L'ayatollah Khomeini a Neauphle le Chateau, en compagnie de son fils Ahmad et de ses petits enfants. Sipa. Numéro de reportage : 00003552_000004.
L’âge venant, je m’aperçois de plus en plus que l’on a l’histoire de sa géographie. La mienne est celle d’une Persane, née dans un pays majoritairement musulman, et qui s’est réveillé musulman un 11 février 1979 ! Paradoxe persan? Sur cette topographie intime, s’imprime la France qui n’est plus tout à fait celle de mon enfance, tel le visage de Joséphine sur la carte d’Italie, dans le Napoléon d’Abel Gance. Un dur passé qui ne passe pas… Exilé à Dacca, Khomeyni aurait-il joui d’une telle aura? A Paris, il conquit les plus grands esprits dont le philosophe Michel Foucault qui oublia son Surveiller et punir. L’Imam par-ci, l’Imam par-là, Neauphle-le-Château, nouvelle Mecque! Tout le monde fut gaga et resta baba… Les mises en garde furent écartées. Le droit à la différence était décrété. Le mot «révolution», on le sait, met toujours un intellectuel français en éruptive émotion. On vit de la spiritualité là où s’exerça la pire cruauté. Depuis, presque quatre décennies ont passé et l’Occident, malgré les crimes qui ont touché sa chair et son sang, persiste et signe dans l’erreur face à la terreur.
Fillon rompt avec la pensée accommodante
«Pas d’amalgame» même si tonnent et tuent les armes. Islam des Lumières lors même qu’on nous promet l’enfer. Le livre de François Fillon, Contre le totalitarisme islamique (Albin Michel, 2016) est une vraie rupture avec la pensée accommodante. Pour être franche, il ne m’apprend rien, sinon qu’il a été en Iran. Que ceux qui n’ont ni mon ascendance culturelle, ni mon expérience de vie le lisent. Ses références sont sûres mais surtout il rassure. Il se veut un président pleinement dans le Faire (titre de son autre ouvrage), sans tabou et avec pour seul totem, la loi républicaine.
Il invite à sortir de «l’aveuglement volontaire», manie bien occidentale déjà dénoncée par l’historien Marc Ferro. François Fillon met en exergue un proverbe persan: « Le serpent change de peau, non de nature » (p.43). Cédons donc à « la grande tentation: voir le monde par les yeux du serpent » (E.M. Cioran, Le livre des leurres), notre ennemi à nommer. François Fillon refuse d’aller vers l’Orient compliqué et désorienté, muni du dictionnaire des idées reçues, éternellement ressassées, face aux faits toujours têtus et une soif de sang jamais repue.
Le génie millénaire de l’Iran
Examinons d’abord la carte qui nous bouscule et fait comprendre l’implosion de certains Etats et la menace pour d’autres: celle d’un Moyen-Orient effervescent où ont surgi tous les problèmes générés par les tracés géographiques, sciemment ou non arbitraires, après les deux guerres mondiales du XXème siècle.
Qu’y voit-on? Des terres d’antiques civilisations, mais surtout des Etats nouveaux et artificiellement créés: l’Afghanistan (1919), l’Irak (1921), l’Arabie Saoudite (1936), la Syrie (1946), la Jordanie (1946), le Koweït (1961), le Qatar (1968), les Emirats Arabes Unis (1971), Bahreïn (1971), Oman (1971), le Pakistan (1947), le Bangladesh (1972), le Yémen réuni (1990). Etats artificiels et musulmans majoritairement sunnites et pour beaucoup sans peuple (comment peut-on être Qatari?), au service desquels la France a mis sa puissance de feu. Au milieu, l’on trouve une Turquie réduite dans sa superficie, après le dépeçage de l’Empire ottoman et séduite par son petit sultan. Enfin, surnage l’Iran toujours indépendant, même s’il a été zone d’influence et terrain du grand jeu de puissance mené par la Grande-Bretagne, la Russie/URSS et en dernier par les Etats-Unis. L’Iran musulman chiite et non-arabe, partant minoritaire, vieux routier de la Civilisation depuis quelques millénaires. Un pays qui n’a pas relégué son histoire préislamique dans la «Jahiliyya », l’ère de « l’ignorance ».
En Iran, la rigueur du régime n’a pas éclipsé une société civile instruite, dynamique et courageuse sur laquelle nous pouvons compter. C’est sans songer au lendemain que l’Occident a mis le pays sous sanctions, d’un revers de la main bien irresponsable. Un comble, il faut que ce soit une adversaire acharnée du régime des mollahs qui plaide pour le retour de Téhéran dans le concert des nations. S’y joue en effet le futur et la stabilité de toute la région. Les Russes en sont conscients et seront nos meilleurs alliés. Enfant, j’avais appris que notre plus grande frontière était notre bordure septentrionale de 2500 kilomètres avec l’URSS.
Dans ce domaine, l’analyse et la politique voulue par François Fillon rejoignent les raisonnements lucides de Jean-Pierre Chevènement et d’Hubert Védrine. En politique étrangère, on ne choisit ni ses partenaires, ni même le tempo de l’action, tant les certitudes sont vaines, mais on peut et on doit savoir proposer sa propre partition.
La résolution adoptée par l’Unesco le 18 octobre dernier a rebaptisé le mont du Temple « Haram al-Sharif » et le Mur des lamentations « Al-Buraq Plaza ». Cette déjudaïsation de Jérusalem n’est pas seulement révoltante, elle est désespérante car elle porte un coup très dur et peut-être mortel à la paix. Elle officialise, en effet, l’idée qu’Israël est une anomalie historique, « un bleu, une ecchymose qui s’éternise sur l’épaule de l’islam », selon l’expression poétique de Jean Genet dans Un captif amoureux, et que le retour à la santé passe donc par sa résorption.
Il y a quelques mois, la France avait approuvé une résolution du même type. L’occasion lui était donc donnée de se rattraper. Elle ne l’a pas saisie. Alors que les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis ont voté contre un texte qui est l’équivalent de papier de la destruction des bouddhas de Bamiyan, notre représentant a choisi de s’abstenir. Et ce scandale n’a pas fait scandale. La presse française, d’habitude si vigilante et si critique, n’y a rien trouvé à redire. Elle ne sait plus, en effet, tenir les deux bouts de la chaîne. Elle ne veut plus voir que, comme l’écrit Ari Shavit, dans son beau livre Ma terre promise, « Israël reste la seule nation occidentale qui occupe le territoire d’un autre peuple et demeure, en même temps, la seule nation à être menacée dans son existence même ». Et les juifs de France souffrent deux fois : de cette résolution indigne et de ne pas pouvoir partager leur indignation avec les autres Français. C’est une expérience d’autant plus désolante que ce qui arrive à Israël arrive aussi à l’Europe. Ici et là, l’islam est habité par ce que Patrick Buisson appelle « le double sentiment explosif et contradictoire de la supériorité de sa civilisation et de l’infériorité de sa puissance ». Il faudrait être capable d’exiger la fin de l’occupation de la Cisjordanie et en même temps de penser ce qui commence à nous rapprocher d’Israël. Mais c’est trop demander aux médias et à l’intelligentsia de notre pays.[access capability= »lire_inedits »]
Une exception pourtant à ce triste tableau : l’article publié par Éric Conan dans Marianne sous le titre « Extension du domaine de la solitude juive ». En voici un extrait : « Le silence est parfois pire que les mots, on ne sait ce qu’il dissimule : indifférence, lâcheté ou approbation, surtout quand il est assourdissant, comme celui qui a suivi la résolution de l’Unesco niant implicitement tout lien entre Jérusalem et le judaïsme. Nier, occulter, voire effacer les traces des traditions qui précèdent l’islam est le réflexe des fondamentalistes. Proclamer un lieu musulman pour l’interdire aux autres, voir ce réflexe surgir au cœur de l’Unesco crée un malaise en attestant que le drame israélo-palestinien relève moins d’un conflit entre nations que d’un combat religieux. Il ne s’agit pas seulement du Hamas dont la charte appelle au meurtre des Juifs au nom d’Allah, mais aussi du modéré Mahmoud Abbas adhérant à la vision islamiste d’une Jérusalem judenfrei : “La mosquée al-Aqsa et l’église du Saint-Sépulcre sont nôtres, elles sont entièrement nôtres, et les Juifs n’ont pas le droit de les souiller de leurs pieds sales […]” Et le silence gêné suscité par tout cela accroît le sentiment de solitude des Juifs de France. »
Conan, tout en le décrivant, a voulu rompre cet isolement, et les Juifs, grâce à lui, ont le cœur un peu moins lourd.
Les électeurs de Donald Trump réclament des frontières. La mondialisation, qui devait être le dernier avatar de la domination occidentale, les a laissés sur le carreau par le transfert à la Chine des capacités productives américaines. Majoritairement blancs, ils tolèrent de moins en moins bien la discrimination positive, la suspicion et le mépris dont ils sont l’objet dans les African American studies, les women studies, les subaltern studies, toutes les nouvelles disciplines inventées par le politiquement correct. Leurs ancêtres sont des DWEMs : « Dead White European Males » et ceux-ci sont chargés de tous les péchés de la terre. Traités par Hillary Clinton « de sexistes, de racistes, d’homophobes, d’islamophobes, j’en passe et des meilleures », ces électeurs n’en peuvent plus, je les comprends. Mais ce qui est tragique, c’est que la frustration et la colère les aient jetés dans les bras d’un démagogue sans foi ni loi ni culture.
Certains de ceux qui combattent ici la bien-pensance et qui sont, jour après jour, insultés par elle, se réjouissent de sa débâcle américaine. Quelles que soient les réserves que leur inspirent la mégalomanie infantile de Trump et son incroyable vulgarité, ils voient dans ces élections un camouflet au pouvoir médiatique et un encouragement à lutter contre l’invasion migratoire. Je crois qu’ils ont tort. Sous le drapeau d’une révolte contre le camp du Bien, Trump bafoue la décence commune, exhibe son ignorance et s’affranchit de toutes les règles de l’argumentation. Dans un article publié par Causeur, la journaliste américaine Claire Berlinski nous apprend qu’interrogé sur la triade nucléaire, lanceurs terre/mer/air, Trump n’a pas compris de quoi on lui parlait. Plus tard, il a déclaré : « Nous allons lancer des frappes chirurgicales contre les bases de l’État islamique avec des missiles Trident. » Il ignorait donc que le Trident est armé d’ogives thermonucléaires 70 fois plus puissantes que la bombe larguée sur Nagasaki… Le même Trump affirme que le dérèglement climatique est une invention des Chinois visant à nuire à la compétitivité des États-Unis. « Tout le monde a le droit d’avoir ses propres opinions mais pas ses propres faits », disait Patrick Moynihan : le président de la première puissance mondiale moins que personne. Et l’on sait qu’appuyé sur ses fictions complotistes, Trump souhaite développer les énergies fossiles en levant le moratoire sur l’exploitation des mines de charbon.
Trump, ce n’est pas America first !, c’est America only ! Les questions : « À quoi servons-nous dans le monde ? », « Quel peut être notre rapport à l’humanité ? » ne font pas partie de son agenda. Le sentiment national dont il se fait le chantre, c’est l’égoïsme sacré. Et peu importe ce qui arrive aux autres et à la Terre ! Si les journalistes américains se sont trompés, s’ils n’ont pas su anticiper la victoire de Trump, ce n’est pas seulement parce qu’ils étaient imbus des certitudes arrogantes du politiquement correct, c’est parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer l’accession au pouvoir de ce gros con qui se vante de ne pas payer d’impôts et dont les towers défigurent les villes américaines. Et d’ailleurs, oublions un instant le politiquement correct. Imaginons simplement la peur et la honte qui se sont abattues sur les Américains que nous aimons. Leur seul espoir, notre seul espoir, c’est que Trump se métamorphose ou que le fonctionnement des institutions l’empêche de tenir ses promesses.
Mais pour prendre la mesure de l’événement, il faut creuser plus profond. Dans son livre Se distraire à en mourir, Neil Postman revient sur les débats qui ont opposé Abraham Lincoln et Stephen A. Douglas lors de la campagne présidentielle américaine de 1854. À Peoria, dans l’Illinois, « Douglas avait prononcé un discours qui avait duré trois heures et auquel il était entendu que Lincoln devait répondre. Quand vint le tour de Lincoln, celui-ci rappela à l’auditoire qu’il était cinq heures de l’après-midi, qu’il lui faudrait sans doute autant de temps qu’à Douglas, et qu’il était encore prévu au programme que Douglas puisse le réfuter. Il proposa donc aux membres de l’assistance de rentrer chez eux dîner et de revenir avec l’esprit frais pour les écouter à nouveau pendant quatre heures de plus. L’auditoire accepta volontiers et tout se passa comme Lincoln l’avait indiqué. » Voilà comment les choses se passaient dans l’Amérique de « l’esprit typographique ». La civilisation des écrans l’a tuée. Trump est le produit de cette grande mutation. Il est ce qui arrive quand l’esprit des jeux vidéo et de la téléréalité remplace le livre.
Lors d’un de ses discours de campagne, François Fillon a abordé sans faux-fuyant le sujet qui fâche : « Je veux parler de la place de l’islam dans la République française parce que je ne veux plus faire comme tous les autres hommes politiques et comme moi-même je l’ai fait pendant longtemps, je ne veux plus parler de « communautarisme ». Je ne veux plus dire qu’il faut lutter contre « les communautarismes ». Je l’ai dit comme tout le monde, mais en réalité, il n’y a pas de communautarisme protestant qui menace la République française, il n’y a pas de communautarisme juif qui menace la République française, il n’y a pas de communautarisme bouddhiste ou je ne sais quoi, il y a juste un problème, c’est le problème de l’intégration au sein de la communauté musulmane. Et c’est ce problème-là qui doit être réglé. C’est très important d’aborder la question comme cela parce que si on continue de l’aborder comme le font tous les autres, qu’est-ce qu’on va faire ? On va durcir ce qu’on appelle les lois de laïcité. Ça veut dire qu’on va réduire la liberté religieuse de millions de Français catholiques, protestants, juifs, etc., pour résoudre un problème qui ne les concerne pas et qui ne concerne que les musulmans. »
Beaucoup de gens très bien intentionnés mettent toutes les religions dans le même sac pour ne pas être accusés d’islamophobie. Fillon se refuse à ce chantage. Il ne noie pas le poisson ou, pour le dire d’une autre métaphore animalière, il appelle un chat un chat. Les électeurs de la primaire de la droite et du centre lui en ont su gré, comme ils lui ont été reconnaissants d’avoir tenu tête à Charline Vanhoenacker, le 27 octobre sur France 2. Souvenons-nous : une fois les débats terminés, celle qui tous les matins à huit heure moins cinq est chargée de nous mettre de bonne humeur, s’assied en face de l’invité et trace son portrait : « Une main de fer dans un pot de rillettes ! » dit-elle, entre autres saillies qui font s’esclaffer Léa Salamé et sourire David Pujadas. « La liturgie de la dérision suit son cours », comme l’a écrit Vincent Trémolet de Villers. Mais voici qu’au moment où la chronique s’achève, tout se dérègle. François Fillon ne joue pas le jeu. Au lieu de faire semblant de s’amuser, il fait part de ses réserves. Il explique qu’il serait plus cohérent que les chansonniers soient dans les théâtres et les hommes politiques dans les émissions politiques. Pas de mélange des genres ! Pas d’infotainment ! Et surtout pas de mise en jugement final des candidats à l’élection présidentielle par les amuseurs ! Beaucoup de téléspectateurs alors se sont sentis soulagés et vengés car ils n’en peuvent plus de vivre sous le joug du ricanement. Celui dont les sondages alors annonçaient la défaite a été l’interprète de cette révolte. Il a tenu tête aussi au syndicaliste guadeloupéen Elie Domota qui exigeait haineusement de lui qu’il fasse pénitence pour l’esclavage. De manière plus générale, le succès de François Fillon tient à sa capacité de respirer un autre air que l’air du temps et à sa volonté de ne pas rompre la longue chaîne des siècles au seul profit du nôtre.
Jouant à se faire peur, Libération a titré entre les deux tours : « Au secours, Jésus revient ! » C’est odieux et c’est idiot. Le parti catholique n’est pas en train de prendre ou de reprendre le pouvoir. François Fillon incarne l’idée que la France est, selon l’expression de Pierre Manent, un pays de « marque chrétienne » et qu’en dépit de l’évolution démographique, elle entend le rester. Nul retour du religieux donc, mais face à la proposition multiculturaliste, le désir de préserver et de perpétuer un patrimoine commun de signes et de symboles. À « l’identité heureuse », François Fillon a opposé le droit à la continuité historique et c’est l’une des principales raisons de sa victoire.
Il y a aussi l’économie et là, j’avoue ma perplexité. À propos de la réforme du Code du travail que veut engager François Fillon, Henri Guaino déclare : « Est-ce que c’est un progrès de laisser les salariés abandonnés au chantage de certains chefs d’entreprises, comme cela a été le cas, par exemple, chez Smart, où la direction a menacé de délocaliser si une proportion suffisante des salariés n’acceptait pas la modification de leurs contrats individuels pour travailler 37 heures payées 35 ? Va-t-on vers une société du chantage ? » Et Guaino voit dans la promesse filloniste de « casser la baraque » une menace pour la cohésion nationale. Je suis d’autant plus ébranlé par cet avertissement que je crois à la nécessité absolue de réguler le capitalisme. Le même jour, je lis sous la plume de François Huguenin que le chômage étant la première cause d’injustice sociale, il faut moins pressuriser les entreprises pour leur permettre de créer de la valeur et des emplois. Fillon, ajoute Huguenin, « a précisé que son souci était de reconstruire un modèle social français à bout de souffle pour plus de justice sociale. Sur la politique de la santé, il a très clairement manifesté son souci des plus pauvres ». L’argument me semble convaincant. Bref, j’ai tendance en cette matière à être d’accord avec le dernier qui parle. Cette malléabilité est la preuve accablante de mon incompétence.
Il est un point cependant sur lequel je m’autorise à émettre des réserves ou, en tout cas, à poser des questions : le rapport à Poutine. François Fillon veut lever les sanctions contre la Russie sans aucun préalable. Qu’en sera-t-il alors de l’indépendance et de l’intégrité de l’Ukraine ? Si d’aventure celui qui a maintenant de bonnes chances de devenir président de la République lit Causeur, je voudrais soumettre à sa réflexion ces quelques lignes de Françoise Thom : « La Russie n’a pas seulement à sortir du communisme, elle doit aussi se purger de l’habitude du messianisme et du refus de se penser en État-nation. C’est pourquoi l’émergence d’un État ukrainien solide et prospère au cœur de l’Europe est essentielle à la paix future du continent. Sans l’Ukraine, la Russie cessera d’être un empire et devra prendre congé de ses visées messianiques, dangereuses pour l’ordre européen et ruineuses pour elle. Débarrassée de son dévastateur rêve de puissance, elle pourra enfin se consacrer au développement de son économie et à la guérison de sa société. »[/access]
Manuel Valls. Numéro de reportage : AP21985666_000021.
En retard sur son agenda, Manuel Valls avait posé un lapin à tous les journaltistes qui l’attendaient à l’entrée du superbe marché de Noël de Montbéliard. Une demi-heure plus tard, une salle peuplée de quatre cents personnes environ attendait l’ex-Premier ministre à Audincourt, au cœur de l’ancienne circonscription du commissaire européen Pierre Moscovici. De l’ex-député local et de la Commission européenne, il fut d’ailleurs question dans le discours de Manuel Valls. Le premier eut droit à des marques d’amitié, la seconde à une sévère mise en accusation pour ses responsabilités dans la désindustrialisation.
Réindustrialiser, ce leitmotiv, mais aussi ce verbe que le sénateur-maire Martial Bourquin, ancien du PCF exclu par Georges Marchais dans les années 1980, ne parvenait pas à conjuguer à la première personne du pluriel, mettant les rieurs de son côté. Après lui, c’est Frédéric Barbier qui intervenait à la tribune, lui qui fut le suppléant de « Mosco », puis le député PS élu en février 2015 à la faveur d’une élection partielle face à Sophie Montel, la patronne du FN franc-comtois. C’est justement l’histoire de ce scrutin qui revenait aux débuts des discours du député et de Manuel Valls. Tous les deux repeignaient la réalité à leur façon, expliquant que tous les observateurs de France et de Navarre avaient annoncé cette élection d’ores et déjà perdue pour le PS, alors qu’il n’en était rien. Mais il fallait bien, pour ce premier meeting, raconter une histoire. Le storytelling de Valls passait par Audincourt car il fallait absolument raconter que sa venue sur ces terres en février 2015, avait permis de terrasser la bête immonde « prête à bondir ».
Le président élu Donald Trump lors d'un meeting à Fayetteville, décembre 2016. SIPA. AP21986017_000016
Vendredi dernier, le président élu des Etats-Unis Donald Trump a répondu à un coup de téléphone de Tsai Ing-wen, la présidente de la République de Chine (c’est-à-dire Taïwan). Pendant 10 minutes, on échange des banalités sur l’amitié des peuples et le climat des affaires : « bravo pour votre campagne électorale !», « j’ai hâte de travailler avec vous !», « coopérons ! ». Et, ô sacrilège ! on le fait savoir au monde entier. La réaction ne se fait pas attendre : colère à Pékin, émoi dans les chancelleries occidentales. On s’effare à Washington et à Paris : Trump, ce plouc, ne connaît rien à la diplomatie. Il ne se plie pas, ce cancre, au protocole que nous impose unilatéralement les Chinois. Bref, il refuse, ce cuistre, de nier la réalité.
Par un simple coup de fil, Trump rompt en effet l’unanimité des diplomates bien élevés du monde entier. Cet improbable héritier de l’esprit contestataire des campus américains des années 60, s’affranchit ainsi des codes, et brise les tabous imposés par la realpolitik de Henry Kissinger comme par la mauvaise conscience post-coloniale. Drôle de limonade. Pour ne pas « heurter les sentiments du peuple chinois »[1], l’administration Obama (et à sa suite à peu près le monde entier : seuls vingt-deux pays dont le valeureux Vatican, reconnaissent encore Taïwan) refuse d’admettre la simple réalité de l’existence de la République de Chine[2].
Trump enterre Kissinger…
C’est une étrange convergence en effet, celle qui unit le cynisme géopolitique le plus assumé et la mauvaise conscience occidentale. Soucieux des affaires que l’on espère faire en Chine, comme du respect des anciens colonisés, il est interdit, jusqu’à ce que réunification s’ensuive, de traiter dignement la République de Chine, exclue de toutes les organisations internationales (OMC et APEC exceptés). Au nom de la dignité de ceux qui étaient faibles et soumis hier, on se range sagement de leur côté aujourd’hui. Le problème, c’est qu’ils sont devenus forts. Car si réunification des deux Chines il y a un jour, ce ne sera que par la force.
Le pape de la géopolitique que fut, paraît-il, Kissinger, s’est en effet, à ce sujet au moins, lourdement trompé. Lorsqu’au début des années 1970, il poussait Nixon à se rapprocher de la Chine pour abattre l’URSS, Kissinger pariait sur l’émergence d’une Chine pacifique, amie des Américains, et pôle stabilisateur de la géopolitique du XXIe siècle. Dans le premier communiqué de Shanghai de février 1972, les Américains affirmaient qu’ils ne pouvaient qu’accepter le principe de la Chine unique, car les Chinois, « des deux côtés du détroit », affirmaient qu’il n’existait qu’une seule Chine.
Il faut bien constater aujourd’hui que cette analyse a pris un sérieux coup de vieux. A l’heure de l’identité choisie, les habitants de la République de Chine en ont décidé autrement : dorénavant, ils ne seront plus Chinois, mais Taïwanais. Loin de l’étouffante collectivité chinoise, Taiwan s’invente une identité sur-mesure, faite de démocratie, de nouvelles technologies, de libre-échange et de mariage pour tous[3]. Un esprit chagrin pourrait même se demander ce qu’il y a de spécifiquement taïwanais dans ce cocktail au goût furieusement californien.
… et déshabille Xi Jinping
Les Taïwanais ont donc décidé d’être Taïwanais, mais il faudrait faire comme s’ils étaient encore Chinois, car la susceptibilité chinoise veille. Plus les Chinois sont puissants, moins ils supportent la contradiction. Plus ils émergent, plus il semble facile de les « humilier ». C’est leur talon d’Achille et c’est ce qu’a compris Donald Trump qui, faux naïf, nous montre ce que nous aurions tous dû voir : sur la question taïwanaise, l’empereur du Milieu est nu. Il ne s’agit certes pas pour Donald Trump de remettre en cause de façon radicale la politique de la Chine unique, en place depuis quarante ans. Mais de montrer aux Chinois que ce qui pour Pékin est un dogme sacré[4]n’est qu’un choix politique pour Washington, qui peut être remis en cause si les intérêts américains l’exigent. Ainsi Trump arrivera les mains pleines lors des négociations à venir avec Pékin, notamment sur les questions commerciales.
Lors d’une rencontre avec une délégation du Kuomintang début novembre, Xi Jinping a déclaré qu’une déclaration d’indépendance de Taïwan (rappelons que Taïwan est aujourd’hui de facto indépendant), si elle n’était pas contrée vigoureusement par le parti, signifierait la fin du régime communiste à Pékin, du fait du nationalisme exacerbé du peuple chinois. De fait, en Chine, la majorité de la population, bercée par une propagande de tous les instants, est sans doute persuadée que Taïwan appartient « vraiment » à la Chine, sans faire la distinction entre la norme imposée par le pouvoir et la réalité gênante que cette norme occulte. C’est cette distinction que ce lourdaud de Trump a révélé aux yeux du monde, en prenant le risque calculé d’une réaction dangereuse de Pékin. Comme l’écrit Sun Tzu, « la possibilité de vaincre l’ennemi est fournie par l’ennemi lui-même. »
[1] On trouvera sur le site Danwei une cartographie amusante des nombreux pays qui ont régulièrement « heurté les sentiments du peuple chinois ».
[2] Il faut admettre cependant que ces dernières années, l’administration Obama avait précautionneusement commencé à offrir plus de visibilité à Taiwan (pays que les Américains se sont en outre engagés à défendre dans le cadre du Taiwan Relations Act »), dans un contexte où le révisionnisme géopolitique chinois est de plus en plus prégnant, notamment dans la région. Le coup de fil de Tsai à Trump, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la diplomatie américaine n’a donc pas retenti aux oreilles chinoises comme un coup de tonnerre dans un ciel serein.
[3] Mais l’identité étant de nos jours choisie, elle est par définition instable, et on ne peut exclure qu’un mouvement « populiste » prochinois ne balaye un jour la scène politique taïwanaise et ses dirigeants actuels, sympathiquement pro-occidentaux.
[4] Selon la Constitution chinoise, Taiwan fait partie du « territoire sacré » de la patrie, et lutter pour l’unification complète de la patrie est la grande cause à laquelle il est du « devoir sacré » de tous les citoyens chinois, y compris les citoyens taïwanais, de participer. Il s’agit des deux seules occurrences du mot « sacré », qui concernent toutes deux Taïwan, dans la constitution d’un état formellement athée.
François Fillon et Alain Juppé lors du second tour de la primaire de la droite et du centre, novembre 2016. SIPA. AP21981426_000135
La primaire de la droite était censée mettre aux prises des individus aux idées presque identiques. Tous pareils, nous disait-on. C’était une affaire de personnes, nous répétait-on. Bizarrement au lendemain du premier tour, c’est devenu une affaire d’idées, et même l’affrontement de deux conceptions radicalement opposées de la politique.
Une fois de plus, certains journalistes ont péché par excès de zèle en faisant ce qu’on ne leur demandait pas : ils ont lu dans le marc de café… et ils se sont plantés.
Capture d'écran d'un article de Francetvinfo.fr, octobre 2016.
Juppé était-il le candidat des médias ? Du moins ceux-ci le donnaient-ils gagnant avant même le premier tour de la primaire. Sa défaite confirme mon diagnostic : les médias sont devenus des porte-poisse.
On a beaucoup disserté sur la diabolisation (le mot est mal choisi) soudaine de François Fillon, caricaturé en grenouille de bénitier durant l’entre-deux tours, tandis que Juppé, moderne et social (paraît-il), semblait tout aussi soudainement devenir plus ou moins gaucho-compatible. Pas au point de séduire les électeurs de gauche, toutefois, sans quoi il eût obtenu un meilleur score au second tour.
Mais ce qui me paraît important, c’est le glissement qui s’est opéré dans l’analyse de la nature de l’affrontement, telle qu’elle a été menée par les grands médias. Alors qu’ils s’attendaient à commenter un affrontement Juppé-Sarkozy qu’ils eussent pu traiter sur le mode affectif, Juppé porté par la vague du « tout sauf Sarko », ils se sont retrouvés à devoir analyser un duel qu’ils n’avaient pas anticipé.
Activistes pro-choix à Paris, octobre 2016. SIPA. 00775084_000001
Darwinien de stricte obédience, je pense qu’il n’y a pas de fantôme dans la machine. C’est-à-dire que l’existence d’une conscience humaine qui dirigerait notre corps matériel est une illusion que notre cerveau travaille dur à produire. Illusion utile à la survie de notre espèce et par conséquent à la réplication de nos gènes dans un processus sans but et sans morale. Pour moi, l’âme n’existe pas.
Je profère ces horreurs car dans un propos qui va concerner l’IVG, je crois important de préciser d’où je parle. J’assume un désaccord radical avec mes amis catholiques, concernant la conception et la phase embryonnaire de ce qui deviendra plus tard un petit d’Homme. Cela a bien sûr une influence sur ma position vis-à-vis de l’IVG. Je ne suis pas « pour » l’IVG, je suis pour que cette possibilité existe, moyen de contraception ultime, qui permet de choisir. Et d’éviter que l’arrivée d’un enfant non désiré puisse être synonyme de malédiction. Et j’interdis que l’on m’impose dans le champ public, celui du débat et de la décision rationnelle, des convictions religieuses aussi respectables soient-elles, qui n’y ont pas leur place. Amis catholiques, protestants, musulmans, vous êtes prêts à accepter le malheur dans votre vie terrestre, parce que vous avez l’espérance. Pas moi, je n’ai ni cette force, ni cette grâce, et je vous signale que nous sommes quand même très nombreux dans ce cas.
Ce préambule laborieux me semblait nécessaire avant de dénoncer, l’esprit tranquille, le dernier attentat contre les libertés que vient de commettre ce pouvoir en débandade et aux abois.
Un besoin compulsif de punir
Madame Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, s’est fait une spécialité des mauvaises causes, toute à la recherche des quelques voix dont elle pense à tort qu’elles pourront lui éviter l’humiliation électorale et les poubelles de l’histoire qui l’attendent. Après avoir confié à une présentatrice de télé-réalité une mission de réflexion juridique essentielle sur la question de la prescription, voilà qu’elle vient de faire adopter par une majorité servile une loi d’atteinte à la liberté d’expression sans précédent depuis la guerre d’Algérie. Qui souligne encore un peu plus le mensonge du discours de François Hollande prétendant avoir préservé les libertés publiques, juste avant de sauter par-dessus le bord d’un navire que par gros temps il a dirigé vers les rochers. Les libertés publiques, Monsieur Hollande, ont rarement autant été violées que pendant votre mandat. Médias du service public asservis, justice instrumentalisée comme rarement, atteintes aux droits de la défense, lois clairement liberticides, et atteintes multiples à la liberté d’expression.
Sous le mandat du président partant existait un texte qui réprime légitimement à mon sens « le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur une interruption de grossesse ». De son canot de sauvetage, lui le gardien constitutionnel des libertés n’a vu aucun inconvénient à ce que sa ministre aux abois y fasse ajouter « par tous moyens y compris en diffusant ou en transmettant par voie électronique ou en ligne, des allégations, indications de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur les caractéristiques ou les conséquences médicales d’une interruption volontaire de grossesse ». Dire qu’un avortement est un meurtre d’enfant est pour moi une imbécillité. Mais c’est une opinion, que l’on est libre d’exprimer. Qu’est-ce que c’est que cette criminalisation de l’opinion d’autrui ? Ce besoin compulsif de punir, punir, et encore punir ceux qui ne pensent pas comme vous ? Et pour l’assouvir de violer gaiement, une fois de plus, tous les principes du droit pénal et en particulier celui de la clarté de la loi conséquence du principe d’interprétation restrictive ? Vous la haïssez tant que ça Madame Rossignol, la liberté d’expression ?
Ce texte ouvre la voie à tous les arbitraires
Le Conseil constitutionnel dans une décision du 27 juillet 2006 a une fois de plus rappelé que « La loi fixe les règles concernant la détermination des crimes et délits ainsi que les peines qui leur sont applicables. Qu’il résulte de ces dispositions que le législateur est tenu de fixer lui-même le champ d’application de la loi pénale et de définir les crimes et délits en termes suffisamment clairs et précis ; que cette exigence s’impose non seulement pour exclure l’arbitraire dans le prononcé des peines, mais encore pour éviter une rigueur non nécessaire lors de la recherche des auteurs d’infractions ».
Au-delà d’une nouvelle atteinte inadmissible à la liberté d’expression, ce texte ouvre la voie à tous les arbitraires. Et crée un précédent à effet boomerang qui peut s’avérer terrible. À tous ceux à qui prendrait l’envie « en diffusant ou en transmettant par voie électronique ou en ligne, des allégations, indications de nature à induire intentionnellement en erreur », de dire par exemple que Jean-Luc Mélenchon aurait fait un meilleur président que François Fillon, je ne saurais trop conseiller d’être extrêmement prudent.
Alors on en est à espérer que le Conseil Constitutionnel présidé par Laurent Fabius (!) fasse son devoir, ou à défaut que la nouvelle majorité de juin prochain fasse le sien. Me faire espérer le retour de la droite au pouvoir pour restaurer certaines libertés, ces gens-là m’auront tout fait.
Nicolas Sarkozy. Sipa. Numéro de reportage : AP21979277_000017.
Alors que je ruminais sur la énième enquête révélant le niveau désastreux des connaissances de base des élèves français et que j’envisageais d’y consacrer un énième éditorial vengeur, j’ai réalisé que j’allais laisser passer l’une des dernières occasions de parler de Nicolas Sarkozy. Comme si moi, la France, j’allais me séparer comme ça d’un homme avec lequel j’ai une histoire tumultueuse depuis plus de dix ans. Vous savez comment on est, nous les filles on aime mettre des mots, souvent jusqu’à l’épuisement, sur le passé : qu’est-ce qui n’a pas marché et qui est responsable et qu’est-ce qu’on aurait pu faire mieux ? D’ailleurs, jusqu’au dernier moment, j’ai hésité à lui donner une seconde chance à mon Sarko. Je sais, c’est idiot, après tous les tours pendables qu’il m’a joués, mais j’ai gardé une tendresse coupable pour ce type pas très distingué qui me draguait à la hussarde et ne me parlait pas comme si j’étais une porcelaine chinoise. Il me disait que j’étais une belle fille, qu’il allait me protéger, que personne ne m’obligerait à changer, d’ailleurs que les mini-jupes et les talons de douze, ça m’allait pas mal. Et puis, avec lui, je pouvais parler de mes troubles d’identité, et ça m’a fait du bien parce qu’avec ceux d’avant, il fallait plutôt faire profil bas.
Bien sûr, j’avais remarqué que s’il m’aimait, sans doute, à sa façon, il s’aimait encore plus. Ce type qui avait l’air d’être un dur se comportait parfois comme un vrai môme qu’il fallait rassurer : mais oui tu es beau, mais oui on t’aime. Et si par malheur on lui faisait une remarque sur un truc pas terrible qu’il avait fait ou dit, alors là c’était le caprice, la grosse colère. Bref, il fallait jouer les mères câlines, mais le maternage, avec les hommes, c’est pas trop mon truc. Par moments, j’avais envie de le secouer : « Hé ! ho ! c’est toi qui dois t’occuper de moi, pas le contraire ! »
N’empêche, quand il voulait, il savait me causer. De moi, bien sûr, et de toutes mes extravagances passées. Et puis ce qui ajoutait à son charme, c’est que tous les autres gars du quartier le détestaient, ils passaient leur temps à dire des horreurs sur lui, il était devenu leur obsession. Moi, la France, vous me connaissez, j’ai l’esprit de contradiction. Alors quand je voyais le beau linge dire du mal de mon Sarko, j’oubliais toutes ses turpitudes.
Mais voilà, les beaux parleurs, on les croit, contre toute évidence. Et un jour ça s’arrête, leurs mots n’embrayent plus. C’est ce qui s’est passé il y a cinq ans. J’aurais pu replonger, mais les parents n’étaient pas chauds, ils disaient que j’avais besoin de calme, d’apaisement, alors je l’ai quitté. C’est à ce moment-là qu’il a voulu faire banquier au Qatar, vous vous rendez compte, je venais de le virer et il allait se consoler en faisant du fric au Qatar.
Et puis il a vu que ça ne marchait pas fort avec le nouveau fiancé que m’avait choisi la famille et il a décidé de me reconquérir. No sex with your ex ! lui disaient ses amis, ça ne marche jamais, tu vas te prendre un râteau. Moi ça m’a plu qu’il s’accroche, et pour tout dire, s’il n’y avait eu que moi, on aurait peut-être remis le couvert. Mais la famille a dit niet. On en a assez de ses mauvaises manières, râlaient les uns. On ne peut pas lui faire confiance, juraient les autres. Et moi, la France, je ne peux pas faire n’importe quoi, alors je lui ai dit que cette fois, c’était vraiment fini. Un sale quart d’heure, je vous jure. Non, il n’a pas été odieux, au contraire, c’était la grande classe : généreux, élégant, modeste, il m’a souhaité tout le bonheur du monde avec mon prochain Jules, celui de 2017, et je suis sûre qu’il était sincère. L’ennui, c’est que je suis instantanément retombée amoureuse. Heureusement, il était trop tard.
La séquence Brexit-Trump-Fillon formerait-elle un séisme mondial aux répliques multiples ? En tout cas, aussi disparates soient-ils, leurs adversaires européistes, pro-Clinton et autres multiculturalistes avec Juppé ont été renvoyés à leurs chères études. « La tectonique des ploucs » n’a pas fini de secouer le sol démocratique, selon l’heureuse d’expression d’Elisabeth Lévy, circonspecte devant le verdict des urnes mais ravie de voir les bons esprits déconfits. Pour un peu, c’en serait presque fini de la « gauche divine » moquée par Baudrillard, dont le manichéisme scinde le monde en deux axes : « à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs ».
Après tout, en démocratie, il est assez sain que les gouvernants craignant la colère du peuple et les éruptions de « populisme ». Mais ces fracassants retours au réel regorgent de dangers.
À la manière d’un Gramsci, Jean-Pierre Le Goff annonce l’effondrement du vieux monde, celui du « gauchisme culturel » moribond, tout en s’inquiétant des convulsions de notre période d’interrègne : « la contestation du politiquement correct de gauche en matière de mœurs et de multiculturalisme, d’islamisme et d’immigration (…) font plaisir, mais au-delà ? ». Quoi qu’en rêvent certains, il est illusoire de vouloir « liquider » mai 68 et ses acquis émancipateurs…
Malgré sa fibre gaullienne, notre consœur, et néanmoins amie, Natacha Polony ne renoncerait d’ailleurs pas à une once des libertés conquises par le joli mai, ce qui ne l’empêche pas d’appeler nos élites à un examen de conscience. Minés par l’insécurité physique, culturelle et économique, les petites gens se réfugient dans le vote populiste faute d’espérance alternative. Devant le succès de Fillon, la journaliste d’opinion concède que le marché du travail gagnerait à être libéralisé, à la condition que l’on pose des barrières protectrices aux frontières. Concepteur de la notion d’« insécurité culturelle », souvent imité mais jamais égalé, le géographe Christophe Guilluy éclaire le résultat de la primaire LR. Beaucoup, l’ont oublié, mais « le socle électoral de droite, ce sont des retraités, des « bourgeois », et aussi un petit électorat catho », d’où « l’échec de Sarko qui a fait campagne en direction des catégories populaires ». Quant à l’hypothèse d’un second tour Fillon/Le Pen, ce « serait Giscard contre Marchais (…) un retour du clivage droite/gauche avec le FN dans le rôle de la gauche étatiste défendant les services publics » Je vous avais prévenus, la géo est un sport de combat…
Porte-parole des sans-voix, Cyril Bennasar se lance dans une défense et illustration du « gros con » Trump que brocarde Alain Finkielkraut. Et notre sniper à plume de s’interroger tout haut : « Est-ce la faute des gens si aujourd’hui la vérité sort de la bouche des gros cons ? », « si Trump était à l’Intérieur, laisserait-il la police se faire tirer dessus à balles réelles sans riposter ? » Tout gentleman qu’il est, Elie Barnavi n’entend pas laisser les sirènes hurlantes du populisme assourdir les citoyens et nous avertit en sage : les rêves de Grand soir dérivent inéluctablement en jacquerie ou en dictature.
Le peuple, justement. C’est à sa rencontre qu’est parti mon ex-comparse Gérald Andrieu, aux frontières d’un pays réel que l’on aurait tôt fait d’oublier. Le premier épisode, légèrement éthylique, de son périple, vous est livré en page actualités. Passons du coq à l’âne. Sans le latin, que l’éducation nationale dépiaute, que l’école emmerde Régis Soubrouillard, auteur d’une enquête sur le détricotage de l’enseignement langues mortes… Puisqu’il est ici question de minorités opprimées, Anne-Sophie Faivre Le Cadre nous raconte son expérience à Erbil, au plus près des chrétiens d’Orient. On aurait tendance à l’oublier en Occident, mais ces Arabes de sacristie s’indignent de la morale post-soixante-huitarde et n’envisagent que la chasteté ou le chaos avant le mariage. Honnie celle qui l’ignorait…
Dense, notre programme culturel frise le grand écart. Quoi de commun entre le réalisateur Olivier Assayas, qu’Olivier Prévôt a longuement interrogé, et le trublion de la BD hardcore Marsault ? Peut-être un amour de l’art, de ceux qui nous feraient admirer du Michel-Ange en bande dessinée, vu, analysé et raconté par Hector Obalk. Causeur, votre calendrier de l’avent !
« Quand je serai grand, je serai commissaire européen. Dites-le à vos enfants, il n’y a rien de mieux. On vit confortablement ; on est très grassement payé. On n’est pas élu mais choisi. Et après, on peut dire ou faire n’importe quoi, aucun compte à rendre. » L’insupportable Éric Zemmour continue son travail de démolition des autorités qui nous gouvernent avec une gourmandise qui ne peut qu’aggraver son cas pendable[1. Un quinquennat pour rien, Albin Michel, 2016].
Pour une fois, cependant, il reste en deçà de la vérité. Son propos n’incrimine que l’irresponsabilité ordinaire de commissaires idéologues ou incompétents. Or l’affaire Neelie Kroos, qui s’est étalée à la une des médias le 22 septembre dernier, met au jour un tout autre scandale. Il apparaît que la dame Kroos, qui a exercé deux mandats successifs entre 2004 et 2014, d’abord au titre de commissaire à la concurrence, ensuite à celui de commissaire au numérique, était aussi, entre 2000 et 2009, à la tête d’une société située dans un paradis fiscal des Bahamas. Il s’agit, en termes moraux et juridiques, d’un conflit d’intérêts, d’autant plus sérieux qu’il touche une personnalité dotée d’un immense pouvoir de décision. Dès lors, il est impératif d’examiner les activités de Dame Kroos durant ses fonctions bruxelloises. [access capability= »lire_inedits »]
Neelie Kroes, syndic de liquidation d’Arcelor
Dame Kroos a ouvert la voie à la liquidation du plus grand acteur sidérurgique européen, la société Arcelor qui regroupait des entités françaises, espagnoles, belges et luxembourgeoises. Elle était issue du groupe Usinor Sacilor, nationalisé en 1982, puis modernisé les années suivantes à grand renfort de subventions de l’État français et de plans sociaux (les deux tiers des effectifs avaient été supprimés). Vingt ans plus tard, le groupe Arcelor faisait figure de fleuron de la sidérurgie européenne et mondiale. Spécialisé dans les aciers spéciaux, les plus rentables, il était classé parmi les plus performants, aux côtés du coréen Posco ou du japonais Nippon Steel.
Or, dans le monde néolibéral, l’efficacité, suscitant l’appétit des traders, peut s’avérer plus dangereuse que la médiocrité. La famille Mittal, placée à la tête d’une entreprise de ferraille indienne basée à Londres, guignait Arcelor. Elle lança son raid en 2006, en s’appuyant sur un emprunt massif contracté auparavant. C’est quasiment une règle : le raider table sur le transfert de sa dette sur l’entreprise rachetée à la force du poignet. Mais cette razzia qui ne s’avoue pas comme telle est soumise à l’approbation préalable des autorités de la concurrence. Neelie Kroos eut alors l’occasion de nous donner une saisissante illustration de ce que les traités européens qualifient de « concurrence loyale et non faussée ». Elle autorisa le raid. Mieux encore, elle humilia Dominique de Villepin, le Premier ministre français qui tentait de mettre sur pied une opération de défense d’Arcelor. « Dominique de Villepin défend un canard boiteux. » Comme si un canard boiteux pouvait faire l’objet d’un raid des plus coûteux, par la prime considérable consentie aux anciens actionnaires et par la charge de l’emprunt préalable au rachat. Les canards boiteux ne se rachètent pas à la Bourse, mais au Tribunal de commerce, Mme Kroos !
Que reste-t-il aujourd’hui d’Arcelor, en France, en Espagne, en Belgique et au Luxembourg ?
Mario Monti, syndic de liquidation de Pechiney
Mais Neelie Kroos avait mis ses pas dans ceux de Mario Monti, son prédécesseur qui avait eu à statuer sur le sort de Pechiney. Que de similitudes entre Pechiney et Arcelor ! Pechiney aussi avait été nationalisé, renfloué et restructuré dans les années 1980, sous la houlette de Georges Besse, l’une de futures victimes d’Action directe. Pechiney aussi faisait figure de fleuron dans le domaine de l’aluminium. Le groupe français était même considéré comme le plus productif, disposant du procédé d’électrolyse le plus économique.
C’est précisément après que Jean-Pierre Rodier, son président, eut eu l’imprudence de révéler au public, et surtout à ses actionnaires, que ses ingénieurs venaient de mettre au point ce procédé, que le grand rival canadien Alcan déclencha son raid. Un raid lui aussi financé par un emprunt préalable d’autant plus nécessaire que l’entreprise canadienne était en perte et subventionnée par le gouvernement d’Ottawa ! L’incongruité de la situation ne fit pas obstacle au feu vert du commissaire à la concurrence Mario Monti. Exit Pechiney, racheté paradoxalement par un canard boiteux du Canada. Désormais, l’aéronautique française, grosse consommatrice d’aluminium, s’approvisionne à l’étranger.
La décision de Neelie Kroos, regardant Alcan, était un scandale pour l’esprit. Celle de Mario Monti, un scandale tout court. Dès la fin de son mandat à Bruxelles, le professeur Monti rejoignit, à titre de conseiller, la banque Goldman Sachs qui avait monté le raid et son financement… Éric Zemmour doit comprendre que la fonction de commissaire est grassement payée, mais moins toutefois que ces prébendes auxquelles accèdent les titulaires qui ont bien mérité du marché mondial et de la prospérité des banques d’affaires.
José Manuel Barroso, de Pol Pot à Goldman Sachs, en passant par Bruxelles
Et que dire du camarade Barroso, qui vient lui aussi de rejoindre la banque emblématique de la mondialisation pour l’aider à gérer le Brexit [sic] ? Sa trajectoire défie l’imagination. Étudiant à la Sorbonne, il militait pour les Khmers rouges. Recyclé dans la politique politicienne à l’âge adulte, il parvint à la présidence du Conseil du Portugal alors que celui-ci venait d’intégrer la zone euro. Son grand fait d’armes fut alors d’organiser le sommet des Açores, où il reçut George Bush le fils, Tony Blair, Silvio Berlusconi pour la programmation du débarquement en Irak. Porté ensuite dix années durant à la tête de la Commission européenne, avant d’atterrir, plus tard, chez Goldman Sachs – pour services rendus comme Mario Monti ? –, il eut à gérer les faillites de la zone euro, dont celle de son propre pays accablé par la monnaie unique. Aux côtés du patron de la BCE Mario Draghi, lui-même ancien de Goldman Sachs. Au moins, entre soi, on se comprend.
Les comportements douteux des Kroos, Monti et Barroso ne sont que des symptômes d’un mal plus profond. Les commissaires européens sont avant tout des agents de la mondialisation américaine. Ils souffrent d’une corruption intellectuelle que leur éventuelle corruption financière ne fait que souligner. Leur militantisme en faveur de la mondialisation est la vraie face cachée de l’Europe bruxelloise.
Hubert Védrine appelle à rebattre les cartes de la construction européenne et à cesser la fuite en avant qui tient lieu de stratégie au système. Il espère encore un remaniement positif de l’Europe enlisée. On aimerait savoir si, dans la nouvelle Europe dont il rêve, il y aura encore une commission qui n’est jamais responsable ni coupable. En attendant, Éric Zemmour pourrait nous dire que, si l’Europe va mal, ses serviteurs vont bien, Dieu merci.[/access]
Manuel Valls et Nicolas Sarkozy au Parc des Princes à Paris, mars 2014. SIPA. 00677712_000056
Le « Sarkozy des socialistes » ! C’est l’image dont « jouit » en Espagne, Manuel Valls, le plus Catalan des politiques français. Largement reprise par les médias nationaux, l’annonce de sa candidature – « en des termes grandiloquents qui fleuraient bon à chaque phrase le messianisme d’un supposé « héros charismatique » » (ABC) – a permis de rappeler qui il était. Au moins au-delà des Pyrénées.
Et, surprise ( ?), les compliments (empoisonnés ?) ne viennent pas forcément d’où on les attend : c’est le journal conservateur La Razón qui ose, d’emblée, la comparaison : « ce qui est certain, c’est que les biographies de Manuel Valls et Nicolas Sarkozy se ressemblent comme deux gouttes d’eau », assure le site du quotidien qui rappelle une forme de destinée commune entre les deux bruns : « les deux ont été ministres de l’Intérieur et ont fini par se rebeller contre leur mentor pour mettre à bien leurs ambitions personnelles. »
« Un grand talent pour irriter les siens »
Et quand l’accent est mis sur sa singularité, c’est pour mieux rappeler celle de l’ancien président français. « Valls est un spécimen bien étrange au sein de son parti », embraye La Razón qui le qualifie donc de « Sarkozy des socialistes ». C’est un « socialiste de droite » insiste l’autre quotidien conservateur ABC, l’adepte d’un « libéralisme autoritaire » pour La Vanguardia(centre-droit). Alors que le journal de centre-droit, El Mundo, file un autre type de ressemblances : « comme Nicolas Sarkozy, il a une énergie inépuisable […] et un grand talent pour irriter les siens ». On rappelle sa « main de fer » (La Razón) contre les Roms, l’épisode du « burkini » (El Mundo) et on cite Jean-Luch (sic) Mélenchon : « les socialistes appliquent les mêmes recettes que la droite » (El Pais, centre-gauche), c’est « le plus grand diviseur commun de la gauche » (La Razón).
Une gauche qu’il va devoir réunir sous son ambitieux slogan « faire gagner tout ce qui nous rassemble ». Ce dont doutent les médias espagnols qui rappellent « la mauvaise passe du Parti socialiste, usé par les années de gouvernement » (El Nacional) et la «coresponsabilité» de Valls dans « l’échec » du quinquennat du président « submergé » François Hollande (ABC). Si les choses en restent là, « le couple Fillon-Le Pen empêchera tout candidat socialiste d’accéder au second tour » (ABC). Il n’est de toute façon « pas sûr du tout » (El Mundo) que Manuel Valls puisse s’imposer face à Arnaud Montebourg, « un socialiste nationaliste […] au verbe assassin de grand tribun bonapartiste » (ABC). Sans compter la rivalité des deux candidats de gauche hors-primaire : Emmanuel Macron, « son ennemi le plus intime » et Jean-Luc Mélenchon, « le tribun le plus brillant et truculent des gauches françaises » (ABC).
L'ayatollah Khomeini a Neauphle le Chateau, en compagnie de son fils Ahmad et de ses petits enfants. Sipa. Numéro de reportage : 00003552_000004.
L'ayatollah Khomeini a Neauphle le Chateau, en compagnie de son fils Ahmad et de ses petits enfants. Sipa. Numéro de reportage : 00003552_000004.
L’âge venant, je m’aperçois de plus en plus que l’on a l’histoire de sa géographie. La mienne est celle d’une Persane, née dans un pays majoritairement musulman, et qui s’est réveillé musulman un 11 février 1979 ! Paradoxe persan? Sur cette topographie intime, s’imprime la France qui n’est plus tout à fait celle de mon enfance, tel le visage de Joséphine sur la carte d’Italie, dans le Napoléon d’Abel Gance. Un dur passé qui ne passe pas… Exilé à Dacca, Khomeyni aurait-il joui d’une telle aura? A Paris, il conquit les plus grands esprits dont le philosophe Michel Foucault qui oublia son Surveiller et punir. L’Imam par-ci, l’Imam par-là, Neauphle-le-Château, nouvelle Mecque! Tout le monde fut gaga et resta baba… Les mises en garde furent écartées. Le droit à la différence était décrété. Le mot «révolution», on le sait, met toujours un intellectuel français en éruptive émotion. On vit de la spiritualité là où s’exerça la pire cruauté. Depuis, presque quatre décennies ont passé et l’Occident, malgré les crimes qui ont touché sa chair et son sang, persiste et signe dans l’erreur face à la terreur.
Fillon rompt avec la pensée accommodante
«Pas d’amalgame» même si tonnent et tuent les armes. Islam des Lumières lors même qu’on nous promet l’enfer. Le livre de François Fillon, Contre le totalitarisme islamique (Albin Michel, 2016) est une vraie rupture avec la pensée accommodante. Pour être franche, il ne m’apprend rien, sinon qu’il a été en Iran. Que ceux qui n’ont ni mon ascendance culturelle, ni mon expérience de vie le lisent. Ses références sont sûres mais surtout il rassure. Il se veut un président pleinement dans le Faire (titre de son autre ouvrage), sans tabou et avec pour seul totem, la loi républicaine.
Il invite à sortir de «l’aveuglement volontaire», manie bien occidentale déjà dénoncée par l’historien Marc Ferro. François Fillon met en exergue un proverbe persan: « Le serpent change de peau, non de nature » (p.43). Cédons donc à « la grande tentation: voir le monde par les yeux du serpent » (E.M. Cioran, Le livre des leurres), notre ennemi à nommer. François Fillon refuse d’aller vers l’Orient compliqué et désorienté, muni du dictionnaire des idées reçues, éternellement ressassées, face aux faits toujours têtus et une soif de sang jamais repue.
Le génie millénaire de l’Iran
Examinons d’abord la carte qui nous bouscule et fait comprendre l’implosion de certains Etats et la menace pour d’autres: celle d’un Moyen-Orient effervescent où ont surgi tous les problèmes générés par les tracés géographiques, sciemment ou non arbitraires, après les deux guerres mondiales du XXème siècle.
Qu’y voit-on? Des terres d’antiques civilisations, mais surtout des Etats nouveaux et artificiellement créés: l’Afghanistan (1919), l’Irak (1921), l’Arabie Saoudite (1936), la Syrie (1946), la Jordanie (1946), le Koweït (1961), le Qatar (1968), les Emirats Arabes Unis (1971), Bahreïn (1971), Oman (1971), le Pakistan (1947), le Bangladesh (1972), le Yémen réuni (1990). Etats artificiels et musulmans majoritairement sunnites et pour beaucoup sans peuple (comment peut-on être Qatari?), au service desquels la France a mis sa puissance de feu. Au milieu, l’on trouve une Turquie réduite dans sa superficie, après le dépeçage de l’Empire ottoman et séduite par son petit sultan. Enfin, surnage l’Iran toujours indépendant, même s’il a été zone d’influence et terrain du grand jeu de puissance mené par la Grande-Bretagne, la Russie/URSS et en dernier par les Etats-Unis. L’Iran musulman chiite et non-arabe, partant minoritaire, vieux routier de la Civilisation depuis quelques millénaires. Un pays qui n’a pas relégué son histoire préislamique dans la «Jahiliyya », l’ère de « l’ignorance ».
En Iran, la rigueur du régime n’a pas éclipsé une société civile instruite, dynamique et courageuse sur laquelle nous pouvons compter. C’est sans songer au lendemain que l’Occident a mis le pays sous sanctions, d’un revers de la main bien irresponsable. Un comble, il faut que ce soit une adversaire acharnée du régime des mollahs qui plaide pour le retour de Téhéran dans le concert des nations. S’y joue en effet le futur et la stabilité de toute la région. Les Russes en sont conscients et seront nos meilleurs alliés. Enfant, j’avais appris que notre plus grande frontière était notre bordure septentrionale de 2500 kilomètres avec l’URSS.
Dans ce domaine, l’analyse et la politique voulue par François Fillon rejoignent les raisonnements lucides de Jean-Pierre Chevènement et d’Hubert Védrine. En politique étrangère, on ne choisit ni ses partenaires, ni même le tempo de l’action, tant les certitudes sont vaines, mais on peut et on doit savoir proposer sa propre partition.
La résolution adoptée par l’Unesco le 18 octobre dernier a rebaptisé le mont du Temple « Haram al-Sharif » et le Mur des lamentations « Al-Buraq Plaza ». Cette déjudaïsation de Jérusalem n’est pas seulement révoltante, elle est désespérante car elle porte un coup très dur et peut-être mortel à la paix. Elle officialise, en effet, l’idée qu’Israël est une anomalie historique, « un bleu, une ecchymose qui s’éternise sur l’épaule de l’islam », selon l’expression poétique de Jean Genet dans Un captif amoureux, et que le retour à la santé passe donc par sa résorption.
Il y a quelques mois, la France avait approuvé une résolution du même type. L’occasion lui était donc donnée de se rattraper. Elle ne l’a pas saisie. Alors que les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis ont voté contre un texte qui est l’équivalent de papier de la destruction des bouddhas de Bamiyan, notre représentant a choisi de s’abstenir. Et ce scandale n’a pas fait scandale. La presse française, d’habitude si vigilante et si critique, n’y a rien trouvé à redire. Elle ne sait plus, en effet, tenir les deux bouts de la chaîne. Elle ne veut plus voir que, comme l’écrit Ari Shavit, dans son beau livre Ma terre promise, « Israël reste la seule nation occidentale qui occupe le territoire d’un autre peuple et demeure, en même temps, la seule nation à être menacée dans son existence même ». Et les juifs de France souffrent deux fois : de cette résolution indigne et de ne pas pouvoir partager leur indignation avec les autres Français. C’est une expérience d’autant plus désolante que ce qui arrive à Israël arrive aussi à l’Europe. Ici et là, l’islam est habité par ce que Patrick Buisson appelle « le double sentiment explosif et contradictoire de la supériorité de sa civilisation et de l’infériorité de sa puissance ». Il faudrait être capable d’exiger la fin de l’occupation de la Cisjordanie et en même temps de penser ce qui commence à nous rapprocher d’Israël. Mais c’est trop demander aux médias et à l’intelligentsia de notre pays.[access capability= »lire_inedits »]
Une exception pourtant à ce triste tableau : l’article publié par Éric Conan dans Marianne sous le titre « Extension du domaine de la solitude juive ». En voici un extrait : « Le silence est parfois pire que les mots, on ne sait ce qu’il dissimule : indifférence, lâcheté ou approbation, surtout quand il est assourdissant, comme celui qui a suivi la résolution de l’Unesco niant implicitement tout lien entre Jérusalem et le judaïsme. Nier, occulter, voire effacer les traces des traditions qui précèdent l’islam est le réflexe des fondamentalistes. Proclamer un lieu musulman pour l’interdire aux autres, voir ce réflexe surgir au cœur de l’Unesco crée un malaise en attestant que le drame israélo-palestinien relève moins d’un conflit entre nations que d’un combat religieux. Il ne s’agit pas seulement du Hamas dont la charte appelle au meurtre des Juifs au nom d’Allah, mais aussi du modéré Mahmoud Abbas adhérant à la vision islamiste d’une Jérusalem judenfrei : “La mosquée al-Aqsa et l’église du Saint-Sépulcre sont nôtres, elles sont entièrement nôtres, et les Juifs n’ont pas le droit de les souiller de leurs pieds sales […]” Et le silence gêné suscité par tout cela accroît le sentiment de solitude des Juifs de France. »
Conan, tout en le décrivant, a voulu rompre cet isolement, et les Juifs, grâce à lui, ont le cœur un peu moins lourd.
Les électeurs de Donald Trump réclament des frontières. La mondialisation, qui devait être le dernier avatar de la domination occidentale, les a laissés sur le carreau par le transfert à la Chine des capacités productives américaines. Majoritairement blancs, ils tolèrent de moins en moins bien la discrimination positive, la suspicion et le mépris dont ils sont l’objet dans les African American studies, les women studies, les subaltern studies, toutes les nouvelles disciplines inventées par le politiquement correct. Leurs ancêtres sont des DWEMs : « Dead White European Males » et ceux-ci sont chargés de tous les péchés de la terre. Traités par Hillary Clinton « de sexistes, de racistes, d’homophobes, d’islamophobes, j’en passe et des meilleures », ces électeurs n’en peuvent plus, je les comprends. Mais ce qui est tragique, c’est que la frustration et la colère les aient jetés dans les bras d’un démagogue sans foi ni loi ni culture.
Certains de ceux qui combattent ici la bien-pensance et qui sont, jour après jour, insultés par elle, se réjouissent de sa débâcle américaine. Quelles que soient les réserves que leur inspirent la mégalomanie infantile de Trump et son incroyable vulgarité, ils voient dans ces élections un camouflet au pouvoir médiatique et un encouragement à lutter contre l’invasion migratoire. Je crois qu’ils ont tort. Sous le drapeau d’une révolte contre le camp du Bien, Trump bafoue la décence commune, exhibe son ignorance et s’affranchit de toutes les règles de l’argumentation. Dans un article publié par Causeur, la journaliste américaine Claire Berlinski nous apprend qu’interrogé sur la triade nucléaire, lanceurs terre/mer/air, Trump n’a pas compris de quoi on lui parlait. Plus tard, il a déclaré : « Nous allons lancer des frappes chirurgicales contre les bases de l’État islamique avec des missiles Trident. » Il ignorait donc que le Trident est armé d’ogives thermonucléaires 70 fois plus puissantes que la bombe larguée sur Nagasaki… Le même Trump affirme que le dérèglement climatique est une invention des Chinois visant à nuire à la compétitivité des États-Unis. « Tout le monde a le droit d’avoir ses propres opinions mais pas ses propres faits », disait Patrick Moynihan : le président de la première puissance mondiale moins que personne. Et l’on sait qu’appuyé sur ses fictions complotistes, Trump souhaite développer les énergies fossiles en levant le moratoire sur l’exploitation des mines de charbon.
Trump, ce n’est pas America first !, c’est America only ! Les questions : « À quoi servons-nous dans le monde ? », « Quel peut être notre rapport à l’humanité ? » ne font pas partie de son agenda. Le sentiment national dont il se fait le chantre, c’est l’égoïsme sacré. Et peu importe ce qui arrive aux autres et à la Terre ! Si les journalistes américains se sont trompés, s’ils n’ont pas su anticiper la victoire de Trump, ce n’est pas seulement parce qu’ils étaient imbus des certitudes arrogantes du politiquement correct, c’est parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer l’accession au pouvoir de ce gros con qui se vante de ne pas payer d’impôts et dont les towers défigurent les villes américaines. Et d’ailleurs, oublions un instant le politiquement correct. Imaginons simplement la peur et la honte qui se sont abattues sur les Américains que nous aimons. Leur seul espoir, notre seul espoir, c’est que Trump se métamorphose ou que le fonctionnement des institutions l’empêche de tenir ses promesses.
Mais pour prendre la mesure de l’événement, il faut creuser plus profond. Dans son livre Se distraire à en mourir, Neil Postman revient sur les débats qui ont opposé Abraham Lincoln et Stephen A. Douglas lors de la campagne présidentielle américaine de 1854. À Peoria, dans l’Illinois, « Douglas avait prononcé un discours qui avait duré trois heures et auquel il était entendu que Lincoln devait répondre. Quand vint le tour de Lincoln, celui-ci rappela à l’auditoire qu’il était cinq heures de l’après-midi, qu’il lui faudrait sans doute autant de temps qu’à Douglas, et qu’il était encore prévu au programme que Douglas puisse le réfuter. Il proposa donc aux membres de l’assistance de rentrer chez eux dîner et de revenir avec l’esprit frais pour les écouter à nouveau pendant quatre heures de plus. L’auditoire accepta volontiers et tout se passa comme Lincoln l’avait indiqué. » Voilà comment les choses se passaient dans l’Amérique de « l’esprit typographique ». La civilisation des écrans l’a tuée. Trump est le produit de cette grande mutation. Il est ce qui arrive quand l’esprit des jeux vidéo et de la téléréalité remplace le livre.
Lors d’un de ses discours de campagne, François Fillon a abordé sans faux-fuyant le sujet qui fâche : « Je veux parler de la place de l’islam dans la République française parce que je ne veux plus faire comme tous les autres hommes politiques et comme moi-même je l’ai fait pendant longtemps, je ne veux plus parler de « communautarisme ». Je ne veux plus dire qu’il faut lutter contre « les communautarismes ». Je l’ai dit comme tout le monde, mais en réalité, il n’y a pas de communautarisme protestant qui menace la République française, il n’y a pas de communautarisme juif qui menace la République française, il n’y a pas de communautarisme bouddhiste ou je ne sais quoi, il y a juste un problème, c’est le problème de l’intégration au sein de la communauté musulmane. Et c’est ce problème-là qui doit être réglé. C’est très important d’aborder la question comme cela parce que si on continue de l’aborder comme le font tous les autres, qu’est-ce qu’on va faire ? On va durcir ce qu’on appelle les lois de laïcité. Ça veut dire qu’on va réduire la liberté religieuse de millions de Français catholiques, protestants, juifs, etc., pour résoudre un problème qui ne les concerne pas et qui ne concerne que les musulmans. »
Beaucoup de gens très bien intentionnés mettent toutes les religions dans le même sac pour ne pas être accusés d’islamophobie. Fillon se refuse à ce chantage. Il ne noie pas le poisson ou, pour le dire d’une autre métaphore animalière, il appelle un chat un chat. Les électeurs de la primaire de la droite et du centre lui en ont su gré, comme ils lui ont été reconnaissants d’avoir tenu tête à Charline Vanhoenacker, le 27 octobre sur France 2. Souvenons-nous : une fois les débats terminés, celle qui tous les matins à huit heure moins cinq est chargée de nous mettre de bonne humeur, s’assied en face de l’invité et trace son portrait : « Une main de fer dans un pot de rillettes ! » dit-elle, entre autres saillies qui font s’esclaffer Léa Salamé et sourire David Pujadas. « La liturgie de la dérision suit son cours », comme l’a écrit Vincent Trémolet de Villers. Mais voici qu’au moment où la chronique s’achève, tout se dérègle. François Fillon ne joue pas le jeu. Au lieu de faire semblant de s’amuser, il fait part de ses réserves. Il explique qu’il serait plus cohérent que les chansonniers soient dans les théâtres et les hommes politiques dans les émissions politiques. Pas de mélange des genres ! Pas d’infotainment ! Et surtout pas de mise en jugement final des candidats à l’élection présidentielle par les amuseurs ! Beaucoup de téléspectateurs alors se sont sentis soulagés et vengés car ils n’en peuvent plus de vivre sous le joug du ricanement. Celui dont les sondages alors annonçaient la défaite a été l’interprète de cette révolte. Il a tenu tête aussi au syndicaliste guadeloupéen Elie Domota qui exigeait haineusement de lui qu’il fasse pénitence pour l’esclavage. De manière plus générale, le succès de François Fillon tient à sa capacité de respirer un autre air que l’air du temps et à sa volonté de ne pas rompre la longue chaîne des siècles au seul profit du nôtre.
Jouant à se faire peur, Libération a titré entre les deux tours : « Au secours, Jésus revient ! » C’est odieux et c’est idiot. Le parti catholique n’est pas en train de prendre ou de reprendre le pouvoir. François Fillon incarne l’idée que la France est, selon l’expression de Pierre Manent, un pays de « marque chrétienne » et qu’en dépit de l’évolution démographique, elle entend le rester. Nul retour du religieux donc, mais face à la proposition multiculturaliste, le désir de préserver et de perpétuer un patrimoine commun de signes et de symboles. À « l’identité heureuse », François Fillon a opposé le droit à la continuité historique et c’est l’une des principales raisons de sa victoire.
Il y a aussi l’économie et là, j’avoue ma perplexité. À propos de la réforme du Code du travail que veut engager François Fillon, Henri Guaino déclare : « Est-ce que c’est un progrès de laisser les salariés abandonnés au chantage de certains chefs d’entreprises, comme cela a été le cas, par exemple, chez Smart, où la direction a menacé de délocaliser si une proportion suffisante des salariés n’acceptait pas la modification de leurs contrats individuels pour travailler 37 heures payées 35 ? Va-t-on vers une société du chantage ? » Et Guaino voit dans la promesse filloniste de « casser la baraque » une menace pour la cohésion nationale. Je suis d’autant plus ébranlé par cet avertissement que je crois à la nécessité absolue de réguler le capitalisme. Le même jour, je lis sous la plume de François Huguenin que le chômage étant la première cause d’injustice sociale, il faut moins pressuriser les entreprises pour leur permettre de créer de la valeur et des emplois. Fillon, ajoute Huguenin, « a précisé que son souci était de reconstruire un modèle social français à bout de souffle pour plus de justice sociale. Sur la politique de la santé, il a très clairement manifesté son souci des plus pauvres ». L’argument me semble convaincant. Bref, j’ai tendance en cette matière à être d’accord avec le dernier qui parle. Cette malléabilité est la preuve accablante de mon incompétence.
Il est un point cependant sur lequel je m’autorise à émettre des réserves ou, en tout cas, à poser des questions : le rapport à Poutine. François Fillon veut lever les sanctions contre la Russie sans aucun préalable. Qu’en sera-t-il alors de l’indépendance et de l’intégrité de l’Ukraine ? Si d’aventure celui qui a maintenant de bonnes chances de devenir président de la République lit Causeur, je voudrais soumettre à sa réflexion ces quelques lignes de Françoise Thom : « La Russie n’a pas seulement à sortir du communisme, elle doit aussi se purger de l’habitude du messianisme et du refus de se penser en État-nation. C’est pourquoi l’émergence d’un État ukrainien solide et prospère au cœur de l’Europe est essentielle à la paix future du continent. Sans l’Ukraine, la Russie cessera d’être un empire et devra prendre congé de ses visées messianiques, dangereuses pour l’ordre européen et ruineuses pour elle. Débarrassée de son dévastateur rêve de puissance, elle pourra enfin se consacrer au développement de son économie et à la guérison de sa société. »[/access]
Manuel Valls. Numéro de reportage : AP21985666_000021.
Manuel Valls. Numéro de reportage : AP21985666_000021.
En retard sur son agenda, Manuel Valls avait posé un lapin à tous les journaltistes qui l’attendaient à l’entrée du superbe marché de Noël de Montbéliard. Une demi-heure plus tard, une salle peuplée de quatre cents personnes environ attendait l’ex-Premier ministre à Audincourt, au cœur de l’ancienne circonscription du commissaire européen Pierre Moscovici. De l’ex-député local et de la Commission européenne, il fut d’ailleurs question dans le discours de Manuel Valls. Le premier eut droit à des marques d’amitié, la seconde à une sévère mise en accusation pour ses responsabilités dans la désindustrialisation.
Réindustrialiser, ce leitmotiv, mais aussi ce verbe que le sénateur-maire Martial Bourquin, ancien du PCF exclu par Georges Marchais dans les années 1980, ne parvenait pas à conjuguer à la première personne du pluriel, mettant les rieurs de son côté. Après lui, c’est Frédéric Barbier qui intervenait à la tribune, lui qui fut le suppléant de « Mosco », puis le député PS élu en février 2015 à la faveur d’une élection partielle face à Sophie Montel, la patronne du FN franc-comtois. C’est justement l’histoire de ce scrutin qui revenait aux débuts des discours du député et de Manuel Valls. Tous les deux repeignaient la réalité à leur façon, expliquant que tous les observateurs de France et de Navarre avaient annoncé cette élection d’ores et déjà perdue pour le PS, alors qu’il n’en était rien. Mais il fallait bien, pour ce premier meeting, raconter une histoire. Le storytelling de Valls passait par Audincourt car il fallait absolument raconter que sa venue sur ces terres en février 2015, avait permis de terrasser la bête immonde « prête à bondir ».
Le président élu Donald Trump lors d'un meeting à Fayetteville, décembre 2016. SIPA. AP21986017_000016
Le président élu Donald Trump lors d'un meeting à Fayetteville, décembre 2016. SIPA. AP21986017_000016
Vendredi dernier, le président élu des Etats-Unis Donald Trump a répondu à un coup de téléphone de Tsai Ing-wen, la présidente de la République de Chine (c’est-à-dire Taïwan). Pendant 10 minutes, on échange des banalités sur l’amitié des peuples et le climat des affaires : « bravo pour votre campagne électorale !», « j’ai hâte de travailler avec vous !», « coopérons ! ». Et, ô sacrilège ! on le fait savoir au monde entier. La réaction ne se fait pas attendre : colère à Pékin, émoi dans les chancelleries occidentales. On s’effare à Washington et à Paris : Trump, ce plouc, ne connaît rien à la diplomatie. Il ne se plie pas, ce cancre, au protocole que nous impose unilatéralement les Chinois. Bref, il refuse, ce cuistre, de nier la réalité.
Par un simple coup de fil, Trump rompt en effet l’unanimité des diplomates bien élevés du monde entier. Cet improbable héritier de l’esprit contestataire des campus américains des années 60, s’affranchit ainsi des codes, et brise les tabous imposés par la realpolitik de Henry Kissinger comme par la mauvaise conscience post-coloniale. Drôle de limonade. Pour ne pas « heurter les sentiments du peuple chinois »[1], l’administration Obama (et à sa suite à peu près le monde entier : seuls vingt-deux pays dont le valeureux Vatican, reconnaissent encore Taïwan) refuse d’admettre la simple réalité de l’existence de la République de Chine[2].
Trump enterre Kissinger…
C’est une étrange convergence en effet, celle qui unit le cynisme géopolitique le plus assumé et la mauvaise conscience occidentale. Soucieux des affaires que l’on espère faire en Chine, comme du respect des anciens colonisés, il est interdit, jusqu’à ce que réunification s’ensuive, de traiter dignement la République de Chine, exclue de toutes les organisations internationales (OMC et APEC exceptés). Au nom de la dignité de ceux qui étaient faibles et soumis hier, on se range sagement de leur côté aujourd’hui. Le problème, c’est qu’ils sont devenus forts. Car si réunification des deux Chines il y a un jour, ce ne sera que par la force.
Le pape de la géopolitique que fut, paraît-il, Kissinger, s’est en effet, à ce sujet au moins, lourdement trompé. Lorsqu’au début des années 1970, il poussait Nixon à se rapprocher de la Chine pour abattre l’URSS, Kissinger pariait sur l’émergence d’une Chine pacifique, amie des Américains, et pôle stabilisateur de la géopolitique du XXIe siècle. Dans le premier communiqué de Shanghai de février 1972, les Américains affirmaient qu’ils ne pouvaient qu’accepter le principe de la Chine unique, car les Chinois, « des deux côtés du détroit », affirmaient qu’il n’existait qu’une seule Chine.
Il faut bien constater aujourd’hui que cette analyse a pris un sérieux coup de vieux. A l’heure de l’identité choisie, les habitants de la République de Chine en ont décidé autrement : dorénavant, ils ne seront plus Chinois, mais Taïwanais. Loin de l’étouffante collectivité chinoise, Taiwan s’invente une identité sur-mesure, faite de démocratie, de nouvelles technologies, de libre-échange et de mariage pour tous[3]. Un esprit chagrin pourrait même se demander ce qu’il y a de spécifiquement taïwanais dans ce cocktail au goût furieusement californien.
… et déshabille Xi Jinping
Les Taïwanais ont donc décidé d’être Taïwanais, mais il faudrait faire comme s’ils étaient encore Chinois, car la susceptibilité chinoise veille. Plus les Chinois sont puissants, moins ils supportent la contradiction. Plus ils émergent, plus il semble facile de les « humilier ». C’est leur talon d’Achille et c’est ce qu’a compris Donald Trump qui, faux naïf, nous montre ce que nous aurions tous dû voir : sur la question taïwanaise, l’empereur du Milieu est nu. Il ne s’agit certes pas pour Donald Trump de remettre en cause de façon radicale la politique de la Chine unique, en place depuis quarante ans. Mais de montrer aux Chinois que ce qui pour Pékin est un dogme sacré[4]n’est qu’un choix politique pour Washington, qui peut être remis en cause si les intérêts américains l’exigent. Ainsi Trump arrivera les mains pleines lors des négociations à venir avec Pékin, notamment sur les questions commerciales.
Lors d’une rencontre avec une délégation du Kuomintang début novembre, Xi Jinping a déclaré qu’une déclaration d’indépendance de Taïwan (rappelons que Taïwan est aujourd’hui de facto indépendant), si elle n’était pas contrée vigoureusement par le parti, signifierait la fin du régime communiste à Pékin, du fait du nationalisme exacerbé du peuple chinois. De fait, en Chine, la majorité de la population, bercée par une propagande de tous les instants, est sans doute persuadée que Taïwan appartient « vraiment » à la Chine, sans faire la distinction entre la norme imposée par le pouvoir et la réalité gênante que cette norme occulte. C’est cette distinction que ce lourdaud de Trump a révélé aux yeux du monde, en prenant le risque calculé d’une réaction dangereuse de Pékin. Comme l’écrit Sun Tzu, « la possibilité de vaincre l’ennemi est fournie par l’ennemi lui-même. »
[1] On trouvera sur le site Danwei une cartographie amusante des nombreux pays qui ont régulièrement « heurté les sentiments du peuple chinois ».
[2] Il faut admettre cependant que ces dernières années, l’administration Obama avait précautionneusement commencé à offrir plus de visibilité à Taiwan (pays que les Américains se sont en outre engagés à défendre dans le cadre du Taiwan Relations Act »), dans un contexte où le révisionnisme géopolitique chinois est de plus en plus prégnant, notamment dans la région. Le coup de fil de Tsai à Trump, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la diplomatie américaine n’a donc pas retenti aux oreilles chinoises comme un coup de tonnerre dans un ciel serein.
[3] Mais l’identité étant de nos jours choisie, elle est par définition instable, et on ne peut exclure qu’un mouvement « populiste » prochinois ne balaye un jour la scène politique taïwanaise et ses dirigeants actuels, sympathiquement pro-occidentaux.
[4] Selon la Constitution chinoise, Taiwan fait partie du « territoire sacré » de la patrie, et lutter pour l’unification complète de la patrie est la grande cause à laquelle il est du « devoir sacré » de tous les citoyens chinois, y compris les citoyens taïwanais, de participer. Il s’agit des deux seules occurrences du mot « sacré », qui concernent toutes deux Taïwan, dans la constitution d’un état formellement athée.
François Fillon et Alain Juppé lors du second tour de la primaire de la droite et du centre, novembre 2016. SIPA. AP21981426_000135
François Fillon et Alain Juppé lors du second tour de la primaire de la droite et du centre, novembre 2016. SIPA. AP21981426_000135
La primaire de la droite était censée mettre aux prises des individus aux idées presque identiques. Tous pareils, nous disait-on. C’était une affaire de personnes, nous répétait-on. Bizarrement au lendemain du premier tour, c’est devenu une affaire d’idées, et même l’affrontement de deux conceptions radicalement opposées de la politique.
Une fois de plus, certains journalistes ont péché par excès de zèle en faisant ce qu’on ne leur demandait pas : ils ont lu dans le marc de café… et ils se sont plantés.
Capture d'écran d'un article de Francetvinfo.fr, octobre 2016.
Juppé était-il le candidat des médias ? Du moins ceux-ci le donnaient-ils gagnant avant même le premier tour de la primaire. Sa défaite confirme mon diagnostic : les médias sont devenus des porte-poisse.
On a beaucoup disserté sur la diabolisation (le mot est mal choisi) soudaine de François Fillon, caricaturé en grenouille de bénitier durant l’entre-deux tours, tandis que Juppé, moderne et social (paraît-il), semblait tout aussi soudainement devenir plus ou moins gaucho-compatible. Pas au point de séduire les électeurs de gauche, toutefois, sans quoi il eût obtenu un meilleur score au second tour.
Mais ce qui me paraît important, c’est le glissement qui s’est opéré dans l’analyse de la nature de l’affrontement, telle qu’elle a été menée par les grands médias. Alors qu’ils s’attendaient à commenter un affrontement Juppé-Sarkozy qu’ils eussent pu traiter sur le mode affectif, Juppé porté par la vague du « tout sauf Sarko », ils se sont retrouvés à devoir analyser un duel qu’ils n’avaient pas anticipé.
Activistes pro-choix à Paris, octobre 2016. SIPA. 00775084_000001
Activistes pro-choix à Paris, octobre 2016. SIPA. 00775084_000001
Darwinien de stricte obédience, je pense qu’il n’y a pas de fantôme dans la machine. C’est-à-dire que l’existence d’une conscience humaine qui dirigerait notre corps matériel est une illusion que notre cerveau travaille dur à produire. Illusion utile à la survie de notre espèce et par conséquent à la réplication de nos gènes dans un processus sans but et sans morale. Pour moi, l’âme n’existe pas.
Je profère ces horreurs car dans un propos qui va concerner l’IVG, je crois important de préciser d’où je parle. J’assume un désaccord radical avec mes amis catholiques, concernant la conception et la phase embryonnaire de ce qui deviendra plus tard un petit d’Homme. Cela a bien sûr une influence sur ma position vis-à-vis de l’IVG. Je ne suis pas « pour » l’IVG, je suis pour que cette possibilité existe, moyen de contraception ultime, qui permet de choisir. Et d’éviter que l’arrivée d’un enfant non désiré puisse être synonyme de malédiction. Et j’interdis que l’on m’impose dans le champ public, celui du débat et de la décision rationnelle, des convictions religieuses aussi respectables soient-elles, qui n’y ont pas leur place. Amis catholiques, protestants, musulmans, vous êtes prêts à accepter le malheur dans votre vie terrestre, parce que vous avez l’espérance. Pas moi, je n’ai ni cette force, ni cette grâce, et je vous signale que nous sommes quand même très nombreux dans ce cas.
Ce préambule laborieux me semblait nécessaire avant de dénoncer, l’esprit tranquille, le dernier attentat contre les libertés que vient de commettre ce pouvoir en débandade et aux abois.
Un besoin compulsif de punir
Madame Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, s’est fait une spécialité des mauvaises causes, toute à la recherche des quelques voix dont elle pense à tort qu’elles pourront lui éviter l’humiliation électorale et les poubelles de l’histoire qui l’attendent. Après avoir confié à une présentatrice de télé-réalité une mission de réflexion juridique essentielle sur la question de la prescription, voilà qu’elle vient de faire adopter par une majorité servile une loi d’atteinte à la liberté d’expression sans précédent depuis la guerre d’Algérie. Qui souligne encore un peu plus le mensonge du discours de François Hollande prétendant avoir préservé les libertés publiques, juste avant de sauter par-dessus le bord d’un navire que par gros temps il a dirigé vers les rochers. Les libertés publiques, Monsieur Hollande, ont rarement autant été violées que pendant votre mandat. Médias du service public asservis, justice instrumentalisée comme rarement, atteintes aux droits de la défense, lois clairement liberticides, et atteintes multiples à la liberté d’expression.
Sous le mandat du président partant existait un texte qui réprime légitimement à mon sens « le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur une interruption de grossesse ». De son canot de sauvetage, lui le gardien constitutionnel des libertés n’a vu aucun inconvénient à ce que sa ministre aux abois y fasse ajouter « par tous moyens y compris en diffusant ou en transmettant par voie électronique ou en ligne, des allégations, indications de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur les caractéristiques ou les conséquences médicales d’une interruption volontaire de grossesse ». Dire qu’un avortement est un meurtre d’enfant est pour moi une imbécillité. Mais c’est une opinion, que l’on est libre d’exprimer. Qu’est-ce que c’est que cette criminalisation de l’opinion d’autrui ? Ce besoin compulsif de punir, punir, et encore punir ceux qui ne pensent pas comme vous ? Et pour l’assouvir de violer gaiement, une fois de plus, tous les principes du droit pénal et en particulier celui de la clarté de la loi conséquence du principe d’interprétation restrictive ? Vous la haïssez tant que ça Madame Rossignol, la liberté d’expression ?
Ce texte ouvre la voie à tous les arbitraires
Le Conseil constitutionnel dans une décision du 27 juillet 2006 a une fois de plus rappelé que « La loi fixe les règles concernant la détermination des crimes et délits ainsi que les peines qui leur sont applicables. Qu’il résulte de ces dispositions que le législateur est tenu de fixer lui-même le champ d’application de la loi pénale et de définir les crimes et délits en termes suffisamment clairs et précis ; que cette exigence s’impose non seulement pour exclure l’arbitraire dans le prononcé des peines, mais encore pour éviter une rigueur non nécessaire lors de la recherche des auteurs d’infractions ».
Au-delà d’une nouvelle atteinte inadmissible à la liberté d’expression, ce texte ouvre la voie à tous les arbitraires. Et crée un précédent à effet boomerang qui peut s’avérer terrible. À tous ceux à qui prendrait l’envie « en diffusant ou en transmettant par voie électronique ou en ligne, des allégations, indications de nature à induire intentionnellement en erreur », de dire par exemple que Jean-Luc Mélenchon aurait fait un meilleur président que François Fillon, je ne saurais trop conseiller d’être extrêmement prudent.
Alors on en est à espérer que le Conseil Constitutionnel présidé par Laurent Fabius (!) fasse son devoir, ou à défaut que la nouvelle majorité de juin prochain fasse le sien. Me faire espérer le retour de la droite au pouvoir pour restaurer certaines libertés, ces gens-là m’auront tout fait.
Nicolas Sarkozy. Sipa. Numéro de reportage : AP21979277_000017.
Nicolas Sarkozy. Sipa. Numéro de reportage : AP21979277_000017.
Alors que je ruminais sur la énième enquête révélant le niveau désastreux des connaissances de base des élèves français et que j’envisageais d’y consacrer un énième éditorial vengeur, j’ai réalisé que j’allais laisser passer l’une des dernières occasions de parler de Nicolas Sarkozy. Comme si moi, la France, j’allais me séparer comme ça d’un homme avec lequel j’ai une histoire tumultueuse depuis plus de dix ans. Vous savez comment on est, nous les filles on aime mettre des mots, souvent jusqu’à l’épuisement, sur le passé : qu’est-ce qui n’a pas marché et qui est responsable et qu’est-ce qu’on aurait pu faire mieux ? D’ailleurs, jusqu’au dernier moment, j’ai hésité à lui donner une seconde chance à mon Sarko. Je sais, c’est idiot, après tous les tours pendables qu’il m’a joués, mais j’ai gardé une tendresse coupable pour ce type pas très distingué qui me draguait à la hussarde et ne me parlait pas comme si j’étais une porcelaine chinoise. Il me disait que j’étais une belle fille, qu’il allait me protéger, que personne ne m’obligerait à changer, d’ailleurs que les mini-jupes et les talons de douze, ça m’allait pas mal. Et puis, avec lui, je pouvais parler de mes troubles d’identité, et ça m’a fait du bien parce qu’avec ceux d’avant, il fallait plutôt faire profil bas.
Bien sûr, j’avais remarqué que s’il m’aimait, sans doute, à sa façon, il s’aimait encore plus. Ce type qui avait l’air d’être un dur se comportait parfois comme un vrai môme qu’il fallait rassurer : mais oui tu es beau, mais oui on t’aime. Et si par malheur on lui faisait une remarque sur un truc pas terrible qu’il avait fait ou dit, alors là c’était le caprice, la grosse colère. Bref, il fallait jouer les mères câlines, mais le maternage, avec les hommes, c’est pas trop mon truc. Par moments, j’avais envie de le secouer : « Hé ! ho ! c’est toi qui dois t’occuper de moi, pas le contraire ! »
N’empêche, quand il voulait, il savait me causer. De moi, bien sûr, et de toutes mes extravagances passées. Et puis ce qui ajoutait à son charme, c’est que tous les autres gars du quartier le détestaient, ils passaient leur temps à dire des horreurs sur lui, il était devenu leur obsession. Moi, la France, vous me connaissez, j’ai l’esprit de contradiction. Alors quand je voyais le beau linge dire du mal de mon Sarko, j’oubliais toutes ses turpitudes.
Mais voilà, les beaux parleurs, on les croit, contre toute évidence. Et un jour ça s’arrête, leurs mots n’embrayent plus. C’est ce qui s’est passé il y a cinq ans. J’aurais pu replonger, mais les parents n’étaient pas chauds, ils disaient que j’avais besoin de calme, d’apaisement, alors je l’ai quitté. C’est à ce moment-là qu’il a voulu faire banquier au Qatar, vous vous rendez compte, je venais de le virer et il allait se consoler en faisant du fric au Qatar.
Et puis il a vu que ça ne marchait pas fort avec le nouveau fiancé que m’avait choisi la famille et il a décidé de me reconquérir. No sex with your ex ! lui disaient ses amis, ça ne marche jamais, tu vas te prendre un râteau. Moi ça m’a plu qu’il s’accroche, et pour tout dire, s’il n’y avait eu que moi, on aurait peut-être remis le couvert. Mais la famille a dit niet. On en a assez de ses mauvaises manières, râlaient les uns. On ne peut pas lui faire confiance, juraient les autres. Et moi, la France, je ne peux pas faire n’importe quoi, alors je lui ai dit que cette fois, c’était vraiment fini. Un sale quart d’heure, je vous jure. Non, il n’a pas été odieux, au contraire, c’était la grande classe : généreux, élégant, modeste, il m’a souhaité tout le bonheur du monde avec mon prochain Jules, celui de 2017, et je suis sûre qu’il était sincère. L’ennui, c’est que je suis instantanément retombée amoureuse. Heureusement, il était trop tard.
La séquence Brexit-Trump-Fillon formerait-elle un séisme mondial aux répliques multiples ? En tout cas, aussi disparates soient-ils, leurs adversaires européistes, pro-Clinton et autres multiculturalistes avec Juppé ont été renvoyés à leurs chères études. « La tectonique des ploucs » n’a pas fini de secouer le sol démocratique, selon l’heureuse d’expression d’Elisabeth Lévy, circonspecte devant le verdict des urnes mais ravie de voir les bons esprits déconfits. Pour un peu, c’en serait presque fini de la « gauche divine » moquée par Baudrillard, dont le manichéisme scinde le monde en deux axes : « à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs ».
Après tout, en démocratie, il est assez sain que les gouvernants craignant la colère du peuple et les éruptions de « populisme ». Mais ces fracassants retours au réel regorgent de dangers.
À la manière d’un Gramsci, Jean-Pierre Le Goff annonce l’effondrement du vieux monde, celui du « gauchisme culturel » moribond, tout en s’inquiétant des convulsions de notre période d’interrègne : « la contestation du politiquement correct de gauche en matière de mœurs et de multiculturalisme, d’islamisme et d’immigration (…) font plaisir, mais au-delà ? ». Quoi qu’en rêvent certains, il est illusoire de vouloir « liquider » mai 68 et ses acquis émancipateurs…
Malgré sa fibre gaullienne, notre consœur, et néanmoins amie, Natacha Polony ne renoncerait d’ailleurs pas à une once des libertés conquises par le joli mai, ce qui ne l’empêche pas d’appeler nos élites à un examen de conscience. Minés par l’insécurité physique, culturelle et économique, les petites gens se réfugient dans le vote populiste faute d’espérance alternative. Devant le succès de Fillon, la journaliste d’opinion concède que le marché du travail gagnerait à être libéralisé, à la condition que l’on pose des barrières protectrices aux frontières. Concepteur de la notion d’« insécurité culturelle », souvent imité mais jamais égalé, le géographe Christophe Guilluy éclaire le résultat de la primaire LR. Beaucoup, l’ont oublié, mais « le socle électoral de droite, ce sont des retraités, des « bourgeois », et aussi un petit électorat catho », d’où « l’échec de Sarko qui a fait campagne en direction des catégories populaires ». Quant à l’hypothèse d’un second tour Fillon/Le Pen, ce « serait Giscard contre Marchais (…) un retour du clivage droite/gauche avec le FN dans le rôle de la gauche étatiste défendant les services publics » Je vous avais prévenus, la géo est un sport de combat…
Porte-parole des sans-voix, Cyril Bennasar se lance dans une défense et illustration du « gros con » Trump que brocarde Alain Finkielkraut. Et notre sniper à plume de s’interroger tout haut : « Est-ce la faute des gens si aujourd’hui la vérité sort de la bouche des gros cons ? », « si Trump était à l’Intérieur, laisserait-il la police se faire tirer dessus à balles réelles sans riposter ? » Tout gentleman qu’il est, Elie Barnavi n’entend pas laisser les sirènes hurlantes du populisme assourdir les citoyens et nous avertit en sage : les rêves de Grand soir dérivent inéluctablement en jacquerie ou en dictature.
Le peuple, justement. C’est à sa rencontre qu’est parti mon ex-comparse Gérald Andrieu, aux frontières d’un pays réel que l’on aurait tôt fait d’oublier. Le premier épisode, légèrement éthylique, de son périple, vous est livré en page actualités. Passons du coq à l’âne. Sans le latin, que l’éducation nationale dépiaute, que l’école emmerde Régis Soubrouillard, auteur d’une enquête sur le détricotage de l’enseignement langues mortes… Puisqu’il est ici question de minorités opprimées, Anne-Sophie Faivre Le Cadre nous raconte son expérience à Erbil, au plus près des chrétiens d’Orient. On aurait tendance à l’oublier en Occident, mais ces Arabes de sacristie s’indignent de la morale post-soixante-huitarde et n’envisagent que la chasteté ou le chaos avant le mariage. Honnie celle qui l’ignorait…
Dense, notre programme culturel frise le grand écart. Quoi de commun entre le réalisateur Olivier Assayas, qu’Olivier Prévôt a longuement interrogé, et le trublion de la BD hardcore Marsault ? Peut-être un amour de l’art, de ceux qui nous feraient admirer du Michel-Ange en bande dessinée, vu, analysé et raconté par Hector Obalk. Causeur, votre calendrier de l’avent !
« Quand je serai grand, je serai commissaire européen. Dites-le à vos enfants, il n’y a rien de mieux. On vit confortablement ; on est très grassement payé. On n’est pas élu mais choisi. Et après, on peut dire ou faire n’importe quoi, aucun compte à rendre. » L’insupportable Éric Zemmour continue son travail de démolition des autorités qui nous gouvernent avec une gourmandise qui ne peut qu’aggraver son cas pendable[1. Un quinquennat pour rien, Albin Michel, 2016].
Pour une fois, cependant, il reste en deçà de la vérité. Son propos n’incrimine que l’irresponsabilité ordinaire de commissaires idéologues ou incompétents. Or l’affaire Neelie Kroos, qui s’est étalée à la une des médias le 22 septembre dernier, met au jour un tout autre scandale. Il apparaît que la dame Kroos, qui a exercé deux mandats successifs entre 2004 et 2014, d’abord au titre de commissaire à la concurrence, ensuite à celui de commissaire au numérique, était aussi, entre 2000 et 2009, à la tête d’une société située dans un paradis fiscal des Bahamas. Il s’agit, en termes moraux et juridiques, d’un conflit d’intérêts, d’autant plus sérieux qu’il touche une personnalité dotée d’un immense pouvoir de décision. Dès lors, il est impératif d’examiner les activités de Dame Kroos durant ses fonctions bruxelloises. [access capability= »lire_inedits »]
Neelie Kroes, syndic de liquidation d’Arcelor
Dame Kroos a ouvert la voie à la liquidation du plus grand acteur sidérurgique européen, la société Arcelor qui regroupait des entités françaises, espagnoles, belges et luxembourgeoises. Elle était issue du groupe Usinor Sacilor, nationalisé en 1982, puis modernisé les années suivantes à grand renfort de subventions de l’État français et de plans sociaux (les deux tiers des effectifs avaient été supprimés). Vingt ans plus tard, le groupe Arcelor faisait figure de fleuron de la sidérurgie européenne et mondiale. Spécialisé dans les aciers spéciaux, les plus rentables, il était classé parmi les plus performants, aux côtés du coréen Posco ou du japonais Nippon Steel.
Or, dans le monde néolibéral, l’efficacité, suscitant l’appétit des traders, peut s’avérer plus dangereuse que la médiocrité. La famille Mittal, placée à la tête d’une entreprise de ferraille indienne basée à Londres, guignait Arcelor. Elle lança son raid en 2006, en s’appuyant sur un emprunt massif contracté auparavant. C’est quasiment une règle : le raider table sur le transfert de sa dette sur l’entreprise rachetée à la force du poignet. Mais cette razzia qui ne s’avoue pas comme telle est soumise à l’approbation préalable des autorités de la concurrence. Neelie Kroos eut alors l’occasion de nous donner une saisissante illustration de ce que les traités européens qualifient de « concurrence loyale et non faussée ». Elle autorisa le raid. Mieux encore, elle humilia Dominique de Villepin, le Premier ministre français qui tentait de mettre sur pied une opération de défense d’Arcelor. « Dominique de Villepin défend un canard boiteux. » Comme si un canard boiteux pouvait faire l’objet d’un raid des plus coûteux, par la prime considérable consentie aux anciens actionnaires et par la charge de l’emprunt préalable au rachat. Les canards boiteux ne se rachètent pas à la Bourse, mais au Tribunal de commerce, Mme Kroos !
Que reste-t-il aujourd’hui d’Arcelor, en France, en Espagne, en Belgique et au Luxembourg ?
Mario Monti, syndic de liquidation de Pechiney
Mais Neelie Kroos avait mis ses pas dans ceux de Mario Monti, son prédécesseur qui avait eu à statuer sur le sort de Pechiney. Que de similitudes entre Pechiney et Arcelor ! Pechiney aussi avait été nationalisé, renfloué et restructuré dans les années 1980, sous la houlette de Georges Besse, l’une de futures victimes d’Action directe. Pechiney aussi faisait figure de fleuron dans le domaine de l’aluminium. Le groupe français était même considéré comme le plus productif, disposant du procédé d’électrolyse le plus économique.
C’est précisément après que Jean-Pierre Rodier, son président, eut eu l’imprudence de révéler au public, et surtout à ses actionnaires, que ses ingénieurs venaient de mettre au point ce procédé, que le grand rival canadien Alcan déclencha son raid. Un raid lui aussi financé par un emprunt préalable d’autant plus nécessaire que l’entreprise canadienne était en perte et subventionnée par le gouvernement d’Ottawa ! L’incongruité de la situation ne fit pas obstacle au feu vert du commissaire à la concurrence Mario Monti. Exit Pechiney, racheté paradoxalement par un canard boiteux du Canada. Désormais, l’aéronautique française, grosse consommatrice d’aluminium, s’approvisionne à l’étranger.
La décision de Neelie Kroos, regardant Alcan, était un scandale pour l’esprit. Celle de Mario Monti, un scandale tout court. Dès la fin de son mandat à Bruxelles, le professeur Monti rejoignit, à titre de conseiller, la banque Goldman Sachs qui avait monté le raid et son financement… Éric Zemmour doit comprendre que la fonction de commissaire est grassement payée, mais moins toutefois que ces prébendes auxquelles accèdent les titulaires qui ont bien mérité du marché mondial et de la prospérité des banques d’affaires.
José Manuel Barroso, de Pol Pot à Goldman Sachs, en passant par Bruxelles
Et que dire du camarade Barroso, qui vient lui aussi de rejoindre la banque emblématique de la mondialisation pour l’aider à gérer le Brexit [sic] ? Sa trajectoire défie l’imagination. Étudiant à la Sorbonne, il militait pour les Khmers rouges. Recyclé dans la politique politicienne à l’âge adulte, il parvint à la présidence du Conseil du Portugal alors que celui-ci venait d’intégrer la zone euro. Son grand fait d’armes fut alors d’organiser le sommet des Açores, où il reçut George Bush le fils, Tony Blair, Silvio Berlusconi pour la programmation du débarquement en Irak. Porté ensuite dix années durant à la tête de la Commission européenne, avant d’atterrir, plus tard, chez Goldman Sachs – pour services rendus comme Mario Monti ? –, il eut à gérer les faillites de la zone euro, dont celle de son propre pays accablé par la monnaie unique. Aux côtés du patron de la BCE Mario Draghi, lui-même ancien de Goldman Sachs. Au moins, entre soi, on se comprend.
Les comportements douteux des Kroos, Monti et Barroso ne sont que des symptômes d’un mal plus profond. Les commissaires européens sont avant tout des agents de la mondialisation américaine. Ils souffrent d’une corruption intellectuelle que leur éventuelle corruption financière ne fait que souligner. Leur militantisme en faveur de la mondialisation est la vraie face cachée de l’Europe bruxelloise.
Hubert Védrine appelle à rebattre les cartes de la construction européenne et à cesser la fuite en avant qui tient lieu de stratégie au système. Il espère encore un remaniement positif de l’Europe enlisée. On aimerait savoir si, dans la nouvelle Europe dont il rêve, il y aura encore une commission qui n’est jamais responsable ni coupable. En attendant, Éric Zemmour pourrait nous dire que, si l’Europe va mal, ses serviteurs vont bien, Dieu merci.[/access]
Manuel Valls et Nicolas Sarkozy au Parc des Princes à Paris, mars 2014. SIPA. 00677712_000056
Manuel Valls et Nicolas Sarkozy au Parc des Princes à Paris, mars 2014. SIPA. 00677712_000056
Le « Sarkozy des socialistes » ! C’est l’image dont « jouit » en Espagne, Manuel Valls, le plus Catalan des politiques français. Largement reprise par les médias nationaux, l’annonce de sa candidature – « en des termes grandiloquents qui fleuraient bon à chaque phrase le messianisme d’un supposé « héros charismatique » » (ABC) – a permis de rappeler qui il était. Au moins au-delà des Pyrénées.
Et, surprise ( ?), les compliments (empoisonnés ?) ne viennent pas forcément d’où on les attend : c’est le journal conservateur La Razón qui ose, d’emblée, la comparaison : « ce qui est certain, c’est que les biographies de Manuel Valls et Nicolas Sarkozy se ressemblent comme deux gouttes d’eau », assure le site du quotidien qui rappelle une forme de destinée commune entre les deux bruns : « les deux ont été ministres de l’Intérieur et ont fini par se rebeller contre leur mentor pour mettre à bien leurs ambitions personnelles. »
« Un grand talent pour irriter les siens »
Et quand l’accent est mis sur sa singularité, c’est pour mieux rappeler celle de l’ancien président français. « Valls est un spécimen bien étrange au sein de son parti », embraye La Razón qui le qualifie donc de « Sarkozy des socialistes ». C’est un « socialiste de droite » insiste l’autre quotidien conservateur ABC, l’adepte d’un « libéralisme autoritaire » pour La Vanguardia(centre-droit). Alors que le journal de centre-droit, El Mundo, file un autre type de ressemblances : « comme Nicolas Sarkozy, il a une énergie inépuisable […] et un grand talent pour irriter les siens ». On rappelle sa « main de fer » (La Razón) contre les Roms, l’épisode du « burkini » (El Mundo) et on cite Jean-Luch (sic) Mélenchon : « les socialistes appliquent les mêmes recettes que la droite » (El Pais, centre-gauche), c’est « le plus grand diviseur commun de la gauche » (La Razón).
Une gauche qu’il va devoir réunir sous son ambitieux slogan « faire gagner tout ce qui nous rassemble ». Ce dont doutent les médias espagnols qui rappellent « la mauvaise passe du Parti socialiste, usé par les années de gouvernement » (El Nacional) et la «coresponsabilité» de Valls dans « l’échec » du quinquennat du président « submergé » François Hollande (ABC). Si les choses en restent là, « le couple Fillon-Le Pen empêchera tout candidat socialiste d’accéder au second tour » (ABC). Il n’est de toute façon « pas sûr du tout » (El Mundo) que Manuel Valls puisse s’imposer face à Arnaud Montebourg, « un socialiste nationaliste […] au verbe assassin de grand tribun bonapartiste » (ABC). Sans compter la rivalité des deux candidats de gauche hors-primaire : Emmanuel Macron, « son ennemi le plus intime » et Jean-Luc Mélenchon, « le tribun le plus brillant et truculent des gauches françaises » (ABC).