Paul Hamy, dans "L'ornithologue" de Joao Pedro Rodrigues

Sur L’ornithologue, film portugais de Joao Pedro Rodrigues avec un acteur principal et presque unique le Français Paul Hamy, la critique est unanimement louangeuse. Je me joins volontiers au choeur de ceux qui célèbrent la beauté sauvage des paysages, les surprises d’un scénario qui part du monde moderne le plus rationnel et s’enfonce dans la forêt des mythes les plus archaïques, la virilité sculpturale de Paul Hamy nuancée par le regard pur et presque enfantin qu’il pose sur les oiseaux et le monde.

Mais où va exactement ce jeune scientifique perdu dans les gorges et les forêts du Tras-os-Montes, à l’extrémité nord-orientale du Portugal ? Quel est au juste le parcours du film ? La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles nous dit Baudelaire, et les critiques ont un peu tendance à se perdre entre les vivants piliers et à mal décrypter les confuses paroles. Le metteur en scène Joao Pedro Rodrigues s’amuse à brouiller les pistes en affirmant que son film évoque le plus populaire des saints portugais, Saint Antoine né à Lisbonne et mort à Padoue. Cause toujours.


The Ornithologist / L’Ornithologue (2016… par unifrance

Le cinéaste amoureux

Le Centre Pompidou organise ces jours-ci une rétrospective des films de ce jeune et talentueux réalisateur, en même temps qu’il expose une de ses installations. Tiens tiens, JPR est également plasticien et on sait que les artistes plasticiens d’aujourd’hui intègrent volontiers le geste créateur comme partie et élément fondamental de leur création. C’est tout l’opposé de la doctrine de Flaubert qui affirme que l’artiste ne doit pas faire intrusion dans son œuvre et qu’entre autres, le romancier doit s’absenter de ses romans. Il semble que l’axe du film L’ornithologue soit la prise de possession amoureuse de l’acteur par le réalisateur, qui se glisse dans sa peau et va jusqu’à l’évincer de sa personnalité. Cet amour est à la fois le sujet et le geste créateur du film. On dissertait dans les classes de philo sur l’amour captatif et l’amour oblatif, celui qui prend et celui qui donne. L’ornithologue est un chef-d’oeuvre d’amour captatif, il en montre aussi les limites et l’échec.

L’amour que peut porter à son actrice ou à son acteur principal un réalisateur est un puissant aiguillon créateur, que l’on songe aux films comme Morocco ou Shangai Express dans lesquels Marlène Dietrich est tout illuminée par l’amour que lui porte Sternberg. Le désir amoureux de Joao Pedro Rodrigues, désir d’un p’tit brun pour un grand blond (variante gay d’une vieille chanson de Nougaro), le pousse à s’approprier le corps de celui-ci et à faire de cette appropriation le sujet de son film. D’abord il le prive de parole et met sa propre voix à la place de celle de Paul Hamy, qui selon une interview avait pourtant appris le portugais. Ensuite, la scène de bondage est révélatrice. Deux jeunes Chinoises catholiques cheminaient vers Saint-Jacques de Compostelle, elles ont perdu leur chemin et se retrouvent au bord du Douro, merveilleuse idée qu’on croirait tirée du Soulier de Satin de Claudel. Elles trouvent l’ornithologue inanimé au bord du fleuve après le naufrage de son kayak, elles le soignent et le réconfortent. Le lendemain matin, le malheureux s’éveille suspendu presque nu à un arbre par un bondage serré qui met en relief son physique avantageux. Et le réalisateur a le culot d’accuser les Chinoises ! Menteur ! C’est bien sûr Joao Pedro lui-même qui a fait le coup. Le bondage n’est pas seulement une technique érotique, il répond au très vieux désir humain de s’emparer de la personne aimée et de l’empêcher radicalement de s’échapper. Que celui qui n’a jamais fantasmé sur la séquestration de l’être aimé, surtout si celui-ci semble vouloir vous plaquer, lui jette la première pierre. Encore une fois, je ne critique pas ces interventions du créateur, rappelons-nous que nous sommes dans l’optique d’un plasticien et que l’époque est révolue où Sartre blâmait Mauriac pour montrer trop souvent le bout de son nez dans Thérèse Desqueyroux. Dire que les gens de gauche ont fliqué même la création romanesque !

Mysticisme et sexualité

Le chemin de dépossession de soi que subit Paul Hamy continue à travers les bois. Il retrouve sa carte d’identité avec les yeux brûlés, le réalisateur le force sadiquement à se brûler l’extrémité des doigts pour rendre illisibles ses empreintes digitales. Il jette aux orties son smartphone, le geste le plus sacrilège qui se puisse concevoir aujourd’hui contre sa propre personnalité, bien pire qu’un suicide ou une autocastration.

Dans la dernière séquence, le réalisateur a complètement vampirisé son acteur, il a plaqué son visage de petit brun sur le corps colossal du grand blond et il entre dans Padoue à pied, façon Buñuel dans La Voie Lactée, pour nous faire croire qu’il s’agit toujours de la transformation de Fernando l’ornithologue en Saint Antoine de Padoue. Je sais, je sais, le mysticisme et l’érotisme sont unis par maints passages secrets, soit dit sans le moindre blasphème. Les poèmes mystiques de Mme Guyon, l’amie de Fénelon, semblent avoir été écrits sous orgasme profond. Les masques, les faux-semblants et fausses pistes sont d’ailleurs un des charmes puissants de ce film.

L’amoureux avance glorieusement vers Padoue, mais l’objet de son amour a disparu. La dévoration érotique aboutit logiquement à la disparition de l’autre. On sent là une angoisse sourde du réalisateur à propos d’une particularité de l’amour homosexuel : à la différence de l’hétérosexualité, la fusion peut y détruire le couple en supprimant toute altérité.

L’ornithologue, film de Joao Pedro Rodrigues, en salle depuis le 30 novembre

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