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Easy Rider, porte de Saint-Ouen

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"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Si vous l’offrez demain soir, le beau livre de Yan Morvan dans sa livrée rouge carmin risque d’animer votre réveillon à coups de ceinturon. Ses photos brutes de fonderie vous changeront des insipides vues de New York ou des plages caribéennes, le décor dégoulinant de mièvrerie qui donne des ailes aux éditeurs de fin d’année.

Pierre Fourniaud, le patron de La Manufacture de livres, ne fait pas dans le genre calendrier des postes. Coup dur pour cet éditeur – qui, s’il flirte avec les flous de la loi, s’empare de sujets passés complètement sous silence par les médias traditionnels –, sa petite maison vient d’être condamnée à verser 3 000 euros pour atteinte au droit à l’image, à la demande de l’un des protagonistes photographiés.

Ce n’est pas une première pour lui, qui avait vu en 2013, Gangs Story, du même Yan Morvan, interdit à la vente. Cette fois-ci, ce livre, premier volet d’un triptyque, s’inscrit dans un travail historique sur les mouvements de jeunes dans les banlieues parisiennes. Les Perfecto cloutés remplacent avantageusement les petits chats, et le folklore rural s’efface devant les bastons du samedi soir. De toute façon, n’attendez pas demain pour vous offrir ce portfolio qui embaume la Valstar et la botte (texane) boueuse. C’est aussi acide qu’un coucher de soleil sur Les Mureaux ou l’éveil d’une cité pavillonnaire raconté par Christophe Guilluy.

"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Étudiant à la fac de Vincennes en section cinéma dans les années 1974-1975, le jeune Yan Morvan entre au service photo de Libé pour gagner sa vie.

D’emblée, il est attiré par les mauvais garçons, les blousons noirs, génération perdue qui, tel le chiendent, prolifère dans les zones périurbaines. La crise du pétrole n’a pas seulement mis un frein aux grosses cylindrées, elle a laissé sur le carreau les victimes expiatoires des Trente Glorieuses, toute une frange marginalisée de la société qui n’a pas réussi à s’accrocher au wagon de la croissance. Ces déshérités, à la fois désœuvrés et enragés, noient leur quotidien dans les provocations et dorment à l’ombre de leur 22 long rifle. La lose semble leur coller à la peau. Ces marlous ont un lointain air de famille avec les héros des Valseuses en moins rigolos. Ils portent l’échec sur leurs gueules de métèques, ils multiplient les provocations et se forgent une identité poisseuse faite de relents racistes et de dérives pétaradantes. Bref, ils ont tous les attributs d’une France à la traîne.

"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Il y a quarante ans déjà, la jeunesse prolétaire se fabriquait un destin en cul-de-sac. « Ils sont pour la plupart des fils d’immigrés […] Leur activité de fin de semaine se résume à boire des litres de bibine, se déhancher devant les guitares saturées des groupes de rock, faire la chasse aux “chevelus” pour les dépouiller de leur cuir ou de leurs santiags », analyse l’auteur. Alors, pendant de longs mois, il va les suivre et les photographier dans leur « very bad trip », une errance pathétique et dérisoire.[access capability= »lire_inedits »] Il partagera leur goût pour une Amérique en carton-pâte et leur lente désagrégation. La presse de l’époque n’est pas très chaude pour publier des clichés montrant des types tatoués de la croix gammée et se prenant pour les Hells Angels des fortifs. La jaquette qui recouvre ce livre met dans l’ambiance. On y voit une sorte d’Easy Rider de la porte de Saint-Ouen, au visage quasi christique, chevaucher un chopper, sans casque évidemment. Une tête de mort surmonte son phare et indique aux passants qu’il ne vaut mieux pas croiser son regard, sous peine de perdre l’usage d’un genou ou d’un bras. À l’intérieur, les superbes photos en noir et blanc restituent la dèche à l’état naturel.

Une atmosphère de zincs crasseux, de casses automobiles et de virées sans espoir, au milieu de Simca et de Dyane pourries. Ces « sans-dents-là », clones touchants de Gene Vincent ou d’Eddie Cochran, portent des bagouses, ont le cheveu gominé ou la banane branlante, enfilent parfois des vestes à franges façon Davy Crockett ou des cravates de cow-boy. Leurs lieux de rendez-vous : la route, des bars miteux, des caves, des squats, parfois même la salle à manger de leurs vieux, la toile cirée et la bouteille de Vieux Papes sur la table. Dans cet univers où le mâle blanc est un roi sans couronne, les filles ne sont pas en reste. Paumées, droguées ou affranchies, elles suivent ces desperados du bitume. Ne vous fiez pas à leur beauté aride, elles savent jouer des poings et se bagarrent entre elles pour conquérir leur parcelle de survie. Le bonheur est un mot qui n’appartient pas à leur vocabulaire. Leurs yeux noirs en attestent.

Morvan a magnifiquement saisi cette violence ordinaire dans la douceur giscardienne. Il a également posé son œil sur d’autres groupes, des fils de bourges, cette fois-ci, lookés façon Teddy Boys, ambiance fifties assurée, bagnoles américaines chromées et jolies pépées, toujours aussi rétifs à l’étranger, et cette même envie d’exister par la force.

Préférez cet ouvrage à tous les essais de sociologie sur les racines du mal français. Bien avant Guilluy lui-même, Morvan avait tout compris et capturé dans sa boîte à images les oubliés de la mondialisation naissante.[/access]

Retro 2016 (15/8): Brexit, yes we can !

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Des manifestants pro-Brexit à Londres, novembre 2016. SIPA. AP21980103_000001

Ils ont osé. Ma première réaction, au réveil, en entendant les voix blanches qui causaient dans le poste, a été un immense éclat de rire, vite teinté d’une grosse pointe de jalousie (pourquoi ça n’arrive pas chez nous des trucs pareils, on a une grande gueule, mais quand faut se jeter du haut du plongeoir, il n’y a plus personne). « Pour nous qui sommes des gens de culture…. », disait un pompeux cornichon sur France Culture, justement. La messe était dite : le Brexit, c’est la victoire du plouc évidemment xénophobe qui défrise tant les beaux quartiers où on aime d’autant plus les immigrés qu’on ne les voit pas. Bref, avant d’avoir la moindre pensée, je savais que c’était une bonne, non une formidable nouvelle. Un truc comme le retour de la politique, peut-être même de l’Histoire, ai-je lancé à Muray qui rigole dans son cadre (avant le café, il ne faut pas trop m’en demander).

Souverainisme distingué et souverainisme de pauvres

Peu m’importe que les Britanniques aient eu, du point de vue boutiquier qui intéresse exclusivement les éditorialistes, raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables, ceux qui trouvent que le populo sent mauvais et qui s’agacent qu’on perde du temps à parler alors qu’ils savent ce qui est bon pour lui. Yes we can. Le bras d’honneur géant que les sujets de Sa gracieuse viennent de faire à tous les maîtres-chanteurs, qui les menacent depuis des mois sur le thème « Si tu sors tu meurs », m’a soudain donné à moi des envies de liberté et de grand large. De vrais gaullistes, ces gens-là ! Au passage, ils ont aussi dit un peu merde à l’Amérique, aux éditocrates et aux « marchés » qui étaient remainistes et l’ont immédiatement fait savoir. Il y a un certain panache à sacrifier son PEL à ses convictions. Même s’il existe un souverainisme distingué qui a voté « out » parce qu’il pense que les intérêts britanniques y gagneront à long terme. Et aussi un souverainisme de pauvres qui, comme le disait Coluche, sont bien contents de savoir qu’ils vivent dans un pays riche.

Lisez la suite de l’édito sur son lien d’origine.

 

Pour une vraie réforme des retraites

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Une personne âgée à Marseille, août 2010. SIPA. 00642760_000001

Dans une précédente rubrique nous avons plaidé en faveur de la séparation de la sécu et de l’État, clarification indispensable pour mettre de l’ordre dans ce qui est devenu un capharnaüm ingérable. Nous avons traité plus particulièrement le cas de l’assurance maladie, actuellement pollué par l’obligation coûteuse de superposer une complémentaire santé à une assurance de base rendue insuffisante pour donner l’impression que la santé ne coûte pas trop cher — un mensonge qui coûte la bagatelle de 2 à 3 Md€ par an. Venons-en maintenant à l’assurance vieillesse.

Un malentendu doit d’abord être dissipé : l’idée absurde selon laquelle il existerait deux méthodes pour préparer les retraites futures, la capitalisation et la répartition. Aucun économiste sérieux ne peut être dupe des lois qui prétendent que des cotisations reversées directement aux retraités sous forme de pensions (« pay-as-you-go ») préparent les rentes qui seront versées dans plusieurs décennies. Les législateurs du monde entier ont pourtant fait de cette fable des textes de lois, se mettant ainsi à la remorque de Charles Ponzi et de Bernard Madoff, avec toutefois un avantage qui les préserve d’aller en prison : ils peuvent obliger les actifs à payer pour que des droits basés sur du vent soient grosso-modo respectés.

Il y a peu de choses dont on soit sûr et certain en économie ; le lien de cause à effet entre l’investissement d’aujourd’hui et les revenus de demain en fait partie. Chaque jeune a compris que c’est en se formant – le cas échéant sur le tas – c’est-à-dire en investissant dans ce qu’on appelle son « capital humain », qu’il prépare ses revenus futurs. Mais il n’est pas seul à investir en lui-même : d’autres lui apportent de quoi passer du stade fœtal à celui d’adulte compétent et opérationnel. La mise en œuvre de son capital humain par son travail devra donc logiquement donner lieu à un double dividende : pour lui-même, et pour ceux qui ont contribué à investir en lui.

Cesser de croire au Père Noël

La retraite dite par répartition n’est rien d’autre qu’une retraite par capitalisation basée sur l’investissement dans le capital humain. La capitalisation classique consiste à financer aujourd’hui des infrastructures, des installations, des matériels, des recherches de nouveaux produits et de nouvelles méthodes, pour percevoir demain (un « demain » qui s’évalue en décennies) un retour sur investissement sous forme de rente viagère. La répartition – continuons à l’appeler ainsi – consiste pareillement à investir puis à bénéficier d’un retour sur investissement, la différence étant que, cette fois, l’investissement est réalisé dans des êtres humains.

Certains voudraient que cet investissement soit un don, que nos jeunes abordent le marché du travail sans rien devoir à leurs anciens. Il s’agit d’une utopie sympathique, mais dont la mise en œuvre est impossible. Il n’y a en effet tout simplement pas assez de capital classique pour générer les dividendes qui permettraient au quart de la population de vivre confortablement de ses rentes. Grosso modo, le capital classique représente la moitié ou le tiers du capital humain (le rapport de la Commission Stiglitz, en 2009, penchait pour le tiers, mais toute prétention à trop de précision serait illusoire). Sauf à utiliser la totalité des profits pour payer les pensions, c’est-à-dire sauf à instaurer une sorte de socialisme des fonds de pension annulant toute forme de propriété réellement privée, que ce soit de l’immobilier, du foncier ou des entreprises, il est impossible de se baser sur la seule capitalisation classique pour faire fonctionner un système de retraites correspondant aux attentes de la population. Un tiers de capitalisation classique serait déjà bien – en France, nous en sommes loin. Reste deux tiers, grosso modo, pour ce que l’on appelle la répartition, c’est-à-dire la capitalisation humaine.

Tant que le principe même de leur fonctionnement ne sera pas compris par les législateurs, les systèmes de retraites par répartition constitueront des constructions juridiques en porte-à-faux complet et dramatique avec la réalité économique. Promettre aux travailleurs qu’ils auront de bonnes pensions parce qu’ils cotisent actuellement de façon massive au profit de leurs aînés est un mensonge pur et simple. Si une génération ne procrée quasiment pas, ou si elle élève ses enfants en dépit du bon sens, elle vivra une vieillesse au pain et à l’eau dans des appartements inconfortables : telle est la réalité économique, et ce n’est pas le roman à l’eau de rose qu’on appelle Code de la sécurité sociale qui y changera quoi que ce soit.

La France, et tous les pays, ont donc besoin de revoir fondamentalement leur législation relative aux retraites dites par répartition. Nous ne pouvons plus confier l’organisation de nos retraites à des gens qui veulent nous faire croire au Père Noël, et dont certains y croient probablement eux-mêmes. Il faut revenir aux fondamentaux : préparer l’avenir en investissant, et proportionner les droits à pension aux investissements réalisés, que ce soit dans le capital classique ou dans le capital humain.

Une fois acceptée cette révolution copernicienne, il sera possible de doter la France d’un système de retraites par répartition simple, juste et performant.

Appropriation culturelle, un racisme déguisé ?

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Déguisements d'Indiens d'Amérique.

Le scandale canadien du mois, révélé par le quotidien La Presse, nous vient de l’université Queen’s en Ontario. À la mi-novembre s’est tenu sur le campus un bal costumé, où certains étudiants se sont déguisés en moines bouddhistes, en combattants Viêt-cong ou en cheikhs arabes. Un banal bal costumé, donc. Mais non, ça ne se passe plus comme ça au Canada.

En effet, dès que la nouvelle a circulé, l’antiracisme universitaire s’est instantanément mobilisé pour condamner ce scandale. Et l’accusation est grave : il s’agirait là d’un cas manifeste d’appropriation culturelle. Le badaud de bonne foi se demandera de quoi on parle. Ce concept est en vogue depuis quelques années dans les universités américaines.

On définira la chose ainsi : il y a appropriation culturelle lorsqu’une personne associée à la majorité blanche dominante (lorsque c’est un homme hétérosexuel, c’est encore pire) s’approprie un symbole culturel – sacré ou non – lié à une minorité dominée pour l’instrumentaliser de manière esthétique ou ludique. C’est aussi pour cela qu’en novembre 2015, un cours de yoga avait été annulé à l’université d’Ottawa, parce qu’il légitimait, nous a-t-on expliqué, une sorte de néocolonialisme s’emparant sans gêne de pratiques culturelles de sociétés victimes de l’Occident.

L’antiracisme identitaire

Étrange retournement. On croyait devoir chanter le métissage, mais l’antiracisme se retourne et célèbre l’essentialisme identitaire : chacun restera dans sa case et n’en sortira jamais. Paradoxalement, les mêmes célèbrent la théorie du genre qui permet à chacun de céder au fantasme de l’auto-engendrement tout en multipliant les bricolages identitaires.

Dans le cas qui nous intéresse ici, celui de l’université Queen’s, s’ajoutait l’accusation de reproduire des stéréotypes racistes. Tout cela peut faire rire. Mais on devrait s’inquiéter de ce que deviennent les universités nord-américaines, où le multiculturalisme et le politiquement correct s’accouplent pour engendrer une forme de bêtise fanatisée qui voit partout s’exercer l’empire de l’homme blanc et pousse à une résistance généralisée contre lui.

C’est aussi dans cet esprit que se multiplient les safe spaces où les différentes minorités victimes peuvent se replier dans un entre-soi réconfortant pour se dérober au regard inquisiteur de leurs bourreaux putatifs.

Tant qu’à parler sans cesse de radicalisation, on devrait s’inquiéter de celle du multiculturalisme, qui devient de plus en plus ouvertement un racisme antiblanc et de celle du féminisme qui devient un sexisme antihomme. Le politiquement correct est rendu fou, l’esprit de sérieux domine tout, et la nouvelle police des mœurs diversitaires met son nez partout. Amis français, soyez attentifs, ça arrivera bientôt chez vous.

Pas de bon libéralisme sans protectionnisme

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Natacha Polony.

Causeur. Manifestement, la victoire de François Fillon à la primaire des Républicains invalide votre lecture des aspirations populaires, puisque l’ancien Premier ministre, plébiscité par le peuple de droite, entend libéraliser l’économie, alors que vous appelez à la réguler…

Natacha Polony. Distinguons deux choses. Le comité Orwell critique le modèle libéral et la financiarisation du capitalisme ayant abouti à la crise de 2008. Cette évolution funeste est une conséquence de l’arrêt de l’arrimage du dollar sur l’or, décidé par les États-Unis en 1971 et mettant fin à l’équilibre de Bretton Woods. Cela a mis en place un capitalisme qui ne sert plus à alimenter l’économie mais à produire du capital. Or cette dérive n’a rien à voir avec ce qu’on appelle « libéralisme » en France et qui est simplement la sortie d’une inflation bureaucratique en train d’étouffer les entreprises. Les enquêtes qualitatives sur les aspirations des Français disent d’ailleurs toutes la même chose : les gens réclament un assouplissement du marché du travail, la fin de certaines normes trop contraignantes, la baisse des charges sociales, etc. Mais si les citoyens aspirent à plus de liberté et de responsabilité, ils veulent aussi des frontières pour permettre aux États de les protéger et de résister au pouvoir des multinationales.

Le moins qu’on puisse dire est que Fillon n’a pas fait campagne sur le thème de la protection sociale. Comment expliquez-vous son succès ?

Il a bénéficié de la détestation que les électeurs pouvaient avoir de ce qu’ils appellent le « système », c’est-à-dire cette façon des médias de leur dire pour qui il faut voter et de désigner à l’avance les candidats du second tour ainsi que le vainqueur. Fillon n’avait rien d’un candidat médiatique, son apparence et son côté « vieille France » déplaisaient profondément aux médias. À mesure que Juppé et les médias le caricaturaient, il conquérait des électeurs !

Peut-être sa fibre thatchérienne a-t-elle séduit des millions de Français las des excès de l’étatisme : 60 % des revenus sont des revenus de transfert dans notre pays, c’est énorme !

Nous cumulons les inconvénients d’une économie administrée et ceux du système libéral. Au fond, l’inflation bureaucratique n’est que la conséquence de la perte progressive de pouvoir de l’État. Un État qui produit de la norme pour essayer de se faire croire qu’il existe mais qui a en fait renoncé à exister, à aider les Français et à projeter notre industrie et notre agriculture dans le monde. Ce qui me fait un peu peur dans le discours de Fillon, c’est qu’à aucun moment il n’articule explicitement liberté et protection. La libéralisation du marché intérieur ne peut marcher que dans un contexte protectionniste. Dans le système actuel de l’organisation des flux de capitaux en Europe, on risque un choc social majeur alors que le creusement des inégalités qui frappe les sociétés britannique et allemande nous avait jusqu’à présent été épargné.

À vous lire, la paupérisation des sociétés occidentales expliquerait en grande partie la montée du vote extrême. Or, en France, l’électeur FN n’est pas toujours une victime de la crise. Il exprime avant tout un rejet de l’immigration.

Facteurs économiques et facteurs culturels se mélangent. Bien sûr que l’insécurité culturelle se développe mais cette angoisse est aussi liée à l’imposition du multiculturalisme par le discours dominant. Les intérêts idéologiques des gentils multiculturalistes rencontrent de manière tout à fait opportune les intérêts des groupes multinationaux qui ne vivent que de la destruction des États-nations et de l’atomisation des individus. Le discours consistant à dire aux Français « vous pouvez devenir minoritaires chez vous, et vu les gens qui arrivent, vous serez minoritaires puisqu’ils n’adopteront pas votre culture » nous amène vers une montée des tensions et de la colère populaire…

Concédez que le facteur islamique complique encore un peu plus les choses.

Au siècle dernier, l’immigration européenne[access capability= »lire_inedits »] était en effet plus facile à gérer en raison de sa plus grande proximité culturelle. Arrêtons de nous cacher derrière notre petit doigt : il y a un problème, aujourd’hui, avec un islam radical qui est en train de progresser partout dans le monde. Le salafisme s’est installé en France car on a laissé l’Arabie saoudite et le Qatar financer beaucoup de mosquées dans nos banlieues. Conjugué au dénigrement de toute forme de patriotisme par l’école et les médias, l’islamisme contribue à désagréger notre culture commune.

Les mêmes peurs habitent l’Amérique qui a voté Trump. Adversaire du régime des partis, vous vous félicitez du torpillage des élites républicaines. Mais Trump a pu renverser la table parce qu’il incarne tout ce que vous vomissez : c’est un ploutocrate inculte, fruit du capitalisme sauvage …

C’est le principe du système américain, où il faut être extrêmement riche pour pouvoir se présenter à des élections, ce qui favorise des personnages comme Hillary Clinton ou Donald Trump. Ce dernier a été porté au pouvoir grâce à son discours protectionniste à destination des petites classes moyennes. Qui plus est, il incarnait un énorme bras d’honneur à l’establishment qui n’en voulait pas. C’est ce qui a plu aux électeurs américains, lesquels ont vu en Hillary Clinton la pure incarnation de cet establishment.

Je ne peux conclure sans réagir à la bannière de votre livre : « Le triomphe du soft totalitarisme ». À tout prendre, malgré votre nostalgie de la France gaullienne, ne préférez-vous pas les libertés de notre société individualiste ?

Je n’ai aucune intention de revenir à la société d’avant Mai 68 : je suis ravie d’avoir le droit de bosser et d’avoir un chéquier ! Mais je ne me résous pas à simplement devoir choisir entre les chars soviétiques ou le monde d’aujourd’hui, comme voudraient nous y contraindre les tenants du statu quo. J’essaie de construire une pensée dialectique, c’est-à-dire non binaire. Il s’agit de réguler le capitalisme, de faire en sorte que notre indépendance et le retour des capitaux en France nous évitent de nous vendre au Qatar. Mais cela nécessite de penser tous les problèmes de manière cohérente et globale, alors que nos politiques se contentent de réponses catégorielles.[/access]

Et les imams iront à la fac

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islam cazeneuve cfcm universite
Jean-Pierre Chevènement, Bernard Cazeneuve et les représentants du CFCM. Sipa.Numéro de reportage : 00784964_000017.

La question de l’islam de France est l’une des principales sources de rapports et de commissions Théodule de la République. Lundi 12 décembre, des représentants de « l’Islam de France »  et des universitaires étaient donc conviés place Beauvau pour participer à une troisième instance de dialogue avec le culte musulman. Il s’agissait en l’occurrence de la présentation d’un rapport sur la formation des imams et l’islamologie. Commandé à la rentrée dernière par les ministères de l’Intérieur, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche à Rachid Benzine, islamologue, Catherine Mayeur-Jaouen (historienne de l’EHESS) et Mathilde Philip-Gay (professeur de droit à Lyon-3), ce rapport soulève un problème épineux : aujourd’hui, la majorité des imams et autres cadres musulmans en activité en France, ont été formés à l’étranger. Et dans ce contexte, « formation à l’étranger » ne signifie pas Oxford, Cambridge ou Princeton…

Les quelques instituts privés où on enseigne les sciences islamiques, quand il ne s’agit pas des initiatives d’un prédicateur à succès, sont souvent liés à un pays étranger comme l’Institut Al-Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, proche de l’Algérie, ou à un courant politico-religieux comme l’Institut européen des sciences humaines à Saint-Denis et à Château-Chinon lié à l’Union des organisations islamiques de France (proche des Frères musulmans). Le souhait de l’Etat de contrôler la formation des cadres musulmans exerçant en France est donc légitime et louable. Sauf que, comme souvent, le gouvernement, désespéré de se montrer actif et afficher des résultats, met le loup dans la bergerie.

A priori, la recommandation des auteurs du rapport de nouer des partenariats entre instituts et universités en attendant que « l’islam de France » puisse faire émerger des « établissements sur le modèle des instituts catholiques », semble de bon sens. Concrètement, le rapport préconise des «conventions sur les matières non théologiques, de chartes ou accords informels » permettant d’ouvrir à « tous les étudiants intéressés » les disciplines telles que la  « langue arabe, l’islam, le monde musulman », étoffées et accompagnées par des cours d’histoire, de philosophie de l’islam et de droit musulman. Ces nouvelles filières aboutiraient à des DAEU (Diplôme d’accès aux études universitaires), c’est-à-dire un diplôme universitaire reconnu qui est l’équivalent du baccalauréat.  Et pour souligner l’importance accordée à cette action, le gouvernement a mis le paquet. A travers les discours de Bernard Cazeneuve, Premier ministre et ancien locataire de l’hôtel Beauvau, d’Anouar Kbibech, président du CFCM, et de Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation des œuvres de l’islam de France, la République a réaffirmé sa foi inébranlable dans l’existence d’un « Islam de France » et affiché sa confiance en ses représentants.

Cependant, derrière la façade pompeuse de ce rassemblement républicain et le discours convenu entendu mille fois (« Les premières victimes du terrorisme islamistes sont les musulmans »), certains participants ont ressenti comme un malaise. Il y avait tout d’abord les formules rituelles en arabe de Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut Al-Ghazali, rapporteur de séance auquel il a appartenu de dire quelle voie doit emprunter l’islam de France… sa façon de s’exprimer, sans le moindre souci de réserve dans ce haut lieu de la République, laissait le sentiment qu’il se comportait comme s’il était chez lui.

Mais si l’embarras a gagné certains des universitaires présents, c’est lorsqu’ils ont compris ce que le gouvernement attendait d’eux : légitimer les cadres du nouvel « Islam de France ». Or, le parterre auquel s’adressait le Premier ministre apparaît comme la preuve vivante de l’inexistence de cet Islam de France : les délégués des instances, associations, et communautés musulmanes, lesquels sont aussi les représentants –indirects – des gouvernements étrangers (Maroc, Arabie Saoudite, Turquie) ou de mouvances dont la vision de l’Islam ne correspond pas à celle du gouvernement français. Bref, beaucoup d’arbres qui ne cachent aucune forêt.

Le marché (subtilement) proposé est simple : les universités, en manque cruel de moyens, formeront les futurs imams de la République dans des programmes spécialement conçus pour eux (même si ouverts à tout le monde). Les établissements d’enseignement supérieur devront, bien entendu, s’adapter à leurs futurs étudiants. Sauf qu’il ne s’agit pas de proposer des cours du soir pour des étudiants plus âgés souvent salariés. Pour ceux des participants de cette « troisième instance de dialogue » qui ont l’ouïe fine, il s‘agit d’une toute autre adaptation: éviter d’exposer les futurs imams à des disciplines « non appropriées ».

On peut se demander si les idées de Rachid Benzine, l’un des auteurs du rapport, pourront être discutées dans ces programmes. Car Benzine a une vision du Coran qui s’apparente à de la critique biblique. Ainsi non seulement avance-t-il que le Coran doit être d’abord compris dans son contexte arabe (c’est-à-dire, la Péninsule arabique des VIe et VIIe siècles). Mais l’islamologue rappelle que ce texte a été largement réécrit à l’époque omeyyade (660-750) en dialogue, parfois conflictuel, avec la pensée et les écrits des Byzantins. Pas sûr que le professeur d’arabe subventionné par la Turquie dans une petite université en province intègre les articles de Benzine dans sa liste de lectures obligatoires – qu’ils soient futurs imams ou pas… Autrement dit, ce qu’il aurait été implicitement demandé aux universitaires (et donc aux universités) est de se plier aux exigences de la nébuleuse des associations-institutions musulmanes qui abonderaient globalement dans le sens d’un Islam sectaire, ritualiste, en phase avec l’esprit du wahhabisme, c’est-à-dire sans histoire et hors-sol.

En échange de leur caution – car au fond, c’est de cela qu’il est question -, les universités peuvent espérer bénéficier d’un soutien financier, notamment de la part des pays étrangers poursuivant en France une politique d’influence qui passe aussi par les universités. Qu’il s’agisse de financer des postes de professeurs d’arabe ou de turc – qui enseignent aussi la civilisation et l’histoire – ou, plus si affinités, de créer des chaires et des centres d’études – avec bourses, postes d’enseignants et de chercheurs, accueil d’étudiants étrangers -, les facs s’avèrent, à quelques exceptions près, demandeuses.

Leurs présidents ont besoin à la fois d’argent et de communication. Ils ne crachent donc pas devant la perspective d’une inauguration en présence de l’ambassadeur du pays mécène et de quelques médias. Depuis que l’Etat les a mises au régime sec, tout ou presque est bon à prendre pour les universités. Bref, tôt ou tard, ces nouvelles filières risquent de devenir la tête de pont d’un islam réel très éloigné de celui imaginé par les auteurs et les commanditaires du rapport.

Et tout ceci doit aller très vite. Au-dessus de ce rassemblement pour l’avenir de l’Islam de France, plane le spectre d’un « changement de majorité ». Il faut donc lancer les chantiers et profiter de ces quelques mois pour créer un fait accompli, puis compter sur l’inertie administrative pour les mener à bon port. Avec un peu de chance, la nouvelle majorité politique, débordée par les urgences du nouveau pouvoir, laissera faire.

Hommage à Michel Déon

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Michel Séon. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30054876_000011.

Ce soir, les Hussards ont le cafard. Le maître s’en est allé, dieu sait où, à Spetsai, Madère, Kicolgan Castle ou Tynagh. Michel Déon avait élu domicile dans cette grande Europe, se moquant des frontières et des régimes politiques en place. Sa liberté d’écrire n’aurait supporté aucune contrainte gouvernementale. Du soleil brûlant des îles grecques à cette pluie fine britannique qui vient s’infiltrer dans les interstices de l’âme, il nous rapportait des romans au long cours où les hommes tentent de trouver leur chemin, parfois leur salut, dans les méandres de l’Histoire. Plus qu’un écrivain, c’est la littérature du XXème siècle qui défile au galop devant nos yeux embués et disparaît au loin, derrière un rideau de brouillard.

Enlumineur de l’existence

Dans la galaxie des réfractaires nostalgiques, des diffuseurs d’un bonheur fugace, des voyageurs hédonistes, des fidèles parmi les fidèles, Michel Déon laisse des œuvres majeures chargées d’une infinie colère sourde et d’un scintillement merveilleux. Il faut relire Déon dès aujourd’hui pour se ressourcer, pour retrouver cette puissance narrative, accepter de se laisser prendre par la main et berner par cet enlumineur de l’existence. Parmi les Hussards, il était le grand écrivain, celui qui avait quitté la zone de confort des courtes distances et d’un style flamboyant, stigmates des écrivains qui manquent de souffle et d’ardeur. Déon n’était pas asthmatique. S’il n’avait pas le piquant triste d’un Nimier, la drôlerie désarticulée d’un Blondin ou la frénésie intellectuelle du touche-à-tout Laurent, il avait, sans aucun doute, la patience, la ténacité, la sensibilité pour accoucher de romans-cathédrales. Inlassable architecte d’une époque chahutée, il en décelait toutes les failles et les grandeurs. Les autres hussards, ce cercle informel des années 50, se contentaient trop souvent d’un bon mot, d’une formule qui claque, d’un raccourci plein d’esprit; Déon, travailleur acharné, lorgnait du côté de Balzac ou Stendhal. Il ne voulait pas seulement amuser ou choquer ses lecteurs, il avait le désir profond de raconter le destin chaotique des hommes de sa génération.

« J’écris des romans depuis l’âge de quatre ou cinq ans »

Les Poneys sauvages, prix Interallié en 1970, répondait à la seule question qui lui importait vraiment : « Dans quel désenchantement ont vécu les déracinés de ma génération pendant et après la Seconde Guerre mondiale ? Seule la fiction permettait de parler d’eux tels que je les voyais, tel que je me voyais en leur compagnie dans ce siècle, avec une liberté que la Grande Histoire trop rigide n’autorise guère. Le roman reste le plus pénétrant instrument de connaissance du passé ». Sa vocation avait commencé tôt : « J’écris des romans depuis l’âge de quatre ou cinq ans » avouait-il dans la préface de ses Œuvres parues en Quarto Gallimard en 2006. Penser en ce jour à Déon, c’est revoir sa silhouette élégante émergée de la lande irlandaise, apercevoir ce sourire à peine esquissé, mi-moqueur, mi-tendre et se remémorer sa voix traînante, d’une précision clinique submergée parfois par une susceptibilité à fleur de peau. La marque des créateurs-batailleurs qui ont su canaliser leur feu intérieur pour ensemencer des histoires éternelles. Avec Déon, disparaît définitivement le squelette du XXème siècle, qui parlera après lui de Paul Morand, d’André Fraigneau, de Kléber Haedens, de Daniel Boulanger ou de François Périer, son camarade de Janson-de-Sailly qui lui vendit en 1934 la carte bleue de lycéen d’Action française.

Droit et bienveillant avec ses jeunes confrères

Un monde à jamais englouti où l’écriture soutenait les hommes, où les engagements du passé ne faisaient pas l’objet de sempiternels retournements idéologiques, où le romancier solitaire traçait sa ligne sans se flageller sur l’autel de la modernité. A l’heure où la versatilité des opinions est gage de succès, Déon ne tanguait pas, il était droit et bienveillant avec ses jeunes confrères. Depuis son élection à l’Académie en 1979, il régnait Quai de Conti par la seule force de ses écrits. Il imposait le respect. Il intimidait parfois. Il enchantait toujours quand, lassé de lire des romans vulgaires, nous reprenions, un soir de déprime, son Taxi mauve. Notre lecture était alors bercée par la voix hypnotique de Philippe Noiret, nous perdions pied avec la réalité, ne sachant plus où nous situer temporellement entre l’adaptation au cinéma d’Yves Boisset et la vérité du roman. Nous rêvions d’une Sharon sous les traits de Charlotte Rampling et lisions avec délectation cette phrase : « Elle aimait se balancer, nue sous sa robe de cotonnade claire, à la plus grosse branche d’un des chênes d’Inglewood ».





Retro 2016 (14/8): Voile et mini-jupe, un peu de pudeur Esther Benbassa!

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Un défile de mode à Londres en 1997. SIPA. 00313427_000001

La mini-jupe et le voile islamique, deux faces opposées de la même aliénation des femmes : alors que la loi scélérate de pénalisation des clients de prostituées vient d’être adoptée, les amateurs de « convergence des luttes » vont adorer la dernière trouvaille d’Esther Benbassa. La bonne blague, se dit-on d’abord par réflexe laïque. D’abord, je n’ai pas de voile dans ma garde-robe. Et puis, j’aimerais que personne ne décide à ma place par qui et comment je me fais aliéner. Entre nous, qu’on me dise quel serait l’intérêt des jeux érotiques et amoureux s’ils ne comportaient une dose, variable et tournante, d’aliénation. Au fond, une société se définit peut-être par les formes d’aliénations qu’elle admet. Il me semble que la nôtre a forgé au cours des siècles un goût pour la séduction qui devrait lui faire préférer la mini-jupe au voile. Chez nous, la coquetterie a pour habitude de narguer les canons religieux, pas de s’y conformer. En France, mode islamique est un oxymore.

Bref, tant qu’à être aliénée, je préfère l’être en me dévoilant qu’en me voilant. Cependant, notre estimable sénatrice écolo parisienne n’a pas tort sur toute la ligne. Le voile et la mini-jupe ont bien quelque chose à voir l’un avec l’autre. D’abord, comme toute fanfreluche, ils parlent de ce que nous voulons être. Mais en outre ces deux fanfreluches-là ont en commun de parler de la sélection des partenaires sexuels. Le voile dit « non-musulman, pas touche ! » tandis que la mini-jupe signifie que tout homme peut fantasmer qu’il a sa chance, pour peu qu’il sache causer aux dames. Attention, cela ne signifie pas que toute femme en mini-jupe soit en quête d’un homme réel. On peut être équipée en mari et/ou amants et aimer susciter le trouble fugace d’inconnus qu’on aurait pu aimer et dont on ignorera toujours le prénom. La mini-jupe parle d’échange informulé, de désir inassouvi, le voile culpabilise le désir.

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine.

Travailleurs, on « manage » votre bonheur

"Je suis votre nouveau conseiller financier", Frédéric Glorieux. Flickr.

Je l’ai lu dans le journal, la France s’apprête à vivre, à cause de Fillon, les heures les plus libérales de son histoire. Finis les badinages, pour vivre avec mon temps, désormais, je m’intéresse exclusivement au management. Ça a son charme, remarquez.

D’abord, signalons qu’une entreprise de Toulouse, Mediameeting, propose une solution de gestion du personnel par la diffusion de messages sonores dans les bureaux et les usines. La société développe même, pour ses clients, d’authentiques radios d’entreprise – alternant programme musical, informations pratiques et messages parlés de la direction générale. Attention, la musique n’est pas là pour faire joli, explique Mediameeting, « elle libère les tensions, capte l’attention, favorise la mémorisation, dynamise, améliore l’humeur et facilite l’adhésion à un projet ». De là découle le concept de management par l’infotainment. Ne riez pas, il y a un marché.

Le management s’intéresse aussi à notre bonheur. Manifestement, c’est un truc assez neuf, pour paraphraser Saint-Just. Dans les colonnes de L’Expansion, nous apprenons que la mode des « chief happiness officer », importée du pays d’Elvis Presley, se développe en France. C’est même du dernier chic dans les services de ressources humaines. Ils ont en charge le bien-être du personnel. Vaste programme ! Le mensuel économique, d’ailleurs, parle d’une « mélodie du bonheur en entreprise ». Ce qui est nécessaire au bon développement personnel des salariés, nous explique-t-on, c’est d’abord un cadre reformaté façon start-up : une salle de pause avec un billard et un baby-foot, une déco très fraîche et des pauses sieste express, comme à Palo Alto. On annonce à ce sujet l’existence d’un cabinet de conseil en coolitude entrepreneuriale appelé « Happy-formance », spécialisé sur ce segment de marché. Ce cabinet prône – là encore comme dans la Silicon Valley – la généralisation du bureau non attribué, le flex desk, en contexte open space, ça va sans dire.

En bouclant mes recherches, j’apprends l’existence d’un très sérieux « Institut d’économie du bonheur ». Il se donne pour mission « d’optimiser et réenchanter les comportements économiques ». À quand un Institut de poésie managériale ?

L’Italie doit sortir de l’euro

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La banque Monte dei Paschi à Sienne, décembre 2016. SIPA. 00785620_000014

Le rejet de la réforme proposée par référendum, le 4 décembre dernier, a sanctionné par-dessus tout la politique d’ajustement économique et social de Matteo Renzi commandée par l’appartenance à l’euro. Au fond, le bon peuple italien partage intuitivement notre analyse : le pays ne peut rétablir sa situation économique par les réformes dites de structure. Le pari stupide et suicidaire de maintien dans la monnaie unique est d’ores et déjà perdu.

L’échec dans les urnes est intervenu au pire moment. Le gouvernement de transition installé après la démission de Matteo Renzi doit affronter la faillite non déclarée du système bancaire. C’est un gouvernement sans légitimité qui doit traiter cette faillite sous le regard sourcilleux de la chancellerie de Berlin qui a pris le pouvoir en Europe à la faveur de la crise de l’euro. Sa responsabilité excède les frontières de l’Italie : un sauvetage réussi écarterait la menace d’une nouvelle crise de la zone euro, sous-jacente à la crise bancaire. Un échec remettrait en cause l’expérience de l’euro. Il pourrait aussi, compte tenu de l’importance économique de l’Italie, troisième économie de la zone euro, déclencher un séisme comparable à celui issu de la faillite de Lehman Brothers et de maintes autres banques des deux côtés de l’Atlantique. D’aucuns pensent que la banque de Sienne, Monte dei Paschi, qui est dans l’œil du cyclone, pourrait entrer dans l’Histoire, au même titre que Lehman Brothers.

Peut-on sauver les  banques italiennes ?

Rappelons les données de la faillite bancaire : 360 milliards de prêts non performants, dont 200 jugés très fragiles, consistant principalement en prêts aux petites et moyennes entreprises. Les prêts non performants sont évalués à 16% du total : l’Italie vient après la Grèce (147%) qui survit grâce à une perfusion constante de l’Europe, mais avant l’Espagne (6%) dont les banques ont été cependant sauvées au prix de 60 milliards d’injections de fonds publics espagnols et européens. Huit banques sont concernées, dont la célèbre Monte dei Paschi déjà citée[1. Créée en 1472, elle serait la plus ancienne banque du monde moderne.], placée au troisième rang des banques italiennes par l’importance de son activité. Au lendemain du référendum du 4 décembre, sa nationalisation était à l’ordre du jour.

Mais pourquoi ne pourrait-on faire avec l’Italie ce qu’on a fait avec l’Espagne ? Il suffirait, selon les comptables spécialisés, de 70 ou 80 milliards d’euros de fonds publics. Deux obstacles s’y opposent formellement.

Un obstacle financier d’abord : l’Italie affiche aussi la deuxième dette publique européenne, soit 133% du PIB, après la Grèce proche de 200% ! Un sauvetage conséquent entraînerait une nouvelle dérive d’une dette publique que d’énormes efforts d’austérité n’ont pas permis de réduire, faute de croissance économique.

Mais il existe aussi un obstacle politique : la zone euro est soumise depuis le 1er janvier 2016 aux nouvelles règles de l’union bancaire. Règles qui comportent une innovation ravageuse : les fonds publics ne pourront être injectés que si, auparavant, des pertes sont imputées sur les créanciers des banques qu’on veut secourir, conformément à une règle imposée par Berlin. Or, qu’appelle-t-on créanciers ? Les autres banques qui leur ont prêté, mais aussi et surtout leurs clients qui ont souscrit des emprunts en leur faveur ! Ils sont des millions d’Italiens à avoir accordé leur confiance à leurs banquiers dans le cadre d’une politique d’épargne qui est une spécificité de la péninsule en Europe. En Italie, pays à faible fécondité, les revenus de l’épargne apparaissent comme un complément nécessaire de la future pension de retraite. Dès lors, quel gouvernement osera imposer des pertes substantielles à la masse de la clientèle bancaire ?

Le Fonds européen de Stabilité qui a permis le maintien dans l’euro de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de Chypre, pourrait constituer un ultime recours. Il faudrait cependant le consentement des autorités européennes placées sous l’étroite surveillance de Berlin. Or, l’opinion publique allemande ne veut plus que leur économie sauve les voisins en faillite. Dès lors, le sauvetage des banques apparaît problématique du double point de vue financier et politique.

Le chemin de croix de l’Italie

Les élites économiques, politiques et médiatiques italiennes ressemblent aux nôtres. Elles ont joué les Matamore de la mondialisation heureuse, jusqu’au moment de la montée en puissance de la Chine à partir de son entrée dans l’OMC en 2001. Mais l’économie italienne, encore plus centrée que la nôtre sur des fabrications à forte intensité de main-d’œuvre, n’a pas résisté aux assauts de concurrents moins chers en Asie, voire dans certains pays méditerranéens.

L’euro a joué un double rôle aggravant : en empêchant à la fois la dévaluation vis-à-vis des concurrents du grand large et vis-à-vis de l’Allemagne. Il est la croix que l’Italie a portée sur ses épaules tout au long du calvaire qui a commencé en 1999. La production par tête italienne est retombée à son niveau de 1997. Pendant ce temps, l’Italie a accumulé, comme les Etats du sud de l’Europe et la France, des déficits vis—à-vis de l’Allemagne qui atteignent un total de 359 milliards d’euros tandis que l’Allemagne est à la tête de 754 milliards d’euros de créances sur l’ensemble de ses partenaires de la zone ! Tout un chacun le comprendra spontanément, notre voisine n’a qu’une alternative : ou bien porter la croix jusqu’à la crucifixion finale, sous le regard des légionnaires merkéliens, ou la rejeter.

Un réveillon sans champagne

A la veille de basculer vers 2017, c’est le sort instantané de la banque Monte dei Paschi qui importe le plus. La BCE vient de tirer le signal d’alerte sur « la brutale détérioration de la position de liquidité » de la banque de Sienne. Le « trou » dans les comptes excède largement celui qui était annoncé par les dirigeants, les retraits des déposants totalisent 20 milliards d’euros depuis le 1er janvier, dont 2 milliards depuis le 1er décembre. Des décisions urgentes s’imposent.

Une chose est sûre : les dirigeants italiens ne sableront pas le champagne le soir de la Saint Sylvestre.

Easy Rider, porte de Saint-Ouen

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"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.
"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Si vous l’offrez demain soir, le beau livre de Yan Morvan dans sa livrée rouge carmin risque d’animer votre réveillon à coups de ceinturon. Ses photos brutes de fonderie vous changeront des insipides vues de New York ou des plages caribéennes, le décor dégoulinant de mièvrerie qui donne des ailes aux éditeurs de fin d’année.

Pierre Fourniaud, le patron de La Manufacture de livres, ne fait pas dans le genre calendrier des postes. Coup dur pour cet éditeur – qui, s’il flirte avec les flous de la loi, s’empare de sujets passés complètement sous silence par les médias traditionnels –, sa petite maison vient d’être condamnée à verser 3 000 euros pour atteinte au droit à l’image, à la demande de l’un des protagonistes photographiés.

Ce n’est pas une première pour lui, qui avait vu en 2013, Gangs Story, du même Yan Morvan, interdit à la vente. Cette fois-ci, ce livre, premier volet d’un triptyque, s’inscrit dans un travail historique sur les mouvements de jeunes dans les banlieues parisiennes. Les Perfecto cloutés remplacent avantageusement les petits chats, et le folklore rural s’efface devant les bastons du samedi soir. De toute façon, n’attendez pas demain pour vous offrir ce portfolio qui embaume la Valstar et la botte (texane) boueuse. C’est aussi acide qu’un coucher de soleil sur Les Mureaux ou l’éveil d’une cité pavillonnaire raconté par Christophe Guilluy.

"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Étudiant à la fac de Vincennes en section cinéma dans les années 1974-1975, le jeune Yan Morvan entre au service photo de Libé pour gagner sa vie.

D’emblée, il est attiré par les mauvais garçons, les blousons noirs, génération perdue qui, tel le chiendent, prolifère dans les zones périurbaines. La crise du pétrole n’a pas seulement mis un frein aux grosses cylindrées, elle a laissé sur le carreau les victimes expiatoires des Trente Glorieuses, toute une frange marginalisée de la société qui n’a pas réussi à s’accrocher au wagon de la croissance. Ces déshérités, à la fois désœuvrés et enragés, noient leur quotidien dans les provocations et dorment à l’ombre de leur 22 long rifle. La lose semble leur coller à la peau. Ces marlous ont un lointain air de famille avec les héros des Valseuses en moins rigolos. Ils portent l’échec sur leurs gueules de métèques, ils multiplient les provocations et se forgent une identité poisseuse faite de relents racistes et de dérives pétaradantes. Bref, ils ont tous les attributs d’une France à la traîne.

"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Il y a quarante ans déjà, la jeunesse prolétaire se fabriquait un destin en cul-de-sac. « Ils sont pour la plupart des fils d’immigrés […] Leur activité de fin de semaine se résume à boire des litres de bibine, se déhancher devant les guitares saturées des groupes de rock, faire la chasse aux “chevelus” pour les dépouiller de leur cuir ou de leurs santiags », analyse l’auteur. Alors, pendant de longs mois, il va les suivre et les photographier dans leur « very bad trip », une errance pathétique et dérisoire.[access capability= »lire_inedits »] Il partagera leur goût pour une Amérique en carton-pâte et leur lente désagrégation. La presse de l’époque n’est pas très chaude pour publier des clichés montrant des types tatoués de la croix gammée et se prenant pour les Hells Angels des fortifs. La jaquette qui recouvre ce livre met dans l’ambiance. On y voit une sorte d’Easy Rider de la porte de Saint-Ouen, au visage quasi christique, chevaucher un chopper, sans casque évidemment. Une tête de mort surmonte son phare et indique aux passants qu’il ne vaut mieux pas croiser son regard, sous peine de perdre l’usage d’un genou ou d’un bras. À l’intérieur, les superbes photos en noir et blanc restituent la dèche à l’état naturel.

Une atmosphère de zincs crasseux, de casses automobiles et de virées sans espoir, au milieu de Simca et de Dyane pourries. Ces « sans-dents-là », clones touchants de Gene Vincent ou d’Eddie Cochran, portent des bagouses, ont le cheveu gominé ou la banane branlante, enfilent parfois des vestes à franges façon Davy Crockett ou des cravates de cow-boy. Leurs lieux de rendez-vous : la route, des bars miteux, des caves, des squats, parfois même la salle à manger de leurs vieux, la toile cirée et la bouteille de Vieux Papes sur la table. Dans cet univers où le mâle blanc est un roi sans couronne, les filles ne sont pas en reste. Paumées, droguées ou affranchies, elles suivent ces desperados du bitume. Ne vous fiez pas à leur beauté aride, elles savent jouer des poings et se bagarrent entre elles pour conquérir leur parcelle de survie. Le bonheur est un mot qui n’appartient pas à leur vocabulaire. Leurs yeux noirs en attestent.

Morvan a magnifiquement saisi cette violence ordinaire dans la douceur giscardienne. Il a également posé son œil sur d’autres groupes, des fils de bourges, cette fois-ci, lookés façon Teddy Boys, ambiance fifties assurée, bagnoles américaines chromées et jolies pépées, toujours aussi rétifs à l’étranger, et cette même envie d’exister par la force.

Préférez cet ouvrage à tous les essais de sociologie sur les racines du mal français. Bien avant Guilluy lui-même, Morvan avait tout compris et capturé dans sa boîte à images les oubliés de la mondialisation naissante.[/access]

Retro 2016 (15/8): Brexit, yes we can !

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Des manifestants pro-Brexit à Londres, novembre 2016. SIPA. AP21980103_000001
Des manifestants pro-Brexit à Londres, novembre 2016. SIPA. AP21980103_000001

Ils ont osé. Ma première réaction, au réveil, en entendant les voix blanches qui causaient dans le poste, a été un immense éclat de rire, vite teinté d’une grosse pointe de jalousie (pourquoi ça n’arrive pas chez nous des trucs pareils, on a une grande gueule, mais quand faut se jeter du haut du plongeoir, il n’y a plus personne). « Pour nous qui sommes des gens de culture…. », disait un pompeux cornichon sur France Culture, justement. La messe était dite : le Brexit, c’est la victoire du plouc évidemment xénophobe qui défrise tant les beaux quartiers où on aime d’autant plus les immigrés qu’on ne les voit pas. Bref, avant d’avoir la moindre pensée, je savais que c’était une bonne, non une formidable nouvelle. Un truc comme le retour de la politique, peut-être même de l’Histoire, ai-je lancé à Muray qui rigole dans son cadre (avant le café, il ne faut pas trop m’en demander).

Souverainisme distingué et souverainisme de pauvres

Peu m’importe que les Britanniques aient eu, du point de vue boutiquier qui intéresse exclusivement les éditorialistes, raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables, ceux qui trouvent que le populo sent mauvais et qui s’agacent qu’on perde du temps à parler alors qu’ils savent ce qui est bon pour lui. Yes we can. Le bras d’honneur géant que les sujets de Sa gracieuse viennent de faire à tous les maîtres-chanteurs, qui les menacent depuis des mois sur le thème « Si tu sors tu meurs », m’a soudain donné à moi des envies de liberté et de grand large. De vrais gaullistes, ces gens-là ! Au passage, ils ont aussi dit un peu merde à l’Amérique, aux éditocrates et aux « marchés » qui étaient remainistes et l’ont immédiatement fait savoir. Il y a un certain panache à sacrifier son PEL à ses convictions. Même s’il existe un souverainisme distingué qui a voté « out » parce qu’il pense que les intérêts britanniques y gagneront à long terme. Et aussi un souverainisme de pauvres qui, comme le disait Coluche, sont bien contents de savoir qu’ils vivent dans un pays riche.

Lisez la suite de l’édito sur son lien d’origine.

 

Pour une vraie réforme des retraites

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Une personne âgée à Marseille, août 2010. SIPA. 00642760_000001
Une personne âgée à Marseille, août 2010. SIPA. 00642760_000001

Dans une précédente rubrique nous avons plaidé en faveur de la séparation de la sécu et de l’État, clarification indispensable pour mettre de l’ordre dans ce qui est devenu un capharnaüm ingérable. Nous avons traité plus particulièrement le cas de l’assurance maladie, actuellement pollué par l’obligation coûteuse de superposer une complémentaire santé à une assurance de base rendue insuffisante pour donner l’impression que la santé ne coûte pas trop cher — un mensonge qui coûte la bagatelle de 2 à 3 Md€ par an. Venons-en maintenant à l’assurance vieillesse.

Un malentendu doit d’abord être dissipé : l’idée absurde selon laquelle il existerait deux méthodes pour préparer les retraites futures, la capitalisation et la répartition. Aucun économiste sérieux ne peut être dupe des lois qui prétendent que des cotisations reversées directement aux retraités sous forme de pensions (« pay-as-you-go ») préparent les rentes qui seront versées dans plusieurs décennies. Les législateurs du monde entier ont pourtant fait de cette fable des textes de lois, se mettant ainsi à la remorque de Charles Ponzi et de Bernard Madoff, avec toutefois un avantage qui les préserve d’aller en prison : ils peuvent obliger les actifs à payer pour que des droits basés sur du vent soient grosso-modo respectés.

Il y a peu de choses dont on soit sûr et certain en économie ; le lien de cause à effet entre l’investissement d’aujourd’hui et les revenus de demain en fait partie. Chaque jeune a compris que c’est en se formant – le cas échéant sur le tas – c’est-à-dire en investissant dans ce qu’on appelle son « capital humain », qu’il prépare ses revenus futurs. Mais il n’est pas seul à investir en lui-même : d’autres lui apportent de quoi passer du stade fœtal à celui d’adulte compétent et opérationnel. La mise en œuvre de son capital humain par son travail devra donc logiquement donner lieu à un double dividende : pour lui-même, et pour ceux qui ont contribué à investir en lui.

Cesser de croire au Père Noël

La retraite dite par répartition n’est rien d’autre qu’une retraite par capitalisation basée sur l’investissement dans le capital humain. La capitalisation classique consiste à financer aujourd’hui des infrastructures, des installations, des matériels, des recherches de nouveaux produits et de nouvelles méthodes, pour percevoir demain (un « demain » qui s’évalue en décennies) un retour sur investissement sous forme de rente viagère. La répartition – continuons à l’appeler ainsi – consiste pareillement à investir puis à bénéficier d’un retour sur investissement, la différence étant que, cette fois, l’investissement est réalisé dans des êtres humains.

Certains voudraient que cet investissement soit un don, que nos jeunes abordent le marché du travail sans rien devoir à leurs anciens. Il s’agit d’une utopie sympathique, mais dont la mise en œuvre est impossible. Il n’y a en effet tout simplement pas assez de capital classique pour générer les dividendes qui permettraient au quart de la population de vivre confortablement de ses rentes. Grosso modo, le capital classique représente la moitié ou le tiers du capital humain (le rapport de la Commission Stiglitz, en 2009, penchait pour le tiers, mais toute prétention à trop de précision serait illusoire). Sauf à utiliser la totalité des profits pour payer les pensions, c’est-à-dire sauf à instaurer une sorte de socialisme des fonds de pension annulant toute forme de propriété réellement privée, que ce soit de l’immobilier, du foncier ou des entreprises, il est impossible de se baser sur la seule capitalisation classique pour faire fonctionner un système de retraites correspondant aux attentes de la population. Un tiers de capitalisation classique serait déjà bien – en France, nous en sommes loin. Reste deux tiers, grosso modo, pour ce que l’on appelle la répartition, c’est-à-dire la capitalisation humaine.

Tant que le principe même de leur fonctionnement ne sera pas compris par les législateurs, les systèmes de retraites par répartition constitueront des constructions juridiques en porte-à-faux complet et dramatique avec la réalité économique. Promettre aux travailleurs qu’ils auront de bonnes pensions parce qu’ils cotisent actuellement de façon massive au profit de leurs aînés est un mensonge pur et simple. Si une génération ne procrée quasiment pas, ou si elle élève ses enfants en dépit du bon sens, elle vivra une vieillesse au pain et à l’eau dans des appartements inconfortables : telle est la réalité économique, et ce n’est pas le roman à l’eau de rose qu’on appelle Code de la sécurité sociale qui y changera quoi que ce soit.

La France, et tous les pays, ont donc besoin de revoir fondamentalement leur législation relative aux retraites dites par répartition. Nous ne pouvons plus confier l’organisation de nos retraites à des gens qui veulent nous faire croire au Père Noël, et dont certains y croient probablement eux-mêmes. Il faut revenir aux fondamentaux : préparer l’avenir en investissant, et proportionner les droits à pension aux investissements réalisés, que ce soit dans le capital classique ou dans le capital humain.

Une fois acceptée cette révolution copernicienne, il sera possible de doter la France d’un système de retraites par répartition simple, juste et performant.

Appropriation culturelle, un racisme déguisé ?

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Déguisements d'Indiens d'Amérique
Déguisements d'Indiens d'Amérique.

Le scandale canadien du mois, révélé par le quotidien La Presse, nous vient de l’université Queen’s en Ontario. À la mi-novembre s’est tenu sur le campus un bal costumé, où certains étudiants se sont déguisés en moines bouddhistes, en combattants Viêt-cong ou en cheikhs arabes. Un banal bal costumé, donc. Mais non, ça ne se passe plus comme ça au Canada.

En effet, dès que la nouvelle a circulé, l’antiracisme universitaire s’est instantanément mobilisé pour condamner ce scandale. Et l’accusation est grave : il s’agirait là d’un cas manifeste d’appropriation culturelle. Le badaud de bonne foi se demandera de quoi on parle. Ce concept est en vogue depuis quelques années dans les universités américaines.

On définira la chose ainsi : il y a appropriation culturelle lorsqu’une personne associée à la majorité blanche dominante (lorsque c’est un homme hétérosexuel, c’est encore pire) s’approprie un symbole culturel – sacré ou non – lié à une minorité dominée pour l’instrumentaliser de manière esthétique ou ludique. C’est aussi pour cela qu’en novembre 2015, un cours de yoga avait été annulé à l’université d’Ottawa, parce qu’il légitimait, nous a-t-on expliqué, une sorte de néocolonialisme s’emparant sans gêne de pratiques culturelles de sociétés victimes de l’Occident.

L’antiracisme identitaire

Étrange retournement. On croyait devoir chanter le métissage, mais l’antiracisme se retourne et célèbre l’essentialisme identitaire : chacun restera dans sa case et n’en sortira jamais. Paradoxalement, les mêmes célèbrent la théorie du genre qui permet à chacun de céder au fantasme de l’auto-engendrement tout en multipliant les bricolages identitaires.

Dans le cas qui nous intéresse ici, celui de l’université Queen’s, s’ajoutait l’accusation de reproduire des stéréotypes racistes. Tout cela peut faire rire. Mais on devrait s’inquiéter de ce que deviennent les universités nord-américaines, où le multiculturalisme et le politiquement correct s’accouplent pour engendrer une forme de bêtise fanatisée qui voit partout s’exercer l’empire de l’homme blanc et pousse à une résistance généralisée contre lui.

C’est aussi dans cet esprit que se multiplient les safe spaces où les différentes minorités victimes peuvent se replier dans un entre-soi réconfortant pour se dérober au regard inquisiteur de leurs bourreaux putatifs.

Tant qu’à parler sans cesse de radicalisation, on devrait s’inquiéter de celle du multiculturalisme, qui devient de plus en plus ouvertement un racisme antiblanc et de celle du féminisme qui devient un sexisme antihomme. Le politiquement correct est rendu fou, l’esprit de sérieux domine tout, et la nouvelle police des mœurs diversitaires met son nez partout. Amis français, soyez attentifs, ça arrivera bientôt chez vous.

Pas de bon libéralisme sans protectionnisme

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Natacha Polony.
Natacha Polony.

Causeur. Manifestement, la victoire de François Fillon à la primaire des Républicains invalide votre lecture des aspirations populaires, puisque l’ancien Premier ministre, plébiscité par le peuple de droite, entend libéraliser l’économie, alors que vous appelez à la réguler…

Natacha Polony. Distinguons deux choses. Le comité Orwell critique le modèle libéral et la financiarisation du capitalisme ayant abouti à la crise de 2008. Cette évolution funeste est une conséquence de l’arrêt de l’arrimage du dollar sur l’or, décidé par les États-Unis en 1971 et mettant fin à l’équilibre de Bretton Woods. Cela a mis en place un capitalisme qui ne sert plus à alimenter l’économie mais à produire du capital. Or cette dérive n’a rien à voir avec ce qu’on appelle « libéralisme » en France et qui est simplement la sortie d’une inflation bureaucratique en train d’étouffer les entreprises. Les enquêtes qualitatives sur les aspirations des Français disent d’ailleurs toutes la même chose : les gens réclament un assouplissement du marché du travail, la fin de certaines normes trop contraignantes, la baisse des charges sociales, etc. Mais si les citoyens aspirent à plus de liberté et de responsabilité, ils veulent aussi des frontières pour permettre aux États de les protéger et de résister au pouvoir des multinationales.

Le moins qu’on puisse dire est que Fillon n’a pas fait campagne sur le thème de la protection sociale. Comment expliquez-vous son succès ?

Il a bénéficié de la détestation que les électeurs pouvaient avoir de ce qu’ils appellent le « système », c’est-à-dire cette façon des médias de leur dire pour qui il faut voter et de désigner à l’avance les candidats du second tour ainsi que le vainqueur. Fillon n’avait rien d’un candidat médiatique, son apparence et son côté « vieille France » déplaisaient profondément aux médias. À mesure que Juppé et les médias le caricaturaient, il conquérait des électeurs !

Peut-être sa fibre thatchérienne a-t-elle séduit des millions de Français las des excès de l’étatisme : 60 % des revenus sont des revenus de transfert dans notre pays, c’est énorme !

Nous cumulons les inconvénients d’une économie administrée et ceux du système libéral. Au fond, l’inflation bureaucratique n’est que la conséquence de la perte progressive de pouvoir de l’État. Un État qui produit de la norme pour essayer de se faire croire qu’il existe mais qui a en fait renoncé à exister, à aider les Français et à projeter notre industrie et notre agriculture dans le monde. Ce qui me fait un peu peur dans le discours de Fillon, c’est qu’à aucun moment il n’articule explicitement liberté et protection. La libéralisation du marché intérieur ne peut marcher que dans un contexte protectionniste. Dans le système actuel de l’organisation des flux de capitaux en Europe, on risque un choc social majeur alors que le creusement des inégalités qui frappe les sociétés britannique et allemande nous avait jusqu’à présent été épargné.

À vous lire, la paupérisation des sociétés occidentales expliquerait en grande partie la montée du vote extrême. Or, en France, l’électeur FN n’est pas toujours une victime de la crise. Il exprime avant tout un rejet de l’immigration.

Facteurs économiques et facteurs culturels se mélangent. Bien sûr que l’insécurité culturelle se développe mais cette angoisse est aussi liée à l’imposition du multiculturalisme par le discours dominant. Les intérêts idéologiques des gentils multiculturalistes rencontrent de manière tout à fait opportune les intérêts des groupes multinationaux qui ne vivent que de la destruction des États-nations et de l’atomisation des individus. Le discours consistant à dire aux Français « vous pouvez devenir minoritaires chez vous, et vu les gens qui arrivent, vous serez minoritaires puisqu’ils n’adopteront pas votre culture » nous amène vers une montée des tensions et de la colère populaire…

Concédez que le facteur islamique complique encore un peu plus les choses.

Au siècle dernier, l’immigration européenne[access capability= »lire_inedits »] était en effet plus facile à gérer en raison de sa plus grande proximité culturelle. Arrêtons de nous cacher derrière notre petit doigt : il y a un problème, aujourd’hui, avec un islam radical qui est en train de progresser partout dans le monde. Le salafisme s’est installé en France car on a laissé l’Arabie saoudite et le Qatar financer beaucoup de mosquées dans nos banlieues. Conjugué au dénigrement de toute forme de patriotisme par l’école et les médias, l’islamisme contribue à désagréger notre culture commune.

Les mêmes peurs habitent l’Amérique qui a voté Trump. Adversaire du régime des partis, vous vous félicitez du torpillage des élites républicaines. Mais Trump a pu renverser la table parce qu’il incarne tout ce que vous vomissez : c’est un ploutocrate inculte, fruit du capitalisme sauvage …

C’est le principe du système américain, où il faut être extrêmement riche pour pouvoir se présenter à des élections, ce qui favorise des personnages comme Hillary Clinton ou Donald Trump. Ce dernier a été porté au pouvoir grâce à son discours protectionniste à destination des petites classes moyennes. Qui plus est, il incarnait un énorme bras d’honneur à l’establishment qui n’en voulait pas. C’est ce qui a plu aux électeurs américains, lesquels ont vu en Hillary Clinton la pure incarnation de cet establishment.

Je ne peux conclure sans réagir à la bannière de votre livre : « Le triomphe du soft totalitarisme ». À tout prendre, malgré votre nostalgie de la France gaullienne, ne préférez-vous pas les libertés de notre société individualiste ?

Je n’ai aucune intention de revenir à la société d’avant Mai 68 : je suis ravie d’avoir le droit de bosser et d’avoir un chéquier ! Mais je ne me résous pas à simplement devoir choisir entre les chars soviétiques ou le monde d’aujourd’hui, comme voudraient nous y contraindre les tenants du statu quo. J’essaie de construire une pensée dialectique, c’est-à-dire non binaire. Il s’agit de réguler le capitalisme, de faire en sorte que notre indépendance et le retour des capitaux en France nous évitent de nous vendre au Qatar. Mais cela nécessite de penser tous les problèmes de manière cohérente et globale, alors que nos politiques se contentent de réponses catégorielles.[/access]

Et les imams iront à la fac

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islam cazeneuve cfcm universite
Jean-Pierre Chevènement, Bernard Cazeneuve et les représentants du CFCM. Sipa.Numéro de reportage : 00784964_000017.
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Jean-Pierre Chevènement, Bernard Cazeneuve et les représentants du CFCM. Sipa.Numéro de reportage : 00784964_000017.

La question de l’islam de France est l’une des principales sources de rapports et de commissions Théodule de la République. Lundi 12 décembre, des représentants de « l’Islam de France »  et des universitaires étaient donc conviés place Beauvau pour participer à une troisième instance de dialogue avec le culte musulman. Il s’agissait en l’occurrence de la présentation d’un rapport sur la formation des imams et l’islamologie. Commandé à la rentrée dernière par les ministères de l’Intérieur, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche à Rachid Benzine, islamologue, Catherine Mayeur-Jaouen (historienne de l’EHESS) et Mathilde Philip-Gay (professeur de droit à Lyon-3), ce rapport soulève un problème épineux : aujourd’hui, la majorité des imams et autres cadres musulmans en activité en France, ont été formés à l’étranger. Et dans ce contexte, « formation à l’étranger » ne signifie pas Oxford, Cambridge ou Princeton…

Les quelques instituts privés où on enseigne les sciences islamiques, quand il ne s’agit pas des initiatives d’un prédicateur à succès, sont souvent liés à un pays étranger comme l’Institut Al-Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, proche de l’Algérie, ou à un courant politico-religieux comme l’Institut européen des sciences humaines à Saint-Denis et à Château-Chinon lié à l’Union des organisations islamiques de France (proche des Frères musulmans). Le souhait de l’Etat de contrôler la formation des cadres musulmans exerçant en France est donc légitime et louable. Sauf que, comme souvent, le gouvernement, désespéré de se montrer actif et afficher des résultats, met le loup dans la bergerie.

A priori, la recommandation des auteurs du rapport de nouer des partenariats entre instituts et universités en attendant que « l’islam de France » puisse faire émerger des « établissements sur le modèle des instituts catholiques », semble de bon sens. Concrètement, le rapport préconise des «conventions sur les matières non théologiques, de chartes ou accords informels » permettant d’ouvrir à « tous les étudiants intéressés » les disciplines telles que la  « langue arabe, l’islam, le monde musulman », étoffées et accompagnées par des cours d’histoire, de philosophie de l’islam et de droit musulman. Ces nouvelles filières aboutiraient à des DAEU (Diplôme d’accès aux études universitaires), c’est-à-dire un diplôme universitaire reconnu qui est l’équivalent du baccalauréat.  Et pour souligner l’importance accordée à cette action, le gouvernement a mis le paquet. A travers les discours de Bernard Cazeneuve, Premier ministre et ancien locataire de l’hôtel Beauvau, d’Anouar Kbibech, président du CFCM, et de Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation des œuvres de l’islam de France, la République a réaffirmé sa foi inébranlable dans l’existence d’un « Islam de France » et affiché sa confiance en ses représentants.

Cependant, derrière la façade pompeuse de ce rassemblement républicain et le discours convenu entendu mille fois (« Les premières victimes du terrorisme islamistes sont les musulmans »), certains participants ont ressenti comme un malaise. Il y avait tout d’abord les formules rituelles en arabe de Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut Al-Ghazali, rapporteur de séance auquel il a appartenu de dire quelle voie doit emprunter l’islam de France… sa façon de s’exprimer, sans le moindre souci de réserve dans ce haut lieu de la République, laissait le sentiment qu’il se comportait comme s’il était chez lui.

Mais si l’embarras a gagné certains des universitaires présents, c’est lorsqu’ils ont compris ce que le gouvernement attendait d’eux : légitimer les cadres du nouvel « Islam de France ». Or, le parterre auquel s’adressait le Premier ministre apparaît comme la preuve vivante de l’inexistence de cet Islam de France : les délégués des instances, associations, et communautés musulmanes, lesquels sont aussi les représentants –indirects – des gouvernements étrangers (Maroc, Arabie Saoudite, Turquie) ou de mouvances dont la vision de l’Islam ne correspond pas à celle du gouvernement français. Bref, beaucoup d’arbres qui ne cachent aucune forêt.

Le marché (subtilement) proposé est simple : les universités, en manque cruel de moyens, formeront les futurs imams de la République dans des programmes spécialement conçus pour eux (même si ouverts à tout le monde). Les établissements d’enseignement supérieur devront, bien entendu, s’adapter à leurs futurs étudiants. Sauf qu’il ne s’agit pas de proposer des cours du soir pour des étudiants plus âgés souvent salariés. Pour ceux des participants de cette « troisième instance de dialogue » qui ont l’ouïe fine, il s‘agit d’une toute autre adaptation: éviter d’exposer les futurs imams à des disciplines « non appropriées ».

On peut se demander si les idées de Rachid Benzine, l’un des auteurs du rapport, pourront être discutées dans ces programmes. Car Benzine a une vision du Coran qui s’apparente à de la critique biblique. Ainsi non seulement avance-t-il que le Coran doit être d’abord compris dans son contexte arabe (c’est-à-dire, la Péninsule arabique des VIe et VIIe siècles). Mais l’islamologue rappelle que ce texte a été largement réécrit à l’époque omeyyade (660-750) en dialogue, parfois conflictuel, avec la pensée et les écrits des Byzantins. Pas sûr que le professeur d’arabe subventionné par la Turquie dans une petite université en province intègre les articles de Benzine dans sa liste de lectures obligatoires – qu’ils soient futurs imams ou pas… Autrement dit, ce qu’il aurait été implicitement demandé aux universitaires (et donc aux universités) est de se plier aux exigences de la nébuleuse des associations-institutions musulmanes qui abonderaient globalement dans le sens d’un Islam sectaire, ritualiste, en phase avec l’esprit du wahhabisme, c’est-à-dire sans histoire et hors-sol.

En échange de leur caution – car au fond, c’est de cela qu’il est question -, les universités peuvent espérer bénéficier d’un soutien financier, notamment de la part des pays étrangers poursuivant en France une politique d’influence qui passe aussi par les universités. Qu’il s’agisse de financer des postes de professeurs d’arabe ou de turc – qui enseignent aussi la civilisation et l’histoire – ou, plus si affinités, de créer des chaires et des centres d’études – avec bourses, postes d’enseignants et de chercheurs, accueil d’étudiants étrangers -, les facs s’avèrent, à quelques exceptions près, demandeuses.

Leurs présidents ont besoin à la fois d’argent et de communication. Ils ne crachent donc pas devant la perspective d’une inauguration en présence de l’ambassadeur du pays mécène et de quelques médias. Depuis que l’Etat les a mises au régime sec, tout ou presque est bon à prendre pour les universités. Bref, tôt ou tard, ces nouvelles filières risquent de devenir la tête de pont d’un islam réel très éloigné de celui imaginé par les auteurs et les commanditaires du rapport.

Et tout ceci doit aller très vite. Au-dessus de ce rassemblement pour l’avenir de l’Islam de France, plane le spectre d’un « changement de majorité ». Il faut donc lancer les chantiers et profiter de ces quelques mois pour créer un fait accompli, puis compter sur l’inertie administrative pour les mener à bon port. Avec un peu de chance, la nouvelle majorité politique, débordée par les urgences du nouveau pouvoir, laissera faire.

Hommage à Michel Déon

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michel deon academie poneys sauvages
Michel Séon. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30054876_000011.
michel deon academie poneys sauvages
Michel Séon. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30054876_000011.

Ce soir, les Hussards ont le cafard. Le maître s’en est allé, dieu sait où, à Spetsai, Madère, Kicolgan Castle ou Tynagh. Michel Déon avait élu domicile dans cette grande Europe, se moquant des frontières et des régimes politiques en place. Sa liberté d’écrire n’aurait supporté aucune contrainte gouvernementale. Du soleil brûlant des îles grecques à cette pluie fine britannique qui vient s’infiltrer dans les interstices de l’âme, il nous rapportait des romans au long cours où les hommes tentent de trouver leur chemin, parfois leur salut, dans les méandres de l’Histoire. Plus qu’un écrivain, c’est la littérature du XXème siècle qui défile au galop devant nos yeux embués et disparaît au loin, derrière un rideau de brouillard.

Enlumineur de l’existence

Dans la galaxie des réfractaires nostalgiques, des diffuseurs d’un bonheur fugace, des voyageurs hédonistes, des fidèles parmi les fidèles, Michel Déon laisse des œuvres majeures chargées d’une infinie colère sourde et d’un scintillement merveilleux. Il faut relire Déon dès aujourd’hui pour se ressourcer, pour retrouver cette puissance narrative, accepter de se laisser prendre par la main et berner par cet enlumineur de l’existence. Parmi les Hussards, il était le grand écrivain, celui qui avait quitté la zone de confort des courtes distances et d’un style flamboyant, stigmates des écrivains qui manquent de souffle et d’ardeur. Déon n’était pas asthmatique. S’il n’avait pas le piquant triste d’un Nimier, la drôlerie désarticulée d’un Blondin ou la frénésie intellectuelle du touche-à-tout Laurent, il avait, sans aucun doute, la patience, la ténacité, la sensibilité pour accoucher de romans-cathédrales. Inlassable architecte d’une époque chahutée, il en décelait toutes les failles et les grandeurs. Les autres hussards, ce cercle informel des années 50, se contentaient trop souvent d’un bon mot, d’une formule qui claque, d’un raccourci plein d’esprit; Déon, travailleur acharné, lorgnait du côté de Balzac ou Stendhal. Il ne voulait pas seulement amuser ou choquer ses lecteurs, il avait le désir profond de raconter le destin chaotique des hommes de sa génération.

« J’écris des romans depuis l’âge de quatre ou cinq ans »

Les Poneys sauvages, prix Interallié en 1970, répondait à la seule question qui lui importait vraiment : « Dans quel désenchantement ont vécu les déracinés de ma génération pendant et après la Seconde Guerre mondiale ? Seule la fiction permettait de parler d’eux tels que je les voyais, tel que je me voyais en leur compagnie dans ce siècle, avec une liberté que la Grande Histoire trop rigide n’autorise guère. Le roman reste le plus pénétrant instrument de connaissance du passé ». Sa vocation avait commencé tôt : « J’écris des romans depuis l’âge de quatre ou cinq ans » avouait-il dans la préface de ses Œuvres parues en Quarto Gallimard en 2006. Penser en ce jour à Déon, c’est revoir sa silhouette élégante émergée de la lande irlandaise, apercevoir ce sourire à peine esquissé, mi-moqueur, mi-tendre et se remémorer sa voix traînante, d’une précision clinique submergée parfois par une susceptibilité à fleur de peau. La marque des créateurs-batailleurs qui ont su canaliser leur feu intérieur pour ensemencer des histoires éternelles. Avec Déon, disparaît définitivement le squelette du XXème siècle, qui parlera après lui de Paul Morand, d’André Fraigneau, de Kléber Haedens, de Daniel Boulanger ou de François Périer, son camarade de Janson-de-Sailly qui lui vendit en 1934 la carte bleue de lycéen d’Action française.

Droit et bienveillant avec ses jeunes confrères

Un monde à jamais englouti où l’écriture soutenait les hommes, où les engagements du passé ne faisaient pas l’objet de sempiternels retournements idéologiques, où le romancier solitaire traçait sa ligne sans se flageller sur l’autel de la modernité. A l’heure où la versatilité des opinions est gage de succès, Déon ne tanguait pas, il était droit et bienveillant avec ses jeunes confrères. Depuis son élection à l’Académie en 1979, il régnait Quai de Conti par la seule force de ses écrits. Il imposait le respect. Il intimidait parfois. Il enchantait toujours quand, lassé de lire des romans vulgaires, nous reprenions, un soir de déprime, son Taxi mauve. Notre lecture était alors bercée par la voix hypnotique de Philippe Noiret, nous perdions pied avec la réalité, ne sachant plus où nous situer temporellement entre l’adaptation au cinéma d’Yves Boisset et la vérité du roman. Nous rêvions d’une Sharon sous les traits de Charlotte Rampling et lisions avec délectation cette phrase : « Elle aimait se balancer, nue sous sa robe de cotonnade claire, à la plus grosse branche d’un des chênes d’Inglewood ».





Retro 2016 (14/8): Voile et mini-jupe, un peu de pudeur Esther Benbassa!

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Un défile de mode à Londres en 1997. SIPA. 00313427_000001
Un défile de mode à Londres en 1997. SIPA. 00313427_000001

La mini-jupe et le voile islamique, deux faces opposées de la même aliénation des femmes : alors que la loi scélérate de pénalisation des clients de prostituées vient d’être adoptée, les amateurs de « convergence des luttes » vont adorer la dernière trouvaille d’Esther Benbassa. La bonne blague, se dit-on d’abord par réflexe laïque. D’abord, je n’ai pas de voile dans ma garde-robe. Et puis, j’aimerais que personne ne décide à ma place par qui et comment je me fais aliéner. Entre nous, qu’on me dise quel serait l’intérêt des jeux érotiques et amoureux s’ils ne comportaient une dose, variable et tournante, d’aliénation. Au fond, une société se définit peut-être par les formes d’aliénations qu’elle admet. Il me semble que la nôtre a forgé au cours des siècles un goût pour la séduction qui devrait lui faire préférer la mini-jupe au voile. Chez nous, la coquetterie a pour habitude de narguer les canons religieux, pas de s’y conformer. En France, mode islamique est un oxymore.

Bref, tant qu’à être aliénée, je préfère l’être en me dévoilant qu’en me voilant. Cependant, notre estimable sénatrice écolo parisienne n’a pas tort sur toute la ligne. Le voile et la mini-jupe ont bien quelque chose à voir l’un avec l’autre. D’abord, comme toute fanfreluche, ils parlent de ce que nous voulons être. Mais en outre ces deux fanfreluches-là ont en commun de parler de la sélection des partenaires sexuels. Le voile dit « non-musulman, pas touche ! » tandis que la mini-jupe signifie que tout homme peut fantasmer qu’il a sa chance, pour peu qu’il sache causer aux dames. Attention, cela ne signifie pas que toute femme en mini-jupe soit en quête d’un homme réel. On peut être équipée en mari et/ou amants et aimer susciter le trouble fugace d’inconnus qu’on aurait pu aimer et dont on ignorera toujours le prénom. La mini-jupe parle d’échange informulé, de désir inassouvi, le voile culpabilise le désir.

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine.

Travailleurs, on « manage » votre bonheur

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"Je suis votre nouveau conseiller financier", Frédéric Glorieux. Flickr.
"Je suis votre nouveau conseiller financier", Frédéric Glorieux. Flickr.

Je l’ai lu dans le journal, la France s’apprête à vivre, à cause de Fillon, les heures les plus libérales de son histoire. Finis les badinages, pour vivre avec mon temps, désormais, je m’intéresse exclusivement au management. Ça a son charme, remarquez.

D’abord, signalons qu’une entreprise de Toulouse, Mediameeting, propose une solution de gestion du personnel par la diffusion de messages sonores dans les bureaux et les usines. La société développe même, pour ses clients, d’authentiques radios d’entreprise – alternant programme musical, informations pratiques et messages parlés de la direction générale. Attention, la musique n’est pas là pour faire joli, explique Mediameeting, « elle libère les tensions, capte l’attention, favorise la mémorisation, dynamise, améliore l’humeur et facilite l’adhésion à un projet ». De là découle le concept de management par l’infotainment. Ne riez pas, il y a un marché.

Le management s’intéresse aussi à notre bonheur. Manifestement, c’est un truc assez neuf, pour paraphraser Saint-Just. Dans les colonnes de L’Expansion, nous apprenons que la mode des « chief happiness officer », importée du pays d’Elvis Presley, se développe en France. C’est même du dernier chic dans les services de ressources humaines. Ils ont en charge le bien-être du personnel. Vaste programme ! Le mensuel économique, d’ailleurs, parle d’une « mélodie du bonheur en entreprise ». Ce qui est nécessaire au bon développement personnel des salariés, nous explique-t-on, c’est d’abord un cadre reformaté façon start-up : une salle de pause avec un billard et un baby-foot, une déco très fraîche et des pauses sieste express, comme à Palo Alto. On annonce à ce sujet l’existence d’un cabinet de conseil en coolitude entrepreneuriale appelé « Happy-formance », spécialisé sur ce segment de marché. Ce cabinet prône – là encore comme dans la Silicon Valley – la généralisation du bureau non attribué, le flex desk, en contexte open space, ça va sans dire.

En bouclant mes recherches, j’apprends l’existence d’un très sérieux « Institut d’économie du bonheur ». Il se donne pour mission « d’optimiser et réenchanter les comportements économiques ». À quand un Institut de poésie managériale ?

L’Italie doit sortir de l’euro

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La banque Monte dei Paschi à Sienne, décembre 2016. SIPA. 00785620_000014
La banque Monte dei Paschi à Sienne, décembre 2016. SIPA. 00785620_000014

Le rejet de la réforme proposée par référendum, le 4 décembre dernier, a sanctionné par-dessus tout la politique d’ajustement économique et social de Matteo Renzi commandée par l’appartenance à l’euro. Au fond, le bon peuple italien partage intuitivement notre analyse : le pays ne peut rétablir sa situation économique par les réformes dites de structure. Le pari stupide et suicidaire de maintien dans la monnaie unique est d’ores et déjà perdu.

L’échec dans les urnes est intervenu au pire moment. Le gouvernement de transition installé après la démission de Matteo Renzi doit affronter la faillite non déclarée du système bancaire. C’est un gouvernement sans légitimité qui doit traiter cette faillite sous le regard sourcilleux de la chancellerie de Berlin qui a pris le pouvoir en Europe à la faveur de la crise de l’euro. Sa responsabilité excède les frontières de l’Italie : un sauvetage réussi écarterait la menace d’une nouvelle crise de la zone euro, sous-jacente à la crise bancaire. Un échec remettrait en cause l’expérience de l’euro. Il pourrait aussi, compte tenu de l’importance économique de l’Italie, troisième économie de la zone euro, déclencher un séisme comparable à celui issu de la faillite de Lehman Brothers et de maintes autres banques des deux côtés de l’Atlantique. D’aucuns pensent que la banque de Sienne, Monte dei Paschi, qui est dans l’œil du cyclone, pourrait entrer dans l’Histoire, au même titre que Lehman Brothers.

Peut-on sauver les  banques italiennes ?

Rappelons les données de la faillite bancaire : 360 milliards de prêts non performants, dont 200 jugés très fragiles, consistant principalement en prêts aux petites et moyennes entreprises. Les prêts non performants sont évalués à 16% du total : l’Italie vient après la Grèce (147%) qui survit grâce à une perfusion constante de l’Europe, mais avant l’Espagne (6%) dont les banques ont été cependant sauvées au prix de 60 milliards d’injections de fonds publics espagnols et européens. Huit banques sont concernées, dont la célèbre Monte dei Paschi déjà citée[1. Créée en 1472, elle serait la plus ancienne banque du monde moderne.], placée au troisième rang des banques italiennes par l’importance de son activité. Au lendemain du référendum du 4 décembre, sa nationalisation était à l’ordre du jour.

Mais pourquoi ne pourrait-on faire avec l’Italie ce qu’on a fait avec l’Espagne ? Il suffirait, selon les comptables spécialisés, de 70 ou 80 milliards d’euros de fonds publics. Deux obstacles s’y opposent formellement.

Un obstacle financier d’abord : l’Italie affiche aussi la deuxième dette publique européenne, soit 133% du PIB, après la Grèce proche de 200% ! Un sauvetage conséquent entraînerait une nouvelle dérive d’une dette publique que d’énormes efforts d’austérité n’ont pas permis de réduire, faute de croissance économique.

Mais il existe aussi un obstacle politique : la zone euro est soumise depuis le 1er janvier 2016 aux nouvelles règles de l’union bancaire. Règles qui comportent une innovation ravageuse : les fonds publics ne pourront être injectés que si, auparavant, des pertes sont imputées sur les créanciers des banques qu’on veut secourir, conformément à une règle imposée par Berlin. Or, qu’appelle-t-on créanciers ? Les autres banques qui leur ont prêté, mais aussi et surtout leurs clients qui ont souscrit des emprunts en leur faveur ! Ils sont des millions d’Italiens à avoir accordé leur confiance à leurs banquiers dans le cadre d’une politique d’épargne qui est une spécificité de la péninsule en Europe. En Italie, pays à faible fécondité, les revenus de l’épargne apparaissent comme un complément nécessaire de la future pension de retraite. Dès lors, quel gouvernement osera imposer des pertes substantielles à la masse de la clientèle bancaire ?

Le Fonds européen de Stabilité qui a permis le maintien dans l’euro de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de Chypre, pourrait constituer un ultime recours. Il faudrait cependant le consentement des autorités européennes placées sous l’étroite surveillance de Berlin. Or, l’opinion publique allemande ne veut plus que leur économie sauve les voisins en faillite. Dès lors, le sauvetage des banques apparaît problématique du double point de vue financier et politique.

Le chemin de croix de l’Italie

Les élites économiques, politiques et médiatiques italiennes ressemblent aux nôtres. Elles ont joué les Matamore de la mondialisation heureuse, jusqu’au moment de la montée en puissance de la Chine à partir de son entrée dans l’OMC en 2001. Mais l’économie italienne, encore plus centrée que la nôtre sur des fabrications à forte intensité de main-d’œuvre, n’a pas résisté aux assauts de concurrents moins chers en Asie, voire dans certains pays méditerranéens.

L’euro a joué un double rôle aggravant : en empêchant à la fois la dévaluation vis-à-vis des concurrents du grand large et vis-à-vis de l’Allemagne. Il est la croix que l’Italie a portée sur ses épaules tout au long du calvaire qui a commencé en 1999. La production par tête italienne est retombée à son niveau de 1997. Pendant ce temps, l’Italie a accumulé, comme les Etats du sud de l’Europe et la France, des déficits vis—à-vis de l’Allemagne qui atteignent un total de 359 milliards d’euros tandis que l’Allemagne est à la tête de 754 milliards d’euros de créances sur l’ensemble de ses partenaires de la zone ! Tout un chacun le comprendra spontanément, notre voisine n’a qu’une alternative : ou bien porter la croix jusqu’à la crucifixion finale, sous le regard des légionnaires merkéliens, ou la rejeter.

Un réveillon sans champagne

A la veille de basculer vers 2017, c’est le sort instantané de la banque Monte dei Paschi qui importe le plus. La BCE vient de tirer le signal d’alerte sur « la brutale détérioration de la position de liquidité » de la banque de Sienne. Le « trou » dans les comptes excède largement celui qui était annoncé par les dirigeants, les retraits des déposants totalisent 20 milliards d’euros depuis le 1er janvier, dont 2 milliards depuis le 1er décembre. Des décisions urgentes s’imposent.

Une chose est sûre : les dirigeants italiens ne sableront pas le champagne le soir de la Saint Sylvestre.