Vendredi dernier, il était midi à Paris. Les flacons tombaient comme à Wagram dans un joyeux concert de verres vides. Ça carillonnait sec ! On sonnait l’hallali des vins de pays et on dévalait tout schuss les Côtes du Roussillon sur des nappes d’un blanc immaculé. La chasse aux perdreaux rôtis était ouverte dans un douillet cul-de-sac du XVIème arrondissement. Cette auberge bourgeoise et provinciale, deux mots désormais bannis du vocabulaire, avait des relents de nostalgie. Une odeur de sous-bois planait sur cette thébaïde gourmande.

L’appel de la forêt sur le pavé

Il suffisait de se pencher sur nos assiettes pour cueillir des girolles et des cèpes à la pelle. Cet appel de la forêt sur le pavé haussmannien nous ramenait en enfance, donc aux confidences. Au fur et à mesure du déjeuner, le sol semblait de plus en plus mouvant comme si la poudreuse avait recouvert la salle du restaurant. L’un de nous vit même un serveur traverser le mur de la cuisine sans pour autant que nous nous inquiétâmes de sa santé mentale. Une jument verte aurait galopé entre les tables ou un nain se serait mis subitement à grandir derrière le bar, nous n’aurions pas plus tiqué. Les réflexes amoindris, la bouche pâteuse, le verbe hésitant, tous les amis réunis commentaient l’actualité littéraire du moment.

Armés seulement d’une fourchette et d’un couteau, nous n’avions guère l’appétit d’en découdre. Réfractaires au véganisme et à la littérature allégée, nous pestions mollement contre cette nouvelle fournée d’automne. Sans beaucoup de conviction, nous évoquions tous ces livres mal écrits qui encombrent les rayons des librairies en septembre. Le repas voguait à un rythme de sénateur. Trop occupés à sucer la carcasse de nos volatiles, nous tirions négligemment une cartouche sur tel ou tel auteur à la mode. Sans volonté vraiment de nuire, juste pour le plaisir d’actionner quelques mots acides et aussi par jalousie d’un succès qui nous faisait défaut depuis trop longtemps.

Aymé, l’admirable conteur

Quand notre maître de cérémonie, avocat catalan et fin lettré, prononça le nom de Marcel Aymé. Un silence s’installa. Des anges passèrent. Nous levâmes tous le nez, laissant quelques secondes de répit à nos petits oiseaux, et écoutâmes ce charmant camarade à l’accent chantant.

Ce midi-là, il aurait réussi à acquitter BHL et Christine Angot pour outrages aux romans français et sévices aux lecteurs. Il fut brillant et bouscula notre confort intellectuel en rappelant que nous fêterions bientôt les 50 ans de la disparition de l’écrivain (mort en 1967). Sa plaidoirie dura vingt minutes. Elle coulait sur nous comme le vin de Paris. Après son discours, nous étions tous des enfants de la Butte et de la rue Caulaincourt. Il raviva la force de son écriture, son réalisme stylisé, sa fantaisie à hauteur d’individus, son mutisme étincelant et son théâtre baroque.

Il osa même le comparer à Céline. Il en fit l’égal des plus grands auteurs du XXème siècle. Il nous redit les mots tendres de Kléber Haedens à son égard : « Marcel Aymé est un admirable conteur » ; la clairvoyance de Blondin sur l’homme à tête de cheval : « C’est chose rare qu’un auteur qui cherche à se faire plus petit que son œuvre. Marcel Aymé a donc réussi ce tour de force d’être le romancier le plus constamment lu de France, tout en demeurant jusqu’ici peu connu du public et méconnu par les reporters » ; il nous acheva en empruntant les arguments d’un Prix Nobel : « Certains écrivains occupent une place privilégiée dans notre cœur. Leurs livres ont le pouvoir, comme un parfum ou une chanson, de nous restituer un moment de notre existence » écrivait Patrick Modiano. Certains avaient les larmes aux yeux. D’autres commandaient déjà des bouteilles pour fêter l’événement. Les plus réactionnaires du groupe fomentaient un coup d’état pour célébrer à sa juste valeur l’œuvre de Marcel, critiquant l’Education Nationale et tous les salisseurs de mémoire.

La Traversée de paris pour tous!

Le plus jeune de cette assemblée bougonne et disparate, Buster Keaton de la critique littéraire, fil de fer du bon goût, calma les esprits : « Et si nous organisions une Traversée de Paris ouverte à tous, sans mots d’ordre et oukases ? » fit-il. Car, Marcel Aymé appartient à tous les français. Il est le porte-plume d’un peuple traversé par tant de contradictions et de blessures. Si entre chien et loup, à la mi-octobre, de la Rue Poliveau à Montmartre, vous voyez des hommes emmitouflés dans des canadiennes portant de lourdes valises, n’appelez pas la Police, replongez-vous plutôt dans l’œuvre du grand Marcel. Ces admirateurs-là sont des fantômes du passé.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...