« Paris connaît le plus long et intense pic de pollution hivernal depuis dix ans », titrait Le Monde au mois de décembre, tandis que Valérie Pécresse et Anne Hidalgo s’affrontaient de manière très politique, la première accusant la seconde d’avoir aggravé le phénomène en fermant les voies sur berges, tandis que la seconde renvoyait la première à ses domaines de compétences en l’accusant de ne pas assez s’occuper de la régularité des métros et des RER. Ce spectacle d’élus discutant du sexe des anges pendant que la population suffoque évoque la SF des années 1970 avec, par exemple, Le Troupeau aveugle de John Brunner, où le personnage d’Austin Train tente de mobiliser les consciences sur une planète en état de mort clinique autour du slogan « Arrêtez, vous me faites mourir ! »
Mais il nous semble plus intéressant, en l’occurrence, de regarder vers un romancier qui, à défaut de jouer au prophète, eut le mérite de comprendre en direct, si l’on peut dire, les liens entre la pollution et un certain type de civilisation. Charles Dickens n’était pas particulièrement écologiste, mais[access capability= »lire_inedits »] dans Temps difficiles (1854), alors que la révolution industrielle se déroule sous ses yeux, il décrit les mutations sociales et aussi environnementales dans une ville inspirée de Manchester, Coketown, dont la description est des plus parlantes : « Les palais féeriques s’illuminèrent brusquement avant que le pâle matin dévoilât les serpents de fumée qui se traînaient au-dessus de Coketown », tandis que le soleil donne l’impression d’être « perpétuellement en éclipse à travers du verre fumé ».
Cette modification de la nature, à la fois belle et mortifère, ne nous est plus racontée par Dickens, désormais, mais par les journalistes: « Ciel orangé et voilé, le visage de la pollution à Paris ce matin » indiquait ainsi le site de BFM TV, à l’aube du 7 décembre 2016.
Il y aura au moins eu un effet collatéral heureux à la transformation de Paris en Coketown : la météorologie est devenue, malgré elle, un genre poétique.[/access]
Plaque de la Place des Vosges à Paris, 1997. SIPA. 00295980_000001
D’où vient le charme de Place des Vosges de Michel Braudeau ? D’où vient que ce court récit autobiographique laisse une impression durable où la mélancolie, pour le lecteur, se mêle à un bonheur doux amer ? C’est qu’en faisant revivre une dizaine d’années, qui correspondent peu ou prou à la décennie 70 du siècle dernier, Braudeau fait renaître une période qui n’a pas cinquante ans et qui pourtant nous semble aussi éloignée qu’un continent disparu.
« Ce n’était pas encore un quartier mort »
Nous sommes dans l’après 1968. Michel Braudeau est encore un tout jeune écrivain. Il a participé de loin aux événements de 68 mais un certain esprit de liberté, un certain goût pour l’utopie et les communautés affinitaires règne encore et, avec une bande d’amis qui discutent des mérites comparés de Mao, de Trotsky et des situs, il décide de s’installer dans un grand appartement de la Place des Vosges. Elle ressemble encore au quartier décrit par Simenon dans certains de ces romans, un quartier de petits artisans qui n’en est qu’aux prémices de ce qu’on appellera plus tard sa gentrification : « J’ai donc vécu, autrefois, sous les plus éminents toits de Paris, les hautes coiffes raides et pointues de la Place des Vosges. Ce n’était pas encore un quartier mort et embaumé, un mausolée touristique. On y comptait peu d’antiquaires. Aucun ogre politique déchu n’y rôdait, plutôt de vieilles marquises ruinées que le fisc et les agents immobiliers persécutaient. »
Entre 71 et 81, nous assistons à l’éducation sentimentale et intellectuelle d’un jeune homme, le temps qu’a duré ce que d’autres ont appelé la parenthèse enchantée, celle où tout paraissait encore possible dans un bouillonnement intellectuel qui devait se terminer paradoxalement, comme se termine le livre, avec la victoire de Mitterrand signant les noces de la gauche avec l’argent. Ce que raconte Braudeau, à hauteur de jeune homme, ce sont des rencontres, des amours, quelques voyages avec cette place des Vosges comme centre magnétique, cette chambre qu’il a couvert de papier doré comme un temple aztèque et le bistrot Ma Bourgogne qui existe encore aujourd’hui, lieu de tous les rendez-vous, de toutes les intrigues amoureuses et politiques où régnait la bonne odeur des complots éphémères et des flirts rieurs.
Le récit de Michel Braudeau qui est mené sans pathos, avec un naturel élégant, nous fait croiser quelques silhouettes qui ont compté. Le jeune homme travaille au Seuil, sous la férule bienveillante de Jean Cayrol, écrivain et poète trop oublié aujourd’hui. Cet ancien résistant, déporté à Mauthausen, qui avait publié Je vivrai l’amour des autres (Prix Renaudot 1947) appliquait son titre à la lettre. Il était l’homme qui donnait sa chance aux auteurs en devenir et Braudeau en faisait partie comme Sollers, Hallier, Severo Sarduy, merveilleuse folle « cubaine » ou un adolescent surdoué, Jean-Marc Roberts.
Chomsky, Lacan et Sollers sont dans un bateau
De Edern-Hallier, toujours sans monter le ton, Braudeau trace un portrait peu flatteur. Celui d’un jaloux mythomane et escroc qui avait tenté de se débarrasser de Sollers, rival encombrant, en demandant à son général de père de l’envoyer à l’armée pendant la guerre d’Algérie et qui, plus tard dans ces mêmes années 70, après le coup d’état au Chili, avait entamé un voyage en Amérique Latine soi-disant pour aider les guérillas en cours mais avait en fait détourné une partie de l’argent pour s’offrir des hôtels somptueux en commettant des imprudences de débutant quand il téléphonait aux opposants en les appelant par leur nom. Ou encore, comment, par la suite, Hallier avait parlé très sérieusement à un ami commun, de la possibilité de louer des tueurs à gages pour éliminer Braudeau.
Mais finalement, l’essentiel n’est pas là. Braudeau pointe, dans Place des Vosges, ce moment historique où apparaissent de grandes figures intellectuelles comme Barthes, un autre habitué du Seuil, où l’émergence des sciences humaines signe l’espoir de repenser un monde en pleine mutation. C’est l’époque où il se passionne pour la grammaire selon Chomsky et les séminaires de Lacan, une époque où il se souvient de Pierre Goldman, le révolutionnaire égaré, croisé enfant à l’internat d’Evreux et dont il entend de nouveau parler après le hold-up meurtrier de la pharmacie du boulevard Richard Lenoir.
« Il y avait encore des livres dans les vitrines du quartier, des livres de papier que l’on pouvait feuilleter »
Tout cela n’empêche pas les amours légères ou poignantes dans la chambre dorée, les voyages dans une forme de liberté où l’on expérimente le LSD au cap d’Erquy sur les conseils d’Henri Michaux et où naissent du sable rose des visions somptueuses ou inquiétantes par les portes ouvertes de la perception.
A l’époque où certains voudraient littéralement liquider Mai 68 en le désignant de manière un peu facile comme la mère de tous nos maux, Braudeau s’en fait l’avocat tranquille, simplement en racontant le bonheur qu’il y avait à discuter avec Jean Wahl, à caresser les seins de Liz, à passer un Noël en Egypte en jouant une comédie sentimentale digne de Rohmer ou à voir David Bowie pour la première fois.
A peine si parfois, pour dire sa tristesse à voir disparaître le vieux Paris en même temps que les espérances d’une autre vie, qui se libérerait du désenchantement généralisé, l’auteur prend-il les accents d’un Guy Debord : « Il y avait encore des livres dans les vitrines du quartier, des livres de papier que l’on pouvait feuilleter, acheter, lire, abandonner sur une vieille banquette d’un vieux café, tout n’était pas encore refait, même si la chaussée allègrement si allègrement dépravée en Mai avait été noyée sous les nappes de goudron pour que jamais ne revienne quelque fantôme de la liberté. »
Place des Vosges de Michel Braudeau (Seuil, « Fiction&Cie »)
Un des traits qui distinguent assez fâcheusement la culture politique française de celle des autres grandes démocraties contemporaines est l’incapacité de la droite et de la gauche à comprendre à la fois la cohérence, la continuité et la diversité des courants politiques qui traversent la modernité depuis la Révolution française. Dans la tradition anglaise et américaine, l’idée commune est que la vie politique et intellectuelle s’organise assez naturellement dans une tripartition entre libéralisme, conservatisme et socialisme, dans laquelle le « libéralisme » est en quelque sorte le centre de gravité de la politique moderne tout en étant néanmoins incapable de « saturer » l’ordre social, ce qui explique la rémanence de critiques de l’ordre libéral, qui peuvent être « conservatrices » ou au contraire « socialistes ».
Dans cette vision, la droite et la gauche se divisent sur la portée qu’il faut donner aux principes libéraux (les droits de l’individu, la séparation des pouvoirs, l’autonomie du marché) que la gauche infléchit dans un sens égalitaire et protecteur, alors que la « droite » cherche à les intégrer dans un ordre social dans lequel l’innovation est compatible avec une certaine continuité culturelle et politique : la droite est conservatrice mais elle respecte les institutions libérales, la gauche est libérale, mais elle reprend certaines revendications socialistes pour tenir les promesses indéfinies de la démocratie. En France, une partie importante de la gauche, même modérée, passe son temps à nier qu’elle puisse[access capability= »lire_inedits »] avoir quoi que ce soit à voir avec le « libéralisme », quand la droite croit habile de dénoncer le « conservatisme » des syndicats ou des gouvernements socialistes.
Les conservateurs sont, comme les libéraux, soucieux de limiter le pouvoir, mais ils sont favorables à l’autorité qui repose sur la confiance et qui réduit le poids de la contrainte.
On doit donc se réjouir que, après les louables efforts de quelques penseurs de gauche pour faire connaître la pensée libérale, de bons auteurs « de droite » s’efforcent de faire connaître au public français la riche tradition de la pensée conservatrice[1. Voir aussi Laetitia Strauch-Bonart, Vous avez dit conservateur ?, éditions du Cerf, 2016.]. De ce point de vue, l’ouvrage de Jean-Philippe Vincent est précieux, car il est fondé sur une connaissance intime de classiques du « conservatisme », dont il montre bien les différences avec certains courants « réactionnaires » qui, en France, parasitent souvent la réflexion d’autres auteurs conservateurs[2. Voir par exemple le petit livre par ailleurs intéressant de Philippe Bénéton, Le Conservatisme, Puf, collection « Que-sais-je ? », 1988.]. Il se présente comme une « histoire intellectuelle », mais il est en fait plutôt centré sur la restitution du « style » et surtout de la « dogmatique » du conservatisme, dont les prémisses se trouveraient dans la République romaine (ou plutôt dans la version passablement idéalisée qu’en donnait Cicéron) et dans l’orthodoxie chrétienne (et singulièrement catholique), pour montrer que le « vrai » conservatisme est en quelque sorte sinon l’âme, du moins le « supplément d’âme », du libéralisme (p. 244).
Jean-Philippe Vincent présente les thèses fondamentales du conservatisme en s’appuyant sur l’ouvrage classique de Robert Nisbet, Conservatism. Les conservateurs sont, comme les libéraux, soucieux de limiter le pouvoir, mais ils sont favorables à l’autorité qui repose sur la confiance et qui réduit le poids de la contrainte. Ils sont attachés à la liberté, qu’ils pensent à partir des institutions plutôt que des droits individuels, mais ils se méfient de l‘égalité. Ils cherchent le « bien commun », qui est plus que l’intérêt général. Ils privilégient la tradition et l’expérience historique sans verser dans l’idolâtrie du « sens de l’Histoire ». Ils reconnaissent comme Burke les vertus paradoxales des « préjugés » contre la raison « abstraite ». Sans être nécessairement dévots, ils sont sensibles au sérieux moral que donne la religion (ou du moins certaines religions, comme le catholicisme et le judaïsme). Ils sont enfin, avec quelques nuances, attachés au droit de propriété et à la liberté du marché, sans exclure des correctifs mineurs pour satisfaire certaines préoccupations « sociales ».
La permanence de cette « dogmatique » est illustrée par l’exemple de quelques grands auteurs conservateurs, de Michael Oakeshott à Bertrand de Jouvenel, dont la pensée est présentée d’une manière très claire qui permet de bien saisir la diversité de la pensée conservatrice : la philosophie « communautarienne » d’Alasdair MacIntyre, qui privilégie les petites communautés intellectuelles et/ou religieuses, n’est pas celle de l’« ordo-libéralisme » allemand, qui veut combiner le bien commun avec l’ordre de marché, et la vision antipacifiste de Julien Freund joue sur d’autres ressorts que la philosophie de l’autorité de Bertrand de Jouvenel. Le lecteur libéral sera sensible à l’analyse des « hérésies » du conservatisme (de la « révolution conservatrice » allemande aux «néoconservateurs américains » en passant par le prétendu « conservatisme islamique »), mais il regrettera une insistance sans doute excessive sur la dimension religieuse du conservatisme, qui conduit à sous-estimer l’importance d’auteurs radicalement « a-chrétiens » comme Hume, Schumpeter ou Pareto, qui ont développé des points essentiels de la philosophie conservatrice.
Le livre de Jean-Philippe Vincent peut contribuer à éclairer le public français, mais il ne suffira sans doute pas à surmonter la malédiction qui pèse sur le conservatisme en France. Celle-ci vient de ce que, comme l’avaient bien vu tous les grands libéraux français, de Constant à Tocqueville en passant par Rémusat, il est impossible en France de fonder la liberté sans accepter une partie de l’héritage de la grande Révolution : le libéralisme ne peut pas être conservateur au sens de Burke parce que la contre-révolution est antilibérale et donc plus réactionnaire que conservatrice. Cette difficulté a pris une tournure tragique au début du XXe siècle avec le conflit du monde catholique, et surtout avec la captation de la sensibilité conservatrice par Maurras et l’Action française. Il y a eu par la suite de vrais hommes politiques conservateurs en France, gaullistes ou démocrates-chrétiens, mais cela ne suffit sans doute pas à créer une tradition.[/access]
Une affiche sur un un immeuble en construction de Jérusalem remercie Donald Trump de sa promesse, janvier 2017 (SIPA : AP22002474_000001)
Le refus international de reconnaître Jérusalem comme la capitale de l’Etat d’Israël s’habille de divers arguments juridiques et politiques. Il repose notamment sur la Résolution 181 des Nations unies du 29 novembre 1947, qui avait fait de Jérusalem un “corpus separatum”, soumis à un “régime international particulier”. Par ailleurs, depuis le début des négociations israélo-palestiniennes ayant conduit aux accords d’Oslo, en 1993, on considère généralement que la question de Jérusalem étant la plus complexe et la plus épineuse, elle doit être reléguée à la fin des négociations, autant dire reportée aux calendes grecques… Derrière cette argumentation politique et juridique, d’autres motivations, plus profondes et moins explicites, expliquent le statut particulier de Jérusalem sur la scène internationale. La reconnaissance des droits du peuple Juif sur la Ville sainte pose en effet un problème d’ordre théologique pour le monde catholique et pour le Vatican en particulier.
Un tabou à réactions
En 1904 déjà, lors de sa rencontre avec le Pape Pie X, le fondateur du mouvement sioniste Theodor Herzl s’était heurté à un retentissant “Non possumus” : “Nous ne pouvons pas” [reconnaître la nation juive]. Soixante ans plus tard, lors de la première visite d’un Pape en Israël – celle de Paul VI en janvier 1964 – celui-ci évite soigneusement tout geste pouvant être interprété comme une reconnaissance, même implicite, de l’Etat juif. Son avion atterrit à l’aéroport d’Amman et lors de son accueil par le président israélien Zalman Shazar, à Jérusalem, il insiste sur le caractère purement spirituel de son voyage. Cette visite est un événement religieux majeur, mais dénué de toute portée politique, la reconnaissance d’Israël par le Vatican n’étant à l’époque pas à l’ordre du jour. Elle interviendra finalement en 1993, avec l’établissement de relations diplomatiques pleines et entières entre le Saint Siège et l’Etat d’Israël.
Le refus de reconnaître Jérusalem comme capitale d’un Etat juif devient de plus en plus flagrant après 1967 et la réunification de la ville sous souveraineté israélienne, et plus encore depuis 1980, quand elle est proclamée par la Knesset “capitale éternelle et indivisible” de l’Etat d’Israël. Avant 1967, 23 pays, pour la plupart africains et sud-américains, avaient ainsi installé leur ambassade dans la partie occidentale de la ville. Après 1967, alors même que la ville sainte réunifiée devient, pour la première fois de son histoire plurimillénaire, un lieu ouvert aux fidèles de toutes les religions et que la liberté de culte y est garantie pour tous, le nombre des représentations diplomatiques étrangères va en diminuant.
Ainsi, lors du vote par la Knesset, le 30 juillet 1980, de la Loi fondamentale sur “Jérusalem capitale d’Israël”, la réaction internationale ne se fait pas attendre. Le Conseil de Sécurité, dans sa résolution 478 du 20 août 1980, déclare que la loi israélienne viole le droit international et appelle les Etats membres de l’ONU ayant établi des missions diplomatiques à Jérusalem à les transférer à Tel-Aviv. Ceux-ci obtempèrent de manière quasi-unanime, seuls le Costa-Rica et le Salvador conservant leur ambassade à Jérusalem. Ces derniers finiront par transférer eux aussi leur ambassade à Tel-Aviv en 2006, date à laquelle plus aucune ambassade étrangère n’était installée dans la capitale israélienne.
Jérusalem, symbole de l’entrée dans l’ère Trump ?
Dans ce contexte, le transfert éventuel de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, nonobstant les menaces et les réactions négatives qu’il suscite dans le monde arabe et musulman, constituerait une victoire, politique et symbolique, pour l’Etat d’Israël. Sur le papier, la promesse du candidat Donald Trump de transférer dans la Ville sainte l’ambassade américaine n’est pas nouvelle. Il s’agit en effet d’un dossier déjà ancien, une promesse similaire ayant été faite par plusieurs présidents américains (Bill Clinton et Georges W. Bush notamment) pendant leur campagne électorale, mais vite oubliée au lendemain de leur investiture. Le 23 octobre 1995, le Congrès américain a voté la Loi sur le transfert de l’ambassade à Jérusalem (Jerusalem Embassy Act) votée par les deux chambres à une très large majorité. Mais cette loi n’a jamais été appliquée, les présidents Clinton et Bush ayant usé de leur veto pour s’y opposer au nom de “l’intérêt national” américain.
La volonté de changement radical que le nouveau président entend incarner dans la politique américaine, à l’intérieur comme à l’extérieur, et son souhait exprimé dans son discours d’investiture, de “retirer le pouvoir à [l’administration de] Washington pour le rendre au peuple américain”, ne saurait être traduits en actes de manière plus manifeste et éclatante qu’en tenant cette promesse envers l’Etat juif. Ce faisant, Donald Trump donnerait raison au Congrès et au peuple américain contre le Département d’Etat, et il inaugurerait une nouvelle ère dans les relations d’amitié, fondées sur des valeurs et des intérêts partagés, entre les Etats-Unis et Israël.
Une salle d'audience du conseil de la charia de Grande-Bretagne, à Londres, qui statue essentiellement en matière de divorces, février 2008.
Beaucoup de Français se sont émus quand, au mois de mai de cette année, la ville de Londres a élu son premier maire musulman. Que vont-ils dire maintenant, alors que commence à arriver en France la nouvelle de l’existence sur le sol anglais de « tribunaux » islamiques — tribunaux ayant la bénédiction (expression peut-être inappropriée) du gouvernement britannique ? Décidément, la folie multiculturaliste de vos voisins d’outre-Manche ne connaît plus de limites ! Une telle chose serait tout simplement impensable ici : au pays des droits de l’homme, il n’y a qu’un seul droit. Mais qu’en est-il en réalité de ces « tribunaux » ? Combien sont-ils ? Quels sont leurs pouvoirs ? Sont-ils contestés ? Une islamisation inexorable du royaume de Sa Majesté est-elle en cours ?
Le nombre de ces institutions est tout simplement conjectural. Nigel Farage, le bouillonnant ex-leader de l’UKIP, le parti anti-UE, a parlé de 80. Ce chiffre est conforme à un rapport du think tank Civitas de 2009, qui faisait état de 85 « tribunaux », tout en admettant qu’il s’agissait d’une estimation sommaire. Une étude de l’université de Reading a révisé le total à la baisse pour parvenir à 30. La vérité, c’est que, même si nous pouvons estimer approximativement le nombre des instances officielles, on ignore combien existent de façon officieuse. Souvent rattachés à des mosquées, ces « tribunaux » peuvent également se constituer presque n’importe où, que ce soit dans le sous-sol d’un immeuble ou dans le salon d’une maison privée. On parle d’imams qui délivrent leurs jugements à partir d’un fauteuil dans leur living-room…
Comment se fait-il que certaines de ces instances aient fait l’objet d’une certaine reconnaissance officielle de la part du gouvernement britannique ? C’est une loi de 1996, permettant de recourir à l’arbitrage pour résoudre certains conflits sans passer par le juge, qui leur a ouvert la voie. Depuis, différents médiateurs religieux, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, ont été légitimés, parmi lesquels l’Islamic Sharia Council, fondé en 1982, le Muslim Law (Shariah) Council UK datant de 1985 et, plus récemment, le Muslim Arbitration Tribunal, créé en 2007. Ces instances sont habilitées à résoudre des contentieux par arbitrage, surtout dans le domaine de la médiation familiale et dans le cas de certains différends financiers. Elles travaillent dans le cadre de la loi anglaise (ou écossaise, l’Écosse ayant son propre cadre juridique) et n’ont aucune autorité propre. Elles ne constituent pas un système légal parallèle. Leurs verdicts ne sont contraignants que dans la mesure où les parties en désaccord s’engagent volontairement à les respecter. En 2008, l’archevêque de Cantorbéry, le chef de l’Église anglicane, a déclenché un esclandre lorsqu’il a[access capability= »lire_inedits »] suggéré publiquement que, via ces quasi-tribunaux, des aspects de la charia seraient inévitablement incorporés dans la loi anglaise. Et pourtant, une certaine reconnaissance de cette loi était déjà entérinée dans les faits.
De la sémantique au malheur des femmes
Cependant, parler de « tribunaux islamiques » – en anglais « sharia courts »– traduit un quiproquo sémantique. Il s’agit plutôt de « conseils islamiques » – de « sharia councils » –, dont le rôle est consultatif. Officiellement, le terme court n’est jamais utilisé. Le mot anglais tribunal, quoique emprunté à la langue française, ne désigne pas forcément une instance judiciaire et inclut aussi des organes de consultation. Ces conseils n’ont pas plus le pouvoir légal de prononcer un divorce que de conclure un mariage. Néanmoins, le mot anglais court apparaît fréquemment à la place de council dans la presse et les médias en général, et doit refléter un certain usage populaire. Le glissement sémantique est significatif. Que l’on soit pour ou contre ces institutions, qu’on considère leur existence comme un bienfait ou une menace, leur pouvoir semble accru, magnifié par ce terme plus noble, plus imposant, plus définitif. Elles sont comme auréolées d’une autorité qu’elles ne possèdent pas en réalité. Mais comme nous le savons, le pouvoir imaginaire des institutions peut exercer autant d’influence sur les esprits que leurs compétences réelles. Reste à se demander si cette influence est bonne ou mauvaise.
Les critiques de ces conseils islamiques font souvent valoir le fait qu’ils pénaliseraient les femmes. En effet, la plupart des plaignants sont des plaignantes qui demandent le divorce ou subissent de mauvais traitements de la part de leur mari. Or, selon la charia, un homme peut divorcer très facilement, mais une femme doit passer par une procédure plus compliquée. Dans certains cas, les membres des conseils, au lieu d’agir en médiateurs, prendraient fait et cause pour l’époux, légitimant des mariages forcés, voire parfois polygames, obligeant des femmes à supporter des violences conjugales et, quand ils permettent le divorce, imposant à l’épouse une convention qui la laisse dans le dénuement. Ces pratiques injustes s’appuieraient sur le prestige de l’autorité masculine dans la tradition musulmane et sur la pression sociale de la communauté locale. Ce portrait à charge fait fi de tous les cas résolus en bonne et due forme par les conseils qui ont pignon sur rue – qui sont agréés par l’Etat.
Le véritable problème réside dans les conseils moins visibles voire invisibles qui, par association, tirent une certaine légitimité du statut officiel des autres. Tout en déplorant les dérives, certains commentateurs maintiennent que l’abolition des conseils officiels aurait pour seul effet de pousser toutes les activités en question dans la clandestinité. Par conséquent, disent-ils, les femmes seraient privées du seul recours dont beaucoup d’entre elles disposent à l’heure actuelle. Nous sommes ainsi dans une situation paradoxale. L’officialisation de certains conseils a mis en lumière les pratiques dévoyées d’autres, plus clandestins ; mais l’interdiction de ces mêmes conseils, loin de faire disparaître les clandestins, risque de les démultiplier. Y a-t-il une porte de sortie ?
La contestation en marche
Cette année, l’État britannique, sans doute aiguillonné par l’opinion publique, a réagi. En mai, Theresa May, qui était alors ministre de l’Intérieur, a lancé une enquête indépendante pour dresser le bilan des conseils islamiques, évaluer dans quelle mesure leurs agissements sont discriminatoires à l’égard des femmes et identifier les meilleures pratiques. Il est significatif que cette enquête ait été présentée comme faisant partie de la stratégie du gouvernement pour « contrer l’extrémisme ». Si les difficultés potentielles des femmes musulmanes sont bien mises en avant, on reste conscient de l’impact idéologique que l’existence des conseils peut avoir sur les citoyens musulmans tentés par la radicalisation. En juin, c’était au tour de la Chambre des communes de diligenter une enquête parlementaire, non seulement sur les pratiques potentiellement sexistes des conseils, mais aussi sur leurs sources de financement.
Certains incidents, provoqués par des groupes d’extrémistes plutôt isolés, ont révélé le danger idéologique qu pouvaient représenter les conseils islamiques. Au cours de l’hiver 2013-2014, des bandes de jeunes, qui se proclamaient membres de groupes d’autodéfense musulmans (« Muslim London Patrols »), ont défrayé la chronique en « patrouillant » dans certains des quartiers de l’est de Londres. Se réclamant de la charia, ils agressaient des passants qui consommaient de l’alcool, des femmes vêtues de manière prétendument indécente et des homosexuels. L’arrestation et la condamnation des principaux meneurs ont mis fin à cette atterrante comédie. Mais ces incidents et d’autres montrent que, pour certains citoyens musulmans, il existe une opposition irréductible entre la charia et la loi anglaise. C’est bien le sentiment, d’ailleurs, de nombreux non musulmans qui considèrent la promotion de la charia comme un acte hostile dont le but est le dénigrement et la marginalisation de la loi anglaise.
Quand le Parlement se rince le gosier
Dans ce climat, les rumeurs ont la vie dure. Depuis le début de l’année, il y en a une qui se propage dans les esprits. Elle concerne un véritable symbole des institutions gouvernementales du Royaume-Uni, le quartier ministériel de Whitehall. En 2014, quand George Osborne avait la charge des Finances du pays, le gouvernement a emprunté de l’argent en émettant une obligation islamique appelée « sukuk ». Au lieu de payer des intérêts – ce qui n’est pas conforme à la charia –, l’État britannique a accepté de rémunérer les souscripteurs en leur reversant le loyer généré par cinq bâtiments gouvernementaux, dont la fameuse Amirauté. En janvier donc, le bruit selon lequel toute activité à l’intérieur de ces bâtiments est désormais soumise à la charia et que donc, il est interdit d’y consommer de l’alcool, commence à courir. L’indignation publique atteint un point culminant quelques mois plus tard, lors de discussions sur le déménagement temporaire du Parlement pendant la future rénovation du palais de Westminster. Le bâtiment choisi pour loger temporairement les députés, Richmond House, figure parmi les cinq impliqués dans le remboursement du sukuk. Nos vaillants élus, dont la consommation d’alcool dans les bars parlementaires subventionnés par le contribuable atteint aujourd’hui des proportions alarmantes, réalisent avec horreur que la charia les empêchera de bibiner à leur aise. Finalement, un porte-parole du ministère des Finances met fin au tollé général en assurant que la vénérable loi anglaise, douce aux pochetrons, continuera à prévaloir à l’intérieur de ces édifices historiques.
J’entends déjà mes amis français se gausser de l’absurdité inénarrable de cet ultime avatar de la folie multiculturaliste. Mais la charia n’a pas besoin de reconnaissance officielle pour exister. Combien de conseils islamiques existent déjà en France, de manière clandestine, sans l’aval des autorités publiques, sans que leurs activités soient encadrées par l’État ? Riez tant que vous voudrez : rira bien qui rira le dernier.[/access]
Norbert Hofer et Heinz Christian Strache, les deux principaux visages du FPÖ lors d'un meeting à Vienne, octobre 2016. SIPA. AP21982648_000004
Après le grand meeting du Parti de la Liberté de l’Autriche (FPÖ), samedi dernier à Salzburg, on serait tenté de dire que son chef, Heinz Christian Strache, envisage de diriger son groupe de la même manière que son prédécesseur, Jörg Haider, conduisait les voitures : vite et mal. Haider s’était crashé avec une alcoolémie de 1,8 gramme et il n’est pas sûr que la FPÖ s’en sortirait mieux, si elle ne parvient pas à tenir ses promesses. Non pas qu’elles soient mauvaises. En substance, Strache a proposé d’interdire en Autriche « l’islam fasciste » et de bannir les symboles musulmans de l’espace public, suivant les mesures prises à l’encontre du parti et des symboles nazis après la Seconde guerre mondiale. « Mettons un terme définitif à la politique de l’islamisation, sinon, c’est nous les Autrichiens, nous les Européens, qui serons finis. », a-t-il déclaré devant un parterre de conquis-à-la-cause. Le souci ? Comment passer de l’étape « annonce » à l’étape « réalisation », alors que jusqu’à présent si peu a été fait pour empêcher les islamistes de proliférer, y compris à Vienne dont l’adjoint au maire est pourtant issu de la FPÖ.
« Ouvrir une école islamique à Vienne est aussi facile qu’ouvrir un kebab »
La communauté musulmane en Autriche compte, selon les statistiques, entre 500 000 et 600 000 membres, autrement dit quelques 6% de la population. Elle atteindra le seuil de 10% aux alentours de 2030. Et qui dit « croissance » dit éducation des enfants, dont une grande partie fréquente les établissements communautaires avec enseignement de l’islam en classe. Si la FPÖ cherchait réellement à stopper l’islamisation et non pas à gonfler son électorat en vue des législatives de 2018, elle aurait sans doute pris plus au sérieux les rapports qui pointent la mainmise des salafistes et des islamistes politiques sur les écoles maternelles. A cet exemple, l’étude publiée en février 2016 par l’Université de Vienne, souligne la démarche intentionnelle d’isoler les enfants musulmans d’un environnement basé sur les valeurs occidentales, à travers l’usage de manuels qui les rejettent explicitement. Un constat corroboré par les résultats d’une enquête menée sous la direction d’Ednan Aslan, professeur à l’Institut d’Etudes islamiques à Vienne et dont la conclusion reste sans appel : « Ouvrir une école islamique à Vienne est aussi facile qu’ouvrir un kebab ». La preuve en est qu’aussi bien les Frères musulmans que leur équivalent turc, Milli Görüs, en possèdent plusieurs dans la capitale autrichienne. En outre, déclarer dans une vidéo son soutien à la guerre en Syrie et exprimer le souhait d’une prompte conversion de tous les Européens à l’islam, n’a pas empêché un membre des Frères musulmans de continuer à diriger une école à Vienne. Il semblerait que la ferveur religieuse corresponde parfaitement avec les attentes des parents, comme le révèle l’enquête d’Aslan : « La majorité des parents compte sur l’apprentissage des sourates par cœur et mesure le niveau de l’école par rapport au nombre des sourates déjà appris. On constate la même attitude par rapport à l’initiation à l’alphabet arabe ». De ce fait, on sera moins étonné que seulement 71 des 151 écoles maternelles islamiques à Vienne ont accepté de faire l’objet de l’enquête. Certes, le maire-adjoint FPÖ de Vienne, Johann Gudenus, s’en est ému et a même exigé une session parlementaire dédiée à la question, mais sur le terrain rien n’a changé. La ville de Vienne dépense chaque année près de 30 millions d’euros en subventions destinées aux écoles islamiques privées.
Que la FPÖ montre ses muscles lors des rassemblements politiques, ne gêne pas non plus les prédicateurs de rue qui s’installent avec des étalages de Corans dans les zones piétonnes des grandes villes autrichiennes. Sebastian Kurz, ministre des Affaires étrangères et de l’Intégration, issu de la chrétienne-démocrate ÖVP, a réclamé la révision de la loi afin de permettre de combattre plus efficacement les radicaux islamistes. A n’en pas douter, ces derniers doivent en trembler d’effroi. Surtout après les révélations de la presse autrichienne qui ont démontré que la campagne de distribution de Corans a été orchestrée par Mirsad Omerovic, un terroriste islamiste passé par la case prison après avoir recruté et envoyé en Syrie deux adolescentes de 15 et de 17 ans. Jusqu’à preuve du contraire, ce ne sont pas de nouvelles lois mais le travail de l’ombre de la brigade anti-terroriste qui a rapporté des fruits. En Allemagne, le groupe islamiste autoproclamé La Vraie Religion a été ainsi démantelé, après les perquisitions menées dans plus de 200 appartements privés. Active également en Autriche, La Vraie Religion y prospère toujours, attendant le durcissement des mesures législatives.
« Dans les mosquées européennes contrôlées par la Turquie on prône la stricte séparation d’avec les valeurs individualistes de l’Occident »
Au lieu d’interdire sur le papier « l’islam fasciste », ne serait-il pas autrement plus utile de mettre fin à l’opacité – en Autriche comme ailleurs en Europe – de toutes sortes de dits « conseils du culte musulman » dont on a tant espéré mais finalement rien obtenu de concret ? Comment se retrouver dans les conceptions officielles et officieuses de l’islam représentées par la Communauté religieuse islamique en Autriche (IGGiÖ), l’équivalent du Conseil français du culte musulman ? Son nouveau président, Ibrahim Olgun, diplômé de théologie islamique à l’Université d’Ankara est en principe, et selon ses propres affirmations, censé alimenter le « dialogue interreligieux » et « bâtir des ponts » entre son pays d’origine, la Turquie, dont sont issus majoritairement les musulmans autrichiens, et son pays d’accueil. On pourrait toutefois se demander de quels « ponts » il s’agit en réalité. Car Olgun fait également partie de l’ultra-influente, et financée par Ankara, Union turque et islamique pour la Coopération culturelle et sociale avec l’Autriche (ATIB), qui gère près de 60 mosquées en Autriche dont tous les imams sont citoyens turcs. Selon Ralph Ghadban, spécialiste de la Turquie officiant à l’Université de Berlin, le vrai rôle de l’ATIB est d’installer en Autriche la version de l’islam promue par le gouvernement d’Erdogan et qui viserait à empêcher l’intégration de la diaspora turque. « Dans les mosquées européennes contrôlées par la Turquie on prône la stricte séparation d’avec les valeurs individualistes de l’Occident », insiste Ghadban. Une autre fonction d’Olgun confirmerait ce constat. En tant qu’inspecteur de l’instruction religieuse islamique, il veille à ce que les enfants musulmans en Autriche apprennent un islam compatible avec les standards et les volontés du gouvernement turc. Question : la FPÖ qualifierait-elle ses agissement d’emblématiques d’un « islam fasciste » ou pas ? Et si c’est le cas, de quelle façon envisagerait-elle de les interdire ? En désignant elle-même le représentant des musulmans autrichiens ? Il sera difficile de prouver qu’Olgun couvre « l’islam fasciste » alors même qu’il est à l’origine de l’initiative de la Journée des Mosquées ouvertes, qui engage une partie des 350 salles de prières autrichiennes à recevoir le public non-musulman le vendredi.
Excepté les groupuscules radicaux et terroristes, n’importe qui approuverait la belle détermination de la FPÖ à éradiquer « l’islam fasciste ». Mais le plus dur reste à faire, à commencer par définir ce qui est, à l’intérieur de l’islam et de sa pratique, « fasciste » ou pas : une femme voilée ? Et voilée à quel degré ? Un prêche en langue étrangère ? Même s’il est « pacifique » ? Une maternelle confessionnelle ? Il en existe aussi des catholiques et des juives. Le prosélytisme ? Les Hare Krishna s’y adonnent également… Ne soyons pas bêtes, direz-vous, nous savons très bien de quoi il s’agit. Justement, il ne s’agit plus de le « savoir », mais de le préciser et de le prouver, ce qui n’a, au contraire, rien d’évident. Sans oublier les bonnes âmes, qui nous rappellerons charitablement que les mesures antinazies votées après la Seconde guerre en Autriche n’ont pas chassé tous les sympathisants d’Adolf des cafés viennois.
Pénélope et François Fillon au Vatican, 2009. SIPA. AP22005031_000003
Juste après les hilarants problèmes d’application de la règle de trois lors de la primaire socialiste, le Canard enchaîné est à la relance et nous raconte que l’épouse du candidat des Lodens/Barbours aurait occupé pendant plusieurs années un emploi d’attachée parlementaire de son mari pour une rémunération globale cumulée de 500 000 €. Et ensuite, qu’elle a bénéficié d’un contrat fort bien rémunéré de la part de la Revue des Deux Mondes. Et naturellement toutes les mauvaises langues et les esprits mal intentionnés de s’interroger sur le caractère complaisant de ces embauches, sur la réalité du travail effectué. Et sur la cohérence des époux Fillon quand François se présente dans sa campagne électorale comme un irréprochable Monsieur propre, et quand Pénélope se répand dans toutes les gazettes pour dire qu’elle ne fait pas de politique avec son mari et n’en a jamais fait.
Retour de bâton?
Avant d’essayer de dissiper un peu le brouillard factuel et juridique qu’installe en général la clameur, nous aurons du mal à cacher une certaine joie mauvaise de voir François Fillon prendre dans la figure un double boomerang. Le premier est l’affaire Jean-Pierre Jouyet, dans laquelle, selon une version que la justice a qualifiée de vraisemblable l’été dernier, François Fillon aurait dénoncé Nicolas Sarkozy auprès du secrétaire général de l’Elysée. Le deuxième est celui de ses propos tenus pendant la campagne, visant toujours le même : « imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? ». Lamentable saillie qui fait le bonheur des réseaux : «imagine-t-on Yvonne de Gaulle attachée parlementaire ? » Ensuite le défilé pitoyable de tous ceux qui n’ont eu de cesse de tirer dans le dos de Nicolas Sarkozy lorsqu’il était confronté à l’acharnement judiciaire que l’on connaît. En bredouillant explications et excuses ineptes : « C’est légal ! Elle a effectivement travaillé ! Le Canard enchaîné est misogyne ! C’est une boule puante ! » Et celle que je préfère : « tout le monde le fait ! » Argument de plaidoirie effectivement imparable.
Dans ces affaires, il y a toujours un commanditaire. Certains médias ont fait un métier de ce genre de dénonciation. Alors d’où vient le coup cette fois-ci ? Je n’en ai aucune idée, mais beaucoup de doigts pointent les amis de Nicolas Sarkozy. Ceux qu’avec un esprit d’à-propos impressionnant, François Fillon piétine allègrement depuis qu’il a remporté la primaire. Certains s’en sont plaints ouvertement avec un certain courage, comme Rachida Dati, mais d’autres ont dû faire ça dans le feutré.
En tout cas, le parquet financier a immédiatement ouvert une enquête préliminaire sur les faits rapportés par le Canard enchaîné. Première surprise, Jusqu’à présent on pouvait penser que cette institution n’avait été créée que pour un seul justiciable, Nicolas Sarkozy. Ils auraient donc décidé de se diversifier ? Deuxième observation, une célérité qui n’est pas très bon signe. François Fillon a beau prétendre s’en réjouir, et demander à être reçu par le parquet en urgence « pour rétablir la vérité », envoyer son avocat pour une médiatique visite de courtoisie, il a tendance à mal évaluer les choses. Il oublie que c’est le procureur qui tient le manche et que c’est lui qui va organiser les investigations. Rappelons qu’en France, le parquet, et surtout celui-là, n’est pas indépendant du pouvoir exécutif. Les semaines qui viennent risquent d’être assez croquignoles. On peut s’attendre à auditions, gardes à vue, perquisitions au château de la Sarthe, et bien sûr comme d’habitude publication dans la presse tous les PV, transcriptions d’écoutes, et autres documents couverts par le secret… «imagine-t-on François Fillon mis en examen ? » Heuh comment dire…
« Détournements de fonds publics, recel, abus de biens sociaux et recel »
Et rappelons enfin que le risque pénal pour la classe politique est moins la condamnation finale éventuelle que la mise en cause en amont avec tous les dégâts que cela implique. Nicolas Sarkozy a collectionné les non-lieux, mais ses mises en cause permanentes ont fini par lui coûter très cher. Si jamais, comme le souhaite François Fillon, intervenait rapidement une décision de classement sans suite, cela ne pourrait être interprété que comme une faveur. Et il se trouverait bien des « parties civiles » pour prendre le relais. Le déroulement d’une affaire politico-financière obéit aux règles de la société du spectacle, on voit difficilement comment le candidat de LR pourrait y échapper. Le mal est fait.
Les chefs d’ouverture de l’enquête préliminaire sont également assez inquiétants : « détournements de fonds publics, recel, abus de biens sociaux et recel ».
Que peut-on déduire ? Tout d’abord que l’enquête portera sur la réalité du travail effectué par Pénélope Fillon comme attachée parlementaire. Mais la mention du recel sert bien évidemment à éviter le risque d’une prescription de l’infraction principale de détournement de fonds publics. Le recel est ce que l’on appelle un délit continu. Si Madame Fillon porte toujours un manteau acheté avec cet argent, le délai de prescription n’a pas commencé à courir…
La mention par le parquet financier de l’infraction « d’abus de biens sociaux » quant à elle, vise la « collaboration » de Madame Fillon à la Revue des Deux Mondes. Sur la réalité de laquelle pèse un très lourd scepticisme. J’ai beaucoup entendu qu’après tout M. de Lacharrière faisait ce qu’il voulait de son argent, privé par nature, et que si ça le chantait il pouvait payer la femme de l’ancien Premier ministre à ne rien faire. C’est faux et ça pose un sacré problème. Ce n’est pas l’argent de M. de Lacharrière, c’est celui de la société éditrice personne morale distincte de son patron personne physique. Et dont les dépenses doivent être conformes à l’intérêt et l’objet de l’entreprise tels qu’ils sont définis dans les statuts. Et la loi a donné au juge pénal le pouvoir de l’apprécier. Un salaire versé sans contrepartie de travail effectif est bien un abus de bien social. Surtout que le salaire d’un emploi fictif est une charge déductible aux conséquences fiscales, ce qui fait que non seulement les actionnaires sont lésés, mais le fisc aussi.
Et maintenant, Macron?
On ajoutera que les dépenses considérées doivent être exposées pour des actions licites. Un exemple pris complètement au hasard : organiser sur les fonds d’une entreprise, des parties fines avec des professionnels pour y inviter quelqu’un que l’on suppose promis à de très hautes fonctions pose quand même un petit problème. Parce qu’en fait la vraie et essentielle question de toute cette affaire, c’est de savoir pourquoi M. de Lacharrière a jugé bon de faire cette fleur à Pénélope Fillon et par conséquent à son mari ? La carrière politique de celui-ci, cinq ans Premier ministre était loin d’être terminée, et aujourd’hui beaucoup le donnent comme le futur président de la République. Ce genre de connivence, de fonctionnement a, qu’on le veuille ou non, quelque chose de profondément délétère. Imagine-t-on Yvonne de Gaulle bénéficier de ce genre de largesses ?
Pour revenir à la question du commanditaire possible de la boule puante, l’attitude et la célérité du parquet financier laissent entrevoir une autre option que celle du clan Sarkozy, celle de ceux qui pensent que plomber la campagne électorale du candidat de la droite servirait Emmanuel Macron, pour lequel le soutien de l’Élysée apparaît maintenant évident. Eh bien pour terminer, soyons équitable et jetons un petit coup d’œil sur le pétard qui vient d’éclater au nez de notre Justin Bieber de la politique.
On entend maintenant qu’Emmanuel Macron se serait servi de son poste de ministre pour sa campagne électorale et qu’il aurait dépensé beaucoup d’argent (le nôtre) en réceptions pour préparer sa campagne. Plus de 120 000 € de frais de bouche en huit mois. On verra bien si cela est établi, mais on peut avoir quelques soupçons lorsque l’on entend que l’Élysée serait à la manœuvre pour lui préparer et organiser ses voyages de levée de fonds à l’étranger. Ouille, tout cela constituerait ce que l’on appelle des « dons interdits de personnes morales ou de l’État » pendant une campagne électorale, ce qui donnerait une drôle d’allure au compte de campagne. Même si Emmanuel Macron remboursait, cela ne ferait pas disparaître ce qui est aussi une infraction pénale, mais rendrait normalement impossible la validation du son compte même s’il ne dépassait pas le plafond de dépenses autorisées. Il devrait demander des conseils à Nicolas Sarkozy, celui-ci a de l’expérience, la dernière fois, non seulement il a été battu, mais ça lui a coûté 11 millions d’euros.
« Comment allez-vous Madame Le Pen ? Très bien, je ne suis pas surchargée, je passe un hiver paisible. »
Le revenu universel séduit les électeurs de Benoît Hamon à la primaire de la gauche ; il rebute ceux de Manuel Valls, rocardiens responsables, et sans doute en partie ceux de Montebourg, héritiers d’un productivisme ouvriériste et volontiers patriote. Un sondage Opinion Way permet de saisir la sociologie relative des trois électorats. On y apprend notamment que Benoît Hamon a fait le plein auprès des actifs des catégories socioprofessionnelles supérieures (142 % des électeurs de cette tranche alors que Valls en recueille 23 %). Dans un article des Echos, Bruno Jeanbart précise : « Des idées comme le revenu universel ou l’avenir des conditions de travail plaisent beaucoup à ces salariés pas forcément très fortunés mais au capital culturel élevé. Benoît Hamon a séduit la gauche des villes ». Cette mesure phare de Benoît Hamon nous semble révélatrice d’un certain paradoxe de cet électorat. Pour le saisir, nous allons commencer par envisager les conséquences probables de l’adoption du revenu universel.
Des techniciens de surface immigrés
Un des arguments de Benoît Hamon consiste à rappeler que les emplois non-qualifiés se raréfient en France, du fait d’une désindustrialisation massive. Cependant, il restera toujours un certain nombre d’emplois non exportables, pour lesquels aucune qualification n’est nécessaire, et qui de plus n’ont aucune attractivité. Éboueur, balayeur de rue, femme de ménage : ces professions essentielles à notre environnement immédiat sont tellement dévalorisées que la novlangue managériale a cru bon de les euphémiser : on parle de technicienne de surface, ou d’agent de propreté urbaine.
Ces emplois, mal payés et peu valorisants, qui voudra les occuper lorsque le revenu universel sera en place ? Beaucoup de citoyens préféreront – on les comprend – employer leur temps à des tâches moins ingrates, quitte à travailler à temps partiel pour compléter l’allocation mensuelle. Bien entendu, certains choisiront de cumuler revenu universel et travail à plein temps, fut-il ingrat, mais il n’en reste pas moins probable que la France, une fois cette mesure adoptée, aurait un grand besoin de main d’oeuvre non qualifiée pour occuper des secteurs d’emploi en partie désertés. L’immigration y suppléerait sans doute. Il n’y a qu’à observer à quel point, dans nos rues, ces métiers sont d’ores-et-déjà investis par des employés « racisés » pour se convaincre d’un tel scénario.
Par ailleurs, il est évident que si l’Etat distribuait un salaire à vie à chacun de ses citoyens, l’acquisition de la citoyenneté serait beaucoup plus difficile. Les critères pour les naturalisations ne concerneraient plus seulement les qualités de l’impétrant (maîtrise minimale de la langue, manifestation d’un désir…) ; les considérations économiques entreraient en jeu : de combien de nouveaux citoyens peut-on se permettre de charger le budget de l’état ? La conséquence en sera inévitablement le resserrement du goulot d’accès à la citoyenneté française.
Avec la mise en place du revenu universel, nous aurons donc un besoin massif de main d’œuvre immigrée non-qualifiée pour occuper des postes qui ne seront plus assumés par les Français ; par ailleurs, ces immigrés auraient infiniment moins de chance d’accéder un jour à la nationalité française.
Revenu universel et postes ingrats
Or, on sait que l’immigration ne fonctionne que si les immigrés ont une perspective de progression dans la société d’accueil. Si cette société semble leur tourner le dos, ils n’ont aucune raison de consentir à des renoncements culturels pour s’y intégrer. La « panne de l’ascenseur social », selon la formule consacrée, la fermeture du marché du travail, ou la tendance à l’auto-reproduction des élites ont évidemment joué un rôle dans le sentiment d’exclusion ressenti par un grand nombre d’individus d’origine immigrée, et dans le repli communautaire qu’entraîne ce sentiment.
Ainsi, avec le revenu universel, des étrangers, en situation régulière ou non, occuperaient des postes d’autant plus ingrats que personne ne se soucierait d’en améliorer les conditions, puisque ceux qui les occupent n’auraient jamais vocation à devenir électeurs. Par l’effet d’une « préférence nationale » bien plus radicale que celle proposée par Marine Le Pen, le fossé se creuserait entre les nationaux et les résidents. Pour les premiers, certains métiers deviendraient tout simplement inenvisageables.
Le revenu universel nous ferait basculer dans un monde à la qatari : une citoyenneté quasiment inaccessible, car associée à des privilèges exorbitants ; des armées d’immigrés sollicitées pour assurer le fonctionnement quotidien du pays ; une coupure totale entre les deux. Les Qataris, souvent très riches et en tout cas exemptés d’impôts, n’ont aucune raison d’occuper des postes pénibles ; ces derniers sont tous assumés par des Indiens ou des Pakistanais, qui vivent en esclave dans une société dont ils n’ont aucune chance d’acquérir le moindre droit. Pendant que les citadins français vivraient leur rêve d’une oisiveté créative au service de l’épanouissement personnel, des pelotons d’immigrés feraient tourner la boutique…
Une gauche Terra Nova progressiste et délicate
Ce scénario n’arrivera sans doute pas, notamment parce que Benoît Hamon n’a qu’une très faible chance d’être président de la République. Cependant – et c’est l’objet de ma réflexion – il convient de se demander pourquoi l’électorat de Hamon ne semble pas tellement troublé par une telle perspective, ou plutôt pourquoi il ne s’est pas posé ces questions.
Cet électorat est progressiste et généreux. Il est composé de gens sympathiques et délicats, sensibles à ce qui rend une vie accomplie, au-delà des considérations statistiques ou matérielles. Le revenu universel est le signe d’une attention à ce qui est indicible dans une existence, et que la politique laisse souvent de côté. Cet électorat se demande, dans une perspective assez rousseauiste : comment faire pour que chacun ait les moyens de son propre accomplissement ?
Je ne crois pas qu’il faille se moquer d’une telle considération. Elle a le mérite de rétablir une hiérarchie des importances que le monde moderne ou le commentaire politique nous font souvent perdre de vue. Cependant, nous l’avons constaté, ces intentions généreuses semblent s’accommoder de conséquences désastreuses pour les autres.
Dans le même ordre d’idée, la GPA (gestation pour autrui) est réclamée par une frange de la population de gauche, sans doute congruente avec l’électorat de Benoît Hamon, au nom de l’égalité entre homosexuels et hétérosexuels, de l’essentielle légitimité du « désir d’enfant », et de la liberté individuelle. Or, la GPA se traduit concrètement par la mise en location de ventres du tiers-monde, dans des conditions souvent douteuses. Là encore, au nom de l’accomplissement individuel, au nom de progrès sociétaux, on s’accommode d’une forme d’esclavagisme moderne.
Globaux mais pas trop
De même, cette classe moyenne urbaine et branchée est généralement ultra connectée, très consommatrice de téléphones intelligents fabriqués dans d’effroyables conditions en Asie, et qui sollicite des métaux lourds dont l’exploitation est une calamité écologique. Encore une fois, on consent à des sacrifices au lointain au profit d’un mode de vie de plus en plus indéfendable, et dont l’application universelle causerait un désastre planétaire.
Le revenu universel m’apparaît du même acabit. On réclame un avantage, un nouveau confort – qui à peine conçu se reformule comme un droit – sans souci de ses conséquences concrètes dans un monde global.
Dès lors, posons la question qui fâche : et si l’argument progressiste des hamonniens était le paravent d’une indifférence au monde ? Et si ces électeurs avaient trouvé le prétexte pour reconduire l’égoïsme bourgeois tout en se clamant de gauche ?
J’ai conscience qu’il peut sembler cynique de s’opposer au revenu universel sous prétexte qu’il faut bien que certains travailleurs soient encore obligés de faire éboueur ou balayeur. Il serait bon de réfléchir à un changement de société au profit d’une meilleure répartition du travail pénible, ou au moins de sa revalorisation. Mais le revenu universel n’est à mon avis pas la bonne solution, il aggraverait les inégalités en confiant les travaux pénibles à des individus privés de tout droit.
Il ne faudrait pas être injuste : les électeurs de Hamon ont certainement une conscience sociale et une inquiétude écologique réelles. Mais ont-ils mesuré les conséquences de ce qu’ils défendent ?
Salah Abdeslam filmé dans les rues de Bruxelles. Sipa. Numéro de reportage : AP21887754_000004.
« Elle ne brille pas par son contenu, uniquement centré sur la religion », résumait le site 20minutes.fr à propos de la lettre de Salah Abdeslam en prison, révélée il y a quelques jours par Libération. Ce dernier « y affiche sa très forte religiosité et c’est à peu près tout », ajoute le journaliste en charge de la rédaction du papier. « J’ai senti qu’il se radicalisait de manière extrême » ajoute même son ancien avocat, Me Berton, dans Libération, estimant sans doute que ses actes terroristes perpétrés jusqu’ici ne pouvaient pas être considérés comme tels.
Un fou de Dieu sous les verrous…
Outre cette religiosité prétendument récente, l’élément qui a retenu l’attention des journalistes est l’absence de honte éprouvée par Salah Abdeslam, le site Atlantico choisissant de titrer son article par cette affirmation du terroriste « Je n’ai pas honte ». Idem pour BFM TV et Le Point, à la différence près que ce dernier ajoute le terme « stupéfiante » pour qualifier la lettre.
Aucun des journalistes ne semble s’intéresser au fait que Salah Abdeslam, qui ne parle absolument à personne, qui ne daigne répondre à aucune des lettres d’admiration ou d’interview qui lui sont adressées, prenne la peine de répondre à une inconnue et termine sa lettre ainsi : « Es-tu soumise ? Sinon alors dépêche-toi de te repentir et de te soumettre à lui. N’écoute pas les paroles des gens mais plutôt les paroles de ton Seigneur. Il te guidera. » On est loin de l’individu sans cœur qu’on s’amuse à nous dépeindre mais surtout très loin d’un radicalisé qui se serait islamisé. On a plutôt affaire à un fou de Dieu, quelqu’un qui prend tout à la lettre et qui cherche clairement à « sauver » cette femme qui lui écrit.
Il n’y a, par ailleurs, absolument aucune forme de violence dans ses propos, aucune haine non plus, aucun ressentiment ni aucun sentiment de revanche par rapport à une nation qui l’aurait opprimée. Encore moins de ce nihilisme censé guider tous les actes terroristes selon Yann Moix dans son dernier essai ou encore Olivier Roy, qui affirmait en novembre 2015 dans Le Monde que le « djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste ». « Je ne cherche ni à m’élever sur terre ni à commettre le désordre », écrit Abdeslam, contredisant là encore la thèse d’Olivier Roy selon laquelle les terroristes « cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle ». Rien de tout cela chez Salah Abdeslam : « Je ne veux que la réforme, je suis musulman » écrit-t-il simplement, comme si ce dernier vocable suffisait à justifier ce qu’il a commis.
… objet de toutes les fascinations
La sobriété de ton d’Abdeslam et son refus des nombreux honneurs qu’on lui décerne discréditent également la thèse du déséquilibré, du fou narcissique ou du loup solitaire. Toujours selon Libération, il serait pourtant l’objet de toutes les fascinations : « Des catholiques lui écrivent pour l’interroger sur sa foi, des femmes crient leur amour et déclarent vouloir porter son enfant […] c’est incessant ». Comme pour Mohamed Merah, beaucoup considèrent donc qu’il a fait ce qu’il fallait, qu’il a agi pour le bien. C’est bien la preuve qu’un certain nombre de gens se reconnaissent, hélas, dans ces atrocités.
Toutes les théories selon lesquelles la plupart des terroristes ne seraient pas des gens véritablement religieux – Libé ne manque d’ailleurs pas de rappeler, dans son article, que « quelques semaines avant les attentats, Salah Abdeslam écumait encore les discothèques belges » – viennent donc se fracasser sur la lettre de l’enfant de Moleenbeek. Certes, Abdeslam, comme d’autres avant lui, n’a pas eu un parcours religieux au sens où il aurait dédié toute sa vie à l’Islam. Mais ce n’est pas parce que certaines conversions sont rapides qu’elles sont nécessairement insincères. Le zèle religieux dont font preuve certains nouveaux convertis devrait au contraire nous alerter sur la facilité avec laquelle d’autres risquent de se laisser influencer. Tant que des gens peu scrupuleux, dans les prisons ou dans nos quartiers, continueront à pouvoir utiliser les versets d’un livre qui se prétend incréé pour justifier des attentats, les candidats pour le djihad ne manqueront pas.
Qu’une toute petite partie de radicalisés cherchent dans l’Islam une justification à leur haine, leur désespoir, leur envie de revanche ou d’absolu, cela peut évidemment exister. Mais continuer à ne vouloir établir aucun rapport, comme le font Olivier Roy, Alain Bertho ou Yann Moix, entre ces terroristes et la montée d’un Islam radical dans beaucoup de pays du Moyen-Orient mais également d’Europe est, au mieux, un déni de réalité, au pire l’expression d’un profond aveuglement.
On m’objectera peut-être que si Abdeslam n’est pas allé jusqu’à s’ôter la vie, c’est sans doute que son profil diffère légèrement de celui des autres terroristes. Ce n’est pas impossible, mais étant donné qu’il ne regrette rien de ce qu’il a fait, il est fort probable que ces différences soient minimes. Et c’est toujours plus riche d’enseignement que de se contenter de faire parler les morts.
« Une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à sa propagation » disait Montesquieu dans De l’Esprit des lois. De ce point de vue là, Salah Abdeslam et consorts font très bien leur travail.
Manifestation devant le Parlement britannique, Londres, novembre 2016. Numéro de reportage : SIPAUSA31406072_000010.
La Grande-Bretagne n’est jamais aussi grande que quand elle est matriarcale, dirigée d’une main de fer par une « Warrior Queen » (ndlr: « Reine guerrière ») : de Boadicée, la Vercingétorix anglaise, à Margaret Thatcher, en passant par Elisabeth 1re (« J’ai le corps d’une faible femme, mais j’ai le cœur et l’estomac d’un Roi, et d’un Roi d’Angleterre »). Theresa May, Premier ministre sortie du chapeau (melon) à la suite du Brexit, avait a priori peu d’atouts pour s’inscrire dans ce glorieux lignage. Bosseuse discrète et plutôt terne, elle ne se distinguait guère que par ses modestes extravagances vestimentaires, chaussures léopard et pantalons en cuir. Mais, comme disait Shakespeare, « certains sont nés grands, certains atteignent la grandeur, et certains ont la grandeur qui s’impose à eux ». Theresa May pourrait bien faire partie de cette troisième catégorie.
Quand Theresa Maybe devint Maggie May
Lorsque 52% des Britanniques votèrent pour le Brexit le 23 juin dernier, c’est peu de dire que l’establishment britannique n’y était pas préparé. Tout devait être repensé. La première décision, interne au Parti conservateur, était de choisir un nouveau Premier ministre pour remplacer David Cameron démissionnaire. Les conservateurs sachant faire preuve dans ces circonstances d’un pragmatisme impitoyable, ils choisirent en deux semaines Theresa May, qui avait fait campagne (très tièdement) pour le « Remain ». Et elle prit tout de suite un engagement fondateur : elle ne serait pas le Sarkozy du Traité de Lisbonne, elle ne serait pas Tsipras. Elle ne chercherait pas à trahir la décision référendaire, elle ne sortirait pas de l’Union européenne par la porte pour revenir par la fenêtre : Brexit means Brexit.
Le souverainisme britannique n’est pas le souverainisme français : en Grande-Bretagne, indépendance politique et libre-échangisme se conjuguent, ils ne s’opposent pas. Tous ceux qui, en France, voient dans le Brexit un repli protectionniste, pour s’en désoler ou s’en réjouir, en seront pour leurs frais. Dans son discours en douze points du 17 janvier, Theresa May a été on ne peut plus claire : « Global Britain » sera « le plus grand avocat du monde en faveur du libre-échange ».
Aussi le Brexit ne signe-t-il pas, comme on a pu l’écrire en France, la fin d’une « parenthèse thatchérienne » : il en est au contraire l’approfondissement. Le thatchérisme était traversé par la tension entre libéralisme économique et une pratique autoritaire, quasi-léniniste, du pouvoir (que ce soit par nécessité politique ou par inclination personnelle de la Dame de Fer). La tutelle de l’Etat sur le consommateur, l’épargnant et le travailleur s’effaçait, mais le citoyen restait plus que jamais un sujet, dont le bulletin de vote tous les quatre ans était le seul moyen d’expression. Depuis, la Grande-Bretagne s’est fédéralisée (Tony Blair), les grandes villes se sont émancipées (Tony Blair et David Cameron), et la pratique du référendum, local ou national, s’est banalisée (David Cameron). Encadrée par une Constitution infiniment flexible, parce que non écrite, la Grande-Bretagne se « suissifie » progressivement : il y a pire modèle. Se soustraire à la tutelle de l’Union européenne est une nouvelle étape, majeure, de ce processus de démocratisation « soft ». Elle entraînera inéluctablement de nouvelles évolutions constitutionnelles.
Cette évolution, Theresa May la chevauche plus qu’elle ne la guide. Margaret Thatcher avait eu des années pour préparer sa « révolution conservatrice » avant d’accéder au pouvoir. Theresa May n’a pas eu ce luxe, et c’est « en temps réel » que la nouvelle Grande-Bretagne se réinvente.
Napoléon exigeait avant tout de ses généraux qu’ils aient de la chance. N’eut-elle été l’héritière de Nelson, Theresa May aurait pu être un général de Napoléon. Les premiers mois post-Brexit ont été rythmés par les menaces des dirigeants européens à l’encontre de la Grande-Bretagne. Ah, ils voulaient sortir de l’Union Européenne ? On le leur ferait regretter. De Donald Tusk à François Hollande, on rivalisait de prédictions apocalyptiques. Les Anglais paieraient cher leur insolence.
Le Sauveur venu d’Outre-Atlantique
La divine surprise vint d’Outre-Atlantique. Que l’élection de Donald Trump soit une bénédiction pour l’Amérique ou pour le monde, il est fortement permis d’en douter. Pour la Grande-Bretagne par contre, elle change la donne. Barack Obama avait promis que la Grande-Bretagne se trouverait « en bout de queue » pour toute négociation commerciale en cas de Brexit. Avec Donald Trump, elle coupe la file d’attente pour se retrouver en toute première place, et c’est l’Union européenne qui est brutalement éjectée de la queue. Par ailleurs, se désintéressant de l’OTAN, Donald Trump laisse les pays d’Europe de l’Est, et notamment les pays baltes, à la merci de l’ours russe : tout d’un coup, ces pays ont pour la Grande-Bretagne, son armée et sa force de frappe nucléaire, les yeux de Chimène. Enfin, alors que Donald Trump exprime son rejet de l’Union européenne et une hostilité à peine masquée vis-à-vis d’Angela Merkel (François Hollande étant consigné à l’inexistence), la Grande-Bretagne devient un lien précieux entre une Amérique mercuriale et une Europe tétanisée.
C’est donc avec une confiance renouvelée que, portée par des sondages stratosphériques, Theresa May propose les termes d’un nouveau contrat avec l’Union européenne. Puisque le marché unique implique l’acceptation des « quatre libertés » (liberté de circulation des produits, des services, des capitaux et des hommes), soit, la Grande-Bretagne quittera le marché unique. Mais, appliquant en cela le principe de subsidiarité inscrit dans le Traite de Maastricht, elle demande : pourquoi appliquer les mêmes règles aux hommes et aux produits ? Importer une voiture et accueillir un immigré, ce n’est pas la même chose. Une voiture n’a ni langage, ni culture, ni famille, ni droit de vote. Les règles d’immigration relèvent de la décision collective, elles sont une composante majeure du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les échanges de biens et de services résultent d’une simple négociation entre acheteurs et vendeurs, dont l’Etat n’est qu’un observateur distant. A refuser de différencier entre libre-échange et immigration libre, les dirigeants européens prennent le risque de sacrifier les deux. Vu de Grande-Bretagne, pays de naissance du libre-échange, c’est inacceptable.
Il appartient désormais aux européens de répondre à la proposition de Theresa May. A Bruxelles et dans les capitales européennes, on a pris acte du nouveau rapport de force, et le ton a changé. Fini les fantasmes punitifs, place au dialogue en vue de parvenir à un traité équilibré et coopératif. L’Histoire s’accélère brusquement, et la Grande-Bretagne, partagée entre anxiété et excitation, se trace une nouvelle voie.
« Paris connaît le plus long et intense pic de pollution hivernal depuis dix ans », titrait Le Monde au mois de décembre, tandis que Valérie Pécresse et Anne Hidalgo s’affrontaient de manière très politique, la première accusant la seconde d’avoir aggravé le phénomène en fermant les voies sur berges, tandis que la seconde renvoyait la première à ses domaines de compétences en l’accusant de ne pas assez s’occuper de la régularité des métros et des RER. Ce spectacle d’élus discutant du sexe des anges pendant que la population suffoque évoque la SF des années 1970 avec, par exemple, Le Troupeau aveugle de John Brunner, où le personnage d’Austin Train tente de mobiliser les consciences sur une planète en état de mort clinique autour du slogan « Arrêtez, vous me faites mourir ! »
Mais il nous semble plus intéressant, en l’occurrence, de regarder vers un romancier qui, à défaut de jouer au prophète, eut le mérite de comprendre en direct, si l’on peut dire, les liens entre la pollution et un certain type de civilisation. Charles Dickens n’était pas particulièrement écologiste, mais[access capability= »lire_inedits »] dans Temps difficiles (1854), alors que la révolution industrielle se déroule sous ses yeux, il décrit les mutations sociales et aussi environnementales dans une ville inspirée de Manchester, Coketown, dont la description est des plus parlantes : « Les palais féeriques s’illuminèrent brusquement avant que le pâle matin dévoilât les serpents de fumée qui se traînaient au-dessus de Coketown », tandis que le soleil donne l’impression d’être « perpétuellement en éclipse à travers du verre fumé ».
Cette modification de la nature, à la fois belle et mortifère, ne nous est plus racontée par Dickens, désormais, mais par les journalistes: « Ciel orangé et voilé, le visage de la pollution à Paris ce matin » indiquait ainsi le site de BFM TV, à l’aube du 7 décembre 2016.
Il y aura au moins eu un effet collatéral heureux à la transformation de Paris en Coketown : la météorologie est devenue, malgré elle, un genre poétique.[/access]
Plaque de la Place des Vosges à Paris, 1997. SIPA. 00295980_000001
Plaque de la Place des Vosges à Paris, 1997. SIPA. 00295980_000001
D’où vient le charme de Place des Vosges de Michel Braudeau ? D’où vient que ce court récit autobiographique laisse une impression durable où la mélancolie, pour le lecteur, se mêle à un bonheur doux amer ? C’est qu’en faisant revivre une dizaine d’années, qui correspondent peu ou prou à la décennie 70 du siècle dernier, Braudeau fait renaître une période qui n’a pas cinquante ans et qui pourtant nous semble aussi éloignée qu’un continent disparu.
« Ce n’était pas encore un quartier mort »
Nous sommes dans l’après 1968. Michel Braudeau est encore un tout jeune écrivain. Il a participé de loin aux événements de 68 mais un certain esprit de liberté, un certain goût pour l’utopie et les communautés affinitaires règne encore et, avec une bande d’amis qui discutent des mérites comparés de Mao, de Trotsky et des situs, il décide de s’installer dans un grand appartement de la Place des Vosges. Elle ressemble encore au quartier décrit par Simenon dans certains de ces romans, un quartier de petits artisans qui n’en est qu’aux prémices de ce qu’on appellera plus tard sa gentrification : « J’ai donc vécu, autrefois, sous les plus éminents toits de Paris, les hautes coiffes raides et pointues de la Place des Vosges. Ce n’était pas encore un quartier mort et embaumé, un mausolée touristique. On y comptait peu d’antiquaires. Aucun ogre politique déchu n’y rôdait, plutôt de vieilles marquises ruinées que le fisc et les agents immobiliers persécutaient. »
Entre 71 et 81, nous assistons à l’éducation sentimentale et intellectuelle d’un jeune homme, le temps qu’a duré ce que d’autres ont appelé la parenthèse enchantée, celle où tout paraissait encore possible dans un bouillonnement intellectuel qui devait se terminer paradoxalement, comme se termine le livre, avec la victoire de Mitterrand signant les noces de la gauche avec l’argent. Ce que raconte Braudeau, à hauteur de jeune homme, ce sont des rencontres, des amours, quelques voyages avec cette place des Vosges comme centre magnétique, cette chambre qu’il a couvert de papier doré comme un temple aztèque et le bistrot Ma Bourgogne qui existe encore aujourd’hui, lieu de tous les rendez-vous, de toutes les intrigues amoureuses et politiques où régnait la bonne odeur des complots éphémères et des flirts rieurs.
Le récit de Michel Braudeau qui est mené sans pathos, avec un naturel élégant, nous fait croiser quelques silhouettes qui ont compté. Le jeune homme travaille au Seuil, sous la férule bienveillante de Jean Cayrol, écrivain et poète trop oublié aujourd’hui. Cet ancien résistant, déporté à Mauthausen, qui avait publié Je vivrai l’amour des autres (Prix Renaudot 1947) appliquait son titre à la lettre. Il était l’homme qui donnait sa chance aux auteurs en devenir et Braudeau en faisait partie comme Sollers, Hallier, Severo Sarduy, merveilleuse folle « cubaine » ou un adolescent surdoué, Jean-Marc Roberts.
Chomsky, Lacan et Sollers sont dans un bateau
De Edern-Hallier, toujours sans monter le ton, Braudeau trace un portrait peu flatteur. Celui d’un jaloux mythomane et escroc qui avait tenté de se débarrasser de Sollers, rival encombrant, en demandant à son général de père de l’envoyer à l’armée pendant la guerre d’Algérie et qui, plus tard dans ces mêmes années 70, après le coup d’état au Chili, avait entamé un voyage en Amérique Latine soi-disant pour aider les guérillas en cours mais avait en fait détourné une partie de l’argent pour s’offrir des hôtels somptueux en commettant des imprudences de débutant quand il téléphonait aux opposants en les appelant par leur nom. Ou encore, comment, par la suite, Hallier avait parlé très sérieusement à un ami commun, de la possibilité de louer des tueurs à gages pour éliminer Braudeau.
Mais finalement, l’essentiel n’est pas là. Braudeau pointe, dans Place des Vosges, ce moment historique où apparaissent de grandes figures intellectuelles comme Barthes, un autre habitué du Seuil, où l’émergence des sciences humaines signe l’espoir de repenser un monde en pleine mutation. C’est l’époque où il se passionne pour la grammaire selon Chomsky et les séminaires de Lacan, une époque où il se souvient de Pierre Goldman, le révolutionnaire égaré, croisé enfant à l’internat d’Evreux et dont il entend de nouveau parler après le hold-up meurtrier de la pharmacie du boulevard Richard Lenoir.
« Il y avait encore des livres dans les vitrines du quartier, des livres de papier que l’on pouvait feuilleter »
Tout cela n’empêche pas les amours légères ou poignantes dans la chambre dorée, les voyages dans une forme de liberté où l’on expérimente le LSD au cap d’Erquy sur les conseils d’Henri Michaux et où naissent du sable rose des visions somptueuses ou inquiétantes par les portes ouvertes de la perception.
A l’époque où certains voudraient littéralement liquider Mai 68 en le désignant de manière un peu facile comme la mère de tous nos maux, Braudeau s’en fait l’avocat tranquille, simplement en racontant le bonheur qu’il y avait à discuter avec Jean Wahl, à caresser les seins de Liz, à passer un Noël en Egypte en jouant une comédie sentimentale digne de Rohmer ou à voir David Bowie pour la première fois.
A peine si parfois, pour dire sa tristesse à voir disparaître le vieux Paris en même temps que les espérances d’une autre vie, qui se libérerait du désenchantement généralisé, l’auteur prend-il les accents d’un Guy Debord : « Il y avait encore des livres dans les vitrines du quartier, des livres de papier que l’on pouvait feuilleter, acheter, lire, abandonner sur une vieille banquette d’un vieux café, tout n’était pas encore refait, même si la chaussée allègrement si allègrement dépravée en Mai avait été noyée sous les nappes de goudron pour que jamais ne revienne quelque fantôme de la liberté. »
Place des Vosges de Michel Braudeau (Seuil, « Fiction&Cie »)
Un des traits qui distinguent assez fâcheusement la culture politique française de celle des autres grandes démocraties contemporaines est l’incapacité de la droite et de la gauche à comprendre à la fois la cohérence, la continuité et la diversité des courants politiques qui traversent la modernité depuis la Révolution française. Dans la tradition anglaise et américaine, l’idée commune est que la vie politique et intellectuelle s’organise assez naturellement dans une tripartition entre libéralisme, conservatisme et socialisme, dans laquelle le « libéralisme » est en quelque sorte le centre de gravité de la politique moderne tout en étant néanmoins incapable de « saturer » l’ordre social, ce qui explique la rémanence de critiques de l’ordre libéral, qui peuvent être « conservatrices » ou au contraire « socialistes ».
Dans cette vision, la droite et la gauche se divisent sur la portée qu’il faut donner aux principes libéraux (les droits de l’individu, la séparation des pouvoirs, l’autonomie du marché) que la gauche infléchit dans un sens égalitaire et protecteur, alors que la « droite » cherche à les intégrer dans un ordre social dans lequel l’innovation est compatible avec une certaine continuité culturelle et politique : la droite est conservatrice mais elle respecte les institutions libérales, la gauche est libérale, mais elle reprend certaines revendications socialistes pour tenir les promesses indéfinies de la démocratie. En France, une partie importante de la gauche, même modérée, passe son temps à nier qu’elle puisse[access capability= »lire_inedits »] avoir quoi que ce soit à voir avec le « libéralisme », quand la droite croit habile de dénoncer le « conservatisme » des syndicats ou des gouvernements socialistes.
Les conservateurs sont, comme les libéraux, soucieux de limiter le pouvoir, mais ils sont favorables à l’autorité qui repose sur la confiance et qui réduit le poids de la contrainte.
On doit donc se réjouir que, après les louables efforts de quelques penseurs de gauche pour faire connaître la pensée libérale, de bons auteurs « de droite » s’efforcent de faire connaître au public français la riche tradition de la pensée conservatrice[1. Voir aussi Laetitia Strauch-Bonart, Vous avez dit conservateur ?, éditions du Cerf, 2016.]. De ce point de vue, l’ouvrage de Jean-Philippe Vincent est précieux, car il est fondé sur une connaissance intime de classiques du « conservatisme », dont il montre bien les différences avec certains courants « réactionnaires » qui, en France, parasitent souvent la réflexion d’autres auteurs conservateurs[2. Voir par exemple le petit livre par ailleurs intéressant de Philippe Bénéton, Le Conservatisme, Puf, collection « Que-sais-je ? », 1988.]. Il se présente comme une « histoire intellectuelle », mais il est en fait plutôt centré sur la restitution du « style » et surtout de la « dogmatique » du conservatisme, dont les prémisses se trouveraient dans la République romaine (ou plutôt dans la version passablement idéalisée qu’en donnait Cicéron) et dans l’orthodoxie chrétienne (et singulièrement catholique), pour montrer que le « vrai » conservatisme est en quelque sorte sinon l’âme, du moins le « supplément d’âme », du libéralisme (p. 244).
Jean-Philippe Vincent présente les thèses fondamentales du conservatisme en s’appuyant sur l’ouvrage classique de Robert Nisbet, Conservatism. Les conservateurs sont, comme les libéraux, soucieux de limiter le pouvoir, mais ils sont favorables à l’autorité qui repose sur la confiance et qui réduit le poids de la contrainte. Ils sont attachés à la liberté, qu’ils pensent à partir des institutions plutôt que des droits individuels, mais ils se méfient de l‘égalité. Ils cherchent le « bien commun », qui est plus que l’intérêt général. Ils privilégient la tradition et l’expérience historique sans verser dans l’idolâtrie du « sens de l’Histoire ». Ils reconnaissent comme Burke les vertus paradoxales des « préjugés » contre la raison « abstraite ». Sans être nécessairement dévots, ils sont sensibles au sérieux moral que donne la religion (ou du moins certaines religions, comme le catholicisme et le judaïsme). Ils sont enfin, avec quelques nuances, attachés au droit de propriété et à la liberté du marché, sans exclure des correctifs mineurs pour satisfaire certaines préoccupations « sociales ».
La permanence de cette « dogmatique » est illustrée par l’exemple de quelques grands auteurs conservateurs, de Michael Oakeshott à Bertrand de Jouvenel, dont la pensée est présentée d’une manière très claire qui permet de bien saisir la diversité de la pensée conservatrice : la philosophie « communautarienne » d’Alasdair MacIntyre, qui privilégie les petites communautés intellectuelles et/ou religieuses, n’est pas celle de l’« ordo-libéralisme » allemand, qui veut combiner le bien commun avec l’ordre de marché, et la vision antipacifiste de Julien Freund joue sur d’autres ressorts que la philosophie de l’autorité de Bertrand de Jouvenel. Le lecteur libéral sera sensible à l’analyse des « hérésies » du conservatisme (de la « révolution conservatrice » allemande aux «néoconservateurs américains » en passant par le prétendu « conservatisme islamique »), mais il regrettera une insistance sans doute excessive sur la dimension religieuse du conservatisme, qui conduit à sous-estimer l’importance d’auteurs radicalement « a-chrétiens » comme Hume, Schumpeter ou Pareto, qui ont développé des points essentiels de la philosophie conservatrice.
Le livre de Jean-Philippe Vincent peut contribuer à éclairer le public français, mais il ne suffira sans doute pas à surmonter la malédiction qui pèse sur le conservatisme en France. Celle-ci vient de ce que, comme l’avaient bien vu tous les grands libéraux français, de Constant à Tocqueville en passant par Rémusat, il est impossible en France de fonder la liberté sans accepter une partie de l’héritage de la grande Révolution : le libéralisme ne peut pas être conservateur au sens de Burke parce que la contre-révolution est antilibérale et donc plus réactionnaire que conservatrice. Cette difficulté a pris une tournure tragique au début du XXe siècle avec le conflit du monde catholique, et surtout avec la captation de la sensibilité conservatrice par Maurras et l’Action française. Il y a eu par la suite de vrais hommes politiques conservateurs en France, gaullistes ou démocrates-chrétiens, mais cela ne suffit sans doute pas à créer une tradition.[/access]
Une affiche sur un un immeuble en construction de Jérusalem remercie Donald Trump de sa promesse, janvier 2017 (SIPA : AP22002474_000001)
Le refus international de reconnaître Jérusalem comme la capitale de l’Etat d’Israël s’habille de divers arguments juridiques et politiques. Il repose notamment sur la Résolution 181 des Nations unies du 29 novembre 1947, qui avait fait de Jérusalem un “corpus separatum”, soumis à un “régime international particulier”. Par ailleurs, depuis le début des négociations israélo-palestiniennes ayant conduit aux accords d’Oslo, en 1993, on considère généralement que la question de Jérusalem étant la plus complexe et la plus épineuse, elle doit être reléguée à la fin des négociations, autant dire reportée aux calendes grecques… Derrière cette argumentation politique et juridique, d’autres motivations, plus profondes et moins explicites, expliquent le statut particulier de Jérusalem sur la scène internationale. La reconnaissance des droits du peuple Juif sur la Ville sainte pose en effet un problème d’ordre théologique pour le monde catholique et pour le Vatican en particulier.
Un tabou à réactions
En 1904 déjà, lors de sa rencontre avec le Pape Pie X, le fondateur du mouvement sioniste Theodor Herzl s’était heurté à un retentissant “Non possumus” : “Nous ne pouvons pas” [reconnaître la nation juive]. Soixante ans plus tard, lors de la première visite d’un Pape en Israël – celle de Paul VI en janvier 1964 – celui-ci évite soigneusement tout geste pouvant être interprété comme une reconnaissance, même implicite, de l’Etat juif. Son avion atterrit à l’aéroport d’Amman et lors de son accueil par le président israélien Zalman Shazar, à Jérusalem, il insiste sur le caractère purement spirituel de son voyage. Cette visite est un événement religieux majeur, mais dénué de toute portée politique, la reconnaissance d’Israël par le Vatican n’étant à l’époque pas à l’ordre du jour. Elle interviendra finalement en 1993, avec l’établissement de relations diplomatiques pleines et entières entre le Saint Siège et l’Etat d’Israël.
Le refus de reconnaître Jérusalem comme capitale d’un Etat juif devient de plus en plus flagrant après 1967 et la réunification de la ville sous souveraineté israélienne, et plus encore depuis 1980, quand elle est proclamée par la Knesset “capitale éternelle et indivisible” de l’Etat d’Israël. Avant 1967, 23 pays, pour la plupart africains et sud-américains, avaient ainsi installé leur ambassade dans la partie occidentale de la ville. Après 1967, alors même que la ville sainte réunifiée devient, pour la première fois de son histoire plurimillénaire, un lieu ouvert aux fidèles de toutes les religions et que la liberté de culte y est garantie pour tous, le nombre des représentations diplomatiques étrangères va en diminuant.
Ainsi, lors du vote par la Knesset, le 30 juillet 1980, de la Loi fondamentale sur “Jérusalem capitale d’Israël”, la réaction internationale ne se fait pas attendre. Le Conseil de Sécurité, dans sa résolution 478 du 20 août 1980, déclare que la loi israélienne viole le droit international et appelle les Etats membres de l’ONU ayant établi des missions diplomatiques à Jérusalem à les transférer à Tel-Aviv. Ceux-ci obtempèrent de manière quasi-unanime, seuls le Costa-Rica et le Salvador conservant leur ambassade à Jérusalem. Ces derniers finiront par transférer eux aussi leur ambassade à Tel-Aviv en 2006, date à laquelle plus aucune ambassade étrangère n’était installée dans la capitale israélienne.
Jérusalem, symbole de l’entrée dans l’ère Trump ?
Dans ce contexte, le transfert éventuel de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, nonobstant les menaces et les réactions négatives qu’il suscite dans le monde arabe et musulman, constituerait une victoire, politique et symbolique, pour l’Etat d’Israël. Sur le papier, la promesse du candidat Donald Trump de transférer dans la Ville sainte l’ambassade américaine n’est pas nouvelle. Il s’agit en effet d’un dossier déjà ancien, une promesse similaire ayant été faite par plusieurs présidents américains (Bill Clinton et Georges W. Bush notamment) pendant leur campagne électorale, mais vite oubliée au lendemain de leur investiture. Le 23 octobre 1995, le Congrès américain a voté la Loi sur le transfert de l’ambassade à Jérusalem (Jerusalem Embassy Act) votée par les deux chambres à une très large majorité. Mais cette loi n’a jamais été appliquée, les présidents Clinton et Bush ayant usé de leur veto pour s’y opposer au nom de “l’intérêt national” américain.
La volonté de changement radical que le nouveau président entend incarner dans la politique américaine, à l’intérieur comme à l’extérieur, et son souhait exprimé dans son discours d’investiture, de “retirer le pouvoir à [l’administration de] Washington pour le rendre au peuple américain”, ne saurait être traduits en actes de manière plus manifeste et éclatante qu’en tenant cette promesse envers l’Etat juif. Ce faisant, Donald Trump donnerait raison au Congrès et au peuple américain contre le Département d’Etat, et il inaugurerait une nouvelle ère dans les relations d’amitié, fondées sur des valeurs et des intérêts partagés, entre les Etats-Unis et Israël.
Une salle d'audience du conseil de la charia de Grande-Bretagne, à Londres, qui statue essentiellement en matière de divorces, février 2008.
Beaucoup de Français se sont émus quand, au mois de mai de cette année, la ville de Londres a élu son premier maire musulman. Que vont-ils dire maintenant, alors que commence à arriver en France la nouvelle de l’existence sur le sol anglais de « tribunaux » islamiques — tribunaux ayant la bénédiction (expression peut-être inappropriée) du gouvernement britannique ? Décidément, la folie multiculturaliste de vos voisins d’outre-Manche ne connaît plus de limites ! Une telle chose serait tout simplement impensable ici : au pays des droits de l’homme, il n’y a qu’un seul droit. Mais qu’en est-il en réalité de ces « tribunaux » ? Combien sont-ils ? Quels sont leurs pouvoirs ? Sont-ils contestés ? Une islamisation inexorable du royaume de Sa Majesté est-elle en cours ?
Le nombre de ces institutions est tout simplement conjectural. Nigel Farage, le bouillonnant ex-leader de l’UKIP, le parti anti-UE, a parlé de 80. Ce chiffre est conforme à un rapport du think tank Civitas de 2009, qui faisait état de 85 « tribunaux », tout en admettant qu’il s’agissait d’une estimation sommaire. Une étude de l’université de Reading a révisé le total à la baisse pour parvenir à 30. La vérité, c’est que, même si nous pouvons estimer approximativement le nombre des instances officielles, on ignore combien existent de façon officieuse. Souvent rattachés à des mosquées, ces « tribunaux » peuvent également se constituer presque n’importe où, que ce soit dans le sous-sol d’un immeuble ou dans le salon d’une maison privée. On parle d’imams qui délivrent leurs jugements à partir d’un fauteuil dans leur living-room…
Comment se fait-il que certaines de ces instances aient fait l’objet d’une certaine reconnaissance officielle de la part du gouvernement britannique ? C’est une loi de 1996, permettant de recourir à l’arbitrage pour résoudre certains conflits sans passer par le juge, qui leur a ouvert la voie. Depuis, différents médiateurs religieux, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, ont été légitimés, parmi lesquels l’Islamic Sharia Council, fondé en 1982, le Muslim Law (Shariah) Council UK datant de 1985 et, plus récemment, le Muslim Arbitration Tribunal, créé en 2007. Ces instances sont habilitées à résoudre des contentieux par arbitrage, surtout dans le domaine de la médiation familiale et dans le cas de certains différends financiers. Elles travaillent dans le cadre de la loi anglaise (ou écossaise, l’Écosse ayant son propre cadre juridique) et n’ont aucune autorité propre. Elles ne constituent pas un système légal parallèle. Leurs verdicts ne sont contraignants que dans la mesure où les parties en désaccord s’engagent volontairement à les respecter. En 2008, l’archevêque de Cantorbéry, le chef de l’Église anglicane, a déclenché un esclandre lorsqu’il a[access capability= »lire_inedits »] suggéré publiquement que, via ces quasi-tribunaux, des aspects de la charia seraient inévitablement incorporés dans la loi anglaise. Et pourtant, une certaine reconnaissance de cette loi était déjà entérinée dans les faits.
De la sémantique au malheur des femmes
Cependant, parler de « tribunaux islamiques » – en anglais « sharia courts »– traduit un quiproquo sémantique. Il s’agit plutôt de « conseils islamiques » – de « sharia councils » –, dont le rôle est consultatif. Officiellement, le terme court n’est jamais utilisé. Le mot anglais tribunal, quoique emprunté à la langue française, ne désigne pas forcément une instance judiciaire et inclut aussi des organes de consultation. Ces conseils n’ont pas plus le pouvoir légal de prononcer un divorce que de conclure un mariage. Néanmoins, le mot anglais court apparaît fréquemment à la place de council dans la presse et les médias en général, et doit refléter un certain usage populaire. Le glissement sémantique est significatif. Que l’on soit pour ou contre ces institutions, qu’on considère leur existence comme un bienfait ou une menace, leur pouvoir semble accru, magnifié par ce terme plus noble, plus imposant, plus définitif. Elles sont comme auréolées d’une autorité qu’elles ne possèdent pas en réalité. Mais comme nous le savons, le pouvoir imaginaire des institutions peut exercer autant d’influence sur les esprits que leurs compétences réelles. Reste à se demander si cette influence est bonne ou mauvaise.
Les critiques de ces conseils islamiques font souvent valoir le fait qu’ils pénaliseraient les femmes. En effet, la plupart des plaignants sont des plaignantes qui demandent le divorce ou subissent de mauvais traitements de la part de leur mari. Or, selon la charia, un homme peut divorcer très facilement, mais une femme doit passer par une procédure plus compliquée. Dans certains cas, les membres des conseils, au lieu d’agir en médiateurs, prendraient fait et cause pour l’époux, légitimant des mariages forcés, voire parfois polygames, obligeant des femmes à supporter des violences conjugales et, quand ils permettent le divorce, imposant à l’épouse une convention qui la laisse dans le dénuement. Ces pratiques injustes s’appuieraient sur le prestige de l’autorité masculine dans la tradition musulmane et sur la pression sociale de la communauté locale. Ce portrait à charge fait fi de tous les cas résolus en bonne et due forme par les conseils qui ont pignon sur rue – qui sont agréés par l’Etat.
Le véritable problème réside dans les conseils moins visibles voire invisibles qui, par association, tirent une certaine légitimité du statut officiel des autres. Tout en déplorant les dérives, certains commentateurs maintiennent que l’abolition des conseils officiels aurait pour seul effet de pousser toutes les activités en question dans la clandestinité. Par conséquent, disent-ils, les femmes seraient privées du seul recours dont beaucoup d’entre elles disposent à l’heure actuelle. Nous sommes ainsi dans une situation paradoxale. L’officialisation de certains conseils a mis en lumière les pratiques dévoyées d’autres, plus clandestins ; mais l’interdiction de ces mêmes conseils, loin de faire disparaître les clandestins, risque de les démultiplier. Y a-t-il une porte de sortie ?
La contestation en marche
Cette année, l’État britannique, sans doute aiguillonné par l’opinion publique, a réagi. En mai, Theresa May, qui était alors ministre de l’Intérieur, a lancé une enquête indépendante pour dresser le bilan des conseils islamiques, évaluer dans quelle mesure leurs agissements sont discriminatoires à l’égard des femmes et identifier les meilleures pratiques. Il est significatif que cette enquête ait été présentée comme faisant partie de la stratégie du gouvernement pour « contrer l’extrémisme ». Si les difficultés potentielles des femmes musulmanes sont bien mises en avant, on reste conscient de l’impact idéologique que l’existence des conseils peut avoir sur les citoyens musulmans tentés par la radicalisation. En juin, c’était au tour de la Chambre des communes de diligenter une enquête parlementaire, non seulement sur les pratiques potentiellement sexistes des conseils, mais aussi sur leurs sources de financement.
Certains incidents, provoqués par des groupes d’extrémistes plutôt isolés, ont révélé le danger idéologique qu pouvaient représenter les conseils islamiques. Au cours de l’hiver 2013-2014, des bandes de jeunes, qui se proclamaient membres de groupes d’autodéfense musulmans (« Muslim London Patrols »), ont défrayé la chronique en « patrouillant » dans certains des quartiers de l’est de Londres. Se réclamant de la charia, ils agressaient des passants qui consommaient de l’alcool, des femmes vêtues de manière prétendument indécente et des homosexuels. L’arrestation et la condamnation des principaux meneurs ont mis fin à cette atterrante comédie. Mais ces incidents et d’autres montrent que, pour certains citoyens musulmans, il existe une opposition irréductible entre la charia et la loi anglaise. C’est bien le sentiment, d’ailleurs, de nombreux non musulmans qui considèrent la promotion de la charia comme un acte hostile dont le but est le dénigrement et la marginalisation de la loi anglaise.
Quand le Parlement se rince le gosier
Dans ce climat, les rumeurs ont la vie dure. Depuis le début de l’année, il y en a une qui se propage dans les esprits. Elle concerne un véritable symbole des institutions gouvernementales du Royaume-Uni, le quartier ministériel de Whitehall. En 2014, quand George Osborne avait la charge des Finances du pays, le gouvernement a emprunté de l’argent en émettant une obligation islamique appelée « sukuk ». Au lieu de payer des intérêts – ce qui n’est pas conforme à la charia –, l’État britannique a accepté de rémunérer les souscripteurs en leur reversant le loyer généré par cinq bâtiments gouvernementaux, dont la fameuse Amirauté. En janvier donc, le bruit selon lequel toute activité à l’intérieur de ces bâtiments est désormais soumise à la charia et que donc, il est interdit d’y consommer de l’alcool, commence à courir. L’indignation publique atteint un point culminant quelques mois plus tard, lors de discussions sur le déménagement temporaire du Parlement pendant la future rénovation du palais de Westminster. Le bâtiment choisi pour loger temporairement les députés, Richmond House, figure parmi les cinq impliqués dans le remboursement du sukuk. Nos vaillants élus, dont la consommation d’alcool dans les bars parlementaires subventionnés par le contribuable atteint aujourd’hui des proportions alarmantes, réalisent avec horreur que la charia les empêchera de bibiner à leur aise. Finalement, un porte-parole du ministère des Finances met fin au tollé général en assurant que la vénérable loi anglaise, douce aux pochetrons, continuera à prévaloir à l’intérieur de ces édifices historiques.
J’entends déjà mes amis français se gausser de l’absurdité inénarrable de cet ultime avatar de la folie multiculturaliste. Mais la charia n’a pas besoin de reconnaissance officielle pour exister. Combien de conseils islamiques existent déjà en France, de manière clandestine, sans l’aval des autorités publiques, sans que leurs activités soient encadrées par l’État ? Riez tant que vous voudrez : rira bien qui rira le dernier.[/access]
Norbert Hofer et Heinz Christian Strache, les deux principaux visages du FPÖ lors d'un meeting à Vienne, octobre 2016. SIPA. AP21982648_000004
Norbert Hofer et Heinz Christian Strache, les deux principaux visages du FPÖ lors d'un meeting à Vienne, octobre 2016. SIPA. AP21982648_000004
Après le grand meeting du Parti de la Liberté de l’Autriche (FPÖ), samedi dernier à Salzburg, on serait tenté de dire que son chef, Heinz Christian Strache, envisage de diriger son groupe de la même manière que son prédécesseur, Jörg Haider, conduisait les voitures : vite et mal. Haider s’était crashé avec une alcoolémie de 1,8 gramme et il n’est pas sûr que la FPÖ s’en sortirait mieux, si elle ne parvient pas à tenir ses promesses. Non pas qu’elles soient mauvaises. En substance, Strache a proposé d’interdire en Autriche « l’islam fasciste » et de bannir les symboles musulmans de l’espace public, suivant les mesures prises à l’encontre du parti et des symboles nazis après la Seconde guerre mondiale. « Mettons un terme définitif à la politique de l’islamisation, sinon, c’est nous les Autrichiens, nous les Européens, qui serons finis. », a-t-il déclaré devant un parterre de conquis-à-la-cause. Le souci ? Comment passer de l’étape « annonce » à l’étape « réalisation », alors que jusqu’à présent si peu a été fait pour empêcher les islamistes de proliférer, y compris à Vienne dont l’adjoint au maire est pourtant issu de la FPÖ.
« Ouvrir une école islamique à Vienne est aussi facile qu’ouvrir un kebab »
La communauté musulmane en Autriche compte, selon les statistiques, entre 500 000 et 600 000 membres, autrement dit quelques 6% de la population. Elle atteindra le seuil de 10% aux alentours de 2030. Et qui dit « croissance » dit éducation des enfants, dont une grande partie fréquente les établissements communautaires avec enseignement de l’islam en classe. Si la FPÖ cherchait réellement à stopper l’islamisation et non pas à gonfler son électorat en vue des législatives de 2018, elle aurait sans doute pris plus au sérieux les rapports qui pointent la mainmise des salafistes et des islamistes politiques sur les écoles maternelles. A cet exemple, l’étude publiée en février 2016 par l’Université de Vienne, souligne la démarche intentionnelle d’isoler les enfants musulmans d’un environnement basé sur les valeurs occidentales, à travers l’usage de manuels qui les rejettent explicitement. Un constat corroboré par les résultats d’une enquête menée sous la direction d’Ednan Aslan, professeur à l’Institut d’Etudes islamiques à Vienne et dont la conclusion reste sans appel : « Ouvrir une école islamique à Vienne est aussi facile qu’ouvrir un kebab ». La preuve en est qu’aussi bien les Frères musulmans que leur équivalent turc, Milli Görüs, en possèdent plusieurs dans la capitale autrichienne. En outre, déclarer dans une vidéo son soutien à la guerre en Syrie et exprimer le souhait d’une prompte conversion de tous les Européens à l’islam, n’a pas empêché un membre des Frères musulmans de continuer à diriger une école à Vienne. Il semblerait que la ferveur religieuse corresponde parfaitement avec les attentes des parents, comme le révèle l’enquête d’Aslan : « La majorité des parents compte sur l’apprentissage des sourates par cœur et mesure le niveau de l’école par rapport au nombre des sourates déjà appris. On constate la même attitude par rapport à l’initiation à l’alphabet arabe ». De ce fait, on sera moins étonné que seulement 71 des 151 écoles maternelles islamiques à Vienne ont accepté de faire l’objet de l’enquête. Certes, le maire-adjoint FPÖ de Vienne, Johann Gudenus, s’en est ému et a même exigé une session parlementaire dédiée à la question, mais sur le terrain rien n’a changé. La ville de Vienne dépense chaque année près de 30 millions d’euros en subventions destinées aux écoles islamiques privées.
Que la FPÖ montre ses muscles lors des rassemblements politiques, ne gêne pas non plus les prédicateurs de rue qui s’installent avec des étalages de Corans dans les zones piétonnes des grandes villes autrichiennes. Sebastian Kurz, ministre des Affaires étrangères et de l’Intégration, issu de la chrétienne-démocrate ÖVP, a réclamé la révision de la loi afin de permettre de combattre plus efficacement les radicaux islamistes. A n’en pas douter, ces derniers doivent en trembler d’effroi. Surtout après les révélations de la presse autrichienne qui ont démontré que la campagne de distribution de Corans a été orchestrée par Mirsad Omerovic, un terroriste islamiste passé par la case prison après avoir recruté et envoyé en Syrie deux adolescentes de 15 et de 17 ans. Jusqu’à preuve du contraire, ce ne sont pas de nouvelles lois mais le travail de l’ombre de la brigade anti-terroriste qui a rapporté des fruits. En Allemagne, le groupe islamiste autoproclamé La Vraie Religion a été ainsi démantelé, après les perquisitions menées dans plus de 200 appartements privés. Active également en Autriche, La Vraie Religion y prospère toujours, attendant le durcissement des mesures législatives.
« Dans les mosquées européennes contrôlées par la Turquie on prône la stricte séparation d’avec les valeurs individualistes de l’Occident »
Au lieu d’interdire sur le papier « l’islam fasciste », ne serait-il pas autrement plus utile de mettre fin à l’opacité – en Autriche comme ailleurs en Europe – de toutes sortes de dits « conseils du culte musulman » dont on a tant espéré mais finalement rien obtenu de concret ? Comment se retrouver dans les conceptions officielles et officieuses de l’islam représentées par la Communauté religieuse islamique en Autriche (IGGiÖ), l’équivalent du Conseil français du culte musulman ? Son nouveau président, Ibrahim Olgun, diplômé de théologie islamique à l’Université d’Ankara est en principe, et selon ses propres affirmations, censé alimenter le « dialogue interreligieux » et « bâtir des ponts » entre son pays d’origine, la Turquie, dont sont issus majoritairement les musulmans autrichiens, et son pays d’accueil. On pourrait toutefois se demander de quels « ponts » il s’agit en réalité. Car Olgun fait également partie de l’ultra-influente, et financée par Ankara, Union turque et islamique pour la Coopération culturelle et sociale avec l’Autriche (ATIB), qui gère près de 60 mosquées en Autriche dont tous les imams sont citoyens turcs. Selon Ralph Ghadban, spécialiste de la Turquie officiant à l’Université de Berlin, le vrai rôle de l’ATIB est d’installer en Autriche la version de l’islam promue par le gouvernement d’Erdogan et qui viserait à empêcher l’intégration de la diaspora turque. « Dans les mosquées européennes contrôlées par la Turquie on prône la stricte séparation d’avec les valeurs individualistes de l’Occident », insiste Ghadban. Une autre fonction d’Olgun confirmerait ce constat. En tant qu’inspecteur de l’instruction religieuse islamique, il veille à ce que les enfants musulmans en Autriche apprennent un islam compatible avec les standards et les volontés du gouvernement turc. Question : la FPÖ qualifierait-elle ses agissement d’emblématiques d’un « islam fasciste » ou pas ? Et si c’est le cas, de quelle façon envisagerait-elle de les interdire ? En désignant elle-même le représentant des musulmans autrichiens ? Il sera difficile de prouver qu’Olgun couvre « l’islam fasciste » alors même qu’il est à l’origine de l’initiative de la Journée des Mosquées ouvertes, qui engage une partie des 350 salles de prières autrichiennes à recevoir le public non-musulman le vendredi.
Excepté les groupuscules radicaux et terroristes, n’importe qui approuverait la belle détermination de la FPÖ à éradiquer « l’islam fasciste ». Mais le plus dur reste à faire, à commencer par définir ce qui est, à l’intérieur de l’islam et de sa pratique, « fasciste » ou pas : une femme voilée ? Et voilée à quel degré ? Un prêche en langue étrangère ? Même s’il est « pacifique » ? Une maternelle confessionnelle ? Il en existe aussi des catholiques et des juives. Le prosélytisme ? Les Hare Krishna s’y adonnent également… Ne soyons pas bêtes, direz-vous, nous savons très bien de quoi il s’agit. Justement, il ne s’agit plus de le « savoir », mais de le préciser et de le prouver, ce qui n’a, au contraire, rien d’évident. Sans oublier les bonnes âmes, qui nous rappellerons charitablement que les mesures antinazies votées après la Seconde guerre en Autriche n’ont pas chassé tous les sympathisants d’Adolf des cafés viennois.
Pénélope et François Fillon au Vatican. SIPA. AP22005031_000003
Pénélope et François Fillon au Vatican, 2009. SIPA. AP22005031_000003
Juste après les hilarants problèmes d’application de la règle de trois lors de la primaire socialiste, le Canard enchaîné est à la relance et nous raconte que l’épouse du candidat des Lodens/Barbours aurait occupé pendant plusieurs années un emploi d’attachée parlementaire de son mari pour une rémunération globale cumulée de 500 000 €. Et ensuite, qu’elle a bénéficié d’un contrat fort bien rémunéré de la part de la Revue des Deux Mondes. Et naturellement toutes les mauvaises langues et les esprits mal intentionnés de s’interroger sur le caractère complaisant de ces embauches, sur la réalité du travail effectué. Et sur la cohérence des époux Fillon quand François se présente dans sa campagne électorale comme un irréprochable Monsieur propre, et quand Pénélope se répand dans toutes les gazettes pour dire qu’elle ne fait pas de politique avec son mari et n’en a jamais fait.
Retour de bâton?
Avant d’essayer de dissiper un peu le brouillard factuel et juridique qu’installe en général la clameur, nous aurons du mal à cacher une certaine joie mauvaise de voir François Fillon prendre dans la figure un double boomerang. Le premier est l’affaire Jean-Pierre Jouyet, dans laquelle, selon une version que la justice a qualifiée de vraisemblable l’été dernier, François Fillon aurait dénoncé Nicolas Sarkozy auprès du secrétaire général de l’Elysée. Le deuxième est celui de ses propos tenus pendant la campagne, visant toujours le même : « imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? ». Lamentable saillie qui fait le bonheur des réseaux : «imagine-t-on Yvonne de Gaulle attachée parlementaire ? » Ensuite le défilé pitoyable de tous ceux qui n’ont eu de cesse de tirer dans le dos de Nicolas Sarkozy lorsqu’il était confronté à l’acharnement judiciaire que l’on connaît. En bredouillant explications et excuses ineptes : « C’est légal ! Elle a effectivement travaillé ! Le Canard enchaîné est misogyne ! C’est une boule puante ! » Et celle que je préfère : « tout le monde le fait ! » Argument de plaidoirie effectivement imparable.
Dans ces affaires, il y a toujours un commanditaire. Certains médias ont fait un métier de ce genre de dénonciation. Alors d’où vient le coup cette fois-ci ? Je n’en ai aucune idée, mais beaucoup de doigts pointent les amis de Nicolas Sarkozy. Ceux qu’avec un esprit d’à-propos impressionnant, François Fillon piétine allègrement depuis qu’il a remporté la primaire. Certains s’en sont plaints ouvertement avec un certain courage, comme Rachida Dati, mais d’autres ont dû faire ça dans le feutré.
En tout cas, le parquet financier a immédiatement ouvert une enquête préliminaire sur les faits rapportés par le Canard enchaîné. Première surprise, Jusqu’à présent on pouvait penser que cette institution n’avait été créée que pour un seul justiciable, Nicolas Sarkozy. Ils auraient donc décidé de se diversifier ? Deuxième observation, une célérité qui n’est pas très bon signe. François Fillon a beau prétendre s’en réjouir, et demander à être reçu par le parquet en urgence « pour rétablir la vérité », envoyer son avocat pour une médiatique visite de courtoisie, il a tendance à mal évaluer les choses. Il oublie que c’est le procureur qui tient le manche et que c’est lui qui va organiser les investigations. Rappelons qu’en France, le parquet, et surtout celui-là, n’est pas indépendant du pouvoir exécutif. Les semaines qui viennent risquent d’être assez croquignoles. On peut s’attendre à auditions, gardes à vue, perquisitions au château de la Sarthe, et bien sûr comme d’habitude publication dans la presse tous les PV, transcriptions d’écoutes, et autres documents couverts par le secret… «imagine-t-on François Fillon mis en examen ? » Heuh comment dire…
« Détournements de fonds publics, recel, abus de biens sociaux et recel »
Et rappelons enfin que le risque pénal pour la classe politique est moins la condamnation finale éventuelle que la mise en cause en amont avec tous les dégâts que cela implique. Nicolas Sarkozy a collectionné les non-lieux, mais ses mises en cause permanentes ont fini par lui coûter très cher. Si jamais, comme le souhaite François Fillon, intervenait rapidement une décision de classement sans suite, cela ne pourrait être interprété que comme une faveur. Et il se trouverait bien des « parties civiles » pour prendre le relais. Le déroulement d’une affaire politico-financière obéit aux règles de la société du spectacle, on voit difficilement comment le candidat de LR pourrait y échapper. Le mal est fait.
Les chefs d’ouverture de l’enquête préliminaire sont également assez inquiétants : « détournements de fonds publics, recel, abus de biens sociaux et recel ».
Que peut-on déduire ? Tout d’abord que l’enquête portera sur la réalité du travail effectué par Pénélope Fillon comme attachée parlementaire. Mais la mention du recel sert bien évidemment à éviter le risque d’une prescription de l’infraction principale de détournement de fonds publics. Le recel est ce que l’on appelle un délit continu. Si Madame Fillon porte toujours un manteau acheté avec cet argent, le délai de prescription n’a pas commencé à courir…
La mention par le parquet financier de l’infraction « d’abus de biens sociaux » quant à elle, vise la « collaboration » de Madame Fillon à la Revue des Deux Mondes. Sur la réalité de laquelle pèse un très lourd scepticisme. J’ai beaucoup entendu qu’après tout M. de Lacharrière faisait ce qu’il voulait de son argent, privé par nature, et que si ça le chantait il pouvait payer la femme de l’ancien Premier ministre à ne rien faire. C’est faux et ça pose un sacré problème. Ce n’est pas l’argent de M. de Lacharrière, c’est celui de la société éditrice personne morale distincte de son patron personne physique. Et dont les dépenses doivent être conformes à l’intérêt et l’objet de l’entreprise tels qu’ils sont définis dans les statuts. Et la loi a donné au juge pénal le pouvoir de l’apprécier. Un salaire versé sans contrepartie de travail effectif est bien un abus de bien social. Surtout que le salaire d’un emploi fictif est une charge déductible aux conséquences fiscales, ce qui fait que non seulement les actionnaires sont lésés, mais le fisc aussi.
Et maintenant, Macron?
On ajoutera que les dépenses considérées doivent être exposées pour des actions licites. Un exemple pris complètement au hasard : organiser sur les fonds d’une entreprise, des parties fines avec des professionnels pour y inviter quelqu’un que l’on suppose promis à de très hautes fonctions pose quand même un petit problème. Parce qu’en fait la vraie et essentielle question de toute cette affaire, c’est de savoir pourquoi M. de Lacharrière a jugé bon de faire cette fleur à Pénélope Fillon et par conséquent à son mari ? La carrière politique de celui-ci, cinq ans Premier ministre était loin d’être terminée, et aujourd’hui beaucoup le donnent comme le futur président de la République. Ce genre de connivence, de fonctionnement a, qu’on le veuille ou non, quelque chose de profondément délétère. Imagine-t-on Yvonne de Gaulle bénéficier de ce genre de largesses ?
Pour revenir à la question du commanditaire possible de la boule puante, l’attitude et la célérité du parquet financier laissent entrevoir une autre option que celle du clan Sarkozy, celle de ceux qui pensent que plomber la campagne électorale du candidat de la droite servirait Emmanuel Macron, pour lequel le soutien de l’Élysée apparaît maintenant évident. Eh bien pour terminer, soyons équitable et jetons un petit coup d’œil sur le pétard qui vient d’éclater au nez de notre Justin Bieber de la politique.
On entend maintenant qu’Emmanuel Macron se serait servi de son poste de ministre pour sa campagne électorale et qu’il aurait dépensé beaucoup d’argent (le nôtre) en réceptions pour préparer sa campagne. Plus de 120 000 € de frais de bouche en huit mois. On verra bien si cela est établi, mais on peut avoir quelques soupçons lorsque l’on entend que l’Élysée serait à la manœuvre pour lui préparer et organiser ses voyages de levée de fonds à l’étranger. Ouille, tout cela constituerait ce que l’on appelle des « dons interdits de personnes morales ou de l’État » pendant une campagne électorale, ce qui donnerait une drôle d’allure au compte de campagne. Même si Emmanuel Macron remboursait, cela ne ferait pas disparaître ce qui est aussi une infraction pénale, mais rendrait normalement impossible la validation du son compte même s’il ne dépassait pas le plafond de dépenses autorisées. Il devrait demander des conseils à Nicolas Sarkozy, celui-ci a de l’expérience, la dernière fois, non seulement il a été battu, mais ça lui a coûté 11 millions d’euros.
« Comment allez-vous Madame Le Pen ? Très bien, je ne suis pas surchargée, je passe un hiver paisible. »
Le revenu universel séduit les électeurs de Benoît Hamon à la primaire de la gauche ; il rebute ceux de Manuel Valls, rocardiens responsables, et sans doute en partie ceux de Montebourg, héritiers d’un productivisme ouvriériste et volontiers patriote. Un sondage Opinion Way permet de saisir la sociologie relative des trois électorats. On y apprend notamment que Benoît Hamon a fait le plein auprès des actifs des catégories socioprofessionnelles supérieures (142 % des électeurs de cette tranche alors que Valls en recueille 23 %). Dans un article des Echos, Bruno Jeanbart précise : « Des idées comme le revenu universel ou l’avenir des conditions de travail plaisent beaucoup à ces salariés pas forcément très fortunés mais au capital culturel élevé. Benoît Hamon a séduit la gauche des villes ». Cette mesure phare de Benoît Hamon nous semble révélatrice d’un certain paradoxe de cet électorat. Pour le saisir, nous allons commencer par envisager les conséquences probables de l’adoption du revenu universel.
Des techniciens de surface immigrés
Un des arguments de Benoît Hamon consiste à rappeler que les emplois non-qualifiés se raréfient en France, du fait d’une désindustrialisation massive. Cependant, il restera toujours un certain nombre d’emplois non exportables, pour lesquels aucune qualification n’est nécessaire, et qui de plus n’ont aucune attractivité. Éboueur, balayeur de rue, femme de ménage : ces professions essentielles à notre environnement immédiat sont tellement dévalorisées que la novlangue managériale a cru bon de les euphémiser : on parle de technicienne de surface, ou d’agent de propreté urbaine.
Ces emplois, mal payés et peu valorisants, qui voudra les occuper lorsque le revenu universel sera en place ? Beaucoup de citoyens préféreront – on les comprend – employer leur temps à des tâches moins ingrates, quitte à travailler à temps partiel pour compléter l’allocation mensuelle. Bien entendu, certains choisiront de cumuler revenu universel et travail à plein temps, fut-il ingrat, mais il n’en reste pas moins probable que la France, une fois cette mesure adoptée, aurait un grand besoin de main d’oeuvre non qualifiée pour occuper des secteurs d’emploi en partie désertés. L’immigration y suppléerait sans doute. Il n’y a qu’à observer à quel point, dans nos rues, ces métiers sont d’ores-et-déjà investis par des employés « racisés » pour se convaincre d’un tel scénario.
Par ailleurs, il est évident que si l’Etat distribuait un salaire à vie à chacun de ses citoyens, l’acquisition de la citoyenneté serait beaucoup plus difficile. Les critères pour les naturalisations ne concerneraient plus seulement les qualités de l’impétrant (maîtrise minimale de la langue, manifestation d’un désir…) ; les considérations économiques entreraient en jeu : de combien de nouveaux citoyens peut-on se permettre de charger le budget de l’état ? La conséquence en sera inévitablement le resserrement du goulot d’accès à la citoyenneté française.
Avec la mise en place du revenu universel, nous aurons donc un besoin massif de main d’œuvre immigrée non-qualifiée pour occuper des postes qui ne seront plus assumés par les Français ; par ailleurs, ces immigrés auraient infiniment moins de chance d’accéder un jour à la nationalité française.
Revenu universel et postes ingrats
Or, on sait que l’immigration ne fonctionne que si les immigrés ont une perspective de progression dans la société d’accueil. Si cette société semble leur tourner le dos, ils n’ont aucune raison de consentir à des renoncements culturels pour s’y intégrer. La « panne de l’ascenseur social », selon la formule consacrée, la fermeture du marché du travail, ou la tendance à l’auto-reproduction des élites ont évidemment joué un rôle dans le sentiment d’exclusion ressenti par un grand nombre d’individus d’origine immigrée, et dans le repli communautaire qu’entraîne ce sentiment.
Ainsi, avec le revenu universel, des étrangers, en situation régulière ou non, occuperaient des postes d’autant plus ingrats que personne ne se soucierait d’en améliorer les conditions, puisque ceux qui les occupent n’auraient jamais vocation à devenir électeurs. Par l’effet d’une « préférence nationale » bien plus radicale que celle proposée par Marine Le Pen, le fossé se creuserait entre les nationaux et les résidents. Pour les premiers, certains métiers deviendraient tout simplement inenvisageables.
Le revenu universel nous ferait basculer dans un monde à la qatari : une citoyenneté quasiment inaccessible, car associée à des privilèges exorbitants ; des armées d’immigrés sollicitées pour assurer le fonctionnement quotidien du pays ; une coupure totale entre les deux. Les Qataris, souvent très riches et en tout cas exemptés d’impôts, n’ont aucune raison d’occuper des postes pénibles ; ces derniers sont tous assumés par des Indiens ou des Pakistanais, qui vivent en esclave dans une société dont ils n’ont aucune chance d’acquérir le moindre droit. Pendant que les citadins français vivraient leur rêve d’une oisiveté créative au service de l’épanouissement personnel, des pelotons d’immigrés feraient tourner la boutique…
Une gauche Terra Nova progressiste et délicate
Ce scénario n’arrivera sans doute pas, notamment parce que Benoît Hamon n’a qu’une très faible chance d’être président de la République. Cependant – et c’est l’objet de ma réflexion – il convient de se demander pourquoi l’électorat de Hamon ne semble pas tellement troublé par une telle perspective, ou plutôt pourquoi il ne s’est pas posé ces questions.
Cet électorat est progressiste et généreux. Il est composé de gens sympathiques et délicats, sensibles à ce qui rend une vie accomplie, au-delà des considérations statistiques ou matérielles. Le revenu universel est le signe d’une attention à ce qui est indicible dans une existence, et que la politique laisse souvent de côté. Cet électorat se demande, dans une perspective assez rousseauiste : comment faire pour que chacun ait les moyens de son propre accomplissement ?
Je ne crois pas qu’il faille se moquer d’une telle considération. Elle a le mérite de rétablir une hiérarchie des importances que le monde moderne ou le commentaire politique nous font souvent perdre de vue. Cependant, nous l’avons constaté, ces intentions généreuses semblent s’accommoder de conséquences désastreuses pour les autres.
Dans le même ordre d’idée, la GPA (gestation pour autrui) est réclamée par une frange de la population de gauche, sans doute congruente avec l’électorat de Benoît Hamon, au nom de l’égalité entre homosexuels et hétérosexuels, de l’essentielle légitimité du « désir d’enfant », et de la liberté individuelle. Or, la GPA se traduit concrètement par la mise en location de ventres du tiers-monde, dans des conditions souvent douteuses. Là encore, au nom de l’accomplissement individuel, au nom de progrès sociétaux, on s’accommode d’une forme d’esclavagisme moderne.
Globaux mais pas trop
De même, cette classe moyenne urbaine et branchée est généralement ultra connectée, très consommatrice de téléphones intelligents fabriqués dans d’effroyables conditions en Asie, et qui sollicite des métaux lourds dont l’exploitation est une calamité écologique. Encore une fois, on consent à des sacrifices au lointain au profit d’un mode de vie de plus en plus indéfendable, et dont l’application universelle causerait un désastre planétaire.
Le revenu universel m’apparaît du même acabit. On réclame un avantage, un nouveau confort – qui à peine conçu se reformule comme un droit – sans souci de ses conséquences concrètes dans un monde global.
Dès lors, posons la question qui fâche : et si l’argument progressiste des hamonniens était le paravent d’une indifférence au monde ? Et si ces électeurs avaient trouvé le prétexte pour reconduire l’égoïsme bourgeois tout en se clamant de gauche ?
J’ai conscience qu’il peut sembler cynique de s’opposer au revenu universel sous prétexte qu’il faut bien que certains travailleurs soient encore obligés de faire éboueur ou balayeur. Il serait bon de réfléchir à un changement de société au profit d’une meilleure répartition du travail pénible, ou au moins de sa revalorisation. Mais le revenu universel n’est à mon avis pas la bonne solution, il aggraverait les inégalités en confiant les travaux pénibles à des individus privés de tout droit.
Il ne faudrait pas être injuste : les électeurs de Hamon ont certainement une conscience sociale et une inquiétude écologique réelles. Mais ont-ils mesuré les conséquences de ce qu’ils défendent ?
Salah Abdeslam filmé dans les rues de Bruxelles, 2015. Sipa.
Salah Abdeslam filmé dans les rues de Bruxelles. Sipa. Numéro de reportage : AP21887754_000004.
« Elle ne brille pas par son contenu, uniquement centré sur la religion », résumait le site 20minutes.fr à propos de la lettre de Salah Abdeslam en prison, révélée il y a quelques jours par Libération. Ce dernier « y affiche sa très forte religiosité et c’est à peu près tout », ajoute le journaliste en charge de la rédaction du papier. « J’ai senti qu’il se radicalisait de manière extrême » ajoute même son ancien avocat, Me Berton, dans Libération, estimant sans doute que ses actes terroristes perpétrés jusqu’ici ne pouvaient pas être considérés comme tels.
Un fou de Dieu sous les verrous…
Outre cette religiosité prétendument récente, l’élément qui a retenu l’attention des journalistes est l’absence de honte éprouvée par Salah Abdeslam, le site Atlantico choisissant de titrer son article par cette affirmation du terroriste « Je n’ai pas honte ». Idem pour BFM TV et Le Point, à la différence près que ce dernier ajoute le terme « stupéfiante » pour qualifier la lettre.
Aucun des journalistes ne semble s’intéresser au fait que Salah Abdeslam, qui ne parle absolument à personne, qui ne daigne répondre à aucune des lettres d’admiration ou d’interview qui lui sont adressées, prenne la peine de répondre à une inconnue et termine sa lettre ainsi : « Es-tu soumise ? Sinon alors dépêche-toi de te repentir et de te soumettre à lui. N’écoute pas les paroles des gens mais plutôt les paroles de ton Seigneur. Il te guidera. » On est loin de l’individu sans cœur qu’on s’amuse à nous dépeindre mais surtout très loin d’un radicalisé qui se serait islamisé. On a plutôt affaire à un fou de Dieu, quelqu’un qui prend tout à la lettre et qui cherche clairement à « sauver » cette femme qui lui écrit.
Il n’y a, par ailleurs, absolument aucune forme de violence dans ses propos, aucune haine non plus, aucun ressentiment ni aucun sentiment de revanche par rapport à une nation qui l’aurait opprimée. Encore moins de ce nihilisme censé guider tous les actes terroristes selon Yann Moix dans son dernier essai ou encore Olivier Roy, qui affirmait en novembre 2015 dans Le Monde que le « djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste ». « Je ne cherche ni à m’élever sur terre ni à commettre le désordre », écrit Abdeslam, contredisant là encore la thèse d’Olivier Roy selon laquelle les terroristes « cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle ». Rien de tout cela chez Salah Abdeslam : « Je ne veux que la réforme, je suis musulman » écrit-t-il simplement, comme si ce dernier vocable suffisait à justifier ce qu’il a commis.
… objet de toutes les fascinations
La sobriété de ton d’Abdeslam et son refus des nombreux honneurs qu’on lui décerne discréditent également la thèse du déséquilibré, du fou narcissique ou du loup solitaire. Toujours selon Libération, il serait pourtant l’objet de toutes les fascinations : « Des catholiques lui écrivent pour l’interroger sur sa foi, des femmes crient leur amour et déclarent vouloir porter son enfant […] c’est incessant ». Comme pour Mohamed Merah, beaucoup considèrent donc qu’il a fait ce qu’il fallait, qu’il a agi pour le bien. C’est bien la preuve qu’un certain nombre de gens se reconnaissent, hélas, dans ces atrocités.
Toutes les théories selon lesquelles la plupart des terroristes ne seraient pas des gens véritablement religieux – Libé ne manque d’ailleurs pas de rappeler, dans son article, que « quelques semaines avant les attentats, Salah Abdeslam écumait encore les discothèques belges » – viennent donc se fracasser sur la lettre de l’enfant de Moleenbeek. Certes, Abdeslam, comme d’autres avant lui, n’a pas eu un parcours religieux au sens où il aurait dédié toute sa vie à l’Islam. Mais ce n’est pas parce que certaines conversions sont rapides qu’elles sont nécessairement insincères. Le zèle religieux dont font preuve certains nouveaux convertis devrait au contraire nous alerter sur la facilité avec laquelle d’autres risquent de se laisser influencer. Tant que des gens peu scrupuleux, dans les prisons ou dans nos quartiers, continueront à pouvoir utiliser les versets d’un livre qui se prétend incréé pour justifier des attentats, les candidats pour le djihad ne manqueront pas.
Qu’une toute petite partie de radicalisés cherchent dans l’Islam une justification à leur haine, leur désespoir, leur envie de revanche ou d’absolu, cela peut évidemment exister. Mais continuer à ne vouloir établir aucun rapport, comme le font Olivier Roy, Alain Bertho ou Yann Moix, entre ces terroristes et la montée d’un Islam radical dans beaucoup de pays du Moyen-Orient mais également d’Europe est, au mieux, un déni de réalité, au pire l’expression d’un profond aveuglement.
On m’objectera peut-être que si Abdeslam n’est pas allé jusqu’à s’ôter la vie, c’est sans doute que son profil diffère légèrement de celui des autres terroristes. Ce n’est pas impossible, mais étant donné qu’il ne regrette rien de ce qu’il a fait, il est fort probable que ces différences soient minimes. Et c’est toujours plus riche d’enseignement que de se contenter de faire parler les morts.
« Une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à sa propagation » disait Montesquieu dans De l’Esprit des lois. De ce point de vue là, Salah Abdeslam et consorts font très bien leur travail.
Manifestation devant le Parlement britannique, Londres, novembre 2016. Numéro de reportage : SIPAUSA31406072_000010.
Manifestation devant le Parlement britannique, Londres, novembre 2016. Numéro de reportage : SIPAUSA31406072_000010.
La Grande-Bretagne n’est jamais aussi grande que quand elle est matriarcale, dirigée d’une main de fer par une « Warrior Queen » (ndlr: « Reine guerrière ») : de Boadicée, la Vercingétorix anglaise, à Margaret Thatcher, en passant par Elisabeth 1re (« J’ai le corps d’une faible femme, mais j’ai le cœur et l’estomac d’un Roi, et d’un Roi d’Angleterre »). Theresa May, Premier ministre sortie du chapeau (melon) à la suite du Brexit, avait a priori peu d’atouts pour s’inscrire dans ce glorieux lignage. Bosseuse discrète et plutôt terne, elle ne se distinguait guère que par ses modestes extravagances vestimentaires, chaussures léopard et pantalons en cuir. Mais, comme disait Shakespeare, « certains sont nés grands, certains atteignent la grandeur, et certains ont la grandeur qui s’impose à eux ». Theresa May pourrait bien faire partie de cette troisième catégorie.
Quand Theresa Maybe devint Maggie May
Lorsque 52% des Britanniques votèrent pour le Brexit le 23 juin dernier, c’est peu de dire que l’establishment britannique n’y était pas préparé. Tout devait être repensé. La première décision, interne au Parti conservateur, était de choisir un nouveau Premier ministre pour remplacer David Cameron démissionnaire. Les conservateurs sachant faire preuve dans ces circonstances d’un pragmatisme impitoyable, ils choisirent en deux semaines Theresa May, qui avait fait campagne (très tièdement) pour le « Remain ». Et elle prit tout de suite un engagement fondateur : elle ne serait pas le Sarkozy du Traité de Lisbonne, elle ne serait pas Tsipras. Elle ne chercherait pas à trahir la décision référendaire, elle ne sortirait pas de l’Union européenne par la porte pour revenir par la fenêtre : Brexit means Brexit.
Le souverainisme britannique n’est pas le souverainisme français : en Grande-Bretagne, indépendance politique et libre-échangisme se conjuguent, ils ne s’opposent pas. Tous ceux qui, en France, voient dans le Brexit un repli protectionniste, pour s’en désoler ou s’en réjouir, en seront pour leurs frais. Dans son discours en douze points du 17 janvier, Theresa May a été on ne peut plus claire : « Global Britain » sera « le plus grand avocat du monde en faveur du libre-échange ».
Aussi le Brexit ne signe-t-il pas, comme on a pu l’écrire en France, la fin d’une « parenthèse thatchérienne » : il en est au contraire l’approfondissement. Le thatchérisme était traversé par la tension entre libéralisme économique et une pratique autoritaire, quasi-léniniste, du pouvoir (que ce soit par nécessité politique ou par inclination personnelle de la Dame de Fer). La tutelle de l’Etat sur le consommateur, l’épargnant et le travailleur s’effaçait, mais le citoyen restait plus que jamais un sujet, dont le bulletin de vote tous les quatre ans était le seul moyen d’expression. Depuis, la Grande-Bretagne s’est fédéralisée (Tony Blair), les grandes villes se sont émancipées (Tony Blair et David Cameron), et la pratique du référendum, local ou national, s’est banalisée (David Cameron). Encadrée par une Constitution infiniment flexible, parce que non écrite, la Grande-Bretagne se « suissifie » progressivement : il y a pire modèle. Se soustraire à la tutelle de l’Union européenne est une nouvelle étape, majeure, de ce processus de démocratisation « soft ». Elle entraînera inéluctablement de nouvelles évolutions constitutionnelles.
Cette évolution, Theresa May la chevauche plus qu’elle ne la guide. Margaret Thatcher avait eu des années pour préparer sa « révolution conservatrice » avant d’accéder au pouvoir. Theresa May n’a pas eu ce luxe, et c’est « en temps réel » que la nouvelle Grande-Bretagne se réinvente.
Napoléon exigeait avant tout de ses généraux qu’ils aient de la chance. N’eut-elle été l’héritière de Nelson, Theresa May aurait pu être un général de Napoléon. Les premiers mois post-Brexit ont été rythmés par les menaces des dirigeants européens à l’encontre de la Grande-Bretagne. Ah, ils voulaient sortir de l’Union Européenne ? On le leur ferait regretter. De Donald Tusk à François Hollande, on rivalisait de prédictions apocalyptiques. Les Anglais paieraient cher leur insolence.
Le Sauveur venu d’Outre-Atlantique
La divine surprise vint d’Outre-Atlantique. Que l’élection de Donald Trump soit une bénédiction pour l’Amérique ou pour le monde, il est fortement permis d’en douter. Pour la Grande-Bretagne par contre, elle change la donne. Barack Obama avait promis que la Grande-Bretagne se trouverait « en bout de queue » pour toute négociation commerciale en cas de Brexit. Avec Donald Trump, elle coupe la file d’attente pour se retrouver en toute première place, et c’est l’Union européenne qui est brutalement éjectée de la queue. Par ailleurs, se désintéressant de l’OTAN, Donald Trump laisse les pays d’Europe de l’Est, et notamment les pays baltes, à la merci de l’ours russe : tout d’un coup, ces pays ont pour la Grande-Bretagne, son armée et sa force de frappe nucléaire, les yeux de Chimène. Enfin, alors que Donald Trump exprime son rejet de l’Union européenne et une hostilité à peine masquée vis-à-vis d’Angela Merkel (François Hollande étant consigné à l’inexistence), la Grande-Bretagne devient un lien précieux entre une Amérique mercuriale et une Europe tétanisée.
C’est donc avec une confiance renouvelée que, portée par des sondages stratosphériques, Theresa May propose les termes d’un nouveau contrat avec l’Union européenne. Puisque le marché unique implique l’acceptation des « quatre libertés » (liberté de circulation des produits, des services, des capitaux et des hommes), soit, la Grande-Bretagne quittera le marché unique. Mais, appliquant en cela le principe de subsidiarité inscrit dans le Traite de Maastricht, elle demande : pourquoi appliquer les mêmes règles aux hommes et aux produits ? Importer une voiture et accueillir un immigré, ce n’est pas la même chose. Une voiture n’a ni langage, ni culture, ni famille, ni droit de vote. Les règles d’immigration relèvent de la décision collective, elles sont une composante majeure du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les échanges de biens et de services résultent d’une simple négociation entre acheteurs et vendeurs, dont l’Etat n’est qu’un observateur distant. A refuser de différencier entre libre-échange et immigration libre, les dirigeants européens prennent le risque de sacrifier les deux. Vu de Grande-Bretagne, pays de naissance du libre-échange, c’est inacceptable.
Il appartient désormais aux européens de répondre à la proposition de Theresa May. A Bruxelles et dans les capitales européennes, on a pris acte du nouveau rapport de force, et le ton a changé. Fini les fantasmes punitifs, place au dialogue en vue de parvenir à un traité équilibré et coopératif. L’Histoire s’accélère brusquement, et la Grande-Bretagne, partagée entre anxiété et excitation, se trace une nouvelle voie.