Depuis le Brexit, les yeux des continentaux se sont à nouveaux tournés vers l’indomptable Albion, et on attend. Beaucoup attendent que les britanniques se prennent les pieds dans le tapis de leur arrogance : les élections législatives de juin dernier ont donné à ces marchands du temple, une partielle satisfaction, les conservateurs ayant dû subir un échec tout relatif, notamment dû à l’incapacité pour Theresa May de revêtir les habits trop grands de Madame Thatcher. D ‘où l’importance de ces 4 jours de grand-messe Tory, censés réunifier le parti alors que les tensions se font sentir et que la légitimité de Mme May semble se fondre dans le fog anglais.

Jacob le prêcheur

Malgré un important dispositif sécuritaire encadrant les différentes conférences prévues, les passants sont invités à venir écouter Jacob, comme les paroissiens d’une église s’attroupent autour du prêcheur, par un regain d’espoir. Devant l’entrée, quelques opposants, revêtus du drapeau européen, mais qui font pâle figure à côté des fringants jeunes militants conservateurs, qui ont sortis pour l’occasion, leur plus beau costume de chez Marks & Spencer.

En ce 2 octobre, ce que les conservateurs venus des quatre coins du pays attendent, c’est la sensation du moment : Jacob Rees-Mogg, le trublion député du Somerset. Pour le peuple de droite français, Jacob représente un ovni politique, un potentiel modèle de courage que l’on regarde cependant avec les yeux suspicieux du cynique gaulois envers ces fourbes de Grand-bretons. Ses prises de position anti-avortement notamment, sont devenues virales ces dernières semaines dans le milieu de la réinfosphère française, laquelle aime souvent s’attacher à des figures héroïques correspondant à ses critères mythiques : catholique, père de 7 enfants, résolument conservateur mais aussi farouchement libéral, son profile semble s’inscrire parfaitement dans les aspirations actuelles de cette fameuse droite « hors les murs » qui échoua à se réunifier à Béziers l’an dernier mais ne désespère pas de trouver un entrepreneur à sa hauteur pour rebâtir la maison France.

Si tu ne peux combattre tes opposants…

L’excitation est palpable alors que je pénètre dans le grand hall de l’imposante mairie de Manchester, réquisitionnée pour l’occasion.  Jacob Rees-Mog monte sur scène sous un tonnerre d’acclamations. Une mise en scène qui détonne non seulement avec l’humilité toute aristocratique du personnage, mais encore avec la solennité d’une pièce néo-gothique à la gloire de l’histoire de la ville, d’ailleurs ravagée par l’ère post-industrielle. Les conservateurs sont déjà débout. Même ceux ayant voté le Traité de Maastricht en 1992. Là est tout le pragmatisme des britanniques : si tu ne peux combattre tes opposants politiques, embrasse leur cause et devient leur leader.  Une leçon qu’un Ukip déserté par Nigel Farage est déjà en train d’apprendre.

Jacob a à peine entamé ses premiers mots de remerciements que, déjà, des agitateurs anti-tories sortent leur pancarte : « Tories out ! ». Pour l’observateur étranger – et je dois sûrement être la seule dans la salle – la scène est revigorante. Cette capacité qu’ont les anglais à assumer la violence des oppositions dans une attitude toute chevaleresque et courtoise est délicieuse. On ne fait pas semblant de chercher le consensus mou cher aux eurocrates de Bruxelles ou à nos marcheurs qui « pensent Printemps » ; on ne prétend pas gommer les antagonismes via le langage politiquement correct ; non, les ennemis se font face et aucun d’entre eux ne baisse les yeux. Mais tout est fait avec une élégance propre aux gentlemen. Tandis que le début de son intervention est retardé par ces impromptus activistes, Jacob prendra le temps de discuter avec eux. Et même, plus tard dans son discours, de remercier les électeurs travaillistes ayant voté en faveur du Brexit. Savoureuse démocratie anglaise, où les choses sont dites avec fermeté et sarcasme, mais toujours avec politesse.

Vive le Brexit… et la mondialisation !

Les autres intervenants sont tous, en dehors du politicien rebelle, des économistes de renom venus vanter les bienfaits du Brexit, et ce, au nom du libéralisme. C’est en effet le fil rouge de ce colloque d’une heure et demi : l’Union européenne, carcan de régulation, a mis un frein au libre-échange britannique. Jacob Rees-Mogg l’affirmera ensuite : la régulation excessive profite aux grandes entreprises en leur assurant un monopole. Le premier intervenant déclare, quant à lui, que le Royaume-Uni doit profiter du Brexit pour redevenir le champion de la mondialisation, le mouvement de libéralisation mondiale ayant été brutalement freiné par les règles européennes.

Et c’est sans doute ici que l’eurosceptique français est le plus remis en question. Les Britanniques ont voulu quitter l’UE, certes, pour retrouver leur souveraineté ; mais celle-ci ne s’épanouit vraiment que si elle permet à l’île d’étendre son empire, puisque tel a toujours été le destin de ce peuple de marchands. Non pas qu’ils se désintéressent de leur identité, bien au contraire. Mais le libéralisme EST leur identité. Ils l’ont façonné et élevé au rang d’un mode de vie tout aussi crucial que le thé de 5h.

Thatcher not dead

Aussi peut-il être perturbant pour un conservateur français, souvent teinté de colbertisme, d’assister à une conférence sur le Brexit où l’économisme règne en maître et où la main-invisible semble planer au-dessus des têtes de l’auditoire.

Ainsi le résumera Jacob Rees-Mogg dans son intervention. Au travers du Brexit, les Britanniques devront être généreux, fermes et conservateurs. Généreux en assurant la sécurité de leurs voisins ; fermes dans les négociations car, chacun l’a bien compris, l’Union européenne a plus a perdre, dans cette histoire, que le Royaume-Uni ; et conservateurs dans leurs valeurs : la démocratie, la liberté, l’autonomie. Si Margaret avait été présente, elle aurait pu elle-même conclure : « Connaissez-vous Bastiat ? »