Depuis les législatives du 8 Juin, Theresa May est pour la famille conservatrice anglaise l’éternelle vieille tante acariâtre que l’on maintient sous assistance respiratoire pour profiter de son patrimoine, faute de pouvoir payer les droits de succession. Adulée sur l’île peu après le Brexit, May a vu sa position se fragiliser. Les Tories que l’on donnait en avril hégémoniques durent en juin batailler ferme pour conserver une majorité rétrécie aux Communes. Depuis, les sondages parient sur un retour du Labour, plus rouge que jamais, en cas d’élections anticipées.

En y pensant toujours, sans jamais en parler, le Parti conservateur se cherche un nouveau leader. Surnage dans cette nasse un honnête propriétaire terrien qui n’avait rien demandé à personne : Jacob Rees-Mogg.


 

On ne sait qui, des observateurs ou du principal concerné, est le plus surpris de cette ascension. Depuis le printemps, le député a rejoint le club sélectif des poids lourds conservateurs comme David Davis (ministre en charge du Brexit) et celui, plus encore sélectif des poids très lourds comme Boris Johnson. Des instituts commencent à sonder son capital d’estime auprès de la base du pays réel conservateur : déjà 15% d’intention de réussite chez les sympathisants tories !

Plus excentrique que Boris Johnson?

Une pétition informelle a déjà réuni près de 10 000 signatures. Twitter montre l’aristocrate ancien d’Eton en chapeau melon faisant des grimaces et des génuflexions. Le « Mogmentum » (néologisme associant « momentum » au patronyme de notre député dont les tweets en bon latin (d)étonnent) est presque devenu un phénomène de société.

Sans que l’on ne sache vraiment ce qui l’emporte pour son public entre la dérision, la désinvolture et le goût d’un conservatisme authentique. D’innombrables « memes » – montages satiriques sur Internet – célèbrent son phrasé délicieusement suranné et son riche tailleur. Le public se fait éthologue et en redemande.  Une mauvaise langue pourrait penser qu’il s’enthousiasme de peu : quelques images avec sa descendance sur Instagram, la photo d’un « patriot breakfeast », un selfie avec Nigel Farage au lord’s cricket ground, un maintien exemplaire et un style impeccable, lunettes rondes et raie sur le côté… la vraie vie pour une âme bien née !

Des conservateurs qui ne conservaient plus rien

Ces petits riens qui font un tout émoustillent une politique anglaise engluée dans le mauvais pudding. Depuis quelque temps, chaque parti se contentait de sécuriser sa clientèle en attendant l’alternance : les cas-sociaux à gauche, les gens installés à droite et les pisse-froids au centre. Des travaillistes qui ne travaillent pas, des conservateurs qui ne conservaient plus rien et des libéraux voulant  tout interdire, de la clope au comptoir à la libre parole. Quand chacun renonce à être soi, le naturel devient une excentricité.

En comparaison, Boris Johnson semble  à la société londonienne « more appropriate » ou à peine « a little less excentric » que Jacob Rees Mogg.  En son temps, le champion du Brexit, actuel ministre des Affaires étrangères, disputait le ballon de rugby à des enfants japonais,  courait au lynchage prolétaire à Liverpool et disait avoir autant de chances de prendre le pouvoir que de se réincarner en noyau d’olive. De son nom complet Alexander Boris de Pfeffel Johnson, l’ancien maire de Londres est de cette race d’aristocrate anglo-normand : né pour conquérir, ils laissent ensuite les angevins ou les saxons gouverner. Vedette du Brexit, il renonça vite à la tête du Parti conservateur, qui lui aurait pourtant ouvert celle du gouvernement.

Ne jamais trahir ses habitus de classe

Né sous les Stuarts, au moment des crises institutionnelles, le formation Tory reste la plus vieille d’Europe.  Elle fut celle de vieux lions comme Churchill, Pitt ou Disraeli. Gentry anglo-normande et gentlemen saxon portent la dragée haute à la subversion égalitaire. Confrontée à la labourite aiguë des jeunes électeurs, elle cherche aujourd’hui un peu de fantaisie élargir une base électorale vieillissante et rabougrie, en partie abandonnée par les milieux d’affaire depuis le Brexit.   Et ils pourraient avoir trouvé en Jacob Rees-Mogg leur Jeremy Corbyn. Sorti de nulle part, c’est à dire d’une campagne anglaise à peine moins folklorique que celle de Downton Abbey, le brave député jure ses grands dieux qu’il n’a d’autre ambition que de porter des cravates en laine et défendre ses contribuables-constituants du Somerset. « Backbrencher », c’est-à-dire député de base suivant le jargon, il n’a jamais occupé ni fonction parlementaire, ni fonction ministérielle.

Mogg sait qu’on ne gagne rien à trahir son habitus de classe. Aussi a-t-il compris que sa meilleure stratégie de communication était de ne pas en avoir.

Sa meilleure stratégie de com’? Ne pas en avoir!

Le patricien Laurent Fabius mangeant des carottes râpées pour faire peuple et Bruno Lemaire, in the wind, retroussant ses chemises de jeune cadre dynamique, l’ont appris à leurs dépens. « L’homme du peuple », tel qu’il se présente, est millionnaire, fils d’un pair du royaume, classé « XVIIIe siècle » par les grands médias et appelle son sixième fils Sixtus Dominic Boniface Christopher.

Un homme vrai vaut une centaine de clowns masqués.  Sa secrétaire parlementaire prétend qu’il croule sous les demandes d’entretien, sans doute pour ne pas déranger ses vacances. Lui préfère s’en amuser en confiant au Farage-Show (sic) que présente le ci-devant héraut souverainiste : « Je ne pense pas que donner un nom inattendu à son sixième enfant vous qualifie pour être Premier ministre ».

Non au gloubiboulga conceptuel!

Depuis leur recul aux législatives, la vulgate régnante sur la droite anglaise voulait que le peuple ait été lassé de l’austérité, ne – désirant plus qu’entendre de belles histoires. Instruite de cette farce, Theresa May avait ouvert en avril sa campagne manquée par la publication d’un affligeant manifeste de l’amour et de l’altruisme conservateur. La droite devait renier son conservatisme pénitentiel et raser gratis, en déclarant sa flamme au vaste univers. En Angleterre comme en France, un peu de jus de crâne rend tous les mauvais desserts politiques digestes : red-tory, anarchisme tory et pour l’été, tory à la fraise, à la vanille ou au chocolat… et tout un gloubiboulga conceptuel de qui, instruit d’un petit Orwell illustré, désire poser sur son simplisme le voile d’une fausse complexité. Ecartant le fantasme d’une droite socialiste, notre Jacob Rees-Mogg ne défend rien de moins qu’un conservatisme tel que pensé et pratiqué par Margareth Thatcher.

Tory sans peur et sans reproche

Aux Communes, il fut avocat des contrats zéro-heures1, des coupes budgétaires, de l’augmentation de la TVA tandis qu’il pourfendait le mariage homosexuel, l’élargissement du budget social, l’enquête parlementaire sur la guerre en Irak et (s’il vous plait) l’interdiction de fumer dans son véhicule. Par ce qu’il est et dit, l’Angleterre redécouvre les vertus de l’antique conservatisme – un Etat minimal, une liberté enracinée dans la tradition,  une humilité du puissant envers l’humble et surtout un Brexit de fer.

Ce succès est inattendu. Les barons de la droite commenceraient à s’effrayer. Il leur montre que pour son succès, le conservatisme n’a qu’à être humblement, fermement et fièrement lui-même. Déjà la presse de gauche sonne la fin de la récréation. Vigilant, le Guardian confie sa gêne et attribue à l’homme des amitiés extrême droitières. Tous ont à l’esprit l’improbable élection de Donald Trump chez le partenaire américain. On annonce le retour des workhouses2 ; un bon maintien, un beau sourire mais qui ne serait que la grimace acide de l’éternelle élite anglaise pour affamer son humble prolétariat. Pas sûr donc que la carte postale devienne immédiatement un bulletin de vote.

 

 

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