Plusieurs indices suggèrent que la journaliste auteur de l’article n’a pas eu le temps de se relire. Ou bien alors, qu’elle s’est relue sur écran. Soit dit en passant, c’est un vrai problème, sur lequel des spécialistes commencent seulement à se pencher mais dont tout le monde peut faire l’expérience : la relecture est beaucoup plus efficace sur papier que sur écran. Et quand on sait que l’on commet, en général, plus de fautes avec un clavier que le stylo en main (en cause, la nature et la vitesse plus difficilement contrôlable du geste), cela explique, nonobstant la réelle dégradation de l’enseignement de la langue, l’impression actuelle d’une prolifération des fautes, en dépit de l’existence des correcteurs automatiques (qui agissent souvent comme des machines à proposer des bêtises). Nos pédagos feraient bien de s’intéresser à ce sujet avant de généraliser l’utilisation des tablettes dans les classes. Si Mme Najat me lit…
Mais revenons à nos moutons. Pour moi, il y a deux éléments qui suggèrent un défaut de relecture :
« L’incertitude des électeurs rend le scrutin d’avril très incertain ». Cette figure porte le doux nom d’isolexisme mais, en l’occurrence, je soupçonne que sa présence ne soit pas le fait d’une intention stylistique particulière. Je crois que l’adjectif « incertain » n’est pas le mieux choisi ici. Je suggère: « le trop grand nombre d’électeurs indécis rend le résultat du scrutin d’avril très difficile à prévoir ». C’est une maigre besogne, mais avant qu’un logiciel de correction en fasse autant…
« Le sénateur socialisre ». Là, on voit que la journaliste a travaillé sans correcteur orthographique (qui eût bondi sur ce lapsus digital), ce qui me la rend sympathique, je l’avoue.
Examinons à présent le contenu de l’article.
Les trois paragraphes correspondent à trois phases du raisonnement, qui ressemblent au plan d’une dissertation ratée :
I. Non, Fillon n’est pas sous-évalué dans les sondages.
II. Si : Fillon est probablement sous-évalué dans les sondages.
III. Cette question n’a aucun intérêt.
Ce qui trouble, à la première lecture, c’est le décalage entre le caractère très alléchant du titre et la dernière phrase du texte, qui remet en cause l’intérêt même du sujet de l’article.
Autre point dérangeant, l’impression d’une contradiction interne. Et ce n’est pas qu’une impression. Dans le premier paragraphe, la journaliste écrit que « les instituts de conseil et de sondage BVA Opinion, Ifop, OpinionWay et PollingVox répondent en chœur: non, F. Fillon n’est pas sous-coté ». Pourtant, dans la deuxième partie du texte, les spécialistes cités comme accréditant l’hypothèse du « vote honteux » (et donc, implicitement, de la sous-estimation de Fillon dans les sondages) sont… Jérôme Sainte-Marie de PollingVox et Bruno Jeanbart d’OpinionWay.
Ce bref article est en grande partie constitué d’une compilation de citations. Ce qui surprend, en la matière, c’est l’irruption soudaine, parmi ces références, d’un sénateur socialiste…
Philippe Poutou lors du débat présidentiel du 4 avril 2017. SIPA. 00801028_000012
Le lendemain du débat de mardi, le mainstream macroniste multipliait les spasmes de ravissement concernant la prestation de Philippe Poutou. Relayé par le gauchisme mondain, s’esbaudissant sur la « performance » de Philippe Poutou et la saluant de sonores « bravo camarade ! Merci camarade ! » Pour avoir rejoint Benoît Hamon, dans la volonté de foutre l’immunité parlementaire par-dessus bord alors qu’elle est une conquête démocratique. Trop transgressif ! Pour avoir défendu l’UE. Trop internationaliste ! Pour avoir refusé d’être sur la photo de groupe. Trop rebelle ! Pour être venu ostensiblement en pyjama débraillé sur le plateau. Trop rigolo !
Mais la vraie raison est ailleurs, Philippe Poutou ayant soigneusement fait ce pourquoi, trotskiste folklorique, il est à chaque élection présidentielle et disparaît entre-temps. Cette fois-ci c’était donner un coup de main à Macron. Et au passage si possible piquer des voix à Jean-Luc Mélenchon.
L’immunité parlementaire est une « immunité ouvrière »
Revenons d’abord sur la séquence qui plonge les petits-bourgeois dans le ravissement. Regardant alors François Fillon et Marine Le Pen jusqu’à présent protégés par leur immunité parlementaire, non pas des poursuites, mais des mesures de coercition rêvées par les très impartiaux PNF et Pôle financier, Philippe Poutou a lancé : « lorsque je suis convoqué au commissariat, je ne suis pas protégé par une immunité ouvrière ».
Et les ignorants de s’esclaffer. Mais ce n’est pas l’attitude de la juridiction d’exception acharnée à aider Macron à être élu qui lui pose un problème, c’est l’existence de l’immunité parlementaire. Dites donc Monsieur Poutou si vous étiez parlementaire vous en bénéficieriez, et heureusement. L’immunité parlementaire, principe démocratique issue de la séparation des pouvoirs, existe pour que l’élu du peuple puisse exercer librement son mandat. À l’abri des pressions de l’exécutif et du judiciaire. Ce n’est pas un sauf-conduit pour pouvoir commettre des infractions, cette présentation est stupide. C’est l’Assemblée elle même qui peut la lever. Mais avec Poutou, plus besoin d’élections et de mandat populaire, ce sont Eliane Houlette et Serge Tournaire qui doivent décider qui peut siéger. Lorsque les organisations ouvrières faisaient élire des députés, l’immunité parlementaire était un outil précieux qui les mettait à l’abri de l’arbitraire. Cette immunité est une conquête démocratique, qui est bien une « immunité ouvrière » lorsqu’elle protège des « parlementaires ouvriers ». Et pour qui connaît l’histoire du mouvement social, ce qui n’est pas le cas de Philippe Poutou, cette disposition a été précieuse à plusieurs reprises.
Il y a ensuite l’amour partagé avec Nathalie Arthaud de l’Union européenne, euro-enthousiasme qui repose sur le postulat selon lequel le Capital européen a atteint son stade suprême d’intégration via l’UE et doit donc être combattu par le monde du travail à l’échelle européenne. Alors que c’est justement l’incapacité de l’UE à réguler la compétition entre les bourgeoisies européennes qui rend l’UE obsolète. Cet aveuglement pour un soi-disant marxiste de l’évidence selon laquelle c’est d’abord sur le terrain national qu’il faut combattre le capitalisme national est caractéristique d’une étonnante capacité à l’ineptie politique. Comme lorsque le même Poutou, se lançant dans la mécanique quantique prétend qu’une musulmane peut être voilée et féministe, comme le chat de Schrödinger vivant et mort à la fois.
L’habit ne fait pas l’ouvrier
Et puis bien sûr, il y a eu la tenue et le refus d’être sur la photo de groupe. « Je suis ouvrier, alors je viens dans un dépenaillé cradoque, parce qu’un ouvrier c’est sale et mal habillé ».
Sur ce dernier point, m’est revenu un souvenir cuisant. Jeune avocat, j’étais collaborateur chez le premier bâtonnier communiste de l’ordre des avocats. Au barreau de Bobigny, bien sûr, puisqu’il exerçait dans le neuf-trois. Je me rappelle comment, il avait découpé l’article du Monde qui annonçait son élection pour l’envoyer fièrement à ses parents, ouvriers. Tous les samedis, j’enchaînais des permanences juridiques en mairie d’Aulnay-sous-Bois, de Bobigny, et de Sevran, toutes encore des communes ouvrières. J’apportais la bonne parole juridique à une soixantaine de personnes qui défilaient dans le petit bureau qu’on m’avait attribué. La première fois, considérant que le samedi on pouvait être un peu plus détendu, j’avais adopté ce qu’on appelle aujourd’hui le Friday wear. Blazer, chemise sans cravate.
Fatale erreur ! Le bâtonnier m’attendait pour me présenter au personnel municipal. Toute ma vie je me souviendrai de la mâchoire crispée à ma vue, et de ce que j’ai entendu : « Monsieur de Castelnau (en insistant sur la particule) vous êtes avocat, et c’est en tant qu’avocat que vous venez parler à ces gens, pour essayer de les aider. Et c’est à l’avocat qu’ils viennent se confier, pas à un copain. Vous êtes prié de venir habillé convenablement, je dirais « pimpant », ce sera votre façon de leur montrer que vous les respectez ». Rien que de me rappeler cette phrase j’ai encore les joues qui chauffent et les oreilles qui sifflent.
Alors Monsieur Poutou, les règles vestimentaires ont évolué vers un peu plus de détente et c’est tant mieux, mais lorsque l’on prétend représenter les ouvriers et être l’un d’entre eux on évite de se déguiser et de venir sur les plateaux en caleçon. Certes, cela fait glousser et frétiller les petits-bourgeois, mais c’est alimenter une forme de mépris social.
Prières de rue à Clichy pour protester contre la fermeture d’une salle de prière, mars 2017. SIPA. AP22034698_000001
Le 30 mai 1806, Napoléon adresse à l’Assemblée des notables juifs qu’il a instaurée par décret 12 questions destinées à évaluer leur capacité d’assimilation : pratiquent-ils la polygamie, autorisent-ils le divorce par les tribunaux civils, les mariages mixtes sont-ils licites. On sonde aussi leur volonté d’adhérer à l’universalisme français et la profondeur de leur patriotisme – « Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers ? Quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ? Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? » L’Empereur dévoile ses objectifs dans une lettre à son ministre de l’Intérieur : « Il faut atténuer, sinon détruire, la tendance du peuple juif à un si grand nombre de pratiques contraires à la civilisation et au bon ordre de la société dans tous les pays du monde. Il faut arrêter le mal en l’empêchant ; il faut l’empêcher en changeant les Juifs. […] Lorsqu’on exigera qu’une partie de la jeunesse aille dans les armées, ils cesseront d’avoir des intérêts et des sentiments juifs ; ils prendront des intérêts et des sentiments français. » Un an et moult controverses politico-talmudiques plus tard, la messe est dite : quoiqu’en renâclant sur les mariages mixtes, les membres du futur Consistoire central israélite de France donnent pour l’essentiel des réponses satisfaisantes aux questions de l’Empereur. Le 7 mars 1807, la communauté juive remercie Napoléon : « Béni soit à jamais le Seigneur Dieu d’Israël, qui a placé sur le trône de France, un prince selon son cœur. »
Le CFCM se demande ce que la France peut faire pour lui
En réalité, pas mal de Juifs devaient penser que Napoléon – qui ne les aimait guère – était un pur salaud. S’il leur a donné une place dans la société, il a pris à leur encontre nombre de mesures vexatoires. Une grande partie des conditions qu’il leur imposa pour faire pleinement partie de la communauté nationale serait aujourd’hui jugée discriminatoire et attentatoire aux libertés individuelles, comme cette drôle de demande faite au sanhédrin de « prévoir un tiers de mariages mixtes ». Justement : si les Juifs de France doivent être reconnaissants, c’est parce qu’il les a accueillis à la dure, sans se soucier de froisser leur susceptibilité ou de brimer leur identité.
Deux siècles plus tard, les musulmans de France n’ont pas cette chance. Installés ou nés en France à l’âge des droits de l’homme puis de l’individu-roi, ils ne peuvent compter sur l’autorité de l’État pour les aider à se dépouiller de ce qui, dans leur héritage, les empêche de devenir pleinement français. Il n’y a pas d’empereur pour dire à leurs représentants[access capability= »lire_inedits »] qu’ils ont perdu le contrôle de leur jeunesse et que ce n’est pas en flattant son sentiment victimaire qu’ils la calmeront. Au contraire, nos dirigeants peinent eux-mêmes à nommer et d’ailleurs à voir le problème.
De toute façon, ce n’est plus l’État qui demande des comptes aux religions et communautés, ce sont les religions, en l’occurrence l’une d’elles, qui adressent doléances et récriminations à l’État. Le 23 mars, le CFCM (Conseil français du culte musulman) a adressé une lettre ouverte aux candidats à la présidence de la République pour les sensibiliser « aux attentes et appréhensions des musulmans de France ». De ce texte indigeste, qui compile de grandes proclamations qui ne mangent pas de pain, il ressort qu’il n’y a pas de problème. Les musulmans aiment la France, la République, la laïcité. Tant pis si toutes les enquêtes, en plus de l’expérience concrète, montrent qu’une importante minorité déteste ouvertement les trois. « Les musulmans de France considèrent que l’islam confère une égalité totale aux femmes et aux hommes. » Puisque le CFCM le dit.
Le CFCM ne se demande pas ce qu’il peut faire pour son pays mais ce que son pays doit faire pour lui. Alors que progresse un rigorisme d’un autre âge qui isole ses adeptes des autres Français, on pourrait espérer que l’instance supposée représentative des musulmans de France lance une reconquête culturelle. Au lieu de quoi, après avoir longuement déploré les amalgames, stigmatisations et discriminations que subissent ses ouailles, elle demande au futur chef de l’Etat d’interdire tout débat sur l’islam et sa compatibilité avec la République. « La question n’a aucun sens. » Le CFCM aimerait donc que l’on fasse taire ceux qui propagent « certaines théories sur le rôle supposé de l’islam dans la désagrégation de la République ». Si on comprend bien, la liberté de conscience qu’affectionne tant le CFCM s’arrête là ou commence l’islam. En somme, seul le CFCM a le droit de parler pour « les » musulmans.
Que des musulmans du coin de la rue soient peinés ou révoltés par le débat sur l’islam, c’est compréhensible et regrettable. Mais il serait encore plus regrettable que, pour ne pas les peiner, on détourne le regard des fractures françaises. « Les musulmans veulent être respectés », nous dit le CFCM. Le premier respect, c’est la vérité. Les amis des musulmans ne sont pas ceux qui les câlinent, ni les associations pousse-au-crime comme le MRAP et le CCIF (pas le Consistoire central, le Comité contre l’Islamophobie en France).
Napoléon voulait « changer les Juifs ». Il a réussi et ils s’en sont fort bien trouvés. Ils sont devenus Français et ils sont restés juifs. On déplore souvent la concurrence victimaire, mais sur ce terrain, les musulmans auraient tout à gagner à imiter le modèle juif. Même s’il n’y a pas de Bonaparte en vue.[/access]
La cité des 4000 de La Courneuve, 2010. SIPA. 00594786_000023
Lors d’un débat télévisé, Jean-Luc Mélenchon avait dit : « je veux rendre la France aux Français ». Cette énormité, ce blasphème, cette saillie nauséabonde ne passa pas inaperçue. Sur une radio du service public Jean-Michel Aphatie, outragé et indigné, lui reprocha de parler comme Marine Le Pen. Elle-même – c’était suggéré – parlant comme les idéologues d’extrême-droite des années 30…
Nous refusons de nous engager sur ce chemin boueux et infâme. Par prudence d’abord. Et aussi parce que notre patronyme nous interdit d’adhérer avec enthousiasme au programme intitulé « La France aux Français ».
Le vocable est noble, trop noble
C’est frustrant. Et parfaitement dommageable pour notre équilibre personnel. Mais nous avons trouvé une compensation innocente et inattaquable. Elle se nomme : « Rendons le français au français ». C’est un peu réac, il est vrai. Mais ça contourne l’obstacle des « heures les plus sombres de notre histoire ».
S’agissant de l’utilisation du français – de la langue française, donc – une tribune publiée dans Libération a nourri notre perplexité. Signée par des dizaines de personnes résidant dans les quartiers dont on parle tant et toutes « issues de la diversité » (c’est bien comme ça qu’il faut dire ?) elle appelle à voter Macron. Et une phrase revient, lancinante, dans le texte : « Les quartiers populaires vont marcher avec Macron ».
Le mot « Macron » ne pose pas de problème. Il est dans la banalité quotidienne du débat électoral. Mais tel n’est pas le cas « des quartiers populaires ». Le vocable est noble, trop noble : il contient le mot « peuple ». C’est le peuple qui a pris la Bastille, érigé les barricades de la Commune et s’est soulevé en 1944 pour libérer Paris.
Appelons un chat un chat!
C’est le peuple qui, abandonné par les élites de gauche et de droite, a fini, écœuré, par se tourner vers le Front national (la sociologie de son électorat ne laisse aucun doute sur cette réalité). C’est le peuple qui se lève tôt le matin pour aller au travail. C’est le peuple qui se réveille également tôt le matin, puis se recouche désespéré car, au chômage, il réalise qu’aucun travail ne l’attend.
Qu’est-ce que les quartiers baptisés « populaires » avec l’eau bénite déversée par les curés de la rive gauche ont à voir avec le peuple ? Pourquoi ne pas appeler ces quartiers par leurs noms ? Les Franc Moisins à Saint-Denis, le Mirail à Toulouse, la Cité des 4000 à La Courneuve… Ce serait leur rendre justice que de leur redonner leurs vrais noms. Et ce serait rendre justice à la vérité que d’écarter l’adjectif « populaires » de lieux où il n’a pas sa place.
Philippe Poutou. Sipa. Numéro de reportage : 00801028_000037.
Ce que Christine Angot a raté lors de « L’Emission politique » sur France 2 il y a dix jours, Philippe Poutou l’a réussi hier soir sur BFM, RMC et CNews. Grâce à sa légitimité d’ouvrier, il a réussi à déstabiliser ceux que les médias poursuivent de leur vindicte depuis le début de cette triste campagne. Contrairement à Christine Angot, Philippe Poutou a la hargne sympathique.
Lorsqu’il s’agit de taper sur Le Pen ou Fillon, il dit tout haut ce que tous les people pensent tout haut. C’est très bien, mais ce n’est pas pour cela que ces mêmes people voteront pour lui plus tard. Après tout, cela fait longtemps que le NPA ne sert qu’à ça : exécuter les basses œuvres de la bien-pensance, tandis que celle-ci adopte une ligne toujours plus postindustrielle. Philippe Poutou est l’idiot utile des liquidateurs de la classe ouvrière dont il fait partie. Ceux qui aujourd’hui proposent vraiment de la défendre, que ce soit par un accent mis sur l’investissement productif ou sur un protectionnisme intelligent, sont cloués au pilori : ceux qui ne voient l’industrie que comme un long chemin de croix dont l’économie virtuelle ou le revenu universel viendra nous libérer, sont au contraire chouchoutés par les médias…
Quand Boucheron oint Poutou
Ce matin sur France Inter, Philippe Poutou a même reçu l’onction de la nouvelle star du monde intellectuel français : Patrick Boucheron. Invité par Patrick Cohen pour nous expliquer ce qu’il faut penser de questions aussi graves que celle du statut de la vérité dans notre monde en miettes, Patrick Boucheron a prétendu pour cela s’appuyer sur la pensée de Michel Foucault. Curieux, alors même que Foucault fut le principal fossoyeur du concept de vérité, en affirmant que la vérité n’existait que comme « effet de vérité » et non pas en elle-même. C’est d’ailleurs dans une certaine fidélité à cette conception purement performative de la vérité que Patrick Boucheron a produit récemment son Histoire mondiale de la France, tentative sans doute réussie de planter le dernier clou dans le cercueil de notre roman national. Inviter Boucheron à nous aider à lutter contre le monde de la « post-vérité », c’est un peu comme inviter un enthousiaste héritier du pyromane en chef que fut Michel Foucault à nous expliquer comment éteindre un incendie.
Soljenitsyne-Poutou, même combat!?
Mais ce dernier, sans trop le reconnaître ouvertement, a retourné sa veste à la fin de son existence. Il propose en exemple, dans son tout dernier cours, intitulé Le Courage de la vérité, l’attitude des anciens Grecs et des premiers chrétiens face au pouvoir, à travers la figure du parrèsiaste, celui qui ose dire et incarner la vérité, fût-ce au péril de sa vie. La parrhèsia est un concept omniprésent dans le Nouveau Testament. Son succès dans le christianisme est inséparable de la déchirure dans l’ordre politique dont le Christ est responsable, lorsqu’il instaure l’ordre du monde et celui de Dieu. Cela, Boucheron s’est bien gardé de nous le rappeler, se contentant, lorsqu’il s’est agi de nommer des figures de parrèsiastes, de passer sans transition et sans craindre le ridicule d’Alexandre Soljenitsyne à Philippe Poutou. Voilà donc le monde dans lequel nous nous trouvons : le courage de la vérité autrefois incarné par Soljenitsyne est aujourd’hui incarné par Philippe Poutou. Hier, le courage de la vérité consistait à oser parler face aux loups, aujourd’hui, pour Patrick Boucheron, cela consiste à hurler avec eux.
François Fillon, mars 2017. SIPA. AP22034452_000010
Christine Angot sur France 2 (26 mars)
Le jeudi 23 mars 2017 est une date historique. Nous savions depuis quelque temps déjà que rien n’échappait à l’implacable loi du divertissement, que les humoristes sévissaient partout, tout le temps, et que notre lot était – selon la géniale expression de Neil Postman – de « nous distraire à en mourir ». Mais ce qu’on a vu le 23 mars dans L’Émission politique qui recevait François Fillon, c’est le divertissement lui-même déchoir et s’avilir jusqu’à ressusciter les jeux du cirque. L’invité-surprise du jour était Christine Angot, et celle-ci n’a pas choisi de dialoguer, même durement, avec François Fillon, elle a voulu le mettre à mort. Refusant tout véritable face à face, elle lisait, le visage convulsé par la haine, un texte d’invectives, au point que certains ont pu dire qu’elle avait « pété un câble ». Ils se trompent : Christine Angot n’a pas de câble. C’est même ce qui la définit. Rien ne l’arrête, rien ne la retient, elle ne connaît ni hésitation ni inhibition. Poussée par le sentiment, l’émotion, ou l’idée fixe qui l’habitent, elle fonce tête baissée sans le moindre égard pour tout ce qu’elle supprime et brise. Sélectionné par les responsables de la chaîne de Service public en toute connaissance de cause, ce pur individu a déboulé sur le plateau et l’a aussitôt transformé en arène. Alors même qu’elle était censée représenter la fraîcheur et l’authenticité de la société civile face à nos politiques magouilleurs et coupés des réalités, elle s’est affranchie des règles du débat démocratique, elle a bafoué la décence commune. Elle a fait tout ce qui ne se fait pas, et il n’y avait pas besoin d’être filloniste pour trouver insupportable le spectacle de sa férocité. « Sommes-nous tombés si bas ? », s’est-on demandé avec horreur dans de très nombreux foyers français.
Le retour d’un instinctivisme haineux
Mais cette question n’a pas été relayée dans les médias. Bien au contraire. Invité sur France Inter pour présenter avec Marc Dugain sa nouvelle revue America, l’excellent journaliste qu’est Eric Fottorino s’est incliné devant la capacité des écrivains à capter le réel mieux que tout le monde. Il a donné deux exemples de cette clairvoyance littéraire : Philip Roth, qui a anticipé l’élection de Trump dans Le complot contre l’Amérique, et Christine Angot, qui a trouvé des mots justes dans sa diatribe contre Fillon. Mais Philip Roth n’a rien anticipé du tout quand il a imaginé l’élection de Charles Lindbergh à la présidence des Etats-Unis. Il a voulu défataliser le passé en racontant ce qui aurait pu être. Et, a-t-il précisé tout récemment, il est beaucoup plus facile de se représenter Charles Lindbergh en président que Donald Trump. Lindbergh ne se réduisait pas à ses sympathies nazies. Il a fait preuve d’un courage immense et d’un véritable génie aéronautique en traversant l’Atlantique en 1927, c’était un homme substantiel et, avec Henry Ford, l’Américain le plus célèbre de l’époque. En revanche, ce qui excède l’imagination du romancier, ce n’est pas Trump comme type humain, c’est Trump à la Maison Blanche : ignorant du gouvernement, de l’histoire, de l’art, de la science, de la philosophie, incapable d’exprimer ou de reconnaître la moindre subtilité, la moindre nuance, dépourvu de toute décence et maniant un vocabulaire réduit à 70 mots, tel est l’inimaginable Trump !
Finkielkraut: « Ch. Angot n’a pas pété un câble: elle n’a pas de câble. C’est même ce qui la définit: rien ne l’arrête, rien ne la retient » pic.twitter.com/xxADDfgmi7
Quant à Christine Angot, elle a exercé sa vocation d’écrivain en répondant à François Fillon, qui lui demandait : « Qu’est-ce qui vous permet de dire que je suis coupable ? » – « C’est ce que je ressens ! » C’est donc ça, la littérature ? Le ressenti ? En 1898, les intellectuels qui doutaient de la culpabilité de Dreyfus et refusaient leur assentiment à un jugement dont la légalité leur paraissait suspecte, ont cherché méthodiquement des preuves. Leurs adversaires ne s’embarrassaient pas de[access capability= »lire_inedits »] ce genre de scrupules. Les faits judiciaires ne retenaient pas leur attention, car au travail d’enquête et à l’exercice de la raison, ils opposaient les certitudes de l’instinct. Dreyfus, à leurs yeux, respirait la trahison. Et, le jour de sa dégradation, Léon Daudet, porte-parole du peuple en colère, n’a voulu voir en lui qu’« une fixité d’audace têtue qui bannit toute compassion ». Il était, de même, impossible à Christine Angot d’admettre que le châtelain de Sablé-sur-Sarthe ait été blessé par la violence des attaques dont il fait l’objet depuis deux mois. Elle n’envisageait pas que cette âme noire pût souffrir d’être désignée quotidiennement à la vindicte universelle. Et Fillon commettait un sacrilège en osant dire, lui, le possédant, lui, donc, le monstre, qu’il avait compris Pierre Bérégovoy, ce fils d’ouvrier. Que Fillon était un scélérat dénué de toute humanité, elle le concluait de sa classe.
Soyons clairs : je ne compare pas François Fillon avec le capitaine Dreyfus. Quelle que soit l’issue de son odyssée judiciaire, il a révélé, avec l’accaparement familial de son enveloppe parlementaire et les largesses consenties à son épousé par La Revue des deux mondes, un aspect de lui-même dont je conçois très bien qu’il décourage certains de ceux qui s’étaient résolus à voter pour lui parce que la gauche actuelle est absurde, parce que le Front national demeure très inquiétant, et parce que le narcissique, ondoyant et inexpérimenté Emmanuel Macron n’est pas en mesure de constituer une majorité parlementaire. Ce qui me désespère, c’est de voir revenir en force le même instinctivisme haineux que celui qui avait fait rage pendant l’Affaire et que ce grand retour s’opère sous le pavillon de la littérature.
Quelques heures après l’interview d’Éric Fottorino, un autre grand journaliste, Laurent Joffrin, écrivait sur le site de Libération : «Incongrue, intempestive, agressive, mais sincère, l’intervention de Christine Angot, jeudi soir sur France 2 face à François Fillon, restera dans les archives comme un « OTNI », un « Objet Télévisuel Non Identifié », baroque et dérangeant. C’est le propre des écrivains et des écrivaines (sic) que de sortir du cadre de la bienséance télévisuelle. »
Au terme de plusieurs décennies de transgression, de subversion, de révolte contre les interdits et de levée de tous les tabous, Laurent Joffrin en vient à identifier littérature et goujaterie. Il ne sait plus que le littéraire, ce n’est pas le littéral, le pulsionnel, le péremptoire, mais la mise en forme du réel et, à ce titre, l’une des composantes essentielles de la civilisation. La question que je me pose après avoir entendu Éric Fottorino et lu Laurent Joffrin est celle-ci : combien de temps la littérature française survivra-t-elle à l’oubli de sa définition ?
La menace d’Erdogan (26 mars)
Le président Erdogan désire accroître ses pouvoirs déjà considérables. Il a donc appelé à la tenue d’un référendum pour une réforme constitutionnelle, et, afin de mobiliser les Turcs de la diaspora, il a voulu organiser des meetings de soutien en Europe. Aux Pays-Bas et en Allemagne, ces meetings ont été interdits. Erdogan, furieux, a alors traité Merkel et le Premier ministre néerlandais de « nazis ». La France a pourtant décidé de maintenir le rassemblement prévu à Metz, et le ministre des Affaires étrangères turc a pu y répandre la bonne parole. Cela prouve que s’il y a bien une Union Européenne, il n’y a pas de « nous » européen. L’Europe n’est pas, malgré tous les beaux discours, une expérience partagée. L’Europe n’est pas une communauté de destin. Elle le serait si les Français se sentaient visés quand d’autres Européens subissent des attaques ignominieuses. À la provocation d’Erdogan, à son arrogance, et à son instrumentalisation éhontée de l’histoire, les soi-disant Européens ont réagi en ordre dispersé, et les médias français, si friands pourtant de scandales, n’ont rien trouvé à reprocher à leur gouvernement dans cette affaire. Certains éditorialistes se sont même félicités avec Daniel Cohn-Bendit que ce gouvernement ait eu la sagesse de ne pas jeter de l’huile sur le feu… Sagesse, donc, et non couardise.
Il y a plus grave : notre presse investigatrice qui invoque à tout bout de champ le droit de savoir a choisi de ne pas rapporter les propos du président turc à l’adresse de ses compatriotes vivant en Europe : « Ne faites pas trois enfants, faites-en cinq, vous êtes l’avenir de l’Europe. » C’est Jacques Dewitte, un ami philosophe habitant Berlin, qui m’a alerté. Je n’ai pas voulu le croire. Une dépêche du New York Times, lue sur Internet, a levé mes doutes. Pourquoi cette déclaration a-t-elle été mise de côté, au lieu d’être mise en relation avec ce que le même Erdogan disait, alors qu’il était maire d’Istanbul : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes, et les croyants nos soldats » ? Parce que la menace d’Erdogan est littéralement impensable dans les catégories héritées du siècle passé. Le colonialisme, c’est nous, pensons-nous spontanément. Nous ne pouvons donc pas concevoir que d’autres puissent avoir sur notre continent des visées explicitement coloniales.
Notre temps a deux grandes caractéristiques contradictoires : la mondialisation des échanges, des informations, de la communication, et la guerre des mondes. À l’heure d’Internet, la Turquie d’Erdogan referme la parenthèse laïque ouverte par Mustafa Kemal et se réinscrit dans la longue durée ottomane et islamique. De cette longue durée, la mémoire collective ne sait rien et ne veut rien savoir, car elle est toute entière absorbée par le XXe siècle ou l’idée qu’elle s’en fait. Le XXe siècle est l’unique objet de sa réflexion. Résultat : au lieu de nous rendre plus vigilants, elle nous plonge dans l’hébétude. Et ce qui la fait tenir envers et contre tous les débordements du réel, c’est la panique. Une panique qui n’est pas tant l’effroi devant les nouveaux périls que la peur de retomber, en les constatant, dans le travers dont le déchaînement apocalyptique nous hante et nous hantera longtemps encore : le racisme. Alors les médiateurs de l’information et les leaders d’opinion s’emploient avec une ardeur inlassable à revêtir le présent d’habits d’un autre âge. Et malheur à celui qui dit : « Le roi est nu » ![/access]
Jean-Luc Mélenchon lors du débat présidentiel à 11 candidats du 4 avril 2017. SIPA. AP22036293_000001
Un regret d’abord. Pourquoi mesdames Ferrari et Elkrief se comportaient parfois comme des candidates ? Je veux bien croire qu’un débat à onze n’est pas aisé à arbitrer. Mais justement pourquoi se permettaient-elles de donner leur avis par questions voire affirmations interposées ? Puisque des débats télévisés d’avant premier tour sont aujourd’hui un acquis, que les animateurs restent animateurs et se cantonnent au rôle de faire respecter les temps de parole et d’éviter les hors-sujets. Ce ne sont pas les journalistes qui ont passé des mois à trouver les cinq-cents parrainages et les téléspectateurs se fichent pas mal de leur avis.
Une satisfaction, ensuite. Je m’étais refusé à regarder le débat à cinq protagonistes, et donc à le commenter. Il faut remercier les deux chaînes d’information continue d’avoir organisé ce débat qui n’excluait aucun candidat, et qui permettait à chacun de pouvoir interpeller ses concurrents.
Deux candidats comptaient beaucoup sur ce débat où ils pouvaient laisser leurs derniers espoirs. François Fillon et Benoît Hamon avaient justement forgé leurs victoires respectives aux primaires lors des débats télévisés. A ce jeu-là, c’est sans doute Benoît Hamon qui s’en est le mieux tiré des deux, faisant preuve d’une combativité inhabituelle, notamment vis-à-vis de de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. François Fillon a démarré le débat sur un ton larmoyant et il a ensuite fait preuve de nervosité et parfois de mépris par rapport à certains contradicteurs. Son attitude par rapport à Nicolas Dupont-Aignan, notamment, pourrait bien lui causer du tort dans l’éventualité où il se qualifierait pour le second tour.
Emmanuel Macron a joué en défense, un peu comme Alain Juppé lors des débats de la primaire de droite. La position de favori n’est pas la plus facile qui soit, mais cette tactique n’avait pas réussi au maire de Bordeaux. Macron compte davantage sur l’émission de jeudi soir sur France 2. Marine Le Pen a semblé sur la réserve elle aussi, se positionnant d’ores et déjà en candidate de deuxième tour. Sa conclusion était plutôt réussie, à cet égard. Jean Lassalle et Jacques Cheminade ont fait le spectacle, à l’instar de Jean-Luc Bennahmias lors de la primaire socialiste.
Leur authenticité a apporté des couleurs à l’émission. François Asselineau fut fidèle à lui-même. Il a cité beaucoup d’articles de textes divers, se montrant un élève appliqué, et a parfois lancé des flèches acides à certains de ses adversaires, en particulier ceux qu’il considère comme de faux eurosceptiques.
Il est difficile de séparer Nathalie Arthaud et Philippe Poutou tant leurs interventions étaient similaires, bien que provenant de partis historiquement séparés. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont guère surpris ni par leurs tons respectifs ni par leurs prises de positions. Nicolas Dupont-Aignan a marqué quelques points, notamment en début de débat où il a donné l’impression de prendre la place d’opposant numéro un à Emmanuel Macron, laissant Marine Le Pen et François Fillon spectateurs. C’est finalement Jean-Luc Mélenchon qui a sans doute le mieux tiré son épingle du jeu. Serein et pédagogue, il semblait sur la lancée de ses meetings du Havre et de Châteauroux. Qu’on se le dise, le bruit, le fracas, la fureur, c’est bien fini. Mélenchon veut incarner la sagesse. Il n’est pas interdit de penser que cette attitude lui réussisse et que le débat d’hier soir entretienne sa dynamique actuelle.
C’est sous les auspices d’Alain Finkielkraut que nous avons élaboré ce numéro spécial présidentielle autour de l’identité française. Malheureuse, heureuse, à côté de ses charentaises ? Causeur a décidé d’interpeller les principaux candidats (Nicolas Dupont-Aignan, François Fillon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron ainsi que Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon). Si, faute de temps, les deux derniers de ces prétendants n’ont pas donné suite à nos questions. Les autres sont passés à la question, histoire de détailler leur conception de l’identité nationale, de la France menacée par le multiculturalisme, et de la demande frontières, bref à tout ce qui fait un pays ! En écho à notre supplique pour ne pas être enterrés, Fillon, Macron et Le Pen développent chacun sur six pages leurs visions respectives de la France. Avec quelques surprises au rendez-vous : Emmanuel Macron refusant le multiculturalisme, François Fillon fustigeant les naïfs de la mondialisation heureuse, Nicolas Dupont-Aignan soulignant les racines chrétiennes de la France, etc.
Le Goff/ Bousquet au secours du clivage droite/gauche
Grande est notre frustration de ne pas voir abordée dans la campagne la mère de toutes les batailles qu’est la vision de la France. Ainsi que le note Elisabeth Lévy, « des empilements de mesures, même baptisés « projets », ne font pas une vision de et pour la France, dont on a eu l’impression qu’elle était la grande absente de la campagne, en tout cas pour les médias » obsédés par les comptes des Fillon. Du débat, la presse a fait table rase. Ou presque. Il n’est que quelques intellectuels hors-cadre pour poser les questions qui fâchent à leur camp d’origine. Jean-Pierre Le Goff et François Bousquet sont de ceux-là. Pendant que le sociologue analyse le vide abyssal d’une gauche qui recherche désespérément un peuple de substitution, Bousquet, rédacteur en chef adjoint du magazine Eléments, scrute les atermoiements de la droite. Dans un frêle esquif où il ne fait pas bon penser à tribord, ce brillant journaliste a longuement étudié la droite de Patrick Buisson et mis au jour la fracture entre électorats populaire et conservateur. Un entretien que les candidats Fillon et Le Pen gagneraient à méditer… Quitte à jouer la mouche du coche, notre ami Luc Rosenzweig assume son prochain vote macroniste en faveur des générations futures car « chez Macron, et lui seul, on trouve cette ouverture à une société où le risque est encouragé, où l’on enjoint les perdants de l’heure à se bouger pour s’en sortir au lieu d’attendre une becquée que les démagogues de tout poil ne manquent pas de leur promettre ».
Alain Finkielkraut dévoile Erdogan
Résumons-nous. Dans notre rubrique actualités, le journal de Basile de Koch y va franchement : « La preuve que notre justice est indépendante, c’est qu’elle a condamné à mort le général de Gaulle et le maréchal Pétain. » Plein d’esprit, sinon de sérieux, l’olibrius déridera les plus austères. Ça tombe bien, du dur vous attend. Brisant la loi du silence, Alain Finkielkraut revient sur les déclarations d’Erdogan à l’adresse de ses compatriotes vivant en Europe : « Ne faites pas trois enfants, faites-en cinq, vous êtes l’avenir de l’Europe. », preuve que le colonialisme n’a ni visage, ni religion, ni frontières… La religion, parlons-en. Dans le 93, les friches se multiplient à mesure que les chantiers tardent à aboutir : en cause, des mairies qui craignant l’embourgeoisement de leur ville, souvent synonyme de droitisation. De là à ce que certaines banlieues rouges voire bleu pâle préfèrent les islamistes aux classes moyennes, il y a un pas qu’ont franchi nombre d’élus, comme l’observent Erwan Seznec et Paulina Dalmayer. Indispensables frontières, écrivait Thierry Baudet il y a quelques années. Depuis, le jeune intellectuel néerlandais a fait du chemin, allant jusqu’à intégrer le Parlement local avec sa petite formation souverainiste. Gil Mihaely l’a interviewé à La Haye. Avez-vous entendu parler de la polémique sur les villes moyennes déclenchée par le reportage du New York Times à Albi ? Causeur s’en mêle à travers une enquête in situ dans le centre-ville de Vierzon déserté par les commerces…
Au rayon culturel, Pierre Lamalattie nous guide sur les pas de Bernard Rancillac, peintre figuratif contemporain du pop art, actuellement exposé à l’espace Niemeyer, siège parisien du Parti communiste. Sans transition (ou presque !), notre kamarade Jérôme Leroy défend l’écrivain Louis-Ferdinand Céline qui ne se réduit pas à l’antisémite échevelé dénoncé par Taguieff et Duraffour dans un essai épais. C’est avec un certain plaisir proustien que je présente enfin le diariste dilettante Jackie Berroyer, standardiste chez « Nulle Part Ailleurs » pendant mes vertes années, que Cyril Bennasar a rencontré. Allez, lisez printemps, comme dirait l’autre !
Ruth Elkrief et Laurence Ferrari arbitrent le grand débat. Sipa. Numéro de reportage : 00801028_000029.
Vers minuit et demi, les deux taulières du « Grand Débat Historique BFM-TV, TMC, CNews », Ruth Elkrief et Laurence Ferrari étaient rayonnantes. Le pire avait été évité : le risque n’était pas mince qu’une confrontation à onze entre les qualifiés à l’élection présidentielle ne parte en sucette dans une mêlée confuse impossible à maîtriser par les animatrices, ou, au contraire ne s’enfonce dans l’ennui de la juxtaposition de discours en langue de bois de diverses essences, poussant les téléspectateurs à fuir vers d’autres cieux plus récréatifs.
Une tragédie antique en trois actes
Le vainqueur de cette soirée n’est pas à rechercher dans la liste des candidats présents sur le plateau. C’est incontestablement le pool de chaines privées d’information continue organisatrices de l’événement : la mise en scène a été ultraprofessionnelle sur tous les plans, la dramaturgie bien maîtrisée, le décor fignolé au petit poil pour que tous les acteurs, majeurs et mineurs soient bien mis en valeur, et que le « before » (l’arrivée des candidats) et « l’after » (commentaires à chaud après le débat par les éditorialistes patentés) fassent partie du spectacle comme le prologue et l’épilogue d’une tragédie antique. L’arrivée des débatteurs fut la copie conforme de l’ouverture du « Loft », première émission de téléréalité lancée en 2001 sur les antennes françaises.
Poutou-la-provoc se surpasse
Il faut bien constater que les protagonistes se sont prêtés de bonne grâce aux rôles qu’on leur avait attribués. On annonçait des « petits candidats » prêts à casser les codes de la bienséance et de la raison pour profiter au mieux de leur quart d’heure warholien et ils furent au rendez-vous. Poutou-la-provoc, le petit chose tête de turc chez Ruquier s’est surpassé avec son pull Celio, son refus de poser pour la photo de famille, son débit précipité, son attitude relâchée pendant le débat, ses invectives contre François Fillon et Marine Le Pen, qui ont réussi à faire sortir le premier de ses gonds et des convenances du parler bourgeois lorsqu’il marmonna, furieux : «Je vais lui foutre un procès ! ». Il fut, de plus l’auteur de la seule expression propre à faire le buzz dans la semaine à venir: « il n’y a pas d’immunité ouvrière pour refuser de se rendre à une convocation de la police ! ».
Jean Lassalle tient un discours qui donne à penser qu’il ne pousse pas seulement de l’herbe à fourrage dans les vallées pyrénéennes, François Asselineau en Caton l’Ancien sentencieux répétant que « la France doit quitter l’UE » comme le Romain voulait détruire Carthage… Nathalie Arthaud, trotskiste bien propre sur elle assurait avec talent la relève de l’inoubliable Arlette, et Cheminade dans le rôle du doux fada complétaient le casting d’une comédie où les premiers rôles devaient gérer au mieux le script qui leur était imposé, celui de l’égalité du temps de parole avec des « petits » qui n’allaient pas manquer de se faire leur pelote sur leur dos…
Fillon plombé par les « affaires »
Malgré l’omniprésence du spectacle, et son caractère haché par les interruptions des gardiennes de l’horloge, les fans de politique, les analystes de comptoir auront eu leur pitance : Macron a réussi à placer sa tirade anti-Marine, l’accusant de fomenter la guerre à venir par son nationalisme outrancier, mais sans pouvoir sortir de l’impression de flou qu’il donne de l’avenir d’une France macronisée. Dupont-Aignan dispensa les deux favoris de prendre Fillon bille en tête en lui opposant son bilan au gouvernement, notamment la « forfaiture » européenne après le référendum de 2005. Fillon a réussi à démontrer, une fois de plus, qu’il pouvait le mieux« faire président », mais n’a pu se débarrasser de son sparadrap haddockien de ses petites « affaires ». Hamon a concentré ses tirs sur Mélenchon, de bonne guerre, mais un peu tard pour arrêter l’hémorragie de ses électeurs potentiels vers le champion des insoumis.
Mélenchon acrobate
Jean-Luc Mélenchon se révéla une fois de plus le plus pro en politique-spectacle : il arrive bien avant les autres, fait donner Clémentine Autain pour chauffer la salle avant que le show commence. Il a même réussi à se sortir d’un mauvais pas, dans une pirouette qu’aucun commentateur à chaud n’a relevé. Écoutant d’une oreille distraite un dégagement de Marine Le Pen voulant remettre les crèches dans les mairies, il a confondu la crèche pour les petits des gens avec l’évocation traditionnelle de la naissance de Jésus-Christ. S’apercevant de sa bourde en regardant la mine de Marine prête à le fracasser, il effectue en un quart de seconde un rétablissement acrobatique en fustigeant les religions en général, et la catholique en particulier. Du grand art !
Alors, la question à un million de maravédis (monnaie neutre dans le débat sur l’euro) : ce show a-t-il fait bouger les lignes ? Et lesquelles ? Fillon a-t-il réussi à mobiliser le voté caché qu’il prétend avoir en réserve ? Mélenchon va-t-il coiffer Fillon au poteau pour la troisième place ? J’ai le sentiment qu’à ces questions la réponse est non, car le spectacle, ce mardi 4 avril a submergé la politique.
François Bayrou posa son téléphone mobile sur le bureau de maire de Pau, dont il savait qu’il allait bientôt le quitter. Il venait d’accepter la proposition du nouveau président élu de devenir Premier ministre. Certes, si on comparait le score obtenu par Emmanuel Macron lors de ce second tour avec les précédents duels de la Ve République, il pouvait être considéré comme aussi bien élu que François Mitterrand en 1988 (154%). Mais compte tenu de son adversaire et des prévisions des instituts de sondages, qui le donnaient tous vainqueurs le 23 avril au soir avec un minimum de 60%, le nouveau chef d’Etat était conscient d’avoir réalisé une contre-performance. François Bayrou était d’accord avec son allié sur l’idée de nommer Christine Lagarde à Matignon. Mais ce matin-là, Emmanuel Macron avait enregistré le refus de la directrice du FMI, qui préférait rester sur les rives du Potomac, plutôt que de s’engager dans une périlleuse batailles des législatives, qui plus est face à celui qui l’avait nommée ministre des Finances puis lui avait obtenu le poste qu’elle détenait à Washington. Emmanuel Macron pouvant difficilement nommer un membre du PS à Matignon, et compte tenu du fait que Juppé et NKM ne bougeraient pas, François Bayrou était le seul homme à être taillé pour le poste. Et il ne pouvait pas refuser cette mission. C’était à lui de livrer la bataille contre Sarkozy, son adversaire de toujours, au service du nouveau président. Il n’était même plus question de négocier les sièges du Modem, ni de coalition. Il était devenu de facto le général du futur parti du président.
*
Jeudi 11 mai, 16h03, Le Carré, Nanterre
Marion Maréchal-Le Pen n’avait pas pu apprendre le maniement des armes, sa demande d’intégration à la réserve citoyenne ayant été refusée. Mais ce jour-là, elle était partie à la chasse. La chasse au Philippot. Pour elle, le temps était venu. Il fallait en finir avec son adversaire au sein du FN, responsable, selon elle, de la défaite du parti à la présidentielle, et de l’occasion manquée de faire exploser la droite entre les deux tours de l’élection présidentielle. Elle avait pris rendez-vous avec sa tante et lui balança alors toutes ses vérités. Si Sarkozy avait pu ainsi sauver l’armée LR pourtant en mauvaise posture avec le score catastrophique de son candidat à l’élection présidentielle, c’était à cause du projet trop à gauche, à cause du logiciel national-républicain du stratège frontiste. Marine Le Pen rétorqua à sa jeune nièce que sa candidature avait créé la surprise en obtenant huit points de plus que ne lui en accordait les sondages. Que la stratégie mise au point avec Florian Philippot lui avait permis de gagner le face-à-face, de l’avis de tous les observateurs. Mais Marion Le Pen ne désarma pas. Pour elle, une occasion avait été manquée. L’occasion de tuer la droite républicaine. L’occasion d’ouvrir les bras à tous les électeurs de droite face au candidat de la « gauche libertaire » chimiquement pure, incarnée par Macron. Il aurait fallu être conservateur, réactionnaire. Ne pas aller chercher bêtement les électeurs de Mélenchon, dont une bonne part, pourtant – Damien Philippot avait rédigé une note en ce sens- avait préféré le vote frontiste au second tour. Comprenant que sa nièce ne désarmerait pas, Marine Le Pen tenta de gagner du temps. « Nous avons des élections législatives à gagner maintenant. Nous pouvons obtenir une centaine de sièges. Tu me jugeras après. Si je me ramasse, tu pourras essayer de demander la tête de Florian. Et même la mienne. Mais pendant la bataille, toute déclaration perturbant le travail de nos candidats sur le terrain serait un crime contre le Front ». Marion tourna les talons, fit trois pas, et avant de passer la porte du bureau de sa tante, se retourna : « D’accord. A moins de cent sièges, je déclare la guerre. A toi. Pas aux frères Philippot ».
*
Dimanche 18 juin, 23h47, Rue de Miromesnil, Paris
Le décompte était terminé. Les trois dernières circonscriptions tangentes étaient passées dans l’escarcelle de « Pour l’alternance ». Dans les Ardennes, dans l’Eure et dans le Vaucluse, où le député-sortant Julien Aubert avait vaincu dans une triangulaire avec une avance de trois voix, trois nouveaux sièges portaient la future majorité parlementaire au nombre de 291, soit deux de plus qu’il n’en faut pour qu’elle soit absolue. Nicolas Sarkozy était vainqueur. Le téléphone ne tarda pas à sonner. Le président de la République lui annonçait la démission de François Bayrou, et lui fixait rendez-vous pour le lendemain à 11h00. Après avoir accepté d’être un acteur de la quatrième cohabitation de la Ve République, il pensa au maire de Pau, plus éphémère Premier ministre depuis 1958. Il pensa à ce fauteuil de Matignon qu’il n’avait jamais occupé. Il pensa aussi aux deux promesses d’ivrogne qu’il avait faites un soir de mai 2012 et un autre de novembre 2016. Ses passions publiques et privées étaient à jamais mêlées. Il pensa enfin à ce que lui avait confié Michel Gaudin quelques jours auparavant. A moins de 100 sièges obtenus, la guerre éclatait au sein du FN. Alors que minuit approchait, il était désormais certain que le chiffre n’irait pas au-delà de 99.
Plusieurs indices suggèrent que la journaliste auteur de l’article n’a pas eu le temps de se relire. Ou bien alors, qu’elle s’est relue sur écran. Soit dit en passant, c’est un vrai problème, sur lequel des spécialistes commencent seulement à se pencher mais dont tout le monde peut faire l’expérience : la relecture est beaucoup plus efficace sur papier que sur écran. Et quand on sait que l’on commet, en général, plus de fautes avec un clavier que le stylo en main (en cause, la nature et la vitesse plus difficilement contrôlable du geste), cela explique, nonobstant la réelle dégradation de l’enseignement de la langue, l’impression actuelle d’une prolifération des fautes, en dépit de l’existence des correcteurs automatiques (qui agissent souvent comme des machines à proposer des bêtises). Nos pédagos feraient bien de s’intéresser à ce sujet avant de généraliser l’utilisation des tablettes dans les classes. Si Mme Najat me lit…
Mais revenons à nos moutons. Pour moi, il y a deux éléments qui suggèrent un défaut de relecture :
« L’incertitude des électeurs rend le scrutin d’avril très incertain ». Cette figure porte le doux nom d’isolexisme mais, en l’occurrence, je soupçonne que sa présence ne soit pas le fait d’une intention stylistique particulière. Je crois que l’adjectif « incertain » n’est pas le mieux choisi ici. Je suggère: « le trop grand nombre d’électeurs indécis rend le résultat du scrutin d’avril très difficile à prévoir ». C’est une maigre besogne, mais avant qu’un logiciel de correction en fasse autant…
« Le sénateur socialisre ». Là, on voit que la journaliste a travaillé sans correcteur orthographique (qui eût bondi sur ce lapsus digital), ce qui me la rend sympathique, je l’avoue.
Examinons à présent le contenu de l’article.
Les trois paragraphes correspondent à trois phases du raisonnement, qui ressemblent au plan d’une dissertation ratée :
I. Non, Fillon n’est pas sous-évalué dans les sondages.
II. Si : Fillon est probablement sous-évalué dans les sondages.
III. Cette question n’a aucun intérêt.
Ce qui trouble, à la première lecture, c’est le décalage entre le caractère très alléchant du titre et la dernière phrase du texte, qui remet en cause l’intérêt même du sujet de l’article.
Autre point dérangeant, l’impression d’une contradiction interne. Et ce n’est pas qu’une impression. Dans le premier paragraphe, la journaliste écrit que « les instituts de conseil et de sondage BVA Opinion, Ifop, OpinionWay et PollingVox répondent en chœur: non, F. Fillon n’est pas sous-coté ». Pourtant, dans la deuxième partie du texte, les spécialistes cités comme accréditant l’hypothèse du « vote honteux » (et donc, implicitement, de la sous-estimation de Fillon dans les sondages) sont… Jérôme Sainte-Marie de PollingVox et Bruno Jeanbart d’OpinionWay.
Ce bref article est en grande partie constitué d’une compilation de citations. Ce qui surprend, en la matière, c’est l’irruption soudaine, parmi ces références, d’un sénateur socialiste…
Philippe Poutou lors du débat présidentiel du 4 avril 2017. SIPA. 00801028_000012
Philippe Poutou lors du débat présidentiel du 4 avril 2017. SIPA. 00801028_000012
Le lendemain du débat de mardi, le mainstream macroniste multipliait les spasmes de ravissement concernant la prestation de Philippe Poutou. Relayé par le gauchisme mondain, s’esbaudissant sur la « performance » de Philippe Poutou et la saluant de sonores « bravo camarade ! Merci camarade ! » Pour avoir rejoint Benoît Hamon, dans la volonté de foutre l’immunité parlementaire par-dessus bord alors qu’elle est une conquête démocratique. Trop transgressif ! Pour avoir défendu l’UE. Trop internationaliste ! Pour avoir refusé d’être sur la photo de groupe. Trop rebelle ! Pour être venu ostensiblement en pyjama débraillé sur le plateau. Trop rigolo !
Mais la vraie raison est ailleurs, Philippe Poutou ayant soigneusement fait ce pourquoi, trotskiste folklorique, il est à chaque élection présidentielle et disparaît entre-temps. Cette fois-ci c’était donner un coup de main à Macron. Et au passage si possible piquer des voix à Jean-Luc Mélenchon.
L’immunité parlementaire est une « immunité ouvrière »
Revenons d’abord sur la séquence qui plonge les petits-bourgeois dans le ravissement. Regardant alors François Fillon et Marine Le Pen jusqu’à présent protégés par leur immunité parlementaire, non pas des poursuites, mais des mesures de coercition rêvées par les très impartiaux PNF et Pôle financier, Philippe Poutou a lancé : « lorsque je suis convoqué au commissariat, je ne suis pas protégé par une immunité ouvrière ».
Et les ignorants de s’esclaffer. Mais ce n’est pas l’attitude de la juridiction d’exception acharnée à aider Macron à être élu qui lui pose un problème, c’est l’existence de l’immunité parlementaire. Dites donc Monsieur Poutou si vous étiez parlementaire vous en bénéficieriez, et heureusement. L’immunité parlementaire, principe démocratique issue de la séparation des pouvoirs, existe pour que l’élu du peuple puisse exercer librement son mandat. À l’abri des pressions de l’exécutif et du judiciaire. Ce n’est pas un sauf-conduit pour pouvoir commettre des infractions, cette présentation est stupide. C’est l’Assemblée elle même qui peut la lever. Mais avec Poutou, plus besoin d’élections et de mandat populaire, ce sont Eliane Houlette et Serge Tournaire qui doivent décider qui peut siéger. Lorsque les organisations ouvrières faisaient élire des députés, l’immunité parlementaire était un outil précieux qui les mettait à l’abri de l’arbitraire. Cette immunité est une conquête démocratique, qui est bien une « immunité ouvrière » lorsqu’elle protège des « parlementaires ouvriers ». Et pour qui connaît l’histoire du mouvement social, ce qui n’est pas le cas de Philippe Poutou, cette disposition a été précieuse à plusieurs reprises.
Il y a ensuite l’amour partagé avec Nathalie Arthaud de l’Union européenne, euro-enthousiasme qui repose sur le postulat selon lequel le Capital européen a atteint son stade suprême d’intégration via l’UE et doit donc être combattu par le monde du travail à l’échelle européenne. Alors que c’est justement l’incapacité de l’UE à réguler la compétition entre les bourgeoisies européennes qui rend l’UE obsolète. Cet aveuglement pour un soi-disant marxiste de l’évidence selon laquelle c’est d’abord sur le terrain national qu’il faut combattre le capitalisme national est caractéristique d’une étonnante capacité à l’ineptie politique. Comme lorsque le même Poutou, se lançant dans la mécanique quantique prétend qu’une musulmane peut être voilée et féministe, comme le chat de Schrödinger vivant et mort à la fois.
L’habit ne fait pas l’ouvrier
Et puis bien sûr, il y a eu la tenue et le refus d’être sur la photo de groupe. « Je suis ouvrier, alors je viens dans un dépenaillé cradoque, parce qu’un ouvrier c’est sale et mal habillé ».
Sur ce dernier point, m’est revenu un souvenir cuisant. Jeune avocat, j’étais collaborateur chez le premier bâtonnier communiste de l’ordre des avocats. Au barreau de Bobigny, bien sûr, puisqu’il exerçait dans le neuf-trois. Je me rappelle comment, il avait découpé l’article du Monde qui annonçait son élection pour l’envoyer fièrement à ses parents, ouvriers. Tous les samedis, j’enchaînais des permanences juridiques en mairie d’Aulnay-sous-Bois, de Bobigny, et de Sevran, toutes encore des communes ouvrières. J’apportais la bonne parole juridique à une soixantaine de personnes qui défilaient dans le petit bureau qu’on m’avait attribué. La première fois, considérant que le samedi on pouvait être un peu plus détendu, j’avais adopté ce qu’on appelle aujourd’hui le Friday wear. Blazer, chemise sans cravate.
Fatale erreur ! Le bâtonnier m’attendait pour me présenter au personnel municipal. Toute ma vie je me souviendrai de la mâchoire crispée à ma vue, et de ce que j’ai entendu : « Monsieur de Castelnau (en insistant sur la particule) vous êtes avocat, et c’est en tant qu’avocat que vous venez parler à ces gens, pour essayer de les aider. Et c’est à l’avocat qu’ils viennent se confier, pas à un copain. Vous êtes prié de venir habillé convenablement, je dirais « pimpant », ce sera votre façon de leur montrer que vous les respectez ». Rien que de me rappeler cette phrase j’ai encore les joues qui chauffent et les oreilles qui sifflent.
Alors Monsieur Poutou, les règles vestimentaires ont évolué vers un peu plus de détente et c’est tant mieux, mais lorsque l’on prétend représenter les ouvriers et être l’un d’entre eux on évite de se déguiser et de venir sur les plateaux en caleçon. Certes, cela fait glousser et frétiller les petits-bourgeois, mais c’est alimenter une forme de mépris social.
Prières de rue à Clichy pour protester contre la fermeture d'une salle de prière, mars 2017. SIPA. AP22034698_000001
Prières de rue à Clichy pour protester contre la fermeture d’une salle de prière, mars 2017. SIPA. AP22034698_000001
Le 30 mai 1806, Napoléon adresse à l’Assemblée des notables juifs qu’il a instaurée par décret 12 questions destinées à évaluer leur capacité d’assimilation : pratiquent-ils la polygamie, autorisent-ils le divorce par les tribunaux civils, les mariages mixtes sont-ils licites. On sonde aussi leur volonté d’adhérer à l’universalisme français et la profondeur de leur patriotisme – « Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers ? Quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ? Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? » L’Empereur dévoile ses objectifs dans une lettre à son ministre de l’Intérieur : « Il faut atténuer, sinon détruire, la tendance du peuple juif à un si grand nombre de pratiques contraires à la civilisation et au bon ordre de la société dans tous les pays du monde. Il faut arrêter le mal en l’empêchant ; il faut l’empêcher en changeant les Juifs. […] Lorsqu’on exigera qu’une partie de la jeunesse aille dans les armées, ils cesseront d’avoir des intérêts et des sentiments juifs ; ils prendront des intérêts et des sentiments français. » Un an et moult controverses politico-talmudiques plus tard, la messe est dite : quoiqu’en renâclant sur les mariages mixtes, les membres du futur Consistoire central israélite de France donnent pour l’essentiel des réponses satisfaisantes aux questions de l’Empereur. Le 7 mars 1807, la communauté juive remercie Napoléon : « Béni soit à jamais le Seigneur Dieu d’Israël, qui a placé sur le trône de France, un prince selon son cœur. »
Le CFCM se demande ce que la France peut faire pour lui
En réalité, pas mal de Juifs devaient penser que Napoléon – qui ne les aimait guère – était un pur salaud. S’il leur a donné une place dans la société, il a pris à leur encontre nombre de mesures vexatoires. Une grande partie des conditions qu’il leur imposa pour faire pleinement partie de la communauté nationale serait aujourd’hui jugée discriminatoire et attentatoire aux libertés individuelles, comme cette drôle de demande faite au sanhédrin de « prévoir un tiers de mariages mixtes ». Justement : si les Juifs de France doivent être reconnaissants, c’est parce qu’il les a accueillis à la dure, sans se soucier de froisser leur susceptibilité ou de brimer leur identité.
Deux siècles plus tard, les musulmans de France n’ont pas cette chance. Installés ou nés en France à l’âge des droits de l’homme puis de l’individu-roi, ils ne peuvent compter sur l’autorité de l’État pour les aider à se dépouiller de ce qui, dans leur héritage, les empêche de devenir pleinement français. Il n’y a pas d’empereur pour dire à leurs représentants[access capability= »lire_inedits »] qu’ils ont perdu le contrôle de leur jeunesse et que ce n’est pas en flattant son sentiment victimaire qu’ils la calmeront. Au contraire, nos dirigeants peinent eux-mêmes à nommer et d’ailleurs à voir le problème.
De toute façon, ce n’est plus l’État qui demande des comptes aux religions et communautés, ce sont les religions, en l’occurrence l’une d’elles, qui adressent doléances et récriminations à l’État. Le 23 mars, le CFCM (Conseil français du culte musulman) a adressé une lettre ouverte aux candidats à la présidence de la République pour les sensibiliser « aux attentes et appréhensions des musulmans de France ». De ce texte indigeste, qui compile de grandes proclamations qui ne mangent pas de pain, il ressort qu’il n’y a pas de problème. Les musulmans aiment la France, la République, la laïcité. Tant pis si toutes les enquêtes, en plus de l’expérience concrète, montrent qu’une importante minorité déteste ouvertement les trois. « Les musulmans de France considèrent que l’islam confère une égalité totale aux femmes et aux hommes. » Puisque le CFCM le dit.
Le CFCM ne se demande pas ce qu’il peut faire pour son pays mais ce que son pays doit faire pour lui. Alors que progresse un rigorisme d’un autre âge qui isole ses adeptes des autres Français, on pourrait espérer que l’instance supposée représentative des musulmans de France lance une reconquête culturelle. Au lieu de quoi, après avoir longuement déploré les amalgames, stigmatisations et discriminations que subissent ses ouailles, elle demande au futur chef de l’Etat d’interdire tout débat sur l’islam et sa compatibilité avec la République. « La question n’a aucun sens. » Le CFCM aimerait donc que l’on fasse taire ceux qui propagent « certaines théories sur le rôle supposé de l’islam dans la désagrégation de la République ». Si on comprend bien, la liberté de conscience qu’affectionne tant le CFCM s’arrête là ou commence l’islam. En somme, seul le CFCM a le droit de parler pour « les » musulmans.
Que des musulmans du coin de la rue soient peinés ou révoltés par le débat sur l’islam, c’est compréhensible et regrettable. Mais il serait encore plus regrettable que, pour ne pas les peiner, on détourne le regard des fractures françaises. « Les musulmans veulent être respectés », nous dit le CFCM. Le premier respect, c’est la vérité. Les amis des musulmans ne sont pas ceux qui les câlinent, ni les associations pousse-au-crime comme le MRAP et le CCIF (pas le Consistoire central, le Comité contre l’Islamophobie en France).
Napoléon voulait « changer les Juifs ». Il a réussi et ils s’en sont fort bien trouvés. Ils sont devenus Français et ils sont restés juifs. On déplore souvent la concurrence victimaire, mais sur ce terrain, les musulmans auraient tout à gagner à imiter le modèle juif. Même s’il n’y a pas de Bonaparte en vue.[/access]
La cité des 4000 de La Courneuve, 2010. SIPA. 00594786_000023
La cité des 4000 de La Courneuve, 2010. SIPA. 00594786_000023
Lors d’un débat télévisé, Jean-Luc Mélenchon avait dit : « je veux rendre la France aux Français ». Cette énormité, ce blasphème, cette saillie nauséabonde ne passa pas inaperçue. Sur une radio du service public Jean-Michel Aphatie, outragé et indigné, lui reprocha de parler comme Marine Le Pen. Elle-même – c’était suggéré – parlant comme les idéologues d’extrême-droite des années 30…
Nous refusons de nous engager sur ce chemin boueux et infâme. Par prudence d’abord. Et aussi parce que notre patronyme nous interdit d’adhérer avec enthousiasme au programme intitulé « La France aux Français ».
Le vocable est noble, trop noble
C’est frustrant. Et parfaitement dommageable pour notre équilibre personnel. Mais nous avons trouvé une compensation innocente et inattaquable. Elle se nomme : « Rendons le français au français ». C’est un peu réac, il est vrai. Mais ça contourne l’obstacle des « heures les plus sombres de notre histoire ».
S’agissant de l’utilisation du français – de la langue française, donc – une tribune publiée dans Libération a nourri notre perplexité. Signée par des dizaines de personnes résidant dans les quartiers dont on parle tant et toutes « issues de la diversité » (c’est bien comme ça qu’il faut dire ?) elle appelle à voter Macron. Et une phrase revient, lancinante, dans le texte : « Les quartiers populaires vont marcher avec Macron ».
Le mot « Macron » ne pose pas de problème. Il est dans la banalité quotidienne du débat électoral. Mais tel n’est pas le cas « des quartiers populaires ». Le vocable est noble, trop noble : il contient le mot « peuple ». C’est le peuple qui a pris la Bastille, érigé les barricades de la Commune et s’est soulevé en 1944 pour libérer Paris.
Appelons un chat un chat!
C’est le peuple qui, abandonné par les élites de gauche et de droite, a fini, écœuré, par se tourner vers le Front national (la sociologie de son électorat ne laisse aucun doute sur cette réalité). C’est le peuple qui se lève tôt le matin pour aller au travail. C’est le peuple qui se réveille également tôt le matin, puis se recouche désespéré car, au chômage, il réalise qu’aucun travail ne l’attend.
Qu’est-ce que les quartiers baptisés « populaires » avec l’eau bénite déversée par les curés de la rive gauche ont à voir avec le peuple ? Pourquoi ne pas appeler ces quartiers par leurs noms ? Les Franc Moisins à Saint-Denis, le Mirail à Toulouse, la Cité des 4000 à La Courneuve… Ce serait leur rendre justice que de leur redonner leurs vrais noms. Et ce serait rendre justice à la vérité que d’écarter l’adjectif « populaires » de lieux où il n’a pas sa place.
Philippe Poutou, image d'archive. Sipa. Numéro de reportage : 00801028_000037.
Philippe Poutou. Sipa. Numéro de reportage : 00801028_000037.
Ce que Christine Angot a raté lors de « L’Emission politique » sur France 2 il y a dix jours, Philippe Poutou l’a réussi hier soir sur BFM, RMC et CNews. Grâce à sa légitimité d’ouvrier, il a réussi à déstabiliser ceux que les médias poursuivent de leur vindicte depuis le début de cette triste campagne. Contrairement à Christine Angot, Philippe Poutou a la hargne sympathique.
Lorsqu’il s’agit de taper sur Le Pen ou Fillon, il dit tout haut ce que tous les people pensent tout haut. C’est très bien, mais ce n’est pas pour cela que ces mêmes people voteront pour lui plus tard. Après tout, cela fait longtemps que le NPA ne sert qu’à ça : exécuter les basses œuvres de la bien-pensance, tandis que celle-ci adopte une ligne toujours plus postindustrielle. Philippe Poutou est l’idiot utile des liquidateurs de la classe ouvrière dont il fait partie. Ceux qui aujourd’hui proposent vraiment de la défendre, que ce soit par un accent mis sur l’investissement productif ou sur un protectionnisme intelligent, sont cloués au pilori : ceux qui ne voient l’industrie que comme un long chemin de croix dont l’économie virtuelle ou le revenu universel viendra nous libérer, sont au contraire chouchoutés par les médias…
Quand Boucheron oint Poutou
Ce matin sur France Inter, Philippe Poutou a même reçu l’onction de la nouvelle star du monde intellectuel français : Patrick Boucheron. Invité par Patrick Cohen pour nous expliquer ce qu’il faut penser de questions aussi graves que celle du statut de la vérité dans notre monde en miettes, Patrick Boucheron a prétendu pour cela s’appuyer sur la pensée de Michel Foucault. Curieux, alors même que Foucault fut le principal fossoyeur du concept de vérité, en affirmant que la vérité n’existait que comme « effet de vérité » et non pas en elle-même. C’est d’ailleurs dans une certaine fidélité à cette conception purement performative de la vérité que Patrick Boucheron a produit récemment son Histoire mondiale de la France, tentative sans doute réussie de planter le dernier clou dans le cercueil de notre roman national. Inviter Boucheron à nous aider à lutter contre le monde de la « post-vérité », c’est un peu comme inviter un enthousiaste héritier du pyromane en chef que fut Michel Foucault à nous expliquer comment éteindre un incendie.
Soljenitsyne-Poutou, même combat!?
Mais ce dernier, sans trop le reconnaître ouvertement, a retourné sa veste à la fin de son existence. Il propose en exemple, dans son tout dernier cours, intitulé Le Courage de la vérité, l’attitude des anciens Grecs et des premiers chrétiens face au pouvoir, à travers la figure du parrèsiaste, celui qui ose dire et incarner la vérité, fût-ce au péril de sa vie. La parrhèsia est un concept omniprésent dans le Nouveau Testament. Son succès dans le christianisme est inséparable de la déchirure dans l’ordre politique dont le Christ est responsable, lorsqu’il instaure l’ordre du monde et celui de Dieu. Cela, Boucheron s’est bien gardé de nous le rappeler, se contentant, lorsqu’il s’est agi de nommer des figures de parrèsiastes, de passer sans transition et sans craindre le ridicule d’Alexandre Soljenitsyne à Philippe Poutou. Voilà donc le monde dans lequel nous nous trouvons : le courage de la vérité autrefois incarné par Soljenitsyne est aujourd’hui incarné par Philippe Poutou. Hier, le courage de la vérité consistait à oser parler face aux loups, aujourd’hui, pour Patrick Boucheron, cela consiste à hurler avec eux.
François Fillon, mars 2017. SIPA. AP22034452_000010
François Fillon, mars 2017. SIPA. AP22034452_000010
Christine Angot sur France 2 (26 mars)
Le jeudi 23 mars 2017 est une date historique. Nous savions depuis quelque temps déjà que rien n’échappait à l’implacable loi du divertissement, que les humoristes sévissaient partout, tout le temps, et que notre lot était – selon la géniale expression de Neil Postman – de « nous distraire à en mourir ». Mais ce qu’on a vu le 23 mars dans L’Émission politique qui recevait François Fillon, c’est le divertissement lui-même déchoir et s’avilir jusqu’à ressusciter les jeux du cirque. L’invité-surprise du jour était Christine Angot, et celle-ci n’a pas choisi de dialoguer, même durement, avec François Fillon, elle a voulu le mettre à mort. Refusant tout véritable face à face, elle lisait, le visage convulsé par la haine, un texte d’invectives, au point que certains ont pu dire qu’elle avait « pété un câble ». Ils se trompent : Christine Angot n’a pas de câble. C’est même ce qui la définit. Rien ne l’arrête, rien ne la retient, elle ne connaît ni hésitation ni inhibition. Poussée par le sentiment, l’émotion, ou l’idée fixe qui l’habitent, elle fonce tête baissée sans le moindre égard pour tout ce qu’elle supprime et brise. Sélectionné par les responsables de la chaîne de Service public en toute connaissance de cause, ce pur individu a déboulé sur le plateau et l’a aussitôt transformé en arène. Alors même qu’elle était censée représenter la fraîcheur et l’authenticité de la société civile face à nos politiques magouilleurs et coupés des réalités, elle s’est affranchie des règles du débat démocratique, elle a bafoué la décence commune. Elle a fait tout ce qui ne se fait pas, et il n’y avait pas besoin d’être filloniste pour trouver insupportable le spectacle de sa férocité. « Sommes-nous tombés si bas ? », s’est-on demandé avec horreur dans de très nombreux foyers français.
Le retour d’un instinctivisme haineux
Mais cette question n’a pas été relayée dans les médias. Bien au contraire. Invité sur France Inter pour présenter avec Marc Dugain sa nouvelle revue America, l’excellent journaliste qu’est Eric Fottorino s’est incliné devant la capacité des écrivains à capter le réel mieux que tout le monde. Il a donné deux exemples de cette clairvoyance littéraire : Philip Roth, qui a anticipé l’élection de Trump dans Le complot contre l’Amérique, et Christine Angot, qui a trouvé des mots justes dans sa diatribe contre Fillon. Mais Philip Roth n’a rien anticipé du tout quand il a imaginé l’élection de Charles Lindbergh à la présidence des Etats-Unis. Il a voulu défataliser le passé en racontant ce qui aurait pu être. Et, a-t-il précisé tout récemment, il est beaucoup plus facile de se représenter Charles Lindbergh en président que Donald Trump. Lindbergh ne se réduisait pas à ses sympathies nazies. Il a fait preuve d’un courage immense et d’un véritable génie aéronautique en traversant l’Atlantique en 1927, c’était un homme substantiel et, avec Henry Ford, l’Américain le plus célèbre de l’époque. En revanche, ce qui excède l’imagination du romancier, ce n’est pas Trump comme type humain, c’est Trump à la Maison Blanche : ignorant du gouvernement, de l’histoire, de l’art, de la science, de la philosophie, incapable d’exprimer ou de reconnaître la moindre subtilité, la moindre nuance, dépourvu de toute décence et maniant un vocabulaire réduit à 70 mots, tel est l’inimaginable Trump !
Finkielkraut: « Ch. Angot n’a pas pété un câble: elle n’a pas de câble. C’est même ce qui la définit: rien ne l’arrête, rien ne la retient » pic.twitter.com/xxADDfgmi7
Quant à Christine Angot, elle a exercé sa vocation d’écrivain en répondant à François Fillon, qui lui demandait : « Qu’est-ce qui vous permet de dire que je suis coupable ? » – « C’est ce que je ressens ! » C’est donc ça, la littérature ? Le ressenti ? En 1898, les intellectuels qui doutaient de la culpabilité de Dreyfus et refusaient leur assentiment à un jugement dont la légalité leur paraissait suspecte, ont cherché méthodiquement des preuves. Leurs adversaires ne s’embarrassaient pas de[access capability= »lire_inedits »] ce genre de scrupules. Les faits judiciaires ne retenaient pas leur attention, car au travail d’enquête et à l’exercice de la raison, ils opposaient les certitudes de l’instinct. Dreyfus, à leurs yeux, respirait la trahison. Et, le jour de sa dégradation, Léon Daudet, porte-parole du peuple en colère, n’a voulu voir en lui qu’« une fixité d’audace têtue qui bannit toute compassion ». Il était, de même, impossible à Christine Angot d’admettre que le châtelain de Sablé-sur-Sarthe ait été blessé par la violence des attaques dont il fait l’objet depuis deux mois. Elle n’envisageait pas que cette âme noire pût souffrir d’être désignée quotidiennement à la vindicte universelle. Et Fillon commettait un sacrilège en osant dire, lui, le possédant, lui, donc, le monstre, qu’il avait compris Pierre Bérégovoy, ce fils d’ouvrier. Que Fillon était un scélérat dénué de toute humanité, elle le concluait de sa classe.
Soyons clairs : je ne compare pas François Fillon avec le capitaine Dreyfus. Quelle que soit l’issue de son odyssée judiciaire, il a révélé, avec l’accaparement familial de son enveloppe parlementaire et les largesses consenties à son épousé par La Revue des deux mondes, un aspect de lui-même dont je conçois très bien qu’il décourage certains de ceux qui s’étaient résolus à voter pour lui parce que la gauche actuelle est absurde, parce que le Front national demeure très inquiétant, et parce que le narcissique, ondoyant et inexpérimenté Emmanuel Macron n’est pas en mesure de constituer une majorité parlementaire. Ce qui me désespère, c’est de voir revenir en force le même instinctivisme haineux que celui qui avait fait rage pendant l’Affaire et que ce grand retour s’opère sous le pavillon de la littérature.
Quelques heures après l’interview d’Éric Fottorino, un autre grand journaliste, Laurent Joffrin, écrivait sur le site de Libération : «Incongrue, intempestive, agressive, mais sincère, l’intervention de Christine Angot, jeudi soir sur France 2 face à François Fillon, restera dans les archives comme un « OTNI », un « Objet Télévisuel Non Identifié », baroque et dérangeant. C’est le propre des écrivains et des écrivaines (sic) que de sortir du cadre de la bienséance télévisuelle. »
Au terme de plusieurs décennies de transgression, de subversion, de révolte contre les interdits et de levée de tous les tabous, Laurent Joffrin en vient à identifier littérature et goujaterie. Il ne sait plus que le littéraire, ce n’est pas le littéral, le pulsionnel, le péremptoire, mais la mise en forme du réel et, à ce titre, l’une des composantes essentielles de la civilisation. La question que je me pose après avoir entendu Éric Fottorino et lu Laurent Joffrin est celle-ci : combien de temps la littérature française survivra-t-elle à l’oubli de sa définition ?
La menace d’Erdogan (26 mars)
Le président Erdogan désire accroître ses pouvoirs déjà considérables. Il a donc appelé à la tenue d’un référendum pour une réforme constitutionnelle, et, afin de mobiliser les Turcs de la diaspora, il a voulu organiser des meetings de soutien en Europe. Aux Pays-Bas et en Allemagne, ces meetings ont été interdits. Erdogan, furieux, a alors traité Merkel et le Premier ministre néerlandais de « nazis ». La France a pourtant décidé de maintenir le rassemblement prévu à Metz, et le ministre des Affaires étrangères turc a pu y répandre la bonne parole. Cela prouve que s’il y a bien une Union Européenne, il n’y a pas de « nous » européen. L’Europe n’est pas, malgré tous les beaux discours, une expérience partagée. L’Europe n’est pas une communauté de destin. Elle le serait si les Français se sentaient visés quand d’autres Européens subissent des attaques ignominieuses. À la provocation d’Erdogan, à son arrogance, et à son instrumentalisation éhontée de l’histoire, les soi-disant Européens ont réagi en ordre dispersé, et les médias français, si friands pourtant de scandales, n’ont rien trouvé à reprocher à leur gouvernement dans cette affaire. Certains éditorialistes se sont même félicités avec Daniel Cohn-Bendit que ce gouvernement ait eu la sagesse de ne pas jeter de l’huile sur le feu… Sagesse, donc, et non couardise.
Il y a plus grave : notre presse investigatrice qui invoque à tout bout de champ le droit de savoir a choisi de ne pas rapporter les propos du président turc à l’adresse de ses compatriotes vivant en Europe : « Ne faites pas trois enfants, faites-en cinq, vous êtes l’avenir de l’Europe. » C’est Jacques Dewitte, un ami philosophe habitant Berlin, qui m’a alerté. Je n’ai pas voulu le croire. Une dépêche du New York Times, lue sur Internet, a levé mes doutes. Pourquoi cette déclaration a-t-elle été mise de côté, au lieu d’être mise en relation avec ce que le même Erdogan disait, alors qu’il était maire d’Istanbul : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes, et les croyants nos soldats » ? Parce que la menace d’Erdogan est littéralement impensable dans les catégories héritées du siècle passé. Le colonialisme, c’est nous, pensons-nous spontanément. Nous ne pouvons donc pas concevoir que d’autres puissent avoir sur notre continent des visées explicitement coloniales.
Notre temps a deux grandes caractéristiques contradictoires : la mondialisation des échanges, des informations, de la communication, et la guerre des mondes. À l’heure d’Internet, la Turquie d’Erdogan referme la parenthèse laïque ouverte par Mustafa Kemal et se réinscrit dans la longue durée ottomane et islamique. De cette longue durée, la mémoire collective ne sait rien et ne veut rien savoir, car elle est toute entière absorbée par le XXe siècle ou l’idée qu’elle s’en fait. Le XXe siècle est l’unique objet de sa réflexion. Résultat : au lieu de nous rendre plus vigilants, elle nous plonge dans l’hébétude. Et ce qui la fait tenir envers et contre tous les débordements du réel, c’est la panique. Une panique qui n’est pas tant l’effroi devant les nouveaux périls que la peur de retomber, en les constatant, dans le travers dont le déchaînement apocalyptique nous hante et nous hantera longtemps encore : le racisme. Alors les médiateurs de l’information et les leaders d’opinion s’emploient avec une ardeur inlassable à revêtir le présent d’habits d’un autre âge. Et malheur à celui qui dit : « Le roi est nu » ![/access]
Jean-Luc Mélenchon lors du débat présidentiel à 11 candidats du 4 avril 2017. SIPA. AP22036293_000001
Jean-Luc Mélenchon lors du débat présidentiel à 11 candidats du 4 avril 2017. SIPA. AP22036293_000001
Un regret d’abord. Pourquoi mesdames Ferrari et Elkrief se comportaient parfois comme des candidates ? Je veux bien croire qu’un débat à onze n’est pas aisé à arbitrer. Mais justement pourquoi se permettaient-elles de donner leur avis par questions voire affirmations interposées ? Puisque des débats télévisés d’avant premier tour sont aujourd’hui un acquis, que les animateurs restent animateurs et se cantonnent au rôle de faire respecter les temps de parole et d’éviter les hors-sujets. Ce ne sont pas les journalistes qui ont passé des mois à trouver les cinq-cents parrainages et les téléspectateurs se fichent pas mal de leur avis.
Une satisfaction, ensuite. Je m’étais refusé à regarder le débat à cinq protagonistes, et donc à le commenter. Il faut remercier les deux chaînes d’information continue d’avoir organisé ce débat qui n’excluait aucun candidat, et qui permettait à chacun de pouvoir interpeller ses concurrents.
Deux candidats comptaient beaucoup sur ce débat où ils pouvaient laisser leurs derniers espoirs. François Fillon et Benoît Hamon avaient justement forgé leurs victoires respectives aux primaires lors des débats télévisés. A ce jeu-là, c’est sans doute Benoît Hamon qui s’en est le mieux tiré des deux, faisant preuve d’une combativité inhabituelle, notamment vis-à-vis de de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. François Fillon a démarré le débat sur un ton larmoyant et il a ensuite fait preuve de nervosité et parfois de mépris par rapport à certains contradicteurs. Son attitude par rapport à Nicolas Dupont-Aignan, notamment, pourrait bien lui causer du tort dans l’éventualité où il se qualifierait pour le second tour.
Emmanuel Macron a joué en défense, un peu comme Alain Juppé lors des débats de la primaire de droite. La position de favori n’est pas la plus facile qui soit, mais cette tactique n’avait pas réussi au maire de Bordeaux. Macron compte davantage sur l’émission de jeudi soir sur France 2. Marine Le Pen a semblé sur la réserve elle aussi, se positionnant d’ores et déjà en candidate de deuxième tour. Sa conclusion était plutôt réussie, à cet égard. Jean Lassalle et Jacques Cheminade ont fait le spectacle, à l’instar de Jean-Luc Bennahmias lors de la primaire socialiste.
Leur authenticité a apporté des couleurs à l’émission. François Asselineau fut fidèle à lui-même. Il a cité beaucoup d’articles de textes divers, se montrant un élève appliqué, et a parfois lancé des flèches acides à certains de ses adversaires, en particulier ceux qu’il considère comme de faux eurosceptiques.
Il est difficile de séparer Nathalie Arthaud et Philippe Poutou tant leurs interventions étaient similaires, bien que provenant de partis historiquement séparés. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont guère surpris ni par leurs tons respectifs ni par leurs prises de positions. Nicolas Dupont-Aignan a marqué quelques points, notamment en début de débat où il a donné l’impression de prendre la place d’opposant numéro un à Emmanuel Macron, laissant Marine Le Pen et François Fillon spectateurs. C’est finalement Jean-Luc Mélenchon qui a sans doute le mieux tiré son épingle du jeu. Serein et pédagogue, il semblait sur la lancée de ses meetings du Havre et de Châteauroux. Qu’on se le dise, le bruit, le fracas, la fureur, c’est bien fini. Mélenchon veut incarner la sagesse. Il n’est pas interdit de penser que cette attitude lui réussisse et que le débat d’hier soir entretienne sa dynamique actuelle.
C’est sous les auspices d’Alain Finkielkraut que nous avons élaboré ce numéro spécial présidentielle autour de l’identité française. Malheureuse, heureuse, à côté de ses charentaises ? Causeur a décidé d’interpeller les principaux candidats (Nicolas Dupont-Aignan, François Fillon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron ainsi que Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon). Si, faute de temps, les deux derniers de ces prétendants n’ont pas donné suite à nos questions. Les autres sont passés à la question, histoire de détailler leur conception de l’identité nationale, de la France menacée par le multiculturalisme, et de la demande frontières, bref à tout ce qui fait un pays ! En écho à notre supplique pour ne pas être enterrés, Fillon, Macron et Le Pen développent chacun sur six pages leurs visions respectives de la France. Avec quelques surprises au rendez-vous : Emmanuel Macron refusant le multiculturalisme, François Fillon fustigeant les naïfs de la mondialisation heureuse, Nicolas Dupont-Aignan soulignant les racines chrétiennes de la France, etc.
Le Goff/ Bousquet au secours du clivage droite/gauche
Grande est notre frustration de ne pas voir abordée dans la campagne la mère de toutes les batailles qu’est la vision de la France. Ainsi que le note Elisabeth Lévy, « des empilements de mesures, même baptisés « projets », ne font pas une vision de et pour la France, dont on a eu l’impression qu’elle était la grande absente de la campagne, en tout cas pour les médias » obsédés par les comptes des Fillon. Du débat, la presse a fait table rase. Ou presque. Il n’est que quelques intellectuels hors-cadre pour poser les questions qui fâchent à leur camp d’origine. Jean-Pierre Le Goff et François Bousquet sont de ceux-là. Pendant que le sociologue analyse le vide abyssal d’une gauche qui recherche désespérément un peuple de substitution, Bousquet, rédacteur en chef adjoint du magazine Eléments, scrute les atermoiements de la droite. Dans un frêle esquif où il ne fait pas bon penser à tribord, ce brillant journaliste a longuement étudié la droite de Patrick Buisson et mis au jour la fracture entre électorats populaire et conservateur. Un entretien que les candidats Fillon et Le Pen gagneraient à méditer… Quitte à jouer la mouche du coche, notre ami Luc Rosenzweig assume son prochain vote macroniste en faveur des générations futures car « chez Macron, et lui seul, on trouve cette ouverture à une société où le risque est encouragé, où l’on enjoint les perdants de l’heure à se bouger pour s’en sortir au lieu d’attendre une becquée que les démagogues de tout poil ne manquent pas de leur promettre ».
Alain Finkielkraut dévoile Erdogan
Résumons-nous. Dans notre rubrique actualités, le journal de Basile de Koch y va franchement : « La preuve que notre justice est indépendante, c’est qu’elle a condamné à mort le général de Gaulle et le maréchal Pétain. » Plein d’esprit, sinon de sérieux, l’olibrius déridera les plus austères. Ça tombe bien, du dur vous attend. Brisant la loi du silence, Alain Finkielkraut revient sur les déclarations d’Erdogan à l’adresse de ses compatriotes vivant en Europe : « Ne faites pas trois enfants, faites-en cinq, vous êtes l’avenir de l’Europe. », preuve que le colonialisme n’a ni visage, ni religion, ni frontières… La religion, parlons-en. Dans le 93, les friches se multiplient à mesure que les chantiers tardent à aboutir : en cause, des mairies qui craignant l’embourgeoisement de leur ville, souvent synonyme de droitisation. De là à ce que certaines banlieues rouges voire bleu pâle préfèrent les islamistes aux classes moyennes, il y a un pas qu’ont franchi nombre d’élus, comme l’observent Erwan Seznec et Paulina Dalmayer. Indispensables frontières, écrivait Thierry Baudet il y a quelques années. Depuis, le jeune intellectuel néerlandais a fait du chemin, allant jusqu’à intégrer le Parlement local avec sa petite formation souverainiste. Gil Mihaely l’a interviewé à La Haye. Avez-vous entendu parler de la polémique sur les villes moyennes déclenchée par le reportage du New York Times à Albi ? Causeur s’en mêle à travers une enquête in situ dans le centre-ville de Vierzon déserté par les commerces…
Au rayon culturel, Pierre Lamalattie nous guide sur les pas de Bernard Rancillac, peintre figuratif contemporain du pop art, actuellement exposé à l’espace Niemeyer, siège parisien du Parti communiste. Sans transition (ou presque !), notre kamarade Jérôme Leroy défend l’écrivain Louis-Ferdinand Céline qui ne se réduit pas à l’antisémite échevelé dénoncé par Taguieff et Duraffour dans un essai épais. C’est avec un certain plaisir proustien que je présente enfin le diariste dilettante Jackie Berroyer, standardiste chez « Nulle Part Ailleurs » pendant mes vertes années, que Cyril Bennasar a rencontré. Allez, lisez printemps, comme dirait l’autre !
Ruth Elkrief et Laurence Ferrari arbitrent le grand débat. Sipa. Numéro de reportage : 00801028_000029.
Ruth Elkrief et Laurence Ferrari arbitrent le grand débat. Sipa. Numéro de reportage : 00801028_000029.
Vers minuit et demi, les deux taulières du « Grand Débat Historique BFM-TV, TMC, CNews », Ruth Elkrief et Laurence Ferrari étaient rayonnantes. Le pire avait été évité : le risque n’était pas mince qu’une confrontation à onze entre les qualifiés à l’élection présidentielle ne parte en sucette dans une mêlée confuse impossible à maîtriser par les animatrices, ou, au contraire ne s’enfonce dans l’ennui de la juxtaposition de discours en langue de bois de diverses essences, poussant les téléspectateurs à fuir vers d’autres cieux plus récréatifs.
Une tragédie antique en trois actes
Le vainqueur de cette soirée n’est pas à rechercher dans la liste des candidats présents sur le plateau. C’est incontestablement le pool de chaines privées d’information continue organisatrices de l’événement : la mise en scène a été ultraprofessionnelle sur tous les plans, la dramaturgie bien maîtrisée, le décor fignolé au petit poil pour que tous les acteurs, majeurs et mineurs soient bien mis en valeur, et que le « before » (l’arrivée des candidats) et « l’after » (commentaires à chaud après le débat par les éditorialistes patentés) fassent partie du spectacle comme le prologue et l’épilogue d’une tragédie antique. L’arrivée des débatteurs fut la copie conforme de l’ouverture du « Loft », première émission de téléréalité lancée en 2001 sur les antennes françaises.
Poutou-la-provoc se surpasse
Il faut bien constater que les protagonistes se sont prêtés de bonne grâce aux rôles qu’on leur avait attribués. On annonçait des « petits candidats » prêts à casser les codes de la bienséance et de la raison pour profiter au mieux de leur quart d’heure warholien et ils furent au rendez-vous. Poutou-la-provoc, le petit chose tête de turc chez Ruquier s’est surpassé avec son pull Celio, son refus de poser pour la photo de famille, son débit précipité, son attitude relâchée pendant le débat, ses invectives contre François Fillon et Marine Le Pen, qui ont réussi à faire sortir le premier de ses gonds et des convenances du parler bourgeois lorsqu’il marmonna, furieux : «Je vais lui foutre un procès ! ». Il fut, de plus l’auteur de la seule expression propre à faire le buzz dans la semaine à venir: « il n’y a pas d’immunité ouvrière pour refuser de se rendre à une convocation de la police ! ».
Jean Lassalle tient un discours qui donne à penser qu’il ne pousse pas seulement de l’herbe à fourrage dans les vallées pyrénéennes, François Asselineau en Caton l’Ancien sentencieux répétant que « la France doit quitter l’UE » comme le Romain voulait détruire Carthage… Nathalie Arthaud, trotskiste bien propre sur elle assurait avec talent la relève de l’inoubliable Arlette, et Cheminade dans le rôle du doux fada complétaient le casting d’une comédie où les premiers rôles devaient gérer au mieux le script qui leur était imposé, celui de l’égalité du temps de parole avec des « petits » qui n’allaient pas manquer de se faire leur pelote sur leur dos…
Fillon plombé par les « affaires »
Malgré l’omniprésence du spectacle, et son caractère haché par les interruptions des gardiennes de l’horloge, les fans de politique, les analystes de comptoir auront eu leur pitance : Macron a réussi à placer sa tirade anti-Marine, l’accusant de fomenter la guerre à venir par son nationalisme outrancier, mais sans pouvoir sortir de l’impression de flou qu’il donne de l’avenir d’une France macronisée. Dupont-Aignan dispensa les deux favoris de prendre Fillon bille en tête en lui opposant son bilan au gouvernement, notamment la « forfaiture » européenne après le référendum de 2005. Fillon a réussi à démontrer, une fois de plus, qu’il pouvait le mieux« faire président », mais n’a pu se débarrasser de son sparadrap haddockien de ses petites « affaires ». Hamon a concentré ses tirs sur Mélenchon, de bonne guerre, mais un peu tard pour arrêter l’hémorragie de ses électeurs potentiels vers le champion des insoumis.
Mélenchon acrobate
Jean-Luc Mélenchon se révéla une fois de plus le plus pro en politique-spectacle : il arrive bien avant les autres, fait donner Clémentine Autain pour chauffer la salle avant que le show commence. Il a même réussi à se sortir d’un mauvais pas, dans une pirouette qu’aucun commentateur à chaud n’a relevé. Écoutant d’une oreille distraite un dégagement de Marine Le Pen voulant remettre les crèches dans les mairies, il a confondu la crèche pour les petits des gens avec l’évocation traditionnelle de la naissance de Jésus-Christ. S’apercevant de sa bourde en regardant la mine de Marine prête à le fracasser, il effectue en un quart de seconde un rétablissement acrobatique en fustigeant les religions en général, et la catholique en particulier. Du grand art !
Alors, la question à un million de maravédis (monnaie neutre dans le débat sur l’euro) : ce show a-t-il fait bouger les lignes ? Et lesquelles ? Fillon a-t-il réussi à mobiliser le voté caché qu’il prétend avoir en réserve ? Mélenchon va-t-il coiffer Fillon au poteau pour la troisième place ? J’ai le sentiment qu’à ces questions la réponse est non, car le spectacle, ce mardi 4 avril a submergé la politique.
François Bayrou posa son téléphone mobile sur le bureau de maire de Pau, dont il savait qu’il allait bientôt le quitter. Il venait d’accepter la proposition du nouveau président élu de devenir Premier ministre. Certes, si on comparait le score obtenu par Emmanuel Macron lors de ce second tour avec les précédents duels de la Ve République, il pouvait être considéré comme aussi bien élu que François Mitterrand en 1988 (154%). Mais compte tenu de son adversaire et des prévisions des instituts de sondages, qui le donnaient tous vainqueurs le 23 avril au soir avec un minimum de 60%, le nouveau chef d’Etat était conscient d’avoir réalisé une contre-performance. François Bayrou était d’accord avec son allié sur l’idée de nommer Christine Lagarde à Matignon. Mais ce matin-là, Emmanuel Macron avait enregistré le refus de la directrice du FMI, qui préférait rester sur les rives du Potomac, plutôt que de s’engager dans une périlleuse batailles des législatives, qui plus est face à celui qui l’avait nommée ministre des Finances puis lui avait obtenu le poste qu’elle détenait à Washington. Emmanuel Macron pouvant difficilement nommer un membre du PS à Matignon, et compte tenu du fait que Juppé et NKM ne bougeraient pas, François Bayrou était le seul homme à être taillé pour le poste. Et il ne pouvait pas refuser cette mission. C’était à lui de livrer la bataille contre Sarkozy, son adversaire de toujours, au service du nouveau président. Il n’était même plus question de négocier les sièges du Modem, ni de coalition. Il était devenu de facto le général du futur parti du président.
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Jeudi 11 mai, 16h03, Le Carré, Nanterre
Marion Maréchal-Le Pen n’avait pas pu apprendre le maniement des armes, sa demande d’intégration à la réserve citoyenne ayant été refusée. Mais ce jour-là, elle était partie à la chasse. La chasse au Philippot. Pour elle, le temps était venu. Il fallait en finir avec son adversaire au sein du FN, responsable, selon elle, de la défaite du parti à la présidentielle, et de l’occasion manquée de faire exploser la droite entre les deux tours de l’élection présidentielle. Elle avait pris rendez-vous avec sa tante et lui balança alors toutes ses vérités. Si Sarkozy avait pu ainsi sauver l’armée LR pourtant en mauvaise posture avec le score catastrophique de son candidat à l’élection présidentielle, c’était à cause du projet trop à gauche, à cause du logiciel national-républicain du stratège frontiste. Marine Le Pen rétorqua à sa jeune nièce que sa candidature avait créé la surprise en obtenant huit points de plus que ne lui en accordait les sondages. Que la stratégie mise au point avec Florian Philippot lui avait permis de gagner le face-à-face, de l’avis de tous les observateurs. Mais Marion Le Pen ne désarma pas. Pour elle, une occasion avait été manquée. L’occasion de tuer la droite républicaine. L’occasion d’ouvrir les bras à tous les électeurs de droite face au candidat de la « gauche libertaire » chimiquement pure, incarnée par Macron. Il aurait fallu être conservateur, réactionnaire. Ne pas aller chercher bêtement les électeurs de Mélenchon, dont une bonne part, pourtant – Damien Philippot avait rédigé une note en ce sens- avait préféré le vote frontiste au second tour. Comprenant que sa nièce ne désarmerait pas, Marine Le Pen tenta de gagner du temps. « Nous avons des élections législatives à gagner maintenant. Nous pouvons obtenir une centaine de sièges. Tu me jugeras après. Si je me ramasse, tu pourras essayer de demander la tête de Florian. Et même la mienne. Mais pendant la bataille, toute déclaration perturbant le travail de nos candidats sur le terrain serait un crime contre le Front ». Marion tourna les talons, fit trois pas, et avant de passer la porte du bureau de sa tante, se retourna : « D’accord. A moins de cent sièges, je déclare la guerre. A toi. Pas aux frères Philippot ».
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Dimanche 18 juin, 23h47, Rue de Miromesnil, Paris
Le décompte était terminé. Les trois dernières circonscriptions tangentes étaient passées dans l’escarcelle de « Pour l’alternance ». Dans les Ardennes, dans l’Eure et dans le Vaucluse, où le député-sortant Julien Aubert avait vaincu dans une triangulaire avec une avance de trois voix, trois nouveaux sièges portaient la future majorité parlementaire au nombre de 291, soit deux de plus qu’il n’en faut pour qu’elle soit absolue. Nicolas Sarkozy était vainqueur. Le téléphone ne tarda pas à sonner. Le président de la République lui annonçait la démission de François Bayrou, et lui fixait rendez-vous pour le lendemain à 11h00. Après avoir accepté d’être un acteur de la quatrième cohabitation de la Ve République, il pensa au maire de Pau, plus éphémère Premier ministre depuis 1958. Il pensa à ce fauteuil de Matignon qu’il n’avait jamais occupé. Il pensa aussi aux deux promesses d’ivrogne qu’il avait faites un soir de mai 2012 et un autre de novembre 2016. Ses passions publiques et privées étaient à jamais mêlées. Il pensa enfin à ce que lui avait confié Michel Gaudin quelques jours auparavant. A moins de 100 sièges obtenus, la guerre éclatait au sein du FN. Alors que minuit approchait, il était désormais certain que le chiffre n’irait pas au-delà de 99.