D’où vient le charme de Place des Vosges de Michel Braudeau ? D’où vient que ce court récit autobiographique laisse une impression durable où la mélancolie, pour le lecteur, se mêle à un bonheur doux amer ? C’est qu’en faisant revivre une dizaine d’années, qui correspondent peu ou prou à la décennie 70 du siècle dernier, Braudeau fait renaître une période qui n’a pas cinquante ans et qui pourtant nous semble aussi éloignée qu’un continent disparu.

« Ce n’était pas encore un quartier mort »

Nous sommes dans l’après 1968. Michel Braudeau est encore un tout jeune écrivain. Il a participé de loin aux événements de 68 mais un certain esprit de liberté, un certain goût pour l’utopie et les communautés affinitaires règne encore et, avec une bande d’amis qui discutent des mérites comparés de Mao, de Trotsky et des situs, il décide de s’installer dans un grand appartement de la Place des Vosges. Elle ressemble encore au quartier décrit par Simenon dans certains de ces romans, un quartier de petits artisans qui n’en est qu’aux prémices de ce qu’on appellera plus tard sa gentrification : « J’ai donc vécu, autrefois, sous les plus éminents toits de Paris, les hautes coiffes raides et pointues de la Place des Vosges. Ce n’était pas encore un quartier mort et embaumé, un mausolée touristique. On y comptait peu d’antiquaires. Aucun ogre politique déchu n’y rôdait, plutôt de vieilles marquises ruinées que le fisc et les agents immobiliers persécutaient. »

Entre 71 et 81, nous assistons à l’éducation sentimentale et intellectuelle d’un jeune homme,  le temps qu’a duré ce que d’autres ont appelé la parenthèse enchantée, celle où tout paraissait encore possible dans un bouillonnement intellectuel qui devait se terminer  paradoxalement, comme se termine le livre, avec la victoire de Mitterrand signant les noces de la gauche avec l’argent. Ce que raconte Braudeau, à hauteur de jeune homme, ce sont des rencontres, des amours, quelques voyages avec cette place des Vosges comme centre magnétique, cette chambre qu’il a couvert de papier doré comme un temple aztèque et le bistrot Ma Bourgogne qui existe encore aujourd’hui, lieu de tous les rendez-vous, de toutes les intrigues amoureuses et politiques où régnait la bonne odeur des complots éphémères et des flirts rieurs.

Le récit de Michel Braudeau qui est mené sans pathos, avec un naturel élégant, nous fait croiser quelques silhouettes qui ont compté. Le jeune homme travaille au Seuil, sous la férule bienveillante de Jean Cayrol, écrivain et poète trop oublié aujourd’hui. Cet ancien résistant, déporté à Mauthausen, qui avait publié Je vivrai l’amour des autres (Prix Renaudot 1947) appliquait son titre à la lettre. Il était l’homme qui donnait sa chance aux auteurs en devenir et Braudeau en faisait partie comme Sollers, Hallier, Severo Sarduy, merveilleuse folle « cubaine » ou un adolescent surdoué, Jean-Marc Roberts.

Chomsky, Lacan et Sollers sont dans un bateau

De Edern-Hallier, toujours sans monter le ton, Braudeau trace un portrait peu flatteur. Celui d’un jaloux mythomane et escroc qui avait tenté de se débarrasser de Sollers, rival encombrant, en demandant à son général de père de l’envoyer à l’armée pendant la guerre d’Algérie et qui, plus tard dans ces mêmes années 70,  après le coup d’état au Chili, avait entamé un voyage en Amérique Latine soi-disant pour aider les guérillas en cours mais avait en fait détourné une partie de l’argent pour s’offrir des hôtels somptueux en commettant des imprudences de débutant quand il téléphonait aux opposants en les appelant par leur nom. Ou encore, comment, par la suite, Hallier avait parlé très sérieusement à un ami commun, de la possibilité de louer des tueurs à gages pour éliminer Braudeau.

Mais finalement, l’essentiel n’est pas là. Braudeau pointe, dans Place des Vosges, ce moment historique où apparaissent de grandes figures intellectuelles comme Barthes, un autre habitué du Seuil, où l’émergence des sciences humaines signe l’espoir de repenser un monde en pleine mutation. C’est l’époque où il se passionne pour la grammaire selon Chomsky et les séminaires de Lacan, une époque où il se souvient de Pierre Goldman, le révolutionnaire égaré, croisé enfant à l’internat d’Evreux et dont il entend de nouveau parler après le hold-up meurtrier de la pharmacie du boulevard Richard Lenoir.

« Il y avait encore des livres dans les vitrines du quartier, des livres de papier que l’on pouvait feuilleter »

Tout cela n’empêche pas les amours  légères ou poignantes dans la chambre dorée, les voyages dans une forme de liberté où l’on expérimente le LSD au cap d’Erquy sur les conseils d’Henri Michaux et où naissent du sable rose des visions somptueuses ou inquiétantes par les portes ouvertes de la perception.

A l’époque où certains voudraient littéralement liquider Mai 68 en le désignant de manière un peu facile comme la mère de tous nos maux, Braudeau s’en fait l’avocat tranquille, simplement en racontant le bonheur qu’il y avait à discuter avec Jean Wahl, à caresser les seins de Liz, à passer un Noël en Egypte en jouant une comédie sentimentale digne de Rohmer ou à voir David Bowie pour la première fois.

A peine si parfois, pour dire sa tristesse à voir disparaître le vieux Paris en même temps que les espérances d’une autre vie, qui se libérerait du désenchantement généralisé, l’auteur prend-il les accents d’un Guy Debord : « Il y avait encore des livres dans les vitrines du quartier, des livres de papier que l’on pouvait feuilleter, acheter, lire, abandonner sur une vieille banquette d’un vieux café, tout n’était pas encore refait, même si la chaussée allègrement si allègrement dépravée en Mai avait été noyée sous les nappes de goudron pour que jamais ne revienne quelque fantôme de la liberté. »

Place des Vosges de Michel Braudeau (Seuil, « Fiction&Cie »)