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Médias: est-il plus grave d’être con ou d’excuser la burqa?

« Des anti-immigrés se ridiculisent en confondant des sièges de bus avec des femmes en burqa. » (Huffington Post)

« Des nationalistes norvégiens prennent ces sièges de bus pour des femmes en burqa. » (Midi Libre)

« En Norvège, un groupe xénophobe confond des sièges de bus vides avec des femmes en burqa. » (Le Monde)

« Des islamophobes norvégiens ont confondu des sièges de bus vides avec des femmes en burqa. » (Mashable – avec France 24)

« Des xénophobes prennent des sièges de bus pour des femmes en burqa. » (BFM TV)

« Norvège : quand des internautes xénophobes confondent burqas et sièges de bus. » (Le Point)

« Des extrémistes confondent des sièges de bus et des femmes en burqa. » (TVA Nouvelles)

Etc., etc.

A lire aussi: Norvège: quand la presse française se prend les pieds dans la burqa

Les articles parlant de la farce qu’un certain Johan Slattavik a faite en publiant une photo de siège de bus, demandant aux gens ce qu’ils en pensaient afin de pouvoir ensuite, dans un grand élan de pédagogie moralisatrice, dénoncer « le racisme aveugle et la xénophobie », se lisent un peu partout sur la planète. On rit beaucoup. Confondre des sièges de bus avec des femmes en burqa, faut vraiment être con comme un raciste !

Aux islamistes, les médias reconnaissants?

Peut-être ! Mais n’est-ce pas là une façon de plus d’absoudre le principe de cette prison mobile synthétique ? Sont-ce vraiment ceux qui la vomissent, même abusés par une photo, qui sont condamnables, ou ceux qui obligent leurs femmes à la porter ? La réponse se retrouve dans les titres: anti-immigrés, nationalistes, xénophobes, islamophobes, extrémistes,…

Le débat une fois de plus est biaisé, et à lire cette multitude d’éditoriaux, on comprend que non, le problème n’est plus de cacher une femme au regard des hommes, le problème est de rejeter ce sépulcral déguisement. Mieux, dénoncer le port de cette bâche infamante est devenu un acte de xénophobie. A bon entendeur !

Et tant pis pour celles qui, forcées ou non, continueront d’étouffer sous cette sinistre tente noire dont le seul objectif est de soustraire au regard de l’humanité masculine leur corps impur, parce que tout simplement féminin !

Hulot l’écolo est un loup pour le loup

Il y a quelques jours, Brigitte Bardot, écœurée qu’il n’y ait aucun moratoire sur la chasse, particulièrement dans les régions incendiées, traitait dans Var-Matin Nicolas Hulot de « vendu » et de « lâche ». Sans doute le nouveau ministre de l’Ecologie s’est-il posé le problème en termes néo-staliniens : « Bardot, combien de divisions ? Le lobby des chasseurs, par contre… »

Brigitte Bardot: « Je n’ai plus aucune confiance en lui »

Samedi dernier, elle a récidivé dans les colonnes de La Provence. Interviewée par Franz-Olivier Giesbert après la décision de Nicolas Hulot de faire abattre quarante loups pour plaire cette fois au lobby des éleveurs, elle a lâché : « J’avais de bonnes relations avec Hulot : dans le passé, ma Fondation a travaillé avec lui. Mais je ne l’aurais jamais cru capable de ça. Quel cynisme ! Il a suffi qu’il soit nommé ministre pour qu’il change, c’est le cas de le dire, son fusil d’épaule. Je n’ai plus aucune confiance en lui alors qu’il m’inspirait une confiance quand il est entré au gouvernement. Il m’a tué quelque part… » Et d’ajouter, in fine : « Quand ce connard (je rétablis le mot dont La Provence n’a conservé que l’initiale) de Hulot a décidé de tuer les quarante loups, j’ai pleuré pendant une nuit entière. »

Evitons de faire pleurer les vieilles dames – c’est bien assez de faire pleurer les jeunes. Et raisonnons un peu.

Quarante loups, c’est près de 15% des loups français, selon les dernières estimations. Il y a aujourd’hui un peu moins de 350 loups pour 550 000 km2. Un risque inacceptable, selon le ministre.

La montagne oui, mais sans danger s’il-vous-plaît!

Le plus drôle, c’est que ni les Italiens ni les Espagnols, qui nous ont galamment prêté quelques-uns de leurs canis lupus lupus, n’ont de problèmes avec les soi-disant attaques de loups (qui ne sont la plupart du temps, dès qu’il s’agit de massacres d’envergure, que des attaques de chiens errants : le loup est un prédateur intelligent qui se saisit d’une bête qui traîne et sait s’en contenter, timide et discret comme il est). Peut-être parce que leurs bergers gardent leurs bêtes, au lieu de les envoyer errer dans la montagne – ce qui est, en France, le fait de gros éleveurs propriétaires de très gros troupeaux. Et qu’ils sont secondés par des patous – indifféremment des Bergers des Pyrénées ou des Bergers de Maremme des Abruzzes – qui sont des chiens particulièrement dissuasifs, et dont il faut absolument se tenir à distance : ce sont de fausses peluches et de vrais carnassiers.

Ah oui, mais en France le lobby des randonneurs s’était fendu, il y a deux ans, d’une pétition adressée à Ségolène Royal demandant à ce que les patous soient «sociabilisés». Et d’autres veulent que l’on abandonne la montagne aux randonneurs, et que l’on supprime également bergers, troupeaux et chiens. Heureusement que de vrais spécialistes de la randonnée donnent, pendant ce temps, des conseils intelligents. Nous voulons bien la montagne, pourvu qu’elle ressemble au boulevard Saint-Germain.

Le loup a été éradiqué au XIXème siècle pour des raisons superstitieuses – on leur mettait sur le dos toutes les…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Le lobby antiraciste fait des ravages au Québec

Il s’est récemment constitué au Québec un véritable lobby antiraciste dont la mission est de convaincre les différents paliers de gouvernement d’œuvrer à la reprogrammation complète de la société conformément à ses revendications identitaires pour les immigrants. Il faudrait que le Canada français devienne une page blanche, un Éden entièrement vierge dont les habitants devraient obligatoirement rendre un culte à la déesse Diversité.

Surtout composé de militants anti-laïques, d’universitaires, de journalistes et de fonctionnaires, ce nouveau lobby est parvenu à persuader le gouvernement provincial de mettre en place une grande commission sur le racisme dit « systémique ». Le 20 juillet dernier, le gouvernement du Parti libéral (un parti plutôt favorable à l’immigration massive) annonçait donc officiellement que des séances de consultation sur le sujet allaient se tenir à l’automne.

« Négationnisme », idéal diversitaire et « islamophobie »

Les instigateurs de cette grande mascarade se montrent si radicaux dans leurs prises de position qu’il est facile de prévoir les conclusions qui seront tirées de l’exercice. En mars dernier, le Premier ministre du Québec, Philippe Couillard, affirmait que nier la réalité du racisme au Québec relevait du « négationnisme ». Voilà de quoi donner le ton.

A lire aussi: Le Québec est-il structurellement raciste?

Premièrement, nous apprendrons que les Québécois « de souche » forment un peuple fondamentalement « raciste », en raison, notamment, de son rapport conflictuel à la religion. Il faut préciser que, dans leur ensemble, les Québécois n’ont jamais été très favorables à l’idée de se voir imposer des croyances religieuses dont ils ne partagent aucunement les principes. Le Canada français est longtemps resté catholique, mais à partir des années 1960, il est rapidement devenu hostile au dogmatisme religieux, peu importe sa provenance. Cette méfiance légitime envers la religion semble toutefois s’atténuer chez les jeunes générations qui ont été gavées à l’idéal diversitaire par le système d’éducation au cours des deux dernières décennies.

Deuxièmement, nous apprendrons que les musulmans font partie des principales victimes du racisme systémique. Bien évidemment, il sera beaucoup question de l’« islamophobie », cette nouvelle épidémie populaire dont il faudrait collectivement guérir. L’islamisme a beau n’avoir jamais fait autant d’adeptes et surtout, de victimes, des associations musulmanes viendront publiquement faire le procès des Québécois sans jamais remettre en cause aucune de leurs pratiques. Pendant ce temps, rien ne sera dit au sujet des communautés asiatiques (chinoise, vietnamienne, indienne, etc.) qui sont pourtant très importantes. Il faut croire que certaines communautés culturelles maîtrisent mieux que d’autres l’art de la victimisation.

Du racisme, où ça?

Le Barreau du Québec définit le concept de racisme systémique comme une « production sociale d’une inégalité fondée sur la race dans les décisions dont les gens font l’objet et les traitements qui leur sont dispensés. L’inégalité raciale est le résultat de l’organisation de la vie économique, culturelle et politique d’une société. » Cette définition serait cohérente avec la réalité si cette inégalité raciale existait vraiment. Avant le développement de cette schizophrénie sociologique, le Québec avait toujours été considéré comme l’une des terres les plus accueillantes au monde.

Il est toujours utile de rappeler que le racisme est une idéologie qui croit en la supériorité d’une race sur une autre. Apparu au XIXe siècle en Europe avec l’essor des sciences naturelles et du darwinisme social, le racisme repose sur des fondements pseudo-biologiques. Ainsi il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas constater que cette idéologie est devenue extrêmement marginale, sinon inexistante.

La gauche multiculturaliste introduit le doute et la méfiance

En revanche, ce qui persiste encore dans tous les pays du monde, ce sont certaines formes de solidarité naturelle, autant dire de xénophobie, qui ne pourront jamais être totalement éradiquées. Claude Lévi-Strauss a montré qu’à moins d’instaurer un régime totalitaire, aucune société ne deviendra parfaitement conforme aux standards xénophiles du multiculturalisme. À moins, bien sûr, que cette société ne souhaite sa propre disparition.

A lire aussi: Au Québec, islamistes et gauche multiculturaliste font bon ménage

Le débat entourant le racisme systémique au Québec est complètement artificiel. Un peu comme en France, où elle fait aussi bien des ravages, la gauche multiculturaliste invente des problèmes de toutes pièces, elle alimente des tensions réelles qui étaient au départ imaginaires. Là où tout allait bien, elle introduit le doute et la méfiance. Ce serait bien qu’on le réalise, avant de détruire ce qu’il reste du « vivre-ensemble ».

Identitaires vs pêcheurs tunisiens: bataille navale en Méditerranée

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Le C Star, navire de l’association « génération identitaire » vogue depuis plusieurs mois en mer Méditerranée sur fond de crise migratoire. A son bord, Allemands, Anglais, Français et Italiens veulent « défendre l’Europe » et cherchent à prendre certaines ONG la main dans le sac de leur complicité avec les passeurs.

Identitaires vs Pêcheurs tunisiens

Échangeant des noms d’oiseaux de bâbord à tribord avec les navires humanitaires, ils cherchent à révéler le « trafic d’êtres humains » derrière le généreux prétexte de l’altruisme. Occasionnellement, le vaisseau repêche des migrants pour les renvoyer aussitôt à domicile. Tous veulent faire passer le message « immigration is not welcome. »

Dimanche, l’équipée s’est opposée à une association de marins-pêcheurs tunisiens du port de Zarzis, au large de Djerba, voulant empêcher leur accostage. Le président des pêcheurs est un homme rodé à l’art de la guerre. Il dit suivre chacun des mouvements du vaisseau sur Internet et « à 80% ! ». Qu’il s’approche du port et « nous allons fermer le canal qui sert au ravitaillement. C’est la moindre des choses vu ce qui se passe en Méditerranée, la mort de musulmans et d’Africains ».

On pensait la décadence du jeu de société inéluctable ; comme son grand remplacement par le loisir numérique. C’était oublier qu’humanitaires et identitaires renouvelleraient le genre de la bataille navale par médias interposés.

Désormais, pour jouer à la nouvelle bataille navale, il faut donc :

  • Deux meilleurs ennemis : un humanitaire et un identitaire.
  • Un chalutier « Defend Europ » et une levée de fond sur Paypal pour mettre du Gazole dedans.
  • La croisière d’une ONG lucrativement humanitaire.
  • La grille d’une Europe envahie, numérotée de 1 à 10 horizontalement et de A à J verticalement.
  • Quelques millions de migrants sur pirogues.
  • Une crise migratoire transcontinentale ; la déstabilisation d’une région entière par l’effondrement des Etats, quatre ou cinq guerres civiles (néo)coloniales et une historique flambée de l’islamisme radical à travers le monde.

Précision : toutes les parties de bataille navale sont filmées et retransmises en direct.

Commencer une partie de nouvelle bataille navale :

Au début, chaque joueur définit son « plan com ». Le but étant de faire un maximum de « buzz » en compliquant la tâche de son adversaire, c’est-à-dire en le couvrant de ridicule tout en réussissant mettre son bateau à portée des caméras.

Une fois les bateaux en mer et les médias présents, la partie peut commencer.

Le déroulé d’une partie de nouvelle bataille navale :

Les joueurs doivent ramasser le plus de migrants possible pour les remettre dans le camp adverse : l’Europe pour le joueur humanitaire / l’Afrique pour le joueur identitaire.

Un pion dans le camp adverse rapporte cent « likes » sur Facebook. Le but est d’en accumuler le plus possible.

Précisions :

Le joueur humanitaire a toujours sept coups d’avance.

Par contre, le joueur identitaire doit obtenir un 6 aux dés avant de mettre son pion dans le camp adverse.

Comment gagner une partie de nouvelle bataille navale :

A la fin, on compte les « likes » sur Facebook. Le joueur qui en a obtenu le plus remporte la partie.

Attention : une partie de bataille navale s’arrête si le joueur identitaire est en train de gagner.

Astuces pour gagner une nouvelle bataille navale :

Pour le joueur humanitaire : utiliser les pêcheurs tunisiens pour piper le jet de dé du joueur identitaire et l’empêcher de mettre ses pions en Afrique.

Pour le joueur identitaire : écourter la partie, se faire une raison et changer de métier. Éventuellement accuser l’autre joueur de favoriser le trafic d’êtres humains.

Et l’on joue comme ça. Jusqu’à la prochaine fois.

« A Paris, on a cassé trop, et trop vite »


Homme fort de l’hôtel de ville sous Chirac et Tiberi, Bernard Bled a vu Paris se vider de ses classes populaires. Pour lui, les maires de droites n’ont pas voulu la gentrification mais n’ont pas pu l’empêcher.


Dans le documentaire, remarquable, de Serge Moati, La Prise de l’Hôtel de Ville (2001), deux personnages sortent du lot grâce à leur franchise et au « piment » de leurs analyses: Jean-François Probst, directeur général de la communication, et Bernard Bled, secrétaire général.

Probst est décédé brutalement en 2014 ; sa conversation de fin connaisseur de la coulisse politicienne, agrémentée de rosseries diverses et toujours spirituelles, était un vrai plaisir. Bernard Bled se porte heureusement fort bien. Fidèle à Jacques Chirac puis à Jean Tiberi, il les a servis tour à tour. À la Mairie de Paris, sous Jean Tiberi, son emploi administratif lui conférait un pouvoir important. On lui prêtait également une vaste «zone» d’influence, des amitiés répandues… Bref, c’était un homme considérable. Comme il n’apparaissait pas sur le devant de la scène, on le surnommait l’Éminence (terme qu’il refuse). Associé à l’histoire récente de Paris, il était de ceux qu’il fallait rencontrer. Il a bien voulu répondre à quelques questions.

Causeur. La population anciennement établie, c’est-à-dire depuis plusieurs générations, à Paris a connu une lente métamorphose, dont les effets se font ressentir de manière éclatante aujourd’hui, et depuis quelques années. Une autre population l’a remplacée, s’est progressivement installée dans la capitale. Le processus de néo-embourgeoisement s’est cristallisé dans quelques quartiers ; il semble aller avec une « provincialisation » de l’esprit parisien. Avez-vous ressenti ces transformations dans les fonctions que vous occupiez, si oui, à quel moment ?

Bernard Bled. Difficile de répondre simplement à cette question simple d’apparence. Il faut examiner cela avec le recul du temps, à l’aide de l’Histoire. Paris intra-muros est la plus petite des grandes capitales. Son développement a pris la forme d’une coquille d’escargot, par des annexions successives – aussi bien Auteuil et Passy que des territoires du Nord. Et puis cela s’est arrêté, heureusement d’ailleurs, sans cela cette ville serait invivable, grâce au préfet Maurice Doublet (préfet de Paris, 1968-1969), lequel avait été associé à la croissance des « villes nouvelles » autour de Paris.

Pour répondre avec plus de précision à la question, je vais me permettre de me prendre comme exemple. Je suis né dans le faubourg Saint-Antoine, dans le XIIe arrondissement. Mes grands-parents sont arrivés de province pendant la Première Guerre mondiale. En ce temps-là, où régnait pourtant une certaine misère, il était facile de trouver un logement, et les loyers étaient très bas. Dans les quartiers dits ouvriers, populaires, on se logeait pour rien, mais les appartements étaient vétustes, dénués du moindre confort : les toilettes étaient sur le palier ou dans la cour. Le panneau qui indiquait « Gaz à tous les étages » était encore rare dans les années 1930 ! Reste qu’une famille se mettait à l’aise dans 40 m2 pour un loyer dérisoire. Les artisans, qui, avec les ouvriers, formaient le gros de cette population, trouvaient du travail dans un périmètre immédiat.

Les loyers parisiens demeurèrent jusqu’à la fin des années 1970 très abordables. Les étudiants, par exemple, trouvaient aisément à se loger dans les anciennes chambres de bonne…

Et aujourd’hui, ces mêmes chambres de service, réunies à une ou deux autres, constituent un charmant studio sous les toits, loué fort cher : c’est un résumé presque parfait de l’évolution du logement et de l’immobilier à Paris ! Je tenterai d’expliquer cela, mais avant, je poursuis mon récit, dont je suis le « héros ». Jeune adulte et jeune marié, en 1964, je payais un loyer, dans une HLM, de 50 francs par mois, alors que mon salaire était de 450 francs ! On voit le rapport !

La loi de 1948[tooltips content=’La loi du 1er septembre 1948. La Seconde Guerre mondiale, les bombardements et l’afflux massif de population vers les centres urbains aggravent la crise du logement déjà présente avant le conflit. On a peu construit. On ne construira « massivement » qu’à partir du milieu des années 1950. Des lois généreuses – héritées du xixe siècle – protègent les plus démunis : les loyers sont « tenus » par l’État, qui s’oppose à des hausses importantes, telles que celles que nous connaissons aujourd’hui. La loi du 1er septembre 1948 place les constructions neuves (qui ne reprendront massivement que dans le milieu des années 1950) dans le marché libre, mais encadre les logements anciens. Son grand avantage, c’est qu’elle autorise le locataire en titre à demeurer dans son logement sans limitation de durée. Par surcroît, ce bénéfice peut être transmis aux descendants. Généreuse dans ses intentions, elle aura pour effet de décourager les propriétaires, qui n’entretiendront pas leurs biens. Elle sera « corrigée » en 1982 (sous un gouvernement socialiste), puis en 1986 et en 1989.’]1[/tooltips] a gelé les loyers, pour des raisons sociales que l’on peut comprendre. Les difficultés, après la Seconde Guerre mondiale, étaient assez nombreuses ! Mais en raison de ces loyers peu élevés et de l’impossibilité administrative de les augmenter, les propriétaires ne réalisaient pas les travaux d’embellissement ou de simple confort nécessaires. Les immeubles, les logements étaient donc souvent dans un état lamentable. On mangeait, on avait un toit : ces deux conditions nécessaires étaient suffisantes. Tout le reste était luxe ! Les choses ont changé dans les années 1950. Les propriétaires ne voulant pas entreprendre de travaux, et la place manquant à Paris, il a fallu imaginer un autre espace. De Gaulle a dit à Delouvrier[tooltips content=’Paul Delouvrier (1914-1995). Ancien chef de maquis près de Nemours, il est d’abord nommé par de Gaulle à Alger, en remplacement du général Salan. Disposant des pouvoirs civil et militaire, confronté à la semaine des barricades, il doit appliquer le plan dit de Constantine. Nommé en 1961 délégué général au district de la région de Paris, chargé de proposer des solutions aux problèmes d’aménagement et d’équipement, il propose en 1965 le Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région de Paris. En 1966, il est le premier préfet de la région parisienne : disposant de moyens financiers et d’une grande liberté de décision, il agit à la manière d’un haut fonctionnaire de son temps : action foncière, routes, transports, logements, écoles, centres universitaires. Il est à l’origine de la fondation de cinq villes « nouvelles » : Évry, Saint-Quentin-en-Yvelines, Marne-la-Vallée, Cergy-Pontoise, Melun-Sénart.’]2[/tooltips] : « Mettez-moi de l’ordre dans ce bazar. » (Il paraît qu’il a usé d’un autre mot.) C’est à cette époque, par nécessité, que naît l’idée des villes nouvelles, hors de Paris. On les critique aujourd’hui, ces villes, où ont poussé, parfois, des « quartiers difficiles », voire des ghettos, mais que serait aujourd’hui Paris sans ces nouvelles cités ?

Mais qu’est devenue Paris, sinon une ville presque vidée de son peuple traditionnel, chassé par des loyers exorbitants, habitée par une classe uniforme, une ville sans esprit ?

Les générations de l’après-guerre, légitimement, voulaient du confort. On a donc progressivement construit des immeubles dans les quartiers populaires, avec de gros moyens d’État, et sans vraiment respecter les lieux d’origine : la place des Fêtes, Jourdain, Goncourt, par exemple, des lieux souvent poétiques, charmants, ont été bouleversés, rasés. On y a construit des appartements pour les nouveaux arrivants, dont les loyers, sans atteindre ceux que nous connaissons, étaient cependant supérieurs à ce qu’ils étaient auparavant dans ces quartiers. Les petites retraites, les faibles revenus ont eu du mal à suivre, et ont souvent été contraints de s’en aller dans la banlieue, première couronne puis deuxième couronne. Les petits artisans et les commerçants ont abandonné les lieux, sans être remplacés.

Y a-t-il un moment où l’on voit paraître, à l’Hôtel de Ville, les « nouveaux Parisiens », où l’on assiste à ce phénomène qu’on a baptisé gentrification ? Paris votait à droite. Or la droite au pouvoir a donné l’impression qu’elle favorisait des gens, qui ne lui ont même pas rendu ses bienfaits : ils ont voté socialiste ou écologiste à la première occasion. La droite « classique » n’a-t-elle pas oublié son électorat populaire ?

La question des votes, des choix politiques est plus complexe que ce que vous en dites. Jacques Chirac a voulu faire un grand plan d’aménagement de l’Est parisien : les gens qui sont venus s’installer là ont massivement voté à gauche ! Chirac, je peux en témoigner, voulait conserver le plus possible les gens modestes dans Paris. Mais il est bien difficile de lutter, à la longue, contre les intérêts privés, contre la spéculation immobilière, contre le désir des propriétaires de récupérer l’investissement qu’ils font dans la réhabilitation. On retrouve les caractéristiques dont nous avons parlé. Tout cela a des causes « objectives », relevant de la modernité ordinaire, qui agissent d’abord lentement. Les travaux dont je parlais précédemment, les Halles de Paris, le centre Pompidou, les aménagements le long des canaux (canal Saint-Martin), ont entraîné des bouleversements dans le paysage et dans le tissu social. Ils ont évidemment changé l’apparence sociale de la capitale. Ces quartiers populaires, débarrassés de leur population traditionnelle, ont été occupés massivement par de nouveaux « bourgeois ». Il se mêlait du snobisme, le goût de l’« encanaillement » : la mode influence le prix du mètre carré. Jacques Chirac, soucieux d’un certain passé, a sauvé une partie du XIIe avec Les Métiers d’Art, architecture très réussie, et ce qui restait du faubourg Saint-Antoine.

Et franchement, qu’en reste-t-il sinon la même collection des mêmes marchands de fringues que dans tous les autres quartiers et dans toutes les autres villes ?

Vous avez raison. Vous savez, Paris, longtemps, ce fut des quartiers avant même d’être des arrondissements. On était de la Butte (Montmartre), ou des Épinettes, ou de la Villette, ou de Grenelle. L’action de la municipalité, le « sens de l’Histoire » et, il faut le reconnaître, les changements de mentalités ont balayé cette forme d’appartenance, ont emporté le caractère propre à chacun de ces quartiers. La place du Tertre est un musée Grévin, une trappe à touristes. On ne peut pas inventer l’esprit d’un quartier. Le point de départ de l’urbaniste, de l’architecte, devrait être l’histoire et l’esprit des lieux. Au lieu de quoi on a cassé trop, et trop vite, en négligeant la mémoire. Paris était une ville populaire, interlope, une ville de métèques. Avec les Parisiens « nés natifs », dont ils prenaient vite les allures et les habitudes, ils ont fait l’esprit de Paris. Comment garder cet esprit, cette âme des quartiers, sans congélation ? Comment concilier tout cela et moderniser malgré tout ? On ne répondra correctement à ces questions qu’en commençant par s’administrer à soi-même une leçon de modestie.

Neymar vaut bien un maillot

Vive Neymar, oui vive Neymar. Quel bonheur de voir une des plus grandes vedettes du football mondial signer dans un club français, même si les esprits chagrins vont répondre que Paris est aujourd’hui un club qatari. On pourrait leur rétorquer que, vu comme ça, l’Olympique de Marseille est désormais un club américain et l’AS Monaco un club russe.

On a moins de pudeurs de gazelle, pour faire du Jean-Luc Mélenchon, de l’autre côté de la Manche où les supporters se félicitent de voir Chelsea appartenir à un oligarque russe, Manchester City a un milliardaire émirati, Manchester United et Liverpool a des investisseurs américains et Arsenal, soucieux du rapprochement américano-russe, être à deux tiers américains et un tiers russe. Rappelons que si les droits télé de la Premier League explosent les compteurs, c’est parce que des personnes physiques ou morales ont mis des milliards pour attirer des stars et, en Angleterre comme ailleurs, on n’attire pas des mouches avec du vinaigre !

Hanouna est plus cher que Neymar

Alors, c’est vrai, les sommes laissent rêveur : 220 millions de clause libératoire et 30 millions de salaire net d’impôt par an. On peut faire un équivalent SMIC, un équivalent RSA, un équivalent écoles construites ou infirmières embauchées, si Neymar était resté en Espagne, aurait-on embauché plus d’infirmières ou construit plus d’écoles ? Evidemment non, mais comme en France l’argent est sale, il faut bien trouver à redire.

A lire aussi: Neymar, Paris 2024 : les drôles de priorités d’homo festivus

Sur les réseaux sociaux, on s’enflamme sur les « blaireaux » qui font des heures de queue devant les boutiques du PSG pour acheter le maillot floqué « Neymar Jr 10 » au prix, certes élevé, de 155 euros. Les mêmes qualifient-ils de blaireaux ceux qui changent d’iPhone dès qu’une nouvelle version sort ? Ceux qui enrichissent Neymar, le PSG et Nike, seraient des idiots tandis que ceux qui enrichissent Apple et ses dirigeants dont les plus gros salaires se chiffrent aussi en millions de dollars, seraient des gens intelligents à l’esprit vertueux ?

Les salaires du foot créent toujours la polémique, probablement parce que certains considèrent que quand on naît dans un milieu modeste au Brésil on n’a pas le droit de réussir et de gagner de l’argent. Quand Ronaldo, le Brésilien, a signé à l’Inter Milan il y a 20 ans, son salaire a fait autant scandale que celui de Neymar aujourd’hui. La même année, Julia Roberts, pour un tournage de trois semaines, touchait un cachet équivalent à trois ans du salaire de Ronaldo et là, personne n’a crié au scandale. Pourtant, on peut toujours remplacer un acteur ou une actrice par un ou une autre alors que certains buts marqués par Ronaldo (ah, celui marqué à Saint Jacques de Compostelle qui fait encore rêver plus de 21 ans plus tard) ne pouvaient être marqués que par Ronaldo. Quand Bolloré fait signer Cyril Hanouna pour cinq ans moyennant un chèque de 250 millions d’euros, 30 millions de plus que Neymar pour la même durée, personne ne crie non plus au scandale. Pourtant, il est beaucoup plus difficile de mettre un ballon au fond des filets après avoir dribblé cinq adversaires plus le gardien de but que mettre des pâtes au fond du slip d’un quidam heureux de se faire humilier en public.

Neymar va rapporter 300 M à l’Etat

Quand des hommes politiques fournissent des emplois fictifs d’assistant parlementaire à leur femme ou leurs enfants, il y a toujours quelqu’un pour les défendre. Eux pourtant, le font avec notre argent, alors que l’argent des Qataris est le leur, ils peuvent en faire ce que bon leur semble.

A lire aussi: Mieux vaut Neymar que Drahi: les leçons de morale, ça suffit!

Alors s’il-vous-plait, comme disait Georges Pompidou, arrêtez d’emmerder les Français qui veulent mettre 155 euros dans un maillot de foot. Grâce à ce transfert, le trésor public et les caisses de protection sociale vont bien se remplir puisqu’on évalue à 300 millions ce que Neymar va rapporter en impôts et charges en cinq ans. Et si en plus il pouvait ramener la « coupe aux grandes oreilles » en France 25 ans après la victoire de l’Olympique de Marseille, la fête serait vraiment complète.

Seja bem-vindo campeão ! Sois le bienvenu champion ! Força Neymar !

Norvège: quand la presse française se prend les pieds dans la burqa

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Depuis quelques jours, on ne compte plus le nombre de médias qui se gaussent devant le canular d’un journaliste norvégien « piégeant » les internautes avec une photo de sièges de bus que certains ont pris pour des femmes en burqa.

Où est le ridicule?

« Des identitaires norvégiens confondent des sièges de bus… avec des femmes en burqa… » titre Francetv info en prenant bien soin de mettre à deux reprises des points de suspension pour souligner le ridicule d’une telle méprise. « Des identitaires norvégiens se ridiculisent en confondant des sièges d’un bus vide avec des femmes en burqa » titre de son côté Slate.

Selon la plupart de ces journalistes, ce qui est ridicule, ce n’est donc pas de continuer à défendre le port d’un vêtement qui objectifie la femme au point qu’on peut la confondre avec des sièges de bus. Non, ce qui est ridicule, c’est de les avoir confondus effectivement. Pour eux, cela relèverait nécessairement d’une obsession. Mais quid du journaliste qui a eu cette idée ? N’a-t-il pas été le premier à observer une ressemblance entre les deux pour envisager que les gens allaient les confondre ?

Une photo qui prête à confusion

Si le journaliste avait posté cette photo en toute innocence, il y aurait sans doute matière à rire des réactions outrées de certains internautes. Mais puisqu’il avoue lui-même avoir voulu les « piéger », c’est donc qu’il était conscient de la possible méprise. En quoi est-ce donc surprenant que beaucoup se soient fait avoir ? Quel enseignement devrait-on en tirer sinon que la ressemblance est bien réelle ?

Cette méprise est donc d’autant plus compréhensible que le journaliste a utilisé « une photo prêtant volontairement à confusion » nous dit Le Point sans se rendre compte que cela contredit en grande partie l’angle de son article. Cette photo, postée fin juillet sur le groupe Facebook nationaliste Fedrelandet viktigst (« La patrie d’abord ») était d’ailleurs accompagnée d’une petite question pleine de sous-entendus  : « Que pensez-vous de ça? », nous apprend le Washington Post. Le journaliste de Slate en charge du papier précise que cette question « laissa(it) donc libre cours à toute sorte de supputations et de réactions hostiles sur la toile ». Mais cela ne l’empêche nullement de s’étonner de celles-ci.

La peur diabolisée

Tout était donc fait pour déclencher les commentaires les plus véhéments mais la plupart des journalistes s’en émeuvent quand même. On ne nous prendrait pas un tout petit peu pour des cons ? Pas du tout puisque Le Point précise même : « Ce groupe de Norvégiens xénophobes aurait été bien inspiré de réfléchir avant de se ruer sur leurs claviers ». Un peu comme les journalistes du Point donc, pour qui – sans même parler de la syntaxe de la phrase – « des nationalistes très critiques vis-à-vis de l’immigration » sont nécessairement racistes.

Ce qui est commode avec les réseaux sociaux, c’est qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut puisqu’on trouve à peu près autant d’avis différents sur la toile que de personnes sur le globe. Il est donc toujours très instructif d’observer ceux que les médias ont choisi de sélectionner pour appuyer leur propos. Et pour lire les deux exemples que Le Point donne pour illustrer la prétendue « xénophobie » des pourfendeurs de sièges, mieux vaut être bien assis. Attention les yeux, Hitler n’a qu’à bien se tenir : « Je pensais que ce serait comme ça en 2050 mais ça arrive maintenant » et « c’est vraiment effrayant, il faudrait interdire ça. On ne peut jamais savoir ce qui se cache là-dessous ».

Morale de dessin animé

De trois choses l’une : soit Le Point n’a pas la moindre idée de la définition de la xénophobie, soit il amalgame joyeusement ce concept aux discours anti-immigration et à la défiance vis à vis de l’islam, soit il s’est contenté de reprendre les déclarations d’internautes qu’il a vu passer dans d’autres articles sans se soucier de savoir si cela illustrait son propos, le plus vraisemblable étant les trois à la fois. Slate a au moins le mérite d’avoir soigneusement choisi le tweet censé éclairer cette sombre histoire et clore définitivement le débat : « « C’est la preuve que les méchants sont en même temps les plus stupides », ironise un internaute ». C’est beau comme la morale d’un dessin animé de Debout les zouzous.

Mais ce n’est peut-être pas le plus instructif dans cette histoire. Car Slate, pour qui décidément le ridicule ne tue pas, dresse un portrait qui se veut élogieux de Johan Slattavik, l’auteur du « piège » en question : « Le journaliste de profession a ensuite croisé les bras et attendu le flot de commentaires hostiles devant son écran ». On ne saurait mieux décrire le travail du « journaliste de profession » moderne qui aura donc réussi l’exploit de nous prouver, grâce à cette « farce » – selon ses propres mots -, que les anti-immigration sont contre l’immigration et que les défenseurs de l’interdiction du voile intégral sont contre le voile intégral. Et tout le monde a l’air de trouver cela extrêmement éclairant.

Opération politique

En réalité, loin d’être une « farce », l’acte a tout d’un coup politique. La coalition de droite actuellement au pouvoir en Norvège compte interdire le port de la burqa dans les écoles et les universités. Mais, comme le rappelle Slate, « ce projet de restrictions fait l’objet de critiques de la part d’une frange de la société qui considère qu’il isole davantage les populations d’origine musulmane ». Johan Slattavik a donc simplement essayé de discréditer le projet en « ridiculisant » ses plus fervents défenseurs. Les journalistes auraient pu faire le rapprochement entre ce soi-disant canular et le contexte dans lequel il a été monté. Mais pour cela, il aurait fallu qu’ils mettent au jour le mécanisme consistant à s’attaquer, non pas aux arguments de ses adversaires, mais aux adversaires eux-mêmes. Or cela reviendrait à remettre en question un procédé que beaucoup d’entre eux utilisent à longueur de journée…

Christian Millau maniait aussi bien le fleuret que la fourchette

– Article initialement publié le 9 février 2013 –

On a longtemps cru Christian Millau indissociable de son complice Henri Gault avec lequel il composa le Lagarde et Michard de la gastronomie française, qui est un art et une science depuis l’époque bénie des papilles de Brillat-Savarin.

Provocateur dans la lignée de Nimier

Depuis quelques années et la disparition de son alter ego, Millau redémarre une seconde carrière de hussard du verbe. Résolument réac, bien qu’il nourrisse un « goût profond pour les imposteurs », l’admirateur de Nimier n’usurpe pas la qualité de provocateur.

Pour se faire une idée du mauvais esprit de Christian Millau, lisons l’entrée « mariage pour tous » de son Dictionnaire de tout et n’importe quoi (Le Rocher) : « Nota bene : le Président de la République  est délié de cette ardente obligation ». Injurier du même coup le premier des Français, une institution millénaire et la communauté homosexuelle (si, si, avec un peu d’imagination et une mauvaise foi infinie, on peut tirer cette interprétation par les cheveux), voilà qui choque « la société parisienne des talons rouges » que notre homme goûte peu, à la différence des grands millésimes. C’en fut en tout cas assez pour faire déprogrammer Millau de l’antenne d’Europe 1 – crime de lèse-« mariage pour tous » oblige – et nous le rendre définitivement sympathique.

Culture n’est pas vertu

Comme le veut la loi du genre, son abécédaire hésite entre plusieurs tonalités. De l’acide, lorsqu’il est question du journal Le Monde : « J’ai eu deux chances dans ma vie. La première, d’entrer au Monde à vingt ans. La seconde, d’en sortir à vingt-deux ». De la gravité, quand Millau interroge les rapports entre culture et vertu de nos politiques, Staline offrant le prototype du monstre sanguinaire érudit propriétaire d’une bibliothèque pléthorique.  Acerbe lorsque le vieux sage s’attaque à un centenaire bifrons : Radical (Parti) : Comme un seul ne suffisait pas, nous en avons deux. L’un est radicalement neuneu, l’autre radicalement planplan ». Désespéré lorsqu’il se fait le chroniqueur de la tragédie qui se joue actuellement entre Damas, Alep et Palmyre : « Le drame syrien ou le régime de la double peine entre un dictateur fou et des islamistes fanatiques qui attendent leur tour. C’est comme si, pour chasser la Gestapo, on appelait au secours Lavrenti Beria, le chef du NKVD, que Staline avait présenté à Roosevelt en ces termes : « Voici notre Himmler » ».

Ô vous frères bonobos…

Christian Millau se montre enfin poignant à la vue anthropomorphique d’un primate, reflet animal de notre basse condition d’humains : « le regard d’un chimpanzé, d’un gorille ou d’un bonobo est une tragédie bouleversante. C’est comme si une main invisible le retenait de devenir un homme ».

Quand bien même on ne le suivrait pas dans ses diatribes contre une gauche française qu’il juge trop dispendieuse, laxiste et marxisante, le panache de ses saillies force l’admiration, toute considération politique mise à part. Avec l’élégance du gentilhomme, Millau nous provoque dans un duel pacifique qui s’étale au fil des pages, sans que nos désaccords parfaits n’émoussent le plaisir de la lecture. Seule compte la vitalité du style. Et le style, c’est l’homme !

Christian Millau, Dictionnaire d’un peu tout et n’importe quoi (Le Rocher, 2013)




« L’idée-même d’un centre de déradicalisation est un non-sens »

Daoud Boughezala. Fin juillet, l’unique centre de déradicalisation de France, situé à Pontourny (Indre-et-Loire) a annoncé fermer définitivement ses portes. D’une capacité d’accueil de 25 personnes, il n’hébergeait plus aucun pensionnaire depuis février. Comment expliquer cet échec patent ?

Amélie Chelly[tooltips content=’Auteur d’une thèse de sociologie à l’EHESS sur la République islamique d’Iran, Amélie Chelly publiera en en février 2018 aux éditions du Cerf Djihadistes européens : anatomie des radicalisations. ‘]1[/tooltips]. Ce centre n’a jamais hébergé de véritables pensionnaires. Il fonctionnait sur la base du volontariat, si bien que moins d’une dizaine de personnes ont été prises en charge sans aller au bout de ce « traitement ». Mais l’idée-même d’un centre de déradicalisation me paraît être un non-sens.

D’une part, parce que les radicalisations sont toutes différentes les unes des autres, ce qui condamne à l’inefficacité l’application d’une méthode unique à un ensemble de personnes acquises à l’idéologie djihadiste pour des raisons différentes. D’autre part, le projet du centre était de mettre ensemble des personnes qui ont la même idéologie avec l’idée qu’ils s’en défassent. Or, il est complètement irréaliste de rassembler des individus atteints de la même « pathologie », de la même dépendance psychologique pour faire en sorte qu’ils oublient les mécanismes inhérents à cette pathologie.

Mais la radicalisation djihadiste n’est un mal psychiatrique. Il s’agit d’une idéologie qu’on ne saurait traiter par des moyens cliniques !  

À Pontourny, l’idée n’était pas d’infliger un traitement sur le modèle de la pathologie. Ceci dit, un certain nombre de personnes sont mues par des rassorts violents qui présentent des traits similaires aux actes radicalisés. Ces individus – très peu nombreux rappelons-le – sont atteints de pathologies psychologiques auxquelles ils donnent du sens via le radicalisme islamiste. Pensons, par exemple, à Moussa Coulibaly qui, le 3 février 2015, a blessé trois militaires devant un centre communautaire juif niçois : il présentait tous les traits caractéristiques d’un radicalisé (discours haineux envers les Juifs et les militaires, tentative de départ en Syrie), seulement cet homme était un marginal, déséquilibré, violent bien avant de rencontrer le recruteur Omar Omsen. Sans réelle approche ou formation idéologique, il s’est laissé convaincre de donner une couleur « légitime », « licite », à ses actes . Un tel raisonnement consiste à dire : « J’ai une pulsion meurtrière, j’ai des envies violentes mais une idéologie fait en sorte de les rendre bonnes. »

Chez les radicalisés issus des classes moyennes, il y a moitié de convertis et moitié de  born-again musulmans.

Sur l’ensemble des jeunes radicalisés que vous avez rencontrés, quelle est la proportion de ces profils psychologiquement fragiles ?

Les radicalisés pour raisons psychologiques sont très peu nombreux même s’il est compliqué d’apporter des chiffres. Tous ont des faiblesses (nous en avons tous), très peu sont atteints de pathologies psychologiques les faisant rompre totalement ou partiellement avec le principe de réalité. Il faut bien savoir que nos radicalisés en Occident ne sont pas les mêmes qu’au Moyen-Orient. Ici, ce sont des enfants déçus de la post-modernité qui se radicalisent alors qu’au Moyen-Orient, la radicalisation peut exprimer des aspirations modernes restées inassouvies.

C’est-à-dire ?

En Occident, la modernité a accouché d’idéologies globalisantes, de grilles de lecture du monde qui ne laissent rien au hasard, distinguent le bien et le mal comme une religion. A ceci près qu’une religion promet bonheur et vérité dans l’au-delà, toutes choses qu’une idéologie (nazisme, communisme…) promet ici-bas. Mais les grandes idéologies holistes ont échoué en Occident. Si nous sommes entrés dans la postmodernité, cela signifie qu’il n’y a plus de sens déterminé. Loin des grands cadres idéologiques, il faut désormais accepter que tout est de l’ordre de la réforme, du tâtonnement, du pragmatisme. Or, l’idéologie délivrée par Al-Qaïda et l’Etat islamique propose un sens et une explication du monde.

Au sein même des djihadistes occidentaux, on peut distinguer les convertis des musulmans « de souche ». Avez-vous une idée du poids respectif des uns et des autres ?

D’une certaine façon, tous sont des convertis, ou des « born-again », comme les appellent des spécialistes comme Olivier Roy, puisqu’ils optent pour la lecture la plus radicale de leur environnement religieux et culturel maternel, en rupture avec la pratique de leurs parents. Dans les banlieues, joue souvent la caractéristique identitaire inhérente à l’islam. Ces jeunes ont une culture musulmane et vont opter pour ce qu’ils pensent être une renaissance islamique authentique. Chez les radicalisés issus des classes moyennes, il y a moitié de convertis et moitié de  born-again musulmans.

A ce propos, contrairement à une idée répandue, il semblerait que les radicalisés ne souffrent pas tous d’exclusion économique et sociale. Certains ont quitté leur khâgne pour s’engager aux côtés de l’Etat islamique. Que savez-vous de ces bourgeois du djihad ?  

Beaucoup de femmes pro-Daech viennent de la classe moyenne. Pour deux raisons qui tiennent de l’échec du féminisme. Elles pensent que ce dernier a dévirilisé les hommes, qui ne sont plus des piliers sur lesquels se reposer. On apprend toujours aux enfants que l’amour et le mariage pour la vie garantissent le bonheur. Cela aboutit à une forme de hiatus entre cette image idyllique basée sur la durée et une société toujours plus périssable et éphémère. Certaines femmes pallient ce hiatus en se rendant dans un pays où le mariage se fait à vie : l’Etat islamique ! Dans leur esprit, seul le djihadiste est garant de cette stabilité et met sa vie biologique en dessous de ses idées.

Certains enfants nés chrétiens s’identifient tant et si bien au désarroi de leurs amis musulmans qu’ils finissent par épouser la cause djihadiste.

Du point de vue des hommes, l’idéal viril est-il aussi un moteur de l’engagement djihadiste ?

Certains radicalisés m’ont confié rechercher leur puissance dans l’impuissance de leurs parents. L’idée est de mettre ses parents dans une situation d’impuissance pire que celle dans laquelle ils pensent que leurs parents les ont plongés depuis leur enfance. De même que les parents n’ont jamais compris leurs enfants, ils ne comprennent pas davantage pourquoi leurs enfants sont partis en Syrie. Ce discours revient aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Mais chez les hommes, il se manifeste de manière beaucoup plus biologique. Chez les garçons venus d’un milieu immigré, c’est le père qui fait la loi. Mais en même temps, celui-ci a courbé l’échine, travaillant toute sa vie pour servir la France. Aux yeux de ses fils, il a baissé la tête. Plus faible physiquement, le père continue à faire la loi chez lui, ce qui est perçu comme contre-nature par ses fils. Certains garçons vont contester cet ordre des choses en faisant de leur arme le prolongement de leur virilité pour signifier à leur père qu’ils font désormais la loi.

Du côté des convertis à l’islam, quels sont leurs motivations pour se lancer dans une montée aux extrêmes djihadiste ?

Il y a trois cas de figure. Le premier, c’est la perte du sens à laquelle certains ne se résolvent pas. Ils voient dans l’Etat islamique la bonne voie face à l’échec de la modernité que j’évoquais.
D’autres sont dans l’empathie de l’injustice, du défavorisé. Un grand nombre de discours posant les populations musulmanes en victimes des injustices et de la colonisation, cela les incite à se ranger de leur côté.
Enfin, certains vivent dans un milieu défavorisé sans être issus de l’immigration. Ils s’identifient tant et si bien au désarroi de leurs amis musulmans qu’ils finissent par épouser la cause djihadiste.

Un phénomène classique d’acculturation au groupe culturel majoritaire….

Exactement. Des enfants nés chrétiens dans un milieu où les personnes issues de l’immigration sont majoritaires vont parfois jusqu’à suivre la désespérance et l’extrémisme djihadiste de leurs connaissances.

Mais cela ne signifie pas que les familles issues de l’immigration restent  traditionnellement musulmanes et échappent au phénomène de sécularisation. Beaucoup de familles en restent à l’islam traditionnel, celui que Gilles Kepel appelle « l’islam des darons », ou quittent progressivement l’islam. Face à cette évolution, des jeunes vont se dire que leur famille est devenue « mécréante » et qu’ils peuvent la sauver en allant au paradis par leur martyre. Cette idée est très présente. Mais il y en a une autre : quand il y a un mort d’un proche dans une famille, naît une dimension métaphysique. Pour le djihadiste, ce n’est plus la promesse de l’au-delà de la mort mais la promesse qu’en ce bas monde, sa famille reviendra à la religion par la mort.

Je suis très pessimiste quant à la possibilité de déradicaliser les très jeunes qui ont grandi dans un milieu reclus salafiste.

Autrement dit, comme en Iran, sécularisation et djihad peuvent faire bon ménage. Dans un contexte aussi complexe, que peut faire l’Etat pour déradicaliser les candidats au djihad ?

La prévention peut constituer un remède, par exemple en donnant aux désenchantés du djihad.
Il faudrait faire éventuellement du cas par cas, éventuellement avoir un principe de tutelle ou alors des groupes avec plusieurs radicalisés avec à chaque fois des entretiens individualisés. Ayons en tête que ces dernières années, les sympathisants de l’Etat islamique sont entrés dans un processus en plusieurs étapes :

  • Intéressés par cette idéologie, ils ont le cerveau lavé et essaient de se rendre sur le territoire de Daech.
  • les médias prétendent que ce qui se passe là-bas est barbare mais tout ce que nous explique les médias est faux. C’est la théorie du complot.
  • Même s’ils donnent en partie raison à idéologie djihadiste, certains sont choqués par les exactions de Daech. Cela a entraîné une crise des vocations.

On a longtemps cherché en vain la méthode miracle de déradicalisation. C’est une erreur en raison de la multiplicité des discours et des trajectoires. Je suis très pessimiste s’agissant des très jeunes qui ont grandi dans un milieu reclus, par exemple salafiste.

Le salafisme serait-il l’antichambre du djihad ?

Salafiste n’est pas forcément synonyme de djihadiste. A mon sens, le salafisme produit un discours – qui résistera d’ailleurs à certains discours djihadistes européens – et qui dessine les contours de ce qu’il faut aimer ou haïr, contours très incompatibles avec le vivre-ensemble et les principes de nos sociétés. Ces discours produiront des aspirations djihadistes. Le salafisme n’est pas le passage obligé du djihadisme mais son terreau le rend propice à une sensibilité djihadiste. D’ailleurs, d’un point de vue purement idéologique, il y a de réelles divergences entre les deux groupes. Je pense notamment au conflit israélo-palestinien : pour un salafiste, le palestinien, s’il est un bon musulman, doit quitter le territoire où il est opprimé, faire sa hijra, c’est-à-dire se rendre en un lieu où il peut décemment vivre son islam ; pour le djihadiste, le Palestinien, s’il est un bon musulman, doit prendre les armes contre Israël pour abattre le régime mécréant (taghut) qui l’empêche d’être un bon fidèle.
Mais la frontière que nous traçons est grossière. Il y a des dizaines de branches à l’intérieur de chacune de ces tendances.

Prenons les djihadistes combattant en Syrie. Comment les uns et les autres ont-ils choisi leur affiliation à l’Etat islamique plutôt qu’à Al-Qaïda?

Ceux qui voulaient abattre le régime de Bachar Al-Assad pour ensuite mettre en place un Etat islamique se sont rangés du côté d’Al-Qaïda, tandis que ceux qui entendaient imposer l’islam rigoriste et régir les bouts de terrains gagnés par les lois d’un Etat islamique même avant la chute du régime syrien, se rangeaient du côté de Daech. En définitive, la seule constante consiste en ce que toutes ces tendances sont des versions idéologiques puisque politiques de l’islam. Ce sont autour de divergences politiques qu’elles s’opposent de façon quasi-systématique.

Mieux vaut Neymar que Drahi: les leçons de morale, ça suffit!

Avec l’arrivée de Neymar au PSG, on vient de vivre une jolie séquence de mépris de classe et d’aversion sociale. Chez les CSP plus ou moins plus, ce ne fut qu’une clameur : « Ces cons de prolos qui aiment le foot! Bandes d’abrutis! »

Dans un premier temps, ce furent les cris d’orfraie à propos des sommes en jeu dans ce transfert, puis les crachats sur ceux qui se réjouissaient ou qui faisaient la queue pour acheter son maillot.

Tiens, à propos de maillot, une petite histoire qui se passe dans le monde du rugby, mais qui en dit long. Et qui servira d’introduction.

C’est l’histoire d’un enfant lourdement handicapé en fauteuil roulant que son père accompagne au stade pour une rencontre de coupe d’Europe. Celui-ci avise le président du club qui reçoit et lui demande l’autorisation de faire un saut dans le vestiaire avant le match pour que son fils y voie son idole, l’Irlandais Sexton. Aussitôt dit aussitôt fait, la chaise roulante parcourt les couloirs et rentre dans le vestiaire. Au moment où Sexton s’approche, le gamin, les yeux brillants, écarte brusquement son blouson pour faire apparaître le maillot floqué au nom de son héros. Celui-ci gorge nouée, yeux embués, et mains tremblantes l’embrasse et lui promet le maillot qu’il porte pour la fin du match. Dans ce vestiaire plein de colosses sentant l’embrocation, on n’entend plus que des reniflements.

Il n’y a qu’un seul Neymar

Et c’est exactement la même chose dans le foot. Il suffit d’écouter Blaise Matuidi. Parce que oui, on l’aime le « passing game ». Le jeu du peuple, de tous les peuples. Et ceux qui y jouent et nous donnent ce plaisir, on les aime aussi. Et tant mieux s’ils gagnent du fric. Eux ne le volent pas. Il y a UN Neymar dans le monde, UN. Qui a bossé comme un chien pour y arriver. Comme il n’y avait qu’UN Zidane. Et des centaines de millions de gens qui les admirent (à juste titre). Même si on sait et le déplore, le rôle du big business qui se gave autour d’eux.

Mais personne ne semble choqué par la fortune d’un Drahi prédateur qui ne crée aucune valeur et s’est contenté de racheter les entreprises des autres avec l’aide de Macron. Il est pourtant 100 fois plus riche que Neymar. Personne ne s’offusque des Yachts à 200 millions d’€ pièce alignés par dizaines à Saint Tropez et par centaines à Monaco. Mais un gosse des quartiers qui sort du rang, c’est insupportable.

En général, les footeux ne se renient pas

Un grand joueur de football c’est une entreprise économique. Ils gagnent beaucoup d’argent mais ceux qui les emploient encore plus. Et ils font des sacrifices, renoncent à leur jeunesse, travaillent, et travaillent encore dans un système où il y a tant d’appelés et tellement peu d’élus. Quand ils deviennent riches, ils en font profiter la famille, le village, la ville. Parce que les footeux ne se renient pas en général.

Alors pourquoi tant d’amour pour ce jeu où on ne peut même pas mettre les mains?

« Le football est universel parce que la bêtise est universelle » disait Jorge Luis Borges, modèle d’arrogance intellectuelle qui se prenait très au sérieux. Mais là il y va quand même un peu fort. Ce qui apporte un peu d’eau à son moulin, c’est que la littérature entretient peu de rapports avec le foot. Pourquoi le football n’est-il pas lui aussi une « province naturelle de la littérature » comme le vélo ? Mystère. Pourtant, beaucoup d’écrivains l’ont aimé, voire  adoré. Beaucoup d’intellectuels aussi. Tous en ont parlé, plus pour se justifier de leur passion que pour l’expliquer. Souvent pour ne pas dire grand-chose. Comme Albert Camus: «Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Précédé par Antonio Gramsci qui vante le « royaume de la loyauté humaine exercée au grand air ».

Neymar, madeleine de Proust des enfants d’aujourd’hui

Les passionnés qui ont pratiqué (j’ai eu cette maladie, qui s’est révélée incurable) se demandent ce qu’ils pourraient bien dire. Pasolini, qui y voyait « un phénomène de civilisation tellement important », a réglé le problème en expliquant que ce sport n’avait pas besoin de mots, son langage se suffisant à lui-même et à ceux qui le comprennent. Pirouette confortable, qui permet d’en faire une auberge espagnole. Chacun va y apporter ses penchants, ses souvenirs et ses émotions. Et les activer, qui en tapant dans le ballon, qui en regardant les autres le faire. En commençant par ce qui vient de son enfance.

Écoutez ceux qui vous parlent de leur passion pour le football, ils commencent tous par raconter leur premier souvenir de foot. En général vers huit ans, souvent avec son père, l’évocation, au travers d’un souvenir enjolivé, d’un moment de bonheur émerveillé. Avec d’immenses héros lointains, Kopa, Pelé, Platini, Maradona, Zidane, Messi, Neymar… Chacun a les siens, mais en fait, c’est toujours le même. Avec Saint-Exupéry, nous sommes tous « de notre enfance comme d’un pays ».

Le capitalisme a toujours fait du jeu une marchandise

Et puis au football, on y vient avec sa culture. C’est elle qui dictera aussi nos réactions. Ah, la soirée du 8 juillet 1982 à Séville, où la France, ridicule depuis 25 ans, parvenait en demi-finale du tournoi mondial où  elle affrontait l’Allemagne. En alignant, face aux brutes germaniques, un milieu de terrain constitué de quatre fils d’immigrés efflanqués qui était le meilleur du monde. Chacun connaît l’histoire et sa fin, horrible concentré d’injustice. Je me demande bien comment Camus et Gramsci auraient pu voir de la morale et de la loyauté dans l’agression de Schumacher et le penalty manqué par Bossis. Je ne fus pas vraiment surpris de la réaction d’une partie du public français qui, souvent Poulidoriste, adorant les vainqueurs qui perdent, invoqua la malchance, vaguement l’injustice, et plaignit beaucoup les vaincus. Pour ma part, c’était simple et stupide : la haine du boche.

Heureusement, intellectuels gommeux et petits-bourgeois sans passion nous expliquent doctement qu’en fait, nous sommes manipulés. On va nous apprendre tout d’abord que le football est un moyen de gouvernement, un moyen de pression vis-à-vis de l’opinion publique et une manière d’encadrement idéologique des populations. Ensuite, qu’il est devenu un secteur d’accumulation de richesse, d’argent, et donc de capital. C’est une marchandise clé du capitalisme mondialisé. Et enfin, il constitue un corps politique, un lieu d’investissement idéologique sur les gestes, les mouvements. Bigre. Il est vrai que la FIFA n’est guère reluisante. Association à but non lucratif, elle est en réalité une holding transnationale gérant le capital sportif et sa marchandisation. Un milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2013, et autant de réserves financières. Mais la transformation d’un jeu en marchandise n’est pas une nouveauté, le capitalisme l’a toujours fait, dès lors que ce jeu en valait la chandelle.

Le grand-pont de Pelé sur Mazurkiewicz

Cette approche ne répond pas à la question : pourquoi est-ce que tout le monde joue au foot aux quatre coins de la planète sur des terrains vagues, dans des cours d’école, sur les plages ? Et depuis très longtemps. Contrairement à ce que l’on peut penser, en Nouvelle-Zélande, le premier sport pratiqué est bien le football. Et comme, c’est le peuple qui joue, c’est souvent le sport des ouvriers, Jean-Claude Michéa, adorateur du foot mais conscient du problème, nous propose une explication compatible avec sa chère «common decency ». Alors, pourquoi cette fascination pour ce jeu bizarre, qu’on peut certes jouer partout, mais où le descendant d’Homo habilis n’a pas le droit de se servir de ses mains ?

La plus belle et fugace œuvre d’art que j’ai eu l’occasion de voir dans ma vie est « le grand-pont sur Mazurkiewicz ». Le grand-pont, c’est celui de Pelé en demi-finale de la coupe du monde 1970. Parti de la droite du terrain, il va à la rencontre d’une grande transversale que vient de lui délivrer Tostao. Le gardien uruguayen sort à sa rencontre. Pelé croise la trajectoire du ballon sans le toucher. Crucifiant le gardien stupéfait qui voit la balle passer à sa gauche et Pelé à sa droite.

Durée de la séquence trois secondes. Du geste génial qui nous arrache un cri que j’entends encore, une demie seconde. Fulgurance qui résume bien le football, un sport d’équipe organisé et rationnel et un JEU individuel et irrationnel.

Je n’aime pas trop le PSG, mais je vais me régaler à regarder jouer Neymar. En attendant M’Bappé…



Médias: est-il plus grave d’être con ou d’excuser la burqa?

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La photographie postée sur Facebook par le journaliste norvégien à l'origine de la farce / Sindre Beyer - Facebook

« Des anti-immigrés se ridiculisent en confondant des sièges de bus avec des femmes en burqa. » (Huffington Post)

« Des nationalistes norvégiens prennent ces sièges de bus pour des femmes en burqa. » (Midi Libre)

« En Norvège, un groupe xénophobe confond des sièges de bus vides avec des femmes en burqa. » (Le Monde)

« Des islamophobes norvégiens ont confondu des sièges de bus vides avec des femmes en burqa. » (Mashable – avec France 24)

« Des xénophobes prennent des sièges de bus pour des femmes en burqa. » (BFM TV)

« Norvège : quand des internautes xénophobes confondent burqas et sièges de bus. » (Le Point)

« Des extrémistes confondent des sièges de bus et des femmes en burqa. » (TVA Nouvelles)

Etc., etc.

A lire aussi: Norvège: quand la presse française se prend les pieds dans la burqa

Les articles parlant de la farce qu’un certain Johan Slattavik a faite en publiant une photo de siège de bus, demandant aux gens ce qu’ils en pensaient afin de pouvoir ensuite, dans un grand élan de pédagogie moralisatrice, dénoncer « le racisme aveugle et la xénophobie », se lisent un peu partout sur la planète. On rit beaucoup. Confondre des sièges de bus avec des femmes en burqa, faut vraiment être con comme un raciste !

Aux islamistes, les médias reconnaissants?

Peut-être ! Mais n’est-ce pas là une façon de plus d’absoudre le principe de cette prison mobile synthétique ? Sont-ce vraiment ceux qui la vomissent, même abusés par une photo, qui sont condamnables, ou ceux qui obligent leurs femmes à la porter ? La réponse se retrouve dans les titres: anti-immigrés, nationalistes, xénophobes, islamophobes, extrémistes,…

Le débat une fois de plus est biaisé, et à lire cette multitude d’éditoriaux, on comprend que non, le problème n’est plus de cacher une femme au regard des hommes, le problème est de rejeter ce sépulcral déguisement. Mieux, dénoncer le port de cette bâche infamante est devenu un acte de xénophobie. A bon entendeur !

Et tant pis pour celles qui, forcées ou non, continueront d’étouffer sous cette sinistre tente noire dont le seul objectif est de soustraire au regard de l’humanité masculine leur corps impur, parce que tout simplement féminin !

Hulot l’écolo est un loup pour le loup

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Nicolas Hulot à Versailles, juillet 2017. SIPA. 00814620_000009

Il y a quelques jours, Brigitte Bardot, écœurée qu’il n’y ait aucun moratoire sur la chasse, particulièrement dans les régions incendiées, traitait dans Var-Matin Nicolas Hulot de « vendu » et de « lâche ». Sans doute le nouveau ministre de l’Ecologie s’est-il posé le problème en termes néo-staliniens : « Bardot, combien de divisions ? Le lobby des chasseurs, par contre… »

Brigitte Bardot: « Je n’ai plus aucune confiance en lui »

Samedi dernier, elle a récidivé dans les colonnes de La Provence. Interviewée par Franz-Olivier Giesbert après la décision de Nicolas Hulot de faire abattre quarante loups pour plaire cette fois au lobby des éleveurs, elle a lâché : « J’avais de bonnes relations avec Hulot : dans le passé, ma Fondation a travaillé avec lui. Mais je ne l’aurais jamais cru capable de ça. Quel cynisme ! Il a suffi qu’il soit nommé ministre pour qu’il change, c’est le cas de le dire, son fusil d’épaule. Je n’ai plus aucune confiance en lui alors qu’il m’inspirait une confiance quand il est entré au gouvernement. Il m’a tué quelque part… » Et d’ajouter, in fine : « Quand ce connard (je rétablis le mot dont La Provence n’a conservé que l’initiale) de Hulot a décidé de tuer les quarante loups, j’ai pleuré pendant une nuit entière. »

Evitons de faire pleurer les vieilles dames – c’est bien assez de faire pleurer les jeunes. Et raisonnons un peu.

Quarante loups, c’est près de 15% des loups français, selon les dernières estimations. Il y a aujourd’hui un peu moins de 350 loups pour 550 000 km2. Un risque inacceptable, selon le ministre.

La montagne oui, mais sans danger s’il-vous-plaît!

Le plus drôle, c’est que ni les Italiens ni les Espagnols, qui nous ont galamment prêté quelques-uns de leurs canis lupus lupus, n’ont de problèmes avec les soi-disant attaques de loups (qui ne sont la plupart du temps, dès qu’il s’agit de massacres d’envergure, que des attaques de chiens errants : le loup est un prédateur intelligent qui se saisit d’une bête qui traîne et sait s’en contenter, timide et discret comme il est). Peut-être parce que leurs bergers gardent leurs bêtes, au lieu de les envoyer errer dans la montagne – ce qui est, en France, le fait de gros éleveurs propriétaires de très gros troupeaux. Et qu’ils sont secondés par des patous – indifféremment des Bergers des Pyrénées ou des Bergers de Maremme des Abruzzes – qui sont des chiens particulièrement dissuasifs, et dont il faut absolument se tenir à distance : ce sont de fausses peluches et de vrais carnassiers.

Ah oui, mais en France le lobby des randonneurs s’était fendu, il y a deux ans, d’une pétition adressée à Ségolène Royal demandant à ce que les patous soient «sociabilisés». Et d’autres veulent que l’on abandonne la montagne aux randonneurs, et que l’on supprime également bergers, troupeaux et chiens. Heureusement que de vrais spécialistes de la randonnée donnent, pendant ce temps, des conseils intelligents. Nous voulons bien la montagne, pourvu qu’elle ressemble au boulevard Saint-Germain.

Le loup a été éradiqué au XIXème siècle pour des raisons superstitieuses – on leur mettait sur le dos toutes les…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Le lobby antiraciste fait des ravages au Québec

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Manifestation pro-migrants à Montréal, Canada, août 2017. SIPA. AP22087169_000005

Il s’est récemment constitué au Québec un véritable lobby antiraciste dont la mission est de convaincre les différents paliers de gouvernement d’œuvrer à la reprogrammation complète de la société conformément à ses revendications identitaires pour les immigrants. Il faudrait que le Canada français devienne une page blanche, un Éden entièrement vierge dont les habitants devraient obligatoirement rendre un culte à la déesse Diversité.

Surtout composé de militants anti-laïques, d’universitaires, de journalistes et de fonctionnaires, ce nouveau lobby est parvenu à persuader le gouvernement provincial de mettre en place une grande commission sur le racisme dit « systémique ». Le 20 juillet dernier, le gouvernement du Parti libéral (un parti plutôt favorable à l’immigration massive) annonçait donc officiellement que des séances de consultation sur le sujet allaient se tenir à l’automne.

« Négationnisme », idéal diversitaire et « islamophobie »

Les instigateurs de cette grande mascarade se montrent si radicaux dans leurs prises de position qu’il est facile de prévoir les conclusions qui seront tirées de l’exercice. En mars dernier, le Premier ministre du Québec, Philippe Couillard, affirmait que nier la réalité du racisme au Québec relevait du « négationnisme ». Voilà de quoi donner le ton.

A lire aussi: Le Québec est-il structurellement raciste?

Premièrement, nous apprendrons que les Québécois « de souche » forment un peuple fondamentalement « raciste », en raison, notamment, de son rapport conflictuel à la religion. Il faut préciser que, dans leur ensemble, les Québécois n’ont jamais été très favorables à l’idée de se voir imposer des croyances religieuses dont ils ne partagent aucunement les principes. Le Canada français est longtemps resté catholique, mais à partir des années 1960, il est rapidement devenu hostile au dogmatisme religieux, peu importe sa provenance. Cette méfiance légitime envers la religion semble toutefois s’atténuer chez les jeunes générations qui ont été gavées à l’idéal diversitaire par le système d’éducation au cours des deux dernières décennies.

Deuxièmement, nous apprendrons que les musulmans font partie des principales victimes du racisme systémique. Bien évidemment, il sera beaucoup question de l’« islamophobie », cette nouvelle épidémie populaire dont il faudrait collectivement guérir. L’islamisme a beau n’avoir jamais fait autant d’adeptes et surtout, de victimes, des associations musulmanes viendront publiquement faire le procès des Québécois sans jamais remettre en cause aucune de leurs pratiques. Pendant ce temps, rien ne sera dit au sujet des communautés asiatiques (chinoise, vietnamienne, indienne, etc.) qui sont pourtant très importantes. Il faut croire que certaines communautés culturelles maîtrisent mieux que d’autres l’art de la victimisation.

Du racisme, où ça?

Le Barreau du Québec définit le concept de racisme systémique comme une « production sociale d’une inégalité fondée sur la race dans les décisions dont les gens font l’objet et les traitements qui leur sont dispensés. L’inégalité raciale est le résultat de l’organisation de la vie économique, culturelle et politique d’une société. » Cette définition serait cohérente avec la réalité si cette inégalité raciale existait vraiment. Avant le développement de cette schizophrénie sociologique, le Québec avait toujours été considéré comme l’une des terres les plus accueillantes au monde.

Il est toujours utile de rappeler que le racisme est une idéologie qui croit en la supériorité d’une race sur une autre. Apparu au XIXe siècle en Europe avec l’essor des sciences naturelles et du darwinisme social, le racisme repose sur des fondements pseudo-biologiques. Ainsi il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas constater que cette idéologie est devenue extrêmement marginale, sinon inexistante.

La gauche multiculturaliste introduit le doute et la méfiance

En revanche, ce qui persiste encore dans tous les pays du monde, ce sont certaines formes de solidarité naturelle, autant dire de xénophobie, qui ne pourront jamais être totalement éradiquées. Claude Lévi-Strauss a montré qu’à moins d’instaurer un régime totalitaire, aucune société ne deviendra parfaitement conforme aux standards xénophiles du multiculturalisme. À moins, bien sûr, que cette société ne souhaite sa propre disparition.

A lire aussi: Au Québec, islamistes et gauche multiculturaliste font bon ménage

Le débat entourant le racisme systémique au Québec est complètement artificiel. Un peu comme en France, où elle fait aussi bien des ravages, la gauche multiculturaliste invente des problèmes de toutes pièces, elle alimente des tensions réelles qui étaient au départ imaginaires. Là où tout allait bien, elle introduit le doute et la méfiance. Ce serait bien qu’on le réalise, avant de détruire ce qu’il reste du « vivre-ensemble ».

Identitaires vs pêcheurs tunisiens: bataille navale en Méditerranée

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migrants tunisie zarzis identitaires
Migrants au large de Zarzis (Tunisie). Sipa. Numéro de reportage : 00616527_000026.

Le C Star, navire de l’association « génération identitaire » vogue depuis plusieurs mois en mer Méditerranée sur fond de crise migratoire. A son bord, Allemands, Anglais, Français et Italiens veulent « défendre l’Europe » et cherchent à prendre certaines ONG la main dans le sac de leur complicité avec les passeurs.

Identitaires vs Pêcheurs tunisiens

Échangeant des noms d’oiseaux de bâbord à tribord avec les navires humanitaires, ils cherchent à révéler le « trafic d’êtres humains » derrière le généreux prétexte de l’altruisme. Occasionnellement, le vaisseau repêche des migrants pour les renvoyer aussitôt à domicile. Tous veulent faire passer le message « immigration is not welcome. »

Dimanche, l’équipée s’est opposée à une association de marins-pêcheurs tunisiens du port de Zarzis, au large de Djerba, voulant empêcher leur accostage. Le président des pêcheurs est un homme rodé à l’art de la guerre. Il dit suivre chacun des mouvements du vaisseau sur Internet et « à 80% ! ». Qu’il s’approche du port et « nous allons fermer le canal qui sert au ravitaillement. C’est la moindre des choses vu ce qui se passe en Méditerranée, la mort de musulmans et d’Africains ».

On pensait la décadence du jeu de société inéluctable ; comme son grand remplacement par le loisir numérique. C’était oublier qu’humanitaires et identitaires renouvelleraient le genre de la bataille navale par médias interposés.

Désormais, pour jouer à la nouvelle bataille navale, il faut donc :

  • Deux meilleurs ennemis : un humanitaire et un identitaire.
  • Un chalutier « Defend Europ » et une levée de fond sur Paypal pour mettre du Gazole dedans.
  • La croisière d’une ONG lucrativement humanitaire.
  • La grille d’une Europe envahie, numérotée de 1 à 10 horizontalement et de A à J verticalement.
  • Quelques millions de migrants sur pirogues.
  • Une crise migratoire transcontinentale ; la déstabilisation d’une région entière par l’effondrement des Etats, quatre ou cinq guerres civiles (néo)coloniales et une historique flambée de l’islamisme radical à travers le monde.

Précision : toutes les parties de bataille navale sont filmées et retransmises en direct.

Commencer une partie de nouvelle bataille navale :

Au début, chaque joueur définit son « plan com ». Le but étant de faire un maximum de « buzz » en compliquant la tâche de son adversaire, c’est-à-dire en le couvrant de ridicule tout en réussissant mettre son bateau à portée des caméras.

Une fois les bateaux en mer et les médias présents, la partie peut commencer.

Le déroulé d’une partie de nouvelle bataille navale :

Les joueurs doivent ramasser le plus de migrants possible pour les remettre dans le camp adverse : l’Europe pour le joueur humanitaire / l’Afrique pour le joueur identitaire.

Un pion dans le camp adverse rapporte cent « likes » sur Facebook. Le but est d’en accumuler le plus possible.

Précisions :

Le joueur humanitaire a toujours sept coups d’avance.

Par contre, le joueur identitaire doit obtenir un 6 aux dés avant de mettre son pion dans le camp adverse.

Comment gagner une partie de nouvelle bataille navale :

A la fin, on compte les « likes » sur Facebook. Le joueur qui en a obtenu le plus remporte la partie.

Attention : une partie de bataille navale s’arrête si le joueur identitaire est en train de gagner.

Astuces pour gagner une nouvelle bataille navale :

Pour le joueur humanitaire : utiliser les pêcheurs tunisiens pour piper le jet de dé du joueur identitaire et l’empêcher de mettre ses pions en Afrique.

Pour le joueur identitaire : écourter la partie, se faire une raison et changer de métier. Éventuellement accuser l’autre joueur de favoriser le trafic d’êtres humains.

Et l’on joue comme ça. Jusqu’à la prochaine fois.

« A Paris, on a cassé trop, et trop vite »

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Quartier de Grenelle à Paris dans le XV° arrondissement, 2008. SIPA. 00571410_000016

Homme fort de l’hôtel de ville sous Chirac et Tiberi, Bernard Bled a vu Paris se vider de ses classes populaires. Pour lui, les maires de droites n’ont pas voulu la gentrification mais n’ont pas pu l’empêcher.


Dans le documentaire, remarquable, de Serge Moati, La Prise de l’Hôtel de Ville (2001), deux personnages sortent du lot grâce à leur franchise et au « piment » de leurs analyses: Jean-François Probst, directeur général de la communication, et Bernard Bled, secrétaire général.

Probst est décédé brutalement en 2014 ; sa conversation de fin connaisseur de la coulisse politicienne, agrémentée de rosseries diverses et toujours spirituelles, était un vrai plaisir. Bernard Bled se porte heureusement fort bien. Fidèle à Jacques Chirac puis à Jean Tiberi, il les a servis tour à tour. À la Mairie de Paris, sous Jean Tiberi, son emploi administratif lui conférait un pouvoir important. On lui prêtait également une vaste «zone» d’influence, des amitiés répandues… Bref, c’était un homme considérable. Comme il n’apparaissait pas sur le devant de la scène, on le surnommait l’Éminence (terme qu’il refuse). Associé à l’histoire récente de Paris, il était de ceux qu’il fallait rencontrer. Il a bien voulu répondre à quelques questions.

Causeur. La population anciennement établie, c’est-à-dire depuis plusieurs générations, à Paris a connu une lente métamorphose, dont les effets se font ressentir de manière éclatante aujourd’hui, et depuis quelques années. Une autre population l’a remplacée, s’est progressivement installée dans la capitale. Le processus de néo-embourgeoisement s’est cristallisé dans quelques quartiers ; il semble aller avec une « provincialisation » de l’esprit parisien. Avez-vous ressenti ces transformations dans les fonctions que vous occupiez, si oui, à quel moment ?

Bernard Bled. Difficile de répondre simplement à cette question simple d’apparence. Il faut examiner cela avec le recul du temps, à l’aide de l’Histoire. Paris intra-muros est la plus petite des grandes capitales. Son développement a pris la forme d’une coquille d’escargot, par des annexions successives – aussi bien Auteuil et Passy que des territoires du Nord. Et puis cela s’est arrêté, heureusement d’ailleurs, sans cela cette ville serait invivable, grâce au préfet Maurice Doublet (préfet de Paris, 1968-1969), lequel avait été associé à la croissance des « villes nouvelles » autour de Paris.

Pour répondre avec plus de précision à la question, je vais me permettre de me prendre comme exemple. Je suis né dans le faubourg Saint-Antoine, dans le XIIe arrondissement. Mes grands-parents sont arrivés de province pendant la Première Guerre mondiale. En ce temps-là, où régnait pourtant une certaine misère, il était facile de trouver un logement, et les loyers étaient très bas. Dans les quartiers dits ouvriers, populaires, on se logeait pour rien, mais les appartements étaient vétustes, dénués du moindre confort : les toilettes étaient sur le palier ou dans la cour. Le panneau qui indiquait « Gaz à tous les étages » était encore rare dans les années 1930 ! Reste qu’une famille se mettait à l’aise dans 40 m2 pour un loyer dérisoire. Les artisans, qui, avec les ouvriers, formaient le gros de cette population, trouvaient du travail dans un périmètre immédiat.

Les loyers parisiens demeurèrent jusqu’à la fin des années 1970 très abordables. Les étudiants, par exemple, trouvaient aisément à se loger dans les anciennes chambres de bonne…

Et aujourd’hui, ces mêmes chambres de service, réunies à une ou deux autres, constituent un charmant studio sous les toits, loué fort cher : c’est un résumé presque parfait de l’évolution du logement et de l’immobilier à Paris ! Je tenterai d’expliquer cela, mais avant, je poursuis mon récit, dont je suis le « héros ». Jeune adulte et jeune marié, en 1964, je payais un loyer, dans une HLM, de 50 francs par mois, alors que mon salaire était de 450 francs ! On voit le rapport !

La loi de 1948[tooltips content=’La loi du 1er septembre 1948. La Seconde Guerre mondiale, les bombardements et l’afflux massif de population vers les centres urbains aggravent la crise du logement déjà présente avant le conflit. On a peu construit. On ne construira « massivement » qu’à partir du milieu des années 1950. Des lois généreuses – héritées du xixe siècle – protègent les plus démunis : les loyers sont « tenus » par l’État, qui s’oppose à des hausses importantes, telles que celles que nous connaissons aujourd’hui. La loi du 1er septembre 1948 place les constructions neuves (qui ne reprendront massivement que dans le milieu des années 1950) dans le marché libre, mais encadre les logements anciens. Son grand avantage, c’est qu’elle autorise le locataire en titre à demeurer dans son logement sans limitation de durée. Par surcroît, ce bénéfice peut être transmis aux descendants. Généreuse dans ses intentions, elle aura pour effet de décourager les propriétaires, qui n’entretiendront pas leurs biens. Elle sera « corrigée » en 1982 (sous un gouvernement socialiste), puis en 1986 et en 1989.’]1[/tooltips] a gelé les loyers, pour des raisons sociales que l’on peut comprendre. Les difficultés, après la Seconde Guerre mondiale, étaient assez nombreuses ! Mais en raison de ces loyers peu élevés et de l’impossibilité administrative de les augmenter, les propriétaires ne réalisaient pas les travaux d’embellissement ou de simple confort nécessaires. Les immeubles, les logements étaient donc souvent dans un état lamentable. On mangeait, on avait un toit : ces deux conditions nécessaires étaient suffisantes. Tout le reste était luxe ! Les choses ont changé dans les années 1950. Les propriétaires ne voulant pas entreprendre de travaux, et la place manquant à Paris, il a fallu imaginer un autre espace. De Gaulle a dit à Delouvrier[tooltips content=’Paul Delouvrier (1914-1995). Ancien chef de maquis près de Nemours, il est d’abord nommé par de Gaulle à Alger, en remplacement du général Salan. Disposant des pouvoirs civil et militaire, confronté à la semaine des barricades, il doit appliquer le plan dit de Constantine. Nommé en 1961 délégué général au district de la région de Paris, chargé de proposer des solutions aux problèmes d’aménagement et d’équipement, il propose en 1965 le Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région de Paris. En 1966, il est le premier préfet de la région parisienne : disposant de moyens financiers et d’une grande liberté de décision, il agit à la manière d’un haut fonctionnaire de son temps : action foncière, routes, transports, logements, écoles, centres universitaires. Il est à l’origine de la fondation de cinq villes « nouvelles » : Évry, Saint-Quentin-en-Yvelines, Marne-la-Vallée, Cergy-Pontoise, Melun-Sénart.’]2[/tooltips] : « Mettez-moi de l’ordre dans ce bazar. » (Il paraît qu’il a usé d’un autre mot.) C’est à cette époque, par nécessité, que naît l’idée des villes nouvelles, hors de Paris. On les critique aujourd’hui, ces villes, où ont poussé, parfois, des « quartiers difficiles », voire des ghettos, mais que serait aujourd’hui Paris sans ces nouvelles cités ?

Mais qu’est devenue Paris, sinon une ville presque vidée de son peuple traditionnel, chassé par des loyers exorbitants, habitée par une classe uniforme, une ville sans esprit ?

Les générations de l’après-guerre, légitimement, voulaient du confort. On a donc progressivement construit des immeubles dans les quartiers populaires, avec de gros moyens d’État, et sans vraiment respecter les lieux d’origine : la place des Fêtes, Jourdain, Goncourt, par exemple, des lieux souvent poétiques, charmants, ont été bouleversés, rasés. On y a construit des appartements pour les nouveaux arrivants, dont les loyers, sans atteindre ceux que nous connaissons, étaient cependant supérieurs à ce qu’ils étaient auparavant dans ces quartiers. Les petites retraites, les faibles revenus ont eu du mal à suivre, et ont souvent été contraints de s’en aller dans la banlieue, première couronne puis deuxième couronne. Les petits artisans et les commerçants ont abandonné les lieux, sans être remplacés.

Y a-t-il un moment où l’on voit paraître, à l’Hôtel de Ville, les « nouveaux Parisiens », où l’on assiste à ce phénomène qu’on a baptisé gentrification ? Paris votait à droite. Or la droite au pouvoir a donné l’impression qu’elle favorisait des gens, qui ne lui ont même pas rendu ses bienfaits : ils ont voté socialiste ou écologiste à la première occasion. La droite « classique » n’a-t-elle pas oublié son électorat populaire ?

La question des votes, des choix politiques est plus complexe que ce que vous en dites. Jacques Chirac a voulu faire un grand plan d’aménagement de l’Est parisien : les gens qui sont venus s’installer là ont massivement voté à gauche ! Chirac, je peux en témoigner, voulait conserver le plus possible les gens modestes dans Paris. Mais il est bien difficile de lutter, à la longue, contre les intérêts privés, contre la spéculation immobilière, contre le désir des propriétaires de récupérer l’investissement qu’ils font dans la réhabilitation. On retrouve les caractéristiques dont nous avons parlé. Tout cela a des causes « objectives », relevant de la modernité ordinaire, qui agissent d’abord lentement. Les travaux dont je parlais précédemment, les Halles de Paris, le centre Pompidou, les aménagements le long des canaux (canal Saint-Martin), ont entraîné des bouleversements dans le paysage et dans le tissu social. Ils ont évidemment changé l’apparence sociale de la capitale. Ces quartiers populaires, débarrassés de leur population traditionnelle, ont été occupés massivement par de nouveaux « bourgeois ». Il se mêlait du snobisme, le goût de l’« encanaillement » : la mode influence le prix du mètre carré. Jacques Chirac, soucieux d’un certain passé, a sauvé une partie du XIIe avec Les Métiers d’Art, architecture très réussie, et ce qui restait du faubourg Saint-Antoine.

Et franchement, qu’en reste-t-il sinon la même collection des mêmes marchands de fringues que dans tous les autres quartiers et dans toutes les autres villes ?

Vous avez raison. Vous savez, Paris, longtemps, ce fut des quartiers avant même d’être des arrondissements. On était de la Butte (Montmartre), ou des Épinettes, ou de la Villette, ou de Grenelle. L’action de la municipalité, le « sens de l’Histoire » et, il faut le reconnaître, les changements de mentalités ont balayé cette forme d’appartenance, ont emporté le caractère propre à chacun de ces quartiers. La place du Tertre est un musée Grévin, une trappe à touristes. On ne peut pas inventer l’esprit d’un quartier. Le point de départ de l’urbaniste, de l’architecte, devrait être l’histoire et l’esprit des lieux. Au lieu de quoi on a cassé trop, et trop vite, en négligeant la mémoire. Paris était une ville populaire, interlope, une ville de métèques. Avec les Parisiens « nés natifs », dont ils prenaient vite les allures et les habitudes, ils ont fait l’esprit de Paris. Comment garder cet esprit, cette âme des quartiers, sans congélation ? Comment concilier tout cela et moderniser malgré tout ? On ne répondra correctement à ces questions qu’en commençant par s’administrer à soi-même une leçon de modestie.

Neymar vaut bien un maillot

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Neymar présenté aux supporters du Paris Saint-Germain au Parc des Princes, août 2017. SIPA. Shutterstock40528488_000051

Vive Neymar, oui vive Neymar. Quel bonheur de voir une des plus grandes vedettes du football mondial signer dans un club français, même si les esprits chagrins vont répondre que Paris est aujourd’hui un club qatari. On pourrait leur rétorquer que, vu comme ça, l’Olympique de Marseille est désormais un club américain et l’AS Monaco un club russe.

On a moins de pudeurs de gazelle, pour faire du Jean-Luc Mélenchon, de l’autre côté de la Manche où les supporters se félicitent de voir Chelsea appartenir à un oligarque russe, Manchester City a un milliardaire émirati, Manchester United et Liverpool a des investisseurs américains et Arsenal, soucieux du rapprochement américano-russe, être à deux tiers américains et un tiers russe. Rappelons que si les droits télé de la Premier League explosent les compteurs, c’est parce que des personnes physiques ou morales ont mis des milliards pour attirer des stars et, en Angleterre comme ailleurs, on n’attire pas des mouches avec du vinaigre !

Hanouna est plus cher que Neymar

Alors, c’est vrai, les sommes laissent rêveur : 220 millions de clause libératoire et 30 millions de salaire net d’impôt par an. On peut faire un équivalent SMIC, un équivalent RSA, un équivalent écoles construites ou infirmières embauchées, si Neymar était resté en Espagne, aurait-on embauché plus d’infirmières ou construit plus d’écoles ? Evidemment non, mais comme en France l’argent est sale, il faut bien trouver à redire.

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Sur les réseaux sociaux, on s’enflamme sur les « blaireaux » qui font des heures de queue devant les boutiques du PSG pour acheter le maillot floqué « Neymar Jr 10 » au prix, certes élevé, de 155 euros. Les mêmes qualifient-ils de blaireaux ceux qui changent d’iPhone dès qu’une nouvelle version sort ? Ceux qui enrichissent Neymar, le PSG et Nike, seraient des idiots tandis que ceux qui enrichissent Apple et ses dirigeants dont les plus gros salaires se chiffrent aussi en millions de dollars, seraient des gens intelligents à l’esprit vertueux ?

Les salaires du foot créent toujours la polémique, probablement parce que certains considèrent que quand on naît dans un milieu modeste au Brésil on n’a pas le droit de réussir et de gagner de l’argent. Quand Ronaldo, le Brésilien, a signé à l’Inter Milan il y a 20 ans, son salaire a fait autant scandale que celui de Neymar aujourd’hui. La même année, Julia Roberts, pour un tournage de trois semaines, touchait un cachet équivalent à trois ans du salaire de Ronaldo et là, personne n’a crié au scandale. Pourtant, on peut toujours remplacer un acteur ou une actrice par un ou une autre alors que certains buts marqués par Ronaldo (ah, celui marqué à Saint Jacques de Compostelle qui fait encore rêver plus de 21 ans plus tard) ne pouvaient être marqués que par Ronaldo. Quand Bolloré fait signer Cyril Hanouna pour cinq ans moyennant un chèque de 250 millions d’euros, 30 millions de plus que Neymar pour la même durée, personne ne crie non plus au scandale. Pourtant, il est beaucoup plus difficile de mettre un ballon au fond des filets après avoir dribblé cinq adversaires plus le gardien de but que mettre des pâtes au fond du slip d’un quidam heureux de se faire humilier en public.

Neymar va rapporter 300 M à l’Etat

Quand des hommes politiques fournissent des emplois fictifs d’assistant parlementaire à leur femme ou leurs enfants, il y a toujours quelqu’un pour les défendre. Eux pourtant, le font avec notre argent, alors que l’argent des Qataris est le leur, ils peuvent en faire ce que bon leur semble.

A lire aussi: Mieux vaut Neymar que Drahi: les leçons de morale, ça suffit!

Alors s’il-vous-plait, comme disait Georges Pompidou, arrêtez d’emmerder les Français qui veulent mettre 155 euros dans un maillot de foot. Grâce à ce transfert, le trésor public et les caisses de protection sociale vont bien se remplir puisqu’on évalue à 300 millions ce que Neymar va rapporter en impôts et charges en cinq ans. Et si en plus il pouvait ramener la « coupe aux grandes oreilles » en France 25 ans après la victoire de l’Olympique de Marseille, la fête serait vraiment complète.

Seja bem-vindo campeão ! Sois le bienvenu champion ! Força Neymar !

Norvège: quand la presse française se prend les pieds dans la burqa

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burqa islam norvege presse
Métro de Londres, mars 2015. Sipa. Numéro de reportage :REX40381276_000002.

Depuis quelques jours, on ne compte plus le nombre de médias qui se gaussent devant le canular d’un journaliste norvégien « piégeant » les internautes avec une photo de sièges de bus que certains ont pris pour des femmes en burqa.

Où est le ridicule?

« Des identitaires norvégiens confondent des sièges de bus… avec des femmes en burqa… » titre Francetv info en prenant bien soin de mettre à deux reprises des points de suspension pour souligner le ridicule d’une telle méprise. « Des identitaires norvégiens se ridiculisent en confondant des sièges d’un bus vide avec des femmes en burqa » titre de son côté Slate.

Selon la plupart de ces journalistes, ce qui est ridicule, ce n’est donc pas de continuer à défendre le port d’un vêtement qui objectifie la femme au point qu’on peut la confondre avec des sièges de bus. Non, ce qui est ridicule, c’est de les avoir confondus effectivement. Pour eux, cela relèverait nécessairement d’une obsession. Mais quid du journaliste qui a eu cette idée ? N’a-t-il pas été le premier à observer une ressemblance entre les deux pour envisager que les gens allaient les confondre ?

Une photo qui prête à confusion

Si le journaliste avait posté cette photo en toute innocence, il y aurait sans doute matière à rire des réactions outrées de certains internautes. Mais puisqu’il avoue lui-même avoir voulu les « piéger », c’est donc qu’il était conscient de la possible méprise. En quoi est-ce donc surprenant que beaucoup se soient fait avoir ? Quel enseignement devrait-on en tirer sinon que la ressemblance est bien réelle ?

Cette méprise est donc d’autant plus compréhensible que le journaliste a utilisé « une photo prêtant volontairement à confusion » nous dit Le Point sans se rendre compte que cela contredit en grande partie l’angle de son article. Cette photo, postée fin juillet sur le groupe Facebook nationaliste Fedrelandet viktigst (« La patrie d’abord ») était d’ailleurs accompagnée d’une petite question pleine de sous-entendus  : « Que pensez-vous de ça? », nous apprend le Washington Post. Le journaliste de Slate en charge du papier précise que cette question « laissa(it) donc libre cours à toute sorte de supputations et de réactions hostiles sur la toile ». Mais cela ne l’empêche nullement de s’étonner de celles-ci.

La peur diabolisée

Tout était donc fait pour déclencher les commentaires les plus véhéments mais la plupart des journalistes s’en émeuvent quand même. On ne nous prendrait pas un tout petit peu pour des cons ? Pas du tout puisque Le Point précise même : « Ce groupe de Norvégiens xénophobes aurait été bien inspiré de réfléchir avant de se ruer sur leurs claviers ». Un peu comme les journalistes du Point donc, pour qui – sans même parler de la syntaxe de la phrase – « des nationalistes très critiques vis-à-vis de l’immigration » sont nécessairement racistes.

Ce qui est commode avec les réseaux sociaux, c’est qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut puisqu’on trouve à peu près autant d’avis différents sur la toile que de personnes sur le globe. Il est donc toujours très instructif d’observer ceux que les médias ont choisi de sélectionner pour appuyer leur propos. Et pour lire les deux exemples que Le Point donne pour illustrer la prétendue « xénophobie » des pourfendeurs de sièges, mieux vaut être bien assis. Attention les yeux, Hitler n’a qu’à bien se tenir : « Je pensais que ce serait comme ça en 2050 mais ça arrive maintenant » et « c’est vraiment effrayant, il faudrait interdire ça. On ne peut jamais savoir ce qui se cache là-dessous ».

Morale de dessin animé

De trois choses l’une : soit Le Point n’a pas la moindre idée de la définition de la xénophobie, soit il amalgame joyeusement ce concept aux discours anti-immigration et à la défiance vis à vis de l’islam, soit il s’est contenté de reprendre les déclarations d’internautes qu’il a vu passer dans d’autres articles sans se soucier de savoir si cela illustrait son propos, le plus vraisemblable étant les trois à la fois. Slate a au moins le mérite d’avoir soigneusement choisi le tweet censé éclairer cette sombre histoire et clore définitivement le débat : « « C’est la preuve que les méchants sont en même temps les plus stupides », ironise un internaute ». C’est beau comme la morale d’un dessin animé de Debout les zouzous.

Mais ce n’est peut-être pas le plus instructif dans cette histoire. Car Slate, pour qui décidément le ridicule ne tue pas, dresse un portrait qui se veut élogieux de Johan Slattavik, l’auteur du « piège » en question : « Le journaliste de profession a ensuite croisé les bras et attendu le flot de commentaires hostiles devant son écran ». On ne saurait mieux décrire le travail du « journaliste de profession » moderne qui aura donc réussi l’exploit de nous prouver, grâce à cette « farce » – selon ses propres mots -, que les anti-immigration sont contre l’immigration et que les défenseurs de l’interdiction du voile intégral sont contre le voile intégral. Et tout le monde a l’air de trouver cela extrêmement éclairant.

Opération politique

En réalité, loin d’être une « farce », l’acte a tout d’un coup politique. La coalition de droite actuellement au pouvoir en Norvège compte interdire le port de la burqa dans les écoles et les universités. Mais, comme le rappelle Slate, « ce projet de restrictions fait l’objet de critiques de la part d’une frange de la société qui considère qu’il isole davantage les populations d’origine musulmane ». Johan Slattavik a donc simplement essayé de discréditer le projet en « ridiculisant » ses plus fervents défenseurs. Les journalistes auraient pu faire le rapprochement entre ce soi-disant canular et le contexte dans lequel il a été monté. Mais pour cela, il aurait fallu qu’ils mettent au jour le mécanisme consistant à s’attaquer, non pas aux arguments de ses adversaires, mais aux adversaires eux-mêmes. Or cela reviendrait à remettre en question un procédé que beaucoup d’entre eux utilisent à longueur de journée…

Christian Millau maniait aussi bien le fleuret que la fourchette

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christian millau gaut
Christian Millau. Sipa. Numéro de reportage : 00614992_000016.

– Article initialement publié le 9 février 2013 –

On a longtemps cru Christian Millau indissociable de son complice Henri Gault avec lequel il composa le Lagarde et Michard de la gastronomie française, qui est un art et une science depuis l’époque bénie des papilles de Brillat-Savarin.

Provocateur dans la lignée de Nimier

Depuis quelques années et la disparition de son alter ego, Millau redémarre une seconde carrière de hussard du verbe. Résolument réac, bien qu’il nourrisse un « goût profond pour les imposteurs », l’admirateur de Nimier n’usurpe pas la qualité de provocateur.

Pour se faire une idée du mauvais esprit de Christian Millau, lisons l’entrée « mariage pour tous » de son Dictionnaire de tout et n’importe quoi (Le Rocher) : « Nota bene : le Président de la République  est délié de cette ardente obligation ». Injurier du même coup le premier des Français, une institution millénaire et la communauté homosexuelle (si, si, avec un peu d’imagination et une mauvaise foi infinie, on peut tirer cette interprétation par les cheveux), voilà qui choque « la société parisienne des talons rouges » que notre homme goûte peu, à la différence des grands millésimes. C’en fut en tout cas assez pour faire déprogrammer Millau de l’antenne d’Europe 1 – crime de lèse-« mariage pour tous » oblige – et nous le rendre définitivement sympathique.

Culture n’est pas vertu

Comme le veut la loi du genre, son abécédaire hésite entre plusieurs tonalités. De l’acide, lorsqu’il est question du journal Le Monde : « J’ai eu deux chances dans ma vie. La première, d’entrer au Monde à vingt ans. La seconde, d’en sortir à vingt-deux ». De la gravité, quand Millau interroge les rapports entre culture et vertu de nos politiques, Staline offrant le prototype du monstre sanguinaire érudit propriétaire d’une bibliothèque pléthorique.  Acerbe lorsque le vieux sage s’attaque à un centenaire bifrons : Radical (Parti) : Comme un seul ne suffisait pas, nous en avons deux. L’un est radicalement neuneu, l’autre radicalement planplan ». Désespéré lorsqu’il se fait le chroniqueur de la tragédie qui se joue actuellement entre Damas, Alep et Palmyre : « Le drame syrien ou le régime de la double peine entre un dictateur fou et des islamistes fanatiques qui attendent leur tour. C’est comme si, pour chasser la Gestapo, on appelait au secours Lavrenti Beria, le chef du NKVD, que Staline avait présenté à Roosevelt en ces termes : « Voici notre Himmler » ».

Ô vous frères bonobos…

Christian Millau se montre enfin poignant à la vue anthropomorphique d’un primate, reflet animal de notre basse condition d’humains : « le regard d’un chimpanzé, d’un gorille ou d’un bonobo est une tragédie bouleversante. C’est comme si une main invisible le retenait de devenir un homme ».

Quand bien même on ne le suivrait pas dans ses diatribes contre une gauche française qu’il juge trop dispendieuse, laxiste et marxisante, le panache de ses saillies force l’admiration, toute considération politique mise à part. Avec l’élégance du gentilhomme, Millau nous provoque dans un duel pacifique qui s’étale au fil des pages, sans que nos désaccords parfaits n’émoussent le plaisir de la lecture. Seule compte la vitalité du style. Et le style, c’est l’homme !

Christian Millau, Dictionnaire d’un peu tout et n’importe quoi (Le Rocher, 2013)




« L’idée-même d’un centre de déradicalisation est un non-sens »

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amelie chelly daech islam
Gérard Collomb, ministre de l'Intérieur. Sipa. Numéro de reportage : 00816606_000028.

Daoud Boughezala. Fin juillet, l’unique centre de déradicalisation de France, situé à Pontourny (Indre-et-Loire) a annoncé fermer définitivement ses portes. D’une capacité d’accueil de 25 personnes, il n’hébergeait plus aucun pensionnaire depuis février. Comment expliquer cet échec patent ?

Amélie Chelly[tooltips content=’Auteur d’une thèse de sociologie à l’EHESS sur la République islamique d’Iran, Amélie Chelly publiera en en février 2018 aux éditions du Cerf Djihadistes européens : anatomie des radicalisations. ‘]1[/tooltips]. Ce centre n’a jamais hébergé de véritables pensionnaires. Il fonctionnait sur la base du volontariat, si bien que moins d’une dizaine de personnes ont été prises en charge sans aller au bout de ce « traitement ». Mais l’idée-même d’un centre de déradicalisation me paraît être un non-sens.

D’une part, parce que les radicalisations sont toutes différentes les unes des autres, ce qui condamne à l’inefficacité l’application d’une méthode unique à un ensemble de personnes acquises à l’idéologie djihadiste pour des raisons différentes. D’autre part, le projet du centre était de mettre ensemble des personnes qui ont la même idéologie avec l’idée qu’ils s’en défassent. Or, il est complètement irréaliste de rassembler des individus atteints de la même « pathologie », de la même dépendance psychologique pour faire en sorte qu’ils oublient les mécanismes inhérents à cette pathologie.

Mais la radicalisation djihadiste n’est un mal psychiatrique. Il s’agit d’une idéologie qu’on ne saurait traiter par des moyens cliniques !  

À Pontourny, l’idée n’était pas d’infliger un traitement sur le modèle de la pathologie. Ceci dit, un certain nombre de personnes sont mues par des rassorts violents qui présentent des traits similaires aux actes radicalisés. Ces individus – très peu nombreux rappelons-le – sont atteints de pathologies psychologiques auxquelles ils donnent du sens via le radicalisme islamiste. Pensons, par exemple, à Moussa Coulibaly qui, le 3 février 2015, a blessé trois militaires devant un centre communautaire juif niçois : il présentait tous les traits caractéristiques d’un radicalisé (discours haineux envers les Juifs et les militaires, tentative de départ en Syrie), seulement cet homme était un marginal, déséquilibré, violent bien avant de rencontrer le recruteur Omar Omsen. Sans réelle approche ou formation idéologique, il s’est laissé convaincre de donner une couleur « légitime », « licite », à ses actes . Un tel raisonnement consiste à dire : « J’ai une pulsion meurtrière, j’ai des envies violentes mais une idéologie fait en sorte de les rendre bonnes. »

Chez les radicalisés issus des classes moyennes, il y a moitié de convertis et moitié de  born-again musulmans.

Sur l’ensemble des jeunes radicalisés que vous avez rencontrés, quelle est la proportion de ces profils psychologiquement fragiles ?

Les radicalisés pour raisons psychologiques sont très peu nombreux même s’il est compliqué d’apporter des chiffres. Tous ont des faiblesses (nous en avons tous), très peu sont atteints de pathologies psychologiques les faisant rompre totalement ou partiellement avec le principe de réalité. Il faut bien savoir que nos radicalisés en Occident ne sont pas les mêmes qu’au Moyen-Orient. Ici, ce sont des enfants déçus de la post-modernité qui se radicalisent alors qu’au Moyen-Orient, la radicalisation peut exprimer des aspirations modernes restées inassouvies.

C’est-à-dire ?

En Occident, la modernité a accouché d’idéologies globalisantes, de grilles de lecture du monde qui ne laissent rien au hasard, distinguent le bien et le mal comme une religion. A ceci près qu’une religion promet bonheur et vérité dans l’au-delà, toutes choses qu’une idéologie (nazisme, communisme…) promet ici-bas. Mais les grandes idéologies holistes ont échoué en Occident. Si nous sommes entrés dans la postmodernité, cela signifie qu’il n’y a plus de sens déterminé. Loin des grands cadres idéologiques, il faut désormais accepter que tout est de l’ordre de la réforme, du tâtonnement, du pragmatisme. Or, l’idéologie délivrée par Al-Qaïda et l’Etat islamique propose un sens et une explication du monde.

Au sein même des djihadistes occidentaux, on peut distinguer les convertis des musulmans « de souche ». Avez-vous une idée du poids respectif des uns et des autres ?

D’une certaine façon, tous sont des convertis, ou des « born-again », comme les appellent des spécialistes comme Olivier Roy, puisqu’ils optent pour la lecture la plus radicale de leur environnement religieux et culturel maternel, en rupture avec la pratique de leurs parents. Dans les banlieues, joue souvent la caractéristique identitaire inhérente à l’islam. Ces jeunes ont une culture musulmane et vont opter pour ce qu’ils pensent être une renaissance islamique authentique. Chez les radicalisés issus des classes moyennes, il y a moitié de convertis et moitié de  born-again musulmans.

A ce propos, contrairement à une idée répandue, il semblerait que les radicalisés ne souffrent pas tous d’exclusion économique et sociale. Certains ont quitté leur khâgne pour s’engager aux côtés de l’Etat islamique. Que savez-vous de ces bourgeois du djihad ?  

Beaucoup de femmes pro-Daech viennent de la classe moyenne. Pour deux raisons qui tiennent de l’échec du féminisme. Elles pensent que ce dernier a dévirilisé les hommes, qui ne sont plus des piliers sur lesquels se reposer. On apprend toujours aux enfants que l’amour et le mariage pour la vie garantissent le bonheur. Cela aboutit à une forme de hiatus entre cette image idyllique basée sur la durée et une société toujours plus périssable et éphémère. Certaines femmes pallient ce hiatus en se rendant dans un pays où le mariage se fait à vie : l’Etat islamique ! Dans leur esprit, seul le djihadiste est garant de cette stabilité et met sa vie biologique en dessous de ses idées.

Certains enfants nés chrétiens s’identifient tant et si bien au désarroi de leurs amis musulmans qu’ils finissent par épouser la cause djihadiste.

Du point de vue des hommes, l’idéal viril est-il aussi un moteur de l’engagement djihadiste ?

Certains radicalisés m’ont confié rechercher leur puissance dans l’impuissance de leurs parents. L’idée est de mettre ses parents dans une situation d’impuissance pire que celle dans laquelle ils pensent que leurs parents les ont plongés depuis leur enfance. De même que les parents n’ont jamais compris leurs enfants, ils ne comprennent pas davantage pourquoi leurs enfants sont partis en Syrie. Ce discours revient aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Mais chez les hommes, il se manifeste de manière beaucoup plus biologique. Chez les garçons venus d’un milieu immigré, c’est le père qui fait la loi. Mais en même temps, celui-ci a courbé l’échine, travaillant toute sa vie pour servir la France. Aux yeux de ses fils, il a baissé la tête. Plus faible physiquement, le père continue à faire la loi chez lui, ce qui est perçu comme contre-nature par ses fils. Certains garçons vont contester cet ordre des choses en faisant de leur arme le prolongement de leur virilité pour signifier à leur père qu’ils font désormais la loi.

Du côté des convertis à l’islam, quels sont leurs motivations pour se lancer dans une montée aux extrêmes djihadiste ?

Il y a trois cas de figure. Le premier, c’est la perte du sens à laquelle certains ne se résolvent pas. Ils voient dans l’Etat islamique la bonne voie face à l’échec de la modernité que j’évoquais.
D’autres sont dans l’empathie de l’injustice, du défavorisé. Un grand nombre de discours posant les populations musulmanes en victimes des injustices et de la colonisation, cela les incite à se ranger de leur côté.
Enfin, certains vivent dans un milieu défavorisé sans être issus de l’immigration. Ils s’identifient tant et si bien au désarroi de leurs amis musulmans qu’ils finissent par épouser la cause djihadiste.

Un phénomène classique d’acculturation au groupe culturel majoritaire….

Exactement. Des enfants nés chrétiens dans un milieu où les personnes issues de l’immigration sont majoritaires vont parfois jusqu’à suivre la désespérance et l’extrémisme djihadiste de leurs connaissances.

Mais cela ne signifie pas que les familles issues de l’immigration restent  traditionnellement musulmanes et échappent au phénomène de sécularisation. Beaucoup de familles en restent à l’islam traditionnel, celui que Gilles Kepel appelle « l’islam des darons », ou quittent progressivement l’islam. Face à cette évolution, des jeunes vont se dire que leur famille est devenue « mécréante » et qu’ils peuvent la sauver en allant au paradis par leur martyre. Cette idée est très présente. Mais il y en a une autre : quand il y a un mort d’un proche dans une famille, naît une dimension métaphysique. Pour le djihadiste, ce n’est plus la promesse de l’au-delà de la mort mais la promesse qu’en ce bas monde, sa famille reviendra à la religion par la mort.

Je suis très pessimiste quant à la possibilité de déradicaliser les très jeunes qui ont grandi dans un milieu reclus salafiste.

Autrement dit, comme en Iran, sécularisation et djihad peuvent faire bon ménage. Dans un contexte aussi complexe, que peut faire l’Etat pour déradicaliser les candidats au djihad ?

La prévention peut constituer un remède, par exemple en donnant aux désenchantés du djihad.
Il faudrait faire éventuellement du cas par cas, éventuellement avoir un principe de tutelle ou alors des groupes avec plusieurs radicalisés avec à chaque fois des entretiens individualisés. Ayons en tête que ces dernières années, les sympathisants de l’Etat islamique sont entrés dans un processus en plusieurs étapes :

  • Intéressés par cette idéologie, ils ont le cerveau lavé et essaient de se rendre sur le territoire de Daech.
  • les médias prétendent que ce qui se passe là-bas est barbare mais tout ce que nous explique les médias est faux. C’est la théorie du complot.
  • Même s’ils donnent en partie raison à idéologie djihadiste, certains sont choqués par les exactions de Daech. Cela a entraîné une crise des vocations.

On a longtemps cherché en vain la méthode miracle de déradicalisation. C’est une erreur en raison de la multiplicité des discours et des trajectoires. Je suis très pessimiste s’agissant des très jeunes qui ont grandi dans un milieu reclus, par exemple salafiste.

Le salafisme serait-il l’antichambre du djihad ?

Salafiste n’est pas forcément synonyme de djihadiste. A mon sens, le salafisme produit un discours – qui résistera d’ailleurs à certains discours djihadistes européens – et qui dessine les contours de ce qu’il faut aimer ou haïr, contours très incompatibles avec le vivre-ensemble et les principes de nos sociétés. Ces discours produiront des aspirations djihadistes. Le salafisme n’est pas le passage obligé du djihadisme mais son terreau le rend propice à une sensibilité djihadiste. D’ailleurs, d’un point de vue purement idéologique, il y a de réelles divergences entre les deux groupes. Je pense notamment au conflit israélo-palestinien : pour un salafiste, le palestinien, s’il est un bon musulman, doit quitter le territoire où il est opprimé, faire sa hijra, c’est-à-dire se rendre en un lieu où il peut décemment vivre son islam ; pour le djihadiste, le Palestinien, s’il est un bon musulman, doit prendre les armes contre Israël pour abattre le régime mécréant (taghut) qui l’empêche d’être un bon fidèle.
Mais la frontière que nous traçons est grossière. Il y a des dizaines de branches à l’intérieur de chacune de ces tendances.

Prenons les djihadistes combattant en Syrie. Comment les uns et les autres ont-ils choisi leur affiliation à l’Etat islamique plutôt qu’à Al-Qaïda?

Ceux qui voulaient abattre le régime de Bachar Al-Assad pour ensuite mettre en place un Etat islamique se sont rangés du côté d’Al-Qaïda, tandis que ceux qui entendaient imposer l’islam rigoriste et régir les bouts de terrains gagnés par les lois d’un Etat islamique même avant la chute du régime syrien, se rangeaient du côté de Daech. En définitive, la seule constante consiste en ce que toutes ces tendances sont des versions idéologiques puisque politiques de l’islam. Ce sont autour de divergences politiques qu’elles s’opposent de façon quasi-systématique.

Mieux vaut Neymar que Drahi: les leçons de morale, ça suffit!

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Neymar a effectué un tour d'honneur lors de sa présentation au Parc des Princes à Paris, août 2017. SIPA. AP22086823_000037

Avec l’arrivée de Neymar au PSG, on vient de vivre une jolie séquence de mépris de classe et d’aversion sociale. Chez les CSP plus ou moins plus, ce ne fut qu’une clameur : « Ces cons de prolos qui aiment le foot! Bandes d’abrutis! »

Dans un premier temps, ce furent les cris d’orfraie à propos des sommes en jeu dans ce transfert, puis les crachats sur ceux qui se réjouissaient ou qui faisaient la queue pour acheter son maillot.

Tiens, à propos de maillot, une petite histoire qui se passe dans le monde du rugby, mais qui en dit long. Et qui servira d’introduction.

C’est l’histoire d’un enfant lourdement handicapé en fauteuil roulant que son père accompagne au stade pour une rencontre de coupe d’Europe. Celui-ci avise le président du club qui reçoit et lui demande l’autorisation de faire un saut dans le vestiaire avant le match pour que son fils y voie son idole, l’Irlandais Sexton. Aussitôt dit aussitôt fait, la chaise roulante parcourt les couloirs et rentre dans le vestiaire. Au moment où Sexton s’approche, le gamin, les yeux brillants, écarte brusquement son blouson pour faire apparaître le maillot floqué au nom de son héros. Celui-ci gorge nouée, yeux embués, et mains tremblantes l’embrasse et lui promet le maillot qu’il porte pour la fin du match. Dans ce vestiaire plein de colosses sentant l’embrocation, on n’entend plus que des reniflements.

Il n’y a qu’un seul Neymar

Et c’est exactement la même chose dans le foot. Il suffit d’écouter Blaise Matuidi. Parce que oui, on l’aime le « passing game ». Le jeu du peuple, de tous les peuples. Et ceux qui y jouent et nous donnent ce plaisir, on les aime aussi. Et tant mieux s’ils gagnent du fric. Eux ne le volent pas. Il y a UN Neymar dans le monde, UN. Qui a bossé comme un chien pour y arriver. Comme il n’y avait qu’UN Zidane. Et des centaines de millions de gens qui les admirent (à juste titre). Même si on sait et le déplore, le rôle du big business qui se gave autour d’eux.

Mais personne ne semble choqué par la fortune d’un Drahi prédateur qui ne crée aucune valeur et s’est contenté de racheter les entreprises des autres avec l’aide de Macron. Il est pourtant 100 fois plus riche que Neymar. Personne ne s’offusque des Yachts à 200 millions d’€ pièce alignés par dizaines à Saint Tropez et par centaines à Monaco. Mais un gosse des quartiers qui sort du rang, c’est insupportable.

En général, les footeux ne se renient pas

Un grand joueur de football c’est une entreprise économique. Ils gagnent beaucoup d’argent mais ceux qui les emploient encore plus. Et ils font des sacrifices, renoncent à leur jeunesse, travaillent, et travaillent encore dans un système où il y a tant d’appelés et tellement peu d’élus. Quand ils deviennent riches, ils en font profiter la famille, le village, la ville. Parce que les footeux ne se renient pas en général.

Alors pourquoi tant d’amour pour ce jeu où on ne peut même pas mettre les mains?

« Le football est universel parce que la bêtise est universelle » disait Jorge Luis Borges, modèle d’arrogance intellectuelle qui se prenait très au sérieux. Mais là il y va quand même un peu fort. Ce qui apporte un peu d’eau à son moulin, c’est que la littérature entretient peu de rapports avec le foot. Pourquoi le football n’est-il pas lui aussi une « province naturelle de la littérature » comme le vélo ? Mystère. Pourtant, beaucoup d’écrivains l’ont aimé, voire  adoré. Beaucoup d’intellectuels aussi. Tous en ont parlé, plus pour se justifier de leur passion que pour l’expliquer. Souvent pour ne pas dire grand-chose. Comme Albert Camus: «Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Précédé par Antonio Gramsci qui vante le « royaume de la loyauté humaine exercée au grand air ».

Neymar, madeleine de Proust des enfants d’aujourd’hui

Les passionnés qui ont pratiqué (j’ai eu cette maladie, qui s’est révélée incurable) se demandent ce qu’ils pourraient bien dire. Pasolini, qui y voyait « un phénomène de civilisation tellement important », a réglé le problème en expliquant que ce sport n’avait pas besoin de mots, son langage se suffisant à lui-même et à ceux qui le comprennent. Pirouette confortable, qui permet d’en faire une auberge espagnole. Chacun va y apporter ses penchants, ses souvenirs et ses émotions. Et les activer, qui en tapant dans le ballon, qui en regardant les autres le faire. En commençant par ce qui vient de son enfance.

Écoutez ceux qui vous parlent de leur passion pour le football, ils commencent tous par raconter leur premier souvenir de foot. En général vers huit ans, souvent avec son père, l’évocation, au travers d’un souvenir enjolivé, d’un moment de bonheur émerveillé. Avec d’immenses héros lointains, Kopa, Pelé, Platini, Maradona, Zidane, Messi, Neymar… Chacun a les siens, mais en fait, c’est toujours le même. Avec Saint-Exupéry, nous sommes tous « de notre enfance comme d’un pays ».

Le capitalisme a toujours fait du jeu une marchandise

Et puis au football, on y vient avec sa culture. C’est elle qui dictera aussi nos réactions. Ah, la soirée du 8 juillet 1982 à Séville, où la France, ridicule depuis 25 ans, parvenait en demi-finale du tournoi mondial où  elle affrontait l’Allemagne. En alignant, face aux brutes germaniques, un milieu de terrain constitué de quatre fils d’immigrés efflanqués qui était le meilleur du monde. Chacun connaît l’histoire et sa fin, horrible concentré d’injustice. Je me demande bien comment Camus et Gramsci auraient pu voir de la morale et de la loyauté dans l’agression de Schumacher et le penalty manqué par Bossis. Je ne fus pas vraiment surpris de la réaction d’une partie du public français qui, souvent Poulidoriste, adorant les vainqueurs qui perdent, invoqua la malchance, vaguement l’injustice, et plaignit beaucoup les vaincus. Pour ma part, c’était simple et stupide : la haine du boche.

Heureusement, intellectuels gommeux et petits-bourgeois sans passion nous expliquent doctement qu’en fait, nous sommes manipulés. On va nous apprendre tout d’abord que le football est un moyen de gouvernement, un moyen de pression vis-à-vis de l’opinion publique et une manière d’encadrement idéologique des populations. Ensuite, qu’il est devenu un secteur d’accumulation de richesse, d’argent, et donc de capital. C’est une marchandise clé du capitalisme mondialisé. Et enfin, il constitue un corps politique, un lieu d’investissement idéologique sur les gestes, les mouvements. Bigre. Il est vrai que la FIFA n’est guère reluisante. Association à but non lucratif, elle est en réalité une holding transnationale gérant le capital sportif et sa marchandisation. Un milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2013, et autant de réserves financières. Mais la transformation d’un jeu en marchandise n’est pas une nouveauté, le capitalisme l’a toujours fait, dès lors que ce jeu en valait la chandelle.

Le grand-pont de Pelé sur Mazurkiewicz

Cette approche ne répond pas à la question : pourquoi est-ce que tout le monde joue au foot aux quatre coins de la planète sur des terrains vagues, dans des cours d’école, sur les plages ? Et depuis très longtemps. Contrairement à ce que l’on peut penser, en Nouvelle-Zélande, le premier sport pratiqué est bien le football. Et comme, c’est le peuple qui joue, c’est souvent le sport des ouvriers, Jean-Claude Michéa, adorateur du foot mais conscient du problème, nous propose une explication compatible avec sa chère «common decency ». Alors, pourquoi cette fascination pour ce jeu bizarre, qu’on peut certes jouer partout, mais où le descendant d’Homo habilis n’a pas le droit de se servir de ses mains ?

La plus belle et fugace œuvre d’art que j’ai eu l’occasion de voir dans ma vie est « le grand-pont sur Mazurkiewicz ». Le grand-pont, c’est celui de Pelé en demi-finale de la coupe du monde 1970. Parti de la droite du terrain, il va à la rencontre d’une grande transversale que vient de lui délivrer Tostao. Le gardien uruguayen sort à sa rencontre. Pelé croise la trajectoire du ballon sans le toucher. Crucifiant le gardien stupéfait qui voit la balle passer à sa gauche et Pelé à sa droite.

Durée de la séquence trois secondes. Du geste génial qui nous arrache un cri que j’entends encore, une demie seconde. Fulgurance qui résume bien le football, un sport d’équipe organisé et rationnel et un JEU individuel et irrationnel.

Je n’aime pas trop le PSG, mais je vais me régaler à regarder jouer Neymar. En attendant M’Bappé…