Home Édition Abonné Décembre 2017 Laurent Wauquiez: “Quand la droite s’assume, elle rayonne”


Laurent Wauquiez: “Quand la droite s’assume, elle rayonne”

Entretien exclusif avec le candidat LR

Laurent Wauquiez: “Quand la droite s’assume, elle rayonne”
Laurent Wauquiez. Photo: Hannah Assouline

Identité, Europe, immigration, ancrage à droite: avant même son élection prévisible, Laurent Wauquiez, le candidat à la présidence des Républicains revendique sa rupture avec l’héritage de la droite gestionnaire. Entretien exclusif (1/2). 


Causeur. Il y a un an, François Fillon gagnait haut la main la primaire de la droite. Tout le monde pensait, nous compris, qu’il allait être président de la République. Son échec est-il seulement imputable aux affaires ou a-t-il des causes plus profondes ?

Laurent Wauquiez. François Fillon a perdu à cause de l’instrumentalisation des affaires. Je lui suis très reconnaissant de ne pas avoir cherché à jeter son programme en pâture pour acheter la clémence de la meute. En cela, il a fait preuve de courage, car toute une partie de la droite essaie d’expliquer qu’on aurait perdu les deux dernières présidentielles, 2012 comme 2017, parce qu’on aurait trop défendu nos valeurs. Je crois exactement l’inverse : le problème de la droite française, ce n’est pas de trop en dire, c’est de ne pas assez en faire. Quand la droite se trahit, elle se recroqueville, quand elle s’assume, elle rayonne.

La formule est belle, mais vous ne nous ferez pas croire que la déconnexion entre LR et les Français s’explique par une histoire de costumes.

J’ai la conviction que les valeurs auxquelles les Français sont les plus attachés supposent un programme résolument et sereinement à droite. Le doute qui s’est instillé dans notre rapport avec les Français ne porte pas sur nos valeurs, mais sur notre capacité à tenir nos engagements. Au printemps, la France s’est retrouvée dans ce paradoxe hallucinant : elle se réveille avec un président de la République libéral-libertaire, l’exact inverse de ce que le pays attendait ! Aboutissement logique de cette supercherie, Macron est tombé à une vitesse ahurissante dans les sondages.

Des individus comme Thierry Solère resteront comme la parfaite incarnation de Iago

Le Premier ministre de ce libéral-libertaire vient d’interdire l’écriture inclusive et il joue plutôt la verticalité que l’horizontalité soixante-huitarde.

Je me félicite que le « point médian », la forme la plus caricaturale d’écriture inclusive, soit rejetée, mais méfions-nous du « en même temps ». Les sites des ministères sont truffés d’écriture inclusive, y compris celui de l’Éducation nationale. Le ministère du Travail promeut l’utilisation de l’écriture inclusive en entreprise, Emmanuel Macron et son gouvernement n’ont que le ridicule « celles et ceux » à la bouche. C’est avoir une piètre image des femmes que de penser les défendre par cette novlangue indigeste. Quant à Mai 68, Emmanuel Macron est le premier président à vouloir le commémorer, ce n’est pas anodin. Je préfère que la France célèbre Austerlitz, Valmy ou l’Appel de Londres.

Reste qu’Emmanuel Macron est très populaire dans une frange de l’électorat de droite qui ne vous apprécie guère. N’auriez-vous pas intérêt à revenir sur la fiction d’une « droite rassemblée » dans un « grand parti » ? Quitte à vous séparer calmement de Juppé et de quelques autres, vous gagneriez en cohérence idéologique.

On a déjà perdu tous ceux qui avaient comme seul courage leur traîtrise. Bon vent ! La lâcheté les a même empêchés de partir totalement, parce qu’ils se sont dit : « On ne sait jamais, si le vent tourne à nouveau ! » Des individus comme Thierry Solère resteront comme la parfaite incarnation de Iago.

Ces noms d’oiseaux sont-ils nécessaires alors que vous avez de réelles divergences de fond ?

Après la primaire, ces gens-là se sont roulés par terre pour occuper des postes dans la campagne de François Fillon. Ils ont découvert leurs divergences idéologiques en même temps que la victoire d’Emmanuel Macron. C’est l’opportunisme en marche. Pour le reste, je reste convaincu qu’un rassemblement est possible, mais à condition de le faire dans le bon sens – dans les deux sens du terme. Jusque-là, l’UMP puis Les Républicains ont défini le cap en fonction du rassemblement alors qu’il faut faire exactement l’inverse. Fixons clairement le cap, le rassemblement se fera sur ce cap. Il doit y avoir un projet non négociable qui est la terre promise où amener le vaisseau.

Je veux nouer un pacte fondateur avec tous ceux qui refusent que la France change de nature

Si vous présidez le parti, inciterez-vous vos opposants de l’intérieur à quitter LR ?

Au contraire, une fois le cap défini, je suis tout à fait prêt à accepter des paroles différentes. J’ai autour de moi des personnalités comme Virginie Calmels, qui est beaucoup plus libérale que moi, Éric Ciotti, qui est extrêmement déterminé dans le domaine régalien, ou Jean-Claude Gaudin, qui est issu du centrisme. Ce rassemblement ne doit pas aboutir à faire une soupe indigeste, mais a vocation à créer un débat. Je crois à cet adage de Montaigne selon lequel il n’y a rien de plus fertile que de « frotter sa cervelle contre celle d’autrui ». Mais mon parti a fait tout le contraire. Aux dernières élections européennes, les grands chapeaux à plumes de ma famille politique m’ont interdit de mettre mes propositions sur la table ! Qu’on ne soit pas d’accord avec mes idées, pas de problème, mais qu’on m’interdise de les défendre, c’est autre chose !

Il n’y a pas seulement deux lignes au sein de votre parti – l’une, libérale et européenne, l’autre, identitaire et populiste – mais aussi deux sociologies au moins, que René Rémond aurait qualifiées de bonapartiste et d’orléaniste. Il y a bien une droite populaire et une droite plus bourgeoise. Comment concilier ces groupes aux intérêts parfois contradictoires ?

Je veux nouer un pacte fondateur avec tous ceux qui refusent que la France change de nature. Certes, il y a des différences sociologiques entre le bourgeois conservateur et l’ouvrier déclassé victime de la désindustrialisation. Mais ils ont en commun l’attachement à la transmission, à la permanence, le sentiment profond et presque charnel qu’on a mis notre pays la tête à l’envers. Et cette volonté est beaucoup plus forte que les différences socio-économiques. Au-delà des catégories sociales, la majorité silencieuse des Français refuse qu’on détruise avec autant d’acharnement ce qui fait la France.

Pouvez-vous être plus précis ?

On a sabré toutes les fondations de la France. Les exemples sont légion. La méritocratie républicaine a cédé devant le nivellement par le bas. Notre société du travail a laissé place à la société des loisirs. La France du respect a basculé dans l’idée qu’il est interdit d’interdire. La République laïque est rongée de l’intérieur par le communautarisme. C’est d’ailleurs ma différence ontologique par rapport à Emmanuel Macron, qui est prêt à accepter que la France se renie pour monter dans le train de la mondialisation.

Dès lors que Macron investit le champ économique, la droite n’a plus rien !

En quoi voyez-vous Emmanuel Macron renier la France ?

Le multiculturalisme, le communautarisme assumé, le fait de se diluer totalement dans la mondialisation, de vendre nos fleurons industriels, d’accepter les vagues d’immigration massive : tout son logiciel est libéral-libertaire. Au fond, la phrase qui le traduit le mieux, c’est celle où il explique qu’en France, il y a « ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien ». Philippe Muray le disait très bien : les « élitocrates » ont besoin de « ploucs émissaires ».

Vous ne pouvez pas parler de communautarisme assumé. Au fond, n’est-ce pas le primat de l’économie qui vous distingue du président de la République ?

Absolument, mais cela me distingue également de la droite des techniciens à petits pieds. Depuis trente ans, certains dans ma famille politique ont accumulé une telle série de démissions et de renoncements idéologiques que le seul sujet qu’ils s’autorisent à débattre, c’est la bonne gestion des déficits comptables. Tout cela pour savoir si le déficit doit être à 2,9 ou 3,1 % du PIB… Ceci explique d’ailleurs que toute une partie de la droite soit déboussolée : dès lors que Macron investit le champ économique, elle n’a plus rien !

Or, si j’estime que Macron ne fait pas le travail sur le plan économique – si ce n’est d’avoir bougé quatre articles du Code du travail –, je récuse également sa vision de la liberté. Il n’incarne pas le libéralisme à la française, mais le libéralisme anglo-saxon, sans intérêt général, sans protection, ouvert aux quatre vents.

Avouez que tout ne vous déplaît pas dans la politique du gouvernement. Jean-Michel Blanquer était également pressenti pour diriger l’Éducation nationale en cas de victoire de la droite.

Jean-Michel Blanquer est le ministre que je préfère. J’applaudis son action sur certains sujets : la réforme de l’orthographe, le retour du grec et du latin, mais pas sur la démission de la laïcité ou le recul face au communautarisme. Quand un ancien principal sort un livre poignant sur les démissions quotidiennes dans l’Éducation nationale (Bernard Ravet, Principal de collège ou imam de la République ?, Kero, 2017), entend-on le ministre ? Ce silence est emblématique des désertions du macronisme. Notre président n’a pas de ligne politique claire, car il n’a aucune vision profonde. Son seul projet politique est « soit mon parti unique, soit les extrêmes ».

Macron rend un grand service à la droite en l’obligeant à se réinventer

Ne sous-estimez-vous pas la cohérence de votre adversaire, qui a su réunir sur un plan sociologique et politique des gens qui partagent à peu près une vision commune, ce que Marine Le Pen appelait « l’UMPS » ?

Très bonne nouvelle : je le lui laisse ! En réalité, il rend un grand service à la droite en l’obligeant à se réinventer. Nous sommes sur un champ de ruines, toute une génération a été décapitée : c’est le moment de toutes les audaces ! À nous de répondre à la question suivante : quelle est l’utilité de la droite ?

Bonne question ! Qu’y répondez-vous ?

Je crois à ce que la philosophe Simone Weil appelait la continuité historique. Pour réussir, la France doit retrouver ce qu’elle est. Réussir dans la mondialisation n’empêche pas de rester un peuple.

Vous nous tendez la perche : un peuple ne peut pas vraiment rester lui-même en subissant des vagues d’immigration massive non assimilées. À ce propos, à quoi attribuez-vous l’échec de l’intégration depuis trente ans ?

Certains feignent de croire que l’échec de l’intégration, la montée du communautarisme et l’islamisme ne sont qu’une question économique. En gros, s’il n’y avait pas de chômage en banlieue, on n’aurait pas d’intégrisme. Bien sûr que les problèmes économiques aggravent les difficultés, mais à la base se pose une question anthropologique. Au début des années 1980, nos élites ont fait le choix de déconstruire la France. Du creuset républicain, dans lequel le nouvel arrivant pouvait devenir français à condition d’adhérer totalement à l’extraordinaire générosité de la France, on est ainsi passé au culte de la diversité. Le modèle français est souvent caricaturé : quand Nicolas Sarkozy évoquait « nos ancêtres, les Gaulois », en réalité, ce n’était pas un archaïsme consistant à dire que tous les Français étaient des Gaulois, mais une façon de rappeler que notre pays offre son patrimoine historique et culturel à tous ses enfants, qu’ils soient français de naissance ou d’adoption.

Croyez-vous vraiment que les « élites » – et lesquelles ? – ont choisi de déconstruire la France ? N’y a-t-il pas plutôt une accumulation de décisions à courte vue qui se sont combinées aux effets de l’individualisme triomphant ? 

Depuis mai 1968, la gauche n’a eu de cesse de reprendre et de mettre en pratique ce qu’avaient inventé les philosophes « d’avant-garde » de la seconde moitié du xxe siècle. Gilles Deleuze s’attaquait aux « racines » et faisait l’éloge du « nomadisme ». Michel Foucault disséquait les « institutions disciplinaires » et appelait au « sabotage de l’État ». Pierre Bourdieu voyait dans toute notre société, y compris dans la langue française elle-même, des sources de « violence symbolique » qu’il s’agissait de combattre. Enfin, Jacques Derrida a popularisé le mot magique, celui qui permettait de justifier toute mise à bas des traditions et des valeurs françaises : la « déconstruction ». Toutes ces idées ont infusé dans la gauche politique et ses alliés médiatiques. Ils les ont transformées en vulgate simpliste, dangereuse et agressive : l’idéologie de la déconstruction. C’est Najat Vallaud-Belkacem qui explique qu’il faut « déconstruire les préjugés de genre ». C’est Jacques Attali qui dit que « l’arrivée des migrants est une incroyable chance ». C’est Emmanuel Macron qui affirme qu’il « n’y a pas une culture française ». C’est Marlène Schiappa qui dénonce la diffusion de la messe sur France Télévisions. C’est une députée de la France insoumise qui défend le droit de clamer « Nique la France » et qui se trouve mal à l’aise à l’idée de prononcer à la radio les mots « Vive la France ». Ce sont à ces signaux que l’on reconnaît leur attachement au grand projet de la déconstruction. Ces gens-là ne naviguent pas à vue. Ils ont une ambition : détruire ce qui formait jusqu’ici le cœur de notre pays.

Retrouvez bientôt la suite de cet entretien sur Causeur.fr

Décembre 2017 - #52

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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