Peter Brueghel l’Ancien, Le Vin à la fête de la Saint Martin (ca. 1565-1568), Musée du Prado, Madrid

C’est comme dans un tableau de Brueghel l’Ancien. Avec des personnages hirsutes, énervés, échevelés, fornicateurs, sales, dépressifs comme on peut l’être dans une société exclusivement marchande qui a réduit l’homme à un consommateur, addict à son smartphone. L’endroit, pourtant, semble propice au bonheur, un immeuble bourgeois près de Notre-Dame, avec vue sur Seine, non loin des bouquinistes à qui l’on rendait visite, après les cours, quand le fleuve Amazon n’existait pas. La date est également propice à la fête, 24 décembre. Mais il fait étrangement chaud. Un énorme nuage obscurcit le ciel au-dessus de l’Île de la Cité. On craint pour les bourriches d’huitres et le foie gras sous cellophane. Car Noël, c’est ça désormais, une grosse bouffe à se rendre malade, autour de cadeaux de mauvais goût, qu’on revend le lendemain sur internet, en se bourrant d’aspirine.

Vadim l’écrivain, le prof déprimé, le peintre alcoolique et le baiseur compulsif

Pierre Mérot est entré en littérature avec le drapeau anar comme étendard. Il a publié plusieurs romans, et toujours le même fil noir : le monde est tragique et les hommes sont lourds. Là, dans ce roman inclassable, saupoudré d’humour grinçant, de celui qu’on trouve davantage chez Faulkner que chez Voltaire, il nous décrit, un par un, les habitants de l’immeuble, personnages à la fois grotesques et pitoyables, parfois attachants, parce que le ridicule de l’homme peut parfois toucher.

Il y a les sœurs Parker, propriétaires excentriques de l’immeuble, qui vivent parmi les livres, dans des pièces bordéliques et boivent du Get 27 à l’heure du thé ; le vieux peintre Johannes, négligé, alcoolique, multipliant les ratages, en particulier ses natures mortes hideuses ; l’étudiant G., baiseur compulsif, rêvant de carrière politique, ce qui semble être un bon choix quand on ne résiste pas à la tentation de la chair ; Fifi, le critique littéraire dégueulant sur les romans tous plus mauvais les uns que les autres, mais ne pouvant l’avouer, de peur d’être ostracisé, hurlant soudain, cri de l’esprit brimé : « Cette conne de lesbienne a encore pondu son tas de merde insipide ! » ; J.C. le prof menacé d’internement par son chef d’établissement, rendu dingue par ses élèves, « ignobles petits salauds incultes et individualistes » (Mérot est prof, rappelons-le).  Il y a, bien sûr, d’autres personnages qui se débrouillent avec leur misérable existence, on ne va pas tous les passer en revue, ces éclopés qui pensent courir aussi vite qu’Usain Bolt (le mensonge aide à ne pas se retrouver trop vite au Pavillon des Nymphéas, entre les mains des spécialistes de l’euthanasie…), mais celui qui domine ces losers déjantés, c’est Vadim l’écrivain. Il picole de la vodka, ce qui lui vaut d’avoir des visions, des trucs bizarres. Il finit par penser que le diable est aux commandes, que le nuage et la chaleur, qui ne cesse de grimper, sont démoniaques. Vadim est revenu de tout, même de l’amour. Il veut quitter Eve, sa bien-aimée, bientôt cinquante-huit ans, paraissant quarante, blonde et éblouissante. Il veut la quitter, mais il s’interroge. C’est là que Mérot est touchant, presque romantique. Presque, car ça semble tellement obsolète le romantisme de nos jours. Une preuve de faiblesse coupable.

Puis le roman vire à l’apocalypse. Le surnaturel s’empare définitivement de l’intrigue. C’est Shakespeare qui vient réveillonner. Le baroque l’emporte. Le monde est devenu insensé. On pense alors à la tirade de Macbeth :

« La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur

Qui se pavane et s’agite une heure sur la scène

Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire

Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,

Et qui ne signifie rien. »

 

Pierre Mérot, Réveillon, Rivage.