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La tectonique des ploucs

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Hillary Clinton et Alain Juppé à Washington, avril 2012.

Nous sommes dans un collège parisien des beaux quartiers, au lendemain de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le professeur d’histoire organise un débat sur le sujet. Un débat dans lequel tout le monde est prié de communier dans la désolation. Le jeune Simon, 14 ans, se rebelle : « Mais attendons de voir, pour l’instant, on ne sait pas. » Brouhaha, tollé, réprimande, tu devrais avoir honte, comment peux-tu. Derrière lui, une camarade lui glisse : « Mes parents pensent comme toi, mais il ne faut pas le dire, tu es fou. » Simon ne se démonte pas : « Mais alors à quoi ça sert d’étudier La Vague [un film qui montre la diffusion d’une idéologie totalitaire grâce au conformisme] ? »

Cette micro-scène de la vie scolaire fait penser aux livres de Kundera, sauf que ça finit mieux. Parce que, bien sûr, il n’est rien arrivé de fâcheux à Simon, et surtout parce que, des Simon, qui refusent de se plier aux diktats idéologiques de ce que notre ami Jean-Pierre Le Goff appelle le « gauchisme culturel » et sont déterminés à penser par eux-mêmes, y compris dans les conditions les plus contraires comme une salle de classe chauffée par un prof militant, il y en a de plus en plus, dans toutes les générations, dans tous les milieux et dans toutes nos belles provinces.

De fait, si on reproche souvent aux Français, et pas toujours à tort, d’être exagérément pessimistes, vindicatifs et grincheux, il arrive aussi qu’ils soient facétieux. Même ceux de droite. Après la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et celle de Trump aux États-Unis, on se demandait quelle malice ils allaient inventer pour épater le bobo, et au passage, pour faire savoir à ceux qui se sont auto-désignés comme leurs directeurs de conscience que l’heure de la retraite est en passe de sonner. Alors que l’envie les démangeait de voir les prêchi-prêcheurs professionnels perdre leurs certitudes et leur arrogance, la primaire de la droite est tombée à point. Le chœur des éditorialistes et des gens raisonnables les sommait de choisir, avec Alain Juppé, la voie du vrai, du bien et du multiculturalisme heureux, mais se serait accommodé, au fond, d’un Nicolas Sarkozy qu’il aimait tant détester – et dont il aurait pu continuer tranquillement à dénoncer les idées déplorables et les manières discutables.

Raté. Comme le résumait Marcel Gauchet dans Le Monde, les électeurs n’ont voulu ni de « Sarkozy, trop clivant » ni de « Juppé, trop consensuel ». Ils ont abattu leur joker et sorti leur Fillon, un type qui, comme Nicolas Sarkozy, n’a pas peur de se dire de droite, mais qu’il sera plus difficile de disqualifier. Ce qui n’empêche pas d’essayer. Ainsi, dès le 28 novembre Laurent Joffrin entonnait l’antienne de l’ordre moral en marche. « Fillon s’enracine dans un catholicisme tradi là où la gauche de gouvernement a fait progresser les droits des homosexuels et accepté la diversité culturelle de la société française », écrivait le patron de Libération le 28 novembre. Ouh, la vilaine droite homophobe, raciste et cul béni. Si Joffrin observe, comme Le Monde, une « révolution conservatrice » en marche (dénomination qui semble dans les deux cas dénuée de toute référence allemande), son argumentaire est un classique de la « gauche divine », selon la tranchante formule de Baudrillard : à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs. Pas de révolution sémantique en vue dans la bonne presse. Mais les offusqués ont pu compter sur le soutien involontaire et bêtasson de Valérie Boyer qui, comme pour leur donner raison, arborait le soir de la primaire, sur les plateaux de télé, une grande croix franchement incongrue.

Pour Joffrin, c’est simple: à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs.

Il peut sembler hasardeux de rechercher une cohérence entre le « leave » britannique, la présidentielle américaine et la primaire de la droite française. Ce n’étaient ni les mêmes enjeux ni les mêmes procédures. Et ils n’ont pas, loin s’en faut, consacré le même genre de vainqueur. Rien de commun, en effet, entre le fantasque Boris Johnson, l’erratique Donald Trump, traité de « gros con » par un Alain Finkielkraut (pages 30-33) dont cet écart laisse imaginer l’énervement, et le très bien élevé vainqueur de la primaire. Fillon, c’est, presque trait pour trait, l’anti-Trump. Et n’en déplaise à Cyril Bennasar (pages 62-64) qui pense qu’un peu plus de « gros cons » feraient du bien à notre vie publique, je m’en réjouis.[access capability= »lire_inedits »]

La plupart des commentateurs ont pourtant senti qu’il y avait un fond de sauce commun à la mauvaise humeur des électeurs occidentaux. Il faut dire que ce fond de sauce, c’est eux et la détestation qu’on leur voue. De part et d’autre de la Manche et de l’Océan, le même vent s’amuse à faire tomber les mêmes têtes – métaphoriquement, bien sûr. Certes, chaque électeur a sa petite idée sur ceux qui ont, pense-t-il, confisqué la parole et manqué aux devoirs que leur conféraient leurs privilèges, le premier étant aujourd’hui l’accès à l’expression publique. Selon les cas, la nébuleuse que chacun nomme « ils » comprend les politiciens, les milieux d’affaire, les artistes, les intellectuels, les sondeurs. Un monde à part qu’on appelle « les élites » mais dont la seule particularité, note Françoise Bonardel (pages 44-45), est précisément d’être à part, dans un Olympe auquel c’est la célébrité et non plus le mérite qui permet d’avoir accès.

Mais ceux qui figurent toujours, et en première place, dans ce palmarès de l’impopularité ce sont les journalistes. Et qu’on ne crie pas aux amalgames, le plouc n’est pas si bête, il sait bien que tous les journalistes ne sont pas pareils mais qu’ensemble, ils font système. Il reconnaît le ronronnement médiatique qui, sur chaque événement, prétend édicter la bonne ligne. Et quoi que dise le ronronnement, le plouc a furieusement envie de dire le contraire. C’est que, depuis des années, ces gens qui forment « les médias » consentent parfois à parler en son nom mais ne lui parlent, à lui, qu’avec des pincettes. Et la plupart du temps, ils se paient sa tête avec la hauteur des gens qui savent. En haut lieu, on doit regretter amèrement la suffisance avec laquelle on a traité la France de la Manif pour tous. Aujourd’hui, elle se venge.

On aimerait connaître l’effet du soutien bruyant apporté à Hillary Clinton par les grands journaux, les intellectuels, et les people des États-Unis et du monde entier. De même, on se demande si la chute d’Alain Juppé n’a pas commencé en novembre 2014, le jour où les Inrocks l’ont sacré en « une » comme l’incarnation de la bonne droite, ce que des tas d’électeurs ont immédiatement traduit par « de gauche » – et, aussi stupéfiant que cela semble, ce n’était pas un compliment. Quant à François Fillon, il n’a cessé en fin de campagne de distiller des vacheries sur les journalistes. Et Vincent Trémolet de Villers rédacteur en chef au Figaro, a eu raison de saluer en lui « l’homme qui ne s’inclinait pas devant les ricanements ». Le 27 octobre, Fillon a commis, écrit-il, un « blasphème contre l’infotainment » en remettant courtoisement à sa place Charline Vanhoenacker, l’humoriste vedette de France Inter, invitée à mettre son grain de sel dans l’émission politique de France 2. Et la France des « provinces, des parvis et des anciens usages », heureuse formule de mon confrère, lui est reconnaissante d’avoir restauré, entre le sérieux et le déconnant, la hiérarchie que l’âge de la rébellion appointée a inversée.

Bien sûr, aucun des experts habitués à scruter les entrailles de l’opinion ne se risquera à étudier cet « effet bras d’honneur ». Après quelques jours de déchirante repentance collective sur le thème « nous n’avons rien vu venir » et de débats sur l’entre-soi journalistique, en France les journalistes se sont promptement remis à prêcher. Entre les deux tours de la primaire ils se sont donc demandé de diverses façons comment Alain Juppé pourrait combler son retard, tout en faisant attention, pour les plus prudents, à causer poliment au gars qui pourrait se retrouver à l’Élysée. Mais ils semblent toujours aussi incapables de la moindre empathie à l’égard de ces électeurs accrochés à leurs vieilles lunes comme la différence des sexes ou l’appartenance nationale. Seulement il serait temps, camarades, de réaliser qu’aujourd’hui, le vieux monde est devant vous et que c’est vous qui courez derrière.

En haut lieu, on doit regretter d’avoir méprisé la France de la Manif pour tous. Aujourd’hui, elle se venge.

Si les phénomènes Brexit, Trump et Fillon sont comparables, c’est donc en ce qu’ils révèlent le discrédit des mêmes élites libérales. Si rien ne rapproche le président américain et le présidentiable français, Clinton et Juppé semblent sortir du même moule, celui où, de Shanghai à Harvard, se fabrique l’élite mondialisée. Élie Barnavi, qui en est l’un des plus aimables fleurons, déplore (pages 56-59) le désaveu qui la frappe aujourd’hui, forcément injuste dans sa globalité. Peut-être a-t-il raison de s’inquiéter de la démagogie qui accompagne structurellement le désir de coup de balai. Mais il sous-estime grandement le mépris voué par cette élite au peuple des provinces et des bistrots, accusé de toutes les tares parce qu’il veut rester un peuple et conserver, comme l’a dit Fillon au soir de sa victoire, des « valeurs françaises », expression qui a suscité les ricanements et haussements d’épaules de rigueur. Quand elle évoque la fameuse « droitisation » de la France, la presse de gauche (qui donne encore le la, en dépit de l’évolution souterraine des rapports de forces) hésite entre le registre olfactif – les idées nauséabondes – et le registre psychiatrique – les pulsions mal refoulées. Il est amusant de la voir aujourd’hui se demander avec inquiétude si François Fillon saura répondre aux aspirations des classes populaires qu’eux-mêmes trouvaient hier si condamnables.

Il est vrai, cependant, que les électeurs de Trump, comme ceux de Fillon, ne se recrutent pas seulement pour le premier, et pas du tout pour le second, parmi les perdants de la mondialisation. Certes, beaucoup vivent dans de petites villes relativement éloignées des grands centres de profit et de décision de l’économie-monde, c’est-à-dire dans l’Amérique ou dans la France périphérique, ce qu’on nommait autrefois l’Amérique ou la France profonde. Mais comme le souligne Christophe Guilluy (pages 46-47), « dans la France périphérique, il n’y a pas que des prolos paupérisés ». Et Christopher Caldwell montre bien comment Trump, tout milliardaire qu’il est, nourrit toujours un complexe social par rapport à l’élite incarnée par Clinton. N’en déplaise à tous ceux qui croient encore qu’on vote en fonction de sa place dans le processus de production, on peut être nanti et se sentir exclu. Les caves qui se rebiffent ces jours-ci ne sont pas tous des perdants économiques mais, dans un monde où les canons de la bienséance sont ceux du gauchisme sociétal et idéologique, ils se vivent tous comme des perdants culturels. « François Fillon, c’est d’abord le candidat patronal du Wall Street Journal et des actionnaires du CAC 40 », écrit Alain de Benoist qui ironise sur le côté très propre du candidat LR : « De surcroît il va à la messe, et puis il habite un manoir, ce qui fait décidément de lui un homme très bankable. » Peut-être. Il n’en parle pas moins à la France oubliée.

Sans doute est-il prématuré d’affirmer que le pouvoir culturel a changé de camp. Reste que les plaques tectoniques qui affectent secrètement nos comportements collectifs sont déjà en mouvement, et la victoire de François Fillon, ou en tout cas la défaite d’Alain Juppé, en est l’un des signes. Certes, le politiquement correct n’est pas, loin s’en faut, détrôné, mais on peut déjà imaginer un monde où les idées aujourd’hui dissidentes seront devenues la nouvelle doxa, réalisant ainsi la prophétie des dominants actuels. Il sera alors temps de se battre sur deux fronts.

On n’en est pas là. Ceux qui croient encore incarner la jeunesse du monde bien qu’ils aient souvent entamé la soixantaine refusent avec obstination de voir qu’ils ont largement perdu la jeunesse. En dépit de leurs incessantes objurgations, et comme l’observe malicieusement Alexandre Devecchio, brillant représentant de la nouvelle génération (pages 52-53), non seulement « la jeunesse n’emmerde plus le Front national », mais une partie d’entre elle lui fait plutôt les yeux doux. Et il suffit de voir par ailleurs notre pétillante amie Eugénie Bastié tenir la dragée haute, sur les plateaux, à des adversaires chevronnés, pour se dire que le conservatisme a un bel avenir devant lui.

Si la même colère travaille une partie des sociétés française et américaine, celle qui a été effacée des écrans radars médiatiques par le politiquement correct, il faut comprendre pourquoi elle se manifeste de façons si radicalement opposées. La vague populiste aurait-elle contourné la France comme le nuage de Tchernobyl ? En réalité, si on entend par « populiste » un homme qui fait campagne comme s’il était sur le plateau de Cyril Hanouna – plus c’est gros, plus c’est bête, plus ça buzze –, nous n’avons pas cela en rayon. Nous avons des dirigeants, des postulants et des programmes plus ou moins démagogiques, des styles qui parlent plus ou moins à l’estomac, mais que l’on sache, on n’entend pas Marine Le Pen, Philippot et les autres dire blanc le matin, rouge à midi et violet à minuit, ni promettre n’importe quoi – à moins bien sûr que consulter les Français sur l’Europe soit n’importe quoi, comme le pensent pas mal de bons esprits. Le plus cocasse, dans le chambardement que nous vivons, c’est qu’en cas de duel Fillon-Le Pen en 2017, c’est le FN qui défendra les couleurs de la gauche. On va rire.

Cependant, le « crime populiste » que l’on dénonce rituellement lors de très nombreuses minutes de la haine consiste non pas à dire ce que les gens veulent entendre mais à entendre ce qu’ils veulent dire. De sorte que Fillon pourrait très vite en être accusé. Être populiste, dans ce sens, c’est parler des sujets qui fâchent, c’est-à-dire qui fâchent la gauche, ou plus précisément en parler autrement que sur le mode irénique et ravi qui sied. Il s’agit, bien sûr, des questions identitaires, d’autant plus obsédantes qu’elles sont criminalisées, mais aussi de tous les cadres anthropologiques et intellectuels menacés de déconstruction. Contrairement à ce qu’a prétendu Alain Juppé, la modernité et ses mille féeries ne sont nullement en danger dans la France d’aujourd’hui. En revanche, beaucoup craignent de voir tomber dans l’oubli une partie de notre héritage, littéraire, politique, historique et mythologique, tenu pour une entrave à la glorieuse marche du progrès post-national. François Fillon a su capter cette aspiration. « À “l’identité heureuse”, François Fillon a opposé le droit à la continuité historique et c’est l’une des principales raisons de sa victoire », analyse Alain Finkielkraut. De fait, si la gauche, comme l’avait judicieusement diagnostiqué Michéa, s’entête à être « le parti de demain », la droite a tout à gagner à être un peu « le parti d’hier ». Il y a peut-être des moments dans l’Histoire où, comme dans les autobus, il faut avancer vers l’arrière.[/access]

Lettre au camarade Macron

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emmanuel macron gauche progressiste
Emmanuel Macron, meeting de Paris, décembre 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00784858_000032.

Cher camarade Macron,

Je t’écris une lettre, pas comme Boris Vian l’avait fait au président dans le Déserteur car tu n’es pas encore président, même si tes dents néo-libérales rayent le parquet de tes ambitions. Non, je t’écris une lettre comme au candidat chouchou des médias qui aiment en général deux choses : le neuf et le moderne. Le problème, c’est que tu n’es pas neuf, ni très moderne. Tu n’es pas neuf, car tu as connu aussi bien l’ENA que la grande banque dans laquelle tu as pantouflé dans une tradition éminemment française qui consiste à ce que les contribuables paient tes études avant que tu puisses faire profiter le privé de ce que tu as appris avec nos sous. Tu n’es pas neuf non plus puisque tu as tout de même connu quelques postes assez élevés dans le domaine du pouvoir, sans jamais être élu. Et ce pouvoir qui t’avait fait roi, tu l’as trahi en beauté. La trahison, en politique, là aussi, c’est une tradition très ancienne.

Jeune et fier…

Quant à la modernité, tu recycles de vieilles idées libérales auxquelles tu ajoutes une pincée de « transition numérique » et de « transition écologique », histoire de repeindre aux couleurs du « green washing »  la catastrophe écologique en cours et de remplacer le métier de l’artisan tisserand avant les manufactures qui travaillait à domicile par le poste informatique du concepteur graphiste seul dans son appartement au loyer hyperbolique.

Mais qu’importe, tu es moderne, forcément moderne parce que tu es jeune. On nous le répète à l’envi. Mais tu sais, Marion Maréchal-Le Pen aussi est jeune et si la jeunesse était une garantie de ce progressisme que tu invoques à tout instant comme pour t’en convaincre, ça se saurait. Léon Blum, tu te souviens, ou même François Mitterrand avaient la soixantaine bien sonnée quand ils ont, pour le coup, très concrètement changé la vie de millions de personnes que l’on n’avait pas peur alors d’appeler travailleurs en leur donnant quelques acquis sociaux aussi négligeables que les congés payés, la retraite, la réduction du temps de travail, des droits démocratiques aux sein des entreprises, la démocratie ne se résumant pas, je te le rappelle, à glisser un bulletin dans l’urne une fois tous les deux ou trois ans.

La voix, ça se travaille

Je reconnais sans peine que tu as remporté un beau succès ce dimanche à la porte de Versailles et la sincérité des tes militants n’est pas en cause. Après tout, si tu soulèves un tel enthousiasme, c’est qu’un bon nombre de nos concitoyens ont le sentiment de vivre dans une société bloquée. Et puis, au moins contrairement à Fillon, tu as les avantages de ton défaut. Tu es libéral, et tu l’es jusqu’au bout. Tu ne viendras pas faire de l’interventionnisme dans le domaine économique mais tu ne viendras pas non plus en faire dans la manière dont on souhaite vivre sa famille, ses amours, sa religion ou son absence de religion, son désir de fumer de l’herbe qui fait rire ou de mourir dans la dignité. Mais pour le reste, vraiment, tu crois que le blairisme à la sauce Anthony Giddens,  qui  fait maintenant disparaître en Europe la social-démocratie muée en social-libéralisme, va changer quelque chose aux inégalités qui se creusent et aux crispations identitaires qui en résultent ?

Une dernière chose, à la fin de ton meeting, tu t’es mis à hurler. Vraiment hurler. Ça ne se fait pas. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais je voudrais que tu saches que la voix, ça se travaille. N’importe quel prof te le dira, n’importe quel manifestant avec un mégaphone, n’importe quel conseiller départemental en campagne, n’importe quel ouvrier syndicaliste prenant la parole sur le piquet de grève devant une usine délocalisable Quand vas-tu aller faire un tour chez eux, tiens, ils existent même s’ils ne sont ni jeunes, ni modernes ?

Quand tu as hurlé, donc, ce que tu croyais être de la puissance s’est mué en hystérie masculine (la pire). Tu as dû sentir l’adrénaline monter mais l’adrénaline, ça se contrôle, comme l’ivresse ou alors, ce qui est probable,  c’est tu n’es pas encore fait pour le job. La forme est performative en politique, surtout dans la Vème république, elle dit ce que tu es, ce que tu fais, encore plus que le fond. Et ce que tu es, ta voix donc tes nerfs l’ont trahi : tu es un banquier d’affaire ou un haut fonx de Bercy, plus habitué aux conjurations feutrées et antisociales des faiseurs d’argent qu’au rôle de tribun de ta plèbe d’auto-entrepreneurs aliénés/connectés.

Je confie cette lettre à la Poste. Elle était en grève cette semaine, parce que ce n’est pas très drôle d’être un service public soumis à des critères de rentabilité comme n’importe quelle entreprise, alors qu’elle est précisément l’exemple, la Poste,  comme la Santé, que tout ne peut pas être soumis aux lois du marché parce qu’il arrive, à l’occasion, que des hommes rendent à leurs semblables des services qui ne sont pas forcément rentables.

Tu parles beaucoup du libre choix, alors c’est très librement que je te dis que je ne te choisirai pas.

Avec toute ma sympathie progressiste.

Gérard Filoche: « Hollande nous a trahis »

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Gérard Filoche lors d'un meeting à Paris, juin 2016. SIPA. 00760033_000016

Je connais Gérard Filoche depuis longtemps — en fait, depuis une certaine manif de juin 1973 devant et autour de la Mutualité à Paris, face aux militants d’Ordre Nouveau et surtout aux CRS de Raymond Marcellin. Lui à la Ligue, moi ailleurs — je n’ai jamais pu supporter le côté internationaliste de la IVème Internationale.

À noter que les médias n’ont eu de cesse d’affirmer qu’il n’y avait que des trotskystes dans cette manif… Pff !

Ce 21 juin 1973 fut la seule manif gagnée, si je puis dire, militairement parlant — mais à vrai dire, la hiérarchie avait abandonné la base policière à son sort, avec l’idée pseudo-machiavélique de se servir de l’événement pour sévir vis-à-vis de la Ligue Communiste et de ses leaders. L’affrontement fut organisé entre autres par Michel Recanati — voir Mourir à trente ans, où son ancien ami Romain Goupil évoque ces événements controversés, en particulier la façon dont Recanati a été mis en accusation par une Ligue Communiste qui aspirait déjà à participer à la société du spectacle électoral. Ce qui l’a acculé, cinq ans plus tard, au suicide.
Il l’avait tant aimée, la révolution…

« C’est bien plus beau lorsque c’est inutile »

Filoche, de huit ans plus âgé que moi, a été membre du PC, puis de la LC, devenue plus tard LCR — puis NPA, le R de « révolutionnaire » étant sans doute un peu pesant pour un groupuscule qui ambitionne désormais de participer à la grande farce démocratique. Il a rejoint le PS en 1994, où il représente la minorité de gauche. J’irais même jusqu’à dire — mais ce serait pure polémique — qu’il n’y a plus que Filoche qui soit à gauche rue de Solférino.

Inspecteur du Travail depuis les années 1980, il a mené une lutte inlassable contre les excès patronaux — et même, parfois, contre les excès des employés. But that’s another story, comme on dit à la fin de Conan le barbare— dont il partage la masse et l’humour décalé (« Conan, qu’il y a-t-il de mieux dans la vie ? ») — Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes »). Au demeurant, le meilleur fils du monde, comme dit Marot.

Bref, un guerrier — et certainement pas un ancien combattant. Vous imaginez Conan prendre sa retraite ?

Je l’ai retrouvé il y a quelques années chez mon éditeur et ami Jean-Claude Gawsewitch, qui a publié plusieurs de ses livres, dont une histoire de 1968 sans doute partiale, et c’est très bien ainsi. Les historiens scrupuleux m’emmerdent. Ils jugent, et ils n’y étaient pas.

Filoche me fait penser à ces vieux révolutionnaires de 1793 dont parle Barbey d’Aurevilly et qui, vingt ans plus tard, avaient encore les yeux perdus dans quelque rêve désespéré et dérisoire — mais moins dérisoire que la réalité de la Restauration ou du hollandisme.

Il est donc candidat à la candidature à gauche — précisons, pour que les choses soient claires, qu’il est le seul à gauche, face à une bande de pieds-nickelés-néo-libéraux qui se donnent des attitudes.

C’est à ce titre que je l’ai interviewé sur la situation présente, l’état du PS, sa candidature à la primaire, et les bâtons dans les roues que Cambadélis lui met afin qu’il n’y participe pas — « Mais c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ».

C’est bien le moins que je pouvais faire.

 

Jean-Paul Brighelli: La primaire de la gauche est-elle de même nature que celle qui s’est déroulée à droite, et qui finalement n’opposait guère des politiques, mais surtout des ambitions personnelles ?

Gérard Filoche: Non, je ne crois pas, il s’agit d’un débat de fond entre l’aile gauche du Parti socialiste, qui incarne le Parti socialiste traditionnel, historique, et son aile « blairiste-schröderienne », l’ex « troisième voie » en fait. Ce débat traverse tous les partis socialistes en Europe, et par exemple, il a été tranché avantageusement en Grande Bretagne par la victoire par 2 fois dans 2 primaires, de Jérémy Corbyn, qui a ramené le Labour Party à gauche et, du coup, l’a fait passer de 100 000 membres à 650 000 membres. L’enjeu est à peu près le même ici.

Diverses rumeurs évoquent des pressions afin que tu n’obtiennes pas les parrainages nécessaires. Qu’en est-il ? Peut-on en conclure que le système n’a d’autre réponse à apporter aux questions politiques que tu poses ?

Sans doute parce que…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

 

 

 

 

 

Alep: une victoire sous perfusion

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Alep-ouest, 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21985771_000003.

Trois événements ont marqué la scène syrienne ces dernières 48 heures et contribuent à donner un sens à la guerre qui s’y déroule.

1. Le siège d’Alep tourne définitivement en faveur du régime syrien, ce dont se réjouissent les populations à Damas et dans un grand nombre de villes du pays, même à Alep-Ouest (9 décembre). Cet enthousiasme n’a pas été relayé dans les médias européens, contribuant ainsi à nous masquer une partie de la réalité de ce théâtre. Les populations civiles d’Alep-Est n’étaient pas toutes ralliées aux djihadistes et islamistes rebelles, lesquels les ont empêchées de fuir lorsque les Russes et l’armée syrienne avaient laissé ouverts des corridors humanitaires.

2. L’État islamique a repris Palmyre hier. Depuis une semaine déjà des rumeurs d’attaque massive de Daech couraient sur internet, annonçant la reprise prochaine de la ville antique, et cela malgré les bombardements russes. Cette réussite brutale et symbolique confirme que Daech n’est pas fragilisé en Syrie comme il peut l’être en Irak (quoique sa résistance à Mossoul, Kirkouk et Hawidja soit impressionnante). L’organisation a perdu du terrain dans le Nord de la Syrie face à l’armée turque et aux Kurdes, essentiellement en raison des frappes aériennes de la coalition. Pourtant, dès que les raids aériens se raréfient, le groupe conserve un dynamisme tactique incomparable. C’est le cas face au régime syrien et à l’aviation russe, qui n’ont pu assumer deux fronts à la fois : la bataille d’Alep et la contre-offensive autour de Palmyre. Cela signifie que le régime est plus fragile qu’il n’y paraît et que son objectif prioritaire est la défaite des djihadistes de Fatah al-Cham (ex-Jabhat al-Nosra). L’État islamique peut donc encore se maintenir longtemps en Syrie.

3. L’annonce par John Kerry d’une qualification de crime de guerre et de crime contre l’humanité visant le régime syrien (10 décembre). Les États-Unis s’étaient rangés en 2016 à une politique pragmatique vis-à-vis de Damas, en acceptant une coopération tacite contre les groupes djihadistes et un partage quasi officiel des espaces aériens de la Syrie. La Russie ciblait Fatah al-Cham et sa nébuleuse, tandis que Washington s’en prenait d’abord à Daech. Mais, à la veille de céder le pouvoir, l’administration Obama a été reprise par les premiers axes de sa géopolitique. En accusant le régime syrien de crimes contre l’humanité, les États-Unis et la France défendent les principes onusiens, les droits de l’homme et la démocratie. Mais ils réactivent une diplomatie idéaliste déconnectée de la réalité et de la violence réciproque que mènent le régime et les rebelles, qu’il faut bien qualifier de djihadistes, qu’on le veuille ou non. Les crimes contre l’humanité étant imprescriptibles, John Kerry ruine toute tentative de coopération américano-russe, pousse Israël, l’Égypte et Israël dans l’orbite de Moscou, coupe l’herbe sous le pied de son successeur en janvier, et remet à après-demain l’issue de la guerre (2019 ? 2020 ?). En refusant de choisir un camp et de le soutenir, les États-Unis prolongent la guerre.

Ces trois faits indiquent : 1-que le régime de Damas a un besoin cruel d’aide extérieure, aide militaire et diplomatique, 2-que le djihadisme n’est pas mort en Syrie, et qu’il continue de profiter des incertitudes de la diplomatie américaine.

Philippot vs Maréchal: guerre de tranchées au FN

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Sipa. Numéro de reportage : 00698998_000038.

La victoire de François Fillon a eu d’autres effets que de mettre à la retraite Nicolas Sarkozy et Alain Juppé et de précipiter le renoncement de François Hollande. Elle a aussi provoqué des effets collatéraux au Front national. Depuis quelques jours, rien ne va plus du côté frontiste et, dans la grande tradition de ce parti qui ne lave jamais son linge sale en famille, tout le monde est témoin de la dispute.

Le conflit est désormais ouvert et on peut d’ores et déjà constater que personne n’y met du sien, bien au contraire, parmi les trois protagonistes, la députée Marion Maréchal Le Pen, le stratège Florian Philippot et la patronne Marine Le Pen. Reprenons donc depuis le début et distribuons les mauvais points.

La députée du Vaucluse a ouvert les hostilités. A la manière d’Alain Juppé, elle s’est saisie de la question de l’avortement pour avancer ses pions. La victoire de François Fillon, qui s’est appuyé sur son ancienne camarade de classe Madeleine de Jessey et son mouvement Sens Commun, a déstabilisé Marion Maréchal Le Pen. Elle aurait mille fois préféré une victoire de Juppé, laquelle lui aurait permis de faire valoir ses marqueurs identitaires et sociétaux.

Sitôt la victoire filloniste acquise, la benjamine de l’Assemblée a manifesté son inquiétude. En fait, elle s’inquiétait moins pour le FN que pour elle-même puisque la désignation de François Fillon ouvrait la voie à la ligne Philippot, autant dire une campagne basée sur la thématique économique et sociale. Tout ce qu’elle abhorre. Marion Maréchal Le Pen a donc accordé un entretien à Présent, expliquant ses convictions sur l’IVG et son refus d’un remboursement illimité et inconditionnel par la sécurité sociale, ce qui était somme toute  la position de la candidate Marine Le Pen en 2012.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Marsault, viril mais incorrect

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Marsault.

Marsault est un jeune dessinateur (28 ans), selon nous promis à un bel avenir. Comment résumer sa fantaisie dévastatrice, que l’on voit à l’œuvre dans les deux recueils de ses dessins publiés par les éditions Ring ? Comment rendre la terrifiante énergie qui anime les scènes où passent ses créatures ? De quel temps d’épouvante et de ricanement sont-elles d’abord les victimes ou les bourreaux, sinon de ce temps d’obscurité, mêlée de renoncement, de niaiserie, de complaisance, qui est le nôtre ? Il faut entendre ce garçon en colère, qui considère le chaos environnant, ni bof ni beauf, et non plus nigaud.

Ce colosse aux allures de bagnard hugolien 2.0 a d’abord connu un triomphe avant d’être lynché et banni des réseaux sociaux. Marsault n’a pas suivi la filière royale : « […] découpeur de vache en abattoir, défonceur de bitume au marteau-piqueur, ou encore porteur de trucs lourds d’un point A à un point B […], j’ai acquis ma technique seul, en lisant et relisant les maîtres […] de la BD […] Uderzo, Morris, Reiser et surtout Gotlib (que cet homme soit béni et adulé jusqu’à la fin des temps, putain !). » Constatant que ses délires entraînaient la bonne humeur, il les a publiés sur sa page Facebook à la fin de l’année 2015. Hilarité générale, on l’encourage, son public grossit, en demande encore. Il s’exécute, et tire sur tout ce qui bouge : les féministes hallucinées, les Kevin formés à l’orthographe par les « pédagogistes », les pétasses périphériques à bouche de canard, les égorgeurs d’Allah qui s’estiment injustement ostracisés…

@Editions Ring
@Editions Ring

Cette satire amplifiée par la rage post-moderne peut déplaire, blesser, choquer. De ces planches hypno-réalistes surgit un peuple cauchemardesque, lâche, soumis, hagard, composé de misérables figurants pour télé-réalité.

Prenons l’un de ses héros, Eugène, un garçon colérique et, par surcroît, fortement burné, avec son torse de lutteur forain couvert sobrement d’un marcel impeccable, qui met en relief ses pectoraux. Eugène ignore le dialogue raisonnable ou toute autre initiative « citoyenne » ; il réduit la négociation au strict minimum, c’est-à-dire au silence définitif de la partie adverse. En cela, il est un adepte de la rude morale cimmérienne, que Conan le barbare a résumée par une formule restée fameuse ; au maître des gladiateurs qui lui demande ce qu’il y a de mieux dans la vie, il répond : « Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi, et entendre les lamentations de leurs femmes. » Bref, il ne faut pas irriter Eugène. Il résout donc les conflits de diverses manières : par les poings, par les pieds, juché sur le pont d’un half-track, ou encore sur un char d’assaut. On l’imagine ensuite s’éloigner en fredonnant de sa voix trempée de rogomme l’air favori des grands irritables momentanément apaisés : « Happiness is a hot machine gun » (le bonheur, c’est une mitraillette encore chaude). Mais la violence d’Eugène n’est en rien réaliste. Elle se signale elle-même comme impossible à atteindre et même à mettre en œuvre. Seuls les censeurs à front de bœuf peuvent feindre d’être les dupes de cette infâme « féerie ». Cela dit, ses œuvres ne sont sans doute pas destinées à tous les publics.

En 2015, le voilà donc installé chez Facebook, où l’ardeur avec laquelle il s’adonne au massacre des imbéciles lui attire des oppositions acharnées. Une campagne s’organise : on proclame sa griffe attentatoire à la dignité des femmes, puis on met au jour ses prétendues intentions racistes. On fait valoir que quelques-uns de ses dessins ont paru sur le site d’Alain Soral, Égalité et réconciliation, ce qui est vrai, mais on omet de préciser qu’ils ont été « partagés », c’est-à-dire empruntés, sans son autorisation. On fabrique une personnalité trouble, fascistoïde, dangereuse, alors que Marsault n’a même jamais été convoqué devant un tribunal. Un dessin, en particulier, lui a valu les foudres des nouvelles dames patronnesses :

@Editions Ring
@Editions Ring

Pour contrer ce qu’elles assimilent au machisme criminel, elles mobilisent les victimes féminines bien réelles des brutes « de proximité » et décrivent l’ordinaire de certaines rues françaises, où l’on peut se faire agresser pour tenue provocante. Les contemptrices de Marsault ignoraient sans doute sa solution radicale, saturée de testostérone, pour les débarrasser de ces outrecuidants.

Ce fut la ruée des balances. Les cafardes du site Payetashneck, les délateurs assermentés, les affidés de la réclamation (un certain Albert Herszkowicz, par exemple), les plaintifs bondissants, tous se liguèrent comme un seul gender de la calomnie anonyme et de la bienséance numérisée. Devant l’outrage qui leur était fait, Facebook supprima sa page sans autre forme de procès au début du mois d’août dernier. Marsault répliqua à sa manière, la forte. Ses admirateurs se portèrent à son secours. On alla jusqu’aux menaces physiques. On dépassa les bornes. Depuis, un dessinateur remarquable subit une censure inadmissible, heureusement contrariée par les éditions Ring. Et par Causeur.

Breum - Tome 02 Blindage et liberté (02)

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Un impressionniste fauché en pleine gloire

Fréderic Bazille Musée d'Orsay Impressionnisme
"Réunion de famille", 1867

Il est des jours où, répondant à l’appel de Jean Giraudoux, je voudrais que la guerre prusso-française de 1870 n’eût pas eu lieu. Certes, on eût évité bien des désagréments. Et un certain Frédéric Bazille, dont l’œuvre est exposée en ce moment au musée d’Orsay, n’eût pas été fauché en pleine gloire, à l’âge indécent de vingt-neuf ans, et se fût peut-être – je n’ose dire sûrement – fait une place parmi les plus grands.

C’est qu’à traverser les salles de l’exposition consacrée à ce peintre oublié, et à ressentir la poésie qui se dégage invariablement de ses tableaux impressionnistes d’un genre que d’aucuns jugeraient par trop ordinaire ou par trop moderne, il m’a semblé que Frédéric Bazille fut de ces peintres qui eurent le don de recevoir, du monde qui nous entoure, une impression plus forte et plus vivace que le commun des hommes. Je me suis rappelé, immanquablement, la singulière remarque de l’auteur du Grand-Meaulnes sur la sensibilité sénancourienne des contemplatifs : « Quand j’aurai assez d’images, c’est-à-dire quand j’aurai le loisir et la force de ne plus regarder que ces images, où je vois et sent le monde mort et vivant mêlé à l’ardeur de mon cœur, alors peut-être que j’arriverai à exprimer l’inexprimable. Et ce sera ma poésie du monde. »

A l’ombre des jeunes filles en fleurs

Ces images, qui allaient former sa poésie du monde, Frédéric Bazille commença de les recueillir dès l’enfance, dans son domaine familial de Méric, près de Montpellier : tel le jeune Marcel Proust à Combray, il se rassasia de maints souvenirs de promenades languedociennes et de scènes de vie bourgeoise dans le mas rose et jaune, cerné de vignes, où il vécut les premières années de sa courte vie. Tantôt il croisa de jeunes filles de famille qui semblaient les jeunes filles en fleurs de Balbec, tantôt il admira de belles robes aux couleurs provençales – dont la fameuse robe rose – qui eussent pu rendre jalouse la prisonnière proustienne en manteau de Fortuny.

Nul n’est besoin d’être grand clerc pour deviner qu’un jeune garçon à la sensibilité aussi raffinée n’allait pas fréquenter bien longtemps la société de l’ennuyeuse faculté de médecine de Montpellier où il avait commencé quelques études qui n’étaient pas de dessin : il arriva très vite à convaincre ses parents de lui verser une rente qui lui permît de se consacrer à sa seule passion : la peinture. C’est alors qu’il monta à Paris, fréquenta l’atelier du peintre suisse Charles Gleyre, et se lia d’amitié avec les (futurs) plus grands : Claude Monet – avec lequel il finit par se brouiller pour des questions d’argent -, Alfred Sisley, Edouard Manet, Paul Cézanne, et surtout Auguste Renoir, dont il aimait, en parfait mélomane, les jeunes filles au piano.

Fréderic-Bazille-Renoir-impressionniste-portrait
"Portrait d'Auguste Renoir"

Ce fut le début d’une pérégrination d’artiste à travers les hauts-lieux de la peinture du siècle : la forêt de Fontainebleau, pour raviver le souvenir de Théodore Rousseau et de Camille Corot, la Normandie d’Eugène Boudin, Sainte-Adresse et ses pêcheurs, et surtout Chailly – où Frédéric Bazille fit l’élégant pour le déjeuner sur l’herbe de Claude Monet.

De retour dans son atelier parisien, le jeune impressionniste fit honneur à un père chasseur en peignant des natures mortes de chasse – dont la magnifique « Nature morte au héron » – qui n’étaient pas sans rappeler celles d’Oudry et de Chardin. Mais il s’ennuyait à ne peindre que les morts. Il écrivit à sa mère qu’il envisageait un retour au pays natal, pour « peindre des figures au soleil ».

Il se rendit d’abord à Aigues-Mortes, où son tempérament de languedocien s’exalta à la vue de de ses eaux vertes et de ses remparts ensoleillés. Il en laissa une très-belle œuvre, « Les remparts d’Aigues-Mortes », qui renouait déjà avec les couleurs et les paysages lumineux de son enfance.

Il faut être absolument moderne

Puis, de retour dans son domaine familial de Méric, il devint résolument moderne. « On voit que le peintre aime son temps, comme Claude Monet, et qu’il pense qu’on peut-être un artiste en peignant une redingote » – ce sont les mots d’Emile Zola. Fi des scènes historiques et mythologiques qui plaisent aux salons de peinture ! Frédéric Bazille se fit le chantre des scènes de la vie quotidienne : il laissa une magnifique scène de bain, et deux très-beaux portraits d’une même jeune femme aux pivoines – pour qu’il y eût à la fois une figure et des fleurs.

Mais c’est surtout au sein de sa propre famille qu’il trouva désormais son inspiration : deux jeunes cousines, vêtues de robes à ruban –  l’une blanche, l’autre rose – posèrent pour le jeune peintre ; ces figures ensoleillées sur fond de paysage languedocien réapparaîtront dans « La Réunion de famille », et firent de ce très-beau tableau une réminiscence, avant l’heure, des repas de famille de Jean Giono : « Je me souviens de l’atmosphère joyeuse, détendue, de tous nos repas de famille, repas souvent partagés avec des amis ou de simples visiteurs qui, s’étant attardés dans le bureau de mon père à l’heure du repas, étaient conviés à partager notre ordinaire. Pour eux, peu importait ce qu’il y avait dans l’assiette, ou dans leur verre, ils buvaient littéralement les histoires que mon père racontait. »

Ces scènes familiales et languedociennes eussent pu suffire à constituer le sommet de la gloire du jeune Frédéric Bazille si ce dernier ne s’était pas adonné, peu avant sa mort tragique, à la très-belle peinture de jeunes baigneurs athlétiques sur les bords du Lez. De ces jeunes hommes, avec lesquels il semblait avoir noué des « amitiés particulières » – aurait dit Roger Peyreffite -, il fit des Saint-Sébastien et des lutteurs grecs.

La très-belle exposition du musée d’Orsay nous laisse sur notre faim, ou presque. On eût aimé en voir plus, tant ce jeune peintre promettait de tableaux lumineux. Mais c’était sans compter le drame de 1870, qui faucha Frédéric Bazille, jeune engagé dans un régiment de zouave, en pleine gloire impressionniste.

Blake et Mortimer comme il vous plaira

14
Blake et Mortimer
Le tandem le plus british de la bande-dessinée

Nul besoin d’implorer les instituts de sondage, le dernier « Blake et Mortimer » sera assurément un succès en librairie, à Noël 2016. Aucune marge d’erreur possible, le tandem Yves Sente et André Juillard est passé maître dans la perpétuation des personnages créés par Edgar P. Jacobs. « Le Testament de William S. » tient toutes ses promesses : un scénario bourré de chausse-trappes aussi incertain qu’une Primaire et aussi alambiqué qu’un whisky hors d’âge, une intrigue historico-littéraire où l’érudition n’est pas un gros mot, un décor fantasmé entre mythologies britanniques et cottages tirés au cordeau, puis cette ligne claire qui emporte l’action tout en maintenant l’étiquette.

Fillon lirait-il Blake et Mortimer ?

Cette BD, manuel de savoir-vivre et de nostalgie assumée, n’est pas sans résonance avec la victoire de François Fillon. Elle prône le retour du tweed, de l’imperméable croisé, des richelieus à bout fleuri, d’une certaine forme de hiérarchie sociale, crispation diront ses détracteurs et cette anglomanie lancinante, mère patrie du conservatisme-libéral. Le candidat de la Droite et du Centre pourrait largement se reconnaître dans les thèmes contenus de ce nouvel album : la défense du latin, la raideur toute Gaullienne du capitaine Francis Blake, l’enseignement du roman national (ici la figure tutélaire de Sir William), la lutte contre la délinquance juvénile incarnée par une bande de « Teddys », sauvageons avant l’heure, faisant régner la terreur dans Kensington Gardens et puis la densité de l’écrit qui supporte toute pensée politique construite. Fillon a longuement potassé son programme comme les lecteurs s’imprègneront des bulles bien remplies d’Yves Sente. Les correspondances ne s’arrêtent pas là. Le sujet central demeure la bataille entre les Oxfordiens qui « prétendent que William Shakespeare n’a pas existé en tant que dramaturge » et les Stratfordiens, n’est pas sans rappeler les guerres picrocholines à l’intérieur des Républicains. Le style vestimentaire de l’ex-Premier Ministre qui oscille entre Arnys et Aquascutum, se trouve en cohérence idéologique avec nos deux héros de papier. Ils partagent un même mot d’ordre : « A bas les tenues négligées ! ». Le survêtement ne passera pas par eux. Dans cette aventure, le professeur Mortimer s’autorise également une virée en Italie au volant d’une Ferrari 250 Testarossa sortie des « Mille Miglia », la célèbre course d’endurance entre Brescia et Rome. La fibre mécanique du pilote amateur engagé au « Mans Classic » devrait vibrer au son du douze cylindres de Modène. « Le Testament de William S. » se déroulant en partie à Venise, c’est un autre clin d’œil tragique à son malheureux adversaire bordelais qui aurait certainement dû succomber à sa « Tentation » de quitter l’arène au lieu d’insister. Autre similitude, le notaire, la profession du père de Fillon, occupe une place de choix dans l’accomplissement de la vérité.

Quid des personnages féminins ?

Si l’on ajoute à ce jeu de miroir que l’histoire fait un crochet par Stratford-upon-Avon, la ville où naquit William Shakespeare, dans le comté de Warwickshire qui ressemble à bien des égards aux paysages de la Sarthe, Fillon a trouvé ses doubles ! Seule incertitude, la place qu’il réservera aux femmes s’il est élu ? Les deux auteurs ont tranché pour lui car, au fil des années, ils ont atténué le côté club réservé aux hommes en introduisant des personnages féminins. La belle Elizabeth McKenzie, troublante rousse et sa mère, Sarah Summertown, présidente de la Shakespeare Defenders Society ne font pas de la figuration dans cet album. Rassurez-vous, inutile d’être un électeur de François Fillon pour apprécier cette BD pleine de charme et d’intelligence. Chaque camp trouvera prétexte à asseoir ses positions tout en jouissant d’un grand plaisir de lecture. Il y a tous les ingrédients pour oublier la morosité du quotidien : un mannequin prisonnier dans une cage de verre au fond d’un palais vénitien, la recherche d’une pièce inédite de Shakespeare, le Colonel Olrik agissant d’une cellule en prison, un testament à 10 millions de livres, une énigme avec trois clés à découvrir et 1958, l’année où se déroule cette nouvelle aventure, accessoirement l’entrée en vigueur de la Constitution de la Vème République. Décidément, tout nous ramène aux Institutions.

By Jove !

Le Testament de William S. – Scénario : Yves Sente, Dessin : André Juillard – Couleur : Madeleine Demille -Editions Blake et Mortimer –

Blake & Mortimer - Tome 24 - Le Testament de William S.

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Noir, gothique et Croate

1
Cimetière englouti Goran Tribuson
"Le cauchemar", Johann Heinrich Füssli, 1781

« J’avais acquis la ferme certitude que le seul mois à être cruel, c’était le mois de décembre. » Ivan Hum a trente-six ans, vient d’en passer huit en prison pour un motif inavouable, et un sursaut de loyauté l’amène à revenir sur ses pas, dans sa ville natale, pour se recueillir sur la tombe de sa mère.

La ville en question, dans une province reculée de ces terrifiantes et légendaires contrées d’Europe Centrale, est traversée par une rivière boueuse, capricieuse, qui grignote le cimetière communal tandis que la population, digne d’un film de zombies, tente de construire un énième pont, voué à être englouti lui aussi. Des dizaines de tombes ont déjà été emportées. Les gens d’ici avertissent le visiteur, il n’a que peu de chances de retrouver la croix sous laquelle gît sa mère. « La terre est affreusement gorgée d’eau et nos morts sont de mauvaise qualité. » Le gardien du cimetière est d’ailleurs connu pour revendre aux familles étrangères des ossements anonymes, prélevés au hasard.

Ivan n’est pas submergé par les souvenirs. Les figures qu’il croise semblent prises dans une folie à plusieurs qu’entretient l’entêtant grondement de la rivière, les brouillards de novembre, les pluies. Il y a son hôtesse et maîtresse, Marilina, qui creuse le sol du jardin et fouille chaque recoin de sa maison à la recherche d’un or aussi évanescent que celui des alchimistes. Il y a Gaspar Fuchs qui arpente le cimetière muni d’instruments de radiesthésie et qui aurait même proposé à un père d’un village voisin de ramener sa défunte fille à la vie. Il y a le médecin qui vit dans une aile de l’ancien asile psychiatrique et depuis son retrait de la profession, confesse en dévorant de la viande de veau pas très fraîche, être devenu « spécialiste en végétaux mortifères ».

On raconte aussi que les hommes vivant au plus près d’un cours d’eau finissent par sombrer dans une folie très spéciale. On raconte que les lacs provoquent des cauchemars et que les fleuves agités troublent les esprits. C’est sans doute le conseil le plus sage qu’ait reçu Ivan. Les événements se précipitent, la mémoire lui revient en même temps que le docteur-empoisonneur est retrouvé sauvagement assassiné. Marilina quitte la ville les bras chargés d’or.

Comme tous les chemins du village mènent au cimetière, tous les éléments d’une affaire à laquelle il n’avait aucune raison d’être mêlé mènent Ivan Hum à son passé, à une vérité tragique, au véritable motif de son séjour en prison et finalement, à la tombe de sa mère. On raconte aussi qu’il ne faut pas raconter d’histoires de fantômes dans les lieux qu’ils pourraient hanter.

Nous n’en dirons donc pas plus. Nous saluerons, afin de remonter à la surface, le flair de l’éditeur, Serge Safran, pour exhumer et livrer aux amateurs du genre ces romans draculesques, au nombre desquels nous retenons Les Ongles de Mikhaïl Elizarov et les nouvelles du Serbe Tiodor Rosic. Le Cimetière englouti ne ressasse rien qui ne mérite de l’être et célèbre l’actualité éternelle d’une question : qui, parmi ceux qui m’entourent, est fou, si ce n’est moi ?

Goran Tribuson, Le Cimetière englouti, traduit du croate par Alain Cappon – Serge Safran éditeur, 208 pages.

Le Cimetière englouti

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La tectonique des ploucs

94
Hillary Clinton et Alain Juppé à Washington, avril 2012.
Hillary Clinton et Alain Juppé à Washington, avril 2012.

Nous sommes dans un collège parisien des beaux quartiers, au lendemain de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le professeur d’histoire organise un débat sur le sujet. Un débat dans lequel tout le monde est prié de communier dans la désolation. Le jeune Simon, 14 ans, se rebelle : « Mais attendons de voir, pour l’instant, on ne sait pas. » Brouhaha, tollé, réprimande, tu devrais avoir honte, comment peux-tu. Derrière lui, une camarade lui glisse : « Mes parents pensent comme toi, mais il ne faut pas le dire, tu es fou. » Simon ne se démonte pas : « Mais alors à quoi ça sert d’étudier La Vague [un film qui montre la diffusion d’une idéologie totalitaire grâce au conformisme] ? »

Cette micro-scène de la vie scolaire fait penser aux livres de Kundera, sauf que ça finit mieux. Parce que, bien sûr, il n’est rien arrivé de fâcheux à Simon, et surtout parce que, des Simon, qui refusent de se plier aux diktats idéologiques de ce que notre ami Jean-Pierre Le Goff appelle le « gauchisme culturel » et sont déterminés à penser par eux-mêmes, y compris dans les conditions les plus contraires comme une salle de classe chauffée par un prof militant, il y en a de plus en plus, dans toutes les générations, dans tous les milieux et dans toutes nos belles provinces.

De fait, si on reproche souvent aux Français, et pas toujours à tort, d’être exagérément pessimistes, vindicatifs et grincheux, il arrive aussi qu’ils soient facétieux. Même ceux de droite. Après la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et celle de Trump aux États-Unis, on se demandait quelle malice ils allaient inventer pour épater le bobo, et au passage, pour faire savoir à ceux qui se sont auto-désignés comme leurs directeurs de conscience que l’heure de la retraite est en passe de sonner. Alors que l’envie les démangeait de voir les prêchi-prêcheurs professionnels perdre leurs certitudes et leur arrogance, la primaire de la droite est tombée à point. Le chœur des éditorialistes et des gens raisonnables les sommait de choisir, avec Alain Juppé, la voie du vrai, du bien et du multiculturalisme heureux, mais se serait accommodé, au fond, d’un Nicolas Sarkozy qu’il aimait tant détester – et dont il aurait pu continuer tranquillement à dénoncer les idées déplorables et les manières discutables.

Raté. Comme le résumait Marcel Gauchet dans Le Monde, les électeurs n’ont voulu ni de « Sarkozy, trop clivant » ni de « Juppé, trop consensuel ». Ils ont abattu leur joker et sorti leur Fillon, un type qui, comme Nicolas Sarkozy, n’a pas peur de se dire de droite, mais qu’il sera plus difficile de disqualifier. Ce qui n’empêche pas d’essayer. Ainsi, dès le 28 novembre Laurent Joffrin entonnait l’antienne de l’ordre moral en marche. « Fillon s’enracine dans un catholicisme tradi là où la gauche de gouvernement a fait progresser les droits des homosexuels et accepté la diversité culturelle de la société française », écrivait le patron de Libération le 28 novembre. Ouh, la vilaine droite homophobe, raciste et cul béni. Si Joffrin observe, comme Le Monde, une « révolution conservatrice » en marche (dénomination qui semble dans les deux cas dénuée de toute référence allemande), son argumentaire est un classique de la « gauche divine », selon la tranchante formule de Baudrillard : à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs. Pas de révolution sémantique en vue dans la bonne presse. Mais les offusqués ont pu compter sur le soutien involontaire et bêtasson de Valérie Boyer qui, comme pour leur donner raison, arborait le soir de la primaire, sur les plateaux de télé, une grande croix franchement incongrue.

Pour Joffrin, c’est simple: à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs.

Il peut sembler hasardeux de rechercher une cohérence entre le « leave » britannique, la présidentielle américaine et la primaire de la droite française. Ce n’étaient ni les mêmes enjeux ni les mêmes procédures. Et ils n’ont pas, loin s’en faut, consacré le même genre de vainqueur. Rien de commun, en effet, entre le fantasque Boris Johnson, l’erratique Donald Trump, traité de « gros con » par un Alain Finkielkraut (pages 30-33) dont cet écart laisse imaginer l’énervement, et le très bien élevé vainqueur de la primaire. Fillon, c’est, presque trait pour trait, l’anti-Trump. Et n’en déplaise à Cyril Bennasar (pages 62-64) qui pense qu’un peu plus de « gros cons » feraient du bien à notre vie publique, je m’en réjouis.[access capability= »lire_inedits »]

La plupart des commentateurs ont pourtant senti qu’il y avait un fond de sauce commun à la mauvaise humeur des électeurs occidentaux. Il faut dire que ce fond de sauce, c’est eux et la détestation qu’on leur voue. De part et d’autre de la Manche et de l’Océan, le même vent s’amuse à faire tomber les mêmes têtes – métaphoriquement, bien sûr. Certes, chaque électeur a sa petite idée sur ceux qui ont, pense-t-il, confisqué la parole et manqué aux devoirs que leur conféraient leurs privilèges, le premier étant aujourd’hui l’accès à l’expression publique. Selon les cas, la nébuleuse que chacun nomme « ils » comprend les politiciens, les milieux d’affaire, les artistes, les intellectuels, les sondeurs. Un monde à part qu’on appelle « les élites » mais dont la seule particularité, note Françoise Bonardel (pages 44-45), est précisément d’être à part, dans un Olympe auquel c’est la célébrité et non plus le mérite qui permet d’avoir accès.

Mais ceux qui figurent toujours, et en première place, dans ce palmarès de l’impopularité ce sont les journalistes. Et qu’on ne crie pas aux amalgames, le plouc n’est pas si bête, il sait bien que tous les journalistes ne sont pas pareils mais qu’ensemble, ils font système. Il reconnaît le ronronnement médiatique qui, sur chaque événement, prétend édicter la bonne ligne. Et quoi que dise le ronronnement, le plouc a furieusement envie de dire le contraire. C’est que, depuis des années, ces gens qui forment « les médias » consentent parfois à parler en son nom mais ne lui parlent, à lui, qu’avec des pincettes. Et la plupart du temps, ils se paient sa tête avec la hauteur des gens qui savent. En haut lieu, on doit regretter amèrement la suffisance avec laquelle on a traité la France de la Manif pour tous. Aujourd’hui, elle se venge.

On aimerait connaître l’effet du soutien bruyant apporté à Hillary Clinton par les grands journaux, les intellectuels, et les people des États-Unis et du monde entier. De même, on se demande si la chute d’Alain Juppé n’a pas commencé en novembre 2014, le jour où les Inrocks l’ont sacré en « une » comme l’incarnation de la bonne droite, ce que des tas d’électeurs ont immédiatement traduit par « de gauche » – et, aussi stupéfiant que cela semble, ce n’était pas un compliment. Quant à François Fillon, il n’a cessé en fin de campagne de distiller des vacheries sur les journalistes. Et Vincent Trémolet de Villers rédacteur en chef au Figaro, a eu raison de saluer en lui « l’homme qui ne s’inclinait pas devant les ricanements ». Le 27 octobre, Fillon a commis, écrit-il, un « blasphème contre l’infotainment » en remettant courtoisement à sa place Charline Vanhoenacker, l’humoriste vedette de France Inter, invitée à mettre son grain de sel dans l’émission politique de France 2. Et la France des « provinces, des parvis et des anciens usages », heureuse formule de mon confrère, lui est reconnaissante d’avoir restauré, entre le sérieux et le déconnant, la hiérarchie que l’âge de la rébellion appointée a inversée.

Bien sûr, aucun des experts habitués à scruter les entrailles de l’opinion ne se risquera à étudier cet « effet bras d’honneur ». Après quelques jours de déchirante repentance collective sur le thème « nous n’avons rien vu venir » et de débats sur l’entre-soi journalistique, en France les journalistes se sont promptement remis à prêcher. Entre les deux tours de la primaire ils se sont donc demandé de diverses façons comment Alain Juppé pourrait combler son retard, tout en faisant attention, pour les plus prudents, à causer poliment au gars qui pourrait se retrouver à l’Élysée. Mais ils semblent toujours aussi incapables de la moindre empathie à l’égard de ces électeurs accrochés à leurs vieilles lunes comme la différence des sexes ou l’appartenance nationale. Seulement il serait temps, camarades, de réaliser qu’aujourd’hui, le vieux monde est devant vous et que c’est vous qui courez derrière.

En haut lieu, on doit regretter d’avoir méprisé la France de la Manif pour tous. Aujourd’hui, elle se venge.

Si les phénomènes Brexit, Trump et Fillon sont comparables, c’est donc en ce qu’ils révèlent le discrédit des mêmes élites libérales. Si rien ne rapproche le président américain et le présidentiable français, Clinton et Juppé semblent sortir du même moule, celui où, de Shanghai à Harvard, se fabrique l’élite mondialisée. Élie Barnavi, qui en est l’un des plus aimables fleurons, déplore (pages 56-59) le désaveu qui la frappe aujourd’hui, forcément injuste dans sa globalité. Peut-être a-t-il raison de s’inquiéter de la démagogie qui accompagne structurellement le désir de coup de balai. Mais il sous-estime grandement le mépris voué par cette élite au peuple des provinces et des bistrots, accusé de toutes les tares parce qu’il veut rester un peuple et conserver, comme l’a dit Fillon au soir de sa victoire, des « valeurs françaises », expression qui a suscité les ricanements et haussements d’épaules de rigueur. Quand elle évoque la fameuse « droitisation » de la France, la presse de gauche (qui donne encore le la, en dépit de l’évolution souterraine des rapports de forces) hésite entre le registre olfactif – les idées nauséabondes – et le registre psychiatrique – les pulsions mal refoulées. Il est amusant de la voir aujourd’hui se demander avec inquiétude si François Fillon saura répondre aux aspirations des classes populaires qu’eux-mêmes trouvaient hier si condamnables.

Il est vrai, cependant, que les électeurs de Trump, comme ceux de Fillon, ne se recrutent pas seulement pour le premier, et pas du tout pour le second, parmi les perdants de la mondialisation. Certes, beaucoup vivent dans de petites villes relativement éloignées des grands centres de profit et de décision de l’économie-monde, c’est-à-dire dans l’Amérique ou dans la France périphérique, ce qu’on nommait autrefois l’Amérique ou la France profonde. Mais comme le souligne Christophe Guilluy (pages 46-47), « dans la France périphérique, il n’y a pas que des prolos paupérisés ». Et Christopher Caldwell montre bien comment Trump, tout milliardaire qu’il est, nourrit toujours un complexe social par rapport à l’élite incarnée par Clinton. N’en déplaise à tous ceux qui croient encore qu’on vote en fonction de sa place dans le processus de production, on peut être nanti et se sentir exclu. Les caves qui se rebiffent ces jours-ci ne sont pas tous des perdants économiques mais, dans un monde où les canons de la bienséance sont ceux du gauchisme sociétal et idéologique, ils se vivent tous comme des perdants culturels. « François Fillon, c’est d’abord le candidat patronal du Wall Street Journal et des actionnaires du CAC 40 », écrit Alain de Benoist qui ironise sur le côté très propre du candidat LR : « De surcroît il va à la messe, et puis il habite un manoir, ce qui fait décidément de lui un homme très bankable. » Peut-être. Il n’en parle pas moins à la France oubliée.

Sans doute est-il prématuré d’affirmer que le pouvoir culturel a changé de camp. Reste que les plaques tectoniques qui affectent secrètement nos comportements collectifs sont déjà en mouvement, et la victoire de François Fillon, ou en tout cas la défaite d’Alain Juppé, en est l’un des signes. Certes, le politiquement correct n’est pas, loin s’en faut, détrôné, mais on peut déjà imaginer un monde où les idées aujourd’hui dissidentes seront devenues la nouvelle doxa, réalisant ainsi la prophétie des dominants actuels. Il sera alors temps de se battre sur deux fronts.

On n’en est pas là. Ceux qui croient encore incarner la jeunesse du monde bien qu’ils aient souvent entamé la soixantaine refusent avec obstination de voir qu’ils ont largement perdu la jeunesse. En dépit de leurs incessantes objurgations, et comme l’observe malicieusement Alexandre Devecchio, brillant représentant de la nouvelle génération (pages 52-53), non seulement « la jeunesse n’emmerde plus le Front national », mais une partie d’entre elle lui fait plutôt les yeux doux. Et il suffit de voir par ailleurs notre pétillante amie Eugénie Bastié tenir la dragée haute, sur les plateaux, à des adversaires chevronnés, pour se dire que le conservatisme a un bel avenir devant lui.

Si la même colère travaille une partie des sociétés française et américaine, celle qui a été effacée des écrans radars médiatiques par le politiquement correct, il faut comprendre pourquoi elle se manifeste de façons si radicalement opposées. La vague populiste aurait-elle contourné la France comme le nuage de Tchernobyl ? En réalité, si on entend par « populiste » un homme qui fait campagne comme s’il était sur le plateau de Cyril Hanouna – plus c’est gros, plus c’est bête, plus ça buzze –, nous n’avons pas cela en rayon. Nous avons des dirigeants, des postulants et des programmes plus ou moins démagogiques, des styles qui parlent plus ou moins à l’estomac, mais que l’on sache, on n’entend pas Marine Le Pen, Philippot et les autres dire blanc le matin, rouge à midi et violet à minuit, ni promettre n’importe quoi – à moins bien sûr que consulter les Français sur l’Europe soit n’importe quoi, comme le pensent pas mal de bons esprits. Le plus cocasse, dans le chambardement que nous vivons, c’est qu’en cas de duel Fillon-Le Pen en 2017, c’est le FN qui défendra les couleurs de la gauche. On va rire.

Cependant, le « crime populiste » que l’on dénonce rituellement lors de très nombreuses minutes de la haine consiste non pas à dire ce que les gens veulent entendre mais à entendre ce qu’ils veulent dire. De sorte que Fillon pourrait très vite en être accusé. Être populiste, dans ce sens, c’est parler des sujets qui fâchent, c’est-à-dire qui fâchent la gauche, ou plus précisément en parler autrement que sur le mode irénique et ravi qui sied. Il s’agit, bien sûr, des questions identitaires, d’autant plus obsédantes qu’elles sont criminalisées, mais aussi de tous les cadres anthropologiques et intellectuels menacés de déconstruction. Contrairement à ce qu’a prétendu Alain Juppé, la modernité et ses mille féeries ne sont nullement en danger dans la France d’aujourd’hui. En revanche, beaucoup craignent de voir tomber dans l’oubli une partie de notre héritage, littéraire, politique, historique et mythologique, tenu pour une entrave à la glorieuse marche du progrès post-national. François Fillon a su capter cette aspiration. « À “l’identité heureuse”, François Fillon a opposé le droit à la continuité historique et c’est l’une des principales raisons de sa victoire », analyse Alain Finkielkraut. De fait, si la gauche, comme l’avait judicieusement diagnostiqué Michéa, s’entête à être « le parti de demain », la droite a tout à gagner à être un peu « le parti d’hier ». Il y a peut-être des moments dans l’Histoire où, comme dans les autobus, il faut avancer vers l’arrière.[/access]

Lettre au camarade Macron

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emmanuel macron gauche progressiste
Emmanuel Macron, meeting de Paris, décembre 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00784858_000032.
emmanuel macron gauche progressiste
Emmanuel Macron, meeting de Paris, décembre 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00784858_000032.

Cher camarade Macron,

Je t’écris une lettre, pas comme Boris Vian l’avait fait au président dans le Déserteur car tu n’es pas encore président, même si tes dents néo-libérales rayent le parquet de tes ambitions. Non, je t’écris une lettre comme au candidat chouchou des médias qui aiment en général deux choses : le neuf et le moderne. Le problème, c’est que tu n’es pas neuf, ni très moderne. Tu n’es pas neuf, car tu as connu aussi bien l’ENA que la grande banque dans laquelle tu as pantouflé dans une tradition éminemment française qui consiste à ce que les contribuables paient tes études avant que tu puisses faire profiter le privé de ce que tu as appris avec nos sous. Tu n’es pas neuf non plus puisque tu as tout de même connu quelques postes assez élevés dans le domaine du pouvoir, sans jamais être élu. Et ce pouvoir qui t’avait fait roi, tu l’as trahi en beauté. La trahison, en politique, là aussi, c’est une tradition très ancienne.

Jeune et fier…

Quant à la modernité, tu recycles de vieilles idées libérales auxquelles tu ajoutes une pincée de « transition numérique » et de « transition écologique », histoire de repeindre aux couleurs du « green washing »  la catastrophe écologique en cours et de remplacer le métier de l’artisan tisserand avant les manufactures qui travaillait à domicile par le poste informatique du concepteur graphiste seul dans son appartement au loyer hyperbolique.

Mais qu’importe, tu es moderne, forcément moderne parce que tu es jeune. On nous le répète à l’envi. Mais tu sais, Marion Maréchal-Le Pen aussi est jeune et si la jeunesse était une garantie de ce progressisme que tu invoques à tout instant comme pour t’en convaincre, ça se saurait. Léon Blum, tu te souviens, ou même François Mitterrand avaient la soixantaine bien sonnée quand ils ont, pour le coup, très concrètement changé la vie de millions de personnes que l’on n’avait pas peur alors d’appeler travailleurs en leur donnant quelques acquis sociaux aussi négligeables que les congés payés, la retraite, la réduction du temps de travail, des droits démocratiques aux sein des entreprises, la démocratie ne se résumant pas, je te le rappelle, à glisser un bulletin dans l’urne une fois tous les deux ou trois ans.

La voix, ça se travaille

Je reconnais sans peine que tu as remporté un beau succès ce dimanche à la porte de Versailles et la sincérité des tes militants n’est pas en cause. Après tout, si tu soulèves un tel enthousiasme, c’est qu’un bon nombre de nos concitoyens ont le sentiment de vivre dans une société bloquée. Et puis, au moins contrairement à Fillon, tu as les avantages de ton défaut. Tu es libéral, et tu l’es jusqu’au bout. Tu ne viendras pas faire de l’interventionnisme dans le domaine économique mais tu ne viendras pas non plus en faire dans la manière dont on souhaite vivre sa famille, ses amours, sa religion ou son absence de religion, son désir de fumer de l’herbe qui fait rire ou de mourir dans la dignité. Mais pour le reste, vraiment, tu crois que le blairisme à la sauce Anthony Giddens,  qui  fait maintenant disparaître en Europe la social-démocratie muée en social-libéralisme, va changer quelque chose aux inégalités qui se creusent et aux crispations identitaires qui en résultent ?

Une dernière chose, à la fin de ton meeting, tu t’es mis à hurler. Vraiment hurler. Ça ne se fait pas. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais je voudrais que tu saches que la voix, ça se travaille. N’importe quel prof te le dira, n’importe quel manifestant avec un mégaphone, n’importe quel conseiller départemental en campagne, n’importe quel ouvrier syndicaliste prenant la parole sur le piquet de grève devant une usine délocalisable Quand vas-tu aller faire un tour chez eux, tiens, ils existent même s’ils ne sont ni jeunes, ni modernes ?

Quand tu as hurlé, donc, ce que tu croyais être de la puissance s’est mué en hystérie masculine (la pire). Tu as dû sentir l’adrénaline monter mais l’adrénaline, ça se contrôle, comme l’ivresse ou alors, ce qui est probable,  c’est tu n’es pas encore fait pour le job. La forme est performative en politique, surtout dans la Vème république, elle dit ce que tu es, ce que tu fais, encore plus que le fond. Et ce que tu es, ta voix donc tes nerfs l’ont trahi : tu es un banquier d’affaire ou un haut fonx de Bercy, plus habitué aux conjurations feutrées et antisociales des faiseurs d’argent qu’au rôle de tribun de ta plèbe d’auto-entrepreneurs aliénés/connectés.

Je confie cette lettre à la Poste. Elle était en grève cette semaine, parce que ce n’est pas très drôle d’être un service public soumis à des critères de rentabilité comme n’importe quelle entreprise, alors qu’elle est précisément l’exemple, la Poste,  comme la Santé, que tout ne peut pas être soumis aux lois du marché parce qu’il arrive, à l’occasion, que des hommes rendent à leurs semblables des services qui ne sont pas forcément rentables.

Tu parles beaucoup du libre choix, alors c’est très librement que je te dis que je ne te choisirai pas.

Avec toute ma sympathie progressiste.

Gérard Filoche: « Hollande nous a trahis »

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Gérard Filoche lors d'un meeting à Paris, juin 2016. SIPA. 00760033_000016
Gérard Filoche lors d'un meeting à Paris, juin 2016. SIPA. 00760033_000016

Je connais Gérard Filoche depuis longtemps — en fait, depuis une certaine manif de juin 1973 devant et autour de la Mutualité à Paris, face aux militants d’Ordre Nouveau et surtout aux CRS de Raymond Marcellin. Lui à la Ligue, moi ailleurs — je n’ai jamais pu supporter le côté internationaliste de la IVème Internationale.

À noter que les médias n’ont eu de cesse d’affirmer qu’il n’y avait que des trotskystes dans cette manif… Pff !

Ce 21 juin 1973 fut la seule manif gagnée, si je puis dire, militairement parlant — mais à vrai dire, la hiérarchie avait abandonné la base policière à son sort, avec l’idée pseudo-machiavélique de se servir de l’événement pour sévir vis-à-vis de la Ligue Communiste et de ses leaders. L’affrontement fut organisé entre autres par Michel Recanati — voir Mourir à trente ans, où son ancien ami Romain Goupil évoque ces événements controversés, en particulier la façon dont Recanati a été mis en accusation par une Ligue Communiste qui aspirait déjà à participer à la société du spectacle électoral. Ce qui l’a acculé, cinq ans plus tard, au suicide.
Il l’avait tant aimée, la révolution…

« C’est bien plus beau lorsque c’est inutile »

Filoche, de huit ans plus âgé que moi, a été membre du PC, puis de la LC, devenue plus tard LCR — puis NPA, le R de « révolutionnaire » étant sans doute un peu pesant pour un groupuscule qui ambitionne désormais de participer à la grande farce démocratique. Il a rejoint le PS en 1994, où il représente la minorité de gauche. J’irais même jusqu’à dire — mais ce serait pure polémique — qu’il n’y a plus que Filoche qui soit à gauche rue de Solférino.

Inspecteur du Travail depuis les années 1980, il a mené une lutte inlassable contre les excès patronaux — et même, parfois, contre les excès des employés. But that’s another story, comme on dit à la fin de Conan le barbare— dont il partage la masse et l’humour décalé (« Conan, qu’il y a-t-il de mieux dans la vie ? ») — Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes »). Au demeurant, le meilleur fils du monde, comme dit Marot.

Bref, un guerrier — et certainement pas un ancien combattant. Vous imaginez Conan prendre sa retraite ?

Je l’ai retrouvé il y a quelques années chez mon éditeur et ami Jean-Claude Gawsewitch, qui a publié plusieurs de ses livres, dont une histoire de 1968 sans doute partiale, et c’est très bien ainsi. Les historiens scrupuleux m’emmerdent. Ils jugent, et ils n’y étaient pas.

Filoche me fait penser à ces vieux révolutionnaires de 1793 dont parle Barbey d’Aurevilly et qui, vingt ans plus tard, avaient encore les yeux perdus dans quelque rêve désespéré et dérisoire — mais moins dérisoire que la réalité de la Restauration ou du hollandisme.

Il est donc candidat à la candidature à gauche — précisons, pour que les choses soient claires, qu’il est le seul à gauche, face à une bande de pieds-nickelés-néo-libéraux qui se donnent des attitudes.

C’est à ce titre que je l’ai interviewé sur la situation présente, l’état du PS, sa candidature à la primaire, et les bâtons dans les roues que Cambadélis lui met afin qu’il n’y participe pas — « Mais c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ».

C’est bien le moins que je pouvais faire.

 

Jean-Paul Brighelli: La primaire de la gauche est-elle de même nature que celle qui s’est déroulée à droite, et qui finalement n’opposait guère des politiques, mais surtout des ambitions personnelles ?

Gérard Filoche: Non, je ne crois pas, il s’agit d’un débat de fond entre l’aile gauche du Parti socialiste, qui incarne le Parti socialiste traditionnel, historique, et son aile « blairiste-schröderienne », l’ex « troisième voie » en fait. Ce débat traverse tous les partis socialistes en Europe, et par exemple, il a été tranché avantageusement en Grande Bretagne par la victoire par 2 fois dans 2 primaires, de Jérémy Corbyn, qui a ramené le Labour Party à gauche et, du coup, l’a fait passer de 100 000 membres à 650 000 membres. L’enjeu est à peu près le même ici.

Diverses rumeurs évoquent des pressions afin que tu n’obtiennes pas les parrainages nécessaires. Qu’en est-il ? Peut-on en conclure que le système n’a d’autre réponse à apporter aux questions politiques que tu poses ?

Sans doute parce que…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

 

 

 

 

 

Alep: une victoire sous perfusion

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syrie alep palmyre daech russie
Alep-ouest, 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21985771_000003.
syrie alep palmyre daech russie
Alep-ouest, 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21985771_000003.

Trois événements ont marqué la scène syrienne ces dernières 48 heures et contribuent à donner un sens à la guerre qui s’y déroule.

1. Le siège d’Alep tourne définitivement en faveur du régime syrien, ce dont se réjouissent les populations à Damas et dans un grand nombre de villes du pays, même à Alep-Ouest (9 décembre). Cet enthousiasme n’a pas été relayé dans les médias européens, contribuant ainsi à nous masquer une partie de la réalité de ce théâtre. Les populations civiles d’Alep-Est n’étaient pas toutes ralliées aux djihadistes et islamistes rebelles, lesquels les ont empêchées de fuir lorsque les Russes et l’armée syrienne avaient laissé ouverts des corridors humanitaires.

2. L’État islamique a repris Palmyre hier. Depuis une semaine déjà des rumeurs d’attaque massive de Daech couraient sur internet, annonçant la reprise prochaine de la ville antique, et cela malgré les bombardements russes. Cette réussite brutale et symbolique confirme que Daech n’est pas fragilisé en Syrie comme il peut l’être en Irak (quoique sa résistance à Mossoul, Kirkouk et Hawidja soit impressionnante). L’organisation a perdu du terrain dans le Nord de la Syrie face à l’armée turque et aux Kurdes, essentiellement en raison des frappes aériennes de la coalition. Pourtant, dès que les raids aériens se raréfient, le groupe conserve un dynamisme tactique incomparable. C’est le cas face au régime syrien et à l’aviation russe, qui n’ont pu assumer deux fronts à la fois : la bataille d’Alep et la contre-offensive autour de Palmyre. Cela signifie que le régime est plus fragile qu’il n’y paraît et que son objectif prioritaire est la défaite des djihadistes de Fatah al-Cham (ex-Jabhat al-Nosra). L’État islamique peut donc encore se maintenir longtemps en Syrie.

3. L’annonce par John Kerry d’une qualification de crime de guerre et de crime contre l’humanité visant le régime syrien (10 décembre). Les États-Unis s’étaient rangés en 2016 à une politique pragmatique vis-à-vis de Damas, en acceptant une coopération tacite contre les groupes djihadistes et un partage quasi officiel des espaces aériens de la Syrie. La Russie ciblait Fatah al-Cham et sa nébuleuse, tandis que Washington s’en prenait d’abord à Daech. Mais, à la veille de céder le pouvoir, l’administration Obama a été reprise par les premiers axes de sa géopolitique. En accusant le régime syrien de crimes contre l’humanité, les États-Unis et la France défendent les principes onusiens, les droits de l’homme et la démocratie. Mais ils réactivent une diplomatie idéaliste déconnectée de la réalité et de la violence réciproque que mènent le régime et les rebelles, qu’il faut bien qualifier de djihadistes, qu’on le veuille ou non. Les crimes contre l’humanité étant imprescriptibles, John Kerry ruine toute tentative de coopération américano-russe, pousse Israël, l’Égypte et Israël dans l’orbite de Moscou, coupe l’herbe sous le pied de son successeur en janvier, et remet à après-demain l’issue de la guerre (2019 ? 2020 ?). En refusant de choisir un camp et de le soutenir, les États-Unis prolongent la guerre.

Ces trois faits indiquent : 1-que le régime de Damas a un besoin cruel d’aide extérieure, aide militaire et diplomatique, 2-que le djihadisme n’est pas mort en Syrie, et qu’il continue de profiter des incertitudes de la diplomatie américaine.

Philippot vs Maréchal: guerre de tranchées au FN

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ivg fn philippot lepen
Sipa. Numéro de reportage : 00698998_000038.
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Sipa. Numéro de reportage : 00698998_000038.

La victoire de François Fillon a eu d’autres effets que de mettre à la retraite Nicolas Sarkozy et Alain Juppé et de précipiter le renoncement de François Hollande. Elle a aussi provoqué des effets collatéraux au Front national. Depuis quelques jours, rien ne va plus du côté frontiste et, dans la grande tradition de ce parti qui ne lave jamais son linge sale en famille, tout le monde est témoin de la dispute.

Le conflit est désormais ouvert et on peut d’ores et déjà constater que personne n’y met du sien, bien au contraire, parmi les trois protagonistes, la députée Marion Maréchal Le Pen, le stratège Florian Philippot et la patronne Marine Le Pen. Reprenons donc depuis le début et distribuons les mauvais points.

La députée du Vaucluse a ouvert les hostilités. A la manière d’Alain Juppé, elle s’est saisie de la question de l’avortement pour avancer ses pions. La victoire de François Fillon, qui s’est appuyé sur son ancienne camarade de classe Madeleine de Jessey et son mouvement Sens Commun, a déstabilisé Marion Maréchal Le Pen. Elle aurait mille fois préféré une victoire de Juppé, laquelle lui aurait permis de faire valoir ses marqueurs identitaires et sociétaux.

Sitôt la victoire filloniste acquise, la benjamine de l’Assemblée a manifesté son inquiétude. En fait, elle s’inquiétait moins pour le FN que pour elle-même puisque la désignation de François Fillon ouvrait la voie à la ligne Philippot, autant dire une campagne basée sur la thématique économique et sociale. Tout ce qu’elle abhorre. Marion Maréchal Le Pen a donc accordé un entretien à Présent, expliquant ses convictions sur l’IVG et son refus d’un remboursement illimité et inconditionnel par la sécurité sociale, ce qui était somme toute  la position de la candidate Marine Le Pen en 2012.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Marsault, viril mais incorrect

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Marsault.
Marsault.

Marsault est un jeune dessinateur (28 ans), selon nous promis à un bel avenir. Comment résumer sa fantaisie dévastatrice, que l’on voit à l’œuvre dans les deux recueils de ses dessins publiés par les éditions Ring ? Comment rendre la terrifiante énergie qui anime les scènes où passent ses créatures ? De quel temps d’épouvante et de ricanement sont-elles d’abord les victimes ou les bourreaux, sinon de ce temps d’obscurité, mêlée de renoncement, de niaiserie, de complaisance, qui est le nôtre ? Il faut entendre ce garçon en colère, qui considère le chaos environnant, ni bof ni beauf, et non plus nigaud.

Ce colosse aux allures de bagnard hugolien 2.0 a d’abord connu un triomphe avant d’être lynché et banni des réseaux sociaux. Marsault n’a pas suivi la filière royale : « […] découpeur de vache en abattoir, défonceur de bitume au marteau-piqueur, ou encore porteur de trucs lourds d’un point A à un point B […], j’ai acquis ma technique seul, en lisant et relisant les maîtres […] de la BD […] Uderzo, Morris, Reiser et surtout Gotlib (que cet homme soit béni et adulé jusqu’à la fin des temps, putain !). » Constatant que ses délires entraînaient la bonne humeur, il les a publiés sur sa page Facebook à la fin de l’année 2015. Hilarité générale, on l’encourage, son public grossit, en demande encore. Il s’exécute, et tire sur tout ce qui bouge : les féministes hallucinées, les Kevin formés à l’orthographe par les « pédagogistes », les pétasses périphériques à bouche de canard, les égorgeurs d’Allah qui s’estiment injustement ostracisés…

@Editions Ring
@Editions Ring

Cette satire amplifiée par la rage post-moderne peut déplaire, blesser, choquer. De ces planches hypno-réalistes surgit un peuple cauchemardesque, lâche, soumis, hagard, composé de misérables figurants pour télé-réalité.

Prenons l’un de ses héros, Eugène, un garçon colérique et, par surcroît, fortement burné, avec son torse de lutteur forain couvert sobrement d’un marcel impeccable, qui met en relief ses pectoraux. Eugène ignore le dialogue raisonnable ou toute autre initiative « citoyenne » ; il réduit la négociation au strict minimum, c’est-à-dire au silence définitif de la partie adverse. En cela, il est un adepte de la rude morale cimmérienne, que Conan le barbare a résumée par une formule restée fameuse ; au maître des gladiateurs qui lui demande ce qu’il y a de mieux dans la vie, il répond : « Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi, et entendre les lamentations de leurs femmes. » Bref, il ne faut pas irriter Eugène. Il résout donc les conflits de diverses manières : par les poings, par les pieds, juché sur le pont d’un half-track, ou encore sur un char d’assaut. On l’imagine ensuite s’éloigner en fredonnant de sa voix trempée de rogomme l’air favori des grands irritables momentanément apaisés : « Happiness is a hot machine gun » (le bonheur, c’est une mitraillette encore chaude). Mais la violence d’Eugène n’est en rien réaliste. Elle se signale elle-même comme impossible à atteindre et même à mettre en œuvre. Seuls les censeurs à front de bœuf peuvent feindre d’être les dupes de cette infâme « féerie ». Cela dit, ses œuvres ne sont sans doute pas destinées à tous les publics.

En 2015, le voilà donc installé chez Facebook, où l’ardeur avec laquelle il s’adonne au massacre des imbéciles lui attire des oppositions acharnées. Une campagne s’organise : on proclame sa griffe attentatoire à la dignité des femmes, puis on met au jour ses prétendues intentions racistes. On fait valoir que quelques-uns de ses dessins ont paru sur le site d’Alain Soral, Égalité et réconciliation, ce qui est vrai, mais on omet de préciser qu’ils ont été « partagés », c’est-à-dire empruntés, sans son autorisation. On fabrique une personnalité trouble, fascistoïde, dangereuse, alors que Marsault n’a même jamais été convoqué devant un tribunal. Un dessin, en particulier, lui a valu les foudres des nouvelles dames patronnesses :

@Editions Ring
@Editions Ring

Pour contrer ce qu’elles assimilent au machisme criminel, elles mobilisent les victimes féminines bien réelles des brutes « de proximité » et décrivent l’ordinaire de certaines rues françaises, où l’on peut se faire agresser pour tenue provocante. Les contemptrices de Marsault ignoraient sans doute sa solution radicale, saturée de testostérone, pour les débarrasser de ces outrecuidants.

Ce fut la ruée des balances. Les cafardes du site Payetashneck, les délateurs assermentés, les affidés de la réclamation (un certain Albert Herszkowicz, par exemple), les plaintifs bondissants, tous se liguèrent comme un seul gender de la calomnie anonyme et de la bienséance numérisée. Devant l’outrage qui leur était fait, Facebook supprima sa page sans autre forme de procès au début du mois d’août dernier. Marsault répliqua à sa manière, la forte. Ses admirateurs se portèrent à son secours. On alla jusqu’aux menaces physiques. On dépassa les bornes. Depuis, un dessinateur remarquable subit une censure inadmissible, heureusement contrariée par les éditions Ring. Et par Causeur.

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Un impressionniste fauché en pleine gloire

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Fréderic Bazille Musée d'Orsay Impressionnisme
"Réunion de famille", 1867
Fréderic Bazille Musée d'Orsay Impressionnisme
"Réunion de famille", 1867

Il est des jours où, répondant à l’appel de Jean Giraudoux, je voudrais que la guerre prusso-française de 1870 n’eût pas eu lieu. Certes, on eût évité bien des désagréments. Et un certain Frédéric Bazille, dont l’œuvre est exposée en ce moment au musée d’Orsay, n’eût pas été fauché en pleine gloire, à l’âge indécent de vingt-neuf ans, et se fût peut-être – je n’ose dire sûrement – fait une place parmi les plus grands.

C’est qu’à traverser les salles de l’exposition consacrée à ce peintre oublié, et à ressentir la poésie qui se dégage invariablement de ses tableaux impressionnistes d’un genre que d’aucuns jugeraient par trop ordinaire ou par trop moderne, il m’a semblé que Frédéric Bazille fut de ces peintres qui eurent le don de recevoir, du monde qui nous entoure, une impression plus forte et plus vivace que le commun des hommes. Je me suis rappelé, immanquablement, la singulière remarque de l’auteur du Grand-Meaulnes sur la sensibilité sénancourienne des contemplatifs : « Quand j’aurai assez d’images, c’est-à-dire quand j’aurai le loisir et la force de ne plus regarder que ces images, où je vois et sent le monde mort et vivant mêlé à l’ardeur de mon cœur, alors peut-être que j’arriverai à exprimer l’inexprimable. Et ce sera ma poésie du monde. »

A l’ombre des jeunes filles en fleurs

Ces images, qui allaient former sa poésie du monde, Frédéric Bazille commença de les recueillir dès l’enfance, dans son domaine familial de Méric, près de Montpellier : tel le jeune Marcel Proust à Combray, il se rassasia de maints souvenirs de promenades languedociennes et de scènes de vie bourgeoise dans le mas rose et jaune, cerné de vignes, où il vécut les premières années de sa courte vie. Tantôt il croisa de jeunes filles de famille qui semblaient les jeunes filles en fleurs de Balbec, tantôt il admira de belles robes aux couleurs provençales – dont la fameuse robe rose – qui eussent pu rendre jalouse la prisonnière proustienne en manteau de Fortuny.

Nul n’est besoin d’être grand clerc pour deviner qu’un jeune garçon à la sensibilité aussi raffinée n’allait pas fréquenter bien longtemps la société de l’ennuyeuse faculté de médecine de Montpellier où il avait commencé quelques études qui n’étaient pas de dessin : il arriva très vite à convaincre ses parents de lui verser une rente qui lui permît de se consacrer à sa seule passion : la peinture. C’est alors qu’il monta à Paris, fréquenta l’atelier du peintre suisse Charles Gleyre, et se lia d’amitié avec les (futurs) plus grands : Claude Monet – avec lequel il finit par se brouiller pour des questions d’argent -, Alfred Sisley, Edouard Manet, Paul Cézanne, et surtout Auguste Renoir, dont il aimait, en parfait mélomane, les jeunes filles au piano.

Fréderic-Bazille-Renoir-impressionniste-portrait
"Portrait d'Auguste Renoir"

Ce fut le début d’une pérégrination d’artiste à travers les hauts-lieux de la peinture du siècle : la forêt de Fontainebleau, pour raviver le souvenir de Théodore Rousseau et de Camille Corot, la Normandie d’Eugène Boudin, Sainte-Adresse et ses pêcheurs, et surtout Chailly – où Frédéric Bazille fit l’élégant pour le déjeuner sur l’herbe de Claude Monet.

De retour dans son atelier parisien, le jeune impressionniste fit honneur à un père chasseur en peignant des natures mortes de chasse – dont la magnifique « Nature morte au héron » – qui n’étaient pas sans rappeler celles d’Oudry et de Chardin. Mais il s’ennuyait à ne peindre que les morts. Il écrivit à sa mère qu’il envisageait un retour au pays natal, pour « peindre des figures au soleil ».

Il se rendit d’abord à Aigues-Mortes, où son tempérament de languedocien s’exalta à la vue de de ses eaux vertes et de ses remparts ensoleillés. Il en laissa une très-belle œuvre, « Les remparts d’Aigues-Mortes », qui renouait déjà avec les couleurs et les paysages lumineux de son enfance.

Il faut être absolument moderne

Puis, de retour dans son domaine familial de Méric, il devint résolument moderne. « On voit que le peintre aime son temps, comme Claude Monet, et qu’il pense qu’on peut-être un artiste en peignant une redingote » – ce sont les mots d’Emile Zola. Fi des scènes historiques et mythologiques qui plaisent aux salons de peinture ! Frédéric Bazille se fit le chantre des scènes de la vie quotidienne : il laissa une magnifique scène de bain, et deux très-beaux portraits d’une même jeune femme aux pivoines – pour qu’il y eût à la fois une figure et des fleurs.

Mais c’est surtout au sein de sa propre famille qu’il trouva désormais son inspiration : deux jeunes cousines, vêtues de robes à ruban –  l’une blanche, l’autre rose – posèrent pour le jeune peintre ; ces figures ensoleillées sur fond de paysage languedocien réapparaîtront dans « La Réunion de famille », et firent de ce très-beau tableau une réminiscence, avant l’heure, des repas de famille de Jean Giono : « Je me souviens de l’atmosphère joyeuse, détendue, de tous nos repas de famille, repas souvent partagés avec des amis ou de simples visiteurs qui, s’étant attardés dans le bureau de mon père à l’heure du repas, étaient conviés à partager notre ordinaire. Pour eux, peu importait ce qu’il y avait dans l’assiette, ou dans leur verre, ils buvaient littéralement les histoires que mon père racontait. »

Ces scènes familiales et languedociennes eussent pu suffire à constituer le sommet de la gloire du jeune Frédéric Bazille si ce dernier ne s’était pas adonné, peu avant sa mort tragique, à la très-belle peinture de jeunes baigneurs athlétiques sur les bords du Lez. De ces jeunes hommes, avec lesquels il semblait avoir noué des « amitiés particulières » – aurait dit Roger Peyreffite -, il fit des Saint-Sébastien et des lutteurs grecs.

La très-belle exposition du musée d’Orsay nous laisse sur notre faim, ou presque. On eût aimé en voir plus, tant ce jeune peintre promettait de tableaux lumineux. Mais c’était sans compter le drame de 1870, qui faucha Frédéric Bazille, jeune engagé dans un régiment de zouave, en pleine gloire impressionniste.

Blake et Mortimer comme il vous plaira

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Blake et Mortimer
Le tandem le plus british de la bande-dessinée
Blake et Mortimer
Le tandem le plus british de la bande-dessinée

Nul besoin d’implorer les instituts de sondage, le dernier « Blake et Mortimer » sera assurément un succès en librairie, à Noël 2016. Aucune marge d’erreur possible, le tandem Yves Sente et André Juillard est passé maître dans la perpétuation des personnages créés par Edgar P. Jacobs. « Le Testament de William S. » tient toutes ses promesses : un scénario bourré de chausse-trappes aussi incertain qu’une Primaire et aussi alambiqué qu’un whisky hors d’âge, une intrigue historico-littéraire où l’érudition n’est pas un gros mot, un décor fantasmé entre mythologies britanniques et cottages tirés au cordeau, puis cette ligne claire qui emporte l’action tout en maintenant l’étiquette.

Fillon lirait-il Blake et Mortimer ?

Cette BD, manuel de savoir-vivre et de nostalgie assumée, n’est pas sans résonance avec la victoire de François Fillon. Elle prône le retour du tweed, de l’imperméable croisé, des richelieus à bout fleuri, d’une certaine forme de hiérarchie sociale, crispation diront ses détracteurs et cette anglomanie lancinante, mère patrie du conservatisme-libéral. Le candidat de la Droite et du Centre pourrait largement se reconnaître dans les thèmes contenus de ce nouvel album : la défense du latin, la raideur toute Gaullienne du capitaine Francis Blake, l’enseignement du roman national (ici la figure tutélaire de Sir William), la lutte contre la délinquance juvénile incarnée par une bande de « Teddys », sauvageons avant l’heure, faisant régner la terreur dans Kensington Gardens et puis la densité de l’écrit qui supporte toute pensée politique construite. Fillon a longuement potassé son programme comme les lecteurs s’imprègneront des bulles bien remplies d’Yves Sente. Les correspondances ne s’arrêtent pas là. Le sujet central demeure la bataille entre les Oxfordiens qui « prétendent que William Shakespeare n’a pas existé en tant que dramaturge » et les Stratfordiens, n’est pas sans rappeler les guerres picrocholines à l’intérieur des Républicains. Le style vestimentaire de l’ex-Premier Ministre qui oscille entre Arnys et Aquascutum, se trouve en cohérence idéologique avec nos deux héros de papier. Ils partagent un même mot d’ordre : « A bas les tenues négligées ! ». Le survêtement ne passera pas par eux. Dans cette aventure, le professeur Mortimer s’autorise également une virée en Italie au volant d’une Ferrari 250 Testarossa sortie des « Mille Miglia », la célèbre course d’endurance entre Brescia et Rome. La fibre mécanique du pilote amateur engagé au « Mans Classic » devrait vibrer au son du douze cylindres de Modène. « Le Testament de William S. » se déroulant en partie à Venise, c’est un autre clin d’œil tragique à son malheureux adversaire bordelais qui aurait certainement dû succomber à sa « Tentation » de quitter l’arène au lieu d’insister. Autre similitude, le notaire, la profession du père de Fillon, occupe une place de choix dans l’accomplissement de la vérité.

Quid des personnages féminins ?

Si l’on ajoute à ce jeu de miroir que l’histoire fait un crochet par Stratford-upon-Avon, la ville où naquit William Shakespeare, dans le comté de Warwickshire qui ressemble à bien des égards aux paysages de la Sarthe, Fillon a trouvé ses doubles ! Seule incertitude, la place qu’il réservera aux femmes s’il est élu ? Les deux auteurs ont tranché pour lui car, au fil des années, ils ont atténué le côté club réservé aux hommes en introduisant des personnages féminins. La belle Elizabeth McKenzie, troublante rousse et sa mère, Sarah Summertown, présidente de la Shakespeare Defenders Society ne font pas de la figuration dans cet album. Rassurez-vous, inutile d’être un électeur de François Fillon pour apprécier cette BD pleine de charme et d’intelligence. Chaque camp trouvera prétexte à asseoir ses positions tout en jouissant d’un grand plaisir de lecture. Il y a tous les ingrédients pour oublier la morosité du quotidien : un mannequin prisonnier dans une cage de verre au fond d’un palais vénitien, la recherche d’une pièce inédite de Shakespeare, le Colonel Olrik agissant d’une cellule en prison, un testament à 10 millions de livres, une énigme avec trois clés à découvrir et 1958, l’année où se déroule cette nouvelle aventure, accessoirement l’entrée en vigueur de la Constitution de la Vème République. Décidément, tout nous ramène aux Institutions.

By Jove !

Le Testament de William S. – Scénario : Yves Sente, Dessin : André Juillard – Couleur : Madeleine Demille -Editions Blake et Mortimer –

Blake & Mortimer - Tome 24 - Le Testament de William S.

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Noir, gothique et Croate

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Cimetière englouti Goran Tribuson
"Le cauchemar", Johann Heinrich Füssli, 1781
Cimetière englouti Goran Tribuson
"Le cauchemar", Johann Heinrich Füssli, 1781

« J’avais acquis la ferme certitude que le seul mois à être cruel, c’était le mois de décembre. » Ivan Hum a trente-six ans, vient d’en passer huit en prison pour un motif inavouable, et un sursaut de loyauté l’amène à revenir sur ses pas, dans sa ville natale, pour se recueillir sur la tombe de sa mère.

La ville en question, dans une province reculée de ces terrifiantes et légendaires contrées d’Europe Centrale, est traversée par une rivière boueuse, capricieuse, qui grignote le cimetière communal tandis que la population, digne d’un film de zombies, tente de construire un énième pont, voué à être englouti lui aussi. Des dizaines de tombes ont déjà été emportées. Les gens d’ici avertissent le visiteur, il n’a que peu de chances de retrouver la croix sous laquelle gît sa mère. « La terre est affreusement gorgée d’eau et nos morts sont de mauvaise qualité. » Le gardien du cimetière est d’ailleurs connu pour revendre aux familles étrangères des ossements anonymes, prélevés au hasard.

Ivan n’est pas submergé par les souvenirs. Les figures qu’il croise semblent prises dans une folie à plusieurs qu’entretient l’entêtant grondement de la rivière, les brouillards de novembre, les pluies. Il y a son hôtesse et maîtresse, Marilina, qui creuse le sol du jardin et fouille chaque recoin de sa maison à la recherche d’un or aussi évanescent que celui des alchimistes. Il y a Gaspar Fuchs qui arpente le cimetière muni d’instruments de radiesthésie et qui aurait même proposé à un père d’un village voisin de ramener sa défunte fille à la vie. Il y a le médecin qui vit dans une aile de l’ancien asile psychiatrique et depuis son retrait de la profession, confesse en dévorant de la viande de veau pas très fraîche, être devenu « spécialiste en végétaux mortifères ».

On raconte aussi que les hommes vivant au plus près d’un cours d’eau finissent par sombrer dans une folie très spéciale. On raconte que les lacs provoquent des cauchemars et que les fleuves agités troublent les esprits. C’est sans doute le conseil le plus sage qu’ait reçu Ivan. Les événements se précipitent, la mémoire lui revient en même temps que le docteur-empoisonneur est retrouvé sauvagement assassiné. Marilina quitte la ville les bras chargés d’or.

Comme tous les chemins du village mènent au cimetière, tous les éléments d’une affaire à laquelle il n’avait aucune raison d’être mêlé mènent Ivan Hum à son passé, à une vérité tragique, au véritable motif de son séjour en prison et finalement, à la tombe de sa mère. On raconte aussi qu’il ne faut pas raconter d’histoires de fantômes dans les lieux qu’ils pourraient hanter.

Nous n’en dirons donc pas plus. Nous saluerons, afin de remonter à la surface, le flair de l’éditeur, Serge Safran, pour exhumer et livrer aux amateurs du genre ces romans draculesques, au nombre desquels nous retenons Les Ongles de Mikhaïl Elizarov et les nouvelles du Serbe Tiodor Rosic. Le Cimetière englouti ne ressasse rien qui ne mérite de l’être et célèbre l’actualité éternelle d’une question : qui, parmi ceux qui m’entourent, est fou, si ce n’est moi ?

Goran Tribuson, Le Cimetière englouti, traduit du croate par Alain Cappon – Serge Safran éditeur, 208 pages.

Le Cimetière englouti

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