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Tragédie de Nantes: SOS justice en danger?

nantes justice enfance
Sipa. Numéro de reportage : 00412677_000013.

La presse vient une fois de plus de mettre en place l’artillerie lourde pour mettre en exergue une histoire épouvantable, celle de cet enfant de la banlieue nantaise martyrisé jusqu’à la mort par deux parents infâmes. Comme en écho le tintamarre a résonné sur les réseaux, assortissant comme d’habitude la clameur, de hurlements à la mort qui ne sont pas les moins bruyants.

On va avoir droit à la séquence habituelle. Haro sur les parents indignes, mépris social, mise en cause des services sociaux et des instits qui n’ont pas vu arriver la catastrophe. Plus tard, quand le procès arrivera, un lynchage médiatique en grand, des hurlements de rage si les parents ne prennent pas perpète et si la justice applique la Loi. Il se trouvera également des braillards pour demander le rétablissement de la peine de mort. Et puis au passage pour faire bonne mesure la stérilisation de ces pauvres qui se reproduisent comme des lapins alors qu’ils sont incapables d’élever leurs enfants.

Ce qu’est la protection de l’enfance

Pourquoi se gêner, dès lors qu’il s’agit de s’acheter une bonne conscience pour vraiment pas cher ? Car bien sûr, tous les « bouleversés » soudain prolixes, ceux qui composent la meute, n’ont aucune idée de ce qu’est réellement la protection de l’enfance, et la nature des problèmes qu’affrontent tous les jours les services chargés de mener cette mission pour le compte des départements? Ces assistantes sociales, ces « référents » ces éducateurs, et ces avocats, tous ceux qui tiennent le front, celui des pires misères, morale et matérielle, ceux dont on ne parle jamais si ce n’est pour les mettre en cause. Parce que c’est tellement facile.

Les départements, on vous le dit de façon récurrente, il faut les supprimer. C’est une évidence, n’est-ce pas ? Vous savez, « le millefeuille administratif, avec tous ces fonctionnaires payés à ne rien foutre », Valls nous l’a promis en 2020, fini. François Fillon nous annonce honnêtement la purge, Emmanuel Macron le conservateur régressif, plus hypocritement, c’est son registre. Mais, dites donc, cet empressement ne serait-ce pas parce que les départements, comme par hasard, avec la protection de l’enfance,  ont aussi les personnes âgées et le RSA? Toutes les compétences sociales lourdes en fait. « Ça coûte trop cher tout ça, les Français les plus pauvres vivent au-dessus de leurs moyens ». C’est Schaüble qui le dit, approuvé par Moscovici. Et Vincent Peillon par exemple, qui a bien précisé que s’il devenait président de la République son premier geste serait d’aller chercher sa feuille de route chez Merkel. Alors en attendant les départements voient leurs budgets rognés, diminués, avant que Macron, Fillon, Valls nous en débarrassent et foutent leurs fonctionnaires à la porte. Il nous faut des grandes régions à l’allemande, car faire comme l’Allemagne est devenue une obsession. Il est vrai qu’eux, ils n’ont pas besoin de services de protection de l’enfance étoffés parce que justement des enfants, ils n’en font plus. Alors, ils les importent dans les conditions matérielles et morales qu’on imagine pour les réfugiés, ou bien déjà formés et diplômés aux frais de leurs pays d’origine, pour ceux du sud de l’Union.

Il est normal que l’opinion publique soit à ce point sensibilisée sur la question des violences faites aux enfants. Qui restent malheureusement massive dans une société en crise, individualiste et dure aux gens. Cette émotion est saine mais elle est dévoyée. Car les médias sont plus soucieux de faire de l’audience en agitant le grelot que d’informer réellement sur la réalité du phénomène. Et de poser les vrais problèmes et en particulier celui des moyens.

70% des dizaines de milliers de cas de violences à enfants en France sont des atteintes sexuelles, 30% des violences physiques habituelles. Violences qui ont lieu dans le huis clos familial. Et ce terrible front-là, celui de la misère ultime, qui le tient? Des gens magnifiques, dévoués, à qui on retire tous les jours des moyens. Sans que ça n’intéresse personne, c’est la partie cachée, le sous-sol, ce qu’on ne veut pas voir. On peut faire le parallèle avec le soi-disant «  laxisme de la justice » vilipendé à chaque fait divers, sans que personne ne s’occupe du scandale français d’un parc de prisons indigne d’un pays comme le nôtre. Pourtant, comme la justice, la protection de l’enfance n’a pas de prix, mais elle a un coût.

Pour connaître un peu la partie judiciaire protection, les auteurs des violences étant poursuivis, et les enfants pris en charge par le département doivent être défendus par des avocats qui les représentent à l’instance. J’affirme qu’il faut avoir des nerfs solides pour prendre en charge l’innocence bafouée.

Enfants et bourreau

Le plus dur ce sont les confrontations dans le bureau des juges d’instruction entre les enfants et leur bourreau. Enfants qui sont en famille d’accueil ou en foyer, dont la vie est déjà en partie brisée et qu’il faut convaincre d’accepter d’être dans la même pièce et de décrire en face de lui ce qu’il leur a fait.

Normalement, quand ils atteignent 18 ans, ils sont majeurs et plus sous la responsabilité du département, alors beaucoup sont lâchés dans la nature. Pour quel destin ? D’autres ont de la chance, des services sociaux, qui font des pieds des mains, des acrobaties, arrivent à grappiller des ressources à droite à gauche pour les emmener un peu plus loin dans la vie.

Alors comme d’habitude avec la tragédie de Nantes, on va se passer les nerfs sur les coupables directs ou indirects que la presse désignera, on verra plein de reportages et de microtrottoirs dans le voisinage. La haine dirigée contre la mère de Fiona, va changer de cible pour les deux parents infâmes, dont on ne sait rien ni ne saura rien de leur propre misère, ce qui les a amenés à l’impensable, à l’impardonnable. Déploration, hurlements avec les loups, appels au châtiment, médias et réseaux vont s’en donner à cœur joie. Mais dans quelques jours il faudra bien retourner aux sujets importants, savoir, qui de Vincent Peillon, Benoît Hamon, ou Manuel Valls aura le privilège de se faire ridiculiser en mai prochain, si François Fillon a eu tort de dire qu’il était chrétien, et ce que devient Jean-Vincent Placé.

En attendant, puisque dans la société du spectacle, les médias font office de dealers on ne va pas se priver de sa petite dose de bonne conscience. Avec la misère des autres, c’est la meilleure. Jusqu’à la prochaine fois.

Nixon a prolongé la guerre du Vietnam pour se faire élire

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Passation de pouvoirs entre Johnson et Nixon. 1968. Sipa. Numéro de reportage : AP20770964_000004.

Les rebondissements de plus en plus invraisemblables du feuilleton Trump risquent de dérouter les scénaristes américains qui auront bien du mal à imaginer des fictions à la hauteur de cette réalité décapante. Dernier épisode en date, à quelques jours de la cérémonie d’investiture, la fuite de documents montrant les liens que certains membres de l’équipe Trump entretiendraient avec le gouvernement russe. D’après ces sources, Vladimir Poutine ne se serait pas contenté de faciliter, par la fragilisation de sa rivale Hillary Clinton, l’élection du candidat républicain à la Maison blanche mais détiendrait des informations compromettantes permettant un éventuel chantage. Mais aussi ahurissants que puissent paraître ces histoires que pour le moment, rappelons-le, rien n’est venu confirmer, à l’ouest de nos côtes, rien de nouveau !

Nixon vs. Humphrey

Ainsi, pendant que notre attention se polarisait sur les supposés frasques de Trump, une information, une vraie, est passée quasi inaperçue : à l’automne 1968, pendant la campagne électorale opposant le vice-président démocrate Hubert Humphrey à l’ancien vice-président de Dwight Eisenhower (1957-1961), le républicain Richard Nixon, ce dernier a saboté l’initiative de paix lancée par le président Lyndon Johnson (obligé de renoncer à se présenter pour un deuxième mandat à cause du désastre vietnamien). À cette époque, les pourparlers engagés à Paris et à Choisy-Le-Roi entre les Etats-Unis et les dirigeants des deux Vietnam mettaient la paix à portée de main. Il est donc permis de supposer que Nixon, l’homme qui a mis fin à cette guerre quelques années plus tard, a commencé par la prolonger !

Si Nixon a pris contact avec le gouvernement sud-vietnamien afin de faire échouer les pourparlers de paix de Paris, c’est parce qu’il était convaincu que leur réussite aurait pu compromettre ses chances d’être élu. En fait, le futur 37e président des Etats-Unis soupçonnait Lyndon Johnson de lancer cette initiative de paix – et d’arrêter la campagne des bombardements du Nord-Vietnam, ordonnée après l’offensive du Têt en 1968 en signe de bonne volonté donné à Hanoï – pour saboter sa campagne et soutenir Humphrey ! Largement exagérés, les soupçons de Nixon n’étaient pas infondés.

Comme l’a confirmé des années plus tard Philip Habib, ancien diplomate américain qui a participé aux négociations de Paris en 1968, Johnson était pressé d’avancer avant les élections pour pouvoir annoncer de bonnes nouvelles à l’opinion américaine et ainsi accroître les chances de Humphrey. Ce dernier était un démocrate progressiste idéologiquement proche de l’Amérique qui descendait dans la rue pour manifester aux cris de « Hey, hey LBJ (Lyndon B. Johnson) how many kids did you kill today ? » contre la guerre et le gouvernement auquel il appartenait.

Manœuvres de mafieux

Sans relever du secret de polichinelle, cette histoire circule depuis longtemps à Washington suscitant un vif débat entre historiens qui se focalisaient sur le niveau de l’implication de Nixon dans l’établissement du canal secret avec Saïgon et le pilotage de cette manœuvre à très haut risque. John Farrell, ancien journaliste et biographe du 37e président des Etats-Unis (Richard Nixon The Life, à paraître en mars prochain chez Doubleday) vient de trancher la question. Au cours de ses recherches dans la bibliothèque présidentielle Richard Nixon (la tradition américaine veut que chaque ancien président ait droit à une bibliothèque portant son nom et rassemblant ses archives professionnelles), Farrel a trouvé des preuves historiquement irréfutables.

Il s’agit de notes écrites de la main de R.H. Haldeman, bras droit et futur chef d’état-major de Nixon à la Maison blanche (qui chutera avec lui dans l’affaire du Watergate) transcrivant des ordres dictés par téléphone. Dans la note datée du 22 octobre 1968, soit une quinzaine de jours avant les élections, il est écrit : « Il faut qu’Anna Chennault (Ndlr : laquelle servait d’intermédiaire avec le président sud-vietnamien) continue de travailler sur le Sud-Vietnam ».

Concrètement, le « travail » de Chennault (veuve de Lee Chennault, pilote et général de l’armée de l’air, ancien chef des Tigres volants, d’origine chinoise et de trente ans la cadette de son mari héroïque. Dans les années 1960, elle servait de bailleur de fonds au Parti républicain), consistait à convaincre les Sud-vietnamiens que Nixon allait gagner et qu’avec lui ils obtiendraient un meilleur « deal ». Autrement dit, qu’ils avaient intérêt à esquiver l’initiative de Johnson.

D’autres notes, également griffonnées de la main de Haldeman, nous apprennent que Nixon a contacté d’autres personnes pour explorer des pistes susceptibles de faire échouer l’initiative de Johnson. Et ce n’est pas tout ! Ceux qui se demandent comment de tels agissements ont été possibles sans que les services secrets et le président Johnson en soient informés ont raison. Nixon lui-même s’en était inquiété. Aussi a-t-il agi comme n’importe quel mafieux digne de ce nom aurait fait à sa place. Nixon – et cela en dit long sur les relations actuelles entre Trump et les dirigeants des services de renseignements américains – a envoyé son colistier Spiro Agnew rencontrer le chef de la CIA et le menacer. Le marché était simple : son mandat ne serait pas renouvelé s’il ne tenait pas Nixon au courant des négociations avec les Vietnamiens. La note de Haldeman restitue d’ailleurs la façon particulière qu’avait Nixon de s’exprimer : « Dis-lui qu’on veut la vérité ou sinon il perd son boulot. »

CIA et Maison blanche

Mais ce n’est pas tout. Selon Farrell, Johnson a parallèlement été mis au courant des agissements de Nixon – grâce à des écoutes téléphoniques et la surveillance de certaines personnes par des agents américains –  l’accusant même en privé de haute trahison. Mais le président ne possédait pas de preuves irréfutables d’une implication directe de Nixon. Il a donc décidé de ne pas risquer un conflit public. On peut supposer que si Johnson ne savait pas tout, c’est parce que le chef de la CIA avait pris la précaution de ne pas seulement renseigner Nixon mais de filtrer les informations qui remontaient au bureau ovale jusqu’à l’annonce des résultats des élections. Ainsi, en cas de victoire de Humphrey, on peut imaginer que Richard Helms (alors chef de la CIA) aurait offert au nouveau président… la tête de Nixon. Helms est d’ailleurs resté à son poste jusqu’en 1973.

Une fois élu président, Nixon s’est rendu au ranch texan de Johnson et les deux hommes ont publié une déclaration commune affirmant… la continuité de la politique américaine au Vietnam… ce qui n’a pas empêché Nixon de demander à Anna Chennault d’intervenir de nouveau auprès de ses amis sud-vietnamiens en les invitant à rejoindre la table des négociations. Elle a refusé. Les Sud-Vietnamiens, véritables dindons de la farce, dépendaient trop étroitement des Etats-Unis pour s’autoriser des états d’âme.

Quant à Nixon, il a toujours tout nié en bloc. Finalement, comparé à ces professionnels de la politique qu’étaient Nixon et Johnson, Donald Trump fait figure d’enfant de chœur doté d’un compte Twitter.

De l’argent du talent (et inversement)

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Amy Adams dans "Nocturnal Animals"

C’était le 4 janvier. Je me suis laissé entraîner — et puis j’avais vu le précédent film de Tom Ford, A Single Man, où Colin Firth était magnifique (comme dans Genius) et Julianne Moore désespérée (comme dans The Hours). Vers la quatrième ou cinquième minute, j’ai eu un sentiment de déjà-vu — ou plus exactement de déjà-lu. « J’ai la mémoire qui flanche / J’m’souviens plus très bien… » Oui, j’avais lu ça — mais ça ne s’appelait pas Nocturnal animals, c’était intitulé Tony et Susan, c’était signé Austin Wright, ça a paru au Seuil il y a vingt ans — un bail, et tant de polars depuis ont coulé sous le pont Mirabeau… Et dans mon souvenir, c’était un très bon roman.

Je suis rentré, je l’ai cherché en vain — livre prêté, livre volé. Je n’ai pas voulu en parler avant de l’avoir relu — le temps de me le procurer sur un site de soldes…

C’est un très bon livre. Mais en le relisant, je me suis souvenu que je l’avais déjà trouvé très bon deux fois — en 1995, puis dix ans après. Par un effet de « concernement », comme dit Starobinski.

Des acteurs sublimés

C’était vers 2004. Un que je connais avait une grande passion de « midlife crisis » (à vrai dire, depuis l’âge de quinze ans — et il en a plus de soixante aujourd’hui — il a été en permanence en « midlife crisis », à voir le nombre de passions horizontales qui ont nourri sa vie et son imaginaire), pour une créature bien sous tous rapports, enseignante comme lui, et quelque peu plus jeune — disons vingt ans d’écart, pas de quoi se retourner dans la rue. Un an de bonheur au bout des doigts. Il allait abandonner pour elle sa femme et ses enfants quand elle lui signifia qu’il n’était pas assez riche pour elle — pas assez pour lui assurer un train de vie adéquat. Et qu’il lui fallait bien (elle venait sans doute de recevoir je ne sais quel message biologique qui lui conseillait d’abandonner l’amour par derrière, comme chante GieDré) qu’elle se mît en quête d’un géniteur adéquat, susceptible d’offrir à sa future progéniture le nid douillet et parisien qu’elle convoitait… Ainsi se termina l’histoire — ou pas tout à fait : piqué au vif, mon ami écrivit dans le mois qui suivit un livre qui eut un écho considérable, et des ventes confortables. Et il le lui envoya, dédicacé, mortel.

C’est tout le sujet de Tony and Susan / Nocturnal Animals. Susan est mariée depuis vingt ans à un chirurgien qui la trompe un peu mais qui a la surface financière adéquate pour que ça passe. Dans le film, elle a un côté « Desperate Housewife » — Amy Adams, sublime, a teint ses cheveux en acajou pour renforcer l’écho avec Marcia Cross. Elle s’occupe d’une galerie d’art moderne (ne ratez pas le début, c’est fascinant de monstruosité) qui périclite. Et elle reçoit par la poste le tapuscrit d’un livre qui va sortir, écrit et envoyé par son ancien mari, Edward — et de surcroît il le lui a dédié. Vingt ans auparavant, il se voulait écrivain, il comptait sur elle pour qu’elle fût sa première et meilleure critique, et elle n’a rien su lui dire d’autre que « C’est trop plein de toi, ces histoires »…

Oui, mais, objecte-t-il…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Tony & Susan

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Ouverture des frontières: un suicide humanitaire

Michael Klonovsky crise migratoire réfugies Allemagne Angela Merkel
Ancien journaliste et essayiste, Michael Klonovsky est conseiller du parti allemand AfD.

Propos recueillis à Munich par Daoud Boughezala et George Broder

Causeur. En un peu plus d’un an, l’Allemagne a accueilli un million et quelques migrants, notamment en provenance de Syrie. Sur une population de plus de 80 millions d’habitants, ce chiffre peut somme toute paraître modeste. Quel bilan dressez-vous de leur présence ?

Michael Klonovsky. Avant de vous répondre, j’aimerais corriger vos informations. Contrairement à ce que certains prétendent, il ne s’agit pas de réfugiés ni majoritairement de Syriens. Bizarrement, ces migrants ont gardé un téléphone portable mais aucun passeport. Leurs origines sont d’ailleurs assez diverses : Afghans, Algériens, Tunisiens, Syriens, Irakiens, etc. Pour établir la nationalité de chaque migrant, le droit allemand impose la présence d’un fonctionnaire spécialisé, ce qui rend le recensement inapplicable en pratique. En tout cas, seule une petite partie des migrants est constituée de réfugiés politiques. Pour la plupart, ils n’ont tout simplement pas le droit de séjourner en Allemagne. Et leur nombre est désormais plus proche des deux millions que du million que vous évoquiez. Sachant qu’il s’agit essentiellement de jeunes hommes, il faut comparer leur masse à celle des jeunes Allemands. Aussi, le rapport de forces démographique est de plus d’un million de jeunes migrants sur les huit millions de jeunes hommes âgés de 16 à 30 ans qui formeront l’Allemagne de demain. Dans notre société vieillissante, où l’âge moyen atteint 50 ans, on est dans un rapport d’un à huit !

Passons du quantitatif au qualitatif, autrement dit des chiffres à la culture. Au bout d’un an, où en est l’intégration culturelle de ces nouvelles populations ?

L’afflux migratoire déstabilise un peu plus notre société déjà fracturée par le poids des minorités. On déplore par exemple la réislamisation d’une partie des Turcs installés en Allemagne : les voiles se multiplient et, comme l’a révélé une étude de l’université de Munster, près de la moitié des citoyens d’origine turque considère que la loi islamique passe avant la loi de la République fédérale ! De l’avis des premiers intéressés, la perspective de regroupement des différentes vagues d’immigration sous la bannière d’Allah n’est pas un fantasme. Mais je nuancerai quelque peu ce tableau : d’après les sondages, la moitié des Turcs résidant en Allemagne se disent sceptiques face à l’arrivée des migrants…

En France, notamment dans les milieux peu germanophiles, il se dit qu’Angela Merkel a autorisé cet afflux migratoire massif pour répondre aux besoins en main-d’œuvre du patronat allemand…

Si Angela Merkel avait pris cette décision pour répondre à une nécessité économique, elle aurait fait venir d’autres groupes humains. Car plus des deux tiers des migrants arrivés ces derniers mois soit n’ont ni diplômes ni qualifications professionnelles, soit possèdent des diplômes de valeur bien moindre que leur équivalent allemand. Un diplôme d’ingénieur en Allemagne n’a rien à voir avec son prétendu équivalent en Afrique ou au Moyen-Orient ! La majorité des migrants obtiennent en outre des résultats assez déprimants aux tests d’intelligence. Il ne faut donc pas s’y méprendre : lorsque Dieter Zetsche, le P-DG de Mercedes-Daimler, prophétise que les migrants apporteront « un nouveau miracle économique », c’est une déclaration sans suite destinée à se faire bien voir de Merkel. En réalité, les groupes du DAX (Ndlr : le CAC 40 allemand) n’emploient que… 65 migrants ! Quant au groupe Daimler, malgré les déclarations de son président, il en a embauché… zéro (voir encadré).

Mercedes et les migrants

Contacté par Causeur, le groupe Mercedes-Daimler réfute les allégations de Michael Klonovsky et nous adresse les précisions suivantes : « Nous avons engagé 9 réfugiés dès l’arrivée de la première vague de migrants en 2015 puis 50 l’année suivante. D’autres recrutements suivront. Par ailleurs, nous avons offert des stages de formation à 740 migrants en 2016 que nous mettons en contact avec des petites et moyennes entreprises allemandes afin de faciliter leur embauche. Enfin, Daimler a fourni 50 formations en apprentissage supplémentaires aux réfugiés. »

À votre avis, pourquoi la chancelière a-t-elle adopté cette politique d’accueil ?

Au fond, personne ne sait vraiment expliquer cet acte de folie. D’aucuns ont recours aux[access capability= »lire_inedits »] théories du complot, arguant que l’immigration massive profite aux Américains, mais je n’y crois pas. D’un point de vue psychologique, Angela Merkel n’a jamais eu d’enfant et compense peut-être ce manque en devenant une sorte de mère par procuration pour les migrants. Mais j’aperçois des causes plus profondes, d’ordre métaphysique. Après le désastre du nazisme, l’Allemagne a renoncé à son identité et à sa culture pour faire bonne figure auprès des Occidentaux, quitte à ce que les Allemands s’américanisent. En outre, une certaine tendance protestante à la haine de soi conduit parfois l’Allemagne à vouloir sauver le monde.

Nous y voilà ! Merkel a sans doute eu à cœur de redorer le blason de l’Allemagne entachée par les crimes du nazisme…

Aux tueries de masse totalitaires a en effet succédé un suicide humanitaire. On est passé de « Deutschland über alles » (l’Allemagne au-dessus de tout) à « Deutschland unter alles » (l’Allemagne en-dessous de tout) ! Sous le nazisme, l’Allemagne submergeait le monde sous ses troupes militaires ; aujourd’hui, l’Allemagne absorbe le monde entier. D’un point de vue ethnologique, il faut replacer l’ouverture des frontières dans notre inconscient national car, par sa démesure et son utopisme romantique, cette décision est un acte éminemment allemand.

En quoi est-ce romantique d’accueillir des individus qui fuient le malheur ?

L’idéalisme romantique ne voit dans les migrants que de bons sauvages qu’il faut assister à tout prix. Or l’expansion migratoire est la conséquence de deux phénomènes. Primo, l’explosion démographique de l’Afrique, probablement provoquée par les programmes d’aide économique notamment de l’ONU. C’est un mécanisme que Churchill avait déjà remarqué il y a cinquante ans : à mesure que l’Inde profitait des programmes d’aide au développement, elle augmentait sa population. Secundo, l’idiote guerre de la Libye et le renversement de Kadhafi ont fait sauter le verrou qui empêchait la vague migratoire de déferler sur l’Europe. Ignorer cette réalité relève du romantisme qui, en Allemagne, a été historiquement de droite comme de gauche.

Selon votre classification, Merkel serait donc une romantique… de gauche ?

En tout cas, elle fait mine de l’être. Ne perdons pas de vue son objectif politique : se maintenir au pouvoir. Par sa politique d’immigration, Merkel s’est immunisée contre toutes les critiques de la gauche et a construit un grand récit auquel cette dernière – notamment le SPD qui participe au gouvernement de grande coalition – n’a plus rien à opposer ! Angela Merkel a conquis ce que j’appelle la souveraineté interprétative.

Il arrive que les discours se heurtent aux faits. Ainsi, il y a un an, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne et dans une douzaine de villes allemandes (Stuttgart, Hambourg, Düsseldorf…), 1 200 femmes ont été agressées par 2 000 migrants sous l’emprise de l’alcool, majoritairement d’origine maghrébine. Comme en France, la presse et les féministes allemandes ont-elles tardé à s’emparer de ce sujet ?

Dans un premier temps, seule la presse locale a parlé de cette affaire. La presse nationale, les leaders d’opinion et les grands médias ont fait comme si de rien n’était pour ne pas être accusés d’islamophobie et de xénophobie ou, ce qui est pire à leurs yeux, de vouloir influencer l’opinion. En l’absence de toute censure centrale, les journalistes « éclairés » se sont comportés comme des sardines nageant dans le même banc en s’autocensurant pour empêcher les citoyens de se faire une opinion sur les événements. Car le 31 décembre 2015 n’est pas simplement une nuit d’agressions sexuelles contre les femmes. Nous avons été confrontés à une tentative de conquête territoriale. Cette même nuit, des migrants ont tiré des fusées sur la grande cathédrale de Cologne, ce qui revient à dire : « Maintenant, c’est nous qui sommes là. On agit à notre guise, en tirant sur votre cathédrale qu’on n’aime pas parce que c’est un édifice chrétien, en volant vos sacs et vos téléphones portables, en agressant vos femmes… »

Certains interprètent cette nuit d’horreur comme un choc des civilisations en actes. Pourtant, la civilisation européenne n’a pas le monopole de la galanterie…

La tradition européenne a inventé le service à la dame, idéalisant la femme depuis le temps des troubadours. A contrario, chez les Africains, les Asiatiques et les Arabes, la femme n’est pas mise sur un piédestal. C’est toute la différence entre nos civilisations. Ainsi, l’histoire européenne est-elle marquée par un fil conducteur qui va de l’âge courtois au revers de la médaille féministe. On peut trouver des féministes ailleurs qu’en Europe, mais le féminisme a été inventé sur notre continent.

Que lui reprochez-vous ?

Le féminisme transforme l’égalité des droits en uniformisation des sexes et fait de la femme une concurrente de l’homme là où ce n’est pas nécessaire. Que les féministes s’en prennent à la grâce des femmes m’est esthétiquement désagréable.

Osons une provocation féministe : si depuis quelques années l’Allemagne retrouve une certaine superbe et s’affirme sur les plans international, économique et sportif, est-ce par la grâce de la chancelière Angela Merkel ?

Une provocation en appelle une autre : la rédemption de l’Allemagne devrait exiger l’abandon total de notre peuple, jusqu’à la mise à disposition sexuelle de nos femmes. [Rires] Plus sérieusement, le mythe de l’Allemagne dynamique cache une réalité bien plus contrastée : 15 millions d’Allemands travaillent, paient des impôts et permettent ainsi au reste du pays de vivre. Or la politique délétère de Merkel contribue à affaiblir ce groupe d’élite.

Restons dans le domaine politique. Vous conseillez l’AfD, parti anti-euro et anti-immigration né en 2013, qui a fait une percée fulgurante lors des dernières élections (14 % aux régionales à Berlin). Comment voyez-vous ce mouvement ?

L’AfD est un mouvement disparate qui rassemble des citoyens en état de siège. Notre projet consiste à souhaiter un retour à la normale, avec l’instauration de réelles frontières nationales, ce qui n’a rien de fasciste ! Les électeurs de Trump comme les partisans du Brexit ont dit en substance : « We want our country back. » Nous ne souhaitons pas autre chose.

Comment se positionne l’AfD par rapport aux citoyens allemands musulmans, notamment d’origine turque ?

Nous distinguons la religion des individus, si bien que le programme de l’AfD précise : « L’islam n’appartient pas à l’Allemagne. Les citoyens allemands musulmans appartiennent à l’Allemagne. »

Vous les invitez presque à abjurer leur foi mais passons. Le mois dernier, nous avons publié un reportage photo sur les électeurs berlinois de l’AfD, plutôt bien insérés professionnellement. Comment décririez-vous votre électeur type ?

Musulman, travailleur indépendant, libéral et de droite ! [Rires] À l’heure actuelle, ce profil concerne une minorité de nos électeurs mais c’est l’objectif que je veux atteindre. J’aimerais que l’AfD séduise des gens qui travaillent, paient des impôts et se sentent patriotes, fussent-ils musulmans.

Vous l’avez assez répété au cours de nos entretiens, l’Allemagne vieillit. À moins d’un sursaut nataliste peu probable, peut-elle se passer de l’immigration ?

Je n’ai aucune opposition de principe à l’immigration. Ma femme est israélienne, mes beaux-parents russes, ma tante hongroise, mon fils à moitié japonais et une de mes belles-sœurs vietnamienne. L’enjeu, c’est de décider qui on fait entrer en Allemagne. Les authentiques réfugiés politiques devraient être acceptés mais rentrer chez eux une fois la guerre achevée dans leur pays. Or les migrants sont venus pour rester, ce qui est problématique. Et dans une société normale, on devrait expulser les émigrés qui s’en prennent aux femmes ! [/access]

Zemmour: « Entre la France et l’islam, les musulmans doivent choisir »

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eric zemmour islam immigration
Eric Zemmour, par Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Dans Un quinquennat pour rien, vous écrivez : « La gauche comme la droite croyaient et croient toujours au mythe du musulman arraché à son déterminisme ethnique et religieux, individu désincarné, déraciné, dé-historisé dans une société libre. » C’est pourtant depuis deux siècles l’exacte définition du logiciel français !

Éric Zemmour. Vous voulez dire le logiciel républicain. Mais, contrairement à ce que croit Jean-Luc Mélenchon, l’histoire de France n’a pas commencé avec la Révolution française. La France a connu une histoire millénaire façonnée par des siècles de catholicisme, qui intégrait lui-même les influences grecques, romaines et juives. La France, c’est un peuple et une terre. Ce n’est pas une terre vierge où n’importe qui peut s’installer en faisant n’importe quoi. On peut venir d’ailleurs, mais on doit respecter les us et coutumes de son peuple, faire siens son histoire, son mode de vie, sa culture.

A lire aussi >> Eric Zemmour n’a pas fait l’apologie du terrorisme: le Parquet de Paris a classé la plainte déposée contre lui après cet entretien, publié le 7 octobre 2016, sur Causeur.fr

Donc, vous ne croyez plus à la République ? Si l’assimilation des Italiens, des Juifs et des Polonais a marché, pourquoi en irait-il différemment des immigrés musulmans ?

Pour trois raisons. La première et la plus fondamentale, c’est le nombre. Comme l’a écrit Engels, « à partir d’un certain nombre, la quantité devient une qualité ». À cela, il faut ajouter cette observation du général de Gaulle : « On assimile des individus, pas des peuples.» Or nous avons fait venir un peuple entier, qui se considère désormais comme un peuple en soi et veut pérenniser son être sur le sol français. D’ailleurs, cela ne marche pas mieux aux États-Unis. J’ai lu cet été deux livres de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations et Qui sommes-nous ? Il explique très bien que tout au long du xixe et du xxe siècle, les États-Unis n’étaient pas beaucoup plus multiculturalistes que la France. Et beaucoup plus assimilationnistes qu’on le prétend en France. En revanche, depuis l’arrivée en masse des Mexicains qui ont hispanisé des villes entières de la Floride à la Californie, la diaspora latino est devenue un peuple dans le peuple américain. Selon Huntington, ce processus aboutira à l’horizon de cinquante ans à une nouvelle guerre de sécession entre le peuple mexicain et le peuple anglo-américain.

Le deuxième obstacle à l’assimilation des musulmans est lié à la nature même de l’islam, qui n’est pas seulement une religion, mais aussi, comme le dit Rémi Brague, un droit, une loi, une nation qui demeure absolument inassimilable. Dans l’histoire, l’islam a conquis et soumis des populations mais ne s’est jamais assimilé.

Des musulmans qui s’assimilent individuellement, on en voit tous les jours…

On a surtout vu le contraire et ce dès la conquête de l’Empire romain d’Orient : alors que dans l’Empire romain d’Occident, les Goths, les Wisigoths, les Francs se convertissaient au christianisme et adoptaient la langue latine, les Arabes imposaient à leurs conquêtes la langue arabe, l’islam et leur Dieu. Ils ne se sont jamais appropriés ni le Dieu ni la langue de ceux qu’ils conquéraient. Et cette observation m’amène à la troisième raison de l’incapacité de l’islam à s’assimiler en France :[access capability= »lire_inedits »] la « salafisation ». Même dans les endroits où l’islam s’était un peu acclimaté aux conditions locales – Sénégal, Indonésie –, de nouvelles générations s’en prennent à l’islam des pères, sous l’influence des écoles coraniques financées par l’Arabie saoudite. Pour eux, salafiser c’est ré-islamiser, puisque le salafisme, c’est l’islam pur pour les purs.

Nous sommes d’accord avec vous sur l’observation du présent. Mais pour vous, l’avenir ne peut pas s’éloigner de ce présent. Si le judaïsme, poussé par l’exil, s’est mis à se « chamailler » et à interpréter ses textes sacrés pour trouver le moyen de s’adapter à une nouvelle réalité, pourquoi l’islam en serait-il incapable ?

L’islam affirme le Coran incréé, parole divine absolue directement transmise aux hommes, sans intermédiaire, d’où le refus de l’interprétation, de l’exégèse. Et il se trouve que les nouvelles générations, nées sur notre sol, et de nationalité française, croient cela de plus en plus massivement et de plus en plus fanatiquement. Une majorité de jeunes musulmans, si on se fie à la dernière étude de l’institut Montaigne, pensent que le Coran et les dits prophétiques doivent être appliqués à la lettre et qu’ils s’imposent à la République. Ils ne veulent pas « tordre » le texte comme l’ont fait les Juifs pour l’adapter aux mœurs et coutumes françaises.

Mais du point de vue qui est le nôtre, le Coran est une création historique, son caractère incréé aussi. On a parfois l’impression que vous finissez par y croire, que le Coran est incréé !

Ce que je crois n’a aucune importance.

Et puis, si les musulmans ne veulent pas « tordre » leur texte, c’est peut-être parce qu’on ne le leur a jamais clairement demandé. On pourrait au moins essayer avec eux ce qui a marché en 1806 avec les Juifs.

Cela ne vous a sans doute pas échappé, François Hollande n’est pas plus Bonaparte que Nicolas Sarkozy n’est de Gaulle. De plus, en 1806 il y avait 30 000 Juifs en France, pas des millions. Depuis le Talmud, ils ont le goût, voire l’obligation, de la disputatio, de l’interprétation des textes, ce qui est strictement interdit en islam depuis le ixe siècle, à cause de la fameuse fermeture des portes de l’ijtihad. Ces deux histoires n’ont donc rien à voir.

Mais est-ce que la France a essayé d’exiger clairement cette adaptation ?

Oui. Chevènement par exemple a essayé d’obtenir la renonciation à la règle de l’apostasie, qui est comme vous savez punie de mort pour les musulmans. Mais les représentants musulmans ont toujours refusé. C’est logique de leur point de vue : l’islam est une religion naturelle, tous les hommes sont musulmans, ceux qui ne le sont pas doivent le devenir, ceux qui le sont ne peuvent pas y renoncer. Et Sarkozy a aussi lâché là-dessus. En prime, lui qui avait juré que jamais les Frères musulmans ne s’assiéraient à la table de la République, a intronisé l’UOIF (représentant français des Frères musulmans) en grand interlocuteur… Or Gilles Kepel nous a appris qu’en 1989 les Frères musulmans avaient décrété la France terre d’islam. Que je sache, les Juifs n’ont jamais décrété la France terre de conquête judaïque ! Ça fait beaucoup de petites différences et, additionnées, cela en fait une grosse.

Toute la question, au fond, est de savoir si c’est l’islam ou plutôt les structures anthropologiques qui font obstacle à l’intégration. Hugues Lagrange, dans Le Déni des cultures, cherche les explications dans les structures élémentaires de la parenté. Des musulmans « embourgeoisés », vivant dans des familles nucléaires dans un milieu urbain s’assimilent donc assez facilement.

C’est aussi la thèse qui permet à Emmanuel Todd d’intégrer l’endogamie musulmane dans un modèle optimiste… – alors que le modèle français est, fondé sur l’exogamie, le fameux « échange des femmes ». Tout cela complète mais ne contredit pas mon analyse. Maintenant, si vous voulez me faire dire que nous avons mené une politique d’immigration complètement folle depuis quarante ans, je vous l’accorde ! On peut ajouter à cela les magnifiques jurisprudences du Conseil d’État interdisant à Raymond Barre de suspendre le regroupement familial dès 1976, puis autorisant la polygamie en 1980 – en accordant le séjour à une seconde épouse au titre du regroupement familial. On a ainsi fait entrer en quantité des gens qui n’avaient rien à voir avec la structure anthropologique française. En réalité, les problèmes liés à l’anthropologie et ceux liés à l’islam se cumulent !

Il y a quarante ans, les immigrés se fichaient de l’islam. Vous tirez d’une histoire assez courte – quelques décennies – l’existence d’un conflit vieux de quinze siècles… entre deux blocs inconciliables : « l’Islam » d’un côté, « la France » de l’autre.

C’est vous qui oubliez quinze siècles au profit de quelques décennies de sécularisation avortée, produit de la colonisation française. Ce sont deux blocs civilisationnels, qui existent depuis mille cinq cents ans. On dirait que vous ne voulez pas, par principe, admettre un certain essentialisme, vous n’admettez pas qu’il y ait une âme des peuples, vous n’admettez pas que, comme le disait Auguste Comte, « les morts gouvernent les vivants » et vous voulez absolument nous imposer un individualisme existentialiste ! Ça ne marche pas ! Cela fait trente ans que des politiques de tous bords me disent : « Ne t’inquiète pas, ils voudront consommer des Nike ! » Vous pensez que tout lien spirituel peut être dissous dans le matérialisme. Eh bien ! vous vous trompez avec l’islam. C’est en partie d’ailleurs la grandeur de cette civilisation que de résister au diktat consumériste.

Les charmes de la société libérale ne se réduisent pas aux Nike. Que faites-vous de la liberté de conscience et de pensée ? Tout bonapartiste que vous êtes, renonceriez-vous facilement à la « paisible jouissance de l’indépendance privée » ? Les musulmans seraient-ils incapables de désirer tout cela ?

Votre question révèle la conviction de beaucoup de Français, assez touchante par ailleurs, selon laquelle on ne peut pas rêver mieux que notre mode de vie. De même vous croyez que toutes les femmes rêvent de vivre à la française, parce que la France est depuis longtemps, comme le disait Frédéric II (et Hume) la patrie des femmes, mais ce n’est pas le cas, comme le montre le rôle des femmes dans le djihad.

Nous y reviendrons. La liberté de croyance est l’un des fondements d’une société démocratique – et de l’identité française contemporaine. Le communisme devrait nous avoir vaccinés sur ce point. Et quand il faut limiter la liberté d’exprimer ces croyances, cela ne peut être de gaieté de cœur. On veut que les musulmans édulcorent leur religion comme d’autres avant eux, vous les sommez d’y renoncer, pardon mais cela évoque plus l’Inquisition ou le stalinisme que la République…

Je ne somme personne et je n’exige rien. Seulement, après mûre réflexion, je pense que l’islam est incompatible avec la République et avec la France. Soit la France et la République se couchent devant l’islam, soit on exige un choix entre la France et l’islam. Cela signifie a minima de rétablir les règles assimilationnistes qui prévalaient jusqu’aux années 1960. L’historien Pierre Milza estime que trois millions et demi d’Italiens sont venus en France entre 1870 et 1940. Un million sont restés, les deux tiers sont repartis. Chez les Polonais, 60 % sont repartis. Pourquoi ? Parce que la IIIe République mettait très haut la barre de l’assimilation, et que ceux qui ne voulaient pas s’assimiler rentraient chez eux. Et cela permettait à ceux qui voulaient vraiment devenir français de rester sans subir l’opprobre de ceux qui ne le voulaient pas.

D’accord, mais personne ne leur demandait d’oublier l’Italie… De plus, le contexte économique était très particulier : avec la crise de la viticulture dans le sud de la France, on n’avait plus besoin des Italiens. Et on n’était pas loin des pogroms.

Si, on leur demandait d’oublier en partie l’Italie, d’abandonner les prénoms italiens et le mode de vie à l’italienne. C’est bien pourquoi les deux tiers sont repartis. Et ils étaient italiens, c’est-à-dire les plus proches culturellement des Français – les fameux « Français de bonne humeur ». Oui, il y eut des pogroms anti-italiens comme après l’assassinat de Sadi Carnot par un anarchiste italien. Toujours est-il que le modèle économique qui a fait venir l’immigration il y a quarante ans est tout aussi mort que celui de la viticulture en 1910 et pourtant, on continue à en faire venir ! C’est que l’immigration à jets continus répond à un nouveau modèle économique, celui de la mondialisation, qui concentre la richesse dans les grandes métropoles, en chasse les classes populaires autochtones et fait venir des prolétaires du monde entier, moins chers et moins exigeants, pour servir les « vainqueurs de la mondialisation ». On comprend que les bourgeois des grandes villes soient favorables à l’immigration et que les classes populaires, remplacées par elle, lui soient hostiles.

Quoi qu’il en soit, nous ne pensons nullement qu’il faille faire du passé table rase. Mais si les morts gouvernent les vivants, les vivants doivent aussi un peu gouverner les vivants. L’identité, ce n’est pas seulement de l’héritage, c’est aussi du nouveau. Sinon, nous serions dans les grottes !

N’empêche que les inconscients collectifs existent. Et quinze siècles d’Histoire doivent tout de même peser un peu plus dans notre identité que la dernière mode idéologique. Je suis essentialiste comme le général de Gaulle quand il dit : « La Russie boira le communisme comme le buvard boit l’eau. » L’islam a occupé la France au viiie siècle, et c’est en référence à cette occupation que les Frères musulmans définissent la France comme une terre d’islam. Comme elle l’a été, elle doit le redevenir. De même, la colonisation par la France de l’Algérie et autres terres musulmanes provoque aujourd’hui un désir de colonisation de l’ancien colonisateur. C’est une réalité que vous ne voulez pas voir !

Nous ne refusons pas de la voir, nous considérons qu’elle ne résume pas l’ensemble des relations entre la France et l’islam. De plus, dit de cette façon, vous aboutissez à exposer un énorme problème qui n’a pas de solution.

C’est très sérieux, en effet. Quand le calife se décrète « Calife », ça veut dire quelque chose.

Pas pour nous ! De plus, votre « calife » se trouve à des milliers de kilomètres. Et ici, il ne parvient guère qu’à endoctriner quelques esprits faibles….

Quelle condescendance ! Moi, je prends l’islam au sérieux, je ne le méprise pas ! Je ne pense pas que les djihadistes soient des abrutis ou des fous. Au sommet, il y a des théologiens qui appliquent exactement leur idéologie coranique et légitiment tous leurs actes par des sourates ou des actes du Prophète. Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient – ce dont nous ne sommes plus capables.

Vous respectez des gens qui roulent en camion sur des enfants ? Qui tuent des journalistes parce qu’ils ont représenté leur prophète ? Vraiment ?

Pardon de vous chagriner, mais l’Histoire, c’est ainsi, des innocents meurent parce qu’ils sont dans le mauvais camp, ou au mauvais endroit au mauvais moment. Et oui, quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable. Et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes. Donc combattons-les, mais arrêtons de les mépriser. Du reste, c’est encore une forme de mépris de prétendre que nous sommes responsables de leurs malheurs. Quelle arrogance inouïe ! On croit qu’ils ne font que réagir à notre histoire alors qu’ils se sont réappropriés leur propre langage islamique des origines.

Mais eux-mêmes disent que les attentats répondent aux crimes de l’Occident et à nos lâches agressions, etc. Le ressentiment est l’un des premiers ressorts du djihadisme.

Je ne trouve pas. Le djihadisme est un des préceptes majeurs de l’islam que tout bon musulman doit suivre scrupuleusement. Comme le rappelle Rémi Brague, même un philosophe ouvert et tolérant comme Averroès prônait un « djihad » sans pitié contre les hérétiques. L’islam s’est constitué depuis l’origine avec et par la guerre. Mahomet est « l’homme parfait » dans la théologie islamique. Ses actes doivent être imités. Or Mahomet fut un chef de guerre redoutable et impitoyable.

Donc, tous les musulmans qui se disent horrifiés par les attentats et jurent que l’islam ce n’est pas ça mentent ?

Boualem Sansal a cette formule : « Qu’est-ce qu’un islamiste ? C’est un musulman pressé. » Je me souviens du fils d’une des victimes musulmanes de Nice, dont je comprends évidemment la tristesse. Parlant de sa mère, qui portait le voile, il a dit « C’était une musulmane du juste milieu. » Le « juste milieu », aujourd’hui, c’est être voilée.

Il y a donc en France une « cinquième colonne » musulmane…

Une cinquième colonne, c’est-à-dire des gens qui approuvent et protègent ceux qui nous frappent, est inévitable tant que se poursuit l’islamisation, par les mœurs, de territoires français de plus en plus nombreux. C’est encore l’Histoire qui se rappelle à nous avec le triptyque invasion/colonisation/conflagration. L’invasion, c’est le nombre venu du Sud ; la colonisation, c’est l’islamisation des territoires de plus en plus importants ; et la conflagration survient lorsque certains de ces gens islamisés veulent appliquer jusqu’au bout l’islam et s’engagent pour le djihad.

Dans ce cas, que faire ?

Je ne suis pas président de la République. Marcel Gauchet a dit dans son dernier livre : « On n’a pas besoin de “mesures”, on a besoin d’un diagnostic. » J’essaie de poser un diagnostic. Après, les mesures s’imposent d’elles-mêmes. Le minimum, c’est de revenir à nos anciennes exigences sur l’assimilation. Si ça échoue, cela placera au moins les gens face à leurs responsabilités.

Peut-être que si nous exigeons, nous obtiendrons. Tant que le rapport de forces est de notre côté…

Je n’y crois pas ! C’est la différence entre nous. Mais on peut essayer. Ceci étant, le plus important, aujourd’hui, c’est le diagnostic. Il faut que l’on regarde la réalité en face. Or c’est l’inverse qui se produit. Aujourd’hui, au sommet de l’État, dans les médias et parmi les intellectuels, c’est encore le déni, voire le négationnisme, qui prévaut, et on continue à raconter de gentilles histoires sur le vivre-ensemble. Le gouvernement nous invite à distinguer l’islam et l’islamisme et explique que, pour combattre l’islamisme, il faut plus d’islam, plus de mosquées, plus d’imams. Je pense au contraire que, plus il y aura d’islam, plus il y aura ce qu’on appelle de l’islamisme, puisque c’est la même chose !

Revenons à la question des femmes qui est au cœur de nos tensions avec l’islam. Vous avez évoqué leur rôle dans le djihad. Certes, mais il y a tout de même plus de féministes que de djihadistes. Ne pensez-vous pas que 90 % des musulmanes aimeraient échapper à l’emprise du groupe ?

Certainement pas dans les proportions que vous dites ! Chez les femmes aussi, « les morts gouvernent les vivants ». Chez les femmes aussi, la mondialisation provoque un besoin de ré-enracinement. Chez les femmes aussi, il y a le besoin d’être reconnue comme un élément de l’ordre familial, plus que comme un produit de l’émancipation individuelle. Tout de même, le rôle des femmes dans le djihad devrait remettre en question vos a priori !

Et qu’avez-vous à dire à ces femmes d’origine maghrébine qui ont créé à Aubervilliers l’association « Femmes sans voile » ? Elles reprochent à Plenel de les assigner à leurs origines, mais ne pourraient-elles pas vous faire le même procès ?

Je les reconnais, je les respecte, je suis enchanté quand elles font la leçon à leurs faux amis comme Edwy Plenel qui défend la liberté des femmes de porter le voile et le burkini au nom du féminisme ; et je suis sincèrement ravi qu’elles veuillent vivre avec nous. Mais on les prétend majoritaires alors qu’elles sont ultra-minoritaires !

Ce qui est sûr, c’est que le mouvement ne va pas dans le bon sens : le poids du groupe ne cesse de se renforcer.

Il y a deux mouvements de sens contraire. D’un côté, depuis 1968, une extension inouïe des libertés individuelles au nom d’une idéologie libérale-libertaire a détruit les derniers carcans collectifs et hiérarchiques. De l’autre, un islam, encore traditionnel et puritain, dernière expression civilisationnelle d’une société holiste, rappelle à ses membres les exigences d’une loi divine imposée d’en haut. La décadence manifeste de notre société libertaire donne du grain à moudre aux injonctions holistiques. Il est paradoxal, mais évident, que la société française des années 1950, encore imprégnée de catholicisme et de patriarcat, aurait moins scandalisé et plus facilement intégré les populations de culture islamique.

Et comme toujours, cher Éric, dans votre emportement, vous risquez de jeter le bébé de la liberté avec l’eau du bain libertaire…

Je note seulement que nos grands donneurs de leçons post-soixante-huitards, antiracistes, féministes et droit de l’hommistes qui passent leur temps à nous interdire le moindre doute sur l’intégration des populations de civilisation islamique sont ceux-là mêmes qui l’ont rendue absolument impossible !

Mais alors, une question perfide : sur la question des femmes, n’êtes-vous pas plus proche de l’islam que de la France ?

Elle est plus convenue que perfide votre question ! Je suis certes antiféministe car à mon avis la pente du féminisme, dès l’origine, était d’aller vers l’indifférenciation des sexes. Mais je ne suis nullement favorable à l’enfermement des femmes que prône l’islam, au contraire, sur ce point, j’admire la civilisation française et le rôle incroyable qu’y jouent les femmes depuis le Moyen Âge. Mais je vous fais remarquer que, même quand la femme n’était pas l’égale juridique de l’homme, la France était déjà la France ! Sous le Code civil napoléonien, au xixe siècle, il y avait une infériorité juridique… mais une visibilité des femmes. Dans l’islam, il n’y a pas que l’inégalité, il y a aussi l’invisibilité.

Avec ce Quinquennat pour rien, on dirait que votre mutation intellectuelle est achevée. Ayant renoncé à l’assimilation, vous êtes devenu identitaire…

Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est la réalité. Je ne suis pas un Français de souche, aussi avais-je adopté spontanément ce logiciel républicain qui permet l’intégration individuelle des Français de branche ! Mais la réalité s’impose à moi. Et elle me fait singulièrement penser à ce qui se passait en Algérie, juste avant le déclenchement de la guerre. En 1954, les bourgeois juifs libéraux d’Alger écrivent au FLN en disant : « Nous sommes frères, arrêtez cette guerre, nous allons tous nous réunir dans une Algérie fraternelle et une France fraternelle ! Vous aurez la nationalité française et vous serez nos égaux. » Le FLN a répondu : « Les Juifs sont toujours tombés dans le panneau des chimères patriotiques. Nous, nous avons beaucoup aimé Baudelaire et Montesquieu, mais nous préférons nos morts et notre Dieu. »

Si on suit votre raisonnement, peut-on éviter la guerre civile ?

On peut éviter la guerre civile par la soumission. On devient une République islamique par le jeu de la démographie et de la démocratie. C’est la phrase d’Al Qaradawi, le théologien égyptien des Frères musulmans : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons ; avec nos lois coraniques, nous vous dominerons. » Ou la guerre éclate avant. Pour paraphraser Jaurès, je dirais que la société multiculturelle porte la guerre civile comme l’orage porte la pluie. La paix de 1945 s’explique par deux raisons : d’abord, les Américains ont rasé l’Allemagne avec une violence inouïe ; ensuite, on a expulsé plus de 10 millions d’Allemands de Tchécoslovaquie et de Pologne. L’homogénéité ethnique des territoires fut la clé de la paix qui a suivi.

N’est-ce pas un peu mécanique comme vision des choses ?

Il y a vingt ans, voilà ce que le roi du Maroc Hassan II expliquait à Anne Sinclair : « Vous pouvez faire tous les efforts que vous voulez, mais les miens – il disait “les miens” comme Louis XIV parlait de “mes peuples” ne seront jamais de bons Français. » Anne Sinclair était blême : « C’est de notre faute, c’est parce que nous, nous ne voulons pas… » Et lui de répondre : « Mais non ! Vous pourrez faire tous les efforts que vous voudrez, ils ne seront jamais français ! »[/access]

Un quinquennat pour rien

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Le Suicide français

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Trump: déraper n’est pas jouer

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Le président élu Donald Trump invective un journaliste lors d'une conférence de presse à New-York, janvier 2017. SIPA. 00788209_000005

Même ceux qui ont bien accueilli l’élection de Donald Trump, ou qui ont apprécié la manière dont il constitue son équipe, déplorent la grossièreté et la brutalité de ses propos de campagne, sur les femmes, sur les Latinos, sur les musulmans, voire sur les noirs. Racisme, machisme, islamophobie: le nouveau président a tout pour plaire !

Si Donald Trump s’avère un bon président, ce sera donc malgré ses foucades qui ont fait scandale. Mais comment ne pas voir que, sans ces foucades, il n’aurait pas été président du tout ?

Excellent acteur, il a su donner l’impression que ses éclats étaient les débordements  involontaires d’un tempérament incontrôlé. Mais il s’agissait là d’une illusion : tout cela a été  bien évidemment fait exprès. Non qu’il ait été complètement insincère. Mais il ne se « lâchait » que selon un plan bien établi. La preuve: depuis qu’il est élu, alors même qu’il  tient  de nombreuses  réunions de remerciements, on n’entend plus rien de ce genre.

Du déjà vu en France mais…

Donald Trump a ainsi été le pionnier d’un nouveau mode de communication par le dérapage. Chaque fois, ses dérapages ont suscité des concerts d’indignation d’un bout à l’autre du  pays. Mais, au moins, le message n’est pas passé inaperçu. Il n’était pas pour autant à prendre à la lettre : « j’interdirai l’entrée des musulmans sur le territoire des Etats-Unis » signifiait « je serai ferme contre le terrorisme ». Dans le bruit de fond de l’univers médiatique, s’il n’avait pas exagéré, personne ne l’aurait entendu. Double résultat : ceux qui pensaient comme lui recevaient le message 5/5; les médias dominants, quant à eux,   donnaient par leur indignation même l’écho maximum à son message.

Cela, à vrai dire, n’est pas tout à fait nouveau. Volontairement ou pas, Nicolas Sarkozy s’était déjà essayé à ce mode de communication: sa déclaration contre les « racailles » ou sa promesse de passer les banlieues au « Karcher »  qui avaient soulevé l’indignation, n’avaient pas fait peu pour le faire élire en 2007. Devenu président, il laissait, de temps en temps,  Nadine Morano ou d’autres lâcher quelques énormités qui occupaient quelque temps le devant de la scène. Mais cette veine était épuisée lors de la primaire de droite  faute qu’il ait eu encore quelque crédibilité.

Le récent dérapage de Vincent Peillon, comparant aux porteurs de l’étoile jaune les musulmans de France, loin d’être involontaire, visait à amadouer ces derniers que ses origines juives risquaient de lui aliéner.

…Trump, lui, a fait de la transgression un système

Mais seul Donald Trump a utilisé de manière systématique cette méthode, au point  d’occuper  plusieurs  fois par semaine le devant de la scène médiatique. Presque toute sa stratégie de communication a été fondée sur les transgressions.

Cela a certes été noté par des observateurs, mais on n’a pas dit en revanche que cette stratégie de transgression n’a été rendue possible que par l’emprise considérable prise au fil des ans par l’idéologie du « politiquement correct ». Une emprise plus forte encore aux Etats-Unis que chez nous et qui a abouti à multiplier sur toute une série de sujets les tabous, les interdits, les lignes rouges.

Des interdits gardés surtout par les grands médias, qui lui étaient presque tous hostiles, mais  encore par les entreprises ou les universités qui excluent de plus en plus ceux qui s’écartent de la pensée unique. Malgré le 1er amendement, la judiciarisation de la police de la pensée  s’est elle aussi développée. Au fil des ans, les sociétés occidentales ont instauré un monolithisme qui n’aura bientôt plus rien à envier à celui des anciennes sociétés totalitaires.

Ce monolithisme est de nature idéologique. Il concerne toute une série de champs: la question raciale, la question religieuse, la question dite des « orientations sexuelles » , bientôt celle du réchauffement climatique, où seules sont admises les opinions dominantes. Ceux qui ne la suivent pas n’ont aucune chance qu’on leur propose un dialogue argumenté: ils ne peuvent attendre que l’excommunication violente, l’injure sous la forme de la reductio ad hitlerum.

Ceux qui respectent les codes sont ennuyeux

De plus en plus, tous les champs de l’action politique se trouvent envahis par une forme ou une autre de pensée unique. Jusqu’à la question du réchauffement climatique: Donald Trump a aussi fait scandale en le mettant en doute.

Le résultat de cette pétrification idéologique des discours est en premier lieu que ceux qui respectent les codes imposés deviennent ennuyeux. Ennuyeux parce qu’ils ne tiendront que des propos convenus et se cantonneront au moralisme ambiant, ennuyeux parce que le public sentira confusément qu’en se montrant si respectueux des codes établis, ils font   preuve d’un caractère terne et conformiste, voire d’un esprit timoré. La peur est toujours  disqualifiante pour qui veut exercer une forme ou une autre de leadership. Il en est de même de la langue de bois, signe de  soumission. L’empire du politiquement correct est une des raisons du discrédit actuel des classes dirigeantes occidentales.

Ce constat a son revers: tous ceux qui auront l’audace de bousculer les tabous se distinguent  de la grisaille. Ils n’auront rien à gagner à y mettre les formes: par son simple contenu, la transgression, en matière de racisme, de sexisme, de climat, garantit le scandale. Autant donc en rajouter si le but est de tirer parti du bruit qui en résultera. De toute façon, la réaction sera violente. Inutile de prendre des gants.

La parole libérée… pour le meilleur et pour le pire

La transgression n’a pas seulement pour effet de faire du bruit: elle fait apparaître le candidat comme l’homme qui ose dire tout fort ce que beaucoup pensent tout bas ou n’osent même plus le penser du tout  par un effet de refoulement. Le transgresseur apparaît ainsi comme un leader et, ce faisant, comme un libérateur, pour le meilleur mais aussi parfois pour le pire. Pour le meilleur s’agissant de réhabiliter une parole libre, nécessaire à  toute  démocratie, pour le pire s’agissant le cas échéant du contenu exprimé.

Reste  à  savoir si Trump fera des émules. En Europe, la France est un des rares pays qui élit au suffrage direct son dirigeant suprême, de par la volonté du général de Gaulle (d’autres pays européens élisent au suffrage universel le chef de l’Etat: Finlande, Autriche, Pologne, Portugal,… mais sans leur conférer des pouvoirs importants comme en France). L’actuelle  campagne présidentielle ne semble pas montrer une dérive de ce type. Parce que la pression du politiquement correct serait moins grande en France ? Ce n’est pas sûr. Il est vrai que  Marine Le Pen se pose comme Donald Trump en dehors de l’ « establishment » mais à la différence de ce dernier, elle semble avoir du mal à l’assumer. Elle hérite certes du bénéfice des transgressions de son père mais a le souci d’en gommer le souvenir pour  regagner de la respectabilité. Les autres candidats, tous produits du sérail à la différence de Donald Trump, restent pour le moment dans le genre lisse. Peut-être faudra-t-il attendre une nouvelle génération pour que soit entièrement tirée la leçon de l’élection de Trump, à moins qu’un   relâchement de la pression idéologique et donc de la censure ne ramène la démocratie sur des voies plus civilisées.

Zemmour n’a pas fait l’apologie du terrorisme

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eric zemmour justice djihad
Eric Zemmour. Photo: Hannah Assouline.

Ça allait sans dire. Et ça va encore mieux quand le procureur le dit. Le parquet de Paris a compris ce que n’importe quel lecteur de bonne foi pouvait comprendre : dans l’entretien qu’il nous a accordé en octobre 2016 (voir notre numéro « Zemmour le Gaulois »), Eric Zemmour ne s’est nullement livré à une apologie du terrorisme comme le prétendaient des associations représentant les victimes du 13 novembre et du 14 juillet. L’affaire a donc été classée sans suite, ce qui signifie qu’il n’y a pas matière à poursuites.  Tant mieux. Reste qu’elle n’aurait jamais dû avoir lieu. Il suffisait de lire les propos de Zemmour, au-delà de la phrase incriminée et répétée en boucle sur « le respect des terroristes » pour comprendre ce qu’il avait voulu dire – il faut prendre nos ennemis au sérieux. Au vu du pedigree de certains de ces ennemis, le propos est contestable. Il ne témoigne pas de la moindre sympathie pour les criminels.

À lire aussi >> L’entretien d’Eric Zemmour : “Entre la France et l’islam, les musulmans doivent choisir”

On ne sait qui a soufflé aux proches des victimes l’idée aberrante que Zemmour pouvait avoir de l’indulgence ou de l’admiration pour les tueurs, et celle, plus aberrante encore, que la justice allait le sanctionner, mais il faut espérer que les familles demanderont des comptes (moraux, pas judiciaires) aux responsables de cette déplorable manipulation de leurs sentiments. Force est en tout cas de constater que ces familles ou leurs inspirateurs n’ont jamais jugé nécessaire de saisir la justice quand les innombrables idiots utiles et médiatiques de l’islamo-gauchisme nous expliquaient  à longueur de colonnes que les tueurs étaient des victimes et qu’il fallait comprendre qu’ils ne nous aiment pas, nous qui étions colonialistes, racistes, et tout le reste. Et rappelez-vous du débat irréel qui a inauguré 2016 et toutes les belles âmes qui piaillaient à l’idée qu’on pût déchoir de leur nationalité des terroristes condamnés, sous prétexte qu’on ne pouvait appliquer cette sanction qu’aux doubles nationaux. Je trouve pour ma part ce souci de l’égalité appliquée à des tueurs et ce respect sourcilleux de leurs droits bien plus coupables que le « respect » de Zemmour.  Mais il ne me viendrait pas à l’idée de saisir les tribunaux pour protester. Avez-vous vraiment envie de vivre dans un pays où on interdirait à Michel Onfray d’écrire que les djihadistes nous attaquent parce que nous les attaquons (je caricature, mais c’est l’idée), ou à Virginie Despentes d’avouer sa fascination pour les frères Kouachi ? Dans un pays où toute pensée un tant soit peu choquante serait préventivement interdite ? Moi pas. Et apparemment, le Parquet de Paris non plus.

Une chose est sûre. Grâce à la plainte – et à la meute qui a cru voir là une nouvelle occasion de se délivrer de son cauchemar – « On le tient chef ! » –, le débat sur les thèses d’Eric Zemmour n’a pas eu lieu (sinon dans nos pages). Et pourtant, ni les plaideurs ni les lyncheurs n’auront gain de cause. Pour notre part, nous continuerons à pratiquer, avec Eric Zemmour et avec tous ceux qui le voudront bien, ce que nous faisons le mieux, l’engueulade civilisée. Les idées discutables, on ne les interdit pas : on les discute.

Assassinat des militantes kurdes à Paris: les services turcs en cause

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Sipa. Numéro de reportage : 00672771_000001.

Daoud Boughezala.  Le meurtrier présumé des militantes kurdes assassinées voilà quatre ans à Paris, Omer Güney, est décédé en décembre dernier, avant l’ouverture de son jugement initialement prévu en janvier 2017. Existe-t-il des preuves de l’implication des services de sécurité turcs (MIT) dans ce crime ?

Laure Marchand[1. Ancienne correspondante en Turquie du Nouvel Observateur et du Figaro, Laure Marchand a coréalisé un documentaire sur l’assassinat des trois militantes kurdes à Paris en janvier 2013.]. Dans son réquisitoire de mise en accusation, le procureur conclut à des assassinats préparés en lien avec des individus se trouvant en Turquie, « possiblement liés » au MIT. Sans que l’on sache à quel niveau se situerait les commanditaires. S’agirait-il d’un ordre donné par le MIT lui-même ou par une cellule clandestine en son sein ? Nous n’avons pas la réponse.

L’enquête française a permis d’établir des liens entre Ömer Güney et le MIT. Tout d’abord, il se livrait à une activité caractérisée d’espionnage de la communauté kurde qu’il fréquentait et transmettait ces informations en Turquie. Mais on ne connaît pas l’identité des destinataires. En janvier 2014, il communique également un plan d’évasion rocambolesque à un ami lors d’un parloir. Güney lui donne des indications pour se rendre à un endroit à Ankara. En les suivant, on arrive au siège du MIT. Son ami devait remettre le plan à une personne précise qui connaît bien Güney.

Comment les enquêteurs ont-ils été mis sur la piste des services turcs ?

Douze jours après les assassinats, la préfecture de police reçoit un mystérieux mail anonyme qui désigne Güney et le MIT. Un an plus tard, un document audio est également mis en ligne sur Youtube. Il s’agit de l’enregistrement d’une conversation entre trois individus qui passent en revue des cibles du PKK à éliminer en Europe. Celui qui est chargé de commettre les crimes s’adresse respectueusement aux deux autres qui semblent être ses supérieurs. La voix de Güney a été reconnue par son entourage. Même la juge d’instruction qui l’a interrogé pendant des heures l’a reconnue. La police scientifique de Lyon a, elle, conclu à une forte similitude.

Deux jours après cette mise en ligne, des médias ont reçu le pdf d’un ordre de mission qui émanerait du MIT ordonnant les préparatifs de l’assassinat de Sakine Cansiz. L’authenticité de ce document n’a pas pu être identifiée. Mais il contient des détails exacts. L’individu, nom de code « La Source », peut très bien collé avec Güney. En tout cas, il est écrit que « La Source » a aidé Sakine Cansiz en octobre dans ses démarches administratives au mois d’octobre 2012. Effectivement, Güney l’a bien accompagnée à la préfecture à cette époque.

Accablant. Cet été, après l’échec de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, le Président Erdogan a dénoncé l’infiltration des gulénistes dans les services de sécurité turques. On savait la confrérie très puissante dans l’armée, l’administration et la magistrature. Est-il possible que les gulënistes infiltrés dans « l’Etat profond » aient voulu torpiller le processus de paix entre l’Etat turc et le PKK qu’avait engagé Erdogan?

C’est effectivement une possibilité. D’autant que la confrérie est également soupçonnée d’avoir contribué à faire capoter des pourparlers secrets qui avaient démarré en 2009 à Oslo entre des représentants du PKK et des émissaires du MIT. A l’occasion d’un meeting électoral en mars 2014, Recep Tayyip Erdogan a clairement accusé la confrérie d’avoir fomenté l’attentat du 147, rue La Fayette. Mais ces mises en cause verbales en sont restées là, elles n’ont débouché sur aucune action judiciaire. A cette époque, Erdogan était déjà en guerre totale avec son ancien allié Gülen. Il faut aussi garder à l’esprit que le mouvement est accusé de tous les maux. Certes, des gülenistes se trouvaient probablement à l’intérieur du MIT. Cette institution est cependant dirigée par un très proche d’Erdogan et elle n’était pas réputée pour être fortement infiltrée par la confrérie, contrairement à d’autres administrations.

En Turquie, des députés ne se satisfont pas de ces anathèmes contre la confrérie. Ainsi, des questions écrites parlementaires ont été adressées à Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre et responsable à ce titre des activités des services de renseignement, sur le rôle du MIT. Pour Sezgin Tanrikulu, à l’initiative de cette démarche, le problème n’est pas tant de discuter de l’implication ou non de la confrérie mais que le gouvernement empêche la vérité d’apparaître, ce qui le rend suspect. Le vice-président du CHP –la principale formation de l’opposition- estime ainsi que l’opération contre les trois militantes a reçu un aval politique de principe, que ce ne sont « pas deux gars paumés dans un café » qui peuvent la monter.
En tout cas, M. Erdogan disposait de 90 jours pour répondre, il ne l’a jamais fait. De plus, l’AKP a voté une loi renforçant l’impunité du MIT : il est désormais quasiment impossible pour un journaliste ou la justice d’enquêter sur ses agissements.

Et en France, comment les autorités ont-elles réagi ? La justice a-t-elle pâti de notre alliance avec la Turquie au sein de l’OTAN ?

Le travail de la justice n’a pas été entravé. Même si les informations fournies par les services de renseignements de l’époque (DGSE et DGSI) n’ont pas, c’est le moins que l’on puisse dire, permis de faire avancer l’enquête d’un millimètre. La juge a dû les relancer pour que les notes afférentes soient transmises. Elles ont fini par l’être mais dans un tel état de caviardage qu’elles suscitent plus de questions que de réponses.

Lors de la découverte du crime, Manuel Valls qui était alors ministre de l’Intérieur, se rend sur place et assure de « la détermination des affaires françaises de faire toute la lumière sur cet acte ». Quatre ans ont passé, quatre ans de silence complet, ou presque du gouvernement. Pire, la famille de Fidan Dogan, qui vit à Strasbourg, a adressé des courriers à l’Elysée et au ministère de l’Intérieur pour être reçue. Non seulement elle ne l’a pas été mais elle n’a même pas reçu de réponse. Cela montre l’embarras de la France. Les autorités françaises ont clairement fait le choix de ne pas se fâcher avec la Turquie.

En 2013, Paris cherche à se réconcilier avec Ankara après des années de brouille à cause de l’opposition de Nicolas Sarkozy à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et la pénalisation de la négation du génocide armée. Il n’est pas question que trois crimes près de la Gare du Nord mettent en péril la démarche. Intérêts commerciaux, accord européen sous-traitant les migrants à la Turquie, coopération au sujet des djihadistes français qui transitent par le territoire turc… La France a fait son choix. Et peu importe que la circonstance aggravante de terrorisme ait été retenue dans cette affaire. D’ailleurs, Antoine Comte, l’avocat des familles, a déclaré à la mort de Güney que celle-ci arrangeait Paris et Ankara qui ne voulait pas de procès.

La mort d’Omer Güney des suites d’une tumeur clôt-elle toute enquête sur le triple assassinat des militantes kurdes ? 

Ömer Güney a contracté la légionellose à Fresnes. Vu son affaiblissement général provoqué par la chimiothérapie, l’infection pulmonaire a été fatale. Sa tumeur n’est donc pas la cause directe de sa mort. Sans accusé, plus de procès. La disparition du seul suspect entraîne automatiquement la fin de l’action judiciaire. Mort avant d’avoir été jugé, Ömer Güney meurt « présumé innocent » comme l’ont déclaré ses avocats. En revanche, les faits, eux, restent. Les avocats des familles des victimes sont en train de réfléchir à des moyens de relancer l’affaire. Ce n’est pas chose aisée. Il faut, par exemple, apporter des éléments nouveaux pour obtenir une réouverture du dossier.

Au cours de l’enquête, la juge d’instruction Jeanne Duyé a fait le choix, en accord avec les familles, de ne pas perdre de temps : le pronostic vital du suspect était engagé, il fallait aller vite. A défaut de traduire en justice les donneurs d’ordre, personne ne voulait perdre la possibilité de juger le meurtrier présumé.

La lumière sera-t-elle un jour faite sur cette ténébreuse affaire ? 

Décision a été prise de ne pas envoyer de commission rogatoire supplémentaire à la Turquie, étant donné qu’elle n’avait même pas répondu à la première. Cela n’aurait fait qu’allonger la procédure. Certains aspects qui pourraient peut-être permettre de remonter la chaîne des commanditaires n’ont ainsi pas été exploités. Si l’ordre écrit du MIT ordonnant les préparatifs de l’assassinat de Sakine Cansiz est authentique, alors, qui est « Le légionnaire », la seconde personne missionnée ? Qui sont les quatre destinataires du document ? Il semble que les services secrets allemands connaissent au moins l’un d’eux. A qui appartiennent les deux voix dans la conversation publiée sur Youtube ? En Europe ou en Turquie, de nouvelles informations finiront peut-être par surgir. La répression et les purges qui touchent en Turquie tous les services de sécurité font de nombreuses victimes et donc de nombreux mécontents. Ils pourraient avoir intérêt à faire des révélations.

Triple assassinat au 147, rue La Fayette

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Baisser l’impôt sur les sociétés: une nécessité nationale

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Le ministère de l'Economie et des Finances à Bercy, Paris, janvier 2013. SIPA. 00651778_000011

Le récent rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) consacré à l’impôt sur les sociétés préconise une réduction de son taux, de 33 % à 25 %. Ce taux a été de 50 %, en France, jusqu’en 1985 ; dans une économie peu ouverte sur l’extérieur, ce taux élevé constituait un facteur très favorable aux entreprises, mais la mondialisation a totalement changé la donne en amenant les États à pratiquer une concurrence fiscale, désastreuse mais quasiment inévitable dans l’état actuel de la gouvernance mondiale.

1/ Pourquoi, en économie fermée, un taux élevé d’impôt sur les bénéfices des sociétés (IS) est-il une excellente chose pour les entreprises ?

Parce qu’il constitue un amortisseur automatique très efficace des à-coups conjoncturels. En effet, la concurrence régule les bénéfices nets d’impôt, et non les bénéfices avant impôt. Si le taux de prélèvement fiscal est élevé, disons 50 %, les bénéfices nets d’impôt ne sont pas moindres qu’en l’absence d’IS. Une entreprise dégage donc, si la conjoncture et sa gestion sont bonnes, des marges confortables – doubles de celles qui existeraient en l’absence d’IS. Un passage à vide est donc beaucoup mieux amorti que si l’impôt sur les sociétés n’existait pas, l’État supportant automatiquement la moitié du manque à gagner.

Plus concrètement, supposons que la société A réalise 50 M€ de bénéfice net d’impôt dans une bonne conjoncture, ce qui signifie 100 M€ de bénéfice avant impôt. Les conditions économiques se détériorant, ou par suite d’une erreur de pilotage, la marge se réduit de 100 M€ : A est quand même à l’équilibre, l’effet de la mauvaise conjoncture étant partagé à 50/50 entre elle et l’État. En revanche, s’il n’y a pas d’IS, la concurrence positionne le bénéfice avant impôt à 50 M€ en conjoncture correcte, et le trou d’air qui fait baisser la marge de 100 M€ provoque alors une perte de 50 M€.

L’impôt sur les bénéfices au taux de 50 % est donc un merveilleux amortisseur automatique : il conduit l’entreprise à partager avec l’État non seulement ses heurs mais aussi ses malheurs. Ce taux d’imposition est la cause d’un taux de marge beaucoup plus élevé ; il met l’entreprise A à l’abri de bien des difficultés en cas d’accident de parcours, que celui-ci soit dû à la conjoncture ou à un problème spécifique à A. En économie fermée, un taux d’imposition élevé sur les bénéfices des entreprises est le mode de financement des dépenses publiques qui joue le mieux le rôle de stabilisateur automatique.

2/ La mondialisation a mis fin à cette situation.

En effet, l’entreprise qui supporte un taux élevé d’IS, essaye de vendre plus cher que ses concurrents localisés dans des pays où l’IS est plus faible ou bien dispose de moins d’argent pour rémunérer ses actionnaires et autofinancer ses investissements. Bref, elle est pénalisée dans la concurrence internationale.

Dans ces conditions, un État ne rend plus service aux sociétés localisées sur son territoire en recourant à des taux élevés d’IS. Chaque État dont les dirigeants ont compris la situation est conduit à pratiquer des taux d’IS de plus en plus faibles, pour que la production localisée sur son territoire reste compétitive par rapport à la production étrangère. La théorie des jeux la plus basique montre le caractère inéluctable de cette évolution.

La probabilité de parvenir à changer la règle du jeu, en établissant pour l’IS des règles identiques sur la planète entière, est infinitésimale. Même au niveau de l’Europe, une telle harmonisation n’est pas à l’ordre du jour : la Commission préfère nettement s’occuper à réglementer la fabrication des fromages et la taille des cages à poules ! Il n’y a donc rien à espérer : nous ne passerons pas du jeu non-coopératif auquel nous jouons actuellement en matière fiscale, à un jeu coopératif.

3/ Dans ces conditions, la défense des intérêts nationaux français passe par l’adoption de la stratégie irlandaise : adopter le taux de l’IS le plus bas possible.

Mais que signifie « possible » ? Il s’agit tout simplement de ne pas s’attirer trop de représailles. Petit pays, l’Irlande est mieux positionnée que nous dans ce jeu délétère que nous ne pouvons quitter : l’Allemagne, par exemple, n’a pas réagi au quart de tour pour aligner son taux d’IS sur celui de notre voisin insulaire. La France provoquera davantage de réactions.

Il serait néanmoins probablement judicieux d’agir vite et fort. Le CPO préconise de ramener le taux français de 33 % à 25 % : cela irait dans le bon sens, mais ne serait-il pas opportun, à l’orée d’un nouveau quinquennat, d’aller carrément à 0 %, ou à 10 % si les pouvoirs publics veulent garder la possibilité de faire machine arrière en conservant les services et les règles requis pour lever l’IS ?

4/ Supprimer l’IS ou en diminuer fortement le taux pose deux problèmes qu’il faut résoudre : remplacer cette ressource fiscale et fournir aux entreprises un amortisseur des chocs conjoncturels en remplacement de l’IS.

Sans prétendre apporter à ces deux questions des réponses exclusives, indiquons quatre pistes à explorer :

a) La rémunération-partage met les salariés à contribution quand les affaires vont mal et les fait parallèlement participer davantage à la réussite de leur entreprise. Les salaires remplacent l’IS dans le rôle d’amortisseur des chocs conjoncturels et autres aléas.

b) Entreprendre la révision des subventions en tous genres, dont beaucoup sont injustifiées, y compris le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), rendu inutile par les réformes que nous préconisons en matière de financement de la sécurité sociale.

c) Faire payer par les usagers ou par les collectivités territoriales divers services rendus aujourd’hui gratuitement ou pour un prix symbolique par l’État. Supprimer cette apparence trompeuse de gratuité aurait en sus le mérite de lutter contre l’un des mensonges qui rongent notre société : « ça ne coûtera rien aux Français, c’est l’État qui payera ».

d) Et s’il faut augmenter les rentrées fiscales, la TVA est probablement le moins mauvais outil, en augmentant les taux, mais aussi et surtout en accélérant la mise en place au niveau européen d’une lutte efficace contre le pillage mafieux des trésors publics appelé carrousel de TVA.

Traite négrière: l’histoire enchaînée

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Détail de L'Emancipation à la Réunion, Alphonse Garreau, 1849. Emblématique de la construction iconographique républicaine, ce tableau donne à voir une représentation héroïsée de la déclaration publique du décret d'abolition de l'esclavage par Sarda-Garriga, commissaire général de la République à la Réunion.

« Une et indivisible. » Comme les maillons d’une chaîne. Comme la promesse d’un roc qu’une femme avait choisi d’étudier. C’est au moins ce qu’espérait Virginie Chaillou-Atrous ; écrire l’histoire d’une France détachée du continent. Spécialiste de l’engagisme, forme de salariat contraint imposé à des travailleurs immigrés, qui s’est substitué à l’esclavage à la Réunion à partir de 1848, l’enseignante française est en passe d’être nommée, en 2015, maître de conférence à l’université de l’île. Très loin de se douter qu’un an et demi plus tard… elle n’y aura toujours pas mis les pieds. La jeune femme y est persona non grata. Son premier crime : venir de Nantes, champion français des ports négriers.

Tout commence en juillet 2014 : Sudel Fuma, la figure locale ès histoire de l’esclavage, décède en mer dans des conditions fumeuses. Son poste est libre, il faut un remplaçant. Comme il se doit, le processus de recrutement est lancé. Et la fiche de poste publiée : « Histoire de l’esclavage et de l’engagisme dans les colonies du sud-ouest de l’océan Indien au xixe siècle. » « Le sujet de ma thèse ! » s’emballe la grande brune de 37 ans qui, bien sûr, s’empresse de postuler. À raison : après entretiens et concours, son nom pointe en haut du classement. Mais patatras : Prosper Eve, le président du comité de recrutement, refuse ce choix. « Avec la mort de son ami, il devient le seul spécialiste créole sur place, nous fait remarquer Virginie. Lui ne veut personne à ce poste et n’a pas réussi à placer son candidat. » Insatisfait, Prosper Eve fait donc capoter le concours…

Une opposition très républicaine…

Et le temps passe : un mois… six mois… un an ! Début 2016, le poste est finalement re-proposé. Mais là, bis repetita : Virginie re-postule ; Prosper Eve sonne son glas. Entouré de trois de ses collègues, l’influent professeur, qui n’est plus responsable du recrutement, décide de snober le comité. Au motif que des candidats réunionnais auraient été écartés de la liste des postulants. Un candidat réunionnais, il y en a pourtant bien un : Albert Jauze, 59 ans, agrégé à l’ancienneté. Le vote finit par avoir lieu, Virginie l’emporte encore. Mais Albert Jauze finit second. Et ça, le Crefom ne l’accepte pas.

Le Crefom, créé en 2014, c’est le Conseil représentatif des Français de l’Outre-mer. Une asso’ régionaliste qui ne s’assume pas, qui parle « valeurs du vivre-ensemble » quand elle pense « d’abord les nôtres ». Son « bureau » regroupe deux sénateurs, une députée, plusieurs acteurs et… une ministre : son ancienne vice-présidente, Ericka Bareigts, est chargée des Outre-mer depuis qu’elle a coulé, en moins de six mois, son secrétariat d’État – REP « l’Égalité réelle ». Un parterre très républicain convoqué par Prosper Eve pour dénoncer… « le recrutement d’une candidate originaire de Nantes ». La décision n’est pas encore officialisée que le mot d’ordre est passé : il faut chasser « la Nantaise ».

En bon mouvement politique, le Crefom, d’abord, n’attaque pas frontalement : il se défend de tout « localisme », dénonce un simple vice de procédure. Mais, le lendemain de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il fustige, dans une lettre, « cette nomination » qui serait « perçue comme une véritable insulte à la mémoire de l’historien disparu ». Voire pire pour son délégué régional : comme « une provocation à l’adresse de la population locale ».

Une responsable associative: « Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner »

La population locale ? Au moins sa fraction identitaire. Grâce à elle, les choses deviennent plus claires : « nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher que ce soit un autre candidat qu’un Réunionnais qui ait ce poste. Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner. » C’est Ghislaine Bessière – de l’association Rasine Kaf dont le but assumé est de « revaloriser la place des Kaf dans la société réunionnaise » – qui s’étouffe de la sorte. Les « Kaf » ? En gros les Noirs, les descendants d’Africains. « Comment des intellectuels n’ont-ils pas vu l’outrage, le crachat à la figure [qu’est la nomination d’une métropolitaine] ? » embraye un autre militant, le journaliste Vincent Fontano. « Et ce n’est pas de n’importe quelle ville, mais de Nantes, port négrier, que l’on veut écrire l’histoire de l’esclavage à[access capability= »lire_inedits »] La Réunion », martèle cet habitué du Crefom.

C’est fort de « Kaf ». Mais ça manque de poésie. Alors Prosper Eve – encore lui – se fend d’une tribune et dégaine ses plus beaux vers. Jugez plutôt : « Peuple réunionnais/ méfiez-vous comme de la peste/ de ceux qui vous jettent au visage/ avec un brin de suffisance :/ “Qui est Réunionnais ?” / Vous êtes là en face d’experts qui ont érigé le mensonge en vertu […] Pour eux,/ vous n’êtes rien […]/ comme ils avancent drapés dans le manteau de Marianne/ bonnet phrygien sur le crâne […] ils veulent vous faire admettre […] qu’ils sont à la Réunion chez eux/ que cette île est à eux/ qu’ils ont des droits/ qu’ils ont tous les droits. » Et de conclure en prof d’histoire : « L’Histoire ne se renouvelle pas./ Elle se décline sur le même tempo,/ Pour les colonialistes d’hier/ Et les néocolonialistes d’aujourd’hui. »

Boum. L’équation devient toute simple : Français métropolitain = néocolonialiste. Ça c’est pas de chance pour Virginie. D’autant que ces vers sont relayés par… les réseaux sociaux du Crefom. Qui, à l’époque, est dirigé par un homme, Patrick Karam, proche soutien du « Républicain » Sarkozy. Patrick Karam, homme de cabale. En 2005, lors de l’affaire Pétré-Grenouilleau, c’est déjà lui qui monte au créneau : porté par un mouvement similaire, le Collectifdom, ce défenseur des droits de l’homme s’insurge et porte plainte contre « les insoutenables propos révisionnistes » de l’historien, coupable de ne pas voir « des génocides » dans « les traites négrières ». Un « vrai problème » pour Christiane Taubira : l’affaire prend un tour national. Avide de reconnaissance, le tout jeune Collectifdom réclame la tête du parjure.

Prosper Eve a raison : l’histoire « se décline sur le même tempo ». Pour évincer Virginie, Patrick Karam rejoue la même scène. Le conseiller régional d’Île-de-France, qui n’a pas souhaité nous répondre, écrit d’abord au ministère. « Autonomie des universités », répond ce dernier. En retour, une pétition, signée par 1 300 personnes, est lancée par six universitaires – dont un Réunionnais – pour défendre Virginie et « que le mérite prime sur l’origine ». Frustrés, Patrick Karam et sa cour saisissent alors le tribunal administratif qui, sensible à un vice de forme, suspend la nomination de l’ex-future maître de conférence.

A la Réunion, une personne sur quatre au chômage

Depuis, le Crefom, toujours plus influent localement, s’est reconverti en fixeur-entremetteur pour le Pôle emploi de là-bas. Fin septembre, un cas semblable s’est présenté sur l’île. Marylène Hoarau, Réunionnaise de la Réunion, est évincée de son poste de directrice du parc national. Sans attendre le nom de son successeur, Patrick Karam se mobilise, écrit une lettre et l’envoie illico sur le bureau de la ministre. Le Crefom craint « un recrutement inadéquat ». Plainte entendue : pour remplacer la Réunionnaise, un Réunionnais tient la corde.

L’emploi des Réunionnais. Vaste propos, dont le Crefom a fait son cheval de campagne : le sujet est sensible, donc porteur. Un emploi, à la Réunion, une personne sur quatre n’en a pas. Chez les moins de 24 ans, plus d’un sur deux. Au total, plus de 150 000 personnes sur une population de 840 000 habitants. Jusqu’au deuxième trimestre 2016, c’était le département de France le plus touché. Depuis quelques semaines, il est deuxième, derrière la voisine Mayotte.

Alors bien sûr, voir des zoreilles (nom créole donné aux métropolitains de la Réunion) faire 10 000 km pour occuper un poste qu’on pourrait pourvoir à pied… Sans compter que lesdits zoreilles occupent souvent des postes à responsabilités – dans l’administration notamment – et bénéficient de la prime de « vie chère » accordée aux fonctionnaires. Une sur-rémunération de 53 % par rapport à leurs homologues métropolitains, pour compenser la différence de coûts de la vie entre l’Hexagone et la Réunion. Une prime de vie chère quand les autres Réunionnais, eux, ont la vie chère sans la prime… La liaison est vite faite : les zoreilles sont vus par certains comme des mercenaires venus de loin, pour s’en mettre plein les poches sur le dos des habitants locaux.

À la Réunion, Virginie Chaillou-Atrous n’est pourtant pas une étrangère. Au début des années 2000, l’étudiante nantaise – qui est en fait vendéenne – se cherche un sujet d’étude. Elle rencontre le professeur Jacques Weber et se prend de passion pour l’engagisme. Direction la Réunion. « Partie pour y rester trois mois, j’y ai vécu pendant deux ans. » Ses recherches avancent et intéressent feu Sudel Fuma. Encouragée, elle décide d’y consacrer sa thèse. Mais la jeune femme de 21 ans doit rentrer précipitamment : sa demande de bourse lui a été refusée…

Pas tous des descendants d’esclaves…

« Presque personne n’avait travaillé sur mon sujet, les Indiens, l’engagisme à la Réunion. Et je me suis rendue compte que des “Africains”, pas seulement des “Indiens”, étaient aussi arrivés comme engagés à la Réunion, et non comme esclaves, explique Virginie. À partir de là, je me suis attirée les foudres de tout le monde. Des “Indiens” de la Réunion parce que dire qu’il y avait eu des engagés africains c’était les rabaisser, eux, au rang d’esclaves. Et des “Africains” parce que dire que certains de leurs ancêtres étaient arrivés par l’engagisme, c’était minimiser la mémoire de l’esclavage. » Tous les Réunionnais d’origine africaine ne seraient pas des descendants d’esclaves. L’histoire ne serait ni blanche ni noire. La thèse de Virginie remet en cause les fondements de la mémoire réunionnaise, le ciment de souffrance sur lequel repose, en partie, son unité. « Je recevais des têtes de poulets coupées devant chez moi pour me jeter des sorts. » Il faut croire que ça a marché : « Je me suis fait beaucoup d’ennemis. Mon dossier de bourse est passé en conseil scientifique et a été refusé par les élus locaux parce que, en substance, je n’étais pas réunionnaise. En quoi cela pouvait-il bien m’intéresser de travailler là-dessus ? Ce n’étaient pas mes ancêtres… »

On lui sert le même reproche aujourd’hui. « Nous disons à ceux qui prétendent venir nous apporter “leur savoir”, “leur excellence”, comme autrefois les esclavagistes prétendaient apporter aux esclaves, et l’humanité, et la civilisation, que le principe de l’assimilation fonctionne sur le même schéma, à savoir qu’il faut “se conformer” à l’idéologie dominante appelée parfois républicaine, de la France hexagonale. […] Et si vous en faites les frais, madame, aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce que vous êtes “nantaise” mais parce que vous représentez le symbole de ce que l’on ne veut plus à la Réunion : un(e) zoreille imbu(e) de son savoir et de ses compétences, qui se place du côté de l’Excellence et qui prétend apporter aux Réunionnais ce dont ils ont besoin sans qu’ils le sachent eux-mêmes. » La tribune est signée Lantant Pou Lanplwa Lokal, une flopée de groupes identitaires, d’où émergent Rasine Kaf et le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) de France. Les deux mêmes qui, plus tôt dans l’année, dénonçaient carrément « un génocide culturel ».

L’histoire est faite par les vainqueurs. Plus rarement par les chaises vides. À l’université de la Réunion, l’une des moins bonnes du pays, le poste de « maître de conférence en histoire de l’esclavage » est vacant depuis 900 jours. Après avoir sanctionné la forme, le tribunal administratif de la Réunion jugera bientôt le fond.

Identitaire, sociale, économique, mémorielle… l’affaire de « la Nantaise » a tout du drame français. Le drame d’une République, « une et indivisible ». Comme les maillons d’une chaîne dont on veut se libérer. [/access]

Tragédie de Nantes: SOS justice en danger?

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nantes justice enfance
Sipa. Numéro de reportage : 00412677_000013.
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Sipa. Numéro de reportage : 00412677_000013.

La presse vient une fois de plus de mettre en place l’artillerie lourde pour mettre en exergue une histoire épouvantable, celle de cet enfant de la banlieue nantaise martyrisé jusqu’à la mort par deux parents infâmes. Comme en écho le tintamarre a résonné sur les réseaux, assortissant comme d’habitude la clameur, de hurlements à la mort qui ne sont pas les moins bruyants.

On va avoir droit à la séquence habituelle. Haro sur les parents indignes, mépris social, mise en cause des services sociaux et des instits qui n’ont pas vu arriver la catastrophe. Plus tard, quand le procès arrivera, un lynchage médiatique en grand, des hurlements de rage si les parents ne prennent pas perpète et si la justice applique la Loi. Il se trouvera également des braillards pour demander le rétablissement de la peine de mort. Et puis au passage pour faire bonne mesure la stérilisation de ces pauvres qui se reproduisent comme des lapins alors qu’ils sont incapables d’élever leurs enfants.

Ce qu’est la protection de l’enfance

Pourquoi se gêner, dès lors qu’il s’agit de s’acheter une bonne conscience pour vraiment pas cher ? Car bien sûr, tous les « bouleversés » soudain prolixes, ceux qui composent la meute, n’ont aucune idée de ce qu’est réellement la protection de l’enfance, et la nature des problèmes qu’affrontent tous les jours les services chargés de mener cette mission pour le compte des départements? Ces assistantes sociales, ces « référents » ces éducateurs, et ces avocats, tous ceux qui tiennent le front, celui des pires misères, morale et matérielle, ceux dont on ne parle jamais si ce n’est pour les mettre en cause. Parce que c’est tellement facile.

Les départements, on vous le dit de façon récurrente, il faut les supprimer. C’est une évidence, n’est-ce pas ? Vous savez, « le millefeuille administratif, avec tous ces fonctionnaires payés à ne rien foutre », Valls nous l’a promis en 2020, fini. François Fillon nous annonce honnêtement la purge, Emmanuel Macron le conservateur régressif, plus hypocritement, c’est son registre. Mais, dites donc, cet empressement ne serait-ce pas parce que les départements, comme par hasard, avec la protection de l’enfance,  ont aussi les personnes âgées et le RSA? Toutes les compétences sociales lourdes en fait. « Ça coûte trop cher tout ça, les Français les plus pauvres vivent au-dessus de leurs moyens ». C’est Schaüble qui le dit, approuvé par Moscovici. Et Vincent Peillon par exemple, qui a bien précisé que s’il devenait président de la République son premier geste serait d’aller chercher sa feuille de route chez Merkel. Alors en attendant les départements voient leurs budgets rognés, diminués, avant que Macron, Fillon, Valls nous en débarrassent et foutent leurs fonctionnaires à la porte. Il nous faut des grandes régions à l’allemande, car faire comme l’Allemagne est devenue une obsession. Il est vrai qu’eux, ils n’ont pas besoin de services de protection de l’enfance étoffés parce que justement des enfants, ils n’en font plus. Alors, ils les importent dans les conditions matérielles et morales qu’on imagine pour les réfugiés, ou bien déjà formés et diplômés aux frais de leurs pays d’origine, pour ceux du sud de l’Union.

Il est normal que l’opinion publique soit à ce point sensibilisée sur la question des violences faites aux enfants. Qui restent malheureusement massive dans une société en crise, individualiste et dure aux gens. Cette émotion est saine mais elle est dévoyée. Car les médias sont plus soucieux de faire de l’audience en agitant le grelot que d’informer réellement sur la réalité du phénomène. Et de poser les vrais problèmes et en particulier celui des moyens.

70% des dizaines de milliers de cas de violences à enfants en France sont des atteintes sexuelles, 30% des violences physiques habituelles. Violences qui ont lieu dans le huis clos familial. Et ce terrible front-là, celui de la misère ultime, qui le tient? Des gens magnifiques, dévoués, à qui on retire tous les jours des moyens. Sans que ça n’intéresse personne, c’est la partie cachée, le sous-sol, ce qu’on ne veut pas voir. On peut faire le parallèle avec le soi-disant «  laxisme de la justice » vilipendé à chaque fait divers, sans que personne ne s’occupe du scandale français d’un parc de prisons indigne d’un pays comme le nôtre. Pourtant, comme la justice, la protection de l’enfance n’a pas de prix, mais elle a un coût.

Pour connaître un peu la partie judiciaire protection, les auteurs des violences étant poursuivis, et les enfants pris en charge par le département doivent être défendus par des avocats qui les représentent à l’instance. J’affirme qu’il faut avoir des nerfs solides pour prendre en charge l’innocence bafouée.

Enfants et bourreau

Le plus dur ce sont les confrontations dans le bureau des juges d’instruction entre les enfants et leur bourreau. Enfants qui sont en famille d’accueil ou en foyer, dont la vie est déjà en partie brisée et qu’il faut convaincre d’accepter d’être dans la même pièce et de décrire en face de lui ce qu’il leur a fait.

Normalement, quand ils atteignent 18 ans, ils sont majeurs et plus sous la responsabilité du département, alors beaucoup sont lâchés dans la nature. Pour quel destin ? D’autres ont de la chance, des services sociaux, qui font des pieds des mains, des acrobaties, arrivent à grappiller des ressources à droite à gauche pour les emmener un peu plus loin dans la vie.

Alors comme d’habitude avec la tragédie de Nantes, on va se passer les nerfs sur les coupables directs ou indirects que la presse désignera, on verra plein de reportages et de microtrottoirs dans le voisinage. La haine dirigée contre la mère de Fiona, va changer de cible pour les deux parents infâmes, dont on ne sait rien ni ne saura rien de leur propre misère, ce qui les a amenés à l’impensable, à l’impardonnable. Déploration, hurlements avec les loups, appels au châtiment, médias et réseaux vont s’en donner à cœur joie. Mais dans quelques jours il faudra bien retourner aux sujets importants, savoir, qui de Vincent Peillon, Benoît Hamon, ou Manuel Valls aura le privilège de se faire ridiculiser en mai prochain, si François Fillon a eu tort de dire qu’il était chrétien, et ce que devient Jean-Vincent Placé.

En attendant, puisque dans la société du spectacle, les médias font office de dealers on ne va pas se priver de sa petite dose de bonne conscience. Avec la misère des autres, c’est la meilleure. Jusqu’à la prochaine fois.

Nixon a prolongé la guerre du Vietnam pour se faire élire

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trump nixon vietnam johnson
Passation de pouvoirs entre Johnson et Nixon. 1968. Sipa. Numéro de reportage : AP20770964_000004.
trump nixon vietnam johnson
Passation de pouvoirs entre Johnson et Nixon. 1968. Sipa. Numéro de reportage : AP20770964_000004.

Les rebondissements de plus en plus invraisemblables du feuilleton Trump risquent de dérouter les scénaristes américains qui auront bien du mal à imaginer des fictions à la hauteur de cette réalité décapante. Dernier épisode en date, à quelques jours de la cérémonie d’investiture, la fuite de documents montrant les liens que certains membres de l’équipe Trump entretiendraient avec le gouvernement russe. D’après ces sources, Vladimir Poutine ne se serait pas contenté de faciliter, par la fragilisation de sa rivale Hillary Clinton, l’élection du candidat républicain à la Maison blanche mais détiendrait des informations compromettantes permettant un éventuel chantage. Mais aussi ahurissants que puissent paraître ces histoires que pour le moment, rappelons-le, rien n’est venu confirmer, à l’ouest de nos côtes, rien de nouveau !

Nixon vs. Humphrey

Ainsi, pendant que notre attention se polarisait sur les supposés frasques de Trump, une information, une vraie, est passée quasi inaperçue : à l’automne 1968, pendant la campagne électorale opposant le vice-président démocrate Hubert Humphrey à l’ancien vice-président de Dwight Eisenhower (1957-1961), le républicain Richard Nixon, ce dernier a saboté l’initiative de paix lancée par le président Lyndon Johnson (obligé de renoncer à se présenter pour un deuxième mandat à cause du désastre vietnamien). À cette époque, les pourparlers engagés à Paris et à Choisy-Le-Roi entre les Etats-Unis et les dirigeants des deux Vietnam mettaient la paix à portée de main. Il est donc permis de supposer que Nixon, l’homme qui a mis fin à cette guerre quelques années plus tard, a commencé par la prolonger !

Si Nixon a pris contact avec le gouvernement sud-vietnamien afin de faire échouer les pourparlers de paix de Paris, c’est parce qu’il était convaincu que leur réussite aurait pu compromettre ses chances d’être élu. En fait, le futur 37e président des Etats-Unis soupçonnait Lyndon Johnson de lancer cette initiative de paix – et d’arrêter la campagne des bombardements du Nord-Vietnam, ordonnée après l’offensive du Têt en 1968 en signe de bonne volonté donné à Hanoï – pour saboter sa campagne et soutenir Humphrey ! Largement exagérés, les soupçons de Nixon n’étaient pas infondés.

Comme l’a confirmé des années plus tard Philip Habib, ancien diplomate américain qui a participé aux négociations de Paris en 1968, Johnson était pressé d’avancer avant les élections pour pouvoir annoncer de bonnes nouvelles à l’opinion américaine et ainsi accroître les chances de Humphrey. Ce dernier était un démocrate progressiste idéologiquement proche de l’Amérique qui descendait dans la rue pour manifester aux cris de « Hey, hey LBJ (Lyndon B. Johnson) how many kids did you kill today ? » contre la guerre et le gouvernement auquel il appartenait.

Manœuvres de mafieux

Sans relever du secret de polichinelle, cette histoire circule depuis longtemps à Washington suscitant un vif débat entre historiens qui se focalisaient sur le niveau de l’implication de Nixon dans l’établissement du canal secret avec Saïgon et le pilotage de cette manœuvre à très haut risque. John Farrell, ancien journaliste et biographe du 37e président des Etats-Unis (Richard Nixon The Life, à paraître en mars prochain chez Doubleday) vient de trancher la question. Au cours de ses recherches dans la bibliothèque présidentielle Richard Nixon (la tradition américaine veut que chaque ancien président ait droit à une bibliothèque portant son nom et rassemblant ses archives professionnelles), Farrel a trouvé des preuves historiquement irréfutables.

Il s’agit de notes écrites de la main de R.H. Haldeman, bras droit et futur chef d’état-major de Nixon à la Maison blanche (qui chutera avec lui dans l’affaire du Watergate) transcrivant des ordres dictés par téléphone. Dans la note datée du 22 octobre 1968, soit une quinzaine de jours avant les élections, il est écrit : « Il faut qu’Anna Chennault (Ndlr : laquelle servait d’intermédiaire avec le président sud-vietnamien) continue de travailler sur le Sud-Vietnam ».

Concrètement, le « travail » de Chennault (veuve de Lee Chennault, pilote et général de l’armée de l’air, ancien chef des Tigres volants, d’origine chinoise et de trente ans la cadette de son mari héroïque. Dans les années 1960, elle servait de bailleur de fonds au Parti républicain), consistait à convaincre les Sud-vietnamiens que Nixon allait gagner et qu’avec lui ils obtiendraient un meilleur « deal ». Autrement dit, qu’ils avaient intérêt à esquiver l’initiative de Johnson.

D’autres notes, également griffonnées de la main de Haldeman, nous apprennent que Nixon a contacté d’autres personnes pour explorer des pistes susceptibles de faire échouer l’initiative de Johnson. Et ce n’est pas tout ! Ceux qui se demandent comment de tels agissements ont été possibles sans que les services secrets et le président Johnson en soient informés ont raison. Nixon lui-même s’en était inquiété. Aussi a-t-il agi comme n’importe quel mafieux digne de ce nom aurait fait à sa place. Nixon – et cela en dit long sur les relations actuelles entre Trump et les dirigeants des services de renseignements américains – a envoyé son colistier Spiro Agnew rencontrer le chef de la CIA et le menacer. Le marché était simple : son mandat ne serait pas renouvelé s’il ne tenait pas Nixon au courant des négociations avec les Vietnamiens. La note de Haldeman restitue d’ailleurs la façon particulière qu’avait Nixon de s’exprimer : « Dis-lui qu’on veut la vérité ou sinon il perd son boulot. »

CIA et Maison blanche

Mais ce n’est pas tout. Selon Farrell, Johnson a parallèlement été mis au courant des agissements de Nixon – grâce à des écoutes téléphoniques et la surveillance de certaines personnes par des agents américains –  l’accusant même en privé de haute trahison. Mais le président ne possédait pas de preuves irréfutables d’une implication directe de Nixon. Il a donc décidé de ne pas risquer un conflit public. On peut supposer que si Johnson ne savait pas tout, c’est parce que le chef de la CIA avait pris la précaution de ne pas seulement renseigner Nixon mais de filtrer les informations qui remontaient au bureau ovale jusqu’à l’annonce des résultats des élections. Ainsi, en cas de victoire de Humphrey, on peut imaginer que Richard Helms (alors chef de la CIA) aurait offert au nouveau président… la tête de Nixon. Helms est d’ailleurs resté à son poste jusqu’en 1973.

Une fois élu président, Nixon s’est rendu au ranch texan de Johnson et les deux hommes ont publié une déclaration commune affirmant… la continuité de la politique américaine au Vietnam… ce qui n’a pas empêché Nixon de demander à Anna Chennault d’intervenir de nouveau auprès de ses amis sud-vietnamiens en les invitant à rejoindre la table des négociations. Elle a refusé. Les Sud-Vietnamiens, véritables dindons de la farce, dépendaient trop étroitement des Etats-Unis pour s’autoriser des états d’âme.

Quant à Nixon, il a toujours tout nié en bloc. Finalement, comparé à ces professionnels de la politique qu’étaient Nixon et Johnson, Donald Trump fait figure d’enfant de chœur doté d’un compte Twitter.

De l’argent du talent (et inversement)

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Amy Adams dans "Nocturnal Animals"
Amy Adams dans "Nocturnal Animals"

C’était le 4 janvier. Je me suis laissé entraîner — et puis j’avais vu le précédent film de Tom Ford, A Single Man, où Colin Firth était magnifique (comme dans Genius) et Julianne Moore désespérée (comme dans The Hours). Vers la quatrième ou cinquième minute, j’ai eu un sentiment de déjà-vu — ou plus exactement de déjà-lu. « J’ai la mémoire qui flanche / J’m’souviens plus très bien… » Oui, j’avais lu ça — mais ça ne s’appelait pas Nocturnal animals, c’était intitulé Tony et Susan, c’était signé Austin Wright, ça a paru au Seuil il y a vingt ans — un bail, et tant de polars depuis ont coulé sous le pont Mirabeau… Et dans mon souvenir, c’était un très bon roman.

Je suis rentré, je l’ai cherché en vain — livre prêté, livre volé. Je n’ai pas voulu en parler avant de l’avoir relu — le temps de me le procurer sur un site de soldes…

C’est un très bon livre. Mais en le relisant, je me suis souvenu que je l’avais déjà trouvé très bon deux fois — en 1995, puis dix ans après. Par un effet de « concernement », comme dit Starobinski.

Des acteurs sublimés

C’était vers 2004. Un que je connais avait une grande passion de « midlife crisis » (à vrai dire, depuis l’âge de quinze ans — et il en a plus de soixante aujourd’hui — il a été en permanence en « midlife crisis », à voir le nombre de passions horizontales qui ont nourri sa vie et son imaginaire), pour une créature bien sous tous rapports, enseignante comme lui, et quelque peu plus jeune — disons vingt ans d’écart, pas de quoi se retourner dans la rue. Un an de bonheur au bout des doigts. Il allait abandonner pour elle sa femme et ses enfants quand elle lui signifia qu’il n’était pas assez riche pour elle — pas assez pour lui assurer un train de vie adéquat. Et qu’il lui fallait bien (elle venait sans doute de recevoir je ne sais quel message biologique qui lui conseillait d’abandonner l’amour par derrière, comme chante GieDré) qu’elle se mît en quête d’un géniteur adéquat, susceptible d’offrir à sa future progéniture le nid douillet et parisien qu’elle convoitait… Ainsi se termina l’histoire — ou pas tout à fait : piqué au vif, mon ami écrivit dans le mois qui suivit un livre qui eut un écho considérable, et des ventes confortables. Et il le lui envoya, dédicacé, mortel.

C’est tout le sujet de Tony and Susan / Nocturnal Animals. Susan est mariée depuis vingt ans à un chirurgien qui la trompe un peu mais qui a la surface financière adéquate pour que ça passe. Dans le film, elle a un côté « Desperate Housewife » — Amy Adams, sublime, a teint ses cheveux en acajou pour renforcer l’écho avec Marcia Cross. Elle s’occupe d’une galerie d’art moderne (ne ratez pas le début, c’est fascinant de monstruosité) qui périclite. Et elle reçoit par la poste le tapuscrit d’un livre qui va sortir, écrit et envoyé par son ancien mari, Edward — et de surcroît il le lui a dédié. Vingt ans auparavant, il se voulait écrivain, il comptait sur elle pour qu’elle fût sa première et meilleure critique, et elle n’a rien su lui dire d’autre que « C’est trop plein de toi, ces histoires »…

Oui, mais, objecte-t-il…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Tony & Susan

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Ouverture des frontières: un suicide humanitaire

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Michael Klonovsky crise migratoire réfugies Allemagne Angela Merkel
Ancien journaliste et essayiste, Michael Klonovsky est conseiller du parti allemand AfD.
Michael Klonovsky crise migratoire réfugies Allemagne Angela Merkel
Ancien journaliste et essayiste, Michael Klonovsky est conseiller du parti allemand AfD.

Propos recueillis à Munich par Daoud Boughezala et George Broder

Causeur. En un peu plus d’un an, l’Allemagne a accueilli un million et quelques migrants, notamment en provenance de Syrie. Sur une population de plus de 80 millions d’habitants, ce chiffre peut somme toute paraître modeste. Quel bilan dressez-vous de leur présence ?

Michael Klonovsky. Avant de vous répondre, j’aimerais corriger vos informations. Contrairement à ce que certains prétendent, il ne s’agit pas de réfugiés ni majoritairement de Syriens. Bizarrement, ces migrants ont gardé un téléphone portable mais aucun passeport. Leurs origines sont d’ailleurs assez diverses : Afghans, Algériens, Tunisiens, Syriens, Irakiens, etc. Pour établir la nationalité de chaque migrant, le droit allemand impose la présence d’un fonctionnaire spécialisé, ce qui rend le recensement inapplicable en pratique. En tout cas, seule une petite partie des migrants est constituée de réfugiés politiques. Pour la plupart, ils n’ont tout simplement pas le droit de séjourner en Allemagne. Et leur nombre est désormais plus proche des deux millions que du million que vous évoquiez. Sachant qu’il s’agit essentiellement de jeunes hommes, il faut comparer leur masse à celle des jeunes Allemands. Aussi, le rapport de forces démographique est de plus d’un million de jeunes migrants sur les huit millions de jeunes hommes âgés de 16 à 30 ans qui formeront l’Allemagne de demain. Dans notre société vieillissante, où l’âge moyen atteint 50 ans, on est dans un rapport d’un à huit !

Passons du quantitatif au qualitatif, autrement dit des chiffres à la culture. Au bout d’un an, où en est l’intégration culturelle de ces nouvelles populations ?

L’afflux migratoire déstabilise un peu plus notre société déjà fracturée par le poids des minorités. On déplore par exemple la réislamisation d’une partie des Turcs installés en Allemagne : les voiles se multiplient et, comme l’a révélé une étude de l’université de Munster, près de la moitié des citoyens d’origine turque considère que la loi islamique passe avant la loi de la République fédérale ! De l’avis des premiers intéressés, la perspective de regroupement des différentes vagues d’immigration sous la bannière d’Allah n’est pas un fantasme. Mais je nuancerai quelque peu ce tableau : d’après les sondages, la moitié des Turcs résidant en Allemagne se disent sceptiques face à l’arrivée des migrants…

En France, notamment dans les milieux peu germanophiles, il se dit qu’Angela Merkel a autorisé cet afflux migratoire massif pour répondre aux besoins en main-d’œuvre du patronat allemand…

Si Angela Merkel avait pris cette décision pour répondre à une nécessité économique, elle aurait fait venir d’autres groupes humains. Car plus des deux tiers des migrants arrivés ces derniers mois soit n’ont ni diplômes ni qualifications professionnelles, soit possèdent des diplômes de valeur bien moindre que leur équivalent allemand. Un diplôme d’ingénieur en Allemagne n’a rien à voir avec son prétendu équivalent en Afrique ou au Moyen-Orient ! La majorité des migrants obtiennent en outre des résultats assez déprimants aux tests d’intelligence. Il ne faut donc pas s’y méprendre : lorsque Dieter Zetsche, le P-DG de Mercedes-Daimler, prophétise que les migrants apporteront « un nouveau miracle économique », c’est une déclaration sans suite destinée à se faire bien voir de Merkel. En réalité, les groupes du DAX (Ndlr : le CAC 40 allemand) n’emploient que… 65 migrants ! Quant au groupe Daimler, malgré les déclarations de son président, il en a embauché… zéro (voir encadré).

Mercedes et les migrants

Contacté par Causeur, le groupe Mercedes-Daimler réfute les allégations de Michael Klonovsky et nous adresse les précisions suivantes : « Nous avons engagé 9 réfugiés dès l’arrivée de la première vague de migrants en 2015 puis 50 l’année suivante. D’autres recrutements suivront. Par ailleurs, nous avons offert des stages de formation à 740 migrants en 2016 que nous mettons en contact avec des petites et moyennes entreprises allemandes afin de faciliter leur embauche. Enfin, Daimler a fourni 50 formations en apprentissage supplémentaires aux réfugiés. »

À votre avis, pourquoi la chancelière a-t-elle adopté cette politique d’accueil ?

Au fond, personne ne sait vraiment expliquer cet acte de folie. D’aucuns ont recours aux[access capability= »lire_inedits »] théories du complot, arguant que l’immigration massive profite aux Américains, mais je n’y crois pas. D’un point de vue psychologique, Angela Merkel n’a jamais eu d’enfant et compense peut-être ce manque en devenant une sorte de mère par procuration pour les migrants. Mais j’aperçois des causes plus profondes, d’ordre métaphysique. Après le désastre du nazisme, l’Allemagne a renoncé à son identité et à sa culture pour faire bonne figure auprès des Occidentaux, quitte à ce que les Allemands s’américanisent. En outre, une certaine tendance protestante à la haine de soi conduit parfois l’Allemagne à vouloir sauver le monde.

Nous y voilà ! Merkel a sans doute eu à cœur de redorer le blason de l’Allemagne entachée par les crimes du nazisme…

Aux tueries de masse totalitaires a en effet succédé un suicide humanitaire. On est passé de « Deutschland über alles » (l’Allemagne au-dessus de tout) à « Deutschland unter alles » (l’Allemagne en-dessous de tout) ! Sous le nazisme, l’Allemagne submergeait le monde sous ses troupes militaires ; aujourd’hui, l’Allemagne absorbe le monde entier. D’un point de vue ethnologique, il faut replacer l’ouverture des frontières dans notre inconscient national car, par sa démesure et son utopisme romantique, cette décision est un acte éminemment allemand.

En quoi est-ce romantique d’accueillir des individus qui fuient le malheur ?

L’idéalisme romantique ne voit dans les migrants que de bons sauvages qu’il faut assister à tout prix. Or l’expansion migratoire est la conséquence de deux phénomènes. Primo, l’explosion démographique de l’Afrique, probablement provoquée par les programmes d’aide économique notamment de l’ONU. C’est un mécanisme que Churchill avait déjà remarqué il y a cinquante ans : à mesure que l’Inde profitait des programmes d’aide au développement, elle augmentait sa population. Secundo, l’idiote guerre de la Libye et le renversement de Kadhafi ont fait sauter le verrou qui empêchait la vague migratoire de déferler sur l’Europe. Ignorer cette réalité relève du romantisme qui, en Allemagne, a été historiquement de droite comme de gauche.

Selon votre classification, Merkel serait donc une romantique… de gauche ?

En tout cas, elle fait mine de l’être. Ne perdons pas de vue son objectif politique : se maintenir au pouvoir. Par sa politique d’immigration, Merkel s’est immunisée contre toutes les critiques de la gauche et a construit un grand récit auquel cette dernière – notamment le SPD qui participe au gouvernement de grande coalition – n’a plus rien à opposer ! Angela Merkel a conquis ce que j’appelle la souveraineté interprétative.

Il arrive que les discours se heurtent aux faits. Ainsi, il y a un an, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne et dans une douzaine de villes allemandes (Stuttgart, Hambourg, Düsseldorf…), 1 200 femmes ont été agressées par 2 000 migrants sous l’emprise de l’alcool, majoritairement d’origine maghrébine. Comme en France, la presse et les féministes allemandes ont-elles tardé à s’emparer de ce sujet ?

Dans un premier temps, seule la presse locale a parlé de cette affaire. La presse nationale, les leaders d’opinion et les grands médias ont fait comme si de rien n’était pour ne pas être accusés d’islamophobie et de xénophobie ou, ce qui est pire à leurs yeux, de vouloir influencer l’opinion. En l’absence de toute censure centrale, les journalistes « éclairés » se sont comportés comme des sardines nageant dans le même banc en s’autocensurant pour empêcher les citoyens de se faire une opinion sur les événements. Car le 31 décembre 2015 n’est pas simplement une nuit d’agressions sexuelles contre les femmes. Nous avons été confrontés à une tentative de conquête territoriale. Cette même nuit, des migrants ont tiré des fusées sur la grande cathédrale de Cologne, ce qui revient à dire : « Maintenant, c’est nous qui sommes là. On agit à notre guise, en tirant sur votre cathédrale qu’on n’aime pas parce que c’est un édifice chrétien, en volant vos sacs et vos téléphones portables, en agressant vos femmes… »

Certains interprètent cette nuit d’horreur comme un choc des civilisations en actes. Pourtant, la civilisation européenne n’a pas le monopole de la galanterie…

La tradition européenne a inventé le service à la dame, idéalisant la femme depuis le temps des troubadours. A contrario, chez les Africains, les Asiatiques et les Arabes, la femme n’est pas mise sur un piédestal. C’est toute la différence entre nos civilisations. Ainsi, l’histoire européenne est-elle marquée par un fil conducteur qui va de l’âge courtois au revers de la médaille féministe. On peut trouver des féministes ailleurs qu’en Europe, mais le féminisme a été inventé sur notre continent.

Que lui reprochez-vous ?

Le féminisme transforme l’égalité des droits en uniformisation des sexes et fait de la femme une concurrente de l’homme là où ce n’est pas nécessaire. Que les féministes s’en prennent à la grâce des femmes m’est esthétiquement désagréable.

Osons une provocation féministe : si depuis quelques années l’Allemagne retrouve une certaine superbe et s’affirme sur les plans international, économique et sportif, est-ce par la grâce de la chancelière Angela Merkel ?

Une provocation en appelle une autre : la rédemption de l’Allemagne devrait exiger l’abandon total de notre peuple, jusqu’à la mise à disposition sexuelle de nos femmes. [Rires] Plus sérieusement, le mythe de l’Allemagne dynamique cache une réalité bien plus contrastée : 15 millions d’Allemands travaillent, paient des impôts et permettent ainsi au reste du pays de vivre. Or la politique délétère de Merkel contribue à affaiblir ce groupe d’élite.

Restons dans le domaine politique. Vous conseillez l’AfD, parti anti-euro et anti-immigration né en 2013, qui a fait une percée fulgurante lors des dernières élections (14 % aux régionales à Berlin). Comment voyez-vous ce mouvement ?

L’AfD est un mouvement disparate qui rassemble des citoyens en état de siège. Notre projet consiste à souhaiter un retour à la normale, avec l’instauration de réelles frontières nationales, ce qui n’a rien de fasciste ! Les électeurs de Trump comme les partisans du Brexit ont dit en substance : « We want our country back. » Nous ne souhaitons pas autre chose.

Comment se positionne l’AfD par rapport aux citoyens allemands musulmans, notamment d’origine turque ?

Nous distinguons la religion des individus, si bien que le programme de l’AfD précise : « L’islam n’appartient pas à l’Allemagne. Les citoyens allemands musulmans appartiennent à l’Allemagne. »

Vous les invitez presque à abjurer leur foi mais passons. Le mois dernier, nous avons publié un reportage photo sur les électeurs berlinois de l’AfD, plutôt bien insérés professionnellement. Comment décririez-vous votre électeur type ?

Musulman, travailleur indépendant, libéral et de droite ! [Rires] À l’heure actuelle, ce profil concerne une minorité de nos électeurs mais c’est l’objectif que je veux atteindre. J’aimerais que l’AfD séduise des gens qui travaillent, paient des impôts et se sentent patriotes, fussent-ils musulmans.

Vous l’avez assez répété au cours de nos entretiens, l’Allemagne vieillit. À moins d’un sursaut nataliste peu probable, peut-elle se passer de l’immigration ?

Je n’ai aucune opposition de principe à l’immigration. Ma femme est israélienne, mes beaux-parents russes, ma tante hongroise, mon fils à moitié japonais et une de mes belles-sœurs vietnamienne. L’enjeu, c’est de décider qui on fait entrer en Allemagne. Les authentiques réfugiés politiques devraient être acceptés mais rentrer chez eux une fois la guerre achevée dans leur pays. Or les migrants sont venus pour rester, ce qui est problématique. Et dans une société normale, on devrait expulser les émigrés qui s’en prennent aux femmes ! [/access]

Zemmour: « Entre la France et l’islam, les musulmans doivent choisir »

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eric zemmour islam immigration
Eric Zemmour, par Hannah Assouline.
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Eric Zemmour, par Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Dans Un quinquennat pour rien, vous écrivez : « La gauche comme la droite croyaient et croient toujours au mythe du musulman arraché à son déterminisme ethnique et religieux, individu désincarné, déraciné, dé-historisé dans une société libre. » C’est pourtant depuis deux siècles l’exacte définition du logiciel français !

Éric Zemmour. Vous voulez dire le logiciel républicain. Mais, contrairement à ce que croit Jean-Luc Mélenchon, l’histoire de France n’a pas commencé avec la Révolution française. La France a connu une histoire millénaire façonnée par des siècles de catholicisme, qui intégrait lui-même les influences grecques, romaines et juives. La France, c’est un peuple et une terre. Ce n’est pas une terre vierge où n’importe qui peut s’installer en faisant n’importe quoi. On peut venir d’ailleurs, mais on doit respecter les us et coutumes de son peuple, faire siens son histoire, son mode de vie, sa culture.

A lire aussi >> Eric Zemmour n’a pas fait l’apologie du terrorisme: le Parquet de Paris a classé la plainte déposée contre lui après cet entretien, publié le 7 octobre 2016, sur Causeur.fr

Donc, vous ne croyez plus à la République ? Si l’assimilation des Italiens, des Juifs et des Polonais a marché, pourquoi en irait-il différemment des immigrés musulmans ?

Pour trois raisons. La première et la plus fondamentale, c’est le nombre. Comme l’a écrit Engels, « à partir d’un certain nombre, la quantité devient une qualité ». À cela, il faut ajouter cette observation du général de Gaulle : « On assimile des individus, pas des peuples.» Or nous avons fait venir un peuple entier, qui se considère désormais comme un peuple en soi et veut pérenniser son être sur le sol français. D’ailleurs, cela ne marche pas mieux aux États-Unis. J’ai lu cet été deux livres de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations et Qui sommes-nous ? Il explique très bien que tout au long du xixe et du xxe siècle, les États-Unis n’étaient pas beaucoup plus multiculturalistes que la France. Et beaucoup plus assimilationnistes qu’on le prétend en France. En revanche, depuis l’arrivée en masse des Mexicains qui ont hispanisé des villes entières de la Floride à la Californie, la diaspora latino est devenue un peuple dans le peuple américain. Selon Huntington, ce processus aboutira à l’horizon de cinquante ans à une nouvelle guerre de sécession entre le peuple mexicain et le peuple anglo-américain.

Le deuxième obstacle à l’assimilation des musulmans est lié à la nature même de l’islam, qui n’est pas seulement une religion, mais aussi, comme le dit Rémi Brague, un droit, une loi, une nation qui demeure absolument inassimilable. Dans l’histoire, l’islam a conquis et soumis des populations mais ne s’est jamais assimilé.

Des musulmans qui s’assimilent individuellement, on en voit tous les jours…

On a surtout vu le contraire et ce dès la conquête de l’Empire romain d’Orient : alors que dans l’Empire romain d’Occident, les Goths, les Wisigoths, les Francs se convertissaient au christianisme et adoptaient la langue latine, les Arabes imposaient à leurs conquêtes la langue arabe, l’islam et leur Dieu. Ils ne se sont jamais appropriés ni le Dieu ni la langue de ceux qu’ils conquéraient. Et cette observation m’amène à la troisième raison de l’incapacité de l’islam à s’assimiler en France :[access capability= »lire_inedits »] la « salafisation ». Même dans les endroits où l’islam s’était un peu acclimaté aux conditions locales – Sénégal, Indonésie –, de nouvelles générations s’en prennent à l’islam des pères, sous l’influence des écoles coraniques financées par l’Arabie saoudite. Pour eux, salafiser c’est ré-islamiser, puisque le salafisme, c’est l’islam pur pour les purs.

Nous sommes d’accord avec vous sur l’observation du présent. Mais pour vous, l’avenir ne peut pas s’éloigner de ce présent. Si le judaïsme, poussé par l’exil, s’est mis à se « chamailler » et à interpréter ses textes sacrés pour trouver le moyen de s’adapter à une nouvelle réalité, pourquoi l’islam en serait-il incapable ?

L’islam affirme le Coran incréé, parole divine absolue directement transmise aux hommes, sans intermédiaire, d’où le refus de l’interprétation, de l’exégèse. Et il se trouve que les nouvelles générations, nées sur notre sol, et de nationalité française, croient cela de plus en plus massivement et de plus en plus fanatiquement. Une majorité de jeunes musulmans, si on se fie à la dernière étude de l’institut Montaigne, pensent que le Coran et les dits prophétiques doivent être appliqués à la lettre et qu’ils s’imposent à la République. Ils ne veulent pas « tordre » le texte comme l’ont fait les Juifs pour l’adapter aux mœurs et coutumes françaises.

Mais du point de vue qui est le nôtre, le Coran est une création historique, son caractère incréé aussi. On a parfois l’impression que vous finissez par y croire, que le Coran est incréé !

Ce que je crois n’a aucune importance.

Et puis, si les musulmans ne veulent pas « tordre » leur texte, c’est peut-être parce qu’on ne le leur a jamais clairement demandé. On pourrait au moins essayer avec eux ce qui a marché en 1806 avec les Juifs.

Cela ne vous a sans doute pas échappé, François Hollande n’est pas plus Bonaparte que Nicolas Sarkozy n’est de Gaulle. De plus, en 1806 il y avait 30 000 Juifs en France, pas des millions. Depuis le Talmud, ils ont le goût, voire l’obligation, de la disputatio, de l’interprétation des textes, ce qui est strictement interdit en islam depuis le ixe siècle, à cause de la fameuse fermeture des portes de l’ijtihad. Ces deux histoires n’ont donc rien à voir.

Mais est-ce que la France a essayé d’exiger clairement cette adaptation ?

Oui. Chevènement par exemple a essayé d’obtenir la renonciation à la règle de l’apostasie, qui est comme vous savez punie de mort pour les musulmans. Mais les représentants musulmans ont toujours refusé. C’est logique de leur point de vue : l’islam est une religion naturelle, tous les hommes sont musulmans, ceux qui ne le sont pas doivent le devenir, ceux qui le sont ne peuvent pas y renoncer. Et Sarkozy a aussi lâché là-dessus. En prime, lui qui avait juré que jamais les Frères musulmans ne s’assiéraient à la table de la République, a intronisé l’UOIF (représentant français des Frères musulmans) en grand interlocuteur… Or Gilles Kepel nous a appris qu’en 1989 les Frères musulmans avaient décrété la France terre d’islam. Que je sache, les Juifs n’ont jamais décrété la France terre de conquête judaïque ! Ça fait beaucoup de petites différences et, additionnées, cela en fait une grosse.

Toute la question, au fond, est de savoir si c’est l’islam ou plutôt les structures anthropologiques qui font obstacle à l’intégration. Hugues Lagrange, dans Le Déni des cultures, cherche les explications dans les structures élémentaires de la parenté. Des musulmans « embourgeoisés », vivant dans des familles nucléaires dans un milieu urbain s’assimilent donc assez facilement.

C’est aussi la thèse qui permet à Emmanuel Todd d’intégrer l’endogamie musulmane dans un modèle optimiste… – alors que le modèle français est, fondé sur l’exogamie, le fameux « échange des femmes ». Tout cela complète mais ne contredit pas mon analyse. Maintenant, si vous voulez me faire dire que nous avons mené une politique d’immigration complètement folle depuis quarante ans, je vous l’accorde ! On peut ajouter à cela les magnifiques jurisprudences du Conseil d’État interdisant à Raymond Barre de suspendre le regroupement familial dès 1976, puis autorisant la polygamie en 1980 – en accordant le séjour à une seconde épouse au titre du regroupement familial. On a ainsi fait entrer en quantité des gens qui n’avaient rien à voir avec la structure anthropologique française. En réalité, les problèmes liés à l’anthropologie et ceux liés à l’islam se cumulent !

Il y a quarante ans, les immigrés se fichaient de l’islam. Vous tirez d’une histoire assez courte – quelques décennies – l’existence d’un conflit vieux de quinze siècles… entre deux blocs inconciliables : « l’Islam » d’un côté, « la France » de l’autre.

C’est vous qui oubliez quinze siècles au profit de quelques décennies de sécularisation avortée, produit de la colonisation française. Ce sont deux blocs civilisationnels, qui existent depuis mille cinq cents ans. On dirait que vous ne voulez pas, par principe, admettre un certain essentialisme, vous n’admettez pas qu’il y ait une âme des peuples, vous n’admettez pas que, comme le disait Auguste Comte, « les morts gouvernent les vivants » et vous voulez absolument nous imposer un individualisme existentialiste ! Ça ne marche pas ! Cela fait trente ans que des politiques de tous bords me disent : « Ne t’inquiète pas, ils voudront consommer des Nike ! » Vous pensez que tout lien spirituel peut être dissous dans le matérialisme. Eh bien ! vous vous trompez avec l’islam. C’est en partie d’ailleurs la grandeur de cette civilisation que de résister au diktat consumériste.

Les charmes de la société libérale ne se réduisent pas aux Nike. Que faites-vous de la liberté de conscience et de pensée ? Tout bonapartiste que vous êtes, renonceriez-vous facilement à la « paisible jouissance de l’indépendance privée » ? Les musulmans seraient-ils incapables de désirer tout cela ?

Votre question révèle la conviction de beaucoup de Français, assez touchante par ailleurs, selon laquelle on ne peut pas rêver mieux que notre mode de vie. De même vous croyez que toutes les femmes rêvent de vivre à la française, parce que la France est depuis longtemps, comme le disait Frédéric II (et Hume) la patrie des femmes, mais ce n’est pas le cas, comme le montre le rôle des femmes dans le djihad.

Nous y reviendrons. La liberté de croyance est l’un des fondements d’une société démocratique – et de l’identité française contemporaine. Le communisme devrait nous avoir vaccinés sur ce point. Et quand il faut limiter la liberté d’exprimer ces croyances, cela ne peut être de gaieté de cœur. On veut que les musulmans édulcorent leur religion comme d’autres avant eux, vous les sommez d’y renoncer, pardon mais cela évoque plus l’Inquisition ou le stalinisme que la République…

Je ne somme personne et je n’exige rien. Seulement, après mûre réflexion, je pense que l’islam est incompatible avec la République et avec la France. Soit la France et la République se couchent devant l’islam, soit on exige un choix entre la France et l’islam. Cela signifie a minima de rétablir les règles assimilationnistes qui prévalaient jusqu’aux années 1960. L’historien Pierre Milza estime que trois millions et demi d’Italiens sont venus en France entre 1870 et 1940. Un million sont restés, les deux tiers sont repartis. Chez les Polonais, 60 % sont repartis. Pourquoi ? Parce que la IIIe République mettait très haut la barre de l’assimilation, et que ceux qui ne voulaient pas s’assimiler rentraient chez eux. Et cela permettait à ceux qui voulaient vraiment devenir français de rester sans subir l’opprobre de ceux qui ne le voulaient pas.

D’accord, mais personne ne leur demandait d’oublier l’Italie… De plus, le contexte économique était très particulier : avec la crise de la viticulture dans le sud de la France, on n’avait plus besoin des Italiens. Et on n’était pas loin des pogroms.

Si, on leur demandait d’oublier en partie l’Italie, d’abandonner les prénoms italiens et le mode de vie à l’italienne. C’est bien pourquoi les deux tiers sont repartis. Et ils étaient italiens, c’est-à-dire les plus proches culturellement des Français – les fameux « Français de bonne humeur ». Oui, il y eut des pogroms anti-italiens comme après l’assassinat de Sadi Carnot par un anarchiste italien. Toujours est-il que le modèle économique qui a fait venir l’immigration il y a quarante ans est tout aussi mort que celui de la viticulture en 1910 et pourtant, on continue à en faire venir ! C’est que l’immigration à jets continus répond à un nouveau modèle économique, celui de la mondialisation, qui concentre la richesse dans les grandes métropoles, en chasse les classes populaires autochtones et fait venir des prolétaires du monde entier, moins chers et moins exigeants, pour servir les « vainqueurs de la mondialisation ». On comprend que les bourgeois des grandes villes soient favorables à l’immigration et que les classes populaires, remplacées par elle, lui soient hostiles.

Quoi qu’il en soit, nous ne pensons nullement qu’il faille faire du passé table rase. Mais si les morts gouvernent les vivants, les vivants doivent aussi un peu gouverner les vivants. L’identité, ce n’est pas seulement de l’héritage, c’est aussi du nouveau. Sinon, nous serions dans les grottes !

N’empêche que les inconscients collectifs existent. Et quinze siècles d’Histoire doivent tout de même peser un peu plus dans notre identité que la dernière mode idéologique. Je suis essentialiste comme le général de Gaulle quand il dit : « La Russie boira le communisme comme le buvard boit l’eau. » L’islam a occupé la France au viiie siècle, et c’est en référence à cette occupation que les Frères musulmans définissent la France comme une terre d’islam. Comme elle l’a été, elle doit le redevenir. De même, la colonisation par la France de l’Algérie et autres terres musulmanes provoque aujourd’hui un désir de colonisation de l’ancien colonisateur. C’est une réalité que vous ne voulez pas voir !

Nous ne refusons pas de la voir, nous considérons qu’elle ne résume pas l’ensemble des relations entre la France et l’islam. De plus, dit de cette façon, vous aboutissez à exposer un énorme problème qui n’a pas de solution.

C’est très sérieux, en effet. Quand le calife se décrète « Calife », ça veut dire quelque chose.

Pas pour nous ! De plus, votre « calife » se trouve à des milliers de kilomètres. Et ici, il ne parvient guère qu’à endoctriner quelques esprits faibles….

Quelle condescendance ! Moi, je prends l’islam au sérieux, je ne le méprise pas ! Je ne pense pas que les djihadistes soient des abrutis ou des fous. Au sommet, il y a des théologiens qui appliquent exactement leur idéologie coranique et légitiment tous leurs actes par des sourates ou des actes du Prophète. Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient – ce dont nous ne sommes plus capables.

Vous respectez des gens qui roulent en camion sur des enfants ? Qui tuent des journalistes parce qu’ils ont représenté leur prophète ? Vraiment ?

Pardon de vous chagriner, mais l’Histoire, c’est ainsi, des innocents meurent parce qu’ils sont dans le mauvais camp, ou au mauvais endroit au mauvais moment. Et oui, quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable. Et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes. Donc combattons-les, mais arrêtons de les mépriser. Du reste, c’est encore une forme de mépris de prétendre que nous sommes responsables de leurs malheurs. Quelle arrogance inouïe ! On croit qu’ils ne font que réagir à notre histoire alors qu’ils se sont réappropriés leur propre langage islamique des origines.

Mais eux-mêmes disent que les attentats répondent aux crimes de l’Occident et à nos lâches agressions, etc. Le ressentiment est l’un des premiers ressorts du djihadisme.

Je ne trouve pas. Le djihadisme est un des préceptes majeurs de l’islam que tout bon musulman doit suivre scrupuleusement. Comme le rappelle Rémi Brague, même un philosophe ouvert et tolérant comme Averroès prônait un « djihad » sans pitié contre les hérétiques. L’islam s’est constitué depuis l’origine avec et par la guerre. Mahomet est « l’homme parfait » dans la théologie islamique. Ses actes doivent être imités. Or Mahomet fut un chef de guerre redoutable et impitoyable.

Donc, tous les musulmans qui se disent horrifiés par les attentats et jurent que l’islam ce n’est pas ça mentent ?

Boualem Sansal a cette formule : « Qu’est-ce qu’un islamiste ? C’est un musulman pressé. » Je me souviens du fils d’une des victimes musulmanes de Nice, dont je comprends évidemment la tristesse. Parlant de sa mère, qui portait le voile, il a dit « C’était une musulmane du juste milieu. » Le « juste milieu », aujourd’hui, c’est être voilée.

Il y a donc en France une « cinquième colonne » musulmane…

Une cinquième colonne, c’est-à-dire des gens qui approuvent et protègent ceux qui nous frappent, est inévitable tant que se poursuit l’islamisation, par les mœurs, de territoires français de plus en plus nombreux. C’est encore l’Histoire qui se rappelle à nous avec le triptyque invasion/colonisation/conflagration. L’invasion, c’est le nombre venu du Sud ; la colonisation, c’est l’islamisation des territoires de plus en plus importants ; et la conflagration survient lorsque certains de ces gens islamisés veulent appliquer jusqu’au bout l’islam et s’engagent pour le djihad.

Dans ce cas, que faire ?

Je ne suis pas président de la République. Marcel Gauchet a dit dans son dernier livre : « On n’a pas besoin de “mesures”, on a besoin d’un diagnostic. » J’essaie de poser un diagnostic. Après, les mesures s’imposent d’elles-mêmes. Le minimum, c’est de revenir à nos anciennes exigences sur l’assimilation. Si ça échoue, cela placera au moins les gens face à leurs responsabilités.

Peut-être que si nous exigeons, nous obtiendrons. Tant que le rapport de forces est de notre côté…

Je n’y crois pas ! C’est la différence entre nous. Mais on peut essayer. Ceci étant, le plus important, aujourd’hui, c’est le diagnostic. Il faut que l’on regarde la réalité en face. Or c’est l’inverse qui se produit. Aujourd’hui, au sommet de l’État, dans les médias et parmi les intellectuels, c’est encore le déni, voire le négationnisme, qui prévaut, et on continue à raconter de gentilles histoires sur le vivre-ensemble. Le gouvernement nous invite à distinguer l’islam et l’islamisme et explique que, pour combattre l’islamisme, il faut plus d’islam, plus de mosquées, plus d’imams. Je pense au contraire que, plus il y aura d’islam, plus il y aura ce qu’on appelle de l’islamisme, puisque c’est la même chose !

Revenons à la question des femmes qui est au cœur de nos tensions avec l’islam. Vous avez évoqué leur rôle dans le djihad. Certes, mais il y a tout de même plus de féministes que de djihadistes. Ne pensez-vous pas que 90 % des musulmanes aimeraient échapper à l’emprise du groupe ?

Certainement pas dans les proportions que vous dites ! Chez les femmes aussi, « les morts gouvernent les vivants ». Chez les femmes aussi, la mondialisation provoque un besoin de ré-enracinement. Chez les femmes aussi, il y a le besoin d’être reconnue comme un élément de l’ordre familial, plus que comme un produit de l’émancipation individuelle. Tout de même, le rôle des femmes dans le djihad devrait remettre en question vos a priori !

Et qu’avez-vous à dire à ces femmes d’origine maghrébine qui ont créé à Aubervilliers l’association « Femmes sans voile » ? Elles reprochent à Plenel de les assigner à leurs origines, mais ne pourraient-elles pas vous faire le même procès ?

Je les reconnais, je les respecte, je suis enchanté quand elles font la leçon à leurs faux amis comme Edwy Plenel qui défend la liberté des femmes de porter le voile et le burkini au nom du féminisme ; et je suis sincèrement ravi qu’elles veuillent vivre avec nous. Mais on les prétend majoritaires alors qu’elles sont ultra-minoritaires !

Ce qui est sûr, c’est que le mouvement ne va pas dans le bon sens : le poids du groupe ne cesse de se renforcer.

Il y a deux mouvements de sens contraire. D’un côté, depuis 1968, une extension inouïe des libertés individuelles au nom d’une idéologie libérale-libertaire a détruit les derniers carcans collectifs et hiérarchiques. De l’autre, un islam, encore traditionnel et puritain, dernière expression civilisationnelle d’une société holiste, rappelle à ses membres les exigences d’une loi divine imposée d’en haut. La décadence manifeste de notre société libertaire donne du grain à moudre aux injonctions holistiques. Il est paradoxal, mais évident, que la société française des années 1950, encore imprégnée de catholicisme et de patriarcat, aurait moins scandalisé et plus facilement intégré les populations de culture islamique.

Et comme toujours, cher Éric, dans votre emportement, vous risquez de jeter le bébé de la liberté avec l’eau du bain libertaire…

Je note seulement que nos grands donneurs de leçons post-soixante-huitards, antiracistes, féministes et droit de l’hommistes qui passent leur temps à nous interdire le moindre doute sur l’intégration des populations de civilisation islamique sont ceux-là mêmes qui l’ont rendue absolument impossible !

Mais alors, une question perfide : sur la question des femmes, n’êtes-vous pas plus proche de l’islam que de la France ?

Elle est plus convenue que perfide votre question ! Je suis certes antiféministe car à mon avis la pente du féminisme, dès l’origine, était d’aller vers l’indifférenciation des sexes. Mais je ne suis nullement favorable à l’enfermement des femmes que prône l’islam, au contraire, sur ce point, j’admire la civilisation française et le rôle incroyable qu’y jouent les femmes depuis le Moyen Âge. Mais je vous fais remarquer que, même quand la femme n’était pas l’égale juridique de l’homme, la France était déjà la France ! Sous le Code civil napoléonien, au xixe siècle, il y avait une infériorité juridique… mais une visibilité des femmes. Dans l’islam, il n’y a pas que l’inégalité, il y a aussi l’invisibilité.

Avec ce Quinquennat pour rien, on dirait que votre mutation intellectuelle est achevée. Ayant renoncé à l’assimilation, vous êtes devenu identitaire…

Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est la réalité. Je ne suis pas un Français de souche, aussi avais-je adopté spontanément ce logiciel républicain qui permet l’intégration individuelle des Français de branche ! Mais la réalité s’impose à moi. Et elle me fait singulièrement penser à ce qui se passait en Algérie, juste avant le déclenchement de la guerre. En 1954, les bourgeois juifs libéraux d’Alger écrivent au FLN en disant : « Nous sommes frères, arrêtez cette guerre, nous allons tous nous réunir dans une Algérie fraternelle et une France fraternelle ! Vous aurez la nationalité française et vous serez nos égaux. » Le FLN a répondu : « Les Juifs sont toujours tombés dans le panneau des chimères patriotiques. Nous, nous avons beaucoup aimé Baudelaire et Montesquieu, mais nous préférons nos morts et notre Dieu. »

Si on suit votre raisonnement, peut-on éviter la guerre civile ?

On peut éviter la guerre civile par la soumission. On devient une République islamique par le jeu de la démographie et de la démocratie. C’est la phrase d’Al Qaradawi, le théologien égyptien des Frères musulmans : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons ; avec nos lois coraniques, nous vous dominerons. » Ou la guerre éclate avant. Pour paraphraser Jaurès, je dirais que la société multiculturelle porte la guerre civile comme l’orage porte la pluie. La paix de 1945 s’explique par deux raisons : d’abord, les Américains ont rasé l’Allemagne avec une violence inouïe ; ensuite, on a expulsé plus de 10 millions d’Allemands de Tchécoslovaquie et de Pologne. L’homogénéité ethnique des territoires fut la clé de la paix qui a suivi.

N’est-ce pas un peu mécanique comme vision des choses ?

Il y a vingt ans, voilà ce que le roi du Maroc Hassan II expliquait à Anne Sinclair : « Vous pouvez faire tous les efforts que vous voulez, mais les miens – il disait “les miens” comme Louis XIV parlait de “mes peuples” ne seront jamais de bons Français. » Anne Sinclair était blême : « C’est de notre faute, c’est parce que nous, nous ne voulons pas… » Et lui de répondre : « Mais non ! Vous pourrez faire tous les efforts que vous voudrez, ils ne seront jamais français ! »[/access]

Un quinquennat pour rien

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Le Suicide français

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Trump: déraper n’est pas jouer

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Le président élu Donald Trump invective un journaliste lors d'une conférence de presse à New-York, janvier 2017. SIPA. 00788209_000005
Le président élu Donald Trump invective un journaliste lors d'une conférence de presse à New-York, janvier 2017. SIPA. 00788209_000005

Même ceux qui ont bien accueilli l’élection de Donald Trump, ou qui ont apprécié la manière dont il constitue son équipe, déplorent la grossièreté et la brutalité de ses propos de campagne, sur les femmes, sur les Latinos, sur les musulmans, voire sur les noirs. Racisme, machisme, islamophobie: le nouveau président a tout pour plaire !

Si Donald Trump s’avère un bon président, ce sera donc malgré ses foucades qui ont fait scandale. Mais comment ne pas voir que, sans ces foucades, il n’aurait pas été président du tout ?

Excellent acteur, il a su donner l’impression que ses éclats étaient les débordements  involontaires d’un tempérament incontrôlé. Mais il s’agissait là d’une illusion : tout cela a été  bien évidemment fait exprès. Non qu’il ait été complètement insincère. Mais il ne se « lâchait » que selon un plan bien établi. La preuve: depuis qu’il est élu, alors même qu’il  tient  de nombreuses  réunions de remerciements, on n’entend plus rien de ce genre.

Du déjà vu en France mais…

Donald Trump a ainsi été le pionnier d’un nouveau mode de communication par le dérapage. Chaque fois, ses dérapages ont suscité des concerts d’indignation d’un bout à l’autre du  pays. Mais, au moins, le message n’est pas passé inaperçu. Il n’était pas pour autant à prendre à la lettre : « j’interdirai l’entrée des musulmans sur le territoire des Etats-Unis » signifiait « je serai ferme contre le terrorisme ». Dans le bruit de fond de l’univers médiatique, s’il n’avait pas exagéré, personne ne l’aurait entendu. Double résultat : ceux qui pensaient comme lui recevaient le message 5/5; les médias dominants, quant à eux,   donnaient par leur indignation même l’écho maximum à son message.

Cela, à vrai dire, n’est pas tout à fait nouveau. Volontairement ou pas, Nicolas Sarkozy s’était déjà essayé à ce mode de communication: sa déclaration contre les « racailles » ou sa promesse de passer les banlieues au « Karcher »  qui avaient soulevé l’indignation, n’avaient pas fait peu pour le faire élire en 2007. Devenu président, il laissait, de temps en temps,  Nadine Morano ou d’autres lâcher quelques énormités qui occupaient quelque temps le devant de la scène. Mais cette veine était épuisée lors de la primaire de droite  faute qu’il ait eu encore quelque crédibilité.

Le récent dérapage de Vincent Peillon, comparant aux porteurs de l’étoile jaune les musulmans de France, loin d’être involontaire, visait à amadouer ces derniers que ses origines juives risquaient de lui aliéner.

…Trump, lui, a fait de la transgression un système

Mais seul Donald Trump a utilisé de manière systématique cette méthode, au point  d’occuper  plusieurs  fois par semaine le devant de la scène médiatique. Presque toute sa stratégie de communication a été fondée sur les transgressions.

Cela a certes été noté par des observateurs, mais on n’a pas dit en revanche que cette stratégie de transgression n’a été rendue possible que par l’emprise considérable prise au fil des ans par l’idéologie du « politiquement correct ». Une emprise plus forte encore aux Etats-Unis que chez nous et qui a abouti à multiplier sur toute une série de sujets les tabous, les interdits, les lignes rouges.

Des interdits gardés surtout par les grands médias, qui lui étaient presque tous hostiles, mais  encore par les entreprises ou les universités qui excluent de plus en plus ceux qui s’écartent de la pensée unique. Malgré le 1er amendement, la judiciarisation de la police de la pensée  s’est elle aussi développée. Au fil des ans, les sociétés occidentales ont instauré un monolithisme qui n’aura bientôt plus rien à envier à celui des anciennes sociétés totalitaires.

Ce monolithisme est de nature idéologique. Il concerne toute une série de champs: la question raciale, la question religieuse, la question dite des « orientations sexuelles » , bientôt celle du réchauffement climatique, où seules sont admises les opinions dominantes. Ceux qui ne la suivent pas n’ont aucune chance qu’on leur propose un dialogue argumenté: ils ne peuvent attendre que l’excommunication violente, l’injure sous la forme de la reductio ad hitlerum.

Ceux qui respectent les codes sont ennuyeux

De plus en plus, tous les champs de l’action politique se trouvent envahis par une forme ou une autre de pensée unique. Jusqu’à la question du réchauffement climatique: Donald Trump a aussi fait scandale en le mettant en doute.

Le résultat de cette pétrification idéologique des discours est en premier lieu que ceux qui respectent les codes imposés deviennent ennuyeux. Ennuyeux parce qu’ils ne tiendront que des propos convenus et se cantonneront au moralisme ambiant, ennuyeux parce que le public sentira confusément qu’en se montrant si respectueux des codes établis, ils font   preuve d’un caractère terne et conformiste, voire d’un esprit timoré. La peur est toujours  disqualifiante pour qui veut exercer une forme ou une autre de leadership. Il en est de même de la langue de bois, signe de  soumission. L’empire du politiquement correct est une des raisons du discrédit actuel des classes dirigeantes occidentales.

Ce constat a son revers: tous ceux qui auront l’audace de bousculer les tabous se distinguent  de la grisaille. Ils n’auront rien à gagner à y mettre les formes: par son simple contenu, la transgression, en matière de racisme, de sexisme, de climat, garantit le scandale. Autant donc en rajouter si le but est de tirer parti du bruit qui en résultera. De toute façon, la réaction sera violente. Inutile de prendre des gants.

La parole libérée… pour le meilleur et pour le pire

La transgression n’a pas seulement pour effet de faire du bruit: elle fait apparaître le candidat comme l’homme qui ose dire tout fort ce que beaucoup pensent tout bas ou n’osent même plus le penser du tout  par un effet de refoulement. Le transgresseur apparaît ainsi comme un leader et, ce faisant, comme un libérateur, pour le meilleur mais aussi parfois pour le pire. Pour le meilleur s’agissant de réhabiliter une parole libre, nécessaire à  toute  démocratie, pour le pire s’agissant le cas échéant du contenu exprimé.

Reste  à  savoir si Trump fera des émules. En Europe, la France est un des rares pays qui élit au suffrage direct son dirigeant suprême, de par la volonté du général de Gaulle (d’autres pays européens élisent au suffrage universel le chef de l’Etat: Finlande, Autriche, Pologne, Portugal,… mais sans leur conférer des pouvoirs importants comme en France). L’actuelle  campagne présidentielle ne semble pas montrer une dérive de ce type. Parce que la pression du politiquement correct serait moins grande en France ? Ce n’est pas sûr. Il est vrai que  Marine Le Pen se pose comme Donald Trump en dehors de l’ « establishment » mais à la différence de ce dernier, elle semble avoir du mal à l’assumer. Elle hérite certes du bénéfice des transgressions de son père mais a le souci d’en gommer le souvenir pour  regagner de la respectabilité. Les autres candidats, tous produits du sérail à la différence de Donald Trump, restent pour le moment dans le genre lisse. Peut-être faudra-t-il attendre une nouvelle génération pour que soit entièrement tirée la leçon de l’élection de Trump, à moins qu’un   relâchement de la pression idéologique et donc de la censure ne ramène la démocratie sur des voies plus civilisées.

Zemmour n’a pas fait l’apologie du terrorisme

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Eric Zemmour. Photo: Hannah Assouline.
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Eric Zemmour. Photo: Hannah Assouline.

Ça allait sans dire. Et ça va encore mieux quand le procureur le dit. Le parquet de Paris a compris ce que n’importe quel lecteur de bonne foi pouvait comprendre : dans l’entretien qu’il nous a accordé en octobre 2016 (voir notre numéro « Zemmour le Gaulois »), Eric Zemmour ne s’est nullement livré à une apologie du terrorisme comme le prétendaient des associations représentant les victimes du 13 novembre et du 14 juillet. L’affaire a donc été classée sans suite, ce qui signifie qu’il n’y a pas matière à poursuites.  Tant mieux. Reste qu’elle n’aurait jamais dû avoir lieu. Il suffisait de lire les propos de Zemmour, au-delà de la phrase incriminée et répétée en boucle sur « le respect des terroristes » pour comprendre ce qu’il avait voulu dire – il faut prendre nos ennemis au sérieux. Au vu du pedigree de certains de ces ennemis, le propos est contestable. Il ne témoigne pas de la moindre sympathie pour les criminels.

À lire aussi >> L’entretien d’Eric Zemmour : “Entre la France et l’islam, les musulmans doivent choisir”

On ne sait qui a soufflé aux proches des victimes l’idée aberrante que Zemmour pouvait avoir de l’indulgence ou de l’admiration pour les tueurs, et celle, plus aberrante encore, que la justice allait le sanctionner, mais il faut espérer que les familles demanderont des comptes (moraux, pas judiciaires) aux responsables de cette déplorable manipulation de leurs sentiments. Force est en tout cas de constater que ces familles ou leurs inspirateurs n’ont jamais jugé nécessaire de saisir la justice quand les innombrables idiots utiles et médiatiques de l’islamo-gauchisme nous expliquaient  à longueur de colonnes que les tueurs étaient des victimes et qu’il fallait comprendre qu’ils ne nous aiment pas, nous qui étions colonialistes, racistes, et tout le reste. Et rappelez-vous du débat irréel qui a inauguré 2016 et toutes les belles âmes qui piaillaient à l’idée qu’on pût déchoir de leur nationalité des terroristes condamnés, sous prétexte qu’on ne pouvait appliquer cette sanction qu’aux doubles nationaux. Je trouve pour ma part ce souci de l’égalité appliquée à des tueurs et ce respect sourcilleux de leurs droits bien plus coupables que le « respect » de Zemmour.  Mais il ne me viendrait pas à l’idée de saisir les tribunaux pour protester. Avez-vous vraiment envie de vivre dans un pays où on interdirait à Michel Onfray d’écrire que les djihadistes nous attaquent parce que nous les attaquons (je caricature, mais c’est l’idée), ou à Virginie Despentes d’avouer sa fascination pour les frères Kouachi ? Dans un pays où toute pensée un tant soit peu choquante serait préventivement interdite ? Moi pas. Et apparemment, le Parquet de Paris non plus.

Une chose est sûre. Grâce à la plainte – et à la meute qui a cru voir là une nouvelle occasion de se délivrer de son cauchemar – « On le tient chef ! » –, le débat sur les thèses d’Eric Zemmour n’a pas eu lieu (sinon dans nos pages). Et pourtant, ni les plaideurs ni les lyncheurs n’auront gain de cause. Pour notre part, nous continuerons à pratiquer, avec Eric Zemmour et avec tous ceux qui le voudront bien, ce que nous faisons le mieux, l’engueulade civilisée. Les idées discutables, on ne les interdit pas : on les discute.

Assassinat des militantes kurdes à Paris: les services turcs en cause

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pkk laure marchand kurdes turquie
Sipa. Numéro de reportage : 00672771_000001.
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Sipa. Numéro de reportage : 00672771_000001.

Daoud Boughezala.  Le meurtrier présumé des militantes kurdes assassinées voilà quatre ans à Paris, Omer Güney, est décédé en décembre dernier, avant l’ouverture de son jugement initialement prévu en janvier 2017. Existe-t-il des preuves de l’implication des services de sécurité turcs (MIT) dans ce crime ?

Laure Marchand[1. Ancienne correspondante en Turquie du Nouvel Observateur et du Figaro, Laure Marchand a coréalisé un documentaire sur l’assassinat des trois militantes kurdes à Paris en janvier 2013.]. Dans son réquisitoire de mise en accusation, le procureur conclut à des assassinats préparés en lien avec des individus se trouvant en Turquie, « possiblement liés » au MIT. Sans que l’on sache à quel niveau se situerait les commanditaires. S’agirait-il d’un ordre donné par le MIT lui-même ou par une cellule clandestine en son sein ? Nous n’avons pas la réponse.

L’enquête française a permis d’établir des liens entre Ömer Güney et le MIT. Tout d’abord, il se livrait à une activité caractérisée d’espionnage de la communauté kurde qu’il fréquentait et transmettait ces informations en Turquie. Mais on ne connaît pas l’identité des destinataires. En janvier 2014, il communique également un plan d’évasion rocambolesque à un ami lors d’un parloir. Güney lui donne des indications pour se rendre à un endroit à Ankara. En les suivant, on arrive au siège du MIT. Son ami devait remettre le plan à une personne précise qui connaît bien Güney.

Comment les enquêteurs ont-ils été mis sur la piste des services turcs ?

Douze jours après les assassinats, la préfecture de police reçoit un mystérieux mail anonyme qui désigne Güney et le MIT. Un an plus tard, un document audio est également mis en ligne sur Youtube. Il s’agit de l’enregistrement d’une conversation entre trois individus qui passent en revue des cibles du PKK à éliminer en Europe. Celui qui est chargé de commettre les crimes s’adresse respectueusement aux deux autres qui semblent être ses supérieurs. La voix de Güney a été reconnue par son entourage. Même la juge d’instruction qui l’a interrogé pendant des heures l’a reconnue. La police scientifique de Lyon a, elle, conclu à une forte similitude.

Deux jours après cette mise en ligne, des médias ont reçu le pdf d’un ordre de mission qui émanerait du MIT ordonnant les préparatifs de l’assassinat de Sakine Cansiz. L’authenticité de ce document n’a pas pu être identifiée. Mais il contient des détails exacts. L’individu, nom de code « La Source », peut très bien collé avec Güney. En tout cas, il est écrit que « La Source » a aidé Sakine Cansiz en octobre dans ses démarches administratives au mois d’octobre 2012. Effectivement, Güney l’a bien accompagnée à la préfecture à cette époque.

Accablant. Cet été, après l’échec de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, le Président Erdogan a dénoncé l’infiltration des gulénistes dans les services de sécurité turques. On savait la confrérie très puissante dans l’armée, l’administration et la magistrature. Est-il possible que les gulënistes infiltrés dans « l’Etat profond » aient voulu torpiller le processus de paix entre l’Etat turc et le PKK qu’avait engagé Erdogan?

C’est effectivement une possibilité. D’autant que la confrérie est également soupçonnée d’avoir contribué à faire capoter des pourparlers secrets qui avaient démarré en 2009 à Oslo entre des représentants du PKK et des émissaires du MIT. A l’occasion d’un meeting électoral en mars 2014, Recep Tayyip Erdogan a clairement accusé la confrérie d’avoir fomenté l’attentat du 147, rue La Fayette. Mais ces mises en cause verbales en sont restées là, elles n’ont débouché sur aucune action judiciaire. A cette époque, Erdogan était déjà en guerre totale avec son ancien allié Gülen. Il faut aussi garder à l’esprit que le mouvement est accusé de tous les maux. Certes, des gülenistes se trouvaient probablement à l’intérieur du MIT. Cette institution est cependant dirigée par un très proche d’Erdogan et elle n’était pas réputée pour être fortement infiltrée par la confrérie, contrairement à d’autres administrations.

En Turquie, des députés ne se satisfont pas de ces anathèmes contre la confrérie. Ainsi, des questions écrites parlementaires ont été adressées à Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre et responsable à ce titre des activités des services de renseignement, sur le rôle du MIT. Pour Sezgin Tanrikulu, à l’initiative de cette démarche, le problème n’est pas tant de discuter de l’implication ou non de la confrérie mais que le gouvernement empêche la vérité d’apparaître, ce qui le rend suspect. Le vice-président du CHP –la principale formation de l’opposition- estime ainsi que l’opération contre les trois militantes a reçu un aval politique de principe, que ce ne sont « pas deux gars paumés dans un café » qui peuvent la monter.
En tout cas, M. Erdogan disposait de 90 jours pour répondre, il ne l’a jamais fait. De plus, l’AKP a voté une loi renforçant l’impunité du MIT : il est désormais quasiment impossible pour un journaliste ou la justice d’enquêter sur ses agissements.

Et en France, comment les autorités ont-elles réagi ? La justice a-t-elle pâti de notre alliance avec la Turquie au sein de l’OTAN ?

Le travail de la justice n’a pas été entravé. Même si les informations fournies par les services de renseignements de l’époque (DGSE et DGSI) n’ont pas, c’est le moins que l’on puisse dire, permis de faire avancer l’enquête d’un millimètre. La juge a dû les relancer pour que les notes afférentes soient transmises. Elles ont fini par l’être mais dans un tel état de caviardage qu’elles suscitent plus de questions que de réponses.

Lors de la découverte du crime, Manuel Valls qui était alors ministre de l’Intérieur, se rend sur place et assure de « la détermination des affaires françaises de faire toute la lumière sur cet acte ». Quatre ans ont passé, quatre ans de silence complet, ou presque du gouvernement. Pire, la famille de Fidan Dogan, qui vit à Strasbourg, a adressé des courriers à l’Elysée et au ministère de l’Intérieur pour être reçue. Non seulement elle ne l’a pas été mais elle n’a même pas reçu de réponse. Cela montre l’embarras de la France. Les autorités françaises ont clairement fait le choix de ne pas se fâcher avec la Turquie.

En 2013, Paris cherche à se réconcilier avec Ankara après des années de brouille à cause de l’opposition de Nicolas Sarkozy à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et la pénalisation de la négation du génocide armée. Il n’est pas question que trois crimes près de la Gare du Nord mettent en péril la démarche. Intérêts commerciaux, accord européen sous-traitant les migrants à la Turquie, coopération au sujet des djihadistes français qui transitent par le territoire turc… La France a fait son choix. Et peu importe que la circonstance aggravante de terrorisme ait été retenue dans cette affaire. D’ailleurs, Antoine Comte, l’avocat des familles, a déclaré à la mort de Güney que celle-ci arrangeait Paris et Ankara qui ne voulait pas de procès.

La mort d’Omer Güney des suites d’une tumeur clôt-elle toute enquête sur le triple assassinat des militantes kurdes ? 

Ömer Güney a contracté la légionellose à Fresnes. Vu son affaiblissement général provoqué par la chimiothérapie, l’infection pulmonaire a été fatale. Sa tumeur n’est donc pas la cause directe de sa mort. Sans accusé, plus de procès. La disparition du seul suspect entraîne automatiquement la fin de l’action judiciaire. Mort avant d’avoir été jugé, Ömer Güney meurt « présumé innocent » comme l’ont déclaré ses avocats. En revanche, les faits, eux, restent. Les avocats des familles des victimes sont en train de réfléchir à des moyens de relancer l’affaire. Ce n’est pas chose aisée. Il faut, par exemple, apporter des éléments nouveaux pour obtenir une réouverture du dossier.

Au cours de l’enquête, la juge d’instruction Jeanne Duyé a fait le choix, en accord avec les familles, de ne pas perdre de temps : le pronostic vital du suspect était engagé, il fallait aller vite. A défaut de traduire en justice les donneurs d’ordre, personne ne voulait perdre la possibilité de juger le meurtrier présumé.

La lumière sera-t-elle un jour faite sur cette ténébreuse affaire ? 

Décision a été prise de ne pas envoyer de commission rogatoire supplémentaire à la Turquie, étant donné qu’elle n’avait même pas répondu à la première. Cela n’aurait fait qu’allonger la procédure. Certains aspects qui pourraient peut-être permettre de remonter la chaîne des commanditaires n’ont ainsi pas été exploités. Si l’ordre écrit du MIT ordonnant les préparatifs de l’assassinat de Sakine Cansiz est authentique, alors, qui est « Le légionnaire », la seconde personne missionnée ? Qui sont les quatre destinataires du document ? Il semble que les services secrets allemands connaissent au moins l’un d’eux. A qui appartiennent les deux voix dans la conversation publiée sur Youtube ? En Europe ou en Turquie, de nouvelles informations finiront peut-être par surgir. La répression et les purges qui touchent en Turquie tous les services de sécurité font de nombreuses victimes et donc de nombreux mécontents. Ils pourraient avoir intérêt à faire des révélations.

Triple assassinat au 147, rue La Fayette

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Baisser l’impôt sur les sociétés: une nécessité nationale

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Le ministère de l'Economie et des Finances à Bercy, Paris, janvier 2013. SIPA. 00651778_000011
Le ministère de l'Economie et des Finances à Bercy, Paris, janvier 2013. SIPA. 00651778_000011

Le récent rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) consacré à l’impôt sur les sociétés préconise une réduction de son taux, de 33 % à 25 %. Ce taux a été de 50 %, en France, jusqu’en 1985 ; dans une économie peu ouverte sur l’extérieur, ce taux élevé constituait un facteur très favorable aux entreprises, mais la mondialisation a totalement changé la donne en amenant les États à pratiquer une concurrence fiscale, désastreuse mais quasiment inévitable dans l’état actuel de la gouvernance mondiale.

1/ Pourquoi, en économie fermée, un taux élevé d’impôt sur les bénéfices des sociétés (IS) est-il une excellente chose pour les entreprises ?

Parce qu’il constitue un amortisseur automatique très efficace des à-coups conjoncturels. En effet, la concurrence régule les bénéfices nets d’impôt, et non les bénéfices avant impôt. Si le taux de prélèvement fiscal est élevé, disons 50 %, les bénéfices nets d’impôt ne sont pas moindres qu’en l’absence d’IS. Une entreprise dégage donc, si la conjoncture et sa gestion sont bonnes, des marges confortables – doubles de celles qui existeraient en l’absence d’IS. Un passage à vide est donc beaucoup mieux amorti que si l’impôt sur les sociétés n’existait pas, l’État supportant automatiquement la moitié du manque à gagner.

Plus concrètement, supposons que la société A réalise 50 M€ de bénéfice net d’impôt dans une bonne conjoncture, ce qui signifie 100 M€ de bénéfice avant impôt. Les conditions économiques se détériorant, ou par suite d’une erreur de pilotage, la marge se réduit de 100 M€ : A est quand même à l’équilibre, l’effet de la mauvaise conjoncture étant partagé à 50/50 entre elle et l’État. En revanche, s’il n’y a pas d’IS, la concurrence positionne le bénéfice avant impôt à 50 M€ en conjoncture correcte, et le trou d’air qui fait baisser la marge de 100 M€ provoque alors une perte de 50 M€.

L’impôt sur les bénéfices au taux de 50 % est donc un merveilleux amortisseur automatique : il conduit l’entreprise à partager avec l’État non seulement ses heurs mais aussi ses malheurs. Ce taux d’imposition est la cause d’un taux de marge beaucoup plus élevé ; il met l’entreprise A à l’abri de bien des difficultés en cas d’accident de parcours, que celui-ci soit dû à la conjoncture ou à un problème spécifique à A. En économie fermée, un taux d’imposition élevé sur les bénéfices des entreprises est le mode de financement des dépenses publiques qui joue le mieux le rôle de stabilisateur automatique.

2/ La mondialisation a mis fin à cette situation.

En effet, l’entreprise qui supporte un taux élevé d’IS, essaye de vendre plus cher que ses concurrents localisés dans des pays où l’IS est plus faible ou bien dispose de moins d’argent pour rémunérer ses actionnaires et autofinancer ses investissements. Bref, elle est pénalisée dans la concurrence internationale.

Dans ces conditions, un État ne rend plus service aux sociétés localisées sur son territoire en recourant à des taux élevés d’IS. Chaque État dont les dirigeants ont compris la situation est conduit à pratiquer des taux d’IS de plus en plus faibles, pour que la production localisée sur son territoire reste compétitive par rapport à la production étrangère. La théorie des jeux la plus basique montre le caractère inéluctable de cette évolution.

La probabilité de parvenir à changer la règle du jeu, en établissant pour l’IS des règles identiques sur la planète entière, est infinitésimale. Même au niveau de l’Europe, une telle harmonisation n’est pas à l’ordre du jour : la Commission préfère nettement s’occuper à réglementer la fabrication des fromages et la taille des cages à poules ! Il n’y a donc rien à espérer : nous ne passerons pas du jeu non-coopératif auquel nous jouons actuellement en matière fiscale, à un jeu coopératif.

3/ Dans ces conditions, la défense des intérêts nationaux français passe par l’adoption de la stratégie irlandaise : adopter le taux de l’IS le plus bas possible.

Mais que signifie « possible » ? Il s’agit tout simplement de ne pas s’attirer trop de représailles. Petit pays, l’Irlande est mieux positionnée que nous dans ce jeu délétère que nous ne pouvons quitter : l’Allemagne, par exemple, n’a pas réagi au quart de tour pour aligner son taux d’IS sur celui de notre voisin insulaire. La France provoquera davantage de réactions.

Il serait néanmoins probablement judicieux d’agir vite et fort. Le CPO préconise de ramener le taux français de 33 % à 25 % : cela irait dans le bon sens, mais ne serait-il pas opportun, à l’orée d’un nouveau quinquennat, d’aller carrément à 0 %, ou à 10 % si les pouvoirs publics veulent garder la possibilité de faire machine arrière en conservant les services et les règles requis pour lever l’IS ?

4/ Supprimer l’IS ou en diminuer fortement le taux pose deux problèmes qu’il faut résoudre : remplacer cette ressource fiscale et fournir aux entreprises un amortisseur des chocs conjoncturels en remplacement de l’IS.

Sans prétendre apporter à ces deux questions des réponses exclusives, indiquons quatre pistes à explorer :

a) La rémunération-partage met les salariés à contribution quand les affaires vont mal et les fait parallèlement participer davantage à la réussite de leur entreprise. Les salaires remplacent l’IS dans le rôle d’amortisseur des chocs conjoncturels et autres aléas.

b) Entreprendre la révision des subventions en tous genres, dont beaucoup sont injustifiées, y compris le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), rendu inutile par les réformes que nous préconisons en matière de financement de la sécurité sociale.

c) Faire payer par les usagers ou par les collectivités territoriales divers services rendus aujourd’hui gratuitement ou pour un prix symbolique par l’État. Supprimer cette apparence trompeuse de gratuité aurait en sus le mérite de lutter contre l’un des mensonges qui rongent notre société : « ça ne coûtera rien aux Français, c’est l’État qui payera ».

d) Et s’il faut augmenter les rentrées fiscales, la TVA est probablement le moins mauvais outil, en augmentant les taux, mais aussi et surtout en accélérant la mise en place au niveau européen d’une lutte efficace contre le pillage mafieux des trésors publics appelé carrousel de TVA.

Traite négrière: l’histoire enchaînée

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L'Emancipation à la Réunion, Alphonse Garreau, 1849. Emblématique de la construction iconographique républicaine, ce tableau donne à voir une représentation héroïsée de la déclaration publique du décret d'abolition de l'esclavage par Sarda-Garriga, commissaire général de la République à la Réunion.
Détail de L'Emancipation à la Réunion, Alphonse Garreau, 1849. Emblématique de la construction iconographique républicaine, ce tableau donne à voir une représentation héroïsée de la déclaration publique du décret d'abolition de l'esclavage par Sarda-Garriga, commissaire général de la République à la Réunion.

« Une et indivisible. » Comme les maillons d’une chaîne. Comme la promesse d’un roc qu’une femme avait choisi d’étudier. C’est au moins ce qu’espérait Virginie Chaillou-Atrous ; écrire l’histoire d’une France détachée du continent. Spécialiste de l’engagisme, forme de salariat contraint imposé à des travailleurs immigrés, qui s’est substitué à l’esclavage à la Réunion à partir de 1848, l’enseignante française est en passe d’être nommée, en 2015, maître de conférence à l’université de l’île. Très loin de se douter qu’un an et demi plus tard… elle n’y aura toujours pas mis les pieds. La jeune femme y est persona non grata. Son premier crime : venir de Nantes, champion français des ports négriers.

Tout commence en juillet 2014 : Sudel Fuma, la figure locale ès histoire de l’esclavage, décède en mer dans des conditions fumeuses. Son poste est libre, il faut un remplaçant. Comme il se doit, le processus de recrutement est lancé. Et la fiche de poste publiée : « Histoire de l’esclavage et de l’engagisme dans les colonies du sud-ouest de l’océan Indien au xixe siècle. » « Le sujet de ma thèse ! » s’emballe la grande brune de 37 ans qui, bien sûr, s’empresse de postuler. À raison : après entretiens et concours, son nom pointe en haut du classement. Mais patatras : Prosper Eve, le président du comité de recrutement, refuse ce choix. « Avec la mort de son ami, il devient le seul spécialiste créole sur place, nous fait remarquer Virginie. Lui ne veut personne à ce poste et n’a pas réussi à placer son candidat. » Insatisfait, Prosper Eve fait donc capoter le concours…

Une opposition très républicaine…

Et le temps passe : un mois… six mois… un an ! Début 2016, le poste est finalement re-proposé. Mais là, bis repetita : Virginie re-postule ; Prosper Eve sonne son glas. Entouré de trois de ses collègues, l’influent professeur, qui n’est plus responsable du recrutement, décide de snober le comité. Au motif que des candidats réunionnais auraient été écartés de la liste des postulants. Un candidat réunionnais, il y en a pourtant bien un : Albert Jauze, 59 ans, agrégé à l’ancienneté. Le vote finit par avoir lieu, Virginie l’emporte encore. Mais Albert Jauze finit second. Et ça, le Crefom ne l’accepte pas.

Le Crefom, créé en 2014, c’est le Conseil représentatif des Français de l’Outre-mer. Une asso’ régionaliste qui ne s’assume pas, qui parle « valeurs du vivre-ensemble » quand elle pense « d’abord les nôtres ». Son « bureau » regroupe deux sénateurs, une députée, plusieurs acteurs et… une ministre : son ancienne vice-présidente, Ericka Bareigts, est chargée des Outre-mer depuis qu’elle a coulé, en moins de six mois, son secrétariat d’État – REP « l’Égalité réelle ». Un parterre très républicain convoqué par Prosper Eve pour dénoncer… « le recrutement d’une candidate originaire de Nantes ». La décision n’est pas encore officialisée que le mot d’ordre est passé : il faut chasser « la Nantaise ».

En bon mouvement politique, le Crefom, d’abord, n’attaque pas frontalement : il se défend de tout « localisme », dénonce un simple vice de procédure. Mais, le lendemain de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il fustige, dans une lettre, « cette nomination » qui serait « perçue comme une véritable insulte à la mémoire de l’historien disparu ». Voire pire pour son délégué régional : comme « une provocation à l’adresse de la population locale ».

Une responsable associative: « Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner »

La population locale ? Au moins sa fraction identitaire. Grâce à elle, les choses deviennent plus claires : « nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher que ce soit un autre candidat qu’un Réunionnais qui ait ce poste. Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner. » C’est Ghislaine Bessière – de l’association Rasine Kaf dont le but assumé est de « revaloriser la place des Kaf dans la société réunionnaise » – qui s’étouffe de la sorte. Les « Kaf » ? En gros les Noirs, les descendants d’Africains. « Comment des intellectuels n’ont-ils pas vu l’outrage, le crachat à la figure [qu’est la nomination d’une métropolitaine] ? » embraye un autre militant, le journaliste Vincent Fontano. « Et ce n’est pas de n’importe quelle ville, mais de Nantes, port négrier, que l’on veut écrire l’histoire de l’esclavage à[access capability= »lire_inedits »] La Réunion », martèle cet habitué du Crefom.

C’est fort de « Kaf ». Mais ça manque de poésie. Alors Prosper Eve – encore lui – se fend d’une tribune et dégaine ses plus beaux vers. Jugez plutôt : « Peuple réunionnais/ méfiez-vous comme de la peste/ de ceux qui vous jettent au visage/ avec un brin de suffisance :/ “Qui est Réunionnais ?” / Vous êtes là en face d’experts qui ont érigé le mensonge en vertu […] Pour eux,/ vous n’êtes rien […]/ comme ils avancent drapés dans le manteau de Marianne/ bonnet phrygien sur le crâne […] ils veulent vous faire admettre […] qu’ils sont à la Réunion chez eux/ que cette île est à eux/ qu’ils ont des droits/ qu’ils ont tous les droits. » Et de conclure en prof d’histoire : « L’Histoire ne se renouvelle pas./ Elle se décline sur le même tempo,/ Pour les colonialistes d’hier/ Et les néocolonialistes d’aujourd’hui. »

Boum. L’équation devient toute simple : Français métropolitain = néocolonialiste. Ça c’est pas de chance pour Virginie. D’autant que ces vers sont relayés par… les réseaux sociaux du Crefom. Qui, à l’époque, est dirigé par un homme, Patrick Karam, proche soutien du « Républicain » Sarkozy. Patrick Karam, homme de cabale. En 2005, lors de l’affaire Pétré-Grenouilleau, c’est déjà lui qui monte au créneau : porté par un mouvement similaire, le Collectifdom, ce défenseur des droits de l’homme s’insurge et porte plainte contre « les insoutenables propos révisionnistes » de l’historien, coupable de ne pas voir « des génocides » dans « les traites négrières ». Un « vrai problème » pour Christiane Taubira : l’affaire prend un tour national. Avide de reconnaissance, le tout jeune Collectifdom réclame la tête du parjure.

Prosper Eve a raison : l’histoire « se décline sur le même tempo ». Pour évincer Virginie, Patrick Karam rejoue la même scène. Le conseiller régional d’Île-de-France, qui n’a pas souhaité nous répondre, écrit d’abord au ministère. « Autonomie des universités », répond ce dernier. En retour, une pétition, signée par 1 300 personnes, est lancée par six universitaires – dont un Réunionnais – pour défendre Virginie et « que le mérite prime sur l’origine ». Frustrés, Patrick Karam et sa cour saisissent alors le tribunal administratif qui, sensible à un vice de forme, suspend la nomination de l’ex-future maître de conférence.

A la Réunion, une personne sur quatre au chômage

Depuis, le Crefom, toujours plus influent localement, s’est reconverti en fixeur-entremetteur pour le Pôle emploi de là-bas. Fin septembre, un cas semblable s’est présenté sur l’île. Marylène Hoarau, Réunionnaise de la Réunion, est évincée de son poste de directrice du parc national. Sans attendre le nom de son successeur, Patrick Karam se mobilise, écrit une lettre et l’envoie illico sur le bureau de la ministre. Le Crefom craint « un recrutement inadéquat ». Plainte entendue : pour remplacer la Réunionnaise, un Réunionnais tient la corde.

L’emploi des Réunionnais. Vaste propos, dont le Crefom a fait son cheval de campagne : le sujet est sensible, donc porteur. Un emploi, à la Réunion, une personne sur quatre n’en a pas. Chez les moins de 24 ans, plus d’un sur deux. Au total, plus de 150 000 personnes sur une population de 840 000 habitants. Jusqu’au deuxième trimestre 2016, c’était le département de France le plus touché. Depuis quelques semaines, il est deuxième, derrière la voisine Mayotte.

Alors bien sûr, voir des zoreilles (nom créole donné aux métropolitains de la Réunion) faire 10 000 km pour occuper un poste qu’on pourrait pourvoir à pied… Sans compter que lesdits zoreilles occupent souvent des postes à responsabilités – dans l’administration notamment – et bénéficient de la prime de « vie chère » accordée aux fonctionnaires. Une sur-rémunération de 53 % par rapport à leurs homologues métropolitains, pour compenser la différence de coûts de la vie entre l’Hexagone et la Réunion. Une prime de vie chère quand les autres Réunionnais, eux, ont la vie chère sans la prime… La liaison est vite faite : les zoreilles sont vus par certains comme des mercenaires venus de loin, pour s’en mettre plein les poches sur le dos des habitants locaux.

À la Réunion, Virginie Chaillou-Atrous n’est pourtant pas une étrangère. Au début des années 2000, l’étudiante nantaise – qui est en fait vendéenne – se cherche un sujet d’étude. Elle rencontre le professeur Jacques Weber et se prend de passion pour l’engagisme. Direction la Réunion. « Partie pour y rester trois mois, j’y ai vécu pendant deux ans. » Ses recherches avancent et intéressent feu Sudel Fuma. Encouragée, elle décide d’y consacrer sa thèse. Mais la jeune femme de 21 ans doit rentrer précipitamment : sa demande de bourse lui a été refusée…

Pas tous des descendants d’esclaves…

« Presque personne n’avait travaillé sur mon sujet, les Indiens, l’engagisme à la Réunion. Et je me suis rendue compte que des “Africains”, pas seulement des “Indiens”, étaient aussi arrivés comme engagés à la Réunion, et non comme esclaves, explique Virginie. À partir de là, je me suis attirée les foudres de tout le monde. Des “Indiens” de la Réunion parce que dire qu’il y avait eu des engagés africains c’était les rabaisser, eux, au rang d’esclaves. Et des “Africains” parce que dire que certains de leurs ancêtres étaient arrivés par l’engagisme, c’était minimiser la mémoire de l’esclavage. » Tous les Réunionnais d’origine africaine ne seraient pas des descendants d’esclaves. L’histoire ne serait ni blanche ni noire. La thèse de Virginie remet en cause les fondements de la mémoire réunionnaise, le ciment de souffrance sur lequel repose, en partie, son unité. « Je recevais des têtes de poulets coupées devant chez moi pour me jeter des sorts. » Il faut croire que ça a marché : « Je me suis fait beaucoup d’ennemis. Mon dossier de bourse est passé en conseil scientifique et a été refusé par les élus locaux parce que, en substance, je n’étais pas réunionnaise. En quoi cela pouvait-il bien m’intéresser de travailler là-dessus ? Ce n’étaient pas mes ancêtres… »

On lui sert le même reproche aujourd’hui. « Nous disons à ceux qui prétendent venir nous apporter “leur savoir”, “leur excellence”, comme autrefois les esclavagistes prétendaient apporter aux esclaves, et l’humanité, et la civilisation, que le principe de l’assimilation fonctionne sur le même schéma, à savoir qu’il faut “se conformer” à l’idéologie dominante appelée parfois républicaine, de la France hexagonale. […] Et si vous en faites les frais, madame, aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce que vous êtes “nantaise” mais parce que vous représentez le symbole de ce que l’on ne veut plus à la Réunion : un(e) zoreille imbu(e) de son savoir et de ses compétences, qui se place du côté de l’Excellence et qui prétend apporter aux Réunionnais ce dont ils ont besoin sans qu’ils le sachent eux-mêmes. » La tribune est signée Lantant Pou Lanplwa Lokal, une flopée de groupes identitaires, d’où émergent Rasine Kaf et le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) de France. Les deux mêmes qui, plus tôt dans l’année, dénonçaient carrément « un génocide culturel ».

L’histoire est faite par les vainqueurs. Plus rarement par les chaises vides. À l’université de la Réunion, l’une des moins bonnes du pays, le poste de « maître de conférence en histoire de l’esclavage » est vacant depuis 900 jours. Après avoir sanctionné la forme, le tribunal administratif de la Réunion jugera bientôt le fond.

Identitaire, sociale, économique, mémorielle… l’affaire de « la Nantaise » a tout du drame français. Le drame d’une République, « une et indivisible ». Comme les maillons d’une chaîne dont on veut se libérer. [/access]