligatoire des vaccins qui ne le sont pas encore. Une revanche sur le fiasco de la vaccination contre la grippe H1N1. L’état est resté avec des millions de doses sur les bras, au frais des contribuables. La preuve qu’ils avaient tort est qu’il n’y a pas eu d’épidémie. La campagne menée sur internet était donc juste, ils ont perdu durablement la face (et le fric des Français au profit des labos). Alors, avant de passer à l’action, il faut créer un précédent pour neutraliser les contestations possibles.
Il faut faire disparaître tous ces sites. On accusera donc ceux qui prétendent que certains vaccins présentent plus de risques que de bénéfices. On dira qu’ils sont des dangers pour la santé publique. On pourra les faire taire, les rendre illégaux, ainsi que le foisonnement de sites de santé naturelle qui, s’ils continuent à intéresser les gens, finiront par saborder l’industrie pharmaceutique. Il y a de plus en plus de gens qui mangent bio, ces personnes ne prennent de « vrais » médicaments que quand ils sont obligés. 40% des Français ne croient pas en la vaccination et le disent. La « concertation citoyenne » de Marisol Touraine affirme qu’ils sont victimes de désinformation. Donc, suite logique, passer une loi de « délit d’incitation à la non-vaccination » ou une formulation de ce genre. Et tout cela ne pourrait être qu’un simple début à un contrôle d’internet et de l’information libre sur n’importe quel sujet. Avec des sites « officiels » et « agréés ». Voilà la pente glissante qu’ouvre ce préambule à la limitation de la liberté d’expression qu’est « l’extension du délit d’entrave à l’IVG ».
Défilé de l'armée russe, Moscou, Sipa. Numéro de reportage : 00618783_000040.
Défilé de l'armée russe, Moscou, Sipa. Numéro de reportage : 00618783_000040.
Dans un livre paru en mai dernier, 2017 : War with Russia, le général britannique Sir Richard Shirreff livre une fiction glaçante : celle d’une guerre nucléaire, en vrai, avec la Russie. L’ours russe « peut demain envahir les Etats baltes comme il a envahi l’Ukraine et annexé la Crimée ». L’Occident devra y répondre : Shirreff donne vie, par son récit vivant et prenant, à toutes ces procédures d’application de l’article 5 de la Charte de l’Alliance atlantique, en vertu duquel les Etats-membres de l’alliance doivent sans délai se prêter militairement assistance si l’un des leurs est attaqué par tiers. La menace russe donc serait non seulement une réalité, mais elle serait parfaitement évaluée, quantifiée, chiffrée et modélisée. Ainsi, tout à la préparation de son offensive prochaine, Moscou chercherait à prendre, en aval, le contrôle de nos institutions, de nos médias, de nos esprits. Ce serait d’ailleurs déjà presque fait…
Cette fiction pseudo-réaliste vient appuyer un plaidoyer insistant, lancinant et passionné en faveur d’un renforcement substantiel des moyens militaires de l’OTAN et, de ce fait, d’une augmentation encore plus substantielle des moyens du « complexe militaro-industriel » du monde occidental…
Un livre-médicament ?
Fiction-catastrophe destinée à alimenter la machine à convaincre le grand public du bien-fondé des exigences impérieuses du puissant lobby du réarmement à l’œuvre au sein du bloc euro-atlantique, ce livre est peut-être aussi un moyen pour son auteur de se débarrasser d’une gêne personnelle, voire d’un sentiment de culpabilité qui, à nul doute, a du l’étreindre en mars 2014. A l’heure même où, contraint par l’âge de prendre une retraite bien méritée après une carrière impeccable au sein des forces armées britanniques et alliées, Shirreff quitte ses fonctions, il se passe enfin quelque chose ! La Russie occupe, puis annexe promptement la Crimée ! Or, la préparation de cette annexion, rondement menée – saluée par tous les stratèges de la planète – a, de toute évidence, échappé aux radars de l’OTAN… Et Shirreff fut pendant trois ans (2011-2014) au cœur de la machine, en tant que commandant-en-second des forces alliées en Europe – le poste le plus élevé au sein de l’OTAN pour un Européen, le poste de commandant suprême (SACEUR) étant toujours systématiquement occupé par un Américain, et ce en dépit des demandes répétées des Européens : pour mémoire, le président Chirac s’était vu opposer une fin de non-recevoir très claire à ce sujet par Washington… Gardant en mémoire vive les scénarios fondés sur des jeux de simulation échafaudés « en chambre » par les stratèges de l’OTAN et auxquels il avait sans doute largement contribué, Shirreff les fait vivre aujourd’hui dans cette fiction, fortement inspirée par tous ces jeux, tous ces scénarios et toutes ces simulations élaborées « en chambre » et qui – c’est ce qui rend le livre passionnant – sont finalement aux antipodes des vraies menaces, telles qu’elles sont ressenties et vécues « sur le terrain ». Une fois de plus, et à son insu, un général allié dévoile le poids des « mondes virtuels » dans la mise en œuvre de la guerre aujourd’hui. La lecture de ce livre peut se lire comme une véritable alerte. Elle achève de convaincre de toute la vérité et de toute la profondeur de la fameuse boutade de Clemenceau – « la guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires »… Du danger des univers clos, des cénacles fermés sur eux-mêmes où règnent le conformisme intellectuel et le groupthink, pour citer George Orwell.
Les heures les plus sombres…
Soulignons à cet égard un aspect du livre, très significatif : le poids des références au passé dans l’écriture de tous ces scénarios, qui se présentent comme autant de « modélisations historiques » fondées sur des case studies grandeur nature, telles que l’invasion des Sudètes par l’Allemagne de Hitler en 1938 ou l’invasion des Etats baltes par l’URSS en 1940… Voilà des grilles de lecture qui donnent toujours le beau rôle aux puissances occidentales et ne s’appesantissent ni sur Munich, ni sur l’immense sacrifice de 26 millions de Soviétiques tués en 1941-1945 et ce que le monde occidental doit à ce sacrifice… Ces représentations, pour historiquement biaisées qu’elles soient, sont alimentées par les craintes, bien réelles, qui sont exprimées par ces pays de l’axe hyper-atlantiste qui s’est formé au sein de l’Alliance au cours des quinze dernières années. Les pays de la « nouvelle Europe » – ainsi baptisée en 2003 par le néo-conservateur Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense des Etats-Unis, par opposition à la « vieille Europe » (France et Allemagne) qui avaient alors eu le mauvais goût de s’opposer à l’aventure militaire américano-britannique en Irak – sont les nouveaux Etats membres de l’OTAN et de l’UE, anciens satellites de l’URSS et anciennes républiques de l’URSS (Etats baltes). Au sein de cette « nouvelle Europe », certains – en tout premier lieu la Pologne – pèsent lourd. On observe d’ailleurs à la manœuvre sur bien des fronts de la « politique russe » de l’OTAN et de l’UE un « axe de la Baltique » – qui associe deux poids lourds, la Pologne et la Suède (très atlantiste, quoique non-membre de l’OTAN), et les trois Etats baltes, rejoints, selon les circonstances et la nature des dossiers, par les autres membres du « groupe de Visegrad (en plus de la Pologne : Tchéquie, Slovaquie, Hongrie).
Indice pertinent du poids important de cette « nouvelle Europe » dans cette reconfiguration mentale atlantiste de l’espace stratégique européen, la bonne place, parmi les editorial reviews de la quatrième de couverture du livre de Shirreff, de l’éloge très appuyé de Radoslaw (dit Radek) Sikorski, ancien ministre polonais des Affaires étrangères (2007-2014), ancien d’Oxford, au cœur des réseaux transatlantiques, qui signait déjà, avec son épouse (la journaliste américaine Anne Applebaum, spécialiste de la Russie) en 2009 une dithyrambique review de la première édition du bestseller d’Edward Lucas, grande plume de l’hebdomadaire The Economist, sur cette « nouvelle guerre froide » – que cet auteur analyse comme entièrement voulue et orchestrée par le Kremlin…
À quoi (et à qui ?) sert la « menace russe » ? Rappelons ces propos prémonitoires que le diplomate américain George F. Kennan, le père de la politique dite d’endiguement (containment) de l’URSS – qui a inauguré la guerre froide à la fin des années 1940 – tenait au crépuscule de sa carrière, en 1987, à la veille de la chute de l’URSS et du « bloc de l’Est », dans ses passionnantes mémoires : « Si l’Union soviétique venait à être engloutie demain dans les profondeurs des océans, le complexe militaro-industriel américain resterait en place, inchangé en substance, jusqu’à ce qu’un autre adversaire puisse être inventé. Aucune autre solution ne serait acceptable pour l’économie américaine ».
7h 47. Putain, il est élu, le con ! Ça je l’aurais jamais cru, comme disait Edith Piaf. Depuis quatre heures déjà, les chaines info envisageaient l’hypothèse catastrophe. Mais comme on nous avait seriné le contraire pendant deux ans, faut le temps de s’habituer.
Surtout qu’à mes yeux, pendant toute la campagne, Trump avait accumulé consciencieusement les énormités et les mauvaises blagues, quitte à être pris à plusieurs reprises en flagrant délit de racisme, de sexisme, de vulgarité et de méconnaissance des dossiers.
Avec tout ça, comme tout le monde, je le voyais cuit de chez cuit. Eh bien j’avais tout faux, les chiffres le prouvent : Donald est président et pas moi.
DEPENDANCE DAY
Mercredi 16 novembre
Depuis l’élection de Donald Trump, une « Lettre ouverte aux Américains » signée John Cleese circule sur internet. Le cofondateur des Monty Python y annonce la révocation de l’indépendance des Etats-Unis – « étant donné leur incapacité à élire un président compétent, et donc à se gouverner » – et leur rattachement à la Couronne britannique, « à l’exception de l’Utah, que la reine n’apprécie guère ».[access capability= »lire_inedits »]
Suit une liste de quatorze règles édictées, précise Cleese aux destinataires de sa Lettre, « pour vous aider à réintégrer le Royaume-Uni. » Parmi ces règles,
– « Abandonner le football américain. Il n’y a qu’un genre de football. »
– « Prononcer correctement le mot « aluminium » ».
– « Apprendre à résoudre vos problèmes personnels sans armes à feu, avocats ni thérapeutes. »
– « Nous dire enfin qui a tué Kennedy, ça nous rend dingues ! »
Bien sûr, l’affaire m’a profondément réjoui. Hélas, deux jours plus tard, patatras !
J’apprends, toujours sur le net, qu’il s’agit d’un « faux Cleese » dont la première version, apparue en 2000, visait l’élection de George W. Bush.
À la réflexion, ce démenti ne me surprend guère ; je voyais mal ce dandy de Cleese hurlant avec la meute. Je crois même qu’à tout prendre, il préfère encore le père Trump à la mère Clinton, et qu’il est attaché à la liberté de choix des Américains autant qu’à celle des Anglais.
Toute la vie de John Cleese est une déclaration d’indépendance. Au printemps dernier encore, il fut l’un des très rares artistes anglais à soutenir le Brexit, quand toute la profession voyait dans le vote « Remain » la seule option possible pour les gens de qualité – un peu comme Hollywood avec Hillary.
AND THE LOSER WINS
Dimanche 27 novembre
Sarkozy éliminé dès le premier tour, Juppé balayé au second et Fillon, l’outsider absolu, consacré « candidat de la droite et du centre » à la majorité des deux tiers ! Contre vents médiatiques et marées sondagières, le peuple de droite a fini par imposer son candidat, bousculant au passage les scénarios préétablis et les duels annoncés.
Le plus étonnant, c’est qu’il est le seul à ne pas avoir l’air surpris. Sa victoire, il n’en a jamais douté, depuis trois ans qu’il a annoncé sa candidature. Même pas quand il plafonnait désespérément à 9 % et que ses « soutiens » le lâchaient un à un, avec un seul objectif : finir la course dans une écurie gagnante.
Pauvre « Valérie Traîtresse », comme il l’appelle maintenant ! Elle doit s’en mordre les doigts jusqu’à l’œil aujourd’hui, de sa désertion de dernière minute. Non pas pour d’obscures raisons éthiques, mais tout simplement parce que c’est trop con ! Échanger comme ça au dernier moment son ticket gagnant, fallait y penser. Et maintenant, pour une petite erreur de timing, voilà la carrière de Valérie bloquée pour cinq ans, voire dix.
D’autant plus rageant qu’au moment même où elle trahissait Fillon pour Juppé, l’un amorçait son ascension et l’autre son déclin. Pécresse, ou l’art de la fugue et du contretemps.
OH LE BEAU JOUR !
Lundi 28 novembre
C’est beau, ça change, c’est beau comme ça change de voir enfin à la tête de la droite un homme de droite, et sincère avec ça, sérieux et honnête pour le même prix. Vous je ne sais pas, mais moi je n’avais jamais connu ça depuis Georges Pompidou, que j’ai lui-même peu connu.
Comment ça, je me monte le bourrichon ? Mais pas du tout, je carpe le diem en attendant le prochain. Cette soirée électorale m’a bien plu et j’essaie de vous en faire profiter, voilà tout. À part ça j’ignore comme tout le monde, sauf bien sûr les Reptiliens illuminés, si Fillon sera élu président et ce qu’il fera de son éventuelle victoire.
Son intégrité politique et humaine résistera-t-elle à l’épreuve du pouvoir suprême ? D’ordinaire, les hommes politiques de son espèce n’ont pas à se poser ce genre de questions, vu qu’ils se font bouffer bien avant par plus goulu qu’eux. Comment François a-t-il bien pu survivre trente-cinq ans dans un tel marigot ? Miracle ?? Toujours est-il qu’on le retrouve transfiguré dans ses nouveaux habits de chef de la droite, et bientôt peut-être de l’Etat.
Sa mission, s’il l’accepte, consistera alors à faire prévaloir le bien commun, c’est à dire l’intérêt de la France et des Français sur toute autre considération – à commencer par celle de ses propres intérêts. Le genre d’exigence qu’un président normal, ou moyen, a trop souvent tendance à oublier quand il est dans ses meubles à l’Élysée, et qu’il s‘y trouve bien.[/access]