Après #metoo, le temps de l’amour, des copains et de l’aventure devient risqué pour les jeunes hétérosexuels blancs. Virtuellement suspects, ils n’ont plus le choix qu’entre YouPorn et les eaux glacées de la parano néoféministe.
Mon cher neveu,
Tu as 17 ans, bientôt 18, et pour toi l’école est finie. Tu viens d’avoir ton baccalauréat avec mention, et comme tu habites dans un centre-ville plutôt que dans un département commençant par un 9 et finissant par un 3, Parcoursup a respecté tes vœux. Tu étudieras les lettres en classe préparatoire, ce qui ne mène à rien, mais peut-être à tous les bonheurs.
Que vas-tu faire de ta liberté toute neuve ? D’autant plus qu’elle va durer seulement deux mois avant l’entrée en hypokhâgne et le début d’une existence qui tiendra à la fois de la vie monastique et d’un entraînement commando au fort de Penthièvre. Je me souviens encore de mon sentiment de disponibilité heureuse, en cet été 1982, quand j’étais dans ta situation. Les filles étaient partout, rieuses, légères, mystérieuses, offrant leur gorge au soleil des terrasses, la tête penchée en arrière, ou marchant par deux dans les rues de la vieille ville, les lunettes noires remontées dans les cheveux. Aujourd’hui, parce que les filles, c’est comme la mer en Bretagne chez Chateaubriand, elles ne changent jamais parce qu’elles changenttoujours, je leur pardonne même leurs envahissants smartphones, tant la technologie digitale a fait naître des gestes gracieux et inédits sur les écrans effleurés, comme des caresses. Comment vas-tu résister, toi aussi, et d’ailleurs faut-il résister, à autant de charme et de poésie en mouvement ?
Saint Augustin, dans ses Confessions, a donné une excellente définition de la drague : « Nondum amabam et amare amabam » ce qui, je ne te l’apprendrai pas, signifie « Je n’aimais pas encore mais j’aimais aimer ». Pour aller vite, papillonne, exerce ta séduction, regarde les filles qui passent sur la plage[tooltips content= »Ce n’est plus saint Augustin mais Patrick Coutin, philosophe balnéaire »]1[/tooltips], et tente ta chance. Tombe amoureux si tu veux, même s’il n’y a pas d’urgence.
Mais je m’inquiète. Tu as bien conscience que quelque chose a été bouleversé ces derniers mois. Que le conseil de saint Augustin pourrait bien passer pour celui d’un harceleur de rue, qui est la personne la plus honnie de France désormais, après le pédophile, l’antisémite et le cheminot. Je ne reviens pas sur l’affaire Weinstein et le mouvement Balance ton porc, tu es assez féru des réseaux sociaux et assez fin pour savoir que l’ère du soupçon s’est installée et, que ça te plaise ou non, que tu es virtuellement suspect, comme était virtuellement suspect le koulak aux yeux des staliniens quand bien même il protestait de son adhésion pleine et entière à la politique du petit père des peuples.
Tu me répondras que tu as des copines féministes, des copines noires, des copines lesbiennes, des copines véganes et même des copines noire, féministe, lesbienne et végane en même temps. Avec elles, tu as même occupé quelques jours ton lycée et pendant les réunions, la prise de parole a été strictement égalitaire. Oui mais, mon cher neveu, n’as-tu pas senti pendant ces moments gentiment insurrectionnels que la bagatelle n’était pas à l’ordre du jour ? Tu m’en as même parlé. Tout ça était terriblement sérieux, austère et tu n’as pas voulu me dire « puritain », parce que tu ne voulais pas discréditer ta lutte – les médias s’en chargeaient assez bien comme ça. On a beaucoup daubé sur 1968, mais eux, au moins, avaient quand même pas mal joui sans entraves (ou avec, allez savoir), pendant ces quelques semaines. Une révolution qui avait commencé par une histoire de dortoir de filles, ça a pour toi des airs de paradis perdu quand on sait à quel point les mouvements sociaux, désormais, passent plus de temps à discuter sur l’opportunité de l’écriture inclusive sur une banderole que de s’embrasser à pleine bouche en remontant vers le cortège de tête dans les nuages lacrymogènes…
Et si tu as senti cela, c’est parce que tu tombes au plus mauvais moment de l’histoire occidentale pour un jeune homme blanc et hétérosexuel de la classe moyenne supérieure. Tu n’as rien fait, même pas une main aux fesses en CE2, mais tu es quand même comptable de deux mille ans de domination masculine, et en plus tu aimes ta côte de bœuf saignante.
Alors dois-tu te résigner à passer tes deux mois de liberté en tête à tête avec YouPorn et arriver au mois de septembre en souffrant d’un tennis-elbow ? Non, bien entendu. Il te faudra juste être d’une extrême prudence.
Cela risque de perdre de sa spontanéité, mais si tu abordes cette jeune fille qui est la parfaite représentation de Clélia Conti alors qu’elle se déhanche sur le dance floor, enregistre malgré le bruit votre conversation avec ton portable. Si elle devait engager des poursuites sous prétexte que vers cinq heures du matin, tu as stupidement pris pour une invitation à l’amour, son « baise-moi » sur la dune voisine du Macumba ou sur le siège arrière de la Clio, tu auras peut-être de quoi te défendre, quand bien même elle arguerait d’un abus de faiblesse dû aux treize vodkas Redbull qu’elle avait bues dans la nuit.
Méfie-toi des éblouissements, aussi. Je veux dire ceux de Frédéric Moreau quand il voit Mme Arnoux : la fille idéale est là, devant toi, sur la plage. Chose incroyable, elle lit et pas un roman de l’été, mais un vieux livre de poche de Colette. Ton cœur bat la chamade. Elle est jolie comme Amanda Lenglet dans Conte d’été. Assez logiquement, tu te dis : « Joue-là comme Rohmer. » Tu entames la conversation, tu fais deux ou trois allusions littéraires, elle les saisit. C’est un miracle, voilà la femme de ta vie. Jusqu’au moment où la conversation vient sur Colette et que la rohmerienne te déclare qu’il est quand même scandaleux qu’aussi peu de femmes soient présentes au bac de français. Tu sens le danger. Soit tu dis que tu es d’accord, soit tu fais remarquer qu’il ne s’agit pas d’un choix machiste, mais que c’est tout simplement dû au fait que plus on remonte dans les siècles passés, moins les écrivains femmes sont nombreuses. Ou alors, change de sujet de conversation, c’est moins risqué. Et là, c’est à toi de décider. Tu peux par exemple, très lâchement, mais ce n’est pas moi qui te blâmerais sielle te plaît vraiment, te couvrir la tête de cendres, dire à quel point la libération de la parole des femmes a formidablement assaini le paysage. Que tout peut recommencer sur un pied d’égalité entre les deux sexes. Tu auras honte, mais au moins tu auras réussi.
À moins qu’à la fin de la conversation, elle se redresse sur sa serviette, secoue le sable dans tes cheveux et te dise : « C’est formidable de savoir qu’il y a des garçons comme toi. Vraiment formidable. » Avant de partir au bras du CRS surveillant de baignade, à la mâchoire prognathe et aux muscles stalonniens, qui vient de terminer son service…
Contrairement à ce que ses adversaires voudraient nous faire croire, Donald Trump ne manque pas d’alliés en Europe et dans le monde. Libre-échangisme et immigrationnisme appartiennent à l’ancien monde.
Le monde nouveau croît et prospère. Le monde vieillot, lui, s’étiole en perdant le soutien des majorités citoyennes. Ce monde nouveau naît de l’attente des peuples, en dépit du qualificatif de »populiste » diffusé à coups de goupillon de pensée unique médiatique.
Les alliés européens de Trump
Ce n’est que du bout du clic, et avec circonspection, que RFI titrait « Trump reçoit Conte à la Maison Blanche et se trouve enfin un allié européen ». Or, des alliés, Trump en a désormais beaucoup d’autres : du groupe de Visegrad au Royaume Uni – avec qui il prépare une grand accord commercial – à la Russie en passant par l’Autriche et la Slovénie de son épouse; mais aussi les opinions publiques montantes, comme en Allemagne. Et, en Europe, après le récent armistice qu’il a imposé au triste Juncker sur les échanges commerciaux, qui se risquerait à affronter de face Trump dont l’économie connaît une reprise puissante grâce à des mesures audacieuses ?
Donald Trump a accueilli avant-hier à la Maison Blanche, avec beaucoup de respect, le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte. Car les deux hommes ont des points communs et des idées convergentes. Ne serait-ce que parce qu’ils ont tous les deux vraiment travaillé et connaissent le terrain économique (ce qui est rare dans une Europe de politiciens de profession).
Populiste et milliardaire
Les convergences fortes se situent là où les citoyens les attendent d’ailleurs, en matière économique, commerciale, sociale, migratoire, culturelle et diplomatique… Mais les gazetiers, toujours en retard d’un épisode, de continuer à fulminer les populistes…Et le milliardaire (sic) américain…
La Maison Blanche avait, il y a un mois, annoncé ainsi cette visite : « L’Italie est un important allié de l’Otan, un partenaire éminent en Afghanistan et en Irak, et est cruciale pour amener la stabilité dans la région méditerranéenne ».
MM. Trump et Conte, tous deux favorables à de bonnes relations avec la Russie, envisagent d’abolir les sanctions. Au Canada, lors du dernier G7, M. Trump avait appelé à réintégrer la Russie, et M. Conte avait dit « nous devrions avoir la Russie à la table des négociations ». Car ces sanctions de la période Obama n’ont plus aucun sens, si tant est qu’elles en aient jamais eu, si ce n’est de tant pénaliser les Européens…
Le libre-échangisme, une idée de l’ancien monde
En matière de commerce international, les deux hommes partagent le même scepticisme à l’égard du libre-échangisme, qui détruit les tissus économiques. M. Trump a critiqué le multilatéralisme de l’OMC et rejeté plusieurs accords internationaux : l’ALENA est en cours de renégociation avec le Canada et le Mexique, et le TPP, accord de libre-échange transpacifique, a été dénoncé, pendant que le gouvernement de M. Conte refuse de ratifier le CETA (accord de libre-échange UE/Canada).
Certes, il demeure des points de friction, comme la taxation de l’automobile italienne ou les activités importantes des entreprises italiennes en Iran. Or M. Trump a proposé ce matin une rencontre avec Téhéran – du type de celles dont il nous fait la brillante démonstration avec la Corée du Nord – car l’économie iranienne est aux abois.
Pour Trump, tout est négociable
Mais si, dans le domaine de la défense, l’Italie a expliqué qu’elle ne pourrait pas augmenter son budget au niveau souhaité par M.Trump (2 %, voire plus, du PIB), tout reste négociable: pour Trump tout est deal… Quant à M. Conte, dont tout le monde se gaussait gratuitement de l’inexpérience, il vient de faire la preuve non seulement qu’il a une stature internationale mais encore que son gouvernement a une cohérence dans l’action. De quoi renforcer encore, au sujet de l’usine à gaz bruxelloise, les positions similaires de l’Autriche qui préside depuis un mois le Conseil de l’UE. Même si le très archaïque Libé tente de se persuader que « des inquiétudes émergent sur la capacité de l’Autriche, dirigée par un gouvernement allié à l’extrême-droite, à piloter pendant six mois une UE fissurée ». Une suite de mots. Après avoir construit son succès poitique dans son pays sur la promesse d’une politique migratoire sévère, M. Kurz a derechef posé ce sujet comme une des priorités de sa présidence de l’UE (sécurité et protection des frontières extérieures).
Le PPE (droite, majoritaire) auquel appartient M. Kurz, « nous conduit sur une route de la peur et de la division », a de son côté déclamé avec emphase le président du groupe des eurodéputés socialistes, Udo Bullmann. Et M. Verhofstadt, ancien premier ministre belge, a nié le fait qu’il y aurait une crise migratoire… mais seulement une »crise politique sur le dos des migrants ». Par de tels dénis et provocations l’ancien monde ne disparaît pas : il se saborde.
La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) publie tous les ans, au printemps, un rapport sur « la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie » faisant le bilan de l’année passée.
Depuis deux ans, la stratégie de communication de la CNCDH est de livrer à la presse un résumé dans un document nommé « Les essentiels », avant une publication complète du rapport deux mois plus tard. Précédemment – c’était, à tout le moins, le cas en 2015 et 2016 – le résumé paraissait en même temps que le rapport. Ce qui donnait la possibilité à celui qui le souhaitait et en avait le temps de lire le rapport au moment où la presse traitait du sujet. Il est bien évident que, une fois le feu médiatique au moment de la sortie des « essentiels » passé, aucun média ne va remettre le couvert deux mois plus tard.
J’ai rendu compte de la partie « enquête » du précédent rapport l’an dernier et je me suis demandé, à la lecture du nouveau, s’il était bien utile d’enfoncer le clou, au risque de se répéter beaucoup, tant les travers sont identiques, même s’ils sont évacués plus habilement. Comme l’an dernier, les chercheurs qui ont traité le sondage Ipsos sont Nonna Mayer, elle-même membre de la Commission, Guy Michelat, Vincent Tiberj et Tommaso Vitale[tooltips content= »Nonna Mayer est directrice de recherche émérite du CNRS au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po, Guy Michelat est directeur de recherche émérite du CNRS au centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), Vincent Tiberj est professeur des universités associé au Centre Émile Durkheim de Sciences-Po Bordeaux. Tommaso Vitale est professeur associé de sociologie au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po. »]1[/tooltips].
Les cibles : victimes et coupables
S’il n’est plus question explicitement du racisme du « groupe majoritaire », c’est bien de cela qu’il s’agit quand même. On le voit à la définition des groupes cibles et au questionnaire qui n’interroge pas les enquêtés d’origine étrangère sur leur propres préjugés qui n’ont aucune raison de ressembler en tous points à ceux des autres. Cette focalisation particulière rend certaines questions inadéquates.
C’est par exemple le cas de celle demandant s’il est grave d’être contre le mariage d’un de ses enfants avec une personne d’origine maghrébine, quand le répondant est lui-même d’origine maghrébine.
Il faudrait que la CNCDH joue cartes sur table.
Si c’est le racisme des « majoritaires », (comme elle désigne ceux qui n’ont pas d’ascendant proche étranger, parent ou grand-parent) qu’elle vise, alors qu’elle élabore un échantillon de coupables potentiels de préjugés à l’égard des groupes cibles d’origine étrangère désignés explicitement dans son questionnaire.
Sinon, qu’elle élabore un questionnaire à entrées multiples, après avoir réfléchi à quoi pourraient bien ressembler les préjugés des groupes minoritaires qu’elle désigne comme victimes potentielles à l’égard des « coupables désignés » ou d’autres groupes minoritaires. Pour cela, il faudrait un échantillon plus diversifié surreprésentant les groupes minoritaires.
Mais qu’elle ne reste pas au milieu du gué, ce qui lui éviterait, par exemple, de conclure à propos des scores d’ethnocentrisme dont l’échelle est entièrement dédiée aux préjugés à l’égard des groupes cibles que « le fait d’avoir dans sa famille ne serait-ce qu’un parent ou grand parent étranger est un facteur d’ouverture incontestable » (p. 85).
La représentativité de l’échantillon du baromètre de la CNCDH
Comme précédemment, le sondage a été réalisé selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne de référence du ménage), après stratification par région et catégorie d’agglomération, auprès de 1003 personnes âgées de 18 ans ou plus, interrogées en face-à-face du 6 au 14 novembre 2017. Un redressement par niveau de diplôme a été appliqué à l’échantillon.
Un sondage par quotas est représentatif des variables qui ont été sélectionnées pour élaborer ces quotas. Mais rien ne garantit qu’il le soit sur d’autres critères. Avant de réaliser un entretien, l’enquêteur doit essuyer un certain nombre de refus. Ceux qui refusent sont souvent différents, au regard des variables non contrôlées par les quotas, de ceux qui acceptent.
Ainsi, la part des individus qui ont un parent ou un grand-parent étranger a varié considérablement dans le temps : il était de 23 % en décembre 2014, de 30 % en janvier 2016 et de 37 % en octobre 2016. Pour le sondage de 2017, on trouve deux chiffres différents : 37 % page 59 et 34 % page 85 ! Le poids variable dans le temps des réponses des personnes d’origine étrangère aux différentes questions a forcément un impact sur l’interprétation des évolutions au fil du temps. Impact qui n’est jamais pris en considération par les auteurs.
Enquête en face-à-face ou enquête en ligne ?
La CNCDH publie une analyse comparée des caractéristiques du baromètre avec celles d’une enquête en ligne auprès d’un échantillon de taille équivalente (1000 personnes) auquel on a posé 49 questions figurant dans le baromètre (soit 60 % des questions). L’échantillon a été construit selon la même méthode que celui de l’enquête en face-à-face : quotas portant sur le sexe, l’âge et la profession de la personne de référence du ménage, après stratification par région et catégorie d’agglomération. L’enquête a été conduite à peu près sur la même période, du 6 au 13 novembre 2017.
Le but de cette double enquête visait à repérer un « éventuel biais de désirabilité sociale », autrement dit détecter si les enquêtés répondent différemment selon qu’ils ont devant eux une personne à qui ils peuvent chercher à plaire en manipulant l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes ou selon qu’ils sont seuls devant leur écran (voir les notions d’opinion privée et d’opinion publique développées par Timur Kuran).
Après avoir soulevé cette éventualité, nos quatre chercheurs passent en revue les différences d’échantillonnage susceptibles d’expliquer ces différences, tout en mélangeant les faits tels que les caractéristiques démographiques et les opinions telles que le positionnement politique.
Les deux échantillons sont comparables quant aux données ayant contribué à constituer les quotas, ce qui n’a rien d’étonnant. Par contre, « l’échantillon en ligne est moins issu de la diversité » : 31 % des enquêtés en ligne ont au moins un parent ou un grand-parent étranger, contre 37 % dans l’échantillon avec enquêteur ; 6 % sont d’origine extra-européenne contre 11 % et 2 % se déclarent musulmans contre 6 %. L’échantillon en ligne fait un usage plus fréquent d’internet que celui interrogé en face à face. Il a plus souvent voyagé et vécu à l’étranger. Autant de facteurs, écrivent les chercheurs, qui « incitent à plus d’ouverture aux autres et de tolérance ». On verra ce qu’il en est.
Le positionnement politique est évalué à partir de deux indicateurs : un auto-classement sur une échelle à sept positions et ce que les enquêtés disent avoir voté à la dernière élection présidentielle. Les enquêtés en ligne se déclarent plus souvent à droite et disent avoir voté plus souvent à droite ou à l’extrême droite, au premier tour comme au deuxième tour, que les enquêtés qui ont répondu en face-à-face.
Mais comme l’indique le tableau ci-dessous (tableau 1.2 dans le rapport de la CNCDH page 60), les écarts dans l’échantillon en ligne par rapport aux scores réalisés par les candidats sont beaucoup plus faibles que dans l’échantillon enquêté en face-à-face.
La conclusion cohérente avec l’intention de départ serait celle-ci : les enquêtés, lorsqu’ils sont devant leur ordinateurs sont moins nombreux à tricher que ceux qui font face à l’enquêteur et cherchent à lui plaire en déclarant avoir voté Macron plus souvent qu’ils ne l’ont fait réellement. Le biais de désirabilité sociale recherché par ceux qui ont promu le test s’avère être nettement en faveur d’Emmanuel Macron au détriment de François Fillon en face à face, au premier tour. Ce biais de désirabilité est particulièrement net au deuxième tour quand des répondants ont déclaré avoir voté pour Emmanuel Macron, pour ne pas avoir à dire qu’ils avaient voté pour Marine Le Pen.
Ce n’est pourtant pas la conclusion tirée par les auteurs. Ils abandonnent un peu vite l’idée de biais de désirabilité sociale et cherchent à expliquer en quoi les enquêtés en face à face seraient réellement plus tolérants que ceux qui répondent en ligne. Les deux échantillons ne seraient pas vraiment représentatifs, chacun à leur manière, celui répondant en ligne étant plus à droite que celui qui répond en face à face. Un élément d’explication tiendrait au degré de confiance dans la nature humaine qui serait plus élevé à gauche et rendrait les personnes qui se disent de gauche plus enclines à ouvrir leur porte à l’enquêteur. Dans les deux échantillons, on a répondu à la question : «D’une manière générale, diriez-vous qu’on peut faire confiance à la plupart des gens ou qu’on n’est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres ? » Dans les deux échantillons, ceux qui se situent à gauche sont plus enclins à déclarer qu’ils font confiance aux autres. Mais, ceux qui répondent au questionnaire en ligne sont toujours plus réservés sur la confiance à accorder à autrui : « Le niveau de confiance dans les autres est toujours plus élevé en face-à-face qu’en ligne » (p. 61). Là encore, on peut penser qu’au moins une partie de la différence s’explique par ce fameux biais de désirabilité sociale.
Après une analyse modélisée de la probabilité de juger qu’il y a trop d’immigrés en France sur les deux échantillons réunis, les auteurs constatent qu’aux effets des variables introduites dans le modèle – on est « plus tolérant » quand on est jeune, confiant envers les autres et de gauche, etc. – s’ajoute, dans tous les cas, un effet lié au mode de passation du questionnaire. Ainsi, les détenteurs d’un diplôme au moins égal à Bac+3 sont 21% à dire qu’il y a trop d’immigrés en France à l’enquêteur qui les interroge, mais ils sont deux fois plus nombreux à dire la même chose (43 %) lorsqu’ils répondent en ligne. De même, ceux qui sont estimés les plus cosmopolites (d’après un indicateur conjuguant l’usage d’internet, les voyages et les séjours à l’étranger) sont 37 % à déclarer qu’il y a trop d’immigrés en France dans l’enquête en face-à-face, mais 62 % lorsqu’ils remplissent le questionnaire en ligne.
Soit aucun des échantillons n’est vraiment comparable pour cause de défauts variables de représentativité, soit les mêmes ne se comportent pas de la même façon face à un enquêteur que lorsqu’ils sont face à leur ordinateur. Mais il se pourrait qu’il y ait un peu des deux. Le consentement à répondre face à un enquêteur sélectionnerait des individus d’un certain type relativement à l’acceptation de répondre à un questionnaire en ligne et la falsification des préférences, comme dirait Timur Kuran, serait plus répandue lors d’une enquête en face-à-face.
Les auteurs concluent que « l’interrogation en ligne accroît la probabilité de donner une réponse intolérante, à âge, diplôme, sexe, orientation politique, ascendance et niveau de confiance en autrui et de cosmopolitisme constant et l’interrogation en face-à-face la réduit », sans épiloguer plus que cela sur le fait qu’on a plus tendance à falsifier ses préférences lorsqu’on dialogue avec quelqu’un qu’avec son ordinateur.
C’est bien embarrassant. La méthode des quotas ne garantit qu’une représentativité limitée et dépend du bon vouloir des personnes sollicitées beaucoup plus que dans une enquête aléatoire, bon vouloir qui peut entraîner un biais sélectif qui varie selon le type d’entretien retenu. S’ajoute à cela la plus ou moins grande dissimulation de ses opinions selon le type de passation du questionnaire.
Pour le reste…
Pour le reste, le rapport de 2018 pose exactement les mêmes problèmes que celui de 2017. Rappelons-en quelques-uns :
– Le réel ne compte pas. Pour les concepteurs de l’enquête, il n’y a pas de situation où il pourrait, par exemple, y avoir trop d’immigrés. Dire qu’il y en a trop c’est faire preuve d’intolérance en soi.
– C’est à une évaluation morale des Français, à travers l’enquête, à laquelle se livrent les auteurs. Il y a les bonnes et les mauvaises réponses, quel que soit le réel vécu par les enquêtés.
– La morale est du côté du multiculturalisme. S’y opposer c’est faire preuve, en soi, d’intolérance.
– On encourage les répondants à faire ce qu’on leur reproche : avoir des jugements sommaires peu informés sur des sujets qu’ils connaissent mal, autrement dit essentialiser.
– La CNCDH tranche, cette année encore, sur ce que sont les pratiques de l’islam, dans une question essentialisante : «Le respect des pratiques musulmanes suivantes peut-il, en France, poser problème pour vivre en société ? » Sont énumérées les items suivants : le port du voile intégral, le port du voile (à une moitié de l’échantillon, « voile » étant remplacé par « foulard » pour l’autre moitié), l’interdiction de montrer l’image du prophète Mahomet, le sacrifice du mouton lors de l’Aïd El Kebir, les prières, l’interdiction de consommer de la viande de porc ou de l’alcool et le jeûne du Ramadan. La question laisse croire que toutes ces exigences sont à égalité et unanimement reconnues comme étant impératives pour être un bon musulman. La formulation « peut-il », signifie que, même si ce n’est pas toujours le cas, certaines de ces exigences peuvent poser problème. Or c’est le cas d’à peu près toutes. Par ailleurs, si les enquêtés, pour se montrer tolérants, doivent répondre que décidément, non, l’interdiction de montrer Mahomet ne peut pas poser de problème, après les attentats de Charlie Hebdo, c’est qu’on leur demande de ne pas tenir compte de la réalité. Or près d’une moitié des répondants s’accordent pour dire qu’une telle exigence ne peut pas poser problème (46 %). Pourtant, après les attentats de Charlie hebdo, voilà « une pratique » qui s’impose non seulement aux musulmans mais aussi à ceux qui ne le sont pas !
Les préjugés contre les Asiatiques
Enfin, l’évaluation des préjugés sur les Asiatiques est problématique. En effet, l’expression « les Asiatiques » rassemble, si l’on s’en tient à la géographie, des individus aussi différents que les Pakistanais, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Laotiens, les Chinois, les Japonais, pour n’en citer que quelques-uns.
Trois questions traitent du racisme anti-asiatique :
1) « Les Asiatiques », pour une moitié de l’échantillon, « Les Chinois », pour l’autre moitié, forment-il un groupe à part dans la société ou un groupe ouvert aux autres ?
2) Une moitié des enquêtés doivent dire s’ils sont d’accord pour dire que les Asiatiques sont très travailleurs (l’autre moitié si ce sont les noirs qui sont très travailleurs) ;
3) Enfin, les enquêtés doivent juger si des propos insultants tels que « sale chinetoque » doivent être condamnés ou pas.
Les concepteurs de l’enquête, sans parler de ceux qui répondent, ne semblent pas avoir une notion bien précise de ce que recouvre le terme « Asiatiques ». Pourtant, s’ils ont les yeux bridés, il est difficile de confondre les Japonais avec les Chinois, sans parler des Pakistanais qui, eux, n’ont pas les yeux bridés !
En gros, pour la CNCDH, le stéréotype de l’Asiatique c’est le Chinois ! C’est problématique pour un organisme dont la grille d’évaluation des opinions est uniquement d’ordre moral et qui s’est fait le champion de la traque des stéréotypes chez les autres.
On ne dira pas que les parlementaires d’opposition ne travaillent pas. Alors que la France s’apprête à célébrer la grand-messe annuelle des vacances (dont la première quinzaine d’août constitue le sommet liturgique), ils ne lâchent pas le morceau. Avec l’affaire Benalla, ils ont trouvé un moyen de pourrir la vie du président, ils entendent s’y employer le plus longtemps possible. Au risque de paraître s’acharner. Jusque-là, les Français ont trouvé le feuilleton palpitant, comme le montre le succès d’audience des deux commissions parlementaires retransmises notamment par BFM. En dehors de la polémique, ces auditions révèlent mieux que n’importe quel cours de sciences po la mécanique concrète du pouvoir: ce n’est pas House of Cards, mais c’est aussi prenant que À la Maison Blanche. On ne découvre pas la face sombre du pouvoir mais le juridisme pointilleux qui encadre l’exercice du pouvoir. Il est curieux que la chaîne télévisée de l’Assemblée nationale n’ait pas cru bon de toutes les diffuser en direct, peut-être son nouveau directeur, Bertrand Delais, que l’on dit par ailleurs très macronien, se fiche-t-il des audiences. Passons.
Honneur de la police
On connaît maintenant quasiment minute par minute l’emploi du temps d’Alexandre Benalla le 1er mai, on sait avec qui il était, comment il était habillé et ce qu’il a fait. On sait à qui il a serré la main et à qui il a donné l’accolade. C’est que les auditions reviennent inlassablement sur les mêmes faits et sur la mécanique administrative qui a conduit le conseiller du président place de la Contrescarpe. Au risque que cette avalanche de détails obscurcisse le tableau d’ensemble au lieu de l’éclairer. Même si elle a aussi sauvé de l’ennui les malheureux journalistes d’été –dont votre servante-, habitués à devoir commenter les chassés-croisés sur les routes et le chaos de la gare Montparnasse.
Cependant, le spectacle finit par lasser (celui de la gare Montparnasse aussi). On est un peu gêné de voir de grands serviteurs de l’Etat et de hauts gradés de la police ou de l’armée, qui n’ont pas commis de crime ni de faute grave ni même pour beaucoup de fautes du tout, se faire cuisiner comme dans un commissariat. Même et peut-être surtout quand on a l’impression qu’ils mentent par loyauté ou par prudence. Sans attenter à la dignité des parlementaires, on peut rappeler que le préfet de police (qui a eu droit à six heures d’audition en tout) a quelques autres missions à accomplir que de répondre à leurs questions. Ces hauts fonctionnaires qui évoluent au cœur de la machine étatique sont sans doute capables de fomenter ou de couvrir les coups plus ou moins tordus qui vont toujours avec l’exercice du pouvoir, ils se montraient peut-être plus coulants avec un homme connu comme l’un des favoris du président ; mais on les imagine mal fermant les yeux sur une dérive autoritaire ou une transgression grave de notre Etat de droit. Quand ils parlent de leur honneur, on n’a pas l’impression qu’ils plaisantent.
Les véritables questions occultées
Pour autant, l’affaire Benalla est-elle, comme le dit le chef de l’Etat «une tempête dans un verre d’eau », ce qui, traduit par Brice Couturier dans Le Parisien, donne « un fait divers estival monté en mayonnaise » ? Tout d’abord, si le Président a refusé de faire sauter un « fusible », ce qui l’honore, il a été contraint de se séparer d’un proche, ce n’est pas rien. Ensuite, si cette mayonnaise est montée, c’est largement la faute de l’Elysée, qui s’est fort mal défendu. Tout en acceptant une commission parlementaire qui devait la créditer de cette volonté de transparence dont, bêtement, elle fait si grand cas, la présidence a sans cesse donné l’impression de vouloir cacher quelque chose en minimisant le rôle d’Alexandre Benalla et celui qu’il allait être appelé à jouer. Comme s’il y avait là quelque chose de pas clair, de vaguement inavouable.
L’opposition s’est saisie de l’occasion d’en faire un peu rabattre à Jupiter, c’est de bonne guerre. Et un certain François Fillon a dû suivre le feuilleton avec délectation, ça l’est aussi. Il faut maintenant se demander si, comme le répètent sur tous les tons les députés La République en marche, les médias – et votre servante – en ont trop fait. Peut-être un peu, pour les raisons estivales évoquées plus haut. Mais surtout, les véritables questions posées par cette affaire sont occultées au profit d’arguties juridiques et de chichis droits-de-l’hommistes.
Un brave gars
Quoi qu’il en soit, on ne devrait jamais se faire une opinion sur une polémique avant d’entendre toutes les versions. Je l’avoue, j’ai été convaincue par les explications de Benalla sur les événements (d’une grande banalité) de la place de la Contrescarpe.
Quand il dit qu’en voyant des manifestants agresser des policiers (ce que ne montrait pas la première vidéo, habilement montée à charge), il a réagi instinctivement et qu’il le referait s’il n’était pas membre de la présidence, non seulement je le crois, mais je trouve ça plutôt honorable. Il est vrai qu’en l’occurrence, on n’avait pas vraiment besoin de lui, mais les victimes d’agression souffrent plus, dans notre pays, de la passivité des témoins que d’un interventionnisme excessif. Si je me faisais attaquer dans un RER comme ce jeune homme qui, le 15 juillet, s’est jeté par la fenêtre d’un train qui roulait pour échapper aux quatre racailles qui le rouaient de coups devant d’autres voyageurs, j’aimerais bien qu’il y ait un Benalla dans les parages. Mea culpa : contrairement à ce que je croyais sans rien savoir, le gars est sympathique et franc du collier. Il ne se cache pas d’être le pitbull du président (il ne le dit pas comme ça). À en juger par son parcours, il ne manque pas de talent, sinon, il n’aurait pas gagné la confiance de dirigeants politiques expérimentés, comme François Hollande. Le Président se dit fier d’avoir recruté ce garçon atypique, entendez qu’il n’est pas énarque, ni même diplômé de Sciences Po et qu’il ne vient pas des beaux quartiers. Alors que le macronisme est aussi largement le règne des technocrates (en même temps !, vous dis-je), Alexandre Benalla devait détoner, amuser, énerver et séduire. Et rendre nombre de services dans l’organisation des raouts présidentiels comme il l’avait fait dans la campagne. S’il s’était fait beaucoup d’ennemis à l’extérieur, on dirait qu’il a pas mal d’amis au Palais.
… qui voit trop de films
Le défaut de Benalla, c’est qu’il voit trop de films, comme il le confie avec candeur – ou alors c’est de la roublardise de haut vol. Son rêve, il n’en fait pas mystère, c’était de créer un Secret service, comme dans le film Dans la ligne de mire (In the line of fire), où Clint Eastwood incarne un membre de la sécurité présidentielle. Est-ce ce jeune homme de 26 ans qui a vendu à Emmanuel Macron l’idée d’un service de sécurité présidentiel autonome, échappant à la tutelle de l’Intérieur et faisant appel à des compétences, en matière de garde rapprochée, qui ne se trouveraient pas dans la police mais plutôt dans le monde de la sécurité privée ? Le général Bio-Farina, commandant militaire de l’Elysée, a reconnu qu’on avait donné à Benalla un grade de lieutenant-colonel pour lui permettre de parler d’égal à égal avec ses pairs dans un groupe de travail créé, à très haut niveau, pour réfléchir à la réforme de la sécurité présidentielle.
Le général Éric Bio-Farina vante les qualités professionnelles de #Benalla :
– « Ce qu’il faisait, il le faisait bien, il le faisait vite. »
– « À 26 ans, il avait sans doute quelques défauts propres à la jeunesse. Une forme de fougue qui pouvait paraître un peu débridée. »#directANpic.twitter.com/0KX4X42iYj
On se demande pourquoi l’Elysée fait tant de mystère à ce sujet. De toute façon, la création d’un nouveau service de sécurité ne peut pas se faire en loucedé, le vote d’une loi étant évidemment nécessaire.
Une garde prétorienne, ça se discute!
Si un projet de cette nature est bien dans les tuyaux, on voudrait savoir à quelles nécessités il répond. S’agit-il de rendre le pouvoir exécutif plus efficace ? Existe-t-il des menaces contre lesquelles le président n’est pas protégé ? Toute cette affaire donne le sentiment qu’Emmanuel Macron n’est pas satisfait de nos forces de sécurité. On déplore régulièrement le divorce entre la jeunesse des cités et la police.
Il serait fâcheux que l’on observe le même divorce entre le président et sa police. Il n’y a peut-être pas scandale au sens moral du terme, mais au minimum matière à débat public. À moins, bien sûr, qu’on découvre prochainement que toute l’affaire a été montée par l’Elysée pour créer une diversion et faire oublier au bon peuple que le grand projet européen est dans les choux.
Depuis une douzaine d’années, l’industrie pornographique traverse une crise due à la concurrence des sites de vidéos gratuites. Paupérisé, ce marché est aujourd’hui accusé de pousser ses actrices à des pratiques de plus en plus extrêmes. Chez les professionnels du secteur, la question fait débat. Enquête.
« Dans le porno, il y a eu une sorte d’événement proto-Metoo », raconte la documentariste et actrice-réalisatrice X Ovidie. Fin 2015, la hardeuse américaine Stoya balance sur Twitter son ex-petit ami et compagnon de jeu James Deen. La pornstar trentenaire aurait violé sa fiancée. Dans la foulée, huit autres actrices du milieu se disent victimes d’agressions sexuelles de sa part. L’une d’elles raconte sa tentative de viol dans les locaux du studio Kink. En conséquence, la compagnie évince James Deen et édicte un code de conduite draconien pour empêcher les agressions sexuelles – toilettes et douches individuelles, audition des acteurs après chaque scène, mise à disposition de chaperons pour les escorter… Dans la « Porn Valley » californienne, les comédiens sont désormais filmés avant et après leur scène, histoire de démontrer que leur consentement a été obtenu sans stupéfiants ni alcool !
Un an après – et quelques mois avant le déclenchement de l’affaire Weinstein –, en décembre 2016, l’actrice X canadienne Nikki Benz publie une série de tweets accusant le réalisateur Tony T. de l’avoir étranglée durant un tournage pour lui imposer une scène imprévue. Dénonçant une « scène de viol », Benz obtient la tête du réalisateur, licencié par la société de production Brazzers.
Pour autant, ces scandales n’ont pas fondamentalement affecté les us et coutumes du porno et James Deen poursuit ses activités d’acteur-réalisateur. Entre le cinéma conventionnel et son lointain cousin dénudé, les mêmes causes n’entraînent donc pas les mêmes effets. S’il n’y a pas vraiment eu de chasse aux « porcs » du X, est-ce parce que le porno pratique moins la promotion canapé qu’Hollywood, que l’omerta y est plus efficace – ou encore parce que tout le monde se fout que des hardeuses se fassent tripoter, après tout elles sont payées pour ça ? Une seule solution : enquêter.
Au cours de mon investigation, il sera question de plaisir (un peu), de sexe (beaucoup) et d’argent (passionnément). Car depuis une douzaine d’années, c’est la débandade. Alors que la demande de vidéos et d’images pornographiques n’a jamais été aussi forte, l’industrie pornographique traverse une crise profonde. Un tel paradoxe s’explique par la multiplication des sites internet gratuits qui offrent une profusion de petits films en streaming pillés aux quatre coins de la toile. Dominés par l’empire MindGeek, propriétaire de YouPorn et Pornhub, ces « tubes » ont accéléré la dégringolade d’un marché qui n’a pas su se renouveler. D’après la journaliste du Monde Marie Maurisse, auteur de Planète porn : enquête sur la banalisation du X (Stock, 2018), 70 % des maisons de production hard auraient succombé à cause de cette débauche d’offre gratuite.
L’histoire du porno épouse celle des technologies. Longtemps libre, le porno français a connu son âge d’or à la fin des seventies. « Entre 1975 et 1979, le porno représentait plus de 30 % des entrées en salles», rappelle Grégory Dorcel, directeur de l’empire du même nom créé par son père Marc en 1979. Après le succès d’Emmanuelle, sous Giscard, la « loi X » de 1975 exclut les œuvres classées X des cinémas traditionnels, les surtaxe et les prive de subventions publiques. Une commission de censure est chargée de distinguer ces productions pornographiques des films licencieux, simplement interdits aux moins de 18 ans. Le réalisateur culte Gérard Kikoïne en rit encore : « Je fabriquais plusieurs versions d’un même film. Une soft pour le censeur puis une vraiment porno qu’on diffusait en salles une fois l’autorisation donnée. Jusqu’à ce qu’en 1982, Mitterrand envoie les flics dans les cinémas pour vérifier » sous la pressions des grands groupes comme UGC, Pathé et Gaumont. Dès lors, pour voir des films X il fallait se déplacer dans un cinéma spécialisé ou louer des cassettes au vidéoclub ou au sex-shop. Jusqu’à ce qu’intervienne une deuxième rupture, en 1984 : l’arrivée de Canal + a permis à des millions d’abonnés de bénéficier à domicile du film X mensuel. Reste qu’à la fin du xxe siècle, le quidam déboursait jusqu’à 800 francs pour une VHS porno neuve.
Le porno blues, comme l’a appelé dans un essai le cinéaste tricolore John B. Root, n’a pas attendu la démocratisation de l’internet haut débit pour toucher les pros du marché. L’ex-auteur de livres pour enfants, reconverti dans le cinéma pour adultes en 1995, a senti le vent tourner dès l’aube du millénaire : « internet et le porno gratuit ont été la dernière étape de la dégringolade que j’ai vue arriver dès 1999. N’importe qui pouvait acheter un caméscope à la Fnac, filmer, sortir son DVD et appeler ça un film ! » Moins chers, ces films sans scénario montés à la truelle ont inondé les sex-shops. Du travail d’amateur appelé « gonzo » dont le naturalisme cru va à l’essentiel : l’acte sexuel sans blabla ni chichis. Tout le monde semble y gagner, du producteur réduisant ses coûts de tournage (une scène de comédie exige beaucoup plus de temps et d’argent qu’une scène explicite), au consommateur pressé de jouir. Et tant pis pour les esthètes.
Loin de ce minimalisme, le porno de papa « avait un scénario et un semblant de film », se remémore Brigitte Lahaie. Pendant la parenthèse enchantée qui s’est étendue de la légalisation de la pilule aux débuts du sida, toute une génération d’artistes soixante-huitards s’est engagée, caméra à l’épaule, pour accomplir la libération sexuelle. « Il fallait savoir se servir des caméras 16 millimètres. Ils avaient fait des écoles de cinéma et leurs films avaient de la gueule, ils étaient marrants et politiquement incorrects » s’extasie John B. Root. De son propre aveu, Lahaie jouait « des rôles de femmes mal baisées par leurs maris et qui prenaient des amants pour s’éclater », à la manière de Bovary perverties. Les jeunes du xxie siècle qui découvrent leurs premières vidéos obscènes à 11 ans en moyenne en bâilleraient d’ennui.
Sur le net, certaines pages particulièrement hard ne montrent qu’éjaculations faciales, doubles, triples, voire quadruples pénétrations. À telle enseigne que d’anciennes actrices, pas prudes pour un sou, s’inquiètent de cette surenchère. « Je n’aurais jamais commencé le porno à ce tarif-là ! À mes débuts, j’étais à la double pénétration et ça s’arrêtait là. Dix ans après, on était déjà à la double-anale ! »¸ résume Nomi. La hardeuse retraitée a écumé les plateaux du porno de 1997 à 2014 sans jamais se sentir « agressée ou humiliée ». Dans son livre Totalement (dé)voilée (coécrit avec Ambre Bartok, Pygmalion, 2018), elle décrit la thérapie joyeuse que fut son entrée dans la carrière pour panser ses blessures de jeune fille, à une époque où un tournage pouvait s’étirer quinze jours dans un palace exotique. Si John B. fait remonter la première double pénétration filmée à 1976, ce qui relevait de l’exception est depuis devenue une norme appliquée à échelle industrielle, voire un passage obligé pour les actrices qui, hier encore, y auraient laissé leur réputation.
Faut-il en conclure que le porno, c’était mieux avant ? Réfractaire à toute nostalgie, Ovidie, 37 ans, n’en dénonce pas moins la brutalisation d’une partie de l’industrie du X : « Des viols ou des violences, il y en a des tonnes et ça ne date pas des tubes. Mais qui dit paupérisation dit baisse des salaires et dégradation des conditions de travail. Aujourd’hui, pour travailler, il est de plus en plus difficile d’imposer ses conditions. C’est marche ou crève. » Dans Pornocratie (2017), elle explore les marches de l’empire des sens à l’est de l’Europe où les studios imposent des pratiques toujours plus extrêmes aux armées de réserve du porno-prolétariat. « Quand une Française arrive dans le business, les trois quarts du temps, elle va dire : “Moi, je ne veux tourner qu’avec préservatif, je ne veux pas faire d’anal”. Puis quinze jours ou deux mois plus tard, on va le retrouver à Buda en train de faire du gonzo comme tout le monde sans capote ! » Dans la division internationale du travail, s’est ainsi constitué un tiers-monde du X (Hongrie, Roumanie, Colombie). Gifles, rapports sans préservatifs, simulations de viol, de violence ou d’inceste s’y multiplient. « Un tas de pratiques et de situations interdites en France où la télévision et les plates-formes de VOD servent de garde-fous », précise Ovidie.
Les producteurs français ricanent unanimement quand on leur demande si sévissent des Weinstein du X. Est-il vraiment absurde d’imaginer un producteur obligeant ses actrices à passer à la casserole pour décrocher un rôle ? En guise de réponse, B. Root cite l’actrice retraitée Draghixa : « Au moins, dans le porno, on ne couche pas pour avoir un rôle, on couche quand la caméra tourne ! » Les grands studios rescapés de l’hécatombe jouent la carte du haut de gamme et se défendent de toute course à l’extrême. Avec la crise, John B. Root a compressé ses coûts, préférant les apparts parisiens aux tournages de nababs. D’une manière générale, il perçoit une « production qui se normalise. Au pire, c’est de la gymnastique un peu extrême et écœurante de double anale. Les dialogues politiquement incorrects font désormais plus peur que les sodomies. » Il y a quelques années, ce sale gosse faisait dire à Titof, comédien X ouvertement bisexuel : « J’aime pas les pédés ! » Et son partenaire de répliquer vertement : « On ne dit pas “pédé”, mon garçon, on dit “sale pédé”. Car les pédés, c’est comme les Noirs et les jeunes, c’est toujours sale ! » Provoc jusqu’à la moelle, l’échange fut censuré par la chaîne cryptée. On conclura avec Grégory Dorcel que « la transgression des tabous a été remplacée par la performance sexuelle ». Aujourd’hui, dans la jungle mondiale des tubes internet, cet esprit Hara-Kiri a laissé place aux contorsions. « Ils veulent générer un maximum d’audience pour gagner de l’argent grâce aux publicités. Du coup, ils diffusent tout ce que les professionnels du X ne peuvent pas diffuser, mais dans les limites de l’abominable car ils craignent le FBI qui peut leur faire perdre leur agrément Visa et Mastercard », décrypte Dorcel.
Sur la toile tricolore, outre la plate-forme de diffusion Dorcel qui a permis au groupe de tripler son chiffre d’affaires en pleine crise, une marque bien franchouillarde cartonne. Connu pour son fameux gimmick « Merci qui ? Merci Jacquie et Michel ! » que bafouillent ses fausses amatrices la bouche pleine, le site créé par un couple d’enseignants libertins réalise 17 millions de chiffres d’affaires et 25 à 30 % de bénéfice. « C’est du pro-am : de l’amateur filmé par des professionnels. On fait du porno un peu scénarisé pour les gens excités par la voisine d’à côté », explique Thierry Bonnard, directeur de la communication de J&M. Depuis l’affaire Weinstein, pédale douce a été mise sur les blagues potaches qui accompagnent les vidéos classées par catégories. Grosses, beurettes, cougars, plombiers et autres as du débouchage nourrissent toute une chaîne industrielle (magasins, site de rencontres, films élite à gros budget, webcams, VOD). « On n’a jamais été dans la performance. Vous ne trouverez jamais de scatophile chez nous. Mais qu’un homme éjacule sur le visage d’une femme, c’est commun », fait valoir Thierry. Gland de lait, 24 ans, l’un des innombrables anonymes qui s’y gaudissent, doit son pseudo fleuri à sa fréquentation assidue du forum 18-25 ans du site Jeuxvideo.com. À l’âge où certains enchaînent les stages, ce chômeur rêve d’accumuler les tournages. Grâce à son physique difforme – l’organe de Rocco Siffredi sur le corps d’Éric Zemmour – , le jeune homme a tourné une scène entre « trois mecs et une gonzesse » au printemps dernier pour Jacquie et Michel. À l’issue de ce « tournage au feeling, où il n’y a pas de surprise pour la fille qui dit ce qu’elle accepte ou pas », Gland de lait n’a pas gagné un centime, contrairement à ses compagnons de jeu professionnels. Dur dur d’être un bébé hardeur…
Malgré sa réputation misogyne, le porno rémunère moitié moins les acteurs que les actrices, alors que les premiers doivent produire des érections sur commande. « Ce qui est rare est cher », plaide John B. Root. Autre surprise, les consommatrices féminines se montrent particulièrement friandes de vidéos ultras violentes. « Le côté masochiste de la sexualité féminine se révèle dans ce qu’elles regardent. D’ailleurs, le succès de Rocco Siffredi, un acteur qui humilie vraiment ses actrices, est très révélateur », analyse Brigitte Lahaie. Certaines pros assument franchement le « syndrome de Catwoman », intello complexée le jour, femme prédatrice la nuit, à l’instar de Céline Tran alias Katsuni. À 39 ans, dont treize de carrière, l’ex-hardeuse montre toute l’ambiguïté du désir d’abandon dans son récit autobiographique Ne dis pas que tu aimes ça (Fayard, 2018). Au risque d’outrer les féministes, la Franco-Vietnamienne estime qu’une actrice consentante peut à la fois souffrir et prendre du plaisir : « Le sexe, confie-t-elle, est le domaine du lâcher-prise et du pulsionnel. Il n’a pas à être moral. Ce qui est déshumanisant, ce sont les gens qui victimisent à outrance les femmes de cette industrie en ne les percevant que comme des objets, et non des êtres capables de choix. »
Il arrive cependant que des actrices moins aguerries arrivent sur un plateau sans « la liste des choses qu’elles vont devoir faire et se retrouvent un peu par surprise à être sodomisée ou poussée à faire une fellation. Refuser leur demanderait du courage », objecte Marie Maurisse. Une femme qui pense « non » mais dit « oui » sous la pression de son milieu professionnel peut-elle se juger victime d’agression sexuelle ? « Selon le Code pénal, le viol est obtenu par violence, contrainte, menace ou surprise, explique l’avocat pénaliste David Mendel. Il peut y avoir une contrainte morale, mais il va falloir la démontrer. Ce sera très compliqué. » Dans tous les cas, la travailleuse du sexe aura le plus grand mal à plaider sa cause. « Dans l’inconscient collectif, l’actrice pornographique et la pute, c’est la même chose. Madame Claude m’avait même sollicitée. Est-ce qu’une pute qui irait porter plainte pour viol serait prise en considération ? », réagit Brigitte Lahaie. En grec ancien, pornográphos signifie « représentation de prostituée ». CQFD.
Ce n’est pas de l’impôt ni des cotisations sociales qu’il faut nous libérer mais du mur absurde entre ce que nous payons de manière obligatoire et ce que nous obtenons des administrations. Démonstration.
L’Institut Molinari, Contribuables associés et quelques autres organismes qui se considèrent comme des think tanks, ont trouvé depuis une dizaine d’années le moyen d’intéresser les media : annoncer le « Jour J de la Libération fiscale des Français ». Survenant à une époque de l’année où les effectifs des rédactions sont réduits pour cause de vacances, cette annonce est facilement reprise. Cette année, Le Figaro du 27 juillet consacre au sujet l’équivalent d’une page et demie dans ses pages saumon (économie).
Aucune action publique ne mériterait que nous lui consacrions une partie de nos revenus
Dans ce quotidien, il est écrit : « la France conserve encore cette année son bonnet d’âne du pays le plus taxé en Europe. Et donc de celui dont les citoyens commencent le plus tardivement à travailler pour eux-mêmes et à profiter du fruit de leurs efforts, au lieu de financer – via leurs impôts, cotisations et autre contributions sociales – les dépenses de l’Etat et de la Sécu ». Cette phrase résume parfaitement l’idée du « jour de libération fiscale » : tout ce qui est versé à l’Etat, aux collectivités territoriales (de plus en plus par l’intermédiaire du Trésor public), et aux organismes de protection sociale, serait perdu pour le citoyen. Tout cet argent serait gagné en vain par les travailleurs et les détenteurs de capitaux puisqu’ils ne sont pas libres de l’utiliser à leur guise !
La protection sociale est un service public indispensable
Regardons donc à quoi sert cet argent. Premièrement, à procurer un revenu aux retraités : 325 Md€ leur ont été versés en 2016. Est-ce vraiment de l’argent qui a été volé aux Français ? Globalement, les retraités ont élevé les travailleurs actuels : en cotisant aux régimes de retraite, ceux-ci s’acquittent d’une dette à l’égard de la génération sans laquelle ils n’auraient pas la capacité de travailler productivement. Elever des enfants est un investissement, les retraités touchent le dividende qui récompense cet investissement : il s’agit d’un échange.
Que l’on reproche à cet échange d’être mal organisé au point que des personnes ayant peu de connaissances en économie ne le reconnaissent pas comme tel, je suis le premier à le faire, et cela depuis trente-cinq ans. Mais le scandale n’est pas de prélever des cotisations vieillesse, il est d’avoir légalement décidé que ces cotisations donnent droit à des pensions futures, confondant ainsi un versement de dividendes avec une dépense d’investissement.
Le cas de l’assurance maladie
Les dépenses de prise en charge des accidents, de la maladie et de l’invalidité, que ce soit par l’assurance maladie ou par l’assurance accidents du travail et maladie professionnelle, ont atteint 250 milliards d’euros en 2016. Ces dépenses et les cotisations qui en financent une grande partie relèvent typiquement d’une logique d’assurance. Certes, il ne s’agit pas d’une assurance commerciale, parce qu’une partie importante des cotisations versées par les plus riches sert à payer les soins prodigués aux plus pauvres. Cela correspond à la fraternité, l’un des trois piliers de notre République. Mais, là encore, le caractère assurantiel existe bel et bien : riche un jour ne signifie pas riche toujours, et le riche devenu pauvre n’est pas mécontent de rester couvert par une solide assurance maladie que ses revenus devenus exsangues ne lui permettraient plus de payer s’il fallait débourser son véritable prix.
Sans doute faudrait-il, pour faire bien comprendre la nature assurantielle de l’assurance maladie, la faire financer exclusivement par des cotisations salariales, en remplacement des cotisations patronales et d’impôts tels que la CSG. Le législateur français ne fait pas correctement son travail quand il avalise le bric-à-brac financier concocté par Bercy. Mais il ne s’agit pas de remplacer une assurance publique fraternelle par des assurances commerciales : il faudrait au contraire avoir le courage d’intégrer la couverture dite « complémentaire » et la couverture de base, de façon à économiser une bonne partie des frais de gestion, lesquels s’élèvent pour les complémentaires santé à 20 % des primes qu’elles encaissent, voire même un peu plus. Cela permettrait de laisser les actuels assureurs privés ou mutualistes gérer aussi l’assurance santé obligatoire de ceux qui le désirent, de façon à bénéficier de la stimulation à une bonne gestion que procure la concurrence.
L’exemple du chômage
L’assurance chômage ne fait pas partie de la sécurité sociale. Il vaudrait mieux l’y inclure plutôt que de travailler à son étatisation, comme c’est actuellement le cas. Compte tenu des dépenses d’insertion/réinsertion professionnelle, ce budget atteignait 45 Md€ en 2016. Les 10 % qui correspondent à des dépenses d’investissement dans le capital humain de personnes ayant perdu ou vu baisser leur employabilité relèveraient logiquement du budget de la formation professionnelle. Mais le reste des dépenses, soit 90 %, relève indéniablement de l’assurance : il faudrait que cette couverture soit clairement payée par ceux qui en bénéficient, à savoir les salariés, dont la cotisation ne correspond aujourd’hui qu’au tiers environ de la cotisation totale.
Les services des collectivités territoriales et de l’Etat
Pour une part, ces services correspondent à des dépenses régaliennes dont les citoyens tirent profit : chacun de nous a par exemple intérêt à ce que la France dispose d’une diplomatie, d’une armée, d’une police, de tribunaux et de systèmes d’incarcération et de réinsertion en fin de peine qui soient efficaces. Chacun sait que dans beaucoup de ces domaines nous ne dépensons ni assez, ni assez bien. Il ne s’agit pas d’augmenter les budgets pour faire exactement la même chose à plus grande échelle, mais de consacrer par exemple 20 % de plus à certains de ces services pour en obtenir 40 % de résultats supplémentaires : la disette budgétaire est souvent cause d’une sous-productivité considérable.
Les charges de personnel de l’Etat ont absorbé 143 milliards d’euros en 2017. C’est beaucoup, mais ce n’est pas forcément excessif : le scandale tient surtout au fait que cette dépense (un peu plus de 6 % du PIB) ne soit pas davantage efficace. Pour ce prix, les services publics devraient être de grande qualité, ce qui n’est hélas pas le cas. La formation initiale, qui mobilise environ 148 Md€ et 1,1 million d’agents, n’est pas très performante, comme le soulignent d’année en année les comparaisons internationales ; cela vient pour une part assez importante du « pédagogisme » ridicule qui règne dans une partie des établissements. Des gains de productivité considérables sont souhaitables et possibles, de façon à améliorer considérablement la qualité du « produit fini ». Un espoir est permis, puisque le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, semble avoir compris le problème et vouloir le traiter.
La nécessité d’importants progrès de la productivité des agents et de la qualité des services qu’ils rendent étant actée, reste à savoir si les collectivités territoriales et l’Etat sont par nature voués à gaspiller l’argent des contribuables. La réponse est : non ! Il existe quantité de domaines pour lesquels un paiement des services par l’impôt est plus rationnel qu’un achat « commercial ».
Dans sa remarquable Philosophie de l’impôt, Philippe Nemo dessine un contrat conclu entre les citoyens et l’Etat : « le citoyen paie l’impôt pour obtenir de l’Etat qu’il lui rende certains services ». On peut dire la même chose pour les services rendus par les collectivités territoriales. Toutes ces administrations sont au service de la population, et s’il est logique de se plaindre d’un mauvais rapport qualité/prix, il est ridicule de dire que nous payons des impôts pour rien. Si un jour ils sont obligés de payer un péage chaque fois qu’ils emprunteront une rue ou une route, plutôt que de verser un impôt en échange duquel ils obtiennent, entre autres, la liberté de circuler librement sur des centaines de milliers de kilomètres asphaltés, les Français auront-ils gagné au change ?
Il ne faut pas supprimer les prélèvements obligatoires mais en obtenir une bonne contrepartie
Il y a vingt-trois ans, Jean Picq publiait Il faut aimer l’Etat. Il avait raison, mais pour cela il faut que l’Etat soit aimable. Alors souvenons-nous de la sagesse des nations, selon laquelle « Qui aime bien, châtie bien ». Nous devons, sinon châtier l’Etat, du moins lui mettre la pression pour qu’il nous rende des services meilleurs à moindre prix. Ayons une attitude de consommateurs vigilants, qui en veulent pour leur argent. La formule service public est la meilleure dans un nombre important de cas, il est sot de le nier et de dire qu’en payant ces services nous jetons obligatoirement notre argent par les fenêtres.
Ce n’est pas de l’impôt qu’il faut nous libérer, ni des cotisations sociales, mais du mur absurde qui a été édifié entre ce que nous payons de manière obligatoire, et ce que nous obtenons des administrations. Il faut réintroduire l’échange au cœur des rapports entre les citoyens et les administrations publiques (Protection sociale, Etat et Collectivités territoriales).
Une formule de la comptabilité nationale et du jargon administratif résume à elle seule l’absurdité de la situation actuelle : « prélèvements obligatoires sans contrepartie ». Ce sont les deux derniers mots de cette formule qu’il s’agit d’éradiquer. Les prélèvements obligatoires ont de facto une contrepartie, mais peu visible, cachée qu’elle est par une organisation politique et bureaucratique que l’on dirait sortie du cerveau du Père Ubu. L’ensemble vaste et diversifié des services publics doit apparaître clairement comme la contrepartie – ou plus exactement l’ensemble des contreparties – des prélèvements obligatoires. Les vaticinations d’instituts en quête d’échos médiatiques, si elles étaient prises au sérieux, nous détourneraient d’engager les actions requises pour ce qui est le but véritable : améliorer le rapport qualité/prix des services publics.
Jamais l’Occident n’aura été aussi divisé, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, que durant les derniers mois : le moins que l’on puisse dire est que les relations entre l’Amérique et l’Union européenne sont mauvaises, cependant qu’au sein même de l’Europe la division s’installe. De cette discorde, on s’accuse mutuellement : c’est la faute des populistes, c’est la faute des nationalistes, c’est la faute de Trump, ou bien c’est la faute des élites, c’est la faute de Bruxelles… De fait, il n’y a plus, ou ne semble plus y avoir, de vision stratégique globale, partagée, comme elle exista longtemps : sans nier des intérêts ponctuellement divergents, Européens réunis, et Européens et Américains ensemble, s’accordaient sur des intérêts globaux communs prioritaires : la liberté de commerce, l’importance de la démocratie et la défense des droits de l’homme, la liberté de circulation, etc.
Berlin en marge de l’Occident
Mais en y regardant bien, force est de constater que parmi le concert des nations occidentales, le nœud des contradictions, le point focal se trouve dans un pays particulier : l’Allemagne d’Angela Merkel. Il s’agit de la nation dont les intérêts, ou plus justement la perception qu’elle a de ses intérêts, sont majoritairement contraires à ceux du reste des pays occidentaux sur la plupart des sujets, et plus encore qui s’emploie à placer ses intérêts propres devant ceux de l’ensemble de la manière la plus systématique, et souvent la plus hypocrite qu’il soit. Ce faisant, l’Allemagne est la cause de l’aggravation, sinon de l’existence, de nombreuses dissonances au sein du concert euro-américain.
D’abord, bien sûr, elle a puissamment aggravé la crise migratoire en créant « l’appel d’air » de 2015, et a profondément altéré l’unité européenne en cherchant à imposer des quotas à des Etats-membres qui n’en voulaient résolument pas. C’est l’une de ses actions les plus visibles, et la plus aisée à lier de manière causale avec des troubles politiques conséquents en Europe.
Mais avant cela, l’Allemagne avait déjà provoqué de nombreuses frictions par sa gestion intransigeante de la question de la dette de pays comme la Grèce et l’Italie, auxquelles il a été tenté d’appliquer des solutions technocratiques qui, sans discuter de leur pertinence sur le fond, relevaient d’une pratique bien peu démocratique, et ont provoqué en retour des secousses populistes importantes. Or, si les fautes de gestion, et un certain laxisme budgétaire des années durant, sous le couvert de l’Euro, sont imputables aux pays du sud de l’Europe, le même Euro a aussi permis à l’Allemagne d’absorber une grande partie de l’industrie de ses voisins, qui n’étaient plus compétitifs dans le cadre d’un taux de change fixe, et de dégager ses formidables excédents commerciaux, auxquels elle refuse de renoncer, tout en refusant d’accorder une compensation, d’une manière ou d’une autre, aux perdants de la donne monétaire. La peur historique de l’hyperinflation a bon dos, puisque, contrairement à ce que l’on entend souvent, elle n’a aucun rapport avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler, s’étant achevée en 1924.
Sortir du nucléaire, c’est s’enchaîner à Moscou
Encore avant cela, après la catastrophe de Fukushima au Japon, l’Allemagne a cédé aux sirènes écologistes et a décidé de fermer son parc nucléaire. Ce faisant, elle s’est pratiquement enchaînée à la Russie de Poutine, dont les audaces des années suivantes ne sont probablement pas étrangères à ce nouvel état de fait. Mais même après le début de la crise ukrainienne, l’Allemagne a continué de s’attacher à la Russie, et mène le projet Nord Stream 2 qui a récemment, à raison, tant agacé Donald Trump, lequel est allé jusqu’à dire que l’Allemagne était désormais contrôlée à 70% par la Russie. Bien sûr, une telle estimation n’a pas de vraie signification factuelle, mais elle dénonce une vérité, qui est l’état de vassalisation énergétique allemande envers la Russie, à laquelle s’ajoute un certain travail d’achat des élites allemandes par la Russie, le cas le plus célèbre et souvent évoqué étant Gerhard Schröder, et ses liens notoires avec les géants pétroliers et gaziers russes Gazprom et Rosneft.
Et tout en ayant pris ces décisions catastrophiques, l’Allemagne exige toujours de bénéficier de la protection de l’OTAN, sans satisfaire à ses obligations de dépense au sein de l’organisation, ce qui a évidemment énervé Donald Trump, mais devrait tout autant ulcérer la France, qui consacre toujours un effort important à la défense de l’Europe sans avoir la santé économique de son voisin. L’on a vu ainsi, en réponse aux exigences budgétaires – fondées – de Donald Trump en matière militaire, Madame Merkel oser expliquer que l’Europe ne pouvait plus compter sur les Etats-Unis, pratiquement au moment-même où l’Amérique envoyait en Pologne une brigade blindée dans le cadre des opérations de dissuasion face à la Russie – ce qui a naturellement envenimé les relations entre l’Europe et les Etats-Unis, et conforté le président américain dans l’idée que l’Allemagne se moque du monde. Là aussi, le souvenir du militarisme nazi est une excuse commode au refus d’investir dans l’armée, puisque durant la Guerre froide l’Allemagne était bien un pilier de l’OTAN en Europe, sans que cela ne posât de cas de conscience.
Un jeu dangereux avec la Chine
Enfin, le dernier – mais non le moindre – front sur lequel l’Allemagne pose un problème stratégique à l’Occident est la Chine. Ce pays représente aujourd’hui un danger majeur pour l’Occident et les valeurs qu’il porte : après un espoir d’évolution démocratique devant suivre l’expansion économique, la présidence de Xi Jinping est marquée par la crispation idéologique, le rejet explicite des valeurs occidentales et une accentuation de l’agressivité contre l’étranger proche : extension des installations en mer de Chine du Sud, laquelle est presque devenue un lac chinois, toute entrée de navire américain ou européen étant désormais perçue avec une grande hostilité, et pression sur la frontière de l’Inde, avec la crise du Doklam de l’été 2017, qui a fait naître la peur d’une répétition de la guerre de 1962. Xi Jinping, désormais potentiel président à vie, le plus puissant depuis Mao, et dont le grand projet « One Belt, One Road », très bien vu par l’Allemagne, est en réalité un moyen de domination des pays voisins, auxquels ont été accordés par la Chine des emprunts faramineux qui, puisqu’ils ne pourront jamais être remboursés, permettront à la Chine d’acquérir des droits réels sur des infrastructures et des territoires stratégiques, par exemple des installations portuaires aux Maldives, verrouillant le sud de l’Inde et menaçant Diego Garcia. La Chine, pays qui viole depuis des années, à grande échelle, la propriété intellectuelle des pays occidentaux. Cette Chine est le premier partenaire commercial de l’Allemagne, laquelle lui doit une bonne partie de son excédent commercial.
L’Allemagne torpille l’alliance euro-américaine
A l’heure où l’Amérique de Donald Trump cherche à rééquilibrer le jeu avant qu’il ne soit trop tard et que la Chine ne pose de problèmes bien plus grands à l’ordre international mis en place par l’Occident, qui ne pourront pas être réglés par une simple « guerre commerciale », l’Allemagne pense avoir tout intérêt à torpiller la mise en place d’une ligne commune euro-américaine sur la question. Ce faisant, elle fait passer son commerce extérieur avant non seulement les intérêts économiques de ses partenaires, mais avant l’intérêt de l’Occident dans son ensemble, et de son rôle directeur dans l’ordre international, au profit d’une nation de plus en plus puissante économiquement et militairement, tout en étant très éloignée des valeurs occidentales.
L’Allemagne d’Angela Merkel, aujourd’hui, est le passager clandestin de l’Occident, et met en danger tant sa cohésion interne que son hégémonie mondiale.
Au début de l’été, les images d’enfants séparés de leurs parents migrants latinos ont indigné l’opinion américaine et mondiale. Depuis, les médias s’intéressent à la trajectoire des centaines de milliers d’émigrés illégaux qui traversent chaque année la frontière américano-mexicaine, non sans fustiger Donald Trump pour ses propos inflammables : « Nous avons besoin de frontières. Nous avons besoin de sécurité. Nous devons prendre soin de nos gens. Regardez la mort et la destruction causées par des gens entrant dans ce pays sans suivre les règles. »
Criminel ne signifie pas forcément meurtrier
Avec la subtilité qui le caractérise, le président américain a tendance à amalgamer immigrés clandestins et criminels. Osons poser la question interdite : a-t-il vraiment tort ? Selon le Département américain de la sécurité intérieure, seuls 2.74% des 310 531 migrants illégaux ayant traversé la frontière sud des USA l’an dernier, avaient commis un crime. Ce qui fait tout de même 8531 criminels, une paille aux yeux des citoyens américains !
Mais criminel ne signifie pas forcément meurtrier ou assassin. Il n’y a guère eu que trois clandestins coupables d’homicide en 2017. La très grande majorité des migrants fichés comme des criminels ont commis un ou plusieurs des délits suivants : possession de drogue, conduite avec les facultés affaiblies, violence conjugale, agression à main armée, vol. Ils ne viennent donc pas semer la « mort »…
L’armée mexicaine des sud-Américains
Il est une autre idée reçue sur les migrants sud-américains. Beaucoup les croient systématiquement mexicains, ce qui n’est aujourd’hui le cas que de 50% d’entre eux – contre 98% en l’an 2000… Il faut bien admettre que les Honduriens, Salvadoriens et autres Guatémaltèques ne bénéficient pas de l’embellie économique mexicaine. Malgré les 4% de croissance du Mexique, ce n’est pas (encore) le Pérou !
En lançant une consultation estivale des musulmans, Emmanuel Macron et Gérard Collomb cherchent à injecter du sang neuf dans l’islam de France. Les heures du CFCM sont sans doute comptées.
Le 25 juin 2018, des grêlons ravageaient plusieurs communes du Var, la France se demandait ce que pouvait bien signifier le titre de chanoine honoraire du Latran et le ministre de l’Intérieur lançait des « Assises territoriales de l’islam de France ». Étrangement, médias et politiques ont davantage commenté les deux premiers sujets que le troisième. Ainsi, pas de plateau de télévision, pas de une dans la presse écrite, mais une simple circulaire. C’est avec discrétion que le ministre de l’Intérieur demande ainsi aux préfets d’organiser une consultation dans leurs départements respectifs avant le 15 septembre 2018, date à laquelle les lignes directrices devront être transmises au Bureau central des cultes du dit-ministère.
Une consultation quasi-confidentielle des musulmans
Une fois n’est pas coutume, la réflexion se décentralise, la manœuvre est confiée aux acteurs les plus proches des réalités et des disparités du terrain et les chantiers proposés à la réflexion (gestion des lieux de culte, financement du culte et formation des acteurs cultuels) sont d’envergure. Tous les ingrédients semblent réunis pour faire de ces assises un des « jalons de l’organisation de l’islam de France », promis par le président Macron. Mais si l’on veut être honnêtes, il y a peu de chance qu’une consultation, engagée de manière presque confidentielle, à la veille de l’été, sur une période de deux mois seulement, produise des fruits déterminants. C’est donc que l’objectif est ailleurs.
De fait, derrière le paravent de ces assises territoriales, se cachent une autre ambition : le véritable but n’est pas de savoir quoi faire pour l’islam en France mais plutôt d’essayer de déterminer enfin qui le représente. Depuis sa création en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) se présente comme la voix de l’islam dans notre pays, sans parvenir – tant s’en faut… – à faire la démonstration de sa compétence et de sa légitimité. Ce qui se joue en coulisses est donc avant tout l’avenir de cette instance. Car pour revendiquer représentativité et légitimité – et convaincre de son utilité avant le renouvellement de ses membres nationaux et régionaux en 2019 –, il faut en donner les gages. Alors que le CFCM annonce depuis des mois qu’il pourrait entreprendre une grande consultation de ce type, alors que Marwan Muhammad, ancien directeur exécutif du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), est parvenu à organiser une enquête à grande échelle à titre individuel, voici que le CFCM se fait une nouvelle fois devancer – par le gouvernement cette fois. Mauvais signe pour lui…
Quête de nouveaux visages
Le CFCM revendique son autonomie et refuse toute ingérence de l’État dans l’organisation de l’islam : « Chacun doit rester dans son rôle. Aujourd’hui le culte musulman est une religion, donc elle gère elle-même sa maison. Il ne faut surtout pas de tutelle de la part de l’État, juste un rôle de facilitateur », affirme son président Ahmet Ogras. Or, l’État n’a que faire d’une structure prétendument indépendante mais inactive et contestée : il cherche du sang neuf, avec qui établir un partenariat pour conduire ce chantier pharaonique. Et ce n’est pas une mince affaire. Car chacun sait la difficulté à trouver et faire émerger les quelques visages connus. Penseurs, recteurs de grandes mosquées et philosophes occupent déjà le devant de la scène. Ce sont les anonymes, le tissu associatif local et les personnes de bon sens que l’exécutif veut identifier et promouvoir pour en faire de nouveaux interlocuteurs. Existent-ils sur les territoires ? Sont-ils prêts à s’engager ? Ont-ils suffisamment de liberté et d’indépendance d’esprit pour s’affranchir des structures existantes ? C’est à ces questions que la mission confiée aux préfets devra répondre.
Vers une dissolution?
En tout état de cause, l’annonce de ces assises par Gérard Collomb n’est pas innocente. En s’adressant directement aux « acteurs locaux du culte musulman et [à] ceux qui s’y intéressent », il cherche à court-circuiter le CFCM, ou au moins à le mettre en danger. Si, comme le stipule la note adressée aux préfets, cette consultation accouche «de voix diverses, plus jeunes et plus féminines », les élus du CFCM peuvent avoir du souci à se faire.
Cette manière de reprendre la main et d’imposer son calendrier et ses méthodes permet au moins à l’État de mettre en lumière l’inertie et l’immobilisme du CFCM et de couper court aux protestations le jour où il s’agira de le réformer en profondeur. Ou de le dissoudre.
De l’autre côté des Pyrénées, pendant que certains élus socialistes menacent les bordels, la droite catholique défend la liberté de se prostituer.
À moins de 40 kilomètres de Perpignan, de nombreux Français s’encanaillent le samedi soir de l’autre côté des Pyrénées, à La Jonquera, un lieu de perdition glauque à peine illuminé par des néons. Ils y font le plein de cigarettes et d’alcool bon marché avant d’aller au bordel. Leurs réjouissances vont-elles durer ? Avec le retour au pouvoir des socialistes espagnols, la question est posée. Il y a encore trois ans, le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) prévoyait d’abolir la prostitution jusqu’à présent tolérée par la loi. Retirée in extremis sous la pression populaire, cette mesure refait aujourd’hui surface dans un certain nombre de communes gérées par la gauche.
En votant un édit qui pénalise la prostitution, la ville de Pinto, au sud de Madrid, a déclenché une polémique d’ampleur nationale. Au cours des débats municipaux de juin dernier, l’élue conservatrice d’opposition Rosa María Ganso a indigné la gauche par ces mots : « Il y a des personnes handicapées qui ont besoin de payer pour accéder à l’amour charnel. Il y a aussi des personnes qui naissent moches et qui n’ont pas la possibilité d’avoir des relations sexuelles sans recourir aux prostituées. Nous ne sommes pas tous blonds, charmants et beaux. » Cet argument houellebecquien a valu un torrent d’injures à la quinquagénaire devenue la cible de Podemos. Divisé entre libertaires défenseurs des travailleurs du sexe et féministes abolitionnistes, le parti frère de La France insoumise a accusé Rosa María Ganso de défendre l’exploitation des femmes et de mépriser ses compatriotes au physique disgracieux.
Il a fallu la mise au point de la porte-parole du Parti populaire, Isabel Díaz Ayuso, pour que tout le monde sache que Ganso a un enfant handicapé. Las, Podemos ne l’a pas absoute de ses péchés. Un autre argument pourrait couper court au débat : 600 000 prostituées gagnent leur vie en chassant le mâle espagnol, dégageant 3,6 milliards d’euros par an. Grâce à ce marché juteux, la monarchie bourbonienne reste la championne d’Europe du marché du sexe. Olé, olé !
Après #metoo, le temps de l’amour, des copains et de l’aventure devient risqué pour les jeunes hétérosexuels blancs. Virtuellement suspects, ils n’ont plus le choix qu’entre YouPorn et les eaux glacées de la parano néoféministe.
Mon cher neveu,
Tu as 17 ans, bientôt 18, et pour toi l’école est finie. Tu viens d’avoir ton baccalauréat avec mention, et comme tu habites dans un centre-ville plutôt que dans un département commençant par un 9 et finissant par un 3, Parcoursup a respecté tes vœux. Tu étudieras les lettres en classe préparatoire, ce qui ne mène à rien, mais peut-être à tous les bonheurs.
Que vas-tu faire de ta liberté toute neuve ? D’autant plus qu’elle va durer seulement deux mois avant l’entrée en hypokhâgne et le début d’une existence qui tiendra à la fois de la vie monastique et d’un entraînement commando au fort de Penthièvre. Je me souviens encore de mon sentiment de disponibilité heureuse, en cet été 1982, quand j’étais dans ta situation. Les filles étaient partout, rieuses, légères, mystérieuses, offrant leur gorge au soleil des terrasses, la tête penchée en arrière, ou marchant par deux dans les rues de la vieille ville, les lunettes noires remontées dans les cheveux. Aujourd’hui, parce que les filles, c’est comme la mer en Bretagne chez Chateaubriand, elles ne changent jamais parce qu’elles changenttoujours, je leur pardonne même leurs envahissants smartphones, tant la technologie digitale a fait naître des gestes gracieux et inédits sur les écrans effleurés, comme des caresses. Comment vas-tu résister, toi aussi, et d’ailleurs faut-il résister, à autant de charme et de poésie en mouvement ?
Saint Augustin, dans ses Confessions, a donné une excellente définition de la drague : « Nondum amabam et amare amabam » ce qui, je ne te l’apprendrai pas, signifie « Je n’aimais pas encore mais j’aimais aimer ». Pour aller vite, papillonne, exerce ta séduction, regarde les filles qui passent sur la plage[tooltips content= »Ce n’est plus saint Augustin mais Patrick Coutin, philosophe balnéaire »]1[/tooltips], et tente ta chance. Tombe amoureux si tu veux, même s’il n’y a pas d’urgence.
Mais je m’inquiète. Tu as bien conscience que quelque chose a été bouleversé ces derniers mois. Que le conseil de saint Augustin pourrait bien passer pour celui d’un harceleur de rue, qui est la personne la plus honnie de France désormais, après le pédophile, l’antisémite et le cheminot. Je ne reviens pas sur l’affaire Weinstein et le mouvement Balance ton porc, tu es assez féru des réseaux sociaux et assez fin pour savoir que l’ère du soupçon s’est installée et, que ça te plaise ou non, que tu es virtuellement suspect, comme était virtuellement suspect le koulak aux yeux des staliniens quand bien même il protestait de son adhésion pleine et entière à la politique du petit père des peuples.
Tu me répondras que tu as des copines féministes, des copines noires, des copines lesbiennes, des copines véganes et même des copines noire, féministe, lesbienne et végane en même temps. Avec elles, tu as même occupé quelques jours ton lycée et pendant les réunions, la prise de parole a été strictement égalitaire. Oui mais, mon cher neveu, n’as-tu pas senti pendant ces moments gentiment insurrectionnels que la bagatelle n’était pas à l’ordre du jour ? Tu m’en as même parlé. Tout ça était terriblement sérieux, austère et tu n’as pas voulu me dire « puritain », parce que tu ne voulais pas discréditer ta lutte – les médias s’en chargeaient assez bien comme ça. On a beaucoup daubé sur 1968, mais eux, au moins, avaient quand même pas mal joui sans entraves (ou avec, allez savoir), pendant ces quelques semaines. Une révolution qui avait commencé par une histoire de dortoir de filles, ça a pour toi des airs de paradis perdu quand on sait à quel point les mouvements sociaux, désormais, passent plus de temps à discuter sur l’opportunité de l’écriture inclusive sur une banderole que de s’embrasser à pleine bouche en remontant vers le cortège de tête dans les nuages lacrymogènes…
Et si tu as senti cela, c’est parce que tu tombes au plus mauvais moment de l’histoire occidentale pour un jeune homme blanc et hétérosexuel de la classe moyenne supérieure. Tu n’as rien fait, même pas une main aux fesses en CE2, mais tu es quand même comptable de deux mille ans de domination masculine, et en plus tu aimes ta côte de bœuf saignante.
Alors dois-tu te résigner à passer tes deux mois de liberté en tête à tête avec YouPorn et arriver au mois de septembre en souffrant d’un tennis-elbow ? Non, bien entendu. Il te faudra juste être d’une extrême prudence.
Cela risque de perdre de sa spontanéité, mais si tu abordes cette jeune fille qui est la parfaite représentation de Clélia Conti alors qu’elle se déhanche sur le dance floor, enregistre malgré le bruit votre conversation avec ton portable. Si elle devait engager des poursuites sous prétexte que vers cinq heures du matin, tu as stupidement pris pour une invitation à l’amour, son « baise-moi » sur la dune voisine du Macumba ou sur le siège arrière de la Clio, tu auras peut-être de quoi te défendre, quand bien même elle arguerait d’un abus de faiblesse dû aux treize vodkas Redbull qu’elle avait bues dans la nuit.
Méfie-toi des éblouissements, aussi. Je veux dire ceux de Frédéric Moreau quand il voit Mme Arnoux : la fille idéale est là, devant toi, sur la plage. Chose incroyable, elle lit et pas un roman de l’été, mais un vieux livre de poche de Colette. Ton cœur bat la chamade. Elle est jolie comme Amanda Lenglet dans Conte d’été. Assez logiquement, tu te dis : « Joue-là comme Rohmer. » Tu entames la conversation, tu fais deux ou trois allusions littéraires, elle les saisit. C’est un miracle, voilà la femme de ta vie. Jusqu’au moment où la conversation vient sur Colette et que la rohmerienne te déclare qu’il est quand même scandaleux qu’aussi peu de femmes soient présentes au bac de français. Tu sens le danger. Soit tu dis que tu es d’accord, soit tu fais remarquer qu’il ne s’agit pas d’un choix machiste, mais que c’est tout simplement dû au fait que plus on remonte dans les siècles passés, moins les écrivains femmes sont nombreuses. Ou alors, change de sujet de conversation, c’est moins risqué. Et là, c’est à toi de décider. Tu peux par exemple, très lâchement, mais ce n’est pas moi qui te blâmerais sielle te plaît vraiment, te couvrir la tête de cendres, dire à quel point la libération de la parole des femmes a formidablement assaini le paysage. Que tout peut recommencer sur un pied d’égalité entre les deux sexes. Tu auras honte, mais au moins tu auras réussi.
À moins qu’à la fin de la conversation, elle se redresse sur sa serviette, secoue le sable dans tes cheveux et te dise : « C’est formidable de savoir qu’il y a des garçons comme toi. Vraiment formidable. » Avant de partir au bras du CRS surveillant de baignade, à la mâchoire prognathe et aux muscles stalonniens, qui vient de terminer son service…
Contrairement à ce que ses adversaires voudraient nous faire croire, Donald Trump ne manque pas d’alliés en Europe et dans le monde. Libre-échangisme et immigrationnisme appartiennent à l’ancien monde.
Le monde nouveau croît et prospère. Le monde vieillot, lui, s’étiole en perdant le soutien des majorités citoyennes. Ce monde nouveau naît de l’attente des peuples, en dépit du qualificatif de »populiste » diffusé à coups de goupillon de pensée unique médiatique.
Les alliés européens de Trump
Ce n’est que du bout du clic, et avec circonspection, que RFI titrait « Trump reçoit Conte à la Maison Blanche et se trouve enfin un allié européen ». Or, des alliés, Trump en a désormais beaucoup d’autres : du groupe de Visegrad au Royaume Uni – avec qui il prépare une grand accord commercial – à la Russie en passant par l’Autriche et la Slovénie de son épouse; mais aussi les opinions publiques montantes, comme en Allemagne. Et, en Europe, après le récent armistice qu’il a imposé au triste Juncker sur les échanges commerciaux, qui se risquerait à affronter de face Trump dont l’économie connaît une reprise puissante grâce à des mesures audacieuses ?
Donald Trump a accueilli avant-hier à la Maison Blanche, avec beaucoup de respect, le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte. Car les deux hommes ont des points communs et des idées convergentes. Ne serait-ce que parce qu’ils ont tous les deux vraiment travaillé et connaissent le terrain économique (ce qui est rare dans une Europe de politiciens de profession).
Populiste et milliardaire
Les convergences fortes se situent là où les citoyens les attendent d’ailleurs, en matière économique, commerciale, sociale, migratoire, culturelle et diplomatique… Mais les gazetiers, toujours en retard d’un épisode, de continuer à fulminer les populistes…Et le milliardaire (sic) américain…
La Maison Blanche avait, il y a un mois, annoncé ainsi cette visite : « L’Italie est un important allié de l’Otan, un partenaire éminent en Afghanistan et en Irak, et est cruciale pour amener la stabilité dans la région méditerranéenne ».
MM. Trump et Conte, tous deux favorables à de bonnes relations avec la Russie, envisagent d’abolir les sanctions. Au Canada, lors du dernier G7, M. Trump avait appelé à réintégrer la Russie, et M. Conte avait dit « nous devrions avoir la Russie à la table des négociations ». Car ces sanctions de la période Obama n’ont plus aucun sens, si tant est qu’elles en aient jamais eu, si ce n’est de tant pénaliser les Européens…
Le libre-échangisme, une idée de l’ancien monde
En matière de commerce international, les deux hommes partagent le même scepticisme à l’égard du libre-échangisme, qui détruit les tissus économiques. M. Trump a critiqué le multilatéralisme de l’OMC et rejeté plusieurs accords internationaux : l’ALENA est en cours de renégociation avec le Canada et le Mexique, et le TPP, accord de libre-échange transpacifique, a été dénoncé, pendant que le gouvernement de M. Conte refuse de ratifier le CETA (accord de libre-échange UE/Canada).
Certes, il demeure des points de friction, comme la taxation de l’automobile italienne ou les activités importantes des entreprises italiennes en Iran. Or M. Trump a proposé ce matin une rencontre avec Téhéran – du type de celles dont il nous fait la brillante démonstration avec la Corée du Nord – car l’économie iranienne est aux abois.
Pour Trump, tout est négociable
Mais si, dans le domaine de la défense, l’Italie a expliqué qu’elle ne pourrait pas augmenter son budget au niveau souhaité par M.Trump (2 %, voire plus, du PIB), tout reste négociable: pour Trump tout est deal… Quant à M. Conte, dont tout le monde se gaussait gratuitement de l’inexpérience, il vient de faire la preuve non seulement qu’il a une stature internationale mais encore que son gouvernement a une cohérence dans l’action. De quoi renforcer encore, au sujet de l’usine à gaz bruxelloise, les positions similaires de l’Autriche qui préside depuis un mois le Conseil de l’UE. Même si le très archaïque Libé tente de se persuader que « des inquiétudes émergent sur la capacité de l’Autriche, dirigée par un gouvernement allié à l’extrême-droite, à piloter pendant six mois une UE fissurée ». Une suite de mots. Après avoir construit son succès poitique dans son pays sur la promesse d’une politique migratoire sévère, M. Kurz a derechef posé ce sujet comme une des priorités de sa présidence de l’UE (sécurité et protection des frontières extérieures).
Le PPE (droite, majoritaire) auquel appartient M. Kurz, « nous conduit sur une route de la peur et de la division », a de son côté déclamé avec emphase le président du groupe des eurodéputés socialistes, Udo Bullmann. Et M. Verhofstadt, ancien premier ministre belge, a nié le fait qu’il y aurait une crise migratoire… mais seulement une »crise politique sur le dos des migrants ». Par de tels dénis et provocations l’ancien monde ne disparaît pas : il se saborde.
La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) publie tous les ans, au printemps, un rapport sur « la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie » faisant le bilan de l’année passée.
Depuis deux ans, la stratégie de communication de la CNCDH est de livrer à la presse un résumé dans un document nommé « Les essentiels », avant une publication complète du rapport deux mois plus tard. Précédemment – c’était, à tout le moins, le cas en 2015 et 2016 – le résumé paraissait en même temps que le rapport. Ce qui donnait la possibilité à celui qui le souhaitait et en avait le temps de lire le rapport au moment où la presse traitait du sujet. Il est bien évident que, une fois le feu médiatique au moment de la sortie des « essentiels » passé, aucun média ne va remettre le couvert deux mois plus tard.
J’ai rendu compte de la partie « enquête » du précédent rapport l’an dernier et je me suis demandé, à la lecture du nouveau, s’il était bien utile d’enfoncer le clou, au risque de se répéter beaucoup, tant les travers sont identiques, même s’ils sont évacués plus habilement. Comme l’an dernier, les chercheurs qui ont traité le sondage Ipsos sont Nonna Mayer, elle-même membre de la Commission, Guy Michelat, Vincent Tiberj et Tommaso Vitale[tooltips content= »Nonna Mayer est directrice de recherche émérite du CNRS au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po, Guy Michelat est directeur de recherche émérite du CNRS au centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), Vincent Tiberj est professeur des universités associé au Centre Émile Durkheim de Sciences-Po Bordeaux. Tommaso Vitale est professeur associé de sociologie au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po. »]1[/tooltips].
Les cibles : victimes et coupables
S’il n’est plus question explicitement du racisme du « groupe majoritaire », c’est bien de cela qu’il s’agit quand même. On le voit à la définition des groupes cibles et au questionnaire qui n’interroge pas les enquêtés d’origine étrangère sur leur propres préjugés qui n’ont aucune raison de ressembler en tous points à ceux des autres. Cette focalisation particulière rend certaines questions inadéquates.
C’est par exemple le cas de celle demandant s’il est grave d’être contre le mariage d’un de ses enfants avec une personne d’origine maghrébine, quand le répondant est lui-même d’origine maghrébine.
Il faudrait que la CNCDH joue cartes sur table.
Si c’est le racisme des « majoritaires », (comme elle désigne ceux qui n’ont pas d’ascendant proche étranger, parent ou grand-parent) qu’elle vise, alors qu’elle élabore un échantillon de coupables potentiels de préjugés à l’égard des groupes cibles d’origine étrangère désignés explicitement dans son questionnaire.
Sinon, qu’elle élabore un questionnaire à entrées multiples, après avoir réfléchi à quoi pourraient bien ressembler les préjugés des groupes minoritaires qu’elle désigne comme victimes potentielles à l’égard des « coupables désignés » ou d’autres groupes minoritaires. Pour cela, il faudrait un échantillon plus diversifié surreprésentant les groupes minoritaires.
Mais qu’elle ne reste pas au milieu du gué, ce qui lui éviterait, par exemple, de conclure à propos des scores d’ethnocentrisme dont l’échelle est entièrement dédiée aux préjugés à l’égard des groupes cibles que « le fait d’avoir dans sa famille ne serait-ce qu’un parent ou grand parent étranger est un facteur d’ouverture incontestable » (p. 85).
La représentativité de l’échantillon du baromètre de la CNCDH
Comme précédemment, le sondage a été réalisé selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne de référence du ménage), après stratification par région et catégorie d’agglomération, auprès de 1003 personnes âgées de 18 ans ou plus, interrogées en face-à-face du 6 au 14 novembre 2017. Un redressement par niveau de diplôme a été appliqué à l’échantillon.
Un sondage par quotas est représentatif des variables qui ont été sélectionnées pour élaborer ces quotas. Mais rien ne garantit qu’il le soit sur d’autres critères. Avant de réaliser un entretien, l’enquêteur doit essuyer un certain nombre de refus. Ceux qui refusent sont souvent différents, au regard des variables non contrôlées par les quotas, de ceux qui acceptent.
Ainsi, la part des individus qui ont un parent ou un grand-parent étranger a varié considérablement dans le temps : il était de 23 % en décembre 2014, de 30 % en janvier 2016 et de 37 % en octobre 2016. Pour le sondage de 2017, on trouve deux chiffres différents : 37 % page 59 et 34 % page 85 ! Le poids variable dans le temps des réponses des personnes d’origine étrangère aux différentes questions a forcément un impact sur l’interprétation des évolutions au fil du temps. Impact qui n’est jamais pris en considération par les auteurs.
Enquête en face-à-face ou enquête en ligne ?
La CNCDH publie une analyse comparée des caractéristiques du baromètre avec celles d’une enquête en ligne auprès d’un échantillon de taille équivalente (1000 personnes) auquel on a posé 49 questions figurant dans le baromètre (soit 60 % des questions). L’échantillon a été construit selon la même méthode que celui de l’enquête en face-à-face : quotas portant sur le sexe, l’âge et la profession de la personne de référence du ménage, après stratification par région et catégorie d’agglomération. L’enquête a été conduite à peu près sur la même période, du 6 au 13 novembre 2017.
Le but de cette double enquête visait à repérer un « éventuel biais de désirabilité sociale », autrement dit détecter si les enquêtés répondent différemment selon qu’ils ont devant eux une personne à qui ils peuvent chercher à plaire en manipulant l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes ou selon qu’ils sont seuls devant leur écran (voir les notions d’opinion privée et d’opinion publique développées par Timur Kuran).
Après avoir soulevé cette éventualité, nos quatre chercheurs passent en revue les différences d’échantillonnage susceptibles d’expliquer ces différences, tout en mélangeant les faits tels que les caractéristiques démographiques et les opinions telles que le positionnement politique.
Les deux échantillons sont comparables quant aux données ayant contribué à constituer les quotas, ce qui n’a rien d’étonnant. Par contre, « l’échantillon en ligne est moins issu de la diversité » : 31 % des enquêtés en ligne ont au moins un parent ou un grand-parent étranger, contre 37 % dans l’échantillon avec enquêteur ; 6 % sont d’origine extra-européenne contre 11 % et 2 % se déclarent musulmans contre 6 %. L’échantillon en ligne fait un usage plus fréquent d’internet que celui interrogé en face à face. Il a plus souvent voyagé et vécu à l’étranger. Autant de facteurs, écrivent les chercheurs, qui « incitent à plus d’ouverture aux autres et de tolérance ». On verra ce qu’il en est.
Le positionnement politique est évalué à partir de deux indicateurs : un auto-classement sur une échelle à sept positions et ce que les enquêtés disent avoir voté à la dernière élection présidentielle. Les enquêtés en ligne se déclarent plus souvent à droite et disent avoir voté plus souvent à droite ou à l’extrême droite, au premier tour comme au deuxième tour, que les enquêtés qui ont répondu en face-à-face.
Mais comme l’indique le tableau ci-dessous (tableau 1.2 dans le rapport de la CNCDH page 60), les écarts dans l’échantillon en ligne par rapport aux scores réalisés par les candidats sont beaucoup plus faibles que dans l’échantillon enquêté en face-à-face.
La conclusion cohérente avec l’intention de départ serait celle-ci : les enquêtés, lorsqu’ils sont devant leur ordinateurs sont moins nombreux à tricher que ceux qui font face à l’enquêteur et cherchent à lui plaire en déclarant avoir voté Macron plus souvent qu’ils ne l’ont fait réellement. Le biais de désirabilité sociale recherché par ceux qui ont promu le test s’avère être nettement en faveur d’Emmanuel Macron au détriment de François Fillon en face à face, au premier tour. Ce biais de désirabilité est particulièrement net au deuxième tour quand des répondants ont déclaré avoir voté pour Emmanuel Macron, pour ne pas avoir à dire qu’ils avaient voté pour Marine Le Pen.
Ce n’est pourtant pas la conclusion tirée par les auteurs. Ils abandonnent un peu vite l’idée de biais de désirabilité sociale et cherchent à expliquer en quoi les enquêtés en face à face seraient réellement plus tolérants que ceux qui répondent en ligne. Les deux échantillons ne seraient pas vraiment représentatifs, chacun à leur manière, celui répondant en ligne étant plus à droite que celui qui répond en face à face. Un élément d’explication tiendrait au degré de confiance dans la nature humaine qui serait plus élevé à gauche et rendrait les personnes qui se disent de gauche plus enclines à ouvrir leur porte à l’enquêteur. Dans les deux échantillons, on a répondu à la question : «D’une manière générale, diriez-vous qu’on peut faire confiance à la plupart des gens ou qu’on n’est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres ? » Dans les deux échantillons, ceux qui se situent à gauche sont plus enclins à déclarer qu’ils font confiance aux autres. Mais, ceux qui répondent au questionnaire en ligne sont toujours plus réservés sur la confiance à accorder à autrui : « Le niveau de confiance dans les autres est toujours plus élevé en face-à-face qu’en ligne » (p. 61). Là encore, on peut penser qu’au moins une partie de la différence s’explique par ce fameux biais de désirabilité sociale.
Après une analyse modélisée de la probabilité de juger qu’il y a trop d’immigrés en France sur les deux échantillons réunis, les auteurs constatent qu’aux effets des variables introduites dans le modèle – on est « plus tolérant » quand on est jeune, confiant envers les autres et de gauche, etc. – s’ajoute, dans tous les cas, un effet lié au mode de passation du questionnaire. Ainsi, les détenteurs d’un diplôme au moins égal à Bac+3 sont 21% à dire qu’il y a trop d’immigrés en France à l’enquêteur qui les interroge, mais ils sont deux fois plus nombreux à dire la même chose (43 %) lorsqu’ils répondent en ligne. De même, ceux qui sont estimés les plus cosmopolites (d’après un indicateur conjuguant l’usage d’internet, les voyages et les séjours à l’étranger) sont 37 % à déclarer qu’il y a trop d’immigrés en France dans l’enquête en face-à-face, mais 62 % lorsqu’ils remplissent le questionnaire en ligne.
Soit aucun des échantillons n’est vraiment comparable pour cause de défauts variables de représentativité, soit les mêmes ne se comportent pas de la même façon face à un enquêteur que lorsqu’ils sont face à leur ordinateur. Mais il se pourrait qu’il y ait un peu des deux. Le consentement à répondre face à un enquêteur sélectionnerait des individus d’un certain type relativement à l’acceptation de répondre à un questionnaire en ligne et la falsification des préférences, comme dirait Timur Kuran, serait plus répandue lors d’une enquête en face-à-face.
Les auteurs concluent que « l’interrogation en ligne accroît la probabilité de donner une réponse intolérante, à âge, diplôme, sexe, orientation politique, ascendance et niveau de confiance en autrui et de cosmopolitisme constant et l’interrogation en face-à-face la réduit », sans épiloguer plus que cela sur le fait qu’on a plus tendance à falsifier ses préférences lorsqu’on dialogue avec quelqu’un qu’avec son ordinateur.
C’est bien embarrassant. La méthode des quotas ne garantit qu’une représentativité limitée et dépend du bon vouloir des personnes sollicitées beaucoup plus que dans une enquête aléatoire, bon vouloir qui peut entraîner un biais sélectif qui varie selon le type d’entretien retenu. S’ajoute à cela la plus ou moins grande dissimulation de ses opinions selon le type de passation du questionnaire.
Pour le reste…
Pour le reste, le rapport de 2018 pose exactement les mêmes problèmes que celui de 2017. Rappelons-en quelques-uns :
– Le réel ne compte pas. Pour les concepteurs de l’enquête, il n’y a pas de situation où il pourrait, par exemple, y avoir trop d’immigrés. Dire qu’il y en a trop c’est faire preuve d’intolérance en soi.
– C’est à une évaluation morale des Français, à travers l’enquête, à laquelle se livrent les auteurs. Il y a les bonnes et les mauvaises réponses, quel que soit le réel vécu par les enquêtés.
– La morale est du côté du multiculturalisme. S’y opposer c’est faire preuve, en soi, d’intolérance.
– On encourage les répondants à faire ce qu’on leur reproche : avoir des jugements sommaires peu informés sur des sujets qu’ils connaissent mal, autrement dit essentialiser.
– La CNCDH tranche, cette année encore, sur ce que sont les pratiques de l’islam, dans une question essentialisante : «Le respect des pratiques musulmanes suivantes peut-il, en France, poser problème pour vivre en société ? » Sont énumérées les items suivants : le port du voile intégral, le port du voile (à une moitié de l’échantillon, « voile » étant remplacé par « foulard » pour l’autre moitié), l’interdiction de montrer l’image du prophète Mahomet, le sacrifice du mouton lors de l’Aïd El Kebir, les prières, l’interdiction de consommer de la viande de porc ou de l’alcool et le jeûne du Ramadan. La question laisse croire que toutes ces exigences sont à égalité et unanimement reconnues comme étant impératives pour être un bon musulman. La formulation « peut-il », signifie que, même si ce n’est pas toujours le cas, certaines de ces exigences peuvent poser problème. Or c’est le cas d’à peu près toutes. Par ailleurs, si les enquêtés, pour se montrer tolérants, doivent répondre que décidément, non, l’interdiction de montrer Mahomet ne peut pas poser de problème, après les attentats de Charlie Hebdo, c’est qu’on leur demande de ne pas tenir compte de la réalité. Or près d’une moitié des répondants s’accordent pour dire qu’une telle exigence ne peut pas poser problème (46 %). Pourtant, après les attentats de Charlie hebdo, voilà « une pratique » qui s’impose non seulement aux musulmans mais aussi à ceux qui ne le sont pas !
Les préjugés contre les Asiatiques
Enfin, l’évaluation des préjugés sur les Asiatiques est problématique. En effet, l’expression « les Asiatiques » rassemble, si l’on s’en tient à la géographie, des individus aussi différents que les Pakistanais, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Laotiens, les Chinois, les Japonais, pour n’en citer que quelques-uns.
Trois questions traitent du racisme anti-asiatique :
1) « Les Asiatiques », pour une moitié de l’échantillon, « Les Chinois », pour l’autre moitié, forment-il un groupe à part dans la société ou un groupe ouvert aux autres ?
2) Une moitié des enquêtés doivent dire s’ils sont d’accord pour dire que les Asiatiques sont très travailleurs (l’autre moitié si ce sont les noirs qui sont très travailleurs) ;
3) Enfin, les enquêtés doivent juger si des propos insultants tels que « sale chinetoque » doivent être condamnés ou pas.
Les concepteurs de l’enquête, sans parler de ceux qui répondent, ne semblent pas avoir une notion bien précise de ce que recouvre le terme « Asiatiques ». Pourtant, s’ils ont les yeux bridés, il est difficile de confondre les Japonais avec les Chinois, sans parler des Pakistanais qui, eux, n’ont pas les yeux bridés !
En gros, pour la CNCDH, le stéréotype de l’Asiatique c’est le Chinois ! C’est problématique pour un organisme dont la grille d’évaluation des opinions est uniquement d’ordre moral et qui s’est fait le champion de la traque des stéréotypes chez les autres.
Alexandre Benalla et Emmanuel Macron, 2018. CHARLY TRIBALLEAU / AFP.
On ne dira pas que les parlementaires d’opposition ne travaillent pas. Alors que la France s’apprête à célébrer la grand-messe annuelle des vacances (dont la première quinzaine d’août constitue le sommet liturgique), ils ne lâchent pas le morceau. Avec l’affaire Benalla, ils ont trouvé un moyen de pourrir la vie du président, ils entendent s’y employer le plus longtemps possible. Au risque de paraître s’acharner. Jusque-là, les Français ont trouvé le feuilleton palpitant, comme le montre le succès d’audience des deux commissions parlementaires retransmises notamment par BFM. En dehors de la polémique, ces auditions révèlent mieux que n’importe quel cours de sciences po la mécanique concrète du pouvoir: ce n’est pas House of Cards, mais c’est aussi prenant que À la Maison Blanche. On ne découvre pas la face sombre du pouvoir mais le juridisme pointilleux qui encadre l’exercice du pouvoir. Il est curieux que la chaîne télévisée de l’Assemblée nationale n’ait pas cru bon de toutes les diffuser en direct, peut-être son nouveau directeur, Bertrand Delais, que l’on dit par ailleurs très macronien, se fiche-t-il des audiences. Passons.
Honneur de la police
On connaît maintenant quasiment minute par minute l’emploi du temps d’Alexandre Benalla le 1er mai, on sait avec qui il était, comment il était habillé et ce qu’il a fait. On sait à qui il a serré la main et à qui il a donné l’accolade. C’est que les auditions reviennent inlassablement sur les mêmes faits et sur la mécanique administrative qui a conduit le conseiller du président place de la Contrescarpe. Au risque que cette avalanche de détails obscurcisse le tableau d’ensemble au lieu de l’éclairer. Même si elle a aussi sauvé de l’ennui les malheureux journalistes d’été –dont votre servante-, habitués à devoir commenter les chassés-croisés sur les routes et le chaos de la gare Montparnasse.
Cependant, le spectacle finit par lasser (celui de la gare Montparnasse aussi). On est un peu gêné de voir de grands serviteurs de l’Etat et de hauts gradés de la police ou de l’armée, qui n’ont pas commis de crime ni de faute grave ni même pour beaucoup de fautes du tout, se faire cuisiner comme dans un commissariat. Même et peut-être surtout quand on a l’impression qu’ils mentent par loyauté ou par prudence. Sans attenter à la dignité des parlementaires, on peut rappeler que le préfet de police (qui a eu droit à six heures d’audition en tout) a quelques autres missions à accomplir que de répondre à leurs questions. Ces hauts fonctionnaires qui évoluent au cœur de la machine étatique sont sans doute capables de fomenter ou de couvrir les coups plus ou moins tordus qui vont toujours avec l’exercice du pouvoir, ils se montraient peut-être plus coulants avec un homme connu comme l’un des favoris du président ; mais on les imagine mal fermant les yeux sur une dérive autoritaire ou une transgression grave de notre Etat de droit. Quand ils parlent de leur honneur, on n’a pas l’impression qu’ils plaisantent.
Les véritables questions occultées
Pour autant, l’affaire Benalla est-elle, comme le dit le chef de l’Etat «une tempête dans un verre d’eau », ce qui, traduit par Brice Couturier dans Le Parisien, donne « un fait divers estival monté en mayonnaise » ? Tout d’abord, si le Président a refusé de faire sauter un « fusible », ce qui l’honore, il a été contraint de se séparer d’un proche, ce n’est pas rien. Ensuite, si cette mayonnaise est montée, c’est largement la faute de l’Elysée, qui s’est fort mal défendu. Tout en acceptant une commission parlementaire qui devait la créditer de cette volonté de transparence dont, bêtement, elle fait si grand cas, la présidence a sans cesse donné l’impression de vouloir cacher quelque chose en minimisant le rôle d’Alexandre Benalla et celui qu’il allait être appelé à jouer. Comme s’il y avait là quelque chose de pas clair, de vaguement inavouable.
L’opposition s’est saisie de l’occasion d’en faire un peu rabattre à Jupiter, c’est de bonne guerre. Et un certain François Fillon a dû suivre le feuilleton avec délectation, ça l’est aussi. Il faut maintenant se demander si, comme le répètent sur tous les tons les députés La République en marche, les médias – et votre servante – en ont trop fait. Peut-être un peu, pour les raisons estivales évoquées plus haut. Mais surtout, les véritables questions posées par cette affaire sont occultées au profit d’arguties juridiques et de chichis droits-de-l’hommistes.
Un brave gars
Quoi qu’il en soit, on ne devrait jamais se faire une opinion sur une polémique avant d’entendre toutes les versions. Je l’avoue, j’ai été convaincue par les explications de Benalla sur les événements (d’une grande banalité) de la place de la Contrescarpe.
Quand il dit qu’en voyant des manifestants agresser des policiers (ce que ne montrait pas la première vidéo, habilement montée à charge), il a réagi instinctivement et qu’il le referait s’il n’était pas membre de la présidence, non seulement je le crois, mais je trouve ça plutôt honorable. Il est vrai qu’en l’occurrence, on n’avait pas vraiment besoin de lui, mais les victimes d’agression souffrent plus, dans notre pays, de la passivité des témoins que d’un interventionnisme excessif. Si je me faisais attaquer dans un RER comme ce jeune homme qui, le 15 juillet, s’est jeté par la fenêtre d’un train qui roulait pour échapper aux quatre racailles qui le rouaient de coups devant d’autres voyageurs, j’aimerais bien qu’il y ait un Benalla dans les parages. Mea culpa : contrairement à ce que je croyais sans rien savoir, le gars est sympathique et franc du collier. Il ne se cache pas d’être le pitbull du président (il ne le dit pas comme ça). À en juger par son parcours, il ne manque pas de talent, sinon, il n’aurait pas gagné la confiance de dirigeants politiques expérimentés, comme François Hollande. Le Président se dit fier d’avoir recruté ce garçon atypique, entendez qu’il n’est pas énarque, ni même diplômé de Sciences Po et qu’il ne vient pas des beaux quartiers. Alors que le macronisme est aussi largement le règne des technocrates (en même temps !, vous dis-je), Alexandre Benalla devait détoner, amuser, énerver et séduire. Et rendre nombre de services dans l’organisation des raouts présidentiels comme il l’avait fait dans la campagne. S’il s’était fait beaucoup d’ennemis à l’extérieur, on dirait qu’il a pas mal d’amis au Palais.
… qui voit trop de films
Le défaut de Benalla, c’est qu’il voit trop de films, comme il le confie avec candeur – ou alors c’est de la roublardise de haut vol. Son rêve, il n’en fait pas mystère, c’était de créer un Secret service, comme dans le film Dans la ligne de mire (In the line of fire), où Clint Eastwood incarne un membre de la sécurité présidentielle. Est-ce ce jeune homme de 26 ans qui a vendu à Emmanuel Macron l’idée d’un service de sécurité présidentiel autonome, échappant à la tutelle de l’Intérieur et faisant appel à des compétences, en matière de garde rapprochée, qui ne se trouveraient pas dans la police mais plutôt dans le monde de la sécurité privée ? Le général Bio-Farina, commandant militaire de l’Elysée, a reconnu qu’on avait donné à Benalla un grade de lieutenant-colonel pour lui permettre de parler d’égal à égal avec ses pairs dans un groupe de travail créé, à très haut niveau, pour réfléchir à la réforme de la sécurité présidentielle.
Le général Éric Bio-Farina vante les qualités professionnelles de #Benalla :
– « Ce qu’il faisait, il le faisait bien, il le faisait vite. »
– « À 26 ans, il avait sans doute quelques défauts propres à la jeunesse. Une forme de fougue qui pouvait paraître un peu débridée. »#directANpic.twitter.com/0KX4X42iYj
On se demande pourquoi l’Elysée fait tant de mystère à ce sujet. De toute façon, la création d’un nouveau service de sécurité ne peut pas se faire en loucedé, le vote d’une loi étant évidemment nécessaire.
Une garde prétorienne, ça se discute!
Si un projet de cette nature est bien dans les tuyaux, on voudrait savoir à quelles nécessités il répond. S’agit-il de rendre le pouvoir exécutif plus efficace ? Existe-t-il des menaces contre lesquelles le président n’est pas protégé ? Toute cette affaire donne le sentiment qu’Emmanuel Macron n’est pas satisfait de nos forces de sécurité. On déplore régulièrement le divorce entre la jeunesse des cités et la police.
Il serait fâcheux que l’on observe le même divorce entre le président et sa police. Il n’y a peut-être pas scandale au sens moral du terme, mais au minimum matière à débat public. À moins, bien sûr, qu’on découvre prochainement que toute l’affaire a été montée par l’Elysée pour créer une diversion et faire oublier au bon peuple que le grand projet européen est dans les choux.
Céline Tran (Katsuni) par Hannah Assouline, Ovidie, Photo Nieszwaer/Leemage.
Depuis une douzaine d’années, l’industrie pornographique traverse une crise due à la concurrence des sites de vidéos gratuites. Paupérisé, ce marché est aujourd’hui accusé de pousser ses actrices à des pratiques de plus en plus extrêmes. Chez les professionnels du secteur, la question fait débat. Enquête.
« Dans le porno, il y a eu une sorte d’événement proto-Metoo », raconte la documentariste et actrice-réalisatrice X Ovidie. Fin 2015, la hardeuse américaine Stoya balance sur Twitter son ex-petit ami et compagnon de jeu James Deen. La pornstar trentenaire aurait violé sa fiancée. Dans la foulée, huit autres actrices du milieu se disent victimes d’agressions sexuelles de sa part. L’une d’elles raconte sa tentative de viol dans les locaux du studio Kink. En conséquence, la compagnie évince James Deen et édicte un code de conduite draconien pour empêcher les agressions sexuelles – toilettes et douches individuelles, audition des acteurs après chaque scène, mise à disposition de chaperons pour les escorter… Dans la « Porn Valley » californienne, les comédiens sont désormais filmés avant et après leur scène, histoire de démontrer que leur consentement a été obtenu sans stupéfiants ni alcool !
Un an après – et quelques mois avant le déclenchement de l’affaire Weinstein –, en décembre 2016, l’actrice X canadienne Nikki Benz publie une série de tweets accusant le réalisateur Tony T. de l’avoir étranglée durant un tournage pour lui imposer une scène imprévue. Dénonçant une « scène de viol », Benz obtient la tête du réalisateur, licencié par la société de production Brazzers.
Pour autant, ces scandales n’ont pas fondamentalement affecté les us et coutumes du porno et James Deen poursuit ses activités d’acteur-réalisateur. Entre le cinéma conventionnel et son lointain cousin dénudé, les mêmes causes n’entraînent donc pas les mêmes effets. S’il n’y a pas vraiment eu de chasse aux « porcs » du X, est-ce parce que le porno pratique moins la promotion canapé qu’Hollywood, que l’omerta y est plus efficace – ou encore parce que tout le monde se fout que des hardeuses se fassent tripoter, après tout elles sont payées pour ça ? Une seule solution : enquêter.
Au cours de mon investigation, il sera question de plaisir (un peu), de sexe (beaucoup) et d’argent (passionnément). Car depuis une douzaine d’années, c’est la débandade. Alors que la demande de vidéos et d’images pornographiques n’a jamais été aussi forte, l’industrie pornographique traverse une crise profonde. Un tel paradoxe s’explique par la multiplication des sites internet gratuits qui offrent une profusion de petits films en streaming pillés aux quatre coins de la toile. Dominés par l’empire MindGeek, propriétaire de YouPorn et Pornhub, ces « tubes » ont accéléré la dégringolade d’un marché qui n’a pas su se renouveler. D’après la journaliste du Monde Marie Maurisse, auteur de Planète porn : enquête sur la banalisation du X (Stock, 2018), 70 % des maisons de production hard auraient succombé à cause de cette débauche d’offre gratuite.
L’histoire du porno épouse celle des technologies. Longtemps libre, le porno français a connu son âge d’or à la fin des seventies. « Entre 1975 et 1979, le porno représentait plus de 30 % des entrées en salles», rappelle Grégory Dorcel, directeur de l’empire du même nom créé par son père Marc en 1979. Après le succès d’Emmanuelle, sous Giscard, la « loi X » de 1975 exclut les œuvres classées X des cinémas traditionnels, les surtaxe et les prive de subventions publiques. Une commission de censure est chargée de distinguer ces productions pornographiques des films licencieux, simplement interdits aux moins de 18 ans. Le réalisateur culte Gérard Kikoïne en rit encore : « Je fabriquais plusieurs versions d’un même film. Une soft pour le censeur puis une vraiment porno qu’on diffusait en salles une fois l’autorisation donnée. Jusqu’à ce qu’en 1982, Mitterrand envoie les flics dans les cinémas pour vérifier » sous la pressions des grands groupes comme UGC, Pathé et Gaumont. Dès lors, pour voir des films X il fallait se déplacer dans un cinéma spécialisé ou louer des cassettes au vidéoclub ou au sex-shop. Jusqu’à ce qu’intervienne une deuxième rupture, en 1984 : l’arrivée de Canal + a permis à des millions d’abonnés de bénéficier à domicile du film X mensuel. Reste qu’à la fin du xxe siècle, le quidam déboursait jusqu’à 800 francs pour une VHS porno neuve.
Le porno blues, comme l’a appelé dans un essai le cinéaste tricolore John B. Root, n’a pas attendu la démocratisation de l’internet haut débit pour toucher les pros du marché. L’ex-auteur de livres pour enfants, reconverti dans le cinéma pour adultes en 1995, a senti le vent tourner dès l’aube du millénaire : « internet et le porno gratuit ont été la dernière étape de la dégringolade que j’ai vue arriver dès 1999. N’importe qui pouvait acheter un caméscope à la Fnac, filmer, sortir son DVD et appeler ça un film ! » Moins chers, ces films sans scénario montés à la truelle ont inondé les sex-shops. Du travail d’amateur appelé « gonzo » dont le naturalisme cru va à l’essentiel : l’acte sexuel sans blabla ni chichis. Tout le monde semble y gagner, du producteur réduisant ses coûts de tournage (une scène de comédie exige beaucoup plus de temps et d’argent qu’une scène explicite), au consommateur pressé de jouir. Et tant pis pour les esthètes.
Loin de ce minimalisme, le porno de papa « avait un scénario et un semblant de film », se remémore Brigitte Lahaie. Pendant la parenthèse enchantée qui s’est étendue de la légalisation de la pilule aux débuts du sida, toute une génération d’artistes soixante-huitards s’est engagée, caméra à l’épaule, pour accomplir la libération sexuelle. « Il fallait savoir se servir des caméras 16 millimètres. Ils avaient fait des écoles de cinéma et leurs films avaient de la gueule, ils étaient marrants et politiquement incorrects » s’extasie John B. Root. De son propre aveu, Lahaie jouait « des rôles de femmes mal baisées par leurs maris et qui prenaient des amants pour s’éclater », à la manière de Bovary perverties. Les jeunes du xxie siècle qui découvrent leurs premières vidéos obscènes à 11 ans en moyenne en bâilleraient d’ennui.
Sur le net, certaines pages particulièrement hard ne montrent qu’éjaculations faciales, doubles, triples, voire quadruples pénétrations. À telle enseigne que d’anciennes actrices, pas prudes pour un sou, s’inquiètent de cette surenchère. « Je n’aurais jamais commencé le porno à ce tarif-là ! À mes débuts, j’étais à la double pénétration et ça s’arrêtait là. Dix ans après, on était déjà à la double-anale ! »¸ résume Nomi. La hardeuse retraitée a écumé les plateaux du porno de 1997 à 2014 sans jamais se sentir « agressée ou humiliée ». Dans son livre Totalement (dé)voilée (coécrit avec Ambre Bartok, Pygmalion, 2018), elle décrit la thérapie joyeuse que fut son entrée dans la carrière pour panser ses blessures de jeune fille, à une époque où un tournage pouvait s’étirer quinze jours dans un palace exotique. Si John B. fait remonter la première double pénétration filmée à 1976, ce qui relevait de l’exception est depuis devenue une norme appliquée à échelle industrielle, voire un passage obligé pour les actrices qui, hier encore, y auraient laissé leur réputation.
Faut-il en conclure que le porno, c’était mieux avant ? Réfractaire à toute nostalgie, Ovidie, 37 ans, n’en dénonce pas moins la brutalisation d’une partie de l’industrie du X : « Des viols ou des violences, il y en a des tonnes et ça ne date pas des tubes. Mais qui dit paupérisation dit baisse des salaires et dégradation des conditions de travail. Aujourd’hui, pour travailler, il est de plus en plus difficile d’imposer ses conditions. C’est marche ou crève. » Dans Pornocratie (2017), elle explore les marches de l’empire des sens à l’est de l’Europe où les studios imposent des pratiques toujours plus extrêmes aux armées de réserve du porno-prolétariat. « Quand une Française arrive dans le business, les trois quarts du temps, elle va dire : “Moi, je ne veux tourner qu’avec préservatif, je ne veux pas faire d’anal”. Puis quinze jours ou deux mois plus tard, on va le retrouver à Buda en train de faire du gonzo comme tout le monde sans capote ! » Dans la division internationale du travail, s’est ainsi constitué un tiers-monde du X (Hongrie, Roumanie, Colombie). Gifles, rapports sans préservatifs, simulations de viol, de violence ou d’inceste s’y multiplient. « Un tas de pratiques et de situations interdites en France où la télévision et les plates-formes de VOD servent de garde-fous », précise Ovidie.
Les producteurs français ricanent unanimement quand on leur demande si sévissent des Weinstein du X. Est-il vraiment absurde d’imaginer un producteur obligeant ses actrices à passer à la casserole pour décrocher un rôle ? En guise de réponse, B. Root cite l’actrice retraitée Draghixa : « Au moins, dans le porno, on ne couche pas pour avoir un rôle, on couche quand la caméra tourne ! » Les grands studios rescapés de l’hécatombe jouent la carte du haut de gamme et se défendent de toute course à l’extrême. Avec la crise, John B. Root a compressé ses coûts, préférant les apparts parisiens aux tournages de nababs. D’une manière générale, il perçoit une « production qui se normalise. Au pire, c’est de la gymnastique un peu extrême et écœurante de double anale. Les dialogues politiquement incorrects font désormais plus peur que les sodomies. » Il y a quelques années, ce sale gosse faisait dire à Titof, comédien X ouvertement bisexuel : « J’aime pas les pédés ! » Et son partenaire de répliquer vertement : « On ne dit pas “pédé”, mon garçon, on dit “sale pédé”. Car les pédés, c’est comme les Noirs et les jeunes, c’est toujours sale ! » Provoc jusqu’à la moelle, l’échange fut censuré par la chaîne cryptée. On conclura avec Grégory Dorcel que « la transgression des tabous a été remplacée par la performance sexuelle ». Aujourd’hui, dans la jungle mondiale des tubes internet, cet esprit Hara-Kiri a laissé place aux contorsions. « Ils veulent générer un maximum d’audience pour gagner de l’argent grâce aux publicités. Du coup, ils diffusent tout ce que les professionnels du X ne peuvent pas diffuser, mais dans les limites de l’abominable car ils craignent le FBI qui peut leur faire perdre leur agrément Visa et Mastercard », décrypte Dorcel.
Sur la toile tricolore, outre la plate-forme de diffusion Dorcel qui a permis au groupe de tripler son chiffre d’affaires en pleine crise, une marque bien franchouillarde cartonne. Connu pour son fameux gimmick « Merci qui ? Merci Jacquie et Michel ! » que bafouillent ses fausses amatrices la bouche pleine, le site créé par un couple d’enseignants libertins réalise 17 millions de chiffres d’affaires et 25 à 30 % de bénéfice. « C’est du pro-am : de l’amateur filmé par des professionnels. On fait du porno un peu scénarisé pour les gens excités par la voisine d’à côté », explique Thierry Bonnard, directeur de la communication de J&M. Depuis l’affaire Weinstein, pédale douce a été mise sur les blagues potaches qui accompagnent les vidéos classées par catégories. Grosses, beurettes, cougars, plombiers et autres as du débouchage nourrissent toute une chaîne industrielle (magasins, site de rencontres, films élite à gros budget, webcams, VOD). « On n’a jamais été dans la performance. Vous ne trouverez jamais de scatophile chez nous. Mais qu’un homme éjacule sur le visage d’une femme, c’est commun », fait valoir Thierry. Gland de lait, 24 ans, l’un des innombrables anonymes qui s’y gaudissent, doit son pseudo fleuri à sa fréquentation assidue du forum 18-25 ans du site Jeuxvideo.com. À l’âge où certains enchaînent les stages, ce chômeur rêve d’accumuler les tournages. Grâce à son physique difforme – l’organe de Rocco Siffredi sur le corps d’Éric Zemmour – , le jeune homme a tourné une scène entre « trois mecs et une gonzesse » au printemps dernier pour Jacquie et Michel. À l’issue de ce « tournage au feeling, où il n’y a pas de surprise pour la fille qui dit ce qu’elle accepte ou pas », Gland de lait n’a pas gagné un centime, contrairement à ses compagnons de jeu professionnels. Dur dur d’être un bébé hardeur…
Malgré sa réputation misogyne, le porno rémunère moitié moins les acteurs que les actrices, alors que les premiers doivent produire des érections sur commande. « Ce qui est rare est cher », plaide John B. Root. Autre surprise, les consommatrices féminines se montrent particulièrement friandes de vidéos ultras violentes. « Le côté masochiste de la sexualité féminine se révèle dans ce qu’elles regardent. D’ailleurs, le succès de Rocco Siffredi, un acteur qui humilie vraiment ses actrices, est très révélateur », analyse Brigitte Lahaie. Certaines pros assument franchement le « syndrome de Catwoman », intello complexée le jour, femme prédatrice la nuit, à l’instar de Céline Tran alias Katsuni. À 39 ans, dont treize de carrière, l’ex-hardeuse montre toute l’ambiguïté du désir d’abandon dans son récit autobiographique Ne dis pas que tu aimes ça (Fayard, 2018). Au risque d’outrer les féministes, la Franco-Vietnamienne estime qu’une actrice consentante peut à la fois souffrir et prendre du plaisir : « Le sexe, confie-t-elle, est le domaine du lâcher-prise et du pulsionnel. Il n’a pas à être moral. Ce qui est déshumanisant, ce sont les gens qui victimisent à outrance les femmes de cette industrie en ne les percevant que comme des objets, et non des êtres capables de choix. »
Il arrive cependant que des actrices moins aguerries arrivent sur un plateau sans « la liste des choses qu’elles vont devoir faire et se retrouvent un peu par surprise à être sodomisée ou poussée à faire une fellation. Refuser leur demanderait du courage », objecte Marie Maurisse. Une femme qui pense « non » mais dit « oui » sous la pression de son milieu professionnel peut-elle se juger victime d’agression sexuelle ? « Selon le Code pénal, le viol est obtenu par violence, contrainte, menace ou surprise, explique l’avocat pénaliste David Mendel. Il peut y avoir une contrainte morale, mais il va falloir la démontrer. Ce sera très compliqué. » Dans tous les cas, la travailleuse du sexe aura le plus grand mal à plaider sa cause. « Dans l’inconscient collectif, l’actrice pornographique et la pute, c’est la même chose. Madame Claude m’avait même sollicitée. Est-ce qu’une pute qui irait porter plainte pour viol serait prise en considération ? », réagit Brigitte Lahaie. En grec ancien, pornográphos signifie « représentation de prostituée ». CQFD.
Ce n’est pas de l’impôt ni des cotisations sociales qu’il faut nous libérer mais du mur absurde entre ce que nous payons de manière obligatoire et ce que nous obtenons des administrations. Démonstration.
L’Institut Molinari, Contribuables associés et quelques autres organismes qui se considèrent comme des think tanks, ont trouvé depuis une dizaine d’années le moyen d’intéresser les media : annoncer le « Jour J de la Libération fiscale des Français ». Survenant à une époque de l’année où les effectifs des rédactions sont réduits pour cause de vacances, cette annonce est facilement reprise. Cette année, Le Figaro du 27 juillet consacre au sujet l’équivalent d’une page et demie dans ses pages saumon (économie).
Aucune action publique ne mériterait que nous lui consacrions une partie de nos revenus
Dans ce quotidien, il est écrit : « la France conserve encore cette année son bonnet d’âne du pays le plus taxé en Europe. Et donc de celui dont les citoyens commencent le plus tardivement à travailler pour eux-mêmes et à profiter du fruit de leurs efforts, au lieu de financer – via leurs impôts, cotisations et autre contributions sociales – les dépenses de l’Etat et de la Sécu ». Cette phrase résume parfaitement l’idée du « jour de libération fiscale » : tout ce qui est versé à l’Etat, aux collectivités territoriales (de plus en plus par l’intermédiaire du Trésor public), et aux organismes de protection sociale, serait perdu pour le citoyen. Tout cet argent serait gagné en vain par les travailleurs et les détenteurs de capitaux puisqu’ils ne sont pas libres de l’utiliser à leur guise !
La protection sociale est un service public indispensable
Regardons donc à quoi sert cet argent. Premièrement, à procurer un revenu aux retraités : 325 Md€ leur ont été versés en 2016. Est-ce vraiment de l’argent qui a été volé aux Français ? Globalement, les retraités ont élevé les travailleurs actuels : en cotisant aux régimes de retraite, ceux-ci s’acquittent d’une dette à l’égard de la génération sans laquelle ils n’auraient pas la capacité de travailler productivement. Elever des enfants est un investissement, les retraités touchent le dividende qui récompense cet investissement : il s’agit d’un échange.
Que l’on reproche à cet échange d’être mal organisé au point que des personnes ayant peu de connaissances en économie ne le reconnaissent pas comme tel, je suis le premier à le faire, et cela depuis trente-cinq ans. Mais le scandale n’est pas de prélever des cotisations vieillesse, il est d’avoir légalement décidé que ces cotisations donnent droit à des pensions futures, confondant ainsi un versement de dividendes avec une dépense d’investissement.
Le cas de l’assurance maladie
Les dépenses de prise en charge des accidents, de la maladie et de l’invalidité, que ce soit par l’assurance maladie ou par l’assurance accidents du travail et maladie professionnelle, ont atteint 250 milliards d’euros en 2016. Ces dépenses et les cotisations qui en financent une grande partie relèvent typiquement d’une logique d’assurance. Certes, il ne s’agit pas d’une assurance commerciale, parce qu’une partie importante des cotisations versées par les plus riches sert à payer les soins prodigués aux plus pauvres. Cela correspond à la fraternité, l’un des trois piliers de notre République. Mais, là encore, le caractère assurantiel existe bel et bien : riche un jour ne signifie pas riche toujours, et le riche devenu pauvre n’est pas mécontent de rester couvert par une solide assurance maladie que ses revenus devenus exsangues ne lui permettraient plus de payer s’il fallait débourser son véritable prix.
Sans doute faudrait-il, pour faire bien comprendre la nature assurantielle de l’assurance maladie, la faire financer exclusivement par des cotisations salariales, en remplacement des cotisations patronales et d’impôts tels que la CSG. Le législateur français ne fait pas correctement son travail quand il avalise le bric-à-brac financier concocté par Bercy. Mais il ne s’agit pas de remplacer une assurance publique fraternelle par des assurances commerciales : il faudrait au contraire avoir le courage d’intégrer la couverture dite « complémentaire » et la couverture de base, de façon à économiser une bonne partie des frais de gestion, lesquels s’élèvent pour les complémentaires santé à 20 % des primes qu’elles encaissent, voire même un peu plus. Cela permettrait de laisser les actuels assureurs privés ou mutualistes gérer aussi l’assurance santé obligatoire de ceux qui le désirent, de façon à bénéficier de la stimulation à une bonne gestion que procure la concurrence.
L’exemple du chômage
L’assurance chômage ne fait pas partie de la sécurité sociale. Il vaudrait mieux l’y inclure plutôt que de travailler à son étatisation, comme c’est actuellement le cas. Compte tenu des dépenses d’insertion/réinsertion professionnelle, ce budget atteignait 45 Md€ en 2016. Les 10 % qui correspondent à des dépenses d’investissement dans le capital humain de personnes ayant perdu ou vu baisser leur employabilité relèveraient logiquement du budget de la formation professionnelle. Mais le reste des dépenses, soit 90 %, relève indéniablement de l’assurance : il faudrait que cette couverture soit clairement payée par ceux qui en bénéficient, à savoir les salariés, dont la cotisation ne correspond aujourd’hui qu’au tiers environ de la cotisation totale.
Les services des collectivités territoriales et de l’Etat
Pour une part, ces services correspondent à des dépenses régaliennes dont les citoyens tirent profit : chacun de nous a par exemple intérêt à ce que la France dispose d’une diplomatie, d’une armée, d’une police, de tribunaux et de systèmes d’incarcération et de réinsertion en fin de peine qui soient efficaces. Chacun sait que dans beaucoup de ces domaines nous ne dépensons ni assez, ni assez bien. Il ne s’agit pas d’augmenter les budgets pour faire exactement la même chose à plus grande échelle, mais de consacrer par exemple 20 % de plus à certains de ces services pour en obtenir 40 % de résultats supplémentaires : la disette budgétaire est souvent cause d’une sous-productivité considérable.
Les charges de personnel de l’Etat ont absorbé 143 milliards d’euros en 2017. C’est beaucoup, mais ce n’est pas forcément excessif : le scandale tient surtout au fait que cette dépense (un peu plus de 6 % du PIB) ne soit pas davantage efficace. Pour ce prix, les services publics devraient être de grande qualité, ce qui n’est hélas pas le cas. La formation initiale, qui mobilise environ 148 Md€ et 1,1 million d’agents, n’est pas très performante, comme le soulignent d’année en année les comparaisons internationales ; cela vient pour une part assez importante du « pédagogisme » ridicule qui règne dans une partie des établissements. Des gains de productivité considérables sont souhaitables et possibles, de façon à améliorer considérablement la qualité du « produit fini ». Un espoir est permis, puisque le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, semble avoir compris le problème et vouloir le traiter.
La nécessité d’importants progrès de la productivité des agents et de la qualité des services qu’ils rendent étant actée, reste à savoir si les collectivités territoriales et l’Etat sont par nature voués à gaspiller l’argent des contribuables. La réponse est : non ! Il existe quantité de domaines pour lesquels un paiement des services par l’impôt est plus rationnel qu’un achat « commercial ».
Dans sa remarquable Philosophie de l’impôt, Philippe Nemo dessine un contrat conclu entre les citoyens et l’Etat : « le citoyen paie l’impôt pour obtenir de l’Etat qu’il lui rende certains services ». On peut dire la même chose pour les services rendus par les collectivités territoriales. Toutes ces administrations sont au service de la population, et s’il est logique de se plaindre d’un mauvais rapport qualité/prix, il est ridicule de dire que nous payons des impôts pour rien. Si un jour ils sont obligés de payer un péage chaque fois qu’ils emprunteront une rue ou une route, plutôt que de verser un impôt en échange duquel ils obtiennent, entre autres, la liberté de circuler librement sur des centaines de milliers de kilomètres asphaltés, les Français auront-ils gagné au change ?
Il ne faut pas supprimer les prélèvements obligatoires mais en obtenir une bonne contrepartie
Il y a vingt-trois ans, Jean Picq publiait Il faut aimer l’Etat. Il avait raison, mais pour cela il faut que l’Etat soit aimable. Alors souvenons-nous de la sagesse des nations, selon laquelle « Qui aime bien, châtie bien ». Nous devons, sinon châtier l’Etat, du moins lui mettre la pression pour qu’il nous rende des services meilleurs à moindre prix. Ayons une attitude de consommateurs vigilants, qui en veulent pour leur argent. La formule service public est la meilleure dans un nombre important de cas, il est sot de le nier et de dire qu’en payant ces services nous jetons obligatoirement notre argent par les fenêtres.
Ce n’est pas de l’impôt qu’il faut nous libérer, ni des cotisations sociales, mais du mur absurde qui a été édifié entre ce que nous payons de manière obligatoire, et ce que nous obtenons des administrations. Il faut réintroduire l’échange au cœur des rapports entre les citoyens et les administrations publiques (Protection sociale, Etat et Collectivités territoriales).
Une formule de la comptabilité nationale et du jargon administratif résume à elle seule l’absurdité de la situation actuelle : « prélèvements obligatoires sans contrepartie ». Ce sont les deux derniers mots de cette formule qu’il s’agit d’éradiquer. Les prélèvements obligatoires ont de facto une contrepartie, mais peu visible, cachée qu’elle est par une organisation politique et bureaucratique que l’on dirait sortie du cerveau du Père Ubu. L’ensemble vaste et diversifié des services publics doit apparaître clairement comme la contrepartie – ou plus exactement l’ensemble des contreparties – des prélèvements obligatoires. Les vaticinations d’instituts en quête d’échos médiatiques, si elles étaient prises au sérieux, nous détourneraient d’engager les actions requises pour ce qui est le but véritable : améliorer le rapport qualité/prix des services publics.
Angela Merkel lors d'une conférence de presse à Berlin, le 20 juillet 2018.
SIPA, Numéro de reportage : 00868694_000001
Jamais l’Occident n’aura été aussi divisé, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, que durant les derniers mois : le moins que l’on puisse dire est que les relations entre l’Amérique et l’Union européenne sont mauvaises, cependant qu’au sein même de l’Europe la division s’installe. De cette discorde, on s’accuse mutuellement : c’est la faute des populistes, c’est la faute des nationalistes, c’est la faute de Trump, ou bien c’est la faute des élites, c’est la faute de Bruxelles… De fait, il n’y a plus, ou ne semble plus y avoir, de vision stratégique globale, partagée, comme elle exista longtemps : sans nier des intérêts ponctuellement divergents, Européens réunis, et Européens et Américains ensemble, s’accordaient sur des intérêts globaux communs prioritaires : la liberté de commerce, l’importance de la démocratie et la défense des droits de l’homme, la liberté de circulation, etc.
Berlin en marge de l’Occident
Mais en y regardant bien, force est de constater que parmi le concert des nations occidentales, le nœud des contradictions, le point focal se trouve dans un pays particulier : l’Allemagne d’Angela Merkel. Il s’agit de la nation dont les intérêts, ou plus justement la perception qu’elle a de ses intérêts, sont majoritairement contraires à ceux du reste des pays occidentaux sur la plupart des sujets, et plus encore qui s’emploie à placer ses intérêts propres devant ceux de l’ensemble de la manière la plus systématique, et souvent la plus hypocrite qu’il soit. Ce faisant, l’Allemagne est la cause de l’aggravation, sinon de l’existence, de nombreuses dissonances au sein du concert euro-américain.
D’abord, bien sûr, elle a puissamment aggravé la crise migratoire en créant « l’appel d’air » de 2015, et a profondément altéré l’unité européenne en cherchant à imposer des quotas à des Etats-membres qui n’en voulaient résolument pas. C’est l’une de ses actions les plus visibles, et la plus aisée à lier de manière causale avec des troubles politiques conséquents en Europe.
Mais avant cela, l’Allemagne avait déjà provoqué de nombreuses frictions par sa gestion intransigeante de la question de la dette de pays comme la Grèce et l’Italie, auxquelles il a été tenté d’appliquer des solutions technocratiques qui, sans discuter de leur pertinence sur le fond, relevaient d’une pratique bien peu démocratique, et ont provoqué en retour des secousses populistes importantes. Or, si les fautes de gestion, et un certain laxisme budgétaire des années durant, sous le couvert de l’Euro, sont imputables aux pays du sud de l’Europe, le même Euro a aussi permis à l’Allemagne d’absorber une grande partie de l’industrie de ses voisins, qui n’étaient plus compétitifs dans le cadre d’un taux de change fixe, et de dégager ses formidables excédents commerciaux, auxquels elle refuse de renoncer, tout en refusant d’accorder une compensation, d’une manière ou d’une autre, aux perdants de la donne monétaire. La peur historique de l’hyperinflation a bon dos, puisque, contrairement à ce que l’on entend souvent, elle n’a aucun rapport avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler, s’étant achevée en 1924.
Sortir du nucléaire, c’est s’enchaîner à Moscou
Encore avant cela, après la catastrophe de Fukushima au Japon, l’Allemagne a cédé aux sirènes écologistes et a décidé de fermer son parc nucléaire. Ce faisant, elle s’est pratiquement enchaînée à la Russie de Poutine, dont les audaces des années suivantes ne sont probablement pas étrangères à ce nouvel état de fait. Mais même après le début de la crise ukrainienne, l’Allemagne a continué de s’attacher à la Russie, et mène le projet Nord Stream 2 qui a récemment, à raison, tant agacé Donald Trump, lequel est allé jusqu’à dire que l’Allemagne était désormais contrôlée à 70% par la Russie. Bien sûr, une telle estimation n’a pas de vraie signification factuelle, mais elle dénonce une vérité, qui est l’état de vassalisation énergétique allemande envers la Russie, à laquelle s’ajoute un certain travail d’achat des élites allemandes par la Russie, le cas le plus célèbre et souvent évoqué étant Gerhard Schröder, et ses liens notoires avec les géants pétroliers et gaziers russes Gazprom et Rosneft.
Et tout en ayant pris ces décisions catastrophiques, l’Allemagne exige toujours de bénéficier de la protection de l’OTAN, sans satisfaire à ses obligations de dépense au sein de l’organisation, ce qui a évidemment énervé Donald Trump, mais devrait tout autant ulcérer la France, qui consacre toujours un effort important à la défense de l’Europe sans avoir la santé économique de son voisin. L’on a vu ainsi, en réponse aux exigences budgétaires – fondées – de Donald Trump en matière militaire, Madame Merkel oser expliquer que l’Europe ne pouvait plus compter sur les Etats-Unis, pratiquement au moment-même où l’Amérique envoyait en Pologne une brigade blindée dans le cadre des opérations de dissuasion face à la Russie – ce qui a naturellement envenimé les relations entre l’Europe et les Etats-Unis, et conforté le président américain dans l’idée que l’Allemagne se moque du monde. Là aussi, le souvenir du militarisme nazi est une excuse commode au refus d’investir dans l’armée, puisque durant la Guerre froide l’Allemagne était bien un pilier de l’OTAN en Europe, sans que cela ne posât de cas de conscience.
Un jeu dangereux avec la Chine
Enfin, le dernier – mais non le moindre – front sur lequel l’Allemagne pose un problème stratégique à l’Occident est la Chine. Ce pays représente aujourd’hui un danger majeur pour l’Occident et les valeurs qu’il porte : après un espoir d’évolution démocratique devant suivre l’expansion économique, la présidence de Xi Jinping est marquée par la crispation idéologique, le rejet explicite des valeurs occidentales et une accentuation de l’agressivité contre l’étranger proche : extension des installations en mer de Chine du Sud, laquelle est presque devenue un lac chinois, toute entrée de navire américain ou européen étant désormais perçue avec une grande hostilité, et pression sur la frontière de l’Inde, avec la crise du Doklam de l’été 2017, qui a fait naître la peur d’une répétition de la guerre de 1962. Xi Jinping, désormais potentiel président à vie, le plus puissant depuis Mao, et dont le grand projet « One Belt, One Road », très bien vu par l’Allemagne, est en réalité un moyen de domination des pays voisins, auxquels ont été accordés par la Chine des emprunts faramineux qui, puisqu’ils ne pourront jamais être remboursés, permettront à la Chine d’acquérir des droits réels sur des infrastructures et des territoires stratégiques, par exemple des installations portuaires aux Maldives, verrouillant le sud de l’Inde et menaçant Diego Garcia. La Chine, pays qui viole depuis des années, à grande échelle, la propriété intellectuelle des pays occidentaux. Cette Chine est le premier partenaire commercial de l’Allemagne, laquelle lui doit une bonne partie de son excédent commercial.
L’Allemagne torpille l’alliance euro-américaine
A l’heure où l’Amérique de Donald Trump cherche à rééquilibrer le jeu avant qu’il ne soit trop tard et que la Chine ne pose de problèmes bien plus grands à l’ordre international mis en place par l’Occident, qui ne pourront pas être réglés par une simple « guerre commerciale », l’Allemagne pense avoir tout intérêt à torpiller la mise en place d’une ligne commune euro-américaine sur la question. Ce faisant, elle fait passer son commerce extérieur avant non seulement les intérêts économiques de ses partenaires, mais avant l’intérêt de l’Occident dans son ensemble, et de son rôle directeur dans l’ordre international, au profit d’une nation de plus en plus puissante économiquement et militairement, tout en étant très éloignée des valeurs occidentales.
L’Allemagne d’Angela Merkel, aujourd’hui, est le passager clandestin de l’Occident, et met en danger tant sa cohésion interne que son hégémonie mondiale.
Un "minuteman" américain observe les éventuels immigrés clandestins à la frontière mexicaine, El Campo, 2005. Sipa. Numéro de reportage : 00518550_000002
Au début de l’été, les images d’enfants séparés de leurs parents migrants latinos ont indigné l’opinion américaine et mondiale. Depuis, les médias s’intéressent à la trajectoire des centaines de milliers d’émigrés illégaux qui traversent chaque année la frontière américano-mexicaine, non sans fustiger Donald Trump pour ses propos inflammables : « Nous avons besoin de frontières. Nous avons besoin de sécurité. Nous devons prendre soin de nos gens. Regardez la mort et la destruction causées par des gens entrant dans ce pays sans suivre les règles. »
Criminel ne signifie pas forcément meurtrier
Avec la subtilité qui le caractérise, le président américain a tendance à amalgamer immigrés clandestins et criminels. Osons poser la question interdite : a-t-il vraiment tort ? Selon le Département américain de la sécurité intérieure, seuls 2.74% des 310 531 migrants illégaux ayant traversé la frontière sud des USA l’an dernier, avaient commis un crime. Ce qui fait tout de même 8531 criminels, une paille aux yeux des citoyens américains !
Mais criminel ne signifie pas forcément meurtrier ou assassin. Il n’y a guère eu que trois clandestins coupables d’homicide en 2017. La très grande majorité des migrants fichés comme des criminels ont commis un ou plusieurs des délits suivants : possession de drogue, conduite avec les facultés affaiblies, violence conjugale, agression à main armée, vol. Ils ne viennent donc pas semer la « mort »…
L’armée mexicaine des sud-Américains
Il est une autre idée reçue sur les migrants sud-américains. Beaucoup les croient systématiquement mexicains, ce qui n’est aujourd’hui le cas que de 50% d’entre eux – contre 98% en l’an 2000… Il faut bien admettre que les Honduriens, Salvadoriens et autres Guatémaltèques ne bénéficient pas de l’embellie économique mexicaine. Malgré les 4% de croissance du Mexique, ce n’est pas (encore) le Pérou !
Emmanuel Macron et Gérard Collomb au dîner du CFCM, juin 2017. BENJAMIN CREMEL / AFP
En lançant une consultation estivale des musulmans, Emmanuel Macron et Gérard Collomb cherchent à injecter du sang neuf dans l’islam de France. Les heures du CFCM sont sans doute comptées.
Le 25 juin 2018, des grêlons ravageaient plusieurs communes du Var, la France se demandait ce que pouvait bien signifier le titre de chanoine honoraire du Latran et le ministre de l’Intérieur lançait des « Assises territoriales de l’islam de France ». Étrangement, médias et politiques ont davantage commenté les deux premiers sujets que le troisième. Ainsi, pas de plateau de télévision, pas de une dans la presse écrite, mais une simple circulaire. C’est avec discrétion que le ministre de l’Intérieur demande ainsi aux préfets d’organiser une consultation dans leurs départements respectifs avant le 15 septembre 2018, date à laquelle les lignes directrices devront être transmises au Bureau central des cultes du dit-ministère.
Une consultation quasi-confidentielle des musulmans
Une fois n’est pas coutume, la réflexion se décentralise, la manœuvre est confiée aux acteurs les plus proches des réalités et des disparités du terrain et les chantiers proposés à la réflexion (gestion des lieux de culte, financement du culte et formation des acteurs cultuels) sont d’envergure. Tous les ingrédients semblent réunis pour faire de ces assises un des « jalons de l’organisation de l’islam de France », promis par le président Macron. Mais si l’on veut être honnêtes, il y a peu de chance qu’une consultation, engagée de manière presque confidentielle, à la veille de l’été, sur une période de deux mois seulement, produise des fruits déterminants. C’est donc que l’objectif est ailleurs.
De fait, derrière le paravent de ces assises territoriales, se cachent une autre ambition : le véritable but n’est pas de savoir quoi faire pour l’islam en France mais plutôt d’essayer de déterminer enfin qui le représente. Depuis sa création en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) se présente comme la voix de l’islam dans notre pays, sans parvenir – tant s’en faut… – à faire la démonstration de sa compétence et de sa légitimité. Ce qui se joue en coulisses est donc avant tout l’avenir de cette instance. Car pour revendiquer représentativité et légitimité – et convaincre de son utilité avant le renouvellement de ses membres nationaux et régionaux en 2019 –, il faut en donner les gages. Alors que le CFCM annonce depuis des mois qu’il pourrait entreprendre une grande consultation de ce type, alors que Marwan Muhammad, ancien directeur exécutif du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), est parvenu à organiser une enquête à grande échelle à titre individuel, voici que le CFCM se fait une nouvelle fois devancer – par le gouvernement cette fois. Mauvais signe pour lui…
Quête de nouveaux visages
Le CFCM revendique son autonomie et refuse toute ingérence de l’État dans l’organisation de l’islam : « Chacun doit rester dans son rôle. Aujourd’hui le culte musulman est une religion, donc elle gère elle-même sa maison. Il ne faut surtout pas de tutelle de la part de l’État, juste un rôle de facilitateur », affirme son président Ahmet Ogras. Or, l’État n’a que faire d’une structure prétendument indépendante mais inactive et contestée : il cherche du sang neuf, avec qui établir un partenariat pour conduire ce chantier pharaonique. Et ce n’est pas une mince affaire. Car chacun sait la difficulté à trouver et faire émerger les quelques visages connus. Penseurs, recteurs de grandes mosquées et philosophes occupent déjà le devant de la scène. Ce sont les anonymes, le tissu associatif local et les personnes de bon sens que l’exécutif veut identifier et promouvoir pour en faire de nouveaux interlocuteurs. Existent-ils sur les territoires ? Sont-ils prêts à s’engager ? Ont-ils suffisamment de liberté et d’indépendance d’esprit pour s’affranchir des structures existantes ? C’est à ces questions que la mission confiée aux préfets devra répondre.
Vers une dissolution?
En tout état de cause, l’annonce de ces assises par Gérard Collomb n’est pas innocente. En s’adressant directement aux « acteurs locaux du culte musulman et [à] ceux qui s’y intéressent », il cherche à court-circuiter le CFCM, ou au moins à le mettre en danger. Si, comme le stipule la note adressée aux préfets, cette consultation accouche «de voix diverses, plus jeunes et plus féminines », les élus du CFCM peuvent avoir du souci à se faire.
Cette manière de reprendre la main et d’imposer son calendrier et ses méthodes permet au moins à l’État de mettre en lumière l’inertie et l’immobilisme du CFCM et de couper court aux protestations le jour où il s’agira de le réformer en profondeur. Ou de le dissoudre.
De l’autre côté des Pyrénées, pendant que certains élus socialistes menacent les bordels, la droite catholique défend la liberté de se prostituer.
À moins de 40 kilomètres de Perpignan, de nombreux Français s’encanaillent le samedi soir de l’autre côté des Pyrénées, à La Jonquera, un lieu de perdition glauque à peine illuminé par des néons. Ils y font le plein de cigarettes et d’alcool bon marché avant d’aller au bordel. Leurs réjouissances vont-elles durer ? Avec le retour au pouvoir des socialistes espagnols, la question est posée. Il y a encore trois ans, le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) prévoyait d’abolir la prostitution jusqu’à présent tolérée par la loi. Retirée in extremis sous la pression populaire, cette mesure refait aujourd’hui surface dans un certain nombre de communes gérées par la gauche.
En votant un édit qui pénalise la prostitution, la ville de Pinto, au sud de Madrid, a déclenché une polémique d’ampleur nationale. Au cours des débats municipaux de juin dernier, l’élue conservatrice d’opposition Rosa María Ganso a indigné la gauche par ces mots : « Il y a des personnes handicapées qui ont besoin de payer pour accéder à l’amour charnel. Il y a aussi des personnes qui naissent moches et qui n’ont pas la possibilité d’avoir des relations sexuelles sans recourir aux prostituées. Nous ne sommes pas tous blonds, charmants et beaux. » Cet argument houellebecquien a valu un torrent d’injures à la quinquagénaire devenue la cible de Podemos. Divisé entre libertaires défenseurs des travailleurs du sexe et féministes abolitionnistes, le parti frère de La France insoumise a accusé Rosa María Ganso de défendre l’exploitation des femmes et de mépriser ses compatriotes au physique disgracieux.
Il a fallu la mise au point de la porte-parole du Parti populaire, Isabel Díaz Ayuso, pour que tout le monde sache que Ganso a un enfant handicapé. Las, Podemos ne l’a pas absoute de ses péchés. Un autre argument pourrait couper court au débat : 600 000 prostituées gagnent leur vie en chassant le mâle espagnol, dégageant 3,6 milliards d’euros par an. Grâce à ce marché juteux, la monarchie bourbonienne reste la championne d’Europe du marché du sexe. Olé, olé !