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Conserver, c’est prévoir

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Conservatisme "Manif pour tous" François Fillon Primaire LR Régis Debray
Détail de "Adam et Eve chassés du Paradis", gravure tirée du "Paradis perdu" de John Milton, 1868

La victoire écrasante de François Fillon sur Alain Juppé au second tour de la primaire LR n’aurait pas été possible sans l’apport décisif des voix de la Manif pour tous. En quelques années, la force de frappe électorale des millions de Français du « Mai 68 conservateur » (Gaël Brustier) a en effet contraint la droite à questionner un Progrès jusqu’alors incontesté. « On veut des enfants bio », lisait-on sur les mieux inspirées des banderoles.

C’est dans cet esprit que le conservateur entend faire perdurer les structures de base de la société : la famille, les associations locales, la patrie. Opposés aux conséquences délétères de l’emprise du marché sur l’environnement, la solidarité et la personne humaine, les conservateurs ne se satisfont pas davantage d’un État tentaculaire transformant l’individu en allocataire anonyme. Ni libéral ni étatiste, le conservateur se maintient dans un entre-deux qui peut prêter le flanc à l’ambiguïté.

Quand l’ordre établi vénère l’innovation, le conservatisme peut devenir révolutionnaire

Car à l’image du champ intellectuel dans sa globalité, la grande famille conservatrice se scinde schématiquement en deux traditions que l’on pourrait assimiler à la droite et à la gauche. Outre-Manche, Roger Scruton reconnaît son dû à des figures de gauche telles qu’Orwell et[access capability= »lire_inedits »] son propre père, militant travailliste épris de conservatisme artistique et écologiste. Dans notre douce France, par-delà leurs divergences, écolos-cathos issus de La Manif pour tous et socialistes décroissants séduits par l’ultragauche communient à l’unisson dans la revue Limite au nom d’un même refus du monde moderne et de ses ersatz.

Du succès des livres de Zemmour et Buisson à l’exposition, certes trop tardive, de l’œuvre d’un Michéa, le refus du présentisme fait aujourd’hui le bonheur de nos derniers libraires.

On souhaite la même fortune à la brillante synthèse de Jean-Philippe Vincent que Philippe Raynaud recense dans nos pages. Vincent, qui rend ici hommage à Burke dont les Belles Lettres rééditent les Réflexions sur la révolution en France, me confiait récemment qu’une guerre de Cent Ans opposait conservateurs britanniques et français. Là où un Scruton perçoit une mentalité et une attitude conservatrices indépendantes de toute doctrine, Vincent dégage les lignes de force d’une substance conservatrice clairement ancrée à droite car incompatible avec le sinistre fantasme de la tabula rasa. D’aucuns verraient dans le pragmatisme british la martingale des tories, lesquels prétendent s’adapter au monde qui vient sans lui sacrifier leurs principes. Inversement, l’ultramontanisme tricolore condamnerait les conservateurs à la marginalité en les privant de représentation politique.

Mais la tectonique des plaques fait désormais craquer la croûte de nos intellectuels. Signe des temps, à notre bavard de président qui le taxait de passéiste, Régis Debray a répliqué vertement, le traitant de « puceau de l’Histoire » avant de mettre les points sur les i : « Ce que l’on appelle vulgairement nostalgie n’est pas ce qui tire en arrière, mais ce qui pousse en avant les hommes d’action et, en particulier, les révolutionnaires. »

Dans le souci des générations suivantes, n’hésitons donc pas à détourner le mot de Marx et Engels : les totalitarismes du siècle passé n’ont fait que transformer diversement le monde, il s’agit maintenant de le conserver !

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Hamon-Valls: match nul ?

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hamon valls ps debat
Sipa. Numéro de reportage : AP22005354_000005.

Nous aurions préféré continuer la lecture du dernier Jérôme Leroy. Mais nous étions punis, consignés à regarder le débat du second tour de la primaire de gauche. Faut-il avoir le sens du devoir pour s’imposer une telle confrontation après la tragi-comédie de ce début de semaine et ces soupçons de fraude et/ou d’amateurisme qui ont entouré le premier tour du scrutin.

Le méchant de Rocky 4

On s’était préparé à un débat musclé. On avait même regardé la veille une rediffusion de Rocky 4 et on se surprenait à comparer les regards sévères de Manuel Valls et Ivan Drago. Il n’en a rien été. La courtoisie était de mise. Au début, c’est plutôt Benoît Hamon qui a continué sur sa lancée. Comme dans les débats du premier tour. On y a discuté ses propositions, et en particulier sa proposition-phare, le fameux revenu universel. Manuel Valls n’était pas sur son terrain et cela s’est vu, même s’il s’est attaché à envoyer des clins d’œil à l’électorat d’Arnaud Montebourg, allant même jusqu’à reprendre le slogan de son ex-Ministre de l’économie : « Je suis le candidat de la feuille de paie. » Même si Hamon s’est montré davantage à l’aise dans cette première partie, il est possible que les électeurs de Montebourg aient été déstabilisés par cet échange où Manuel Valls leur parlait davantage.

Laïque vs écolo

C’est ensuite, sur le terrain de la laïcité, que l’ancien Premier ministre s’est montré plus à l’aise, Benoît Hamon étant plus laborieux. Ce dernier s’est vu reprocher la proximité de l’un de ses porte-paroles avec le CCIF, seul véritable uppercut de cette confrontation. Hamon n’a pas répondu à cette interpellation. Sur l’écologie, l’ex-ministre de l’Education a semblé aussi à son aise, parlant au cœur de l’électorat de la primaire. Valls a réagi sur les terrains régaliens. Chacun sa route, chacun son chemin, chantait Tonton David.

On est bien incapable de déterminer lequel des deux a donc pris le dessus sur l’autre. Si les mêmes électeurs (réels ou fantômes made in Camba-Borgel) se rendent aux urnes dimanche, Benoît Hamon devrait l’emporter. Mais il peut y avoir du mouvement. Valls n’a pas encore perdu. Ce qui nous a encore agacé, c’est la tendance à verser dans le journalisme sportif, exactement comme nous l’avions déploré pour le match Fillon-Juppé. Nous ne pouvons aussi que regretter la nouvelle mode des débats à l’américaine, où les candidats ne débattent plus entre eux mais avec les journalistes.

Si on peut comprendre qu’une confrontation entre sept candidats contraignent à ce format, un face-à-face de second tour peut – et doit – se faire à la française, c’est-à-dire avec les deux impétrants assis l’un en face de l’autre et des journalistes intervenant le moins possible. On prie pour que cette nouvelle habitude prise pendant les primaires ne fassent pas école lors du débat d’entre-deux-tours de la vraie élection présidentielle.

Chine, la muraille de Trump

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Donald Trump Chine Amérique Rapports de force fermeté

Ce n’était pas une bourde ni une maladresse démontrant l’ignorance du prochain locataire de la Maison-Blanche, contrairement à ce qu’ont expliqué nombre d’éditorialistes américains et français, se gaussant déjà de la diplomatie clownesque de l’animateur télé porté au pouvoir par le peuple américain. C’est bien pour engager un nouveau rapport de forces avec Pékin que Donald Trump a accepté de prendre la présidente de Taïwan au téléphone le 2 décembre dernier. La cohorte des ricaneurs – souvent les premiers à dénoncer les atteintes aux droits de l’homme en Chine – n’a pu s’empêcher de voir là un affront à la puissance chinoise, et elle s’est émue, pour le coup, de cette rupture avec la realpolitik et d’un risque majeur de bouleversement des équilibres stratégiques internationaux. Fichtre !

La fin du « China first »

Certes, l’événement est sans précédent depuis 1979, d’autant que Donald Trump semble s’écarter du dogme de la « Chine unique » dans un contexte particulièrement tendu entre les deux Chine. Pékin porte en effet un regard méfiant sur Taïwan depuis l’arrivée au pouvoir de la nouvelle présidente indépendantiste Tsai Ing-wen début 2016.

Pour l’anecdote, on notera que le jour du « coup de fil » qui allait faire trembler les équilibres internationaux, le président chinois Xi Jinping recevait Henry Kissinger, théoricien de la realpolitik, artisan du rapprochement entre la Chine de Mao et les États-Unis de Nixon, et accessoirement inspirateur de la politique américaine en Asie depuis quarante ans. Deux semaines plus tôt, le même Kissinger rencontrait Donald Trump à New York. Rien n’a filtré de la conversation entre les deux hommes, sinon que la Chine aurait été au centre de[access capability= »lire_inedits »] l’entretien. De là à en déduire que Trump aurait pu agir avec l’aval du pape de la diplomatie du rapport de forces…

Contrairement aux conclusions de la plupart des commentateurs, Donald Trump n’a nullement évoqué, dans son entretien à Fox News le 11 décembre, une éventuelle reconnaissance de Taïwan. Même chez Trump, parfois, les mots sont pesés : « Je comprends parfaitement la politique d’“une seule Chine”. Mais je ne sais pas pourquoi nous devons être liés par cette politique […], à moins que nous concluions un accord avec la Chine concernant d’autres choses, y compris le commerce », a-t-il déclaré. Une fois président, il n’aurait d’ailleurs pas le pouvoir, seul, de décider de la reconnaissance de Taïwan. L’objectif est donc bien d’obtenir de Pékin des concessions sur le plan commercial.

Le journal chinois Global Times, proche du pouvoir, a compris le message, comme le montre son édito du 12 décembre titré « La logique de la “Chine unique“ n’est pas une arme de négociation ».

La conclusion de l’article est beaucoup plus prudente : « Nous en saurons plus sur la façon dont Donald Trump interprète la politique de “Chine unique“ après sa prise de pouvoir. En attendant, avec lui, la Chine doit se préparer à des relations sino-américaines tout en montagnes russes. Et beaucoup d’autres dans le monde vont probablement devoir aussi boucler leur ceinture de sécurité. »

Le bras de fer ne fait que commencer

Des montagnes russes, en effet. Car les signaux adressés à Pékin sont beaucoup moins uniformes qu’il n’y paraît. Les Chinois sont pleinement satisfaits de l’abandon annoncé du TPP (Trans Pacific Partnership) par Trump, dont ils étaient exclus. Donald Trump a même joué un coup de maître pour rassurer Pékin quelques jours après le fameux « coup de fil », en nommant au poste d’ambassadeur en Chine le gouverneur de l’Iowa, Terry Branstad. Ce « vieil ami » du pays est un proche de Xi Jinping, qu’il a connu dans les années 1980 lorsque celui-ci, alors gouverneur de la province du Hebei, était venu étudier l’agriculture de l’Iowa avec une délégation d’élus chinois. L’agence de presse officielle Xinhua s’est réjouie de cette nomination, la présentant comme « un signal positif émis au milieu d’autres messages plus mitigés que M. Trump a adressés à la Chine ».

Autant de signaux contradictoires qui font office de « stress tests » en temps réel du pouvoir chinois. La fragile croissance chinoise – d’ailleurs largement surévaluée – est largement dépendante des importations américaines, et la solidité du régime fortement liée aux espoirs d’un atterrissage en douceur d’une économie qui tourne désormais au ralenti. En clair, Trump peut prendre le risque de contrarier Pékin.

C’est peu dire que Jean-Marc Ayrault n’a pas eu cette audace : « Attention à la Chine. C’est un grand pays. Il peut y avoir des désaccords avec la Chine mais on ne parle pas comme ça à un partenaire », a commenté notre poltron ministre des Affaires étrangères.

Trump bénéficiera, en outre, d’un large soutien des milieux d’affaires américains, plutôt favorables à la reconnaissance de Taïwan en vue de favoriser la signature de partenariats économiques : certains secteurs sont aujourd’hui inaccessibles aux États-Unis. Et le futur président ne fait que s’inscrire dans la droite ligne diplomatique du Parti républicain qui, dans son programme, appelle à une politique assumée de soutien à Taïwan. En son temps, Condoleezza Rice avait déjà mis en cause le principe de « Chine unique » avant de faire machine arrière…

De l’audace, encore de l’audace

Avec les bonnes manières qu’on lui connaît et un discours très policé, Obama a tenté lui aussi des coups de poker du même genre, annonçant la vente de 6 milliards d’armements à Taïwan en janvier 2010. À l’époque, le ministère de la Défense chinois avait immédiatement suspendu les échanges militaires avec les États-Unis et convoqué l’attaché de la Défense américain en Chine pour lui faire part d’une « protestation solennelle ». En 2015, rebelote. Le même rituel se répète. Sans réelles conséquences. Au point de se demander si cette agitation perpétuelle ne relève pas de la comédie du pouvoir.

En tout cas, le 10 décembre, le Congrès américain, à majorité républicaine, est allé bien plus loin en adoptant, lors du vote du budget de la Défense, une clause d’échanges militaires de haut niveau entre les États-Unis et Taïwan. Le ministre de la Défense chinois a immédiatement réclamé l’abandon de cette clause, au prétexte que « la question de Taïwan concerne la souveraineté et l’intégrité territoriale chinoise ».

À ce jour, la Maison-Blanche n’a pas fait savoir qu’elle s’opposerait au texte contesté.

Il apparaît donc que le rapport de forces que Trump cherche à obtenir ne tranche pas notablement avec la politique asiatique de Barack Obama, qui visait à établir un véritable « containment », tant militaire qu’économique, de l’Empire du Milieu. À la différence près que Trump joue franc-jeu, casse les codes, s’interdit de faire dans la dentelle, préférant l’irritante « Tweet Diplomatie » au discret « téléphone rouge ». Plein de bon sens, Trump s’est d’ailleurs étonné sur Twitter qu’on ne puisse prendre au téléphone la dirigeante d’un pays auquel on livre des missiles Patriot par centaines…

Par le style, Trump – installé dans sa « Trump tower » mais pas encore à la Maison-Blanche, c’est important – s’autorise ainsi un surcroît de liberté inédit dans une relation avec Pékin historiquement fondée sur la pleutrerie des Occidentaux, méthode qui n’a guère montré son efficacité. Il faudra s’y faire. À Pékin comme à Paris…[/access]

Retraites: Fillon, vite un programme digne de ce nom!

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François Fillon au Conseil national des Républicains, 14 janvier 2017. SIPA. 00788617_000024

François Fillon a joué un rôle clé dans deux réformes des retraites : celle de 2003, en tant que ministre des Affaires sociales, du travail et de la solidarité, et celle de 2010, en tant que Premier ministre. L’importance de ce sujet pour les finances publiques est considérable : 14 % du PIB, plus du quart du total des dépenses de notre système social, de l’État et des collectivités territoriales réunies. On pourrait donc s’attendre à ce que son programme présidentiel soit, sur ce point, à la hauteur des enjeux. On pourrait attendre la même chose du programme du parti Les Républicains, qui fournira, si le succès est au rendez-vous, le gros de sa majorité parlementaire. En tant que spécialiste des retraites, j’ai le triste devoir de dire que c’est loin d’être le cas, et qu’il serait grand temps de corriger le tir.

Les Français veulent choisir

Le site officiel du candidat Fillon est particulièrement peu disert en matière de retraites : la 5e « mesure phare » indique simplement « recul de l’âge de la retraite à 65 ans et unifier tous les régimes pour maintenir le pouvoir d’achat des salariés ». Le passage à un régime universel est une réforme structurelle en faveur de laquelle je plaide depuis plus de 20 ans (Quelles retraites en l’an 2000 ? Armand Colin, 1993)[1. Le plaidoyer, et surtout le travail préparatoire à une réforme structurelle, s’est poursuivi notamment dans un livre avec Alain Madelin, Quand les autruches prendront leur retraite, Le Seuil, 2003, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, janvier 2017. Ce dernier ouvrage précise comment passer, en un quinquennat, de nos 36 régimes hétéroclites à un régime unique par points, clair et simple pour les assurés sociaux, et facile à piloter.]: je ne vais donc pas faire la fine bouche ! Mais s’agissant d’une opération de grande ampleur, il ne suffit pas de l’annoncer dans une petite phrase qui commence par une mesure paramétrique portant sur une variable de commande qui aurait toute chance de disparaître dans un régime rénové où la liberté rendue possible par l’adoption de la neutralité actuarielle remplacerait enfin les carcans bureaucratiques actuels. François Fillon semble avoir fait allusion oralement à l’adoption d’un système par points : c’est cela, et d’autres dispositions constitutives d’un régime efficace et juste, qu’il faudrait porter à la connaissance du corps électoral.

Le site du parti Les Républicains entre davantage dans les détails. On y lit d’emblée : « Nous assurerons l’égalité stricte entre le public et le privé sur le calcul des pensions de retraite et demandons un âge identique de départ à la retraite pour tous les salariés. Nous voulons la suppression des régimes spéciaux de retraite. » Mais veut-on emmener les Français, épris de liberté, en rang par deux, vers un âge de « départ » obligatoire ? Alors que chacun aspire à organiser sa vie comme il l’entend, le premier préférant le loisir à l’argent, le second désirant travailler plus longtemps pour pouvoir dépenser davantage, et le troisième souhaitant une période de transition comportant une activité professionnelle réduite et la perception d’une fraction de sa pension ! Cette liberté, rendue compatible avec l’égalité et l’efficacité par l’adoption d’un régime universel en points appliquant un principe de neutralité actuarielle, serait-elle en dehors des limites de l’épure LR ?

De bonnes intentions, mais…

Plus loin – page 290 et suivantes du programme – sous un chapeau « garantir une fois pour toutes le financement des retraites », arrivent les dispositions concrètes, dont les trois principales méritent d’être connues et commentées.

« Porter à 63 ans en 2020 l’âge légal de départ à la retraite, puis à 64 ans en 2025. » Cette phrase qui nous promet la répétition des réformes paramétriques précédemment réalisées, est terrifiante, car elle montre à quel point les auteurs du programme ignorent la nécessité de dépolitiser la gestion de notre système de retraites. La loi doit fixer la structure du système, y compris la nature des leviers de commande, mais manœuvrer ces leviers pour atteindre, notamment, l’équilibre budgétaire, est de la responsabilité des gestionnaires. Ni le Parlement, ni même le Gouvernement, n’ont intérêt à se mêler de la gestion des retraites : une fois mis en place un bon système, avec des buts bien définis, il faut laisser son équipe de direction prendre ses responsabilités, quitte à la semoncer, voire à la renvoyer, si elle fait mal son travail.

« Supprimer les régimes spéciaux tout en alignant le mode de calcul des pensions de retraite du public sur celui du privé (les 25 meilleures années, primes comprises) ». Voilà de bonnes intentions, mais de celles dont l’enfer est pavé. Car une telle mesure sera encore plus difficile à mettre en œuvre que le passage à un régime universel par points, du fait notamment que les régimes spéciaux ont pour équivalent non pas le régime général, mais l’ensemble formé par les 3 régimes des salariés du privé, assurance vieillesse du régime général, Arrco et Agirc. Se donner un mal fou, et déclencher des grèves paralysantes, pour se retrouver avec des régimes de fonctionnaires et de cheminots calqués sur le régime mal fichu qu’est celui des salariés du privé, quel gâchis en perspective !

« Nous demanderons aux gestionnaires des régimes Arrco et Agirc de poursuivre leurs efforts d’économie et d’aligner leurs coûts de gestion sur ceux de la CNAV. » Si le programme de LR avait été écrit ou relu par quelqu’un connaissant le sujet, il poserait de façon bien différente l’importante question du coût de gestion. Exprimé en pourcentage, le coût d’un régime complémentaire, distribuant des pensions plus modestes que le régime de base, paraît évidemment élevé, puisque gérer des droits requiert les mêmes opérations, et coûte donc autant d’euros, que la pension mensuelle obtenue au terme d’une carrière complète soit 300 €, 600 €, ou 1 200 €. Ce phénomène s’observe également en assurance maladie, où les complémentaires fonctionnent avec des frais de 10 % à 25 % des remboursements qu’elles effectuent, contre moins de 5 % pour la sécu. Ce qui réduirait fortement les frais de gestion des retraites, c’est l’instauration d’un régime universel !

Fillon et Les Républicains ont actuellement comme atout principal la nullité de leurs adversaires. On aimerait que, d’ici les élections, la raison de voter pour eux ne soit plus le choix du moindre mal, mais celui d’un candidat et d’un mouvement politique ayant un bon projet.

« Qui a gagné le débat? »

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Les candidats à la primaire de la gauche, janvier 2017. SIPA. AP21999195_000002

Un groupe de citoyens vient de lancer l’initiative « trois débats sinon rien », afin d’obtenir l’organisation de six débats télévisés, en tout : trois avant le premier tour, impliquant tous les candidats, et trois entre les deux tours, au lieu de l’unique débat habituel. En soi, cette idée n’est pas aberrante et elle permettrait peut-être de contrebalancer un peu les nouvelles règles du CSA en matière d’équité (et non plus d’égalité) du temps de parole, qui risquent de nuire beaucoup à la visibilité de ceux qu’on appelle les petits candidats. Mais organiser plus de débats, c’est aussi donner aux médias plus de poids encore qu’ils n’en ont déjà.

La règle de l’égalité parfaite était très contraignante mais elle avait l’avantage d’être juste et claire. Le CSA l’a abolie récemment, au profit d’une exigence d’équité qui délègue aux médias audiovisuels le soin d’« évaluer le poids relatif de chaque candidat ». Autrement dit, un petit candidat restera un petit candidat, sans espoir de s’extraire de ce statut. Et bien sûr, cette évaluation difficilement objective permet aux médias de sélectionner les têtes d’affiche sans devoir s’imposer la corvée de s’intéresser à des personnalités mineures.

Reste à déterminer si les débats de préparation au premier tour reposeraient sur ce principe d’équité ou si, à titre dérogatoire, on y respecterait une égalité parfaite. Comme ces débats mettent toujours au premier plan d’énormes chronomètres, on verrait exactement quel est le temps de parole accordé à chacun et les différences de traitement, même légales, sauteraient aux yeux de manière gênante.

Mais surtout, on aurait droit à cette sempiternelle et inutile question : qui a gagné le débat ?

Comment comprendre cette question ?

Théoriquement, celui qui gagne le débat est celui qui parvient à convaincre et donc à remporter l’élection. Vous voulez savoir qui a gagné le débat ? Attendez les résultats du scrutin.

Ou alors, on considère qu’on peut gagner un débat sans gagner l’élection. Tel candidat a été le plus convaincant, le plus brillant, le plus offensif, le plus percutant : c’est lui qui a gagné le débat. On évalue alors la qualité d’une performance oratoire. C’est évidemment ce qu’on veut signifier, en général, quand on pose cette question. Mais ce n’est pas si simple :

D’abord, on peut être brillant et dire n’importe quoi. La qualité d’une prestation lors d’un débat ne préjuge en rien de…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Hamon, dernier acte des désertions de la gauche

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Benoit Hamon et son affiche de campagne, janvier 2017. SIPA. 00788011_000004

François Mitterrand a sciemment favorisé au cours des années 1980 l’émergence du Front national pour mettre un caillou dans la chaussure de la droite. Ce faisant, il l’a érigé en héraut de l’idée nationale dont la gauche était jusque-là un des piliers. En abandonnant la nation à l’extrême droite, la gauche mitterrandienne a trahi tout à la fois Danton, Gambetta et Clemenceau.

Mitterrand-Jospin-Hamon: même combat

Au tournant des années 1990, avec l’Acte unique puis Maastricht, François Mitterrand a pu déclarer « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir ». Antiphrase pour faire passer le message « la France est notre passé, l’Europe est notre patrie ». Là encore, la gauche choisit d’abandonner l’idée de Patrie aux derniers gaullistes sociaux qui accompagnaient Philippe Séguin. Pierre Mendès France et Pierre Brossolette peuvent se retourner dans leur tombe.

Après la nation et la patrie, il fallait renoncer à la souveraineté qui en est le corollaire. Lionel Jospin a accompagné et encouragé au cours de sa mandature tous les transferts de souveraineté, juridique, réglementaire et économique que lui imposait l’Union européenne en créant une jurisprudence dans laquelle on est aujourd’hui enfermé.

Durant toute cette période, la gauche a aussi nourri tous les abandons idéologiques concernant l’instruction. Hormis Jean-Pierre Chevènement, tous les ministres de l’Education nationale de gauche ont renoncé aux idéaux de Jules Ferry et de ses hussards noirs de la République pour confier l’instruction de nos enfants à des pédagogistes qui valorisent les « apprenants » au détriment des « sachants » et du savoir. L’effondrement de la France dans les classements Pisa ne touchent pas les élèves de Janson-de-Sailly, mais en premier lieu les enfants d’immigrés. Là encore la gauche a trahi sa mission émancipatrice.

Le fossoyeur du travail et de la laïcité

Restait à s’attaquer à la laïcité. Qui est un autre volet de l’émancipation : permettre à des citoyens, d’échapper à leur condition religieuse ou supposée telle pour s’épanouir dans la société. Après bien d’autres, Benoît Hamon qui s’apprête à porter le drapeau du parti socialiste incarne la vision multi-culturaliste de la société dans laquelle des hommes et des femmes de gauche en viennent à stigmatiser tous les témoignages qui révèlent des atteintes aux libertés. Avec eux, la laïcité est abandonnée à la droite conservatrice et le voile devient un symbole de liberté des femmes. Situation inversée, complètement à rebours de tout ce que la gauche a entrepris pendant deux siècles pour extraire les hommes et les femmes de l’influence rétrograde et liberticide de la religion. Avec Hamon, l’islamo-gauchisme a de beaux jours devant lui. Qui pourrait reconnaître aujourd’hui dans le PS de Benoît Hamon les combats d’Emile Combes et de René Viviani ?

Il manquait à ce désastre la question du travail. Là encore, le score de Hamon, deux fois supérieur à celui de Montebourg et sa victoire probable au second tour des primaires, symbolise le renoncement au productivisme et au travail. Dans sa vision de la société, la fin du travail est inéluctable et le destin des Français est de rejoindre les rangs croissants des assistés. Passons sur l’impossible financement de son revenu universel, l’idée seule de cette mesure entraîne la gauche sur la voie du renoncement à ce qu’elle a longtemps défendu : l’émancipation par un travail justement rémunéré et la conquête des droits sociaux corollaires à la contribution de chacun aux progrès de la société. Jean Jaurès, Léon Blum et Léon Jouhaux ne constituent plus aucune référence pour les porteurs de cette idéologie.

Nation, patrie, souveraineté, instruction, laïcité, travail… Ce sont tous les fondements de l’émancipation qu’on enterre aujourd’hui. Hamon va mettre les derniers clous sur le cercueil du Parti socialiste dimanche prochain. Désormais le destin de la gauche se jouera ailleurs et autrement.

Manifs anti-Trump: un déni de démocratie

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Manifestation anti-Trump le lendemain de son investiture à Saint-Paul aux Etats-Unis, janvier 2017. SIPA. AP22003491_000003

La démocratie est le terrain favori des donneurs de leçons, journalistes, hommes politiques, artistes et autres petites mains de la morale bien-pensante. En France, ils ont tous aboyé en chœur contre l’usage du 49-3, paraît-il si peu démocratique. Le démocratisme va chez nous si loin que le premier Ministre qui avait utilisé cette procédure tout-à-fait gaullienne, fait de sa suppression un des arguments-clefs de sa campagne. Faut-il que le sac-à-malices socialiste soit vide pour que lundi Manuel Valls utilise le 49-3 et mardi il propose de le supprimer ? La verticale du pouvoir n’est plus en Europe occidentale qu’une horizontale et tout le monde, y compris Nicolas Sarkozy en son temps de présidence, s’est ingénié à l’aplatir encore, avec la « question prioritaire de constitutionnalité ». L’exécutif en France est systématiquement réduit à la portion congrue, l’équilibre des pouvoirs vacille et Montesquieu doit bouillonner de rage dans sa tombe du Panthéon. Pas étonnant que de bons esprits admirent la verticalité érectile du pouvoir au Kremlin et, désormais, à la Maison-Blanche.

La presse est unanime

C’est pourquoi je m’étonne : dans toute la presse française que j’ai pu lire, je n’ai vu aucune critique en règle de ces manifestations si peu démocratiques contre l’élection de Donald Trump qui se sont déroulées aux Etats-Unis mais aussi ailleurs dans le monde. Il faut dire que je me trouve actuellement dans un paradis socialiste tropical où l’accès à internet est rigoureusement réduit, pour le plus grand bien du peuple évidemment. Pas un seul journal étranger en vente dans cette capitale, il faut se contenter des quelques feuilles du Granma hebdomadaire, maigre nourriture. Ces manifestations anti-Trump sont une nouveauté absolument scandaleuse dans nos démocraties rongées par le démocratisme. Le peuple de gauche a-t-il manifesté contre l’élection de Valéry Giscard d’Estaing ? Le peuple de droite contre l’élection de François Mitterrand ? Pas que je me souvienne.


Manifestation anti-Trump à Washington et à New… par euronews-fr

Il y a à mes yeux une énorme différence, qui devrait être inscrite dans la Constitution et dans le droit pénal, entre manifester contre une décision du gouvernement (le mariage pour tous, pour prendre un exemple de droite) ou un projet de loi (la montagne El Khomri qui a accouché d’une souris) d’un côté et de l’autre manifester contre le vote… des autres citoyens.

En 2007, quand j’ai voté pour Nicolas Sarkozy , certains Français se sont arrogé le droit de critiquer mon vote et de le contester violemment, surtout en banlieue. Au soir du deuxième tour, on a manifesté contre moi, Alain Nueil, contre le droit que j’ai de choisir démocratiquement mon président de la République ! Je croyais avec Rousseau que la majorité pouvait se permettre d’opprimer la minorité, et que la majorité des électeurs ayant choisi Sarkozy, la messe était dite. Après l’élection de François Hollande, je n’ai pas envisagé une seconde d’aller clamer ma haine contre ses électeurs et d’aller crier que leurs suffrages ne valaient rien. De quel droit l’aurais-je fait, Bon Dieu ?

Les Californiens bien bronzés contre les pâlots du Wisconsin

Je suis extrêmement choqué que les Californiens bien bronzés, bien vêtus, bien nourris par les hamburgers des bonnes petites marques que les Européens ne connaissent pas, s’arrogent le droit de contester le vote des pauvres natifs du Wisconsin ou du Minnesota, rendus pâles par le long hiver, de vieilles doudounes informes et des hamburgers indigestes. Que dire encore des Européens qui se mêlent de critiquer le choix de la Rust Belt et des chômeurs de Détroit ? Ils sont doublement à côté de la plaque. Le fait que Hillary Clinton ait obtenu presque deux millions de voix de plus que Donald Trump ne change rien à l’affaire. Le système des grands électeurs a été conçu par de brillants esprits des Lumières pour éviter l’irruption d’un démagogue qui voudrait se faire dictateur. Jusqu’à présent, ce système a fonctionné et aucun président américain ne s’est mué en tyran. Le fameux vote allemand de 1933 en faveur d’Hitler aurait peut-être été empêché par ce genre de garde-fous.

Les Anglo-Saxons ont l’excellente habitude de conserver ce qui fonctionne bien, la très constitutionnelle monarchie britannique aussi bien que le système des grands électeurs américains, qui n’est baroque qu’à des yeux français. Nous autres avons la sale manie de conserver ce qui ne marche pas : le socialisme, la méthode de lecture globale, les cantiques insipides de l’Eglise catholique « relookée » dont les curés ne se sont toujours pas rendu compte, les pauvres, que personne ne les chante. La joie de chanter en église célébrée par Saint Augustin dans la Cité de Dieu ? Connais pas.

Quel que soit le président de la République élu en 2017, il faudra une prise de conscience générale de ce problème. A une époque où l’on parle sans arrêt de respect, il faut apprendre à respecter le vote des autres citoyens, « surtout si l’on n’est pas d’accord », comme le dit la fière devise de Causeur. Ce n’est pas la rue qui fait la loi, ce sont les urnes. En tant qu’habitant du Dordogneshire, j’ai été attristé par le Brexit qui complique la vie de nos amis anglo-périgourdins, comme il complique la vie de tous les jeunes Français qui fuient à Londres le chômage socialiste. Mais il ne me serait jamais venu à l’idée d’organiser une manif anti-Brexit à Eymet, dont le quart de la population est britannique, ou pendant le week-end anglais qui se déroule chaque été à Brantôme et fait couler des flots de bière et d’entente cordiale. Et s’il faut en passer par Marine Le Pen pour nous éviter la charia, autant préparer le terrain, et répéter d’ores et déjà à tout le monde que le vote démocratique, ça se respecte impérieusement.

La méritocratie contre le mérite

Emmanuel Macron lors d'un meeting de "En Marche" à Clermont-Ferrand, janvier 2017. SIPA. 00787596_000006

Il y a quelques jours, le New York Times a publié un intelligent article sur « The rise and fall of European meritocraty ». Ivan Krastev y dresse un parallèle entre l’effondrement (si seulement c’était vrai !) des pseudo-élites auto-proclamées mondialisées et la montée des populismes, notant que « l’élite méritocratique est une élite mercenaire, qui n’est pas sans rapport avec la façon dont les clubs de foot les plus compétitifs s’échangent les meilleurs joueurs ». Et de préciser que « les banquiers hollandais heureux vont à Londres, pendant que les bureaucrates allemands compétents occupent Bruxelles ». Ces gens-là n’ont pas de frontières, ils n’ont plus de nation.

D’où l’incompréhension desdits banquiers londoniens d’adoption lorsque le peuple anglais a voté le BrexitNot in my name ! se sont-ils exclamés ! D’où l’ahurissement des bureaucrates bruxellois devant les votes eurosceptiques, qu’ils ont contournés grâce à la complicité active d’autres bureaucrates associés à quelques politiques intéressés. D’où la sidération des médias à l’élection de Trump ! Ce tout petit monde, comme dirait David Lodge, va de stupéfaction en stupéfaction. Vite, s’inventer un pare-feu !

Vite, inventez-moi un petit Macron!

Un parti populiste pourrait briller aux prochaines élections ? Vite, inventez-moi un petit Macron, puisque Hollande ne peut plus fournir. Les fonds ne manquent pas à Emmanuel Macron pour monter des meetings. On y vend aux foules un bonheur parfaitement imaginaire. Parce que l’Europe telle qu’elle s’est construite, l’Europe de la finance, de la City et de Goldmann Sachs — parlez-en aux Grecs, de Goldmann Sachs —, cette Europe qui choisit de parler anglais — non pas la langue de Shakespeare, mais celle des épiciers du Stock Exchange —, cette Europe-là n’a rien à voir avec le bonheur. Au moins, pour européen qu’il soit, François Fillon ne promet que du sang, de la sueur et des larmes.

Le bonheur, ce ne sont pas ces tomates standardisées, dépourvues de goût, mais conformes à un idéal européen décidé à Bruxelles, où d’ailleurs on n’en cultive pas. Ni ces normes alimentaires qui nous empêchent de manger des fromages non pasteurisés et du lait frais non UHT. Le bonheur, ce ne sont pas ces écoles où l’on enseigne le français tel qu’il se parle mal — baragouinez, mes enfants, Bruxelles s’occupe du reste. Un sabir dans lequel se dissolvent peu à peu les langues nationales, mais qui…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Roger Scruton, humaniste tory

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Roger Scruton est mort hier. Il y a trois ans, ce grand penseur du conservatisme britannique m’avait accordé un entretien autour du Brexit, de l’enracinement et de l’immigration. Causeur le republie aujourd’hui in extenso.


Daoud Boughezala. Vous racontez tenir votre fibre conservatrice de votre père, qui militait pourtant au sein du parti travailliste. Comment vous a-t-il transmis son amour de la permanence sans vous léguer ses idéaux socialistes ?

Roger Scruton.[1. Auteur d’une trentaine d’ouvrages en anglais, le philosophe Roger Scruton a publié son premier essai en français. De l’urgence d’être conservateur (traduit par Laetitia Strauch-Bonart, Le Toucan, 2016).] J’ai fait le tri entre les différentes facettes de sa pensée. Comme beaucoup d’Anglais de son époque, mon père Jack Scruton portait son ascension sociale comme un fardeau et a nourri un ressentiment de classe. Instituteur issu de la classe ouvrière, sa famille très pauvre a beaucoup souffert dans l’entre-deux-guerres. Ses idées socialistes n’étaient que pure négativité, et il n’est d’ailleurs jamais parvenu à les traduire politiquement. Mais ce que j’ai retenu de lui, c’est sa défense de l’enracinement, la préservation de ce qu’il avait hérité, aimait et voulait conserver. Ainsi s’est-il investi avec nos voisins dans la société de conservation de High Wycombe pour empêcher que les promoteurs immobiliers ne défigurent notre ville. Il a également créé une société de protection de l’environnement et encouragé les enfants des écoles à s’intéresser à leur histoire locale.

À l’image de Jack Scruton et d’« anarchistes tories » tels que George Orwell ou William Morris, le conservatisme british n’est pas réductible à la droite. Serait-il davantage un style ou une mentalité qu’une idéologie structurée ?

C’est fort possible. Au xixe siècle, William Morris se disait socialiste et son contemporain John Ruskin tory, mais ils étaient tous deux foncièrement conservateurs. Loin d’être le monopole d’un parti, le conservatisme britannique découle d’un mouvement de la société civile. Notre conservatisme pragmatique conduit des citoyens à se réunir pour s’enraciner sans demander la permission de l’État, voire en défiant l’État. Certains créent des petites associations de protection du patrimoine pour préserver l’histoire et la beauté de leur localité. D’autres ont une démarche plus politique, comme ce fut le cas de George Orwell. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Orwell a été frappé par la trahison des clercs que représentait le refus des intellectuels de gauche de participer à l’union nationale. Inversement, ce socialiste conservateur voyait dans la classe ouvrière un puits de loyauté patriotique.

Avec sa fameuse « common decency » attachée aux petites gens, que Jean-Claude Michéa a abondamment repris depuis, Orwell idéalisait quelque peu les classes laborieuses. À l’heure du marché roi, croyez-vous à la décence commune du petit peuple ?

Même si la télévision a beaucoup détruit les groupes d’entraide, dans la ville rurale où j’habite on trouve encore de très nombreuses associations privées, comme les clubs d’échecs ou de bowling. Presque tous mes voisins ont leur petite bande d’amis avec lesquels ils vont boire un coup le soir, jouer au cricket ou au football. Et ce ne sont pas des bourgeois mais des fermiers. Même si les syndicats britanniques restent faibles par rapport à la puissance des grandes centrales françaises, nous maintenons d’autres liens horizontaux comme la religion, qui est loin d’être morte !

Puisque vous m’incitez à comparer nos deux pays, la France est-elle la contrée de ce que vous appelez le « conservatisme métaphysique », voire du conservatisme impossible ?

Par opposition au conservatisme britannique, fondé sur le besoin d’association et le sentiment d’appartenance concret des individus, les Français ont en effet développé un conservatisme métaphysique en réaction à la Révolution de 1789. C’est somme toute logique que d’opposer une pensée métaphysique à l’événement métaphysique qu’a été la Révolution française. Forgée autour des grands concepts de Liberté, Égalité, Fraternité, votre Révolution s’inspire d’ouvrages comme Du contrat social de Rousseau. Non moins abstraite est sa réplique contre-révolutionnaire chez Joseph de Maistre ou le Chateaubriand du Génie du christianisme. J’aime beaucoup les lire mais leur pensée a quelque chose de proprement éblouissant qui verse dans le romantisme, sans grande portée pratique.

Nos révolutions respectives ont toutes deux glorifié les droits de l’homme et du citoyen, la Glorieuse Révolution britannique avec le Bill of Rights (1689), la nôtre un siècle plus tard avec la Déclaration de 1789. Pourquoi célébrez-vous la première et fustigez-vous la seconde ?

Notre Glorieuse Révolution a un tout autre sens que la Révolution française. Plutôt qu’un grand bouleversement, c’est une restauration des acquis démocratiques dont on bénéficiait avant les guerres civiles qui ont miné le royaume. On est revenu au règne du droit, au respect des droits du citoyen et de la loi commune à travers le Parlement et les cours de justice qui sont autant de contrepoids à la puissance royale. Rien à voir avec le renversement total qu’a été la Révolution française…

Si la France a connu une révolution douce, c’est bien Mai 68, que vous avez eu l’occasion d’observer in situ. Qu’avez-vous pensé en voyant les pavés voler ?

Avant Mai 68, le jeune homme passionné par la littérature que j’étais n’avait rien de particulièrement politisé. J’adorais Paris et la culture française, sa langue, sa littérature, son architecture. C’est alors que j’ai vu tous ces jeunes gens qui voulaient renverser les piliers de la société française. Au fond de moi, je m’y suis fermement opposé car j’appréciais beaucoup le côté bourgeois de la France. Et rien ne me hérissait davantage que l’« antibourgeoisisme » des Sartre et Foucault : car qui étaient-ils, sinon des grands bourgeois ?

Vous apportez de l’eau au moulin de vos détracteurs antilibéraux vous accusant de défendre les intérêts de la classe dominante. Pourquoi vous échinez-vous à promouvoir le libre marché et la persistance des traditions sans y voir de contradiction ?

Le marché libre ouvert aux quatre vents de la mondialisation minant tous les petits groupes de solidarité qui unissent les individus, il existe une tension latente entre défense du marché et de la tradition. C’est pourquoi des institutions comme le mariage, l’amour ou l’éducation doivent échapper à l’emprise du marché. L’application du libre marché au sexe a par exemple toujours été considérée comme un péché, car sitôt qu’on marchandise la sexualité, les choses les plus précieuses sont menacées.

Au risque d’insister, je vois une incompatibilité philosophique entre conservatisme et libéralisme. Alors que le premier défend une certaine idée du bien commun, le second récuse toute morale collective…

Le libéralisme privatise le Bien afin d’éviter les conflits et d’aboutir à une définition neutre de la justice. Mais un tel résultat n’est pas à la portée de tous. C’est tout le paradoxe du libéralisme, censé être moralement neutre et universel, que d’être une philosophie d’élite nécessitant une éducation préalable. Une généralisation du libéralisme à tous les membres de la collectivité conduirait à l’anarchie. Car si on vide la société de toute morale commune et qu’on anéantit les institutions traditionnelles comme la famille, on expose les individus aux fanatismes à la mode, l’islamisme au premier chef.

Nous y voilà ! Adversaire déclaré de l’islam politique, vous vous inquiétez de la sécession culturelle d’une partie des immigrés musulmans mais, dans le sillage de Burke, vous critiquez la tentation étatique d’imposer une « conformité doctrinale » à ses citoyens. C’est un peu paradoxal…

Mais la vie est paradoxale ! Comment intégrer des immigrés musulmans qui croient le droit fondé sur le Coran alors que nos sociétés occidentales reposent sur une conception laïque du droit, réformable à l’envi ? L’Empire ottoman avait dépassé cette contradiction en instaurant deux systèmes de droit : un droit commun qui était celui du sultan, et un droit familial coutumier pour chaque communauté religieuse (millet). Ce système dual est impossible en Occident car le droit laïc est trop profondément ancré dans nos institutions.

Il y a quand même des trains qui arrivent à l’heure, comme le nouveau maire de Londres Sadiq Khan, issu de l’immigration pakistanaise…

Sadiq Khan est de ceux qui ont immédiatement saisi les opportunités qu’offre notre société et adopté notre mode de vie. Fils d’un chauffeur de bus pakistanais, il s’est intégré à la classe ouvrière britannique pour gravir les marches du parti travailliste. C’est un contre-exemple heureux de tous ces immigrés pakistanais issus des campagnes qui vivent des subsides de l’État providence.

Khan a ravi la mairie de Londres aux conservateurs. Dans votre essai De l’urgence d’être conservateur (L’Artilleur, 2016), vous vous référez assez peu à des figures tories. De Margaret Thatcher à Theresa May en passant par David Cameron, quel bilan dressez-vous de l’action des tories au gouvernement ?

Deux choses ont été très importantes dans mon éveil politique : Mai 68 et Thatcher. Dès que cette dernière a pris la tête du parti conservateur, j’ai eu conscience de ne pas partager ses analyses, bien que j’aie apprécié son patriotisme. Thatcher ne parlait que d’économie, de libre marché et de la nécessité de nous libérer de la mainmise des syndicats. De mon côté, malgré ma jeunesse, j’étais certes favorable à la libéralisation économique, mais une libéralisation contrôlée par la tradition. À l’époque de l’étatisme britannique triomphant, ses opposants travaillistes étaient néanmoins bien pires qu’elle…

Nombre de conservateurs hexagonaux dénoncent l’économisme de la droite française, perdue dans des querelles d’experts-comptables. Y a-t-il une seule personnalité politique française qui suscite votre intérêt ?

Sans adhérer à son programme étatiste, je trouve Marine Le Pen très intéressante en ce qu’elle a bouleversé les attentes de tout le monde. Elle se nourrit de quelque chose de très profond dans l’esprit français. C’est une version sécularisée du renouveau catholique de Charles Péguy, une sorte de « jeanne-d’arquisme » que Jean-Marie Le Pen a excité depuis des décennies. Marine Le Pen reprend le grand récit de son père, c’est-à-dire la quête d’une société pure entièrement consacrée à sa mission sainte.

En bon antieuropéen, vous vous êtes réjoui du Brexit. Pourquoi une (courte) majorité de vos compatriotes a-t-elle souhaité sortir de l’UE ?

Deux facteurs ont joué. Primo, l’immigration en énorme quantité, principalement d’Europe de l’Est, qui borde les villes industrielles du nord du royaume, sans que les gens ordinaires ne soient préparés à se sentir étrangers dans leur propre pays. Chaque année, nous recevons 500 000 immigrés, ce qui n’est pas gérable pour une petite île fière de son identité comme la nôtre.

Secundo, les Britanniques sont profondément démocrates et souverainistes. Ils n’aiment pas que leurs lois soient imposées du dehors. La résistance à l’arbitraire fait partie de notre histoire depuis le Moyen Âge et la Magna Carta. Or la Cour européenne des droits de l’Homme a usurpé notre tradition nationale. Certains de ses jugements n’ont pas été acceptés par les Britanniques, comme le refus d’expulser un immigré clandestin coupable de viol au nom de son « droit à une vie familiale » alors qu’il n’avait même pas de famille !

Londres avait déjà un pied dehors, un pied dans l’Union européenne. Le Brexit va-t-il concrètement changer les choses ?

Theresa May a écouté le verdict des urnes, notamment sur l’immigration, à la différence des travaillistes, bien que la classe ouvrière ait massivement voté contre l’Europe. Tout le problème, c’est que l’UE a été conçue par Jean Monnet comme un moyen d’abolir l’État-nation. Or, en cas de crise, l’État-nation est le seul recours du peuple. Prenons l’exemple du groupe de Visegrad qui rassemble quatre États d’Europe centrale (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie). Cette confédération marche à merveille parce que ses États membres se comprennent, partagent la même histoire, les mêmes traditions, des identités culturelles voisines et une même fierté patriotique. Bref, tout ce qui manque à l’Europe !

Macron, un paradoxe français

Tracts de campagne d'Emmanuel Macron, janvier 2017. SIPA. AP22001933_000001

Il est ce que d’aucuns dans le milieu pourraient appeler un « OPNI », objet politique non identifié, dont la trajectoire fulgurante pourrait faire penser à celle d’un météore, tant l’ancien ministre de l’Economie a su capter sur lui l’éclat médiatique dans le ciel politique français. Une lumière qui lui confère aujourd’hui une légitimité et une crédibilité sans précédent dans l’histoire de la Vème République, pour un candidat à l’élection présidentielle inconnu du grand public il y a encore 3 ans.

Servan-Schreiber ou Félix Gaillard ?

Pour autant, Emmanuel Macron n’est pas le premier libéral agitateur d’idées voulant sortir la France d’une certaine sclérose grâce à une bonne dose de sociale-libéralisme. Longtemps, certains ont vu en l’ancien assistant éditorial de Paul Ricœur une réminiscence de Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS), « notre Kennedillon » selon les bons mots de François Mauriac.

Initialement hommes de lettres brillants, médiatiques, porteurs de projets qu’ils prétendent novateurs pour la France, Emmanuel Macron et JJSS présentent de nombreuses similitudes. Toutefois, c’est peut-être Guillaume Larrivé, député LR, qui dressa la meilleure comparaison politico-historique en ce qui concerne le fondateur d’En Marche, en l’assimilant la semaine dernière à Félix Gaillard, plus jeune président du Conseil de la IVème République. A la tête d’un gouvernement de modérés, fédérant autour de lui plusieurs chapelles centristes, mais aussi indépendants et socialistes mesurés, celui qui n’avait pas encore franchi le cap de la quarantaine ne manquait pas d’idées solides pour notre pays, ni de qualités de technicien modernisateur.

La France n’a pas besoin d’un gestionnaire

Mais l’histoire comporte une dose de tragique face à laquelle le dynamisme et l’intelligence ne suffisent pas pour assumer la charge régalienne de l’Etat. Si, à l’instar de Félix Gaillard – qui prit des mesures économiques courageuses en accord avec son temps – Emmanuel Macron sut désenclaver l’activité de certains secteurs en France avec sa loi éponyme, l’époque actuelle et surtout les Français demandent autre chose qu’un simple gestionnaire comme chef d’Etat.

Car si l’ancien pensionnaire de Bercy a le vent en poupe dans les sondages, bénéficiant en ce sens d’une fenêtre de tir médiatique favorable eu égard du calendrier, force est de constater cependant que son discours centré sur les thématiques économiques ne parle pas ou très peu à l’ensemble des Français. Dans une étude publiée par l’institut de sondages Elabe il y a deux mois, le terrorisme (146%) et l’immigration (135%) apparaissaient ainsi comme deux des trois sujets les plus importants auxquels notre pays était confronté, tandis que le manque d’activité économique n’arrivait qu’en sixième position (21%), bénéficiant de seulement trois points de plus que la place de l’islam en France (18%). Un constat d’autant plus implacable que selon la même étude, 56% des Français estiment qu’il faut renforcer les moyens des forces de police et militaires quitte à renoncer à d’autres dépenses, tandis que près de la moitié d’entre eux se prononcent en faveur du renforcement du code pénal (148%).

Autant de positions sur lesquelles Emmanuel Macron apparaît en décalage complet avec la volonté de ses concitoyens et qui font écho à ses prises de distance avec l’exécutif au moment du débat sur la déchéance de nationalité. C’est d’ailleurs à cette époque qu’il appelait à prendre en cause les origines sociales du terrorisme et à s’interroger sur la part de responsabilité de la France, versant en ce sens dans un moralisme culpabilisateur à l’égard de la République. Un contre-pied parfait à l’égard du sursaut conservateur qui traverse l’hexagone depuis le début des années 2010 et d’une façon générale, l’ensemble des sociétés occidentales.

De qui/quoi Macron est-il le nom ?

De fait, au moment où le concept d’Etat-nation que l’on croyait tombé en même temps que le mur de Berlin fait son grand retour sur fond de crispations identitaires et de montée du terrorisme islamique en Occident, au moment où le Royaume-Uni et les Etats-Unis, chantres du néo-libéralisme  de la fin du XXème renouent avec le protectionnisme en réactivant la fibre patriotique, au moment où le mythe de la « mondialisation heureuse » s’écroule sous le poids des délocalisations et de la paupérisation de la classe moyenne périurbaine, Emmanuel Macron déboule avec un programme libéral-libertaire teinté d’europhilie hexagonale, négligeant jusqu’à présent les sujets régaliens, symboles d’une autorité de l’Etat que les Français aspirent à retrouver.

En 1992, James Carville, conseiller de Bill Clinton, alors candidat à la Maison Blanche, avait fait afficher dans le QG de campagne démocrate la devise «The economy, stupid!», afin de mieux illustrer la nécessaire focalisation sur les enjeux économiques auprès des électeurs. Une génération plus tard, le constat n’est plus valable et se fracasse sur le mur des réalités dont Patrick Buisson avait deviné les fondations dès les années 1980. Une époque où siégeaient au gouvernement en France des ministres communistes alors même que triomphaient en Europe et aux Etats-Unis les idées de Milton Friedman. Singularité française paraît-il.

Ainsi, alors que nombreux observateurs se demandent aujourd’hui de qui/quoi Emmanuel Macron est-il le nom, une première ébauche de réponse pourrait se dessiner. Et si ce n’était pas tout simplement du « paradoxe français » ?

Conserver, c’est prévoir

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Conservatisme
"Adam et Eve chassés du Paradis", gravure tirée du "Paradis perdu" de John Milton, 1868
Conservatisme "Manif pour tous" François Fillon Primaire LR Régis Debray
Détail de "Adam et Eve chassés du Paradis", gravure tirée du "Paradis perdu" de John Milton, 1868

La victoire écrasante de François Fillon sur Alain Juppé au second tour de la primaire LR n’aurait pas été possible sans l’apport décisif des voix de la Manif pour tous. En quelques années, la force de frappe électorale des millions de Français du « Mai 68 conservateur » (Gaël Brustier) a en effet contraint la droite à questionner un Progrès jusqu’alors incontesté. « On veut des enfants bio », lisait-on sur les mieux inspirées des banderoles.

C’est dans cet esprit que le conservateur entend faire perdurer les structures de base de la société : la famille, les associations locales, la patrie. Opposés aux conséquences délétères de l’emprise du marché sur l’environnement, la solidarité et la personne humaine, les conservateurs ne se satisfont pas davantage d’un État tentaculaire transformant l’individu en allocataire anonyme. Ni libéral ni étatiste, le conservateur se maintient dans un entre-deux qui peut prêter le flanc à l’ambiguïté.

Quand l’ordre établi vénère l’innovation, le conservatisme peut devenir révolutionnaire

Car à l’image du champ intellectuel dans sa globalité, la grande famille conservatrice se scinde schématiquement en deux traditions que l’on pourrait assimiler à la droite et à la gauche. Outre-Manche, Roger Scruton reconnaît son dû à des figures de gauche telles qu’Orwell et[access capability= »lire_inedits »] son propre père, militant travailliste épris de conservatisme artistique et écologiste. Dans notre douce France, par-delà leurs divergences, écolos-cathos issus de La Manif pour tous et socialistes décroissants séduits par l’ultragauche communient à l’unisson dans la revue Limite au nom d’un même refus du monde moderne et de ses ersatz.

Du succès des livres de Zemmour et Buisson à l’exposition, certes trop tardive, de l’œuvre d’un Michéa, le refus du présentisme fait aujourd’hui le bonheur de nos derniers libraires.

On souhaite la même fortune à la brillante synthèse de Jean-Philippe Vincent que Philippe Raynaud recense dans nos pages. Vincent, qui rend ici hommage à Burke dont les Belles Lettres rééditent les Réflexions sur la révolution en France, me confiait récemment qu’une guerre de Cent Ans opposait conservateurs britanniques et français. Là où un Scruton perçoit une mentalité et une attitude conservatrices indépendantes de toute doctrine, Vincent dégage les lignes de force d’une substance conservatrice clairement ancrée à droite car incompatible avec le sinistre fantasme de la tabula rasa. D’aucuns verraient dans le pragmatisme british la martingale des tories, lesquels prétendent s’adapter au monde qui vient sans lui sacrifier leurs principes. Inversement, l’ultramontanisme tricolore condamnerait les conservateurs à la marginalité en les privant de représentation politique.

Mais la tectonique des plaques fait désormais craquer la croûte de nos intellectuels. Signe des temps, à notre bavard de président qui le taxait de passéiste, Régis Debray a répliqué vertement, le traitant de « puceau de l’Histoire » avant de mettre les points sur les i : « Ce que l’on appelle vulgairement nostalgie n’est pas ce qui tire en arrière, mais ce qui pousse en avant les hommes d’action et, en particulier, les révolutionnaires. »

Dans le souci des générations suivantes, n’hésitons donc pas à détourner le mot de Marx et Engels : les totalitarismes du siècle passé n’ont fait que transformer diversement le monde, il s’agit maintenant de le conserver !

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Hamon-Valls: match nul ?

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hamon valls ps debat
Sipa. Numéro de reportage : AP22005354_000005.
hamon valls ps debat
Sipa. Numéro de reportage : AP22005354_000005.

Nous aurions préféré continuer la lecture du dernier Jérôme Leroy. Mais nous étions punis, consignés à regarder le débat du second tour de la primaire de gauche. Faut-il avoir le sens du devoir pour s’imposer une telle confrontation après la tragi-comédie de ce début de semaine et ces soupçons de fraude et/ou d’amateurisme qui ont entouré le premier tour du scrutin.

Le méchant de Rocky 4

On s’était préparé à un débat musclé. On avait même regardé la veille une rediffusion de Rocky 4 et on se surprenait à comparer les regards sévères de Manuel Valls et Ivan Drago. Il n’en a rien été. La courtoisie était de mise. Au début, c’est plutôt Benoît Hamon qui a continué sur sa lancée. Comme dans les débats du premier tour. On y a discuté ses propositions, et en particulier sa proposition-phare, le fameux revenu universel. Manuel Valls n’était pas sur son terrain et cela s’est vu, même s’il s’est attaché à envoyer des clins d’œil à l’électorat d’Arnaud Montebourg, allant même jusqu’à reprendre le slogan de son ex-Ministre de l’économie : « Je suis le candidat de la feuille de paie. » Même si Hamon s’est montré davantage à l’aise dans cette première partie, il est possible que les électeurs de Montebourg aient été déstabilisés par cet échange où Manuel Valls leur parlait davantage.

Laïque vs écolo

C’est ensuite, sur le terrain de la laïcité, que l’ancien Premier ministre s’est montré plus à l’aise, Benoît Hamon étant plus laborieux. Ce dernier s’est vu reprocher la proximité de l’un de ses porte-paroles avec le CCIF, seul véritable uppercut de cette confrontation. Hamon n’a pas répondu à cette interpellation. Sur l’écologie, l’ex-ministre de l’Education a semblé aussi à son aise, parlant au cœur de l’électorat de la primaire. Valls a réagi sur les terrains régaliens. Chacun sa route, chacun son chemin, chantait Tonton David.

On est bien incapable de déterminer lequel des deux a donc pris le dessus sur l’autre. Si les mêmes électeurs (réels ou fantômes made in Camba-Borgel) se rendent aux urnes dimanche, Benoît Hamon devrait l’emporter. Mais il peut y avoir du mouvement. Valls n’a pas encore perdu. Ce qui nous a encore agacé, c’est la tendance à verser dans le journalisme sportif, exactement comme nous l’avions déploré pour le match Fillon-Juppé. Nous ne pouvons aussi que regretter la nouvelle mode des débats à l’américaine, où les candidats ne débattent plus entre eux mais avec les journalistes.

Si on peut comprendre qu’une confrontation entre sept candidats contraignent à ce format, un face-à-face de second tour peut – et doit – se faire à la française, c’est-à-dire avec les deux impétrants assis l’un en face de l’autre et des journalistes intervenant le moins possible. On prie pour que cette nouvelle habitude prise pendant les primaires ne fassent pas école lors du débat d’entre-deux-tours de la vraie élection présidentielle.

Chine, la muraille de Trump

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Donald Trump Chine Amérique Rapports de force fermeté

Donald Trump Chine Amérique Rapports de force fermeté

Ce n’était pas une bourde ni une maladresse démontrant l’ignorance du prochain locataire de la Maison-Blanche, contrairement à ce qu’ont expliqué nombre d’éditorialistes américains et français, se gaussant déjà de la diplomatie clownesque de l’animateur télé porté au pouvoir par le peuple américain. C’est bien pour engager un nouveau rapport de forces avec Pékin que Donald Trump a accepté de prendre la présidente de Taïwan au téléphone le 2 décembre dernier. La cohorte des ricaneurs – souvent les premiers à dénoncer les atteintes aux droits de l’homme en Chine – n’a pu s’empêcher de voir là un affront à la puissance chinoise, et elle s’est émue, pour le coup, de cette rupture avec la realpolitik et d’un risque majeur de bouleversement des équilibres stratégiques internationaux. Fichtre !

La fin du « China first »

Certes, l’événement est sans précédent depuis 1979, d’autant que Donald Trump semble s’écarter du dogme de la « Chine unique » dans un contexte particulièrement tendu entre les deux Chine. Pékin porte en effet un regard méfiant sur Taïwan depuis l’arrivée au pouvoir de la nouvelle présidente indépendantiste Tsai Ing-wen début 2016.

Pour l’anecdote, on notera que le jour du « coup de fil » qui allait faire trembler les équilibres internationaux, le président chinois Xi Jinping recevait Henry Kissinger, théoricien de la realpolitik, artisan du rapprochement entre la Chine de Mao et les États-Unis de Nixon, et accessoirement inspirateur de la politique américaine en Asie depuis quarante ans. Deux semaines plus tôt, le même Kissinger rencontrait Donald Trump à New York. Rien n’a filtré de la conversation entre les deux hommes, sinon que la Chine aurait été au centre de[access capability= »lire_inedits »] l’entretien. De là à en déduire que Trump aurait pu agir avec l’aval du pape de la diplomatie du rapport de forces…

Contrairement aux conclusions de la plupart des commentateurs, Donald Trump n’a nullement évoqué, dans son entretien à Fox News le 11 décembre, une éventuelle reconnaissance de Taïwan. Même chez Trump, parfois, les mots sont pesés : « Je comprends parfaitement la politique d’“une seule Chine”. Mais je ne sais pas pourquoi nous devons être liés par cette politique […], à moins que nous concluions un accord avec la Chine concernant d’autres choses, y compris le commerce », a-t-il déclaré. Une fois président, il n’aurait d’ailleurs pas le pouvoir, seul, de décider de la reconnaissance de Taïwan. L’objectif est donc bien d’obtenir de Pékin des concessions sur le plan commercial.

Le journal chinois Global Times, proche du pouvoir, a compris le message, comme le montre son édito du 12 décembre titré « La logique de la “Chine unique“ n’est pas une arme de négociation ».

La conclusion de l’article est beaucoup plus prudente : « Nous en saurons plus sur la façon dont Donald Trump interprète la politique de “Chine unique“ après sa prise de pouvoir. En attendant, avec lui, la Chine doit se préparer à des relations sino-américaines tout en montagnes russes. Et beaucoup d’autres dans le monde vont probablement devoir aussi boucler leur ceinture de sécurité. »

Le bras de fer ne fait que commencer

Des montagnes russes, en effet. Car les signaux adressés à Pékin sont beaucoup moins uniformes qu’il n’y paraît. Les Chinois sont pleinement satisfaits de l’abandon annoncé du TPP (Trans Pacific Partnership) par Trump, dont ils étaient exclus. Donald Trump a même joué un coup de maître pour rassurer Pékin quelques jours après le fameux « coup de fil », en nommant au poste d’ambassadeur en Chine le gouverneur de l’Iowa, Terry Branstad. Ce « vieil ami » du pays est un proche de Xi Jinping, qu’il a connu dans les années 1980 lorsque celui-ci, alors gouverneur de la province du Hebei, était venu étudier l’agriculture de l’Iowa avec une délégation d’élus chinois. L’agence de presse officielle Xinhua s’est réjouie de cette nomination, la présentant comme « un signal positif émis au milieu d’autres messages plus mitigés que M. Trump a adressés à la Chine ».

Autant de signaux contradictoires qui font office de « stress tests » en temps réel du pouvoir chinois. La fragile croissance chinoise – d’ailleurs largement surévaluée – est largement dépendante des importations américaines, et la solidité du régime fortement liée aux espoirs d’un atterrissage en douceur d’une économie qui tourne désormais au ralenti. En clair, Trump peut prendre le risque de contrarier Pékin.

C’est peu dire que Jean-Marc Ayrault n’a pas eu cette audace : « Attention à la Chine. C’est un grand pays. Il peut y avoir des désaccords avec la Chine mais on ne parle pas comme ça à un partenaire », a commenté notre poltron ministre des Affaires étrangères.

Trump bénéficiera, en outre, d’un large soutien des milieux d’affaires américains, plutôt favorables à la reconnaissance de Taïwan en vue de favoriser la signature de partenariats économiques : certains secteurs sont aujourd’hui inaccessibles aux États-Unis. Et le futur président ne fait que s’inscrire dans la droite ligne diplomatique du Parti républicain qui, dans son programme, appelle à une politique assumée de soutien à Taïwan. En son temps, Condoleezza Rice avait déjà mis en cause le principe de « Chine unique » avant de faire machine arrière…

De l’audace, encore de l’audace

Avec les bonnes manières qu’on lui connaît et un discours très policé, Obama a tenté lui aussi des coups de poker du même genre, annonçant la vente de 6 milliards d’armements à Taïwan en janvier 2010. À l’époque, le ministère de la Défense chinois avait immédiatement suspendu les échanges militaires avec les États-Unis et convoqué l’attaché de la Défense américain en Chine pour lui faire part d’une « protestation solennelle ». En 2015, rebelote. Le même rituel se répète. Sans réelles conséquences. Au point de se demander si cette agitation perpétuelle ne relève pas de la comédie du pouvoir.

En tout cas, le 10 décembre, le Congrès américain, à majorité républicaine, est allé bien plus loin en adoptant, lors du vote du budget de la Défense, une clause d’échanges militaires de haut niveau entre les États-Unis et Taïwan. Le ministre de la Défense chinois a immédiatement réclamé l’abandon de cette clause, au prétexte que « la question de Taïwan concerne la souveraineté et l’intégrité territoriale chinoise ».

À ce jour, la Maison-Blanche n’a pas fait savoir qu’elle s’opposerait au texte contesté.

Il apparaît donc que le rapport de forces que Trump cherche à obtenir ne tranche pas notablement avec la politique asiatique de Barack Obama, qui visait à établir un véritable « containment », tant militaire qu’économique, de l’Empire du Milieu. À la différence près que Trump joue franc-jeu, casse les codes, s’interdit de faire dans la dentelle, préférant l’irritante « Tweet Diplomatie » au discret « téléphone rouge ». Plein de bon sens, Trump s’est d’ailleurs étonné sur Twitter qu’on ne puisse prendre au téléphone la dirigeante d’un pays auquel on livre des missiles Patriot par centaines…

Par le style, Trump – installé dans sa « Trump tower » mais pas encore à la Maison-Blanche, c’est important – s’autorise ainsi un surcroît de liberté inédit dans une relation avec Pékin historiquement fondée sur la pleutrerie des Occidentaux, méthode qui n’a guère montré son efficacité. Il faudra s’y faire. À Pékin comme à Paris…[/access]

Retraites: Fillon, vite un programme digne de ce nom!

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François Fillon au Conseil national des Républicains, 14 janvier 2017. SIPA. 00788617_000024
François Fillon au Conseil national des Républicains, 14 janvier 2017. SIPA. 00788617_000024

François Fillon a joué un rôle clé dans deux réformes des retraites : celle de 2003, en tant que ministre des Affaires sociales, du travail et de la solidarité, et celle de 2010, en tant que Premier ministre. L’importance de ce sujet pour les finances publiques est considérable : 14 % du PIB, plus du quart du total des dépenses de notre système social, de l’État et des collectivités territoriales réunies. On pourrait donc s’attendre à ce que son programme présidentiel soit, sur ce point, à la hauteur des enjeux. On pourrait attendre la même chose du programme du parti Les Républicains, qui fournira, si le succès est au rendez-vous, le gros de sa majorité parlementaire. En tant que spécialiste des retraites, j’ai le triste devoir de dire que c’est loin d’être le cas, et qu’il serait grand temps de corriger le tir.

Les Français veulent choisir

Le site officiel du candidat Fillon est particulièrement peu disert en matière de retraites : la 5e « mesure phare » indique simplement « recul de l’âge de la retraite à 65 ans et unifier tous les régimes pour maintenir le pouvoir d’achat des salariés ». Le passage à un régime universel est une réforme structurelle en faveur de laquelle je plaide depuis plus de 20 ans (Quelles retraites en l’an 2000 ? Armand Colin, 1993)[1. Le plaidoyer, et surtout le travail préparatoire à une réforme structurelle, s’est poursuivi notamment dans un livre avec Alain Madelin, Quand les autruches prendront leur retraite, Le Seuil, 2003, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, janvier 2017. Ce dernier ouvrage précise comment passer, en un quinquennat, de nos 36 régimes hétéroclites à un régime unique par points, clair et simple pour les assurés sociaux, et facile à piloter.]: je ne vais donc pas faire la fine bouche ! Mais s’agissant d’une opération de grande ampleur, il ne suffit pas de l’annoncer dans une petite phrase qui commence par une mesure paramétrique portant sur une variable de commande qui aurait toute chance de disparaître dans un régime rénové où la liberté rendue possible par l’adoption de la neutralité actuarielle remplacerait enfin les carcans bureaucratiques actuels. François Fillon semble avoir fait allusion oralement à l’adoption d’un système par points : c’est cela, et d’autres dispositions constitutives d’un régime efficace et juste, qu’il faudrait porter à la connaissance du corps électoral.

Le site du parti Les Républicains entre davantage dans les détails. On y lit d’emblée : « Nous assurerons l’égalité stricte entre le public et le privé sur le calcul des pensions de retraite et demandons un âge identique de départ à la retraite pour tous les salariés. Nous voulons la suppression des régimes spéciaux de retraite. » Mais veut-on emmener les Français, épris de liberté, en rang par deux, vers un âge de « départ » obligatoire ? Alors que chacun aspire à organiser sa vie comme il l’entend, le premier préférant le loisir à l’argent, le second désirant travailler plus longtemps pour pouvoir dépenser davantage, et le troisième souhaitant une période de transition comportant une activité professionnelle réduite et la perception d’une fraction de sa pension ! Cette liberté, rendue compatible avec l’égalité et l’efficacité par l’adoption d’un régime universel en points appliquant un principe de neutralité actuarielle, serait-elle en dehors des limites de l’épure LR ?

De bonnes intentions, mais…

Plus loin – page 290 et suivantes du programme – sous un chapeau « garantir une fois pour toutes le financement des retraites », arrivent les dispositions concrètes, dont les trois principales méritent d’être connues et commentées.

« Porter à 63 ans en 2020 l’âge légal de départ à la retraite, puis à 64 ans en 2025. » Cette phrase qui nous promet la répétition des réformes paramétriques précédemment réalisées, est terrifiante, car elle montre à quel point les auteurs du programme ignorent la nécessité de dépolitiser la gestion de notre système de retraites. La loi doit fixer la structure du système, y compris la nature des leviers de commande, mais manœuvrer ces leviers pour atteindre, notamment, l’équilibre budgétaire, est de la responsabilité des gestionnaires. Ni le Parlement, ni même le Gouvernement, n’ont intérêt à se mêler de la gestion des retraites : une fois mis en place un bon système, avec des buts bien définis, il faut laisser son équipe de direction prendre ses responsabilités, quitte à la semoncer, voire à la renvoyer, si elle fait mal son travail.

« Supprimer les régimes spéciaux tout en alignant le mode de calcul des pensions de retraite du public sur celui du privé (les 25 meilleures années, primes comprises) ». Voilà de bonnes intentions, mais de celles dont l’enfer est pavé. Car une telle mesure sera encore plus difficile à mettre en œuvre que le passage à un régime universel par points, du fait notamment que les régimes spéciaux ont pour équivalent non pas le régime général, mais l’ensemble formé par les 3 régimes des salariés du privé, assurance vieillesse du régime général, Arrco et Agirc. Se donner un mal fou, et déclencher des grèves paralysantes, pour se retrouver avec des régimes de fonctionnaires et de cheminots calqués sur le régime mal fichu qu’est celui des salariés du privé, quel gâchis en perspective !

« Nous demanderons aux gestionnaires des régimes Arrco et Agirc de poursuivre leurs efforts d’économie et d’aligner leurs coûts de gestion sur ceux de la CNAV. » Si le programme de LR avait été écrit ou relu par quelqu’un connaissant le sujet, il poserait de façon bien différente l’importante question du coût de gestion. Exprimé en pourcentage, le coût d’un régime complémentaire, distribuant des pensions plus modestes que le régime de base, paraît évidemment élevé, puisque gérer des droits requiert les mêmes opérations, et coûte donc autant d’euros, que la pension mensuelle obtenue au terme d’une carrière complète soit 300 €, 600 €, ou 1 200 €. Ce phénomène s’observe également en assurance maladie, où les complémentaires fonctionnent avec des frais de 10 % à 25 % des remboursements qu’elles effectuent, contre moins de 5 % pour la sécu. Ce qui réduirait fortement les frais de gestion des retraites, c’est l’instauration d’un régime universel !

Fillon et Les Républicains ont actuellement comme atout principal la nullité de leurs adversaires. On aimerait que, d’ici les élections, la raison de voter pour eux ne soit plus le choix du moindre mal, mais celui d’un candidat et d’un mouvement politique ayant un bon projet.

« Qui a gagné le débat? »

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Les candidats à la primaire de la gauche, janvier 2017. SIPA. AP21999195_000002
Les candidats à la primaire de la gauche, janvier 2017. SIPA. AP21999195_000002

Un groupe de citoyens vient de lancer l’initiative « trois débats sinon rien », afin d’obtenir l’organisation de six débats télévisés, en tout : trois avant le premier tour, impliquant tous les candidats, et trois entre les deux tours, au lieu de l’unique débat habituel. En soi, cette idée n’est pas aberrante et elle permettrait peut-être de contrebalancer un peu les nouvelles règles du CSA en matière d’équité (et non plus d’égalité) du temps de parole, qui risquent de nuire beaucoup à la visibilité de ceux qu’on appelle les petits candidats. Mais organiser plus de débats, c’est aussi donner aux médias plus de poids encore qu’ils n’en ont déjà.

La règle de l’égalité parfaite était très contraignante mais elle avait l’avantage d’être juste et claire. Le CSA l’a abolie récemment, au profit d’une exigence d’équité qui délègue aux médias audiovisuels le soin d’« évaluer le poids relatif de chaque candidat ». Autrement dit, un petit candidat restera un petit candidat, sans espoir de s’extraire de ce statut. Et bien sûr, cette évaluation difficilement objective permet aux médias de sélectionner les têtes d’affiche sans devoir s’imposer la corvée de s’intéresser à des personnalités mineures.

Reste à déterminer si les débats de préparation au premier tour reposeraient sur ce principe d’équité ou si, à titre dérogatoire, on y respecterait une égalité parfaite. Comme ces débats mettent toujours au premier plan d’énormes chronomètres, on verrait exactement quel est le temps de parole accordé à chacun et les différences de traitement, même légales, sauteraient aux yeux de manière gênante.

Mais surtout, on aurait droit à cette sempiternelle et inutile question : qui a gagné le débat ?

Comment comprendre cette question ?

Théoriquement, celui qui gagne le débat est celui qui parvient à convaincre et donc à remporter l’élection. Vous voulez savoir qui a gagné le débat ? Attendez les résultats du scrutin.

Ou alors, on considère qu’on peut gagner un débat sans gagner l’élection. Tel candidat a été le plus convaincant, le plus brillant, le plus offensif, le plus percutant : c’est lui qui a gagné le débat. On évalue alors la qualité d’une performance oratoire. C’est évidemment ce qu’on veut signifier, en général, quand on pose cette question. Mais ce n’est pas si simple :

D’abord, on peut être brillant et dire n’importe quoi. La qualité d’une prestation lors d’un débat ne préjuge en rien de…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Hamon, dernier acte des désertions de la gauche

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Benoit Hamon et son affiche de campagne, janvier 2017. SIPA. 00788011_000004
Benoit Hamon et son affiche de campagne, janvier 2017. SIPA. 00788011_000004

François Mitterrand a sciemment favorisé au cours des années 1980 l’émergence du Front national pour mettre un caillou dans la chaussure de la droite. Ce faisant, il l’a érigé en héraut de l’idée nationale dont la gauche était jusque-là un des piliers. En abandonnant la nation à l’extrême droite, la gauche mitterrandienne a trahi tout à la fois Danton, Gambetta et Clemenceau.

Mitterrand-Jospin-Hamon: même combat

Au tournant des années 1990, avec l’Acte unique puis Maastricht, François Mitterrand a pu déclarer « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir ». Antiphrase pour faire passer le message « la France est notre passé, l’Europe est notre patrie ». Là encore, la gauche choisit d’abandonner l’idée de Patrie aux derniers gaullistes sociaux qui accompagnaient Philippe Séguin. Pierre Mendès France et Pierre Brossolette peuvent se retourner dans leur tombe.

Après la nation et la patrie, il fallait renoncer à la souveraineté qui en est le corollaire. Lionel Jospin a accompagné et encouragé au cours de sa mandature tous les transferts de souveraineté, juridique, réglementaire et économique que lui imposait l’Union européenne en créant une jurisprudence dans laquelle on est aujourd’hui enfermé.

Durant toute cette période, la gauche a aussi nourri tous les abandons idéologiques concernant l’instruction. Hormis Jean-Pierre Chevènement, tous les ministres de l’Education nationale de gauche ont renoncé aux idéaux de Jules Ferry et de ses hussards noirs de la République pour confier l’instruction de nos enfants à des pédagogistes qui valorisent les « apprenants » au détriment des « sachants » et du savoir. L’effondrement de la France dans les classements Pisa ne touchent pas les élèves de Janson-de-Sailly, mais en premier lieu les enfants d’immigrés. Là encore la gauche a trahi sa mission émancipatrice.

Le fossoyeur du travail et de la laïcité

Restait à s’attaquer à la laïcité. Qui est un autre volet de l’émancipation : permettre à des citoyens, d’échapper à leur condition religieuse ou supposée telle pour s’épanouir dans la société. Après bien d’autres, Benoît Hamon qui s’apprête à porter le drapeau du parti socialiste incarne la vision multi-culturaliste de la société dans laquelle des hommes et des femmes de gauche en viennent à stigmatiser tous les témoignages qui révèlent des atteintes aux libertés. Avec eux, la laïcité est abandonnée à la droite conservatrice et le voile devient un symbole de liberté des femmes. Situation inversée, complètement à rebours de tout ce que la gauche a entrepris pendant deux siècles pour extraire les hommes et les femmes de l’influence rétrograde et liberticide de la religion. Avec Hamon, l’islamo-gauchisme a de beaux jours devant lui. Qui pourrait reconnaître aujourd’hui dans le PS de Benoît Hamon les combats d’Emile Combes et de René Viviani ?

Il manquait à ce désastre la question du travail. Là encore, le score de Hamon, deux fois supérieur à celui de Montebourg et sa victoire probable au second tour des primaires, symbolise le renoncement au productivisme et au travail. Dans sa vision de la société, la fin du travail est inéluctable et le destin des Français est de rejoindre les rangs croissants des assistés. Passons sur l’impossible financement de son revenu universel, l’idée seule de cette mesure entraîne la gauche sur la voie du renoncement à ce qu’elle a longtemps défendu : l’émancipation par un travail justement rémunéré et la conquête des droits sociaux corollaires à la contribution de chacun aux progrès de la société. Jean Jaurès, Léon Blum et Léon Jouhaux ne constituent plus aucune référence pour les porteurs de cette idéologie.

Nation, patrie, souveraineté, instruction, laïcité, travail… Ce sont tous les fondements de l’émancipation qu’on enterre aujourd’hui. Hamon va mettre les derniers clous sur le cercueil du Parti socialiste dimanche prochain. Désormais le destin de la gauche se jouera ailleurs et autrement.

Manifs anti-Trump: un déni de démocratie

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Manifestation anti-Trump le jour de son investiture à Saint-Paul aux Etats-Unis, janvier 2017. SIPA. AP22003491_000003
Manifestation anti-Trump le lendemain de son investiture à Saint-Paul aux Etats-Unis, janvier 2017. SIPA. AP22003491_000003

La démocratie est le terrain favori des donneurs de leçons, journalistes, hommes politiques, artistes et autres petites mains de la morale bien-pensante. En France, ils ont tous aboyé en chœur contre l’usage du 49-3, paraît-il si peu démocratique. Le démocratisme va chez nous si loin que le premier Ministre qui avait utilisé cette procédure tout-à-fait gaullienne, fait de sa suppression un des arguments-clefs de sa campagne. Faut-il que le sac-à-malices socialiste soit vide pour que lundi Manuel Valls utilise le 49-3 et mardi il propose de le supprimer ? La verticale du pouvoir n’est plus en Europe occidentale qu’une horizontale et tout le monde, y compris Nicolas Sarkozy en son temps de présidence, s’est ingénié à l’aplatir encore, avec la « question prioritaire de constitutionnalité ». L’exécutif en France est systématiquement réduit à la portion congrue, l’équilibre des pouvoirs vacille et Montesquieu doit bouillonner de rage dans sa tombe du Panthéon. Pas étonnant que de bons esprits admirent la verticalité érectile du pouvoir au Kremlin et, désormais, à la Maison-Blanche.

La presse est unanime

C’est pourquoi je m’étonne : dans toute la presse française que j’ai pu lire, je n’ai vu aucune critique en règle de ces manifestations si peu démocratiques contre l’élection de Donald Trump qui se sont déroulées aux Etats-Unis mais aussi ailleurs dans le monde. Il faut dire que je me trouve actuellement dans un paradis socialiste tropical où l’accès à internet est rigoureusement réduit, pour le plus grand bien du peuple évidemment. Pas un seul journal étranger en vente dans cette capitale, il faut se contenter des quelques feuilles du Granma hebdomadaire, maigre nourriture. Ces manifestations anti-Trump sont une nouveauté absolument scandaleuse dans nos démocraties rongées par le démocratisme. Le peuple de gauche a-t-il manifesté contre l’élection de Valéry Giscard d’Estaing ? Le peuple de droite contre l’élection de François Mitterrand ? Pas que je me souvienne.


Manifestation anti-Trump à Washington et à New… par euronews-fr

Il y a à mes yeux une énorme différence, qui devrait être inscrite dans la Constitution et dans le droit pénal, entre manifester contre une décision du gouvernement (le mariage pour tous, pour prendre un exemple de droite) ou un projet de loi (la montagne El Khomri qui a accouché d’une souris) d’un côté et de l’autre manifester contre le vote… des autres citoyens.

En 2007, quand j’ai voté pour Nicolas Sarkozy , certains Français se sont arrogé le droit de critiquer mon vote et de le contester violemment, surtout en banlieue. Au soir du deuxième tour, on a manifesté contre moi, Alain Nueil, contre le droit que j’ai de choisir démocratiquement mon président de la République ! Je croyais avec Rousseau que la majorité pouvait se permettre d’opprimer la minorité, et que la majorité des électeurs ayant choisi Sarkozy, la messe était dite. Après l’élection de François Hollande, je n’ai pas envisagé une seconde d’aller clamer ma haine contre ses électeurs et d’aller crier que leurs suffrages ne valaient rien. De quel droit l’aurais-je fait, Bon Dieu ?

Les Californiens bien bronzés contre les pâlots du Wisconsin

Je suis extrêmement choqué que les Californiens bien bronzés, bien vêtus, bien nourris par les hamburgers des bonnes petites marques que les Européens ne connaissent pas, s’arrogent le droit de contester le vote des pauvres natifs du Wisconsin ou du Minnesota, rendus pâles par le long hiver, de vieilles doudounes informes et des hamburgers indigestes. Que dire encore des Européens qui se mêlent de critiquer le choix de la Rust Belt et des chômeurs de Détroit ? Ils sont doublement à côté de la plaque. Le fait que Hillary Clinton ait obtenu presque deux millions de voix de plus que Donald Trump ne change rien à l’affaire. Le système des grands électeurs a été conçu par de brillants esprits des Lumières pour éviter l’irruption d’un démagogue qui voudrait se faire dictateur. Jusqu’à présent, ce système a fonctionné et aucun président américain ne s’est mué en tyran. Le fameux vote allemand de 1933 en faveur d’Hitler aurait peut-être été empêché par ce genre de garde-fous.

Les Anglo-Saxons ont l’excellente habitude de conserver ce qui fonctionne bien, la très constitutionnelle monarchie britannique aussi bien que le système des grands électeurs américains, qui n’est baroque qu’à des yeux français. Nous autres avons la sale manie de conserver ce qui ne marche pas : le socialisme, la méthode de lecture globale, les cantiques insipides de l’Eglise catholique « relookée » dont les curés ne se sont toujours pas rendu compte, les pauvres, que personne ne les chante. La joie de chanter en église célébrée par Saint Augustin dans la Cité de Dieu ? Connais pas.

Quel que soit le président de la République élu en 2017, il faudra une prise de conscience générale de ce problème. A une époque où l’on parle sans arrêt de respect, il faut apprendre à respecter le vote des autres citoyens, « surtout si l’on n’est pas d’accord », comme le dit la fière devise de Causeur. Ce n’est pas la rue qui fait la loi, ce sont les urnes. En tant qu’habitant du Dordogneshire, j’ai été attristé par le Brexit qui complique la vie de nos amis anglo-périgourdins, comme il complique la vie de tous les jeunes Français qui fuient à Londres le chômage socialiste. Mais il ne me serait jamais venu à l’idée d’organiser une manif anti-Brexit à Eymet, dont le quart de la population est britannique, ou pendant le week-end anglais qui se déroule chaque été à Brantôme et fait couler des flots de bière et d’entente cordiale. Et s’il faut en passer par Marine Le Pen pour nous éviter la charia, autant préparer le terrain, et répéter d’ores et déjà à tout le monde que le vote démocratique, ça se respecte impérieusement.

La méritocratie contre le mérite

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Emmanuel Macron lors d'un meeting de "En Marche" à Clermont-Ferrand, janvier 2017. SIPA. 00787596_000006
Emmanuel Macron lors d'un meeting de "En Marche" à Clermont-Ferrand, janvier 2017. SIPA. 00787596_000006

Il y a quelques jours, le New York Times a publié un intelligent article sur « The rise and fall of European meritocraty ». Ivan Krastev y dresse un parallèle entre l’effondrement (si seulement c’était vrai !) des pseudo-élites auto-proclamées mondialisées et la montée des populismes, notant que « l’élite méritocratique est une élite mercenaire, qui n’est pas sans rapport avec la façon dont les clubs de foot les plus compétitifs s’échangent les meilleurs joueurs ». Et de préciser que « les banquiers hollandais heureux vont à Londres, pendant que les bureaucrates allemands compétents occupent Bruxelles ». Ces gens-là n’ont pas de frontières, ils n’ont plus de nation.

D’où l’incompréhension desdits banquiers londoniens d’adoption lorsque le peuple anglais a voté le BrexitNot in my name ! se sont-ils exclamés ! D’où l’ahurissement des bureaucrates bruxellois devant les votes eurosceptiques, qu’ils ont contournés grâce à la complicité active d’autres bureaucrates associés à quelques politiques intéressés. D’où la sidération des médias à l’élection de Trump ! Ce tout petit monde, comme dirait David Lodge, va de stupéfaction en stupéfaction. Vite, s’inventer un pare-feu !

Vite, inventez-moi un petit Macron!

Un parti populiste pourrait briller aux prochaines élections ? Vite, inventez-moi un petit Macron, puisque Hollande ne peut plus fournir. Les fonds ne manquent pas à Emmanuel Macron pour monter des meetings. On y vend aux foules un bonheur parfaitement imaginaire. Parce que l’Europe telle qu’elle s’est construite, l’Europe de la finance, de la City et de Goldmann Sachs — parlez-en aux Grecs, de Goldmann Sachs —, cette Europe qui choisit de parler anglais — non pas la langue de Shakespeare, mais celle des épiciers du Stock Exchange —, cette Europe-là n’a rien à voir avec le bonheur. Au moins, pour européen qu’il soit, François Fillon ne promet que du sang, de la sueur et des larmes.

Le bonheur, ce ne sont pas ces tomates standardisées, dépourvues de goût, mais conformes à un idéal européen décidé à Bruxelles, où d’ailleurs on n’en cultive pas. Ni ces normes alimentaires qui nous empêchent de manger des fromages non pasteurisés et du lait frais non UHT. Le bonheur, ce ne sont pas ces écoles où l’on enseigne le français tel qu’il se parle mal — baragouinez, mes enfants, Bruxelles s’occupe du reste. Un sabir dans lequel se dissolvent peu à peu les langues nationales, mais qui…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Roger Scruton, humaniste tory

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roger scruton eaton lynchage
Roger Scruton. 28 minutes

Roger Scruton est mort hier. Il y a trois ans, ce grand penseur du conservatisme britannique m’avait accordé un entretien autour du Brexit, de l’enracinement et de l’immigration. Causeur le republie aujourd’hui in extenso.


Daoud Boughezala. Vous racontez tenir votre fibre conservatrice de votre père, qui militait pourtant au sein du parti travailliste. Comment vous a-t-il transmis son amour de la permanence sans vous léguer ses idéaux socialistes ?

Roger Scruton.[1. Auteur d’une trentaine d’ouvrages en anglais, le philosophe Roger Scruton a publié son premier essai en français. De l’urgence d’être conservateur (traduit par Laetitia Strauch-Bonart, Le Toucan, 2016).] J’ai fait le tri entre les différentes facettes de sa pensée. Comme beaucoup d’Anglais de son époque, mon père Jack Scruton portait son ascension sociale comme un fardeau et a nourri un ressentiment de classe. Instituteur issu de la classe ouvrière, sa famille très pauvre a beaucoup souffert dans l’entre-deux-guerres. Ses idées socialistes n’étaient que pure négativité, et il n’est d’ailleurs jamais parvenu à les traduire politiquement. Mais ce que j’ai retenu de lui, c’est sa défense de l’enracinement, la préservation de ce qu’il avait hérité, aimait et voulait conserver. Ainsi s’est-il investi avec nos voisins dans la société de conservation de High Wycombe pour empêcher que les promoteurs immobiliers ne défigurent notre ville. Il a également créé une société de protection de l’environnement et encouragé les enfants des écoles à s’intéresser à leur histoire locale.

À l’image de Jack Scruton et d’« anarchistes tories » tels que George Orwell ou William Morris, le conservatisme british n’est pas réductible à la droite. Serait-il davantage un style ou une mentalité qu’une idéologie structurée ?

C’est fort possible. Au xixe siècle, William Morris se disait socialiste et son contemporain John Ruskin tory, mais ils étaient tous deux foncièrement conservateurs. Loin d’être le monopole d’un parti, le conservatisme britannique découle d’un mouvement de la société civile. Notre conservatisme pragmatique conduit des citoyens à se réunir pour s’enraciner sans demander la permission de l’État, voire en défiant l’État. Certains créent des petites associations de protection du patrimoine pour préserver l’histoire et la beauté de leur localité. D’autres ont une démarche plus politique, comme ce fut le cas de George Orwell. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Orwell a été frappé par la trahison des clercs que représentait le refus des intellectuels de gauche de participer à l’union nationale. Inversement, ce socialiste conservateur voyait dans la classe ouvrière un puits de loyauté patriotique.

Avec sa fameuse « common decency » attachée aux petites gens, que Jean-Claude Michéa a abondamment repris depuis, Orwell idéalisait quelque peu les classes laborieuses. À l’heure du marché roi, croyez-vous à la décence commune du petit peuple ?

Même si la télévision a beaucoup détruit les groupes d’entraide, dans la ville rurale où j’habite on trouve encore de très nombreuses associations privées, comme les clubs d’échecs ou de bowling. Presque tous mes voisins ont leur petite bande d’amis avec lesquels ils vont boire un coup le soir, jouer au cricket ou au football. Et ce ne sont pas des bourgeois mais des fermiers. Même si les syndicats britanniques restent faibles par rapport à la puissance des grandes centrales françaises, nous maintenons d’autres liens horizontaux comme la religion, qui est loin d’être morte !

Puisque vous m’incitez à comparer nos deux pays, la France est-elle la contrée de ce que vous appelez le « conservatisme métaphysique », voire du conservatisme impossible ?

Par opposition au conservatisme britannique, fondé sur le besoin d’association et le sentiment d’appartenance concret des individus, les Français ont en effet développé un conservatisme métaphysique en réaction à la Révolution de 1789. C’est somme toute logique que d’opposer une pensée métaphysique à l’événement métaphysique qu’a été la Révolution française. Forgée autour des grands concepts de Liberté, Égalité, Fraternité, votre Révolution s’inspire d’ouvrages comme Du contrat social de Rousseau. Non moins abstraite est sa réplique contre-révolutionnaire chez Joseph de Maistre ou le Chateaubriand du Génie du christianisme. J’aime beaucoup les lire mais leur pensée a quelque chose de proprement éblouissant qui verse dans le romantisme, sans grande portée pratique.

Nos révolutions respectives ont toutes deux glorifié les droits de l’homme et du citoyen, la Glorieuse Révolution britannique avec le Bill of Rights (1689), la nôtre un siècle plus tard avec la Déclaration de 1789. Pourquoi célébrez-vous la première et fustigez-vous la seconde ?

Notre Glorieuse Révolution a un tout autre sens que la Révolution française. Plutôt qu’un grand bouleversement, c’est une restauration des acquis démocratiques dont on bénéficiait avant les guerres civiles qui ont miné le royaume. On est revenu au règne du droit, au respect des droits du citoyen et de la loi commune à travers le Parlement et les cours de justice qui sont autant de contrepoids à la puissance royale. Rien à voir avec le renversement total qu’a été la Révolution française…

Si la France a connu une révolution douce, c’est bien Mai 68, que vous avez eu l’occasion d’observer in situ. Qu’avez-vous pensé en voyant les pavés voler ?

Avant Mai 68, le jeune homme passionné par la littérature que j’étais n’avait rien de particulièrement politisé. J’adorais Paris et la culture française, sa langue, sa littérature, son architecture. C’est alors que j’ai vu tous ces jeunes gens qui voulaient renverser les piliers de la société française. Au fond de moi, je m’y suis fermement opposé car j’appréciais beaucoup le côté bourgeois de la France. Et rien ne me hérissait davantage que l’« antibourgeoisisme » des Sartre et Foucault : car qui étaient-ils, sinon des grands bourgeois ?

Vous apportez de l’eau au moulin de vos détracteurs antilibéraux vous accusant de défendre les intérêts de la classe dominante. Pourquoi vous échinez-vous à promouvoir le libre marché et la persistance des traditions sans y voir de contradiction ?

Le marché libre ouvert aux quatre vents de la mondialisation minant tous les petits groupes de solidarité qui unissent les individus, il existe une tension latente entre défense du marché et de la tradition. C’est pourquoi des institutions comme le mariage, l’amour ou l’éducation doivent échapper à l’emprise du marché. L’application du libre marché au sexe a par exemple toujours été considérée comme un péché, car sitôt qu’on marchandise la sexualité, les choses les plus précieuses sont menacées.

Au risque d’insister, je vois une incompatibilité philosophique entre conservatisme et libéralisme. Alors que le premier défend une certaine idée du bien commun, le second récuse toute morale collective…

Le libéralisme privatise le Bien afin d’éviter les conflits et d’aboutir à une définition neutre de la justice. Mais un tel résultat n’est pas à la portée de tous. C’est tout le paradoxe du libéralisme, censé être moralement neutre et universel, que d’être une philosophie d’élite nécessitant une éducation préalable. Une généralisation du libéralisme à tous les membres de la collectivité conduirait à l’anarchie. Car si on vide la société de toute morale commune et qu’on anéantit les institutions traditionnelles comme la famille, on expose les individus aux fanatismes à la mode, l’islamisme au premier chef.

Nous y voilà ! Adversaire déclaré de l’islam politique, vous vous inquiétez de la sécession culturelle d’une partie des immigrés musulmans mais, dans le sillage de Burke, vous critiquez la tentation étatique d’imposer une « conformité doctrinale » à ses citoyens. C’est un peu paradoxal…

Mais la vie est paradoxale ! Comment intégrer des immigrés musulmans qui croient le droit fondé sur le Coran alors que nos sociétés occidentales reposent sur une conception laïque du droit, réformable à l’envi ? L’Empire ottoman avait dépassé cette contradiction en instaurant deux systèmes de droit : un droit commun qui était celui du sultan, et un droit familial coutumier pour chaque communauté religieuse (millet). Ce système dual est impossible en Occident car le droit laïc est trop profondément ancré dans nos institutions.

Il y a quand même des trains qui arrivent à l’heure, comme le nouveau maire de Londres Sadiq Khan, issu de l’immigration pakistanaise…

Sadiq Khan est de ceux qui ont immédiatement saisi les opportunités qu’offre notre société et adopté notre mode de vie. Fils d’un chauffeur de bus pakistanais, il s’est intégré à la classe ouvrière britannique pour gravir les marches du parti travailliste. C’est un contre-exemple heureux de tous ces immigrés pakistanais issus des campagnes qui vivent des subsides de l’État providence.

Khan a ravi la mairie de Londres aux conservateurs. Dans votre essai De l’urgence d’être conservateur (L’Artilleur, 2016), vous vous référez assez peu à des figures tories. De Margaret Thatcher à Theresa May en passant par David Cameron, quel bilan dressez-vous de l’action des tories au gouvernement ?

Deux choses ont été très importantes dans mon éveil politique : Mai 68 et Thatcher. Dès que cette dernière a pris la tête du parti conservateur, j’ai eu conscience de ne pas partager ses analyses, bien que j’aie apprécié son patriotisme. Thatcher ne parlait que d’économie, de libre marché et de la nécessité de nous libérer de la mainmise des syndicats. De mon côté, malgré ma jeunesse, j’étais certes favorable à la libéralisation économique, mais une libéralisation contrôlée par la tradition. À l’époque de l’étatisme britannique triomphant, ses opposants travaillistes étaient néanmoins bien pires qu’elle…

Nombre de conservateurs hexagonaux dénoncent l’économisme de la droite française, perdue dans des querelles d’experts-comptables. Y a-t-il une seule personnalité politique française qui suscite votre intérêt ?

Sans adhérer à son programme étatiste, je trouve Marine Le Pen très intéressante en ce qu’elle a bouleversé les attentes de tout le monde. Elle se nourrit de quelque chose de très profond dans l’esprit français. C’est une version sécularisée du renouveau catholique de Charles Péguy, une sorte de « jeanne-d’arquisme » que Jean-Marie Le Pen a excité depuis des décennies. Marine Le Pen reprend le grand récit de son père, c’est-à-dire la quête d’une société pure entièrement consacrée à sa mission sainte.

En bon antieuropéen, vous vous êtes réjoui du Brexit. Pourquoi une (courte) majorité de vos compatriotes a-t-elle souhaité sortir de l’UE ?

Deux facteurs ont joué. Primo, l’immigration en énorme quantité, principalement d’Europe de l’Est, qui borde les villes industrielles du nord du royaume, sans que les gens ordinaires ne soient préparés à se sentir étrangers dans leur propre pays. Chaque année, nous recevons 500 000 immigrés, ce qui n’est pas gérable pour une petite île fière de son identité comme la nôtre.

Secundo, les Britanniques sont profondément démocrates et souverainistes. Ils n’aiment pas que leurs lois soient imposées du dehors. La résistance à l’arbitraire fait partie de notre histoire depuis le Moyen Âge et la Magna Carta. Or la Cour européenne des droits de l’Homme a usurpé notre tradition nationale. Certains de ses jugements n’ont pas été acceptés par les Britanniques, comme le refus d’expulser un immigré clandestin coupable de viol au nom de son « droit à une vie familiale » alors qu’il n’avait même pas de famille !

Londres avait déjà un pied dehors, un pied dans l’Union européenne. Le Brexit va-t-il concrètement changer les choses ?

Theresa May a écouté le verdict des urnes, notamment sur l’immigration, à la différence des travaillistes, bien que la classe ouvrière ait massivement voté contre l’Europe. Tout le problème, c’est que l’UE a été conçue par Jean Monnet comme un moyen d’abolir l’État-nation. Or, en cas de crise, l’État-nation est le seul recours du peuple. Prenons l’exemple du groupe de Visegrad qui rassemble quatre États d’Europe centrale (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie). Cette confédération marche à merveille parce que ses États membres se comprennent, partagent la même histoire, les mêmes traditions, des identités culturelles voisines et une même fierté patriotique. Bref, tout ce qui manque à l’Europe !

Macron, un paradoxe français

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Tracts de campagne d'Emmanuel Macron, janvier 2017. SIPA. AP22001933_000001
Tracts de campagne d'Emmanuel Macron, janvier 2017. SIPA. AP22001933_000001

Il est ce que d’aucuns dans le milieu pourraient appeler un « OPNI », objet politique non identifié, dont la trajectoire fulgurante pourrait faire penser à celle d’un météore, tant l’ancien ministre de l’Economie a su capter sur lui l’éclat médiatique dans le ciel politique français. Une lumière qui lui confère aujourd’hui une légitimité et une crédibilité sans précédent dans l’histoire de la Vème République, pour un candidat à l’élection présidentielle inconnu du grand public il y a encore 3 ans.

Servan-Schreiber ou Félix Gaillard ?

Pour autant, Emmanuel Macron n’est pas le premier libéral agitateur d’idées voulant sortir la France d’une certaine sclérose grâce à une bonne dose de sociale-libéralisme. Longtemps, certains ont vu en l’ancien assistant éditorial de Paul Ricœur une réminiscence de Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS), « notre Kennedillon » selon les bons mots de François Mauriac.

Initialement hommes de lettres brillants, médiatiques, porteurs de projets qu’ils prétendent novateurs pour la France, Emmanuel Macron et JJSS présentent de nombreuses similitudes. Toutefois, c’est peut-être Guillaume Larrivé, député LR, qui dressa la meilleure comparaison politico-historique en ce qui concerne le fondateur d’En Marche, en l’assimilant la semaine dernière à Félix Gaillard, plus jeune président du Conseil de la IVème République. A la tête d’un gouvernement de modérés, fédérant autour de lui plusieurs chapelles centristes, mais aussi indépendants et socialistes mesurés, celui qui n’avait pas encore franchi le cap de la quarantaine ne manquait pas d’idées solides pour notre pays, ni de qualités de technicien modernisateur.

La France n’a pas besoin d’un gestionnaire

Mais l’histoire comporte une dose de tragique face à laquelle le dynamisme et l’intelligence ne suffisent pas pour assumer la charge régalienne de l’Etat. Si, à l’instar de Félix Gaillard – qui prit des mesures économiques courageuses en accord avec son temps – Emmanuel Macron sut désenclaver l’activité de certains secteurs en France avec sa loi éponyme, l’époque actuelle et surtout les Français demandent autre chose qu’un simple gestionnaire comme chef d’Etat.

Car si l’ancien pensionnaire de Bercy a le vent en poupe dans les sondages, bénéficiant en ce sens d’une fenêtre de tir médiatique favorable eu égard du calendrier, force est de constater cependant que son discours centré sur les thématiques économiques ne parle pas ou très peu à l’ensemble des Français. Dans une étude publiée par l’institut de sondages Elabe il y a deux mois, le terrorisme (146%) et l’immigration (135%) apparaissaient ainsi comme deux des trois sujets les plus importants auxquels notre pays était confronté, tandis que le manque d’activité économique n’arrivait qu’en sixième position (21%), bénéficiant de seulement trois points de plus que la place de l’islam en France (18%). Un constat d’autant plus implacable que selon la même étude, 56% des Français estiment qu’il faut renforcer les moyens des forces de police et militaires quitte à renoncer à d’autres dépenses, tandis que près de la moitié d’entre eux se prononcent en faveur du renforcement du code pénal (148%).

Autant de positions sur lesquelles Emmanuel Macron apparaît en décalage complet avec la volonté de ses concitoyens et qui font écho à ses prises de distance avec l’exécutif au moment du débat sur la déchéance de nationalité. C’est d’ailleurs à cette époque qu’il appelait à prendre en cause les origines sociales du terrorisme et à s’interroger sur la part de responsabilité de la France, versant en ce sens dans un moralisme culpabilisateur à l’égard de la République. Un contre-pied parfait à l’égard du sursaut conservateur qui traverse l’hexagone depuis le début des années 2010 et d’une façon générale, l’ensemble des sociétés occidentales.

De qui/quoi Macron est-il le nom ?

De fait, au moment où le concept d’Etat-nation que l’on croyait tombé en même temps que le mur de Berlin fait son grand retour sur fond de crispations identitaires et de montée du terrorisme islamique en Occident, au moment où le Royaume-Uni et les Etats-Unis, chantres du néo-libéralisme  de la fin du XXème renouent avec le protectionnisme en réactivant la fibre patriotique, au moment où le mythe de la « mondialisation heureuse » s’écroule sous le poids des délocalisations et de la paupérisation de la classe moyenne périurbaine, Emmanuel Macron déboule avec un programme libéral-libertaire teinté d’europhilie hexagonale, négligeant jusqu’à présent les sujets régaliens, symboles d’une autorité de l’Etat que les Français aspirent à retrouver.

En 1992, James Carville, conseiller de Bill Clinton, alors candidat à la Maison Blanche, avait fait afficher dans le QG de campagne démocrate la devise «The economy, stupid!», afin de mieux illustrer la nécessaire focalisation sur les enjeux économiques auprès des électeurs. Une génération plus tard, le constat n’est plus valable et se fracasse sur le mur des réalités dont Patrick Buisson avait deviné les fondations dès les années 1980. Une époque où siégeaient au gouvernement en France des ministres communistes alors même que triomphaient en Europe et aux Etats-Unis les idées de Milton Friedman. Singularité française paraît-il.

Ainsi, alors que nombreux observateurs se demandent aujourd’hui de qui/quoi Emmanuel Macron est-il le nom, une première ébauche de réponse pourrait se dessiner. Et si ce n’était pas tout simplement du « paradoxe français » ?