Samedi soir, la convocation de Florian Philippot sur le plateau d’« On n’est pas couché » tenait tantôt de la garde à vue, tantôt du procès pour crime contre l’humanité.
Concédant que le numéro du Front national n’était ni raciste, ni homophobe (!), les accusateurs publics Ruquier, Burgraff et Moix se sont consolés en faisant assaut de reduction ad hitlerum en direction de « la base » du FN, prétendument nazie.
Dérapages antiracistes
L’amalgame entre Philippot et Goering, un comble pour un mouvement dont le programme économique voudrait faire la nique à l’Allemagne ! Passé à la question, le vice-président du Front national a dû renchérir sur le terrain vivre-ensembliste, compensant à qui mieux-mieux les sorties négationnistes d’un cadre niçois par des dérapages antiracistes. Valls ? Un facho invétéré obsédé par la race, étant entendu qu’évoquer les « blancs, les whites, les blancos » aurait dû le priver de toute carrière politique et lui valoir un exil au bagne de Cayenne. La France ? Une idée déconnectée de tout substrat ethno-culturel. A ce tarif-là, De Gaulle, thuriféraire d’un pays de « race blanche, de culture gréco-latine et de religion chrétienne » où les minorités devraient rester des minorités, serait un Günther en puissance. L’immigration ? Un fléau purement économique qui pèse sur le pouvoir d’achat du travailleur français. Jean Raspail, l’auteur du Camp des saints ? Un infréquentable que Marine Le Pen – ou plutôt son père – a sans doute lu d’un œil distrait.
Son marxisme culturel ne le sauve pas
Mais ces accents de Georges Marchais new look n’ont pas suffi à tempérer les ardeurs du Comité de salut public cathodique. Atteint par la fièvre du samedi soir, le trio de l’émission s’est pris pour le tribunal de Nuremberg, à ceci près que les dignitaires nazis avaient droit à un avocat et pouvaient répondre aux questions des magistrats sans être coupés. Las, Philippot, auteur d’une prestation très moyenne, a à peine pu esquisser son programme, occupé qu’il était à répondre à l’offensive groupée des animateurs et du tandem d’invitées Isabelle Mergaut/Clémentine Célarié. Les deux saltimbanques, drapées dans leur indignation, ont eu des haut-le-cœur à la seule vue du pauvre Philippot, en rien disculpé par son marxisme culturel. Tandis que Mergaut se targuait de faire apprendre l’arabe à sa fille noire (sic), Célarié a carrément refusé de serrer la main du méchant frontiste avant de déclarer avoir craché dans son verre.
N’ayant pas la vocation d’un inquisiteur, je ne lui intenterai aucun mauvais procès, quoique l’actrice quasi-sexagénaire répugne peut-être à effleurer des homosexuels séronégatifs.
La scène de samedi a finalement donné raison à Manuel Valls : dans notre bel et grand pays régi par l’égalité, il est bien deux gauches irréconciliables…
Daoud Boughezala. Votre diagnostic des « fractures françaises » et de l’abandon de la France périphérique (rurale et péri-urbaine) infuse le débat public ces dernières années. Avez-vous l’impression d’influencer les discours des candidats à l’élection présidentielle ?
Christophe Guilluy. Les candidats ont compris que la France périphérique existait, c’est pourquoi leurs diagnostics sont assez proches. Mais ils ont la plus grande difficulté à remettre en cause leur modèle économique, aussi ne dépassent-ils pas le stade du constat. Un parti et un discours politiques s’adressent d’abord à un électorat. Or, l’électorat de la France périphérique se trouve ailleurs que dans les grands partis de gouvernement, ce qui complique un peu les choses. François Fillon a compris que son socle électoral libéral-conservateur ne suffisait pas et qu’il devait aussi parler à cette France populaire périphérique. Au PS, certains cadres m’ont contacté pendant la primaire car ils ont compris que quelque chose se jouait dans ces territoires. Mais ces élus lucides sont enfermés dans leur électorat, ce qui n’aide pas ces thématiques à émerger. En réalité, aucune thématique n’a émergé dans la campagne présidentielle. Une fois l’affaire Fillon retombée, le débat portera sur un autre sujet monothématique : quel niveau le Front national atteindra. Cela permet de ne pas parler de l’essentiel.
Justement, quel est l’essentiel à vos yeux ?
Le Front national n’est que la fin d’une longue histoire de mise à l’écart de ce qu’on appelait hier la classe moyenne et aujourd’hui les classes populaires. Ces dernières soulèvent des problèmes aussi essentiels que le choix du modèle économique mondialisé, le multiculturalisme, les flux migratoires. Passer son temps à se demander si Marine Le Pen peut atteindre 30%, 35%, 45% voire être élue permet de faire l’impasse sur le fond. Si rien n’est fait, Marine Le Pen ou un autre candidat contestant le modèle dominant sous une autre étiquette gagnera en 2022, si ce n’est en 2017. On est à un moment de basculement. Il suffit de prolonger les courbes et les dynamiques en cours pour comprendre que si cela ne se fait pas maintenant, cela arrivera plus tard. De deux choses l’une : soit on décide de se rendre sur ces territoires délaissés et de prendre au sérieux le diagnostic des habitants, soit on reste dans une logique de citadelle qui consiste à serrer les fesses pour préserver l’essentiel et essayer de passer encore un tour.
N’est-il pas légitime de s’inquiéter de la montée des « populismes » ?
Rien ne sert de s’alarmer sans comprendre les causes des phénomènes qu’on combat. Le FN n’est qu’un indicateur. De la même manière, après le Brexit et l’élection de Trump, le monde d’en haut a exprimé son angoisse. Mais les racines du Brexit sont à chercher dans le thatchérisme qui a désindustrialisé le Royaume-Uni. Et les racines de la victoire de Trump se trouvent dans les années 1980 et 1990, époque de dérégulation et de financiarisation de l’économie sous Reagan et Clinton. Sur le temps long, l’émergence du Front national correspond bien sûr à l’installation d’une immigration de masse mais aussi à la désindustrialisation de la France engagée à la fin des années 1970.
En cas de second tour entre Marine Le Pen d’un côté et François Fillon ou Emmanuel Macron de l’autre, les sondages annoncent la victoire des gagnants de la mondialisation, pourtant minoritaires dans le pays…
C’est systémique. Jusqu’à une certaine mesure, la diabolisation du FN marche. Car si on prend une à une les grandes thématiques qui structurent l’électorat, comme le rapport à la mondialisation, le capitalisme mondialisé, la financiarisation, l’immigration (70% des Français considèrent qu’il faut arrêter les flux migratoires !), on obtient des majorités écrasantes en faveur du discours du FN. Et pourtant le Front national ne rassemble qu’une minorité d’électeurs. Cela veut bien dire que la diabolisation fonctionne, quoique de plus en plus mal. Si le système en place parvient à faire élire un Macron, il préservera l’essentiel mais en sortira fragilisé : certains sondages donnent Marine Le Pen à 40% voire 45% au second tour, ce qui est considérable par rapport aux 18% de Jean-Marie Le Pen en 2002. La dynamique est de ce côté-là. De ce point de vue, la grande différence entre Marine Le Pen et Donald Trump c’est que celui-ci avait la puissance du Parti républicain derrière lui, ce dont ne dispose pas la présidente du FN.
Pour l’instant, Marine Le Pen se fait systématiquement battre dans les sondages par le champion libéral-libertaire Emmanuel Macron…
N’oublions pas que la France d’en haut agglomère beaucoup de monde, toutes les catégories qui veulent sauver le statu quo ou l’accentuer, autant dire les privilégiés et les bénéficiaires du système économique en place. Ce qui est intéressant chez Macron, c’est qu’il se définit comme un candidat ni de gauche ni de droite. Il arrive d’en haut et en cas de duel avec Marine Le Pen au second tour, on verra un clivage chimiquement pur : le haut contre le bas, les métropoles mondialisées contre la France périphérique, etc. Même si ces sujets-là ne seront à mon avis pas abordés si on a droit à une quinzaine antifasciste entre les deux tours. On voit bien que le clivage droite-gauche est cassé. Mais l’amusant, c’est qu’au moment où ce clivage ne marche plus, on organise des primaires de gauche et de droite dont les vainqueurs (Hamon et Fillon) sont d’ailleurs aujourd’hui dans l’impasse !
Macron serait-il plus lucide ?
J’avais rencontré Emmanuel Macron et lui avais montré mes cartes. Dans son livre Révolution, il cite d’ailleurs La France périphérique plusieurs fois. C’est quelqu’un d’intelligent qui valide mon diagnostic sans bouger de son système idéologique. Selon la bonne vieille logique des systèmes, quand le communisme ne marche plus, il faut plus de communisme, quand le modèle mondialisé ne fait pas société, quand la métropolisation ne marche pas, il faut encore plus de mondialisation et de métropolisation ! Le bateau ne change pas de direction mais tangue sérieusement.
Au-delà du diagnostic et des grandes incantations autour du besoin de frontières et du patriotisme économique, le FN propose-t-il une alternative crédible pour remédier aux inégalités socio-territoriales ?
Pour le moment, personne n’offre de véritable modèle alternatif. C’est toute la difficulté. Quand je me balade en France, j’entends des élus qui ont des projets de développement locaux mais tout cela est très dispersé et ne fait pas un projet à l’échelle du pays. D’autant que ces élus et ces territoires détiennent de moins en moins de pouvoir politique. A l’image de la Clause Molière contre le travail détaché, c’est par petites touches que le système sera grignoté. Mais n’oublions pas que les élus locaux ne pèsent absolument rien ! Les départements n’ont par exemple plus aucune compétence économique, ce qui fait que la France périphérique a perdu non seulement sa visibilité culturelle mais aussi son pouvoir politique. Changer les choses exige une certaine mobilité intellectuelle car il ne s’agira pas de gommer du jour au lendemain le modèle économique tel qu’il est. On ne va pas supprimer les métropoles et se priver des deux tiers du PIB français ! Dans l’état actuel des choses, l’économie française se passe de la France périphérique, crée suffisamment de richesses et fait un peu de redistribution. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’idée du revenu universel arrive aujourd’hui sur le devant de la scène avec Benoît Hamon.
Que voulez-vous dire ?
La question centrale demeure : comment donner du travail à ces millions de Français ? Comment faire société avec cette France rurale et péri-urbaine ? Le revenu universel valide la mise à l’écart de la classe moyenne paupérisée dans les pays développés. A partir de là, reste à gérer politiquement la question pour éviter les révoltes et autres basculements politiques violents. Dans l’esprit des gagnants de la mondialisation, cela risque de se faire à l’ancienne, avec beaucoup de redistribution, des cotations, voire un revenu universel. Mais ils oublient un petit détail : ce gros bloc constitue potentiellement une majorité de Français ! En réalité, les tenants du système n’ont aucun projet pour le développement économique de ces territoires, si ce n’est de prétendre que la prospérité des métropoles arrivera par ruissellement jusqu’aux zones rurales et que le numérique nous fera nous en sortir. Ils ne perçoivent absolument pas la dynamique de désaffiliation politique et culturelle qui s’approfondit dans ces territoires. Ce n’est pas socialement ni politiquement durable. Si la France d’en haut ne fixe pas comme priorité le sauvetage des classes populaires, le système est condamné. Les métropoles sont devenues les citadelles intellectuelles du monde d’en haut.
… et le FN, le porte-voix de la France d’en bas ?
Le FN, qui est le parti de la sortie de la classe moyenne, a capté les catégories délaissées les unes après les autres. D’abord les ouvriers, premiers touchés par la mondialisation, puis les employés, les paysans et maintenant la petite fonction publique. En face, le monde hyper-intégré se réduit comme peau de chagrin.
Richard Kapuściński. Sipa. Numéro de reportage : AP20914180_000001.
Qui serait son héros dans la Pologne d’aujourd’hui, gouvernée par les ultraconservateurs de Droit et Justice ? Un homme du peuple, comme on disait autrefois. Peut-être un de ceux, de plus en plus nombreux, qui sont déjà revenus de leur enthousiasme pour le programme du « bon changement » lancé par le parti, après qu’il a fallu déployer la gendarmerie autour de la diète pour en voter les mesures phares ? Ou encore un de ces jeunes de retour d’un exil à Londres, sans fortune et sans projets ? Quelle petite histoire Kapuściński choisirait-il pour raconter la grande, quel destin individuel pour incarner celui de tout un peuple ?
Il racontait la vie des gens ordinaires
Ryszard Kapuściński, le grand reporter polonais décédé en 2007, aimait à raconter la vie des gens ordinaires aux prises avec le système totalitaire. C’est aussi la lubie d’Hanna Krall, son amie et collègue à l’hebdomadaire Polityka : fouiller des biographies sans éclat, suivre les protagonistes quand ils quittent les feux de la rampe et glissent dans l’oubli, débusquer la grandeur d’âme chez un citoyen lambda. Les éditions Noir sur Blanc viennent de publier un recueil de leurs reportages inédits dans la Pologne des années 1960 et 1970 sous le titre évocateur La Mer dans une goutte d’eau. Ainsi Adam Michnik définissait-il le reportage, cet art de saisir l’universel à travers le prisme du singulier. Qualifié d’« exception littéraire polonaise », le courant se prévaut à présent d’adeptes illustres, parmi lesquels Svetlana Alexievitch, qui déclare avoir découvert le monde grâce aux plumes de Kapuściński et de Krall. Qu’on ne se méprenne pas, toutefois. L’écriture ne leur a jamais servi d’outil pour fustiger ouvertement le régime, en décrier le fondement idéologique. Il n’a donc pas manqué de justiciers en Pologne, au lendemain de la mort de Kapuściński, pour l’accuser d’avoir été un agent des services secrets. Avec la même indignation dans la voix on reproche à Hanna Krall ses « sympathies sionistes », ce qui, politiquement correct oblige, évite d’évoquer ses origines juives.
Mais venons-en aux faits, parce qu’il n’y a que cela qui compte aux yeux de ces deux figures majeures du journalisme. Encore que. En se référant à l’héritage du romantisme polonais, Kapuściński notait : « Le reportage sérieux exige que l’on soit un tout petit peu romantique. La littérature ne peut pas être traitée comme une profession purement technique. » Reste que le recours à des techniques réservées à la fiction – dialogue, métaphore, ellipse, ironie – ne compromet nullement le souci du détail, la minutie dans la description des personnages et des lieux. Voilà donc comment Kapuściński décrit un bal populaire dans une bourgade perdue de Pratki, à l’est du pays, qui ne comptait que quatre garçons pour quinze princesses à pourvoir : « Les quatre couples exécutèrent les premiers tours de piste. Ils étaient euclidiens, formels, précis, comme les mouvements éternels des planètes ou les voies orbitales des satellites. » Aurait-on jamais dansé autrement dans les campagnes, en Pologne ou ailleurs, sous l’œil scrutateur des marieuses et sous les ampoules à bas coût ? En outre, la question du déséquilibre démographique en province apparaît comme secondaire dans ce texte, dont le véritable sujet est les prémices du consumérisme en terre socialiste avec ses tares et ses cocasseries. Car si on se jetait sur les vélomoteurs, les machines à coudre électriques ou les « rideaux dans le style du maître Picasso », on reportait à plus tard l’achat de dentifrice, de sorte qu’aucune des demoiselles accessibles sur le marché matrimonial n’avait plus ses dents. Après tout, un bal ce n’était pas de la rigolade.
La pire misère humaine
Il est d’ailleurs curieux de constater à quel point les récits de la Grande Dépression pourraient se substituer à ceux de la République populaire du début des années 1960, sans négliger toutefois le distinguo essentiel, à savoir le gaspillage et le vol institutionnalisés, comme marqueurs de l’économie planifiée. Mais la condition des ouvriers, notamment des bâtisseurs de l’usine métallurgique de Nowa Huta près de Cracovie, aussi bien que celle des paysans des coins les plus reculés (« Le communisme électrique a démarré en 1958 », note au passage Kapuściński, suivant un câble à haute tension pour se rendre dans un hameau) sont régies par la même injonction : « marche ou crève ». Ce qui laisse penser que seuls des marginaux vivaient heureux. Le portrait de trois vagabonds dans « Rez-de-chaussée », hommes qualifiés d’« éléments turbulents, hostiles à la discipline » par la propagande de l’époque, renvoie presque aux personnages d’Al Pacino et de Gene Hackman dans L’Épouvantail de Jerry Schatzberg, les rêves en moins : « Un chef mal embouché, un coin dans un hôtel minable ? Qu’est-ce qu’on peut y gagner ? Tout, voyons ! Et les voilà dans un wagon, les voilà sur les routes. Vous pensez qu’une journée à Konin n’a pas la même saveur qu’une journée dans le Colorado ? »
Chez Hanna Krall, nous sommes déjà à l’époque de « la petite stabilité », quand ceux qui devaient gagner ont gagné, et ceux qui devaient perdre ont perdu. Les premiers intéressent la presse du parti, les seconds dépérissent dans l’anonymat, jusqu’à ce que Krall les fasse parler. Le cas du machiniste Charmant tient en haleine car tout aurait pu bien finir pour ce travailleur modèle, s’il s’était contenté, comme les autres, de l’appréciation de ses supérieurs : « Pour le trentième anniversaire de la République populaire de Pologne, la direction leur avait décerné des diplômes. Sur certains, il était écrit “pour un travail dévoué”, sur d’autres “pour un travail exemplaire”, tant et si bien que le délégué syndical et le chef du dépôt avaient dû réfléchir à la différence entre ces deux notions. » Mais M. Charmant n’a pas su savourer une modeste réussite et s’usait donc sur le chantier de sa nouvelle maison, belle à rendre fous de jalousie tous les voisins. Il l’aurait sans doute finie, s’il n’avait provoqué le déraillement d’un train, à cause de sa fatigue. Mais à réfléchir au sort réservé aux anciens pionniers, ces stakhanovistes qui pouvaient atteindre des 552 % de la norme, s’attirant la colère de leurs collègues, on a presque envie de reclasser M. Charmant dans la catégorie des « gagnants ». Le talent de Krall a ceci de particulier qu’il lui permet de décrire la pire misère humaine sans entamer la dignité de ses protagonistes. Qu’il s’agisse d’un ancien taulard marié en secret avec sa matonne, dont il ne peut toujours pas partager la vie par crainte de nuire à sa réputation, ou encore d’une femme qui a détourné un million de zlotys par amour pour un escroc, la fine pellicule des sentiments les plus secrets reste intacte, laissant au lecteur la liberté d’en imaginer le poids réel.
Dire de ces reportages qu’ils reflètent deux décennies d’un pays de l’ancien bloc de l’Est reviendrait à affirmer que les pièces de Shakespeare racontent l’Angleterre élisabéthaine. Comme toute grande œuvre littéraire, ils disent l’homme dans ses ambitions et ses peines, ses rêves et ses entraves.
Hanna Kral et Ryszard Kapuściński, La Mer dans une goutte d’eau, reportages réunis et présentés par Margot Carlier, éditions Noir sur Blanc, 2016.
Le constat est partagé par tous les citoyens lucides. La bassesse morale de notre société, sa cupidité dégoulinante de mièvres sentiments et son impudeur tapageuse, sont de puissants moteurs à l’abstention pour certains, à la fronde pour d’autres. Pour régler ce désordre, s’extraire d’un système aussi cadenassé que vérolé, Marin de Viry opte pour une France « catholique et royale » dans « Un roi immédiatement », un essai décomplexé paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Les bonnes consciences de Droite et de Gauche s’étoufferont à la lecture de ce plaidoyer pro-domo, en l’espèce la Maison de France, les autres liront avec délectation ce pamphlet féodal, pure souche, assez revigorant dans le paysage actuel.
C’est du brutal ! A la fois drôle, provocant, d’une logique implacable, pétillant de références philosophiques et de vérités acides sur notre déplorable époque. La virtuosité intellectuelle de l’auteur ne doit pas masquer son cri de Terreur. Cette longue plainte qui prend sa source dans le dévoiement de nos Institutions, la pente fatale dans laquelle une classe politique dépassée et défaitiste nous a jetés par manque de courage et de vision, il y a maintenant plusieurs décennies. Aujourd’hui, le peuple sans idéal, englué dans le conformisme et l’argent tout puissant, cherche en vain son salut. Il erre dans la Démocratie sentant au plus profond de son âme, sa fragilité constitutionnelle et son absence de substrat. Les réseaux sociaux et les élections, ces deux faces d’une même pièce jouée d’avance, lui ont ôté toute volonté de transcendance. L’apathie règne et le débat prend la forme d’un simulacre. Alors, quand tout a lamentablement foiré, pourquoi pas un roi ? Pour nous amener (sans user de la torture) à cette solution politiquement très incorrecte, la mécanique de Viry et son style coruscant marchent à plein (ancien) régime. On suit les étapes progressives du désenchantement d’un homme qui a cru jadis aux vertus d’une République émancipatrice et qui déplore l’effondrement de ses valeurs, voire sa vacuité.
Une exigence quasi-existentielle
Sous le ton trompeur de la blague, Viry dépèce méthodiquement la bête médiatico-politique, toujours aussi satisfaite d’elle-même et dotée d’une arrogance crasse. Tout y passe : les communicants gourous, les partis liberticides, les pubards rigolards, les professeurs distributeurs de moraline, les journaux exsangues, les ministres hors-sol, enfin tous les agents démobilisateurs. L’écrivain en appelle non pas à un sursaut, plutôt à une sorte d’élévation, une exigence quasi-existentielle, il faudrait donc serrer les rangs autour de figures proscrites par les manuels scolaires, les valeureux Bayard, Jeanne ou Godefroy. « J’associe la monarchie à l’idée d’une liberté venue d’en haut, qui ne gêne pas la liberté venue d’en bas, la nôtre. J’associe la monarchie aux noces du grand et du petit. C’est-à-dire au bénéfice du petit », écrit-il. Il va même jusqu’à l’associer à « l’idée du bonheur personnel ». Derrière sa rhétorique jubilatoire qui dégomme tous les totems, la sincérité de son Te Deum cueille le lecteur quand il parle d’un roi « portier de l’invisible » ou quand il transgresse les images folkloriques de la monarchie pour ne conserver que cette passerelle vers « une communauté engagée dans l’histoire ». Ce livre révolutionnaire par sa forme et son propos commence par un échange de mails entre le narrateur-professeur et son étudiante, un condensé délirant de toutes nos tares. On en redemande, le règne du « sympa » supplanté par celui du « cool » dans les rapports humains démontre notre état palliatif. La meilleure définition du journalisme, lue depuis un bail, est la suivante : « dans sa version dévoyée, une industrie de séquençage, de formatage, et de distribution numérique des préjugés ». Fermez le ban ! S’en suit une conversation avec une ravissante collègue allemande, Brigit à la dialectique aussi redoutable que son anatomie. Chez Viry, le retour du roi peut s’opérer même dans la République, c’est un espoir à méditer. Et puis un livre qui fait référence à Aldo Maccione et au « Guépard » pour appuyer sa logique aura toujours mon adoubement !
Un roi immédiatement de Marin de Viry – Editions Pierre-Guillaume de Roux
Station terminale, de Roland Jaccard, est un roman coquin et joueur. Comme le regard de son auteur et le ton de son écriture. Est-ce bien un roman d’ailleurs ? N’en doutons pas, le mot « roman » est mentionné sur la couverture. Un roman mais qui n’en est pas un, tout en étant un roman. Car Station terminale raconte une histoire que l’on peine à quitter avant d’être parvenu à son terme.
On croise Houellebecq et Beigbeder
Un écrivain décède, un suicide sans doute. Son frère vient à Paris, et dans l’appartement : « Un manuscrit déposé sur son bureau m’intrigua. Il portait pour titre : Station terminale. Sur la couverture, il avait écrit : « Impossible à publier pour des raisons juridiques. Aucune envie de le modifier ». Ce frère s’attable et décide de lire le manuscrit, crayon en main, ajoutant ses commentaires plutôt désagréables au fil des pages. Son projet étant de l’envoyer au musée des manuscrits perdus, il commentera donc sans gêne. Le texte en forme de notes et de journal intime conte plusieurs semaines de l’existence d’un écrivain mort, écrivain que les bonnes âmes qualifieraient de débauché.
Il aime les jeunes femmes japonaises, le sexe ne l’effraie pas outre mesure, n’a pas de goût particulier pour la fidélité en amour, adore jouer et dormir seul dans des palaces. Certains diront que cet antihéros ressemble un peu à Roland Jaccard. C’est évidemment très exagéré. Son frère ne semble guère l’apprécier, considérant le défunt comme un « pitre » pathétique ayant fait de l’érotomanie un fonds de commerce. L’écrivain décédé dans Station terminale admire Cioran, auquel le texte fait parfois de beaux clins d’œil quant à l’inconvénient de la naissance. On croise la figure de Gabriel Matzneff. Houellebecq passe la tête par l’embrasure, Beigbeder est dans le coin. L’autodérision est jouissive. Jubilatoire. L’objet livre que le lecteur tient en main est dédicacé avec « admiration » à un frère. Le manuscrit est quant à lui dédicacé avec « affection » au frère du roman.
Le chapitre 13: un des grands moments littéraires de ce début d’année
Jaccard joue avec le réel. Toute la drôlerie du cynisme et du nihilisme considérés comme de beaux-arts. Humour, cynisme, pessimisme, jolies femmes et détachement. Autobiographie fictive alors ? On croirait entrevoir le regard égrillard de Jaccard. L’écrivain décédé a en effet bien des centres d’intérêt communs avec ce dernier, à commencer par les femmes (« J’avais été un parfait salaud, mais c’est la seule manière de survivre avec les femmes ») : Nao, Prune, Marie… Jeunes femmes sans tabous, dansant sur son lit, avec lesquelles il fait l’amour. Capricieuses, féminines mais surtout pas féministes, jeunes femmes dont l’auteur ou le narrateur, du moins l’auteur du manuscrit, dresse des portraits sensibles. Marie, Prune, Nao, magnifiques personnages. Elles ne quittent plus le lecteur. Il y a beaucoup dans la beauté de ces jeunes femmes. « Les filles passent, le matelas reste : tout est bien ».
Cet écrivain qui a choisi de se suicider, ce dont une certaine presse doute, L’Hebdo suisse en phase terminale peut-être, est l’auteur de livres aux titres qui tinteront amicalement aux oreilles de nombre de lecteurs. Flirt en automne ou Des femmes apparaissent. Lisant le manuscrit, le frère s’énerve quand il croise des idées politiques ou des conceptions du monde. Sur le masculin/féminin, le féminisme, la liberté, la mort, l’islamisme (« Il pensait que les sociétés arabes carburaient à l’antisémitisme, que c’était la seule forme d’érotisme qui leur était accordée. Et que l’islamisation de l’Europe présageait le pire »), la France, la civilisation… Le chapitre 13, clin d’œil, est à ce titre un des grands moments littéraires/ politiques de ce début d’année 2017, en forme de j’aime/je n’aime pas, de « je n’aime pas » surtout. L’écrivain mort de ce roman montre alors en quoi nous ne sommes plus une civilisation.
Ne pas confondre le narrateur et l’auteur est la moindre des choses. Le manuscrit posé sur le bureau est inédit. Des propos qu’il contient tomberaient sous le joug des lois françaises mises en place par une police de la pensée devenue maîtresse en délit d’opinion. L’écrivain décédé risquerait d’être catalogué « néo-réac », ce qui connote plutôt négativement en terres littéraires parisiennes. Cioran et Nabokov subiraient de lourdes amendes aujourd’hui en France. Roman, autobiographie, fiction, peu importe. Station terminale est un texte ironique et jouissif, avec cette pointe de tristesse sans laquelle il n’est pas de cynisme véritable : avoir le sentiment de ne jamais être « enfin chez soi » mais demeurer debout, malgré tout. Même à la fin de l’histoire.
Station terminale, Serge Safran éditeur, 2017, 150 pages, 15,90 €
Peter Brueghel l’Ancien, Le Vin à la fête de la Saint Martin (ca. 1565-1568), Musée du Prado, Madrid
C’est comme dans un tableau de Brueghel l’Ancien. Avec des personnages hirsutes, énervés, échevelés, fornicateurs, sales, dépressifs comme on peut l’être dans une société exclusivement marchande qui a réduit l’homme à un consommateur, addict à son smartphone. L’endroit, pourtant, semble propice au bonheur, un immeuble bourgeois près de Notre-Dame, avec vue sur Seine, non loin des bouquinistes à qui l’on rendait visite, après les cours, quand le fleuve Amazon n’existait pas. La date est également propice à la fête, 24 décembre. Mais il fait étrangement chaud. Un énorme nuage obscurcit le ciel au-dessus de l’Île de la Cité. On craint pour les bourriches d’huitres et le foie gras sous cellophane. Car Noël, c’est ça désormais, une grosse bouffe à se rendre malade, autour de cadeaux de mauvais goût, qu’on revend le lendemain sur internet, en se bourrant d’aspirine.
Vadim l’écrivain, le prof déprimé, le peintre alcoolique et le baiseur compulsif
Pierre Mérot est entré en littérature avec le drapeau anar comme étendard. Il a publié plusieurs romans, et toujours le même fil noir : le monde est tragique et les hommes sont lourds. Là, dans ce roman inclassable, saupoudré d’humour grinçant, de celui qu’on trouve davantage chez Faulkner que chez Voltaire, il nous décrit, un par un, les habitants de l’immeuble, personnages à la fois grotesques et pitoyables, parfois attachants, parce que le ridicule de l’homme peut parfois toucher.
Il y a les sœurs Parker, propriétaires excentriques de l’immeuble, qui vivent parmi les livres, dans des pièces bordéliques et boivent du Get 27 à l’heure du thé ; le vieux peintre Johannes, négligé, alcoolique, multipliant les ratages, en particulier ses natures mortes hideuses ; l’étudiant G., baiseur compulsif, rêvant de carrière politique, ce qui semble être un bon choix quand on ne résiste pas à la tentation de la chair ; Fifi, le critique littéraire dégueulant sur les romans tous plus mauvais les uns que les autres, mais ne pouvant l’avouer, de peur d’être ostracisé, hurlant soudain, cri de l’esprit brimé : « Cette conne de lesbienne a encore pondu son tas de merde insipide ! » ; J.C. le prof menacé d’internement par son chef d’établissement, rendu dingue par ses élèves, « ignobles petits salauds incultes et individualistes » (Mérot est prof, rappelons-le). Il y a, bien sûr, d’autres personnages qui se débrouillent avec leur misérable existence, on ne va pas tous les passer en revue, ces éclopés qui pensent courir aussi vite qu’Usain Bolt (le mensonge aide à ne pas se retrouver trop vite au Pavillon des Nymphéas, entre les mains des spécialistes de l’euthanasie…), mais celui qui domine ces losers déjantés, c’est Vadim l’écrivain. Il picole de la vodka, ce qui lui vaut d’avoir des visions, des trucs bizarres. Il finit par penser que le diable est aux commandes, que le nuage et la chaleur, qui ne cesse de grimper, sont démoniaques. Vadim est revenu de tout, même de l’amour. Il veut quitter Eve, sa bien-aimée, bientôt cinquante-huit ans, paraissant quarante, blonde et éblouissante. Il veut la quitter, mais il s’interroge. C’est là que Mérot est touchant, presque romantique. Presque, car ça semble tellement obsolète le romantisme de nos jours. Une preuve de faiblesse coupable.
Puis le roman vire à l’apocalypse. Le surnaturel s’empare définitivement de l’intrigue. C’est Shakespeare qui vient réveillonner. Le baroque l’emporte. Le monde est devenu insensé. On pense alors à la tirade de Macbeth :
« La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur
Qui se pavane et s’agite une heure sur la scène
Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire
Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,
Pierre Jourde. Sipa. Numéro de reportage : 00558196_000006.
Au printemps 2014, Pierre Jourde perdait son fils cadet, Gabriel, au terme d’une forme rare de cancer du rein. C’est le récit de ces onze mois de martyre que Pierre Jourde nous donne à lire, sous le titre, non d’une formule récurrente de la série Game of Thrones, mais d’un morceau de Gabriel, musicien prometteur qui officiait en tant que « beatmaker » sous le pseudonyme de « Kid Atlaas » et suscita de premiers engouements avant de s’éteindre à tout juste vingt ans. L’expression traduit donc la promesse avortée d’une œuvre et l’hommage comme inversé selon l’ordre commun, du père créateur à la création du fils, mais aussi le deuil impossible qui succède à l’événement et au récit.
La tension atroce vers l’inéluctable
Il y a, bien sûr, quelque chose de dérisoire, à évoquer un tel témoignage sous l’angle de la critique littéraire, mais comme il y a une dimension masochiste à s’infliger une telle lecture, tant l’auteur nous rive à la tension atroce vers l’inéluctable de l’une des pires douleurs qui soient : la perte d’un enfant. Et pourtant, on peut bien dire que l’écrivain, à travers la souffrance du père, mobilisant désespérément son art de manière à faire face au scandale absolu, vient heurter toutes les limites, de la conscience, du langage, de la littérature, du sens-même des destinées, par un livre dense, suffocant, requérant le lecteur à la racine.
Pas de chapitres, une seule masse de texte, bref, mais attaquant frontalement toutes les questions, tous les vertiges, toutes les ambiguïtés, sur un ton brut, sincère, direct, alors même que tout vacille et que la conscience éclate. Jourde n’épargne rien des contorsions de l’esprit en panique : des crispations mesquines aux irrépressibles prières de l’incroyant, en passant par toutes les stratégies d’auto-persuasion, de comédie tacite, ou encore ce grand filtre tragique rétrospectif qui vient, après la mort de l’être cher, modifier la mémoire de tous les moments partagés.
Chaque phrase est à vif
Jourde, le boxeur, tabasse le sac de l’intolérable épreuve et enveloppe l’adversaire. Chaque phrase est à vif, que du nerf et de l’impact. Le récit s’élabore dans un jeu subtil de vas-et-viens, à la fois temporels et modaux. Le tombeau du fils, s’érige, entre cette mise-à-nue d’un psychisme ébranlé et la progression suffocante de l’inéluctable. L’écrivain croque également, parfois d’une plume burlesque, rapide et incisive, les types, les lieux, les mœurs de l’univers hospitalier. Car Winter is coming, s’il tient de l’éternelle et abyssale descente du calvaire, d’un côté, décrit par ailleurs le contexte très particulier de l’agonie sur-médicalisée de notre époque : rôles, décors et drame, cas de conscience, confrontation de la tragédie familiale avec la routine institutionnelle, jeu de dupes à plusieurs bandes, danse de mort parmi les instruments stérilisés. Un récit dur, poignant, terrible, qu’on s’inflige, mais qu’on s’inflige comme quelque chose de néanmoins crucial, parce que sa souffrance éclaire tout ce qui se déchire entre l’amour et l’absurde.
Chaque nation a son œuvre fondatrice, son épopée mythologique qui résume tout son passé et annonce tout son avenir. Pour la France, il semble bien que ce soit Rabelais. Par son apparition précise au point de bascule du Moyen Âge et de la Renaissance, il n’est pas exagéré de dire qu’avec lui, la France s’incarne au sens plein du terme. Rabelais, en cinq livres, affirme d’abord la présence d’un corps. Un corps démesuré, scandaleux, terrifiant, drôle ; un corps qui recherche pourtant, constamment, la sagesse, le savoir, l’équilibre, le bien-être, le rapport serein au monde. Bref, un corps français.
Des angles inédits pour explorer le continent Rabelais
On pourra, en se plongeant dans la nouvelle édition des Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, retrouver à chaque page ce paradoxe qui n’en est pas un, entre l’expression de l’excès d’une part et la recherche de la mesure d’autre part, entre la profusion presque angoissante des énumérations interminables et la dispute érudite et comique, entre la tératologie scatologique des festins, des batailles, des copulations, des explorations d’îles fantastiques et le désir de précision, de méthode et même de douceur qui s’exprime dans la fondation de l’utopie libertaire de l’abbaye de Thélème ou, sur un mode plus paillard, par la quête de Panurge dans le Tiers Livre, entre éloge de la dépense et recherche de la femme idéale.
Cette nouvelle édition très complète, à défaut d’apporter des révélations, offre des angles inédits pour explorer ce continent Rabelais réduit hélas à quelques extraits pour les manuels scolaires. Et encore, dans le meilleur des cas, quand une réforme du collège ne fait pas disparaître « les buveurs très illustres » et autres « vérolés très précieux » dans des usines à gaz interdisciplinaires. Oui, lire Rabelais, c’est ne pas se laisser prendre au piège ambigu des « paroles gelées » du Quart Livre et, sur la question centrale de l’éducation, voir que ce sont les scoliastes de son temps qui ressemblent à nos modernes et l’enseignement révolutionnaire de Ponocrates qui serait désigné comme affreusement néo-réac.
Rabelais est de toute manière un homme qui a toujours brouillé les pistes. Marie-Madeleine Fragonard nous rappelle ainsi qu’on[access capability= »lire_inedits »] ne connaît pas le vrai visage de Rabelais, au sens propre, que son portrait le plus connu est d’origine incertaine et subit des métamorphoses reproduites dans cette édition qui sont autant de variations idéologiques sur la manière dont une époque le voit, ou ne le voit plus. Visage inconnu comme celui de Sade, qui symbolise pour Rabelais et le divin marquis, une situation au centre névralgique de plusieurs milieux entre lesquels ils circulent avec une mobilité aimablement suspecte : ecclésiastique, intellectuel, politique.
Nommer la totalité du réel sans jamais délivrer de message ou de leçon de morale
Il est possible malgré tout d’essayer de s’y retrouver un peu avec Rabelais. On est en 1494, ou à peu près. C’est l’année où meurt un homme qui avait le rêve fou de tout savoir, Pic de La Mirandole, comme s’il voulait laisser la place à la naissance d’un projet semblable au sien, celui d’un certain François Rabelais, qui voit le jour non loin de la Loire, ce fleuve blond, sur les rives duquel s’édifiaient alors les plus beaux châteaux du monde. Il faut d’abord imaginer une jeunesse franciscaine où Rabelais prêche en souvenir d’un saint qui marchait pieds nus et aimait le rire et les oiseaux avant la frénésie de savoir qui le prend et le pousse chez les bénédictins. Dans la grande tradition humaniste, Rabelais correspond très vite avec Guillaume Budé et découvre simultanément son goût pour le grec et la médecine. Il abandonne la vie monastique, devient médecin à Lyon, l’autre capitale de la Renaissance, et rédige le premier état de Pantagruel. Les voyages en Italie, Gargantua, l’amitié pour François Ier et l’admiration pour la sœur du roi, la lumineuse Marguerite de Navarre, n’empêchent pas Rabelais de regarder en face les convulsions de son temps. Déjà, le « beau xvie siècle », qui fut en fait bien court, jette ses derniers feux. Une partie de la France s’est levée contre l’autre, parce qu’une nouvelle lecture des Évangiles pousse certains à douter de la virginité de Marie. Rabelais, tenté par cette autre vision du monde, ne franchira pourtant jamais le pas. Il sait les dangers de ce genre de pureté qui cache mal la rumeur des massacres et l’odeur des bûchers.
Mais surtout, le grand mérite de cette édition est de pointer exactement tout ce qui a fait bondir ses contemporains et feraient bondir les nôtres s’ils se donnaient la peine de prendre la mesure exacte de son génie. Quoi de plus choquant, en effet, dans nos années 2010 finissantes placées sous le signe du minimalisme, de l’anorexie, du refoulement religieux des désirs et de la confiscation des plaisirs au profit du « développement personnel » ou du puritanisme de la pornographie obligatoire, que cette œuvre où l’on tente sans cesse de nommer la totalité du réel sans jamais délivrer de message ou de leçon de morale, où l’individu se construit par sa découverte du savoir et de la jouissance, où le corps, encore lui, toujours lui, n’est pas calibré selon les canons de la mode ou les délires du transhumanisme. Les rois géants de Rabelais ne sont pas des surhommes, ils sont des figures protectrices de l’émancipation et, quand à la fin de Pantagruel, ce dernier sort à moitié une langue de « deux lieues », c’est à la fois pour protéger son armée de la pluie et permettre au narrateur, Alcofribas Nasier, de découvrir l’intérieur de sa bouche où se trouve tout un pays avec ses villes, ses villages, ses champs, ses montagnes, ses fleuves…
Le lecteur contemporain éprouvera sans doute, à l’époque où le globish devient notre bas latin, une certaine mélancolie devant le texte rabelaisien qui découvre en même temps qu’il s’écrit toutes les possibilités d’une langue merveilleuse, le français. Ce serait faire un reproche infondé à Marie-Thérèse Fragonard que de nous donner ici une version bilingue. Le français de Rabelais nous a déjà échappé depuis longtemps et au moins, ici, on pourra le retrouver mais aussi le comprendre.
Un autre grand médecin de la littérature, Céline, au moment où il finit sa vie à Meudon qui est aussi, le hasard n’existe pas, la dernière paroisse de Rabelais, écrivait déjà : « Non, la France ne peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse. Ce qui est terrible à penser, c’est que ça aurait pu être le contraire. La langue de Rabelais aurait pu devenir la langue française. Mais il n’y a plus que des larbins qui sentent le maître et veulent parler comme lui. Vive l’anglais, la retenue plate. »
Il reste à faire mentir Céline. En lisant et relisant Rabelais parce qu’il est et demeure, après un demi-millénaire, malgré tous les moutons de Panurge du déclinisme, selon les mots du pourtant très délicat Cocteau, « les entrailles de la France, les grandes orgues d’une cathédrale pleine des grimaces du diable et des sourires des anges ».[/access]
Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel de Rabelais, édition intégrale bilingue établie sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, Quarto/Gallimard, 2017.
Il y a quelque temps, Donald Trump et François Hollande se sont frités à propos de notre capitale. Le président des Etats-Unis a constaté avec tristesse que Paris n’était plus Paris. Le président de la République lui a rétorqué, indigné, que Paris sera toujours Paris. L’un, l’Américain, ne connaît rien à Paris : le Texas lui est plus familier. L’autre, le Français, est affecté par la même ignorance : il préfère visiter la banlieue. On se permet de leur conseiller de lire La dernière rue de Paris : Enquête sur la rue des Martyrs d’Elaine Sciolino. Elle est Américaine. Et son texte est en même temps un livre d’amour, un bréviaire et un guide. Tout y est vivant. La rue. Ses habitants. On y est bien.
Des Arabes tellement français…
La rue des Martyrs est longue de 885 mètres. Elle s’arrête fort heureusement avant le Sacré-Cœur, son voisin dont la laideur ne se discute pas. Elaine Sciolino fait de cette rue un objet de célébration religieuse. Une œuvre pieuse. Rien n’est oublié. Les rituels, les habitudes. Ses permanences et ses changements. Ses vieilles boutiques familiales et ses magasins branchés. Les saveurs. Les odeurs. On est à Paris. On est en France. Qu’on ne s’y trompe pas : rue des Martys, il y a des Arabes. Mais ils sont tellement, tellement français… Tellement, tellement intégrés dans le quartier. « La rue des Martyrs représente ce qu’il reste du Paris humain et intime », écrit Elaine Sciolino.
Laissons-la nous prendre par la main. Avec elle, nous ferons connaissance de Sébastien Dominique, son boucher, qui tous les matins à dix heures, déboule au Dream Café, pour engouffrer sa demi-baguette au jambon arrosée de moult verres de vin. Faisant un détour chez le fromager du 5 de la rue des Martyrs avec Elaine Sciolino, nous goûterons au meilleur beurre de France. Et la conversation du fromager vaut aussi le détour. Il est intarissable sur les prouesses sexuelles de Jacques Chirac. « Cinq minutes, douche comprise ».
Au Bistro 82, si vous avez de la chance, vous verrez la belle Yona se déshabiller. Non, non, ce n’est pas une professionnelle. Il lui arrive parfois de faire un strip-tease pour les soirées d’anniversaire de ses amis. Pourquoi ne pas la rencontrer ? Pourquoi ne pas rencontrer les gens de la rue des Martyrs ? Ils vous apprendront tant de choses à propos de la nourriture, du vin, de l’architecture, de l’histoire, des religions, de la littérature, de la famille, des vêtements de seconde main, du bois doré, à propos de la façon d’attraper les souris aussi, à propos de la restauration des œuvres d’art, et enfin de l’aiguisage des couteaux…
La dernière rue de Paris : Enquête sur la rue des Martyrs. Exils, 2017.
Samedi soir, la convocation de Florian Philippot sur le plateau d’« On n’est pas couché » tenait tantôt de la garde à vue, tantôt du procès pour crime contre l’humanité.
Concédant que le numéro du Front national n’était ni raciste, ni homophobe (!), les accusateurs publics Ruquier, Burgraff et Moix se sont consolés en faisant assaut de reduction ad hitlerum en direction de « la base » du FN, prétendument nazie.
Dérapages antiracistes
L’amalgame entre Philippot et Goering, un comble pour un mouvement dont le programme économique voudrait faire la nique à l’Allemagne ! Passé à la question, le vice-président du Front national a dû renchérir sur le terrain vivre-ensembliste, compensant à qui mieux-mieux les sorties négationnistes d’un cadre niçois par des dérapages antiracistes. Valls ? Un facho invétéré obsédé par la race, étant entendu qu’évoquer les « blancs, les whites, les blancos » aurait dû le priver de toute carrière politique et lui valoir un exil au bagne de Cayenne. La France ? Une idée déconnectée de tout substrat ethno-culturel. A ce tarif-là, De Gaulle, thuriféraire d’un pays de « race blanche, de culture gréco-latine et de religion chrétienne » où les minorités devraient rester des minorités, serait un Günther en puissance. L’immigration ? Un fléau purement économique qui pèse sur le pouvoir d’achat du travailleur français. Jean Raspail, l’auteur du Camp des saints ? Un infréquentable que Marine Le Pen – ou plutôt son père – a sans doute lu d’un œil distrait.
Son marxisme culturel ne le sauve pas
Mais ces accents de Georges Marchais new look n’ont pas suffi à tempérer les ardeurs du Comité de salut public cathodique. Atteint par la fièvre du samedi soir, le trio de l’émission s’est pris pour le tribunal de Nuremberg, à ceci près que les dignitaires nazis avaient droit à un avocat et pouvaient répondre aux questions des magistrats sans être coupés. Las, Philippot, auteur d’une prestation très moyenne, a à peine pu esquisser son programme, occupé qu’il était à répondre à l’offensive groupée des animateurs et du tandem d’invitées Isabelle Mergaut/Clémentine Célarié. Les deux saltimbanques, drapées dans leur indignation, ont eu des haut-le-cœur à la seule vue du pauvre Philippot, en rien disculpé par son marxisme culturel. Tandis que Mergaut se targuait de faire apprendre l’arabe à sa fille noire (sic), Célarié a carrément refusé de serrer la main du méchant frontiste avant de déclarer avoir craché dans son verre.
N’ayant pas la vocation d’un inquisiteur, je ne lui intenterai aucun mauvais procès, quoique l’actrice quasi-sexagénaire répugne peut-être à effleurer des homosexuels séronégatifs.
La scène de samedi a finalement donné raison à Manuel Valls : dans notre bel et grand pays régi par l’égalité, il est bien deux gauches irréconciliables…
Daoud Boughezala. Votre diagnostic des « fractures françaises » et de l’abandon de la France périphérique (rurale et péri-urbaine) infuse le débat public ces dernières années. Avez-vous l’impression d’influencer les discours des candidats à l’élection présidentielle ?
Christophe Guilluy. Les candidats ont compris que la France périphérique existait, c’est pourquoi leurs diagnostics sont assez proches. Mais ils ont la plus grande difficulté à remettre en cause leur modèle économique, aussi ne dépassent-ils pas le stade du constat. Un parti et un discours politiques s’adressent d’abord à un électorat. Or, l’électorat de la France périphérique se trouve ailleurs que dans les grands partis de gouvernement, ce qui complique un peu les choses. François Fillon a compris que son socle électoral libéral-conservateur ne suffisait pas et qu’il devait aussi parler à cette France populaire périphérique. Au PS, certains cadres m’ont contacté pendant la primaire car ils ont compris que quelque chose se jouait dans ces territoires. Mais ces élus lucides sont enfermés dans leur électorat, ce qui n’aide pas ces thématiques à émerger. En réalité, aucune thématique n’a émergé dans la campagne présidentielle. Une fois l’affaire Fillon retombée, le débat portera sur un autre sujet monothématique : quel niveau le Front national atteindra. Cela permet de ne pas parler de l’essentiel.
Justement, quel est l’essentiel à vos yeux ?
Le Front national n’est que la fin d’une longue histoire de mise à l’écart de ce qu’on appelait hier la classe moyenne et aujourd’hui les classes populaires. Ces dernières soulèvent des problèmes aussi essentiels que le choix du modèle économique mondialisé, le multiculturalisme, les flux migratoires. Passer son temps à se demander si Marine Le Pen peut atteindre 30%, 35%, 45% voire être élue permet de faire l’impasse sur le fond. Si rien n’est fait, Marine Le Pen ou un autre candidat contestant le modèle dominant sous une autre étiquette gagnera en 2022, si ce n’est en 2017. On est à un moment de basculement. Il suffit de prolonger les courbes et les dynamiques en cours pour comprendre que si cela ne se fait pas maintenant, cela arrivera plus tard. De deux choses l’une : soit on décide de se rendre sur ces territoires délaissés et de prendre au sérieux le diagnostic des habitants, soit on reste dans une logique de citadelle qui consiste à serrer les fesses pour préserver l’essentiel et essayer de passer encore un tour.
N’est-il pas légitime de s’inquiéter de la montée des « populismes » ?
Rien ne sert de s’alarmer sans comprendre les causes des phénomènes qu’on combat. Le FN n’est qu’un indicateur. De la même manière, après le Brexit et l’élection de Trump, le monde d’en haut a exprimé son angoisse. Mais les racines du Brexit sont à chercher dans le thatchérisme qui a désindustrialisé le Royaume-Uni. Et les racines de la victoire de Trump se trouvent dans les années 1980 et 1990, époque de dérégulation et de financiarisation de l’économie sous Reagan et Clinton. Sur le temps long, l’émergence du Front national correspond bien sûr à l’installation d’une immigration de masse mais aussi à la désindustrialisation de la France engagée à la fin des années 1970.
En cas de second tour entre Marine Le Pen d’un côté et François Fillon ou Emmanuel Macron de l’autre, les sondages annoncent la victoire des gagnants de la mondialisation, pourtant minoritaires dans le pays…
C’est systémique. Jusqu’à une certaine mesure, la diabolisation du FN marche. Car si on prend une à une les grandes thématiques qui structurent l’électorat, comme le rapport à la mondialisation, le capitalisme mondialisé, la financiarisation, l’immigration (70% des Français considèrent qu’il faut arrêter les flux migratoires !), on obtient des majorités écrasantes en faveur du discours du FN. Et pourtant le Front national ne rassemble qu’une minorité d’électeurs. Cela veut bien dire que la diabolisation fonctionne, quoique de plus en plus mal. Si le système en place parvient à faire élire un Macron, il préservera l’essentiel mais en sortira fragilisé : certains sondages donnent Marine Le Pen à 40% voire 45% au second tour, ce qui est considérable par rapport aux 18% de Jean-Marie Le Pen en 2002. La dynamique est de ce côté-là. De ce point de vue, la grande différence entre Marine Le Pen et Donald Trump c’est que celui-ci avait la puissance du Parti républicain derrière lui, ce dont ne dispose pas la présidente du FN.
Pour l’instant, Marine Le Pen se fait systématiquement battre dans les sondages par le champion libéral-libertaire Emmanuel Macron…
N’oublions pas que la France d’en haut agglomère beaucoup de monde, toutes les catégories qui veulent sauver le statu quo ou l’accentuer, autant dire les privilégiés et les bénéficiaires du système économique en place. Ce qui est intéressant chez Macron, c’est qu’il se définit comme un candidat ni de gauche ni de droite. Il arrive d’en haut et en cas de duel avec Marine Le Pen au second tour, on verra un clivage chimiquement pur : le haut contre le bas, les métropoles mondialisées contre la France périphérique, etc. Même si ces sujets-là ne seront à mon avis pas abordés si on a droit à une quinzaine antifasciste entre les deux tours. On voit bien que le clivage droite-gauche est cassé. Mais l’amusant, c’est qu’au moment où ce clivage ne marche plus, on organise des primaires de gauche et de droite dont les vainqueurs (Hamon et Fillon) sont d’ailleurs aujourd’hui dans l’impasse !
Macron serait-il plus lucide ?
J’avais rencontré Emmanuel Macron et lui avais montré mes cartes. Dans son livre Révolution, il cite d’ailleurs La France périphérique plusieurs fois. C’est quelqu’un d’intelligent qui valide mon diagnostic sans bouger de son système idéologique. Selon la bonne vieille logique des systèmes, quand le communisme ne marche plus, il faut plus de communisme, quand le modèle mondialisé ne fait pas société, quand la métropolisation ne marche pas, il faut encore plus de mondialisation et de métropolisation ! Le bateau ne change pas de direction mais tangue sérieusement.
Au-delà du diagnostic et des grandes incantations autour du besoin de frontières et du patriotisme économique, le FN propose-t-il une alternative crédible pour remédier aux inégalités socio-territoriales ?
Pour le moment, personne n’offre de véritable modèle alternatif. C’est toute la difficulté. Quand je me balade en France, j’entends des élus qui ont des projets de développement locaux mais tout cela est très dispersé et ne fait pas un projet à l’échelle du pays. D’autant que ces élus et ces territoires détiennent de moins en moins de pouvoir politique. A l’image de la Clause Molière contre le travail détaché, c’est par petites touches que le système sera grignoté. Mais n’oublions pas que les élus locaux ne pèsent absolument rien ! Les départements n’ont par exemple plus aucune compétence économique, ce qui fait que la France périphérique a perdu non seulement sa visibilité culturelle mais aussi son pouvoir politique. Changer les choses exige une certaine mobilité intellectuelle car il ne s’agira pas de gommer du jour au lendemain le modèle économique tel qu’il est. On ne va pas supprimer les métropoles et se priver des deux tiers du PIB français ! Dans l’état actuel des choses, l’économie française se passe de la France périphérique, crée suffisamment de richesses et fait un peu de redistribution. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’idée du revenu universel arrive aujourd’hui sur le devant de la scène avec Benoît Hamon.
Que voulez-vous dire ?
La question centrale demeure : comment donner du travail à ces millions de Français ? Comment faire société avec cette France rurale et péri-urbaine ? Le revenu universel valide la mise à l’écart de la classe moyenne paupérisée dans les pays développés. A partir de là, reste à gérer politiquement la question pour éviter les révoltes et autres basculements politiques violents. Dans l’esprit des gagnants de la mondialisation, cela risque de se faire à l’ancienne, avec beaucoup de redistribution, des cotations, voire un revenu universel. Mais ils oublient un petit détail : ce gros bloc constitue potentiellement une majorité de Français ! En réalité, les tenants du système n’ont aucun projet pour le développement économique de ces territoires, si ce n’est de prétendre que la prospérité des métropoles arrivera par ruissellement jusqu’aux zones rurales et que le numérique nous fera nous en sortir. Ils ne perçoivent absolument pas la dynamique de désaffiliation politique et culturelle qui s’approfondit dans ces territoires. Ce n’est pas socialement ni politiquement durable. Si la France d’en haut ne fixe pas comme priorité le sauvetage des classes populaires, le système est condamné. Les métropoles sont devenues les citadelles intellectuelles du monde d’en haut.
… et le FN, le porte-voix de la France d’en bas ?
Le FN, qui est le parti de la sortie de la classe moyenne, a capté les catégories délaissées les unes après les autres. D’abord les ouvriers, premiers touchés par la mondialisation, puis les employés, les paysans et maintenant la petite fonction publique. En face, le monde hyper-intégré se réduit comme peau de chagrin.
Richard Kapuściński. Sipa. Numéro de reportage : AP20914180_000001.
Richard Kapuściński. Sipa. Numéro de reportage : AP20914180_000001.
Qui serait son héros dans la Pologne d’aujourd’hui, gouvernée par les ultraconservateurs de Droit et Justice ? Un homme du peuple, comme on disait autrefois. Peut-être un de ceux, de plus en plus nombreux, qui sont déjà revenus de leur enthousiasme pour le programme du « bon changement » lancé par le parti, après qu’il a fallu déployer la gendarmerie autour de la diète pour en voter les mesures phares ? Ou encore un de ces jeunes de retour d’un exil à Londres, sans fortune et sans projets ? Quelle petite histoire Kapuściński choisirait-il pour raconter la grande, quel destin individuel pour incarner celui de tout un peuple ?
Il racontait la vie des gens ordinaires
Ryszard Kapuściński, le grand reporter polonais décédé en 2007, aimait à raconter la vie des gens ordinaires aux prises avec le système totalitaire. C’est aussi la lubie d’Hanna Krall, son amie et collègue à l’hebdomadaire Polityka : fouiller des biographies sans éclat, suivre les protagonistes quand ils quittent les feux de la rampe et glissent dans l’oubli, débusquer la grandeur d’âme chez un citoyen lambda. Les éditions Noir sur Blanc viennent de publier un recueil de leurs reportages inédits dans la Pologne des années 1960 et 1970 sous le titre évocateur La Mer dans une goutte d’eau. Ainsi Adam Michnik définissait-il le reportage, cet art de saisir l’universel à travers le prisme du singulier. Qualifié d’« exception littéraire polonaise », le courant se prévaut à présent d’adeptes illustres, parmi lesquels Svetlana Alexievitch, qui déclare avoir découvert le monde grâce aux plumes de Kapuściński et de Krall. Qu’on ne se méprenne pas, toutefois. L’écriture ne leur a jamais servi d’outil pour fustiger ouvertement le régime, en décrier le fondement idéologique. Il n’a donc pas manqué de justiciers en Pologne, au lendemain de la mort de Kapuściński, pour l’accuser d’avoir été un agent des services secrets. Avec la même indignation dans la voix on reproche à Hanna Krall ses « sympathies sionistes », ce qui, politiquement correct oblige, évite d’évoquer ses origines juives.
Mais venons-en aux faits, parce qu’il n’y a que cela qui compte aux yeux de ces deux figures majeures du journalisme. Encore que. En se référant à l’héritage du romantisme polonais, Kapuściński notait : « Le reportage sérieux exige que l’on soit un tout petit peu romantique. La littérature ne peut pas être traitée comme une profession purement technique. » Reste que le recours à des techniques réservées à la fiction – dialogue, métaphore, ellipse, ironie – ne compromet nullement le souci du détail, la minutie dans la description des personnages et des lieux. Voilà donc comment Kapuściński décrit un bal populaire dans une bourgade perdue de Pratki, à l’est du pays, qui ne comptait que quatre garçons pour quinze princesses à pourvoir : « Les quatre couples exécutèrent les premiers tours de piste. Ils étaient euclidiens, formels, précis, comme les mouvements éternels des planètes ou les voies orbitales des satellites. » Aurait-on jamais dansé autrement dans les campagnes, en Pologne ou ailleurs, sous l’œil scrutateur des marieuses et sous les ampoules à bas coût ? En outre, la question du déséquilibre démographique en province apparaît comme secondaire dans ce texte, dont le véritable sujet est les prémices du consumérisme en terre socialiste avec ses tares et ses cocasseries. Car si on se jetait sur les vélomoteurs, les machines à coudre électriques ou les « rideaux dans le style du maître Picasso », on reportait à plus tard l’achat de dentifrice, de sorte qu’aucune des demoiselles accessibles sur le marché matrimonial n’avait plus ses dents. Après tout, un bal ce n’était pas de la rigolade.
La pire misère humaine
Il est d’ailleurs curieux de constater à quel point les récits de la Grande Dépression pourraient se substituer à ceux de la République populaire du début des années 1960, sans négliger toutefois le distinguo essentiel, à savoir le gaspillage et le vol institutionnalisés, comme marqueurs de l’économie planifiée. Mais la condition des ouvriers, notamment des bâtisseurs de l’usine métallurgique de Nowa Huta près de Cracovie, aussi bien que celle des paysans des coins les plus reculés (« Le communisme électrique a démarré en 1958 », note au passage Kapuściński, suivant un câble à haute tension pour se rendre dans un hameau) sont régies par la même injonction : « marche ou crève ». Ce qui laisse penser que seuls des marginaux vivaient heureux. Le portrait de trois vagabonds dans « Rez-de-chaussée », hommes qualifiés d’« éléments turbulents, hostiles à la discipline » par la propagande de l’époque, renvoie presque aux personnages d’Al Pacino et de Gene Hackman dans L’Épouvantail de Jerry Schatzberg, les rêves en moins : « Un chef mal embouché, un coin dans un hôtel minable ? Qu’est-ce qu’on peut y gagner ? Tout, voyons ! Et les voilà dans un wagon, les voilà sur les routes. Vous pensez qu’une journée à Konin n’a pas la même saveur qu’une journée dans le Colorado ? »
Chez Hanna Krall, nous sommes déjà à l’époque de « la petite stabilité », quand ceux qui devaient gagner ont gagné, et ceux qui devaient perdre ont perdu. Les premiers intéressent la presse du parti, les seconds dépérissent dans l’anonymat, jusqu’à ce que Krall les fasse parler. Le cas du machiniste Charmant tient en haleine car tout aurait pu bien finir pour ce travailleur modèle, s’il s’était contenté, comme les autres, de l’appréciation de ses supérieurs : « Pour le trentième anniversaire de la République populaire de Pologne, la direction leur avait décerné des diplômes. Sur certains, il était écrit “pour un travail dévoué”, sur d’autres “pour un travail exemplaire”, tant et si bien que le délégué syndical et le chef du dépôt avaient dû réfléchir à la différence entre ces deux notions. » Mais M. Charmant n’a pas su savourer une modeste réussite et s’usait donc sur le chantier de sa nouvelle maison, belle à rendre fous de jalousie tous les voisins. Il l’aurait sans doute finie, s’il n’avait provoqué le déraillement d’un train, à cause de sa fatigue. Mais à réfléchir au sort réservé aux anciens pionniers, ces stakhanovistes qui pouvaient atteindre des 552 % de la norme, s’attirant la colère de leurs collègues, on a presque envie de reclasser M. Charmant dans la catégorie des « gagnants ». Le talent de Krall a ceci de particulier qu’il lui permet de décrire la pire misère humaine sans entamer la dignité de ses protagonistes. Qu’il s’agisse d’un ancien taulard marié en secret avec sa matonne, dont il ne peut toujours pas partager la vie par crainte de nuire à sa réputation, ou encore d’une femme qui a détourné un million de zlotys par amour pour un escroc, la fine pellicule des sentiments les plus secrets reste intacte, laissant au lecteur la liberté d’en imaginer le poids réel.
Dire de ces reportages qu’ils reflètent deux décennies d’un pays de l’ancien bloc de l’Est reviendrait à affirmer que les pièces de Shakespeare racontent l’Angleterre élisabéthaine. Comme toute grande œuvre littéraire, ils disent l’homme dans ses ambitions et ses peines, ses rêves et ses entraves.
Hanna Kral et Ryszard Kapuściński, La Mer dans une goutte d’eau, reportages réunis et présentés par Margot Carlier, éditions Noir sur Blanc, 2016.
Le constat est partagé par tous les citoyens lucides. La bassesse morale de notre société, sa cupidité dégoulinante de mièvres sentiments et son impudeur tapageuse, sont de puissants moteurs à l’abstention pour certains, à la fronde pour d’autres. Pour régler ce désordre, s’extraire d’un système aussi cadenassé que vérolé, Marin de Viry opte pour une France « catholique et royale » dans « Un roi immédiatement », un essai décomplexé paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Les bonnes consciences de Droite et de Gauche s’étoufferont à la lecture de ce plaidoyer pro-domo, en l’espèce la Maison de France, les autres liront avec délectation ce pamphlet féodal, pure souche, assez revigorant dans le paysage actuel.
C’est du brutal ! A la fois drôle, provocant, d’une logique implacable, pétillant de références philosophiques et de vérités acides sur notre déplorable époque. La virtuosité intellectuelle de l’auteur ne doit pas masquer son cri de Terreur. Cette longue plainte qui prend sa source dans le dévoiement de nos Institutions, la pente fatale dans laquelle une classe politique dépassée et défaitiste nous a jetés par manque de courage et de vision, il y a maintenant plusieurs décennies. Aujourd’hui, le peuple sans idéal, englué dans le conformisme et l’argent tout puissant, cherche en vain son salut. Il erre dans la Démocratie sentant au plus profond de son âme, sa fragilité constitutionnelle et son absence de substrat. Les réseaux sociaux et les élections, ces deux faces d’une même pièce jouée d’avance, lui ont ôté toute volonté de transcendance. L’apathie règne et le débat prend la forme d’un simulacre. Alors, quand tout a lamentablement foiré, pourquoi pas un roi ? Pour nous amener (sans user de la torture) à cette solution politiquement très incorrecte, la mécanique de Viry et son style coruscant marchent à plein (ancien) régime. On suit les étapes progressives du désenchantement d’un homme qui a cru jadis aux vertus d’une République émancipatrice et qui déplore l’effondrement de ses valeurs, voire sa vacuité.
Une exigence quasi-existentielle
Sous le ton trompeur de la blague, Viry dépèce méthodiquement la bête médiatico-politique, toujours aussi satisfaite d’elle-même et dotée d’une arrogance crasse. Tout y passe : les communicants gourous, les partis liberticides, les pubards rigolards, les professeurs distributeurs de moraline, les journaux exsangues, les ministres hors-sol, enfin tous les agents démobilisateurs. L’écrivain en appelle non pas à un sursaut, plutôt à une sorte d’élévation, une exigence quasi-existentielle, il faudrait donc serrer les rangs autour de figures proscrites par les manuels scolaires, les valeureux Bayard, Jeanne ou Godefroy. « J’associe la monarchie à l’idée d’une liberté venue d’en haut, qui ne gêne pas la liberté venue d’en bas, la nôtre. J’associe la monarchie aux noces du grand et du petit. C’est-à-dire au bénéfice du petit », écrit-il. Il va même jusqu’à l’associer à « l’idée du bonheur personnel ». Derrière sa rhétorique jubilatoire qui dégomme tous les totems, la sincérité de son Te Deum cueille le lecteur quand il parle d’un roi « portier de l’invisible » ou quand il transgresse les images folkloriques de la monarchie pour ne conserver que cette passerelle vers « une communauté engagée dans l’histoire ». Ce livre révolutionnaire par sa forme et son propos commence par un échange de mails entre le narrateur-professeur et son étudiante, un condensé délirant de toutes nos tares. On en redemande, le règne du « sympa » supplanté par celui du « cool » dans les rapports humains démontre notre état palliatif. La meilleure définition du journalisme, lue depuis un bail, est la suivante : « dans sa version dévoyée, une industrie de séquençage, de formatage, et de distribution numérique des préjugés ». Fermez le ban ! S’en suit une conversation avec une ravissante collègue allemande, Brigit à la dialectique aussi redoutable que son anatomie. Chez Viry, le retour du roi peut s’opérer même dans la République, c’est un espoir à méditer. Et puis un livre qui fait référence à Aldo Maccione et au « Guépard » pour appuyer sa logique aura toujours mon adoubement !
Un roi immédiatement de Marin de Viry – Editions Pierre-Guillaume de Roux
Station terminale, de Roland Jaccard, est un roman coquin et joueur. Comme le regard de son auteur et le ton de son écriture. Est-ce bien un roman d’ailleurs ? N’en doutons pas, le mot « roman » est mentionné sur la couverture. Un roman mais qui n’en est pas un, tout en étant un roman. Car Station terminale raconte une histoire que l’on peine à quitter avant d’être parvenu à son terme.
On croise Houellebecq et Beigbeder
Un écrivain décède, un suicide sans doute. Son frère vient à Paris, et dans l’appartement : « Un manuscrit déposé sur son bureau m’intrigua. Il portait pour titre : Station terminale. Sur la couverture, il avait écrit : « Impossible à publier pour des raisons juridiques. Aucune envie de le modifier ». Ce frère s’attable et décide de lire le manuscrit, crayon en main, ajoutant ses commentaires plutôt désagréables au fil des pages. Son projet étant de l’envoyer au musée des manuscrits perdus, il commentera donc sans gêne. Le texte en forme de notes et de journal intime conte plusieurs semaines de l’existence d’un écrivain mort, écrivain que les bonnes âmes qualifieraient de débauché.
Il aime les jeunes femmes japonaises, le sexe ne l’effraie pas outre mesure, n’a pas de goût particulier pour la fidélité en amour, adore jouer et dormir seul dans des palaces. Certains diront que cet antihéros ressemble un peu à Roland Jaccard. C’est évidemment très exagéré. Son frère ne semble guère l’apprécier, considérant le défunt comme un « pitre » pathétique ayant fait de l’érotomanie un fonds de commerce. L’écrivain décédé dans Station terminale admire Cioran, auquel le texte fait parfois de beaux clins d’œil quant à l’inconvénient de la naissance. On croise la figure de Gabriel Matzneff. Houellebecq passe la tête par l’embrasure, Beigbeder est dans le coin. L’autodérision est jouissive. Jubilatoire. L’objet livre que le lecteur tient en main est dédicacé avec « admiration » à un frère. Le manuscrit est quant à lui dédicacé avec « affection » au frère du roman.
Le chapitre 13: un des grands moments littéraires de ce début d’année
Jaccard joue avec le réel. Toute la drôlerie du cynisme et du nihilisme considérés comme de beaux-arts. Humour, cynisme, pessimisme, jolies femmes et détachement. Autobiographie fictive alors ? On croirait entrevoir le regard égrillard de Jaccard. L’écrivain décédé a en effet bien des centres d’intérêt communs avec ce dernier, à commencer par les femmes (« J’avais été un parfait salaud, mais c’est la seule manière de survivre avec les femmes ») : Nao, Prune, Marie… Jeunes femmes sans tabous, dansant sur son lit, avec lesquelles il fait l’amour. Capricieuses, féminines mais surtout pas féministes, jeunes femmes dont l’auteur ou le narrateur, du moins l’auteur du manuscrit, dresse des portraits sensibles. Marie, Prune, Nao, magnifiques personnages. Elles ne quittent plus le lecteur. Il y a beaucoup dans la beauté de ces jeunes femmes. « Les filles passent, le matelas reste : tout est bien ».
Cet écrivain qui a choisi de se suicider, ce dont une certaine presse doute, L’Hebdo suisse en phase terminale peut-être, est l’auteur de livres aux titres qui tinteront amicalement aux oreilles de nombre de lecteurs. Flirt en automne ou Des femmes apparaissent. Lisant le manuscrit, le frère s’énerve quand il croise des idées politiques ou des conceptions du monde. Sur le masculin/féminin, le féminisme, la liberté, la mort, l’islamisme (« Il pensait que les sociétés arabes carburaient à l’antisémitisme, que c’était la seule forme d’érotisme qui leur était accordée. Et que l’islamisation de l’Europe présageait le pire »), la France, la civilisation… Le chapitre 13, clin d’œil, est à ce titre un des grands moments littéraires/ politiques de ce début d’année 2017, en forme de j’aime/je n’aime pas, de « je n’aime pas » surtout. L’écrivain mort de ce roman montre alors en quoi nous ne sommes plus une civilisation.
Ne pas confondre le narrateur et l’auteur est la moindre des choses. Le manuscrit posé sur le bureau est inédit. Des propos qu’il contient tomberaient sous le joug des lois françaises mises en place par une police de la pensée devenue maîtresse en délit d’opinion. L’écrivain décédé risquerait d’être catalogué « néo-réac », ce qui connote plutôt négativement en terres littéraires parisiennes. Cioran et Nabokov subiraient de lourdes amendes aujourd’hui en France. Roman, autobiographie, fiction, peu importe. Station terminale est un texte ironique et jouissif, avec cette pointe de tristesse sans laquelle il n’est pas de cynisme véritable : avoir le sentiment de ne jamais être « enfin chez soi » mais demeurer debout, malgré tout. Même à la fin de l’histoire.
Station terminale, Serge Safran éditeur, 2017, 150 pages, 15,90 €
Peter Brueghel l’Ancien, Le Vin à la fête de la Saint Martin (ca. 1565-1568), Musée du Prado, Madrid
Peter Brueghel l’Ancien, Le Vin à la fête de la Saint Martin (ca. 1565-1568), Musée du Prado, Madrid
C’est comme dans un tableau de Brueghel l’Ancien. Avec des personnages hirsutes, énervés, échevelés, fornicateurs, sales, dépressifs comme on peut l’être dans une société exclusivement marchande qui a réduit l’homme à un consommateur, addict à son smartphone. L’endroit, pourtant, semble propice au bonheur, un immeuble bourgeois près de Notre-Dame, avec vue sur Seine, non loin des bouquinistes à qui l’on rendait visite, après les cours, quand le fleuve Amazon n’existait pas. La date est également propice à la fête, 24 décembre. Mais il fait étrangement chaud. Un énorme nuage obscurcit le ciel au-dessus de l’Île de la Cité. On craint pour les bourriches d’huitres et le foie gras sous cellophane. Car Noël, c’est ça désormais, une grosse bouffe à se rendre malade, autour de cadeaux de mauvais goût, qu’on revend le lendemain sur internet, en se bourrant d’aspirine.
Vadim l’écrivain, le prof déprimé, le peintre alcoolique et le baiseur compulsif
Pierre Mérot est entré en littérature avec le drapeau anar comme étendard. Il a publié plusieurs romans, et toujours le même fil noir : le monde est tragique et les hommes sont lourds. Là, dans ce roman inclassable, saupoudré d’humour grinçant, de celui qu’on trouve davantage chez Faulkner que chez Voltaire, il nous décrit, un par un, les habitants de l’immeuble, personnages à la fois grotesques et pitoyables, parfois attachants, parce que le ridicule de l’homme peut parfois toucher.
Il y a les sœurs Parker, propriétaires excentriques de l’immeuble, qui vivent parmi les livres, dans des pièces bordéliques et boivent du Get 27 à l’heure du thé ; le vieux peintre Johannes, négligé, alcoolique, multipliant les ratages, en particulier ses natures mortes hideuses ; l’étudiant G., baiseur compulsif, rêvant de carrière politique, ce qui semble être un bon choix quand on ne résiste pas à la tentation de la chair ; Fifi, le critique littéraire dégueulant sur les romans tous plus mauvais les uns que les autres, mais ne pouvant l’avouer, de peur d’être ostracisé, hurlant soudain, cri de l’esprit brimé : « Cette conne de lesbienne a encore pondu son tas de merde insipide ! » ; J.C. le prof menacé d’internement par son chef d’établissement, rendu dingue par ses élèves, « ignobles petits salauds incultes et individualistes » (Mérot est prof, rappelons-le). Il y a, bien sûr, d’autres personnages qui se débrouillent avec leur misérable existence, on ne va pas tous les passer en revue, ces éclopés qui pensent courir aussi vite qu’Usain Bolt (le mensonge aide à ne pas se retrouver trop vite au Pavillon des Nymphéas, entre les mains des spécialistes de l’euthanasie…), mais celui qui domine ces losers déjantés, c’est Vadim l’écrivain. Il picole de la vodka, ce qui lui vaut d’avoir des visions, des trucs bizarres. Il finit par penser que le diable est aux commandes, que le nuage et la chaleur, qui ne cesse de grimper, sont démoniaques. Vadim est revenu de tout, même de l’amour. Il veut quitter Eve, sa bien-aimée, bientôt cinquante-huit ans, paraissant quarante, blonde et éblouissante. Il veut la quitter, mais il s’interroge. C’est là que Mérot est touchant, presque romantique. Presque, car ça semble tellement obsolète le romantisme de nos jours. Une preuve de faiblesse coupable.
Puis le roman vire à l’apocalypse. Le surnaturel s’empare définitivement de l’intrigue. C’est Shakespeare qui vient réveillonner. Le baroque l’emporte. Le monde est devenu insensé. On pense alors à la tirade de Macbeth :
« La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur
Qui se pavane et s’agite une heure sur la scène
Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire
Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,
Pierre Jourde. Sipa. Numéro de reportage : 00558196_000006.
Pierre Jourde. Sipa. Numéro de reportage : 00558196_000006.
Au printemps 2014, Pierre Jourde perdait son fils cadet, Gabriel, au terme d’une forme rare de cancer du rein. C’est le récit de ces onze mois de martyre que Pierre Jourde nous donne à lire, sous le titre, non d’une formule récurrente de la série Game of Thrones, mais d’un morceau de Gabriel, musicien prometteur qui officiait en tant que « beatmaker » sous le pseudonyme de « Kid Atlaas » et suscita de premiers engouements avant de s’éteindre à tout juste vingt ans. L’expression traduit donc la promesse avortée d’une œuvre et l’hommage comme inversé selon l’ordre commun, du père créateur à la création du fils, mais aussi le deuil impossible qui succède à l’événement et au récit.
La tension atroce vers l’inéluctable
Il y a, bien sûr, quelque chose de dérisoire, à évoquer un tel témoignage sous l’angle de la critique littéraire, mais comme il y a une dimension masochiste à s’infliger une telle lecture, tant l’auteur nous rive à la tension atroce vers l’inéluctable de l’une des pires douleurs qui soient : la perte d’un enfant. Et pourtant, on peut bien dire que l’écrivain, à travers la souffrance du père, mobilisant désespérément son art de manière à faire face au scandale absolu, vient heurter toutes les limites, de la conscience, du langage, de la littérature, du sens-même des destinées, par un livre dense, suffocant, requérant le lecteur à la racine.
Pas de chapitres, une seule masse de texte, bref, mais attaquant frontalement toutes les questions, tous les vertiges, toutes les ambiguïtés, sur un ton brut, sincère, direct, alors même que tout vacille et que la conscience éclate. Jourde n’épargne rien des contorsions de l’esprit en panique : des crispations mesquines aux irrépressibles prières de l’incroyant, en passant par toutes les stratégies d’auto-persuasion, de comédie tacite, ou encore ce grand filtre tragique rétrospectif qui vient, après la mort de l’être cher, modifier la mémoire de tous les moments partagés.
Chaque phrase est à vif
Jourde, le boxeur, tabasse le sac de l’intolérable épreuve et enveloppe l’adversaire. Chaque phrase est à vif, que du nerf et de l’impact. Le récit s’élabore dans un jeu subtil de vas-et-viens, à la fois temporels et modaux. Le tombeau du fils, s’érige, entre cette mise-à-nue d’un psychisme ébranlé et la progression suffocante de l’inéluctable. L’écrivain croque également, parfois d’une plume burlesque, rapide et incisive, les types, les lieux, les mœurs de l’univers hospitalier. Car Winter is coming, s’il tient de l’éternelle et abyssale descente du calvaire, d’un côté, décrit par ailleurs le contexte très particulier de l’agonie sur-médicalisée de notre époque : rôles, décors et drame, cas de conscience, confrontation de la tragédie familiale avec la routine institutionnelle, jeu de dupes à plusieurs bandes, danse de mort parmi les instruments stérilisés. Un récit dur, poignant, terrible, qu’on s’inflige, mais qu’on s’inflige comme quelque chose de néanmoins crucial, parce que sa souffrance éclaire tout ce qui se déchire entre l’amour et l’absurde.
Chaque nation a son œuvre fondatrice, son épopée mythologique qui résume tout son passé et annonce tout son avenir. Pour la France, il semble bien que ce soit Rabelais. Par son apparition précise au point de bascule du Moyen Âge et de la Renaissance, il n’est pas exagéré de dire qu’avec lui, la France s’incarne au sens plein du terme. Rabelais, en cinq livres, affirme d’abord la présence d’un corps. Un corps démesuré, scandaleux, terrifiant, drôle ; un corps qui recherche pourtant, constamment, la sagesse, le savoir, l’équilibre, le bien-être, le rapport serein au monde. Bref, un corps français.
Des angles inédits pour explorer le continent Rabelais
On pourra, en se plongeant dans la nouvelle édition des Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, retrouver à chaque page ce paradoxe qui n’en est pas un, entre l’expression de l’excès d’une part et la recherche de la mesure d’autre part, entre la profusion presque angoissante des énumérations interminables et la dispute érudite et comique, entre la tératologie scatologique des festins, des batailles, des copulations, des explorations d’îles fantastiques et le désir de précision, de méthode et même de douceur qui s’exprime dans la fondation de l’utopie libertaire de l’abbaye de Thélème ou, sur un mode plus paillard, par la quête de Panurge dans le Tiers Livre, entre éloge de la dépense et recherche de la femme idéale.
Cette nouvelle édition très complète, à défaut d’apporter des révélations, offre des angles inédits pour explorer ce continent Rabelais réduit hélas à quelques extraits pour les manuels scolaires. Et encore, dans le meilleur des cas, quand une réforme du collège ne fait pas disparaître « les buveurs très illustres » et autres « vérolés très précieux » dans des usines à gaz interdisciplinaires. Oui, lire Rabelais, c’est ne pas se laisser prendre au piège ambigu des « paroles gelées » du Quart Livre et, sur la question centrale de l’éducation, voir que ce sont les scoliastes de son temps qui ressemblent à nos modernes et l’enseignement révolutionnaire de Ponocrates qui serait désigné comme affreusement néo-réac.
Rabelais est de toute manière un homme qui a toujours brouillé les pistes. Marie-Madeleine Fragonard nous rappelle ainsi qu’on[access capability= »lire_inedits »] ne connaît pas le vrai visage de Rabelais, au sens propre, que son portrait le plus connu est d’origine incertaine et subit des métamorphoses reproduites dans cette édition qui sont autant de variations idéologiques sur la manière dont une époque le voit, ou ne le voit plus. Visage inconnu comme celui de Sade, qui symbolise pour Rabelais et le divin marquis, une situation au centre névralgique de plusieurs milieux entre lesquels ils circulent avec une mobilité aimablement suspecte : ecclésiastique, intellectuel, politique.
Nommer la totalité du réel sans jamais délivrer de message ou de leçon de morale
Il est possible malgré tout d’essayer de s’y retrouver un peu avec Rabelais. On est en 1494, ou à peu près. C’est l’année où meurt un homme qui avait le rêve fou de tout savoir, Pic de La Mirandole, comme s’il voulait laisser la place à la naissance d’un projet semblable au sien, celui d’un certain François Rabelais, qui voit le jour non loin de la Loire, ce fleuve blond, sur les rives duquel s’édifiaient alors les plus beaux châteaux du monde. Il faut d’abord imaginer une jeunesse franciscaine où Rabelais prêche en souvenir d’un saint qui marchait pieds nus et aimait le rire et les oiseaux avant la frénésie de savoir qui le prend et le pousse chez les bénédictins. Dans la grande tradition humaniste, Rabelais correspond très vite avec Guillaume Budé et découvre simultanément son goût pour le grec et la médecine. Il abandonne la vie monastique, devient médecin à Lyon, l’autre capitale de la Renaissance, et rédige le premier état de Pantagruel. Les voyages en Italie, Gargantua, l’amitié pour François Ier et l’admiration pour la sœur du roi, la lumineuse Marguerite de Navarre, n’empêchent pas Rabelais de regarder en face les convulsions de son temps. Déjà, le « beau xvie siècle », qui fut en fait bien court, jette ses derniers feux. Une partie de la France s’est levée contre l’autre, parce qu’une nouvelle lecture des Évangiles pousse certains à douter de la virginité de Marie. Rabelais, tenté par cette autre vision du monde, ne franchira pourtant jamais le pas. Il sait les dangers de ce genre de pureté qui cache mal la rumeur des massacres et l’odeur des bûchers.
Mais surtout, le grand mérite de cette édition est de pointer exactement tout ce qui a fait bondir ses contemporains et feraient bondir les nôtres s’ils se donnaient la peine de prendre la mesure exacte de son génie. Quoi de plus choquant, en effet, dans nos années 2010 finissantes placées sous le signe du minimalisme, de l’anorexie, du refoulement religieux des désirs et de la confiscation des plaisirs au profit du « développement personnel » ou du puritanisme de la pornographie obligatoire, que cette œuvre où l’on tente sans cesse de nommer la totalité du réel sans jamais délivrer de message ou de leçon de morale, où l’individu se construit par sa découverte du savoir et de la jouissance, où le corps, encore lui, toujours lui, n’est pas calibré selon les canons de la mode ou les délires du transhumanisme. Les rois géants de Rabelais ne sont pas des surhommes, ils sont des figures protectrices de l’émancipation et, quand à la fin de Pantagruel, ce dernier sort à moitié une langue de « deux lieues », c’est à la fois pour protéger son armée de la pluie et permettre au narrateur, Alcofribas Nasier, de découvrir l’intérieur de sa bouche où se trouve tout un pays avec ses villes, ses villages, ses champs, ses montagnes, ses fleuves…
Le lecteur contemporain éprouvera sans doute, à l’époque où le globish devient notre bas latin, une certaine mélancolie devant le texte rabelaisien qui découvre en même temps qu’il s’écrit toutes les possibilités d’une langue merveilleuse, le français. Ce serait faire un reproche infondé à Marie-Thérèse Fragonard que de nous donner ici une version bilingue. Le français de Rabelais nous a déjà échappé depuis longtemps et au moins, ici, on pourra le retrouver mais aussi le comprendre.
Un autre grand médecin de la littérature, Céline, au moment où il finit sa vie à Meudon qui est aussi, le hasard n’existe pas, la dernière paroisse de Rabelais, écrivait déjà : « Non, la France ne peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse. Ce qui est terrible à penser, c’est que ça aurait pu être le contraire. La langue de Rabelais aurait pu devenir la langue française. Mais il n’y a plus que des larbins qui sentent le maître et veulent parler comme lui. Vive l’anglais, la retenue plate. »
Il reste à faire mentir Céline. En lisant et relisant Rabelais parce qu’il est et demeure, après un demi-millénaire, malgré tous les moutons de Panurge du déclinisme, selon les mots du pourtant très délicat Cocteau, « les entrailles de la France, les grandes orgues d’une cathédrale pleine des grimaces du diable et des sourires des anges ».[/access]
Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel de Rabelais, édition intégrale bilingue établie sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, Quarto/Gallimard, 2017.
Il y a quelque temps, Donald Trump et François Hollande se sont frités à propos de notre capitale. Le président des Etats-Unis a constaté avec tristesse que Paris n’était plus Paris. Le président de la République lui a rétorqué, indigné, que Paris sera toujours Paris. L’un, l’Américain, ne connaît rien à Paris : le Texas lui est plus familier. L’autre, le Français, est affecté par la même ignorance : il préfère visiter la banlieue. On se permet de leur conseiller de lire La dernière rue de Paris : Enquête sur la rue des Martyrs d’Elaine Sciolino. Elle est Américaine. Et son texte est en même temps un livre d’amour, un bréviaire et un guide. Tout y est vivant. La rue. Ses habitants. On y est bien.
Des Arabes tellement français…
La rue des Martyrs est longue de 885 mètres. Elle s’arrête fort heureusement avant le Sacré-Cœur, son voisin dont la laideur ne se discute pas. Elaine Sciolino fait de cette rue un objet de célébration religieuse. Une œuvre pieuse. Rien n’est oublié. Les rituels, les habitudes. Ses permanences et ses changements. Ses vieilles boutiques familiales et ses magasins branchés. Les saveurs. Les odeurs. On est à Paris. On est en France. Qu’on ne s’y trompe pas : rue des Martys, il y a des Arabes. Mais ils sont tellement, tellement français… Tellement, tellement intégrés dans le quartier. « La rue des Martyrs représente ce qu’il reste du Paris humain et intime », écrit Elaine Sciolino.
Laissons-la nous prendre par la main. Avec elle, nous ferons connaissance de Sébastien Dominique, son boucher, qui tous les matins à dix heures, déboule au Dream Café, pour engouffrer sa demi-baguette au jambon arrosée de moult verres de vin. Faisant un détour chez le fromager du 5 de la rue des Martyrs avec Elaine Sciolino, nous goûterons au meilleur beurre de France. Et la conversation du fromager vaut aussi le détour. Il est intarissable sur les prouesses sexuelles de Jacques Chirac. « Cinq minutes, douche comprise ».
Au Bistro 82, si vous avez de la chance, vous verrez la belle Yona se déshabiller. Non, non, ce n’est pas une professionnelle. Il lui arrive parfois de faire un strip-tease pour les soirées d’anniversaire de ses amis. Pourquoi ne pas la rencontrer ? Pourquoi ne pas rencontrer les gens de la rue des Martyrs ? Ils vous apprendront tant de choses à propos de la nourriture, du vin, de l’architecture, de l’histoire, des religions, de la littérature, de la famille, des vêtements de seconde main, du bois doré, à propos de la façon d’attraper les souris aussi, à propos de la restauration des œuvres d’art, et enfin de l’aiguisage des couteaux…
La dernière rue de Paris : Enquête sur la rue des Martyrs. Exils, 2017.