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Et si on arrêtait d’opposer laïcité et religions?

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Plus précieuse que jamais, la laïcité ne pourra être préservée que si elle est comprise. En particulier, il est temps que l’on cesse enfin de l’opposer stérilement « aux religions », faute de quoi la partition qu’évoque Laurence David deviendra inévitable, résultat d’une attitude malsaine de part et d’autre s’entêtant à se focaliser sur les croyances au lieu de se concentrer sur les valeurs.

Pourtant, si l’on veut bien se donner la peine d’être attentif, le constat est simple : certaines religions soutiennent les valeurs fondamentales de la République, d’autres les combattent.

(Au) nom de Dieu !

C’est vrai aussi en dehors des religions. La gauche laïque elle-même est partagée entre l’attachement réel à la démocratie et la tentation totalitaire : penser avec le peuple, ou penser à sa place. Choisir le libre-arbitre, la responsabilité et l’émancipation de chacun, ou préférer les assignations identitaires, qu’elles soient socio-culturelles, ethniques, sexuelles ou, justement, religieuses.

Et c’est également vrai au sein même des religions, même si de l’une à l’autre le poids relatif des véritables humanistes varie considérablement, et qu’ils sont plus ou moins en accord avec les principes fondateurs qui définissent historiquement leur religion. Malgré leurs évidentes divergences, Eugénie Bastié, Koztoujours, Abdennour Bidar, Henda Ayari, Delphine Horvilleur, Matthieu Ricard et Michel Onfray ont plus en commun entre eux qu’avec les prélats complices de trafics d’enfants au Canada, Marwan Muhammad ou, dans un tout autre registre, Edwy Plenel. Vouloir les regrouper en fonction de leurs affiliations religieuses plutôt que de leurs engagements éthiques serait absurde.

Disons-le simplement : ce qui compte n’est pas le nom que l’on donne à son dieu, mais les valeurs que l’on défend en son nom. Qu’il y ait souvent un lien direct entre les deux ne doit pas conduire à les confondre, ni à inverser l’ordre d’importance.

L’équilibre des valeurs 

Il faudra bien que le « camp laïque » se décider à distinguer ce qui doit l’être, et à comprendre que la neutralité de l’État, qui fait partie de la laïcité, est une neutralité envers les croyances mais certainement pas envers les valeurs. Et que la laïcité elle-même repose sur des présupposés et des choix philosophiques mais aussi, dans une large mesure, théologiques.

De même, il faudra bien que « les religions » qui ne l’ont pas encore fait admettent que la laïcité les protège bien plus qu’elle ne les contraint, et surtout qu’elle mérite d’être défendue autant pour des raisons de foi que de civisme.

Car si c’est l’implantation massive de l’islam sur notre sol qui nous interroge en premier lieu, les autres religions ne sont pas pour autant épargnées.

Le judaïsme et nos concitoyens juifs subissent, parfois tragiquement, les contre-coups de la situation politique en Israël et en Palestine, et d’un antisémitisme aux multiples facettes (chrétien très rarement, néonazi de manière résiduelle, d’extrême gauche ou complotiste plus souvent, et désormais marqueur identitaire dans la jeunesse des quartiers essentiellement arabo-musulmans, issu aussi des mises en accusation systématiques des juifs dans le Coran, de la vieille alliance à la fois opportuniste et idéologique entre le régime nazi et les islamistes, etc).

Le christianisme, en particulier l’Église catholique, voit durement secoué l’équilibre qu’il avait fini par trouver avec la République. Certains s’inquiètent, et se demandent sans forcément oser le dire si l’islam ne finira pas par faire au christianisme ce que le christianisme a fait aux religions qui l’ont précédé avec l’édit de Théodose[tooltips content= »Ou « édit de Thessalonique », pris en 380, faisant du christianisme la seule religion licite de l’Empire, officialisant la persécution par les chrétiens des cultes païens, des philosophes et de nombre de savants et penseurs que nous qualifierions aujourd’hui d’agnostiques.]1[/tooltips], la profanation de l’Irminsûl ou les croisades baltes[tooltips content= »Contrairement aux croisades en Terre Sainte, qui ne furent que des guerres de reconquête, les croisades baltes furent bien des guerres de conquête accompagnées de conversions forcées. »]2[/tooltips]. N’est-ce pas d’ailleurs ce que fait depuis toujours l’islam, à des degrés divers, partout où il en a le pouvoir ? D’autres regardent le « retour du religieux » avec un mélange d’espoir et de naïveté : « Nous avons tous le même dieu », disent-ils, oubliant que « Zeus est le seul dieu » et « Typhon est le seul dieu » ne sont pas des phrases équivalentes. Et lorsque le « camp laïque » veut censurer la croix sur la statue d’un pape ou les crèches de Noël avec autant sinon plus de fougue que les prêches djihadistes, les chrétiens républicains sont poussés à renier leurs propres valeurs pour faire cause commune avec des groupes fort peu humanistes, de leur religion ou d’autres.

Les cultes ouvertement polythéistes sont généralement oubliés, du bouddhisme à l’hindouisme en passant par le shintô et les diverses religions païennes ou néo-païennes. Athées et agnostiques se sentent mis sur la touche, presque délégitimés, alors que leur soif de vérité et de justice peut être aussi profonde que celles de bien des croyants. Quant à nos concitoyens musulmans, leur situation n’est guère enviable, tiraillés pour beaucoup entre les préceptes de la religion de leurs origines, c’est-à-dire la charia, et la culture du pays où ils vivent, la France, les deux se référant à des valeurs plus souvent opposées que compatibles.

Liberté et émancipation

Dans un tel contexte, la laïcité revêt une sensibilité toute particulière. Après tout, si les mouvances racialistes et islamistes s’attachent tant à la combattre, c’est bien qu’elle est un rempart contre ce qu’ils promeuvent : l’assignation identitaire, notamment raciste ; le communautarisme au détriment de l’universalisme ; la haine de l’Occident ; le totalitarisme islamique.

La laïcité « à la française » est un excellent système, qui se montre bien supérieur aux alternatives que d’aucuns tentent généralement de promouvoir, en particulier le communautarisme à l’anglo-saxonne. Mais trop souvent on la considère uniquement comme une réaction républicaine inspirée des Lumières contre le catholicisme alors dominant et les freins qu’il mettait (à l’époque) à la liberté de pensée. C’est en partie vrai, mais c’est confondre les conditions de la résurgence d’un idéal avec l’essence de cet idéal. Elle serait aussi anticléricale, et plus athée qu’agnostique. Rien n’est plus faux.

En effet, le cœur de ce que nous appelons aujourd’hui laïcité est bien antérieur à la France ou au christianisme, et se marie fort bien avec une profonde vénération du divin. Il existe en effet une description fort ancienne et pratiquement parfaite de ce que devraient être les rapports entre la République et les religions. Écrite là où l’Occident puise une bonne part de ce qu’il a de meilleur, elle est sans doute l’acte de naissance de la laïcité en même temps qu’un hymne éclatant à la sagesse divine.

Pour l’essentiel, la laïcité repose sur deux principes : liberté et émancipation.

La liberté de religion d’abord, qui est aussi liberté par rapport à la religion, droit de croire ou de ne pas croire, droit de changer de croyance, droit de n’y attacher aucune importance. La liberté de pensée, en somme, et en particulier la liberté de conscience.

L’émancipation ensuite, qui permet de penser par soi-même, non pour rejeter en bloc la tradition, mais pour ne pas être prisonnier de l’argument d’autorité. Sans cela, la liberté de pensée ne serait qu’illusoire. Cette émancipation n’est pas uniquement individuelle, elle est aussi collective et profondément républicaine : « La République, ce principe politique (…) qui élève l’homme, le consommateur ou le croyant à la dignité de citoyen »[tooltips content= »La République que nous voulons, par Gilles Clavreul et les fondateurs de l’Aurore. »]3[/tooltips]. L’émancipation conduit à la citoyenneté, donc à un droit public : l’émancipation du débat politique vis-à-vis de la religion, en le faisant autant que possible reposer sur la raison et non plus sur la croyance. C’est ce qui permet à des hommes et des femmes d’origines, de milieux et de religions différentes de rechercher ensemble l’intérêt général pour construire une société reposant sur des valeurs partagées.

La liberté de conscience sur le fronton d’un temple

Entremêlés comme les serpents du caducée d’Hermès, ces deux principes ont été posés et théorisés en même temps que la démocratie, ce qui n’est sans doute pas un hasard, et magnifiquement exposés dans une pièce de théâtre, dont le message est devenu l’un des fondements vitaux de notre civilisation.

Athènes, en l’an 458 avant l’ère chrétienne. Le Parthénon n’est pas encore achevé. Dans quelques années, ses frontons représenteront à l’est la naissance d’Athéna, et à l’ouest ce que l’on appelle « la querelle d’Athéna et de Poséidon » mais que l’on ferait mieux de nommer « le choix de Cécrops ».

Un an plus tard encore, Périclès prononcera, en hommage aux premiers morts de la guerre du Péloponnèse et à la démocratie, son discours le plus célèbre, le discours, celui qui sera la mesure de tous les discours politiques à venir. Mais nous n’y sommes pas encore, et le marbre n’a pas encore pris la forme de ces deux scènes que nous gagnerions à méditer à travers les siècles.

A l’orient, la fierté et la joie de Zeus à la naissance de sa fille, la seule divinité qui resta à ses côtés pour affronter le monstre Typhon, la seule avec qui il accepte de partager la possession de la foudre. Certains écrivent depuis plus de mille ans qu’il serait déshonorant pour leur dieu d’avoir des filles : « Vous auriez des garçons et Lui des filles? Que voilà donc un partage injuste ! » (sourate n°53, l’Étoile). Ce passage et le hadith de Tabarî s’y rapportant sont d’ailleurs à l’origine de la célèbre controverse dite « des versets sataniques », et les réformateurs sincères de l’islam gagneraient sans doute à réfléchir en profondeur à ce qu’elle représente : outre la question du statut du texte, s’y posent celles du respect du féminin et des femmes, et celle de l’obsession pour l’accaparement de toute vénération par Allah, le Tawhîd, « l’unicité », sur laquelle les islamistes mettent tout particulièrement l’accent. Notons également que l’une des trois déesses dont le dieu de l’islam n’est pas le père est justement Al-Lât, parfois assimilée à Athéna, notamment à Palmyre et sans doute aussi sans doute dans son sanctuaire de Taëf, détruit en 632 sur ordre du prophète en même temps qu’il obligeait ses habitants à se convertir…. Ô combien je préfère l’hymne homérique qui proclame : « Je commence par chanter Pallas Athéna, déesse illustre, aux yeux clairs, très sage, au cœur indomptable, vierge vénérable, protectrice des villes, vigoureuse, que Zeus enfanta lui-même […] et que tous les Immortels contemplèrent avec admiration. Impétueusement, elle jaillit de la tête auguste […] et le très sage Zeus s’en réjouit. »

A l’occident, le choix. Athéna et Poséidon désiraient tous deux devenir la divinité tutélaire de cette jeune cité qui serait le berceau de tant de merveilles. Par l’intermédiaire de leur roi, Cécrops, ses habitants comparèrent ce que l’un et l’autre leur offraient, c’est-à-dire aussi la société qu’ils leur proposaient, ce vers quoi ils voulaient les guider. Et les mortels choisirent, et les dieux respectèrent le choix des hommes. Avaient-ils conscience, ces enfants de l’Attique, il y a deux millénaires et demi, tandis qu’ils bâtissaient et sculptaient, de la valeur de ce que les Olympiens leur avaient donné et qu’ils nous transmettraient ? La liberté de conscience, magnifiée, exaltée, sacralisée sur le fronton d’un temple. La liberté de conscience, voulue par les dieux et assumée par les hommes.

Demain, le miracle français ?

Nous sommes juste un peu plus tôt. Même si les statues ne sont pas encore là, les mythes sont connus de tous, et nul ne doute de la réalité de ces dieux dont on sait depuis Homère qu’ils sont présents, bien présents, même si seuls certains savent en percevoir les signes, même si d’abord les filles de Kéléos ne reconnurent pas la vieille femme à Éleusis – ni Sara les trois voyageurs à Mambré, ni les disciples leur compagnon de marche sur le chemin d’Emmaüs. Car la discrétion divine n’est pas une absence, mais une marque de respect et de délicatesse envers les mortels.

Athéna n’a-t-elle pas expliqué à Ulysse, sur les berges d’Ithaque, que si elle avait laissé Télémaque se confronter au danger, tout en restant à ses côtés sous les traits de Mentor, c’était pour ne pas le priver de la gloire qui lui revenait ? Et parce qu’Ulysse lui-même avant son départ ne lui avait pas confié son fils pour qu’il demeure un enfant, mais pour qu’il devienne un homme, dont son père pourrait être fier. Elle, déesse à qui le seigneur de l’Olympe permet ce qu’il interdit aux autres immortels, n’a-elle pas aussi assumé l’humble rôle de cocher pour soutenir Diomède face à la fureur d’Arès ?

Nous sommes au printemps -458, et Eschyle vient de remporter le premier prix du concours de théâtre des Grandes Dionysies avec sa trilogie de l’Orestie. Ce n’est pas un texte religieux, mais les dieux y apparaissent, conformes à l’image que s’en font leurs fidèles. Certes, les Grecs même pieux ne dédaignent pas de mettre en scène les immortels dans des comédies, et Aristophane n’a rien à envier à l’irrévérence de Charlie. Mais l’Orestie n’est ni une comédie ni une critique sociale, au contraire, c’est une exaltation des valeurs d’Athènes. La cité d’Athéna n’aurait pas décerné un tel prix à Eschyle, si le peuple n’avait pas sérieusement reconnu dans son œuvre ses convictions et ses dieux. Il y eut même, dit-on, des évanouissements dans le public tant les Érinyes étaient effrayantes et réalistes, crédibles.

Et au fond, puisque pour désigner ce siècle on parle du « miracle grec », n’est-il pas permis d’imaginer que les Olympiens eux-mêmes ont murmuré à l’oreille du génial dramaturge ? Comme l’écrira Plutarque au sujet de la prophétesse de Delphes : « Ce n’est pas au dieu qu’appartiennent la voix, les sons, les expressions et les vers, c’est à la Pythie. Mais lui, il provoque les visions de cette femme et produit dans son âme la lumière qui éclaire ce qui est et ce qui doit être : c’est en cela que consiste l’enthousiasme »[tooltips content= »Sur les oracles de la Pythie. »]4[/tooltips].

Si toutes les religions qui se réfèrent à des messages dits révélés avaient la sagesse de Plutarque, et passaient de la croyance en des textes dictés au respect de textes inspirés, un grand pas serait accompli. Si en outre elles comprenaient comme lui que l’obéissance à une volonté a priori divine ne doit jamais abolir le discernement moral, que seul un Typhon et non un dieu véritable exige que l’on commette des monstruosités en son nom[tooltips content= »De la superstition. »]5[/tooltips], nombre de problèmes seraient résolus…

Redisons-le : ce qui détermine quel dieu je sers véritablement n’est pas le nom que je lui donne mais ce que je fais ou que je m’interdis de faire en son nom, au nom d’un idéal ou simplement par humanité.

Pourquoi la Grèce ?

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Ce que je crois

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Le voyage est au bout de la carte postale

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Plus mobile que votre smartphone, moins démodée que vos tongs, la carte postale fait de la résistance: avouez-le, c’est le meilleur moment de vos vacances…


Les scientifiques s’interrogent toujours sur ce mystère géologique. On a perdu la trace des dinosaures, des gaullistes de gauche et des chevènementistes. Et les échanges épistolaires n’ont plus le charme d’antan. Le tweet et le like ont supplanté la carte postale. Écrire est aussi anachronique que conduire une hippomobile ou couper son vin à l’eau de Seltz. Le « digital » a enterré le stylo et la feuille blanche, il s’attaque à l’orthographe et à la syntaxe, et dans un dernier coup de reins salvateur, il rayera d’un trait la civilisation de l’écrit. Quelle merveille, notre littérature si empesée, tatillonne et intrusive n’y résistera pas.

Un écran qui ne se décharge pas

Le roman sera phonétique ou dodécaphonique. Le papier n’aura plus qu’une utilité hygiénique. Le Bic, un usage probablement pornographique. L’écrit, cette ringardise désuète et réactionnaire, à la corbeille. Enfin, nous serons débarrassés des pleins et déliés de l’école communale. Les instituteurs au piquet. Les humanités aux oubliettes. Dans cet univers satellisé où les mots se contractent, l’antique carte postale n’a pourtant pas dit son dernier mot. Elle fait barrage à la virtualité des sentiments, tel un rempart fragile et sublime, une ode à la dépersonnalisation. Selon des experts en nouvelles technologies, sa disparition était programmée au début des années 2000. La fin d’un cycle naturel. Le passage de témoin entre le papier et l’écran était « acté » comme ils disent dans des « workshops » où leurs cervelles sont censées faire des étincelles. Comment pouvait-elle faire le poids ?

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Cette carte postale paraissait si frêle face aux smartphones de dernière génération et leurs options démiurgiques. Elle se sentait un peu bête dans ses tourniquets colorés. Une potiche des bars-tabacs. Une nostalgie surnuméraire. Plus personne ne jetait un regard sur elle. Même pas un clin d’œil sur le port de Sète, le pont du Gard, la cité d’Aigues-Mortes ou le barrage de Serre-Ponçon. Notre géographie se fait la malle après la disparition des plaques minéralogiques au cul des voitures et avant la fin officielle des départements. Nos sous-préfectures avaient pourtant de l’allure au format 148 x 105 mm. Combien d’humbles villes s’enorgueillissaient de posséder une collection de cartes dentelées et de vues aériennes. Dans les greniers des maisons de famille, elles s’entassent par centaines, témoignages fugaces d’une ville de garnison, de cure ou d’un amour défendu.

La carte est le territoire

Sans leur présence, Charleville-Mézières, Sancoins ou Briare auraient été supprimés des plans IGN. Par miracle, sauvées des eaux et pas boudées, les relations épistolaires refont surface au soleil de l’été. Fatigué de pianoter sur votre clavier, à la plage, aux terrasses des cafés ou au lit, vous vous rappelez aux bons souvenirs d’une tante veuve dont l’héritage somnole, d’une cousine en maison de retraite, d’une collègue jalouse ou d’un ex-mari sédentaire. La carte postale nous relie aux autres pour le meilleur et le pire. Plus charnelle qu’un selfie et au tarif de quelques centimes, elle nous pousse à briser nos chaînes électroniques. On prend plaisir à les choisir, chacun ayant sa méthode. Les plus radins prennent d’instinct les moins chères. Les anxieux, par peur de se tromper et de trancher, optent pour des cartes avec plusieurs vues : la vieille ville, la cathédrale, le lac et le petit train touristique. Les romantiques se ruent sur les couchers de soleil et les forêts de pins (qui ont la préférence également des naturistes). Les régionalistes collectionnent les blasons héraldiques. Les sportifs, qui ont le culte du mouvement, se laissent tenter par un plongeur, un surfeur, un cycliste ou un marcheur dans un décor à couper le souffle.

« J’t’embrasse sur les 4 joues »

Il y a aussi cette catégorie curieuse qui achète une carte qui ne comporte aucune photographie du lieu visité, juste un slogan impersonnel du type « Vive les vacances ! » ou « Le bronzage, c’est fantastique ! », sans aucune indication territoriale, excepté l’oblitération postale. J’ai un faible pour les adorateurs de la carte grivoise, celle où un sein, un string ou une pose lascive s’étalent à la vue de tous. Les volcans d’Auvergne et une brochette de fesses en éruption me ravissent. Toutes les allusions grasses et sans conséquence me font croire dans le génie humain : « La pêche aux barbues ! », « J’t’embrasse sur les 4 joues », « Vacances épuisantes : l’après-midi on pointe, le soir, on tire ! » ou « La recette des vacances… bien huiler… bien fariner… rôtir à feu vif… et déguster avec les mains ». J’aime les envoyer et imaginer la tête du destinataire. Militons ensemble pour qu’elles refleurissent dans les tourniquets de France. En fait, peu importe le thème de la carte postale, seul le geste de timbrer et de poster soi-même compte. C’est une manière de se désintoxiquer des réseaux sociaux, de se réapproprier l’écriture, de réfléchir un instant à l’autre, de s’affranchir du quotidien. Quelques phrases griffonnées, une banalité sur la région, une considération sur la météo, pour les plus inspirés, une citation de Napoléon ou Hugo, rien d’important, si ce n’est une pensée dans un monde qui isole.

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Japon: l’évangélisation par les mangas?

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Quatre cent ans après la persécution des missionnaires chrétiens au Japon, le message christique revient par des voies peu catholiques : l’exorcisme.


Au XVIIe siècle, les citoyens japonais étaient contraints à la cérémonie du fumie, “images [saintes] à fouler” : il s’agissait de piétiner des représentations de la Vierge Marie ou du Christ pour montrer leur hostilité au christianisme. Aujourd’hui, saintes croix, sons de cloches et ecclésiastes sont légion dans les anime (film d’animation). Un thème inspire particulièrement les mangaka (dessinateurs de mangas) : l’exorcisme. Le rite, pourtant aussi présent dans le shintoïsme, est traité à grand renfort de symboles chrétiens. Ce procédé n’est pas prosélyte pour autant, et relève plutôt d’un usage païen de références chrétiennes. Le schéma varie de peu dans les scénarios : dans un monde manichéen où les religieux incarnent de prime abord le Bien et les démons le Mal, c’est justement un diable qui rejoint les rangs de Dieu et a l’idée la plus juste de ce qu’est le Bien. Les anime sont ainsi saturés de références à une chrétienté belliqueuse, où un démon transfuge finit par incarner l’espoir de paix.

Mangas et symboles chrétiens

Florilège de temples protestants et d’églises, des croix en veux-tu en voilà… Le spectateur est abreuvé de symboles chrétiens dès le générique. L’affiche de l’anime Hellsing, donne le ton : « au nom du Seigneur, les âmes impures des morts-vivants doivent être vouées à la damnation éternelle. Amen ». Dans Chrono Crusade, la protagoniste Sœur Rosetta et sa fiole d’eau bénite autour du cou sont mises en exergue. La symbolique chrétienne se trouve aussi dans les expressions des personnages : le Nosferatu d’Hellsing menace un prêtre transformé en vampire : « prépare-toi à souffrir en enfer pour l’éternité », le père Fujimoto dans Blue Exorcist lance : « jamais le chemin du juste ne sera révélé aux infidèles, ils tomberont de l’échelle de Jacob. » Pourquoi donc cette omniprésence de signes chrétiens dans des films d’animation japonais ? Tokaï, sous son nom d’animateur de l’émission radio Konichiwa sur la culture manga et organisateur du Geekali, événement autour du monde otaku et geek à la Réunion, a une explication : « Les mangaka sont très ouverts sur le monde et cherchent des références qui auront un écho universel. Les références bibliques sont très répandues, ce sont des codes déjà existants dans l’esprit des spectateurs. Les gens accrochent ainsi plus facilement à l’histoire. » Les croix sont comme les chaînes en or des rappeurs : un attribut bling bling. Croix bien en vue sur le col lavallière d’Integra Hellsing, croix sur le col et le cordon à lunettes de père Fujimoto, grosses croix dorées en guise d’épaulettes sur l’habit de Soeur Rosetta… Au-delà d’une utilisation excentrique des symboles, c’est néanmoins un thème chrétien belliqueux qui est mis en avant.

« Tu n’es même pas digne de vider les poubelles de l’enfer »

« Suppôt de Lucifer », « Satan du Vatican », « Charogne démoniaque », les provocations fusent dans l’anime Hellsing. Alucard – devinez l’anagramme -, le protagoniste, est un vampire excité de la gâchette. Armé d’un pistolet gravé au nom de « Jésus Christ », qui tire des « balles saintes coulées dans l’argent de la Sainte Croix de l’église de Manchester », le héros dégomme vampires, ghouls et prêtres corrompus du Vatican à tout va. On tient là une constante dans ce type d’anime : les armes à feu tirant des balles saintes. Qui dit armes, dit guerre, et il y a toujours une bataille en cours ou à venir. Dans Evangelion, que l’auteur a voulu comme « la genèse d’un nouvel évangile », les humains construisent des robots pour résister aux anges envoyés par Dieu à dessein d’apocalypse. Chrono Crusade choisit de revisiter les événements de l’Histoire sans l’angle d’une guerre entre les forces du Bien et du Mal : le père Remington – ange secrètement descendu sur Terre- croise le Diable sur la place Saint-Pierre : « Le paradis est désormais condamné aux ténèbres. Regarde bien cette époque, tes amis les hommes auront beau faire, leur destin est déjà entre mes mains. » Juste après retentit un coup de feu, on est en 1981 et le Pape Jean Paul II est victime d’une tentative d’assassinat. Massacre de la Saint Valentin à Chicago, massacres de 1929, même le Krach boursier ne seraient que la réalisation d’une prophétie révélée par le Vatican, qui témoigne de l’emprise du Mal sur les hommes. Le démon peut néanmoins changer de camp pour le Bien, et le thème du transfuge est cher aux mangaka pour appuyer une critique du manichéisme, comme l’explique Tokaï : « Les anime se révèlent tous être des satires de la société. Un groupe audible ou une instance comme l’Eglise, se revendiquant du Bien, va pointer du doigt des personnes comme mauvaises sauf que les limites ne sont pas aussi nettes. Dans l’anime, le démon peut être celui qui montre le plus d’humanité et de droiture, tandis que certains membres de l’Eglise peuvent corrompre une action juste. »

« Je suis le bâtard de Satan »

Rien de tel que l’anime Blue Exorcist pour brouiller le radar manichéen. Rin, le protagoniste, est un casse-tête chinois à lui seul : il a été élevé comme un fils par un ecclésiastique mais est en vérité le fils de Satan. Son fief est un monastère, mais sa place naturelle est dans la Géhenne, le monde des démons. Malgré ses oreilles pointues, ses crocs acérés et sa queue de diablotin il n’a qu’un seul désir : devenir Saint Paladin – grade le plus élevé des exorcistes – et tuer Satan. Pour atteindre son objectif, il intègre l’académie de la Croix Vraie, prestigieux établissement, qui forme l’élite des exorcistes. Là aussi, nous ne sommes pas à un paradoxe près : le proviseur n’est ni plus ni moins que le frère de Satan, Mephisto Pheles. Le thème du démon transfuge est récurrent dans le schéma narratif des anime. Un diable finit toujours par sortir des rangs pour combatte les siens. C’est ainsi que dans Chrono Crusade, la sœur Rosetta peut compter sur un « démon dissident », Chrno, fidèle compagnon qui n’hésite pas à se brûler avec de l’eau bénite pour repousser des esprits maléfiques. Celle qui a « pris le voile pour être au service de Dieu » est même allée jusqu’à pactiser avec le démon. Même les supérieurs de la Sœur Rosetta sont loin de condamner le couple antagoniste. Soeur Kate – à la tête de l’ordre Magdala – demande au pasteur Remington : « Les âmes qui ont pactisé avec les démons sont-elles condamnées à brûler éternellement en enfer ? », « pas du tout, c’est une superstition », « tant mieux, je voulais en être vraiment certaine. ». La formule la plus illuminée est prononcée par le vampire Alucard, dans une atmosphère glauque et horrifique : « les âmes qui évoluent dans la droiture verrons leur héritage se perpétuer dans des siècles et des siècles.

Sans s’y méprendre, ce n’est pas au milieu de démons excentriques et d’incantations magiques que l’Eglise chrétienne peut espérer ramener de jeunes brebis à son troupeau. Prosélytisme et sorcellerie font mauvais ménage. Néanmoins, plonger tels de vulgaires païens dans ces univers déroutants permet de nous arracher un temps au manichéisme.


Silence

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Littérature: la vérité sort du regard des enfants

Je suis en train de lire le Complot contre l’Amérique, une uchronie de Philip Roth qui se présente comme les Mémoires de l’enfant qu’il fut dans une Amérique qui n’a pas exactement existé – où le nazillonesque Lindbergh aurait été élu contre Roosevelt en 1940, et ce qui s’ensuivit. Une bien belle histoire avec un président présentant bien, adulé et dictateur. Une combinaison qui n’existe que dans les livres.

Cela dit, je comprends bien quel fut le dilemme de Roth : il ne pouvait écrire comme un enfant, parce qu’il était nécessaire d’expliciter (nécessairement a posteriori) des allusions politiques qui auraient forcément échappé à son héros, huit ans au début de l’histoire. Mais quel dommage du point de vue littéraire ! Quel dommage de ne pas avoir relevé le défi qu’a brillamment illustré Gary / Ajar dans La Vie devant soi ! Ou Charles Williams dans Fantasia chez les ploucs, ce chef d’œuvre d’humour où un gamin du même âge est confronté au liseron tatoué sur le sein droit de Miss Caroline Tchou-Tchou, à cet âge tendre où la libido n’a pas encore fait des siennes… En le mettant en scène (film inoubliable où Lino Ventura, Jean Yanne et Mireille Darc – et Dufilho, grandiose en allumé total – cabotinaient à qui mieux-mieux), Gérard Pirès n’a pas osé suivre le parti-pris du roman. On peut le comprendre : tout filmer à 1m30 de hauteur eût été une gageure. N’est pas Dziga Vertov qui veut. Le plan sud-américain systématique, c’est sans doute frustrant.

Dire ce qu’un adulte ne dirait jamais

Ecrire a posteriori est sans doute intéressant – un auteur disposant de tous ses moyens revient sur son enfance, depuis Rousseau on a exploité le genre jusqu’à l’os, voir Loti et le Roman d’un enfant. Mais littérairement, c’est sans surprise. Le héros de Roth pleure beaucoup, c’est de son âge, mais il le dit comme le dirait un adulte. Il sait qu’il ne sait pas pourquoi…

Ecrire vraiment comme un enfant permet à un auteur de dire ce qu’un adulte ne dirait jamais – et de le dire comme il ne le dirait pas, s’il osait l’articuler. Bazin a raté le coup dans Vipère au poing : Brasse-Bouillon, qui a largement dépassé l’âge de raison, parle comme l’adulte qu’il deviendra, c’est dommage. Le Sac de billes de Joseph Joffo a été réécrit par quelqu’un (Patrick Cauvin) qui respectait un peu trop la langue et connaissait la Shoah rétroactivement. Jacques Lanzmann l’a en revanche particulièrement réussi dans le Têtard, que les profs évitent soigneusement de faire en classe, alors que le livre rassemble tout ce qu’il faut — et qu’il est fort bien écrit, dans le genre vulgaire.

Ce que n’a pas franchement réussi Azouz Begag, qui dans le genre vulgaire écrit… moins bien que Lanzmann.

Ah, mais lui, on l’étudie en classe – cherchez pourquoi. À cause de…

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La Vie devant soi

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Pour émigrer au Canada, mieux vaut être riche et bien portant…

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Les grandes déclarations humanitaires d’accueil aux migrants que fait Justin Trudeau cachent une politique migratoire assez restrictive.


Il y a deux ans, Justin Trudeau s’affichait en photo sur Facebook de réfugiés accompagné du message « Bienvenue au Canada ». Sur Twitter, le chef du gouvernement canadien rappelle régulièrement aux réfugiés que les portes du Canada leur sont ouvertes. Voici une stratégie de communication qui n’a rien à envier à celle que Sibeth Ndiaye impose à l’Elysée, Trudeau martelant urbi et orbi que le Canada reste le premier de la classe niveau tolérance, jusqu’à publiquement condamner la politique migratoire de Trump.

Pourtant, ne vient pas au Canada qui veut. En se renseignant auprès des services de l’immigration, on découvre une sévérité et une méfiance insoupçonnées. Afin de poser un pied sur la terre promise de James Cook, les aspirants immigrants devront remplir une palette de critères essentiellement basés sur l’intérêt économique qu’ils présentent pour le marché économique canadien.

Pas d’eldorado pour les migrants

Côté immigration économique, le Canada ouvrira ses portes à n’importe quel européen dont le compte déborde de billets. S’il a breveté une invention que les services de l’immigration canadienne jugent assurément lucrative ou qu’il exerce le métier de chef de projet en ingénierie ou de consultant financier, ce sera dans la poche.

Mais les choses se corsent pour les demandeurs d’asile. C’est l’unique catégorie qui doit fournir son empreinte digitale ainsi qu’une photo d’identité. Pas folle la guêpe canadienne ! S’il est impossible de déterminer à l’avance l’octroi (ou non) du droit d’asile d’un réfugié, peuvent d’ores et déjà déclarer forfait ceux qui sont entrés sur un point terrestre depuis un tiers pays sûr (si vous fuyez une dictature où votre tête est mise à prix, pensez à décocher les Etats-Unis de votre itinéraire), ceux qui ont déjà obtenu le droit d’asile ailleurs, les déboutés, et bien évidemment les individus qui pourraient représenter un danger pour Ottawa.

Comme l’Australie, mais dans une moindre mesure, le Canada fait le choix d’une politique migratoire restrictive. Il souffre des mêmes peurs que ses partenaires occidentaux, sans toutefois les assumer. Trudeau s’emploie même à les cacher.

La face cachée de John Wayne

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John Wayne, ce n’est pas seulement un Colt et un chapeau. C’est aussi un mépris, tout américain. 


A lire aussi : John Wayne, l’homme qui n’a pas eu de jeunesse – John Wayne n’est pas mort (4/6)

L’effet K.

Oui, lui dis-je, l’effet K., désigne une célèbre expérience menée par le cinéaste Lev Koulechov à Moscou au début des années 1920. Koulechov présenta à ses élèves – il enseignait à l’Institut supérieur cinématographique – un montage où alternaient un plan de visage totalement inexpressif de l’acteur Ivan Mosjoukine avec successivement trois plans représentant une assiette de soupe sur une table, une femme morte gisant dans son cercueil et celui d’une fillette en train de jouer. Les spectateurs s’extasièrent alors sur le jeu de Mosjoukine qui exprimait si admirablement la joie, la tristesse et la tendresse. Preuve était faite de l’effet émotif du montage au cinéma.

Marie ne me parut pas convaincue.
– J’avais pourtant entendu dire que l’effet K., comme tu le nommes, résultait d’un comportementalisme assez primaire visant à éradiquer la tradition théâtrale russe et à substituer aux grimaces et à l’emphase de l’art tsariste une sobriété plus proche du peuple. Poudovkine l’a dit dans ses Mémoires…

Mutine, elle ajouta : « C’est cela que j’appelle approfondir ! ». J’en demeurai coi. Sentant qu’elle avait marqué un point, elle poursuivit : « Tu ne trouves pas curieux que le jeu des acteurs américains au cinéma est, lui aussi, fondé sur la sobriété, alors que le cinéma national fut lancé par deux transfuges du théâtre : Griffith et DeMille ? Tu devrais relire Luc Moullet qui dit des choses passionnantes sur le sujet… »

– Lesquelles ?

– Par exemple que les seuls acteurs à cabotiner vraiment dans les films de DeMille, ce sont des acteurs étrangers, comme Sessue Hayakawa, Théodore Kosloff et Charles Laughton qui interprètent tous des rôles de grands méchants. Il y a là un amalgame pervers entre le Mal, l’Etranger et l’overplay. Je veux bien admirer l’underplay de John Wayne, à condition que tu n’escamotes pas sa dimension xénophobe, voire raciste.

La discussion s’arrêta là. Un demi-siècle nous séparait. Et je ne tenais pas à passer pour un vieux schnock aux yeux d’une si ravissante donzelle. Mais je ne tenais pas non plus à lâcher mon John Wayne.

Clément Rosset sème le doute

Cela se passait chez Yushi. Mon ami Clément Rosset avait déjà vidé quelques flacons de saké. Je m’en tenais au whisky. La conversation s’échauffa dès lors que je lui fis part de ma passion pour le western. C’est peu dire qu’il ne la partageait pas : il éprouvait la plus vive aversion pour un genre qui, à l’en croire, encourage la bêtise et qui, sous couleur d’action et de vastes paysages, a toujours été l’occasion de nous faire avaler une potion empoisonnée.

– Laquelle ? demandai-je pendant qu’il finissait son saké.

– Je veux parler de la potion moralisante qui catéchise et infantilise le spectateur en imposant une distinction puérile entre bien et mal, juste et injuste, gentils et méchants…

Je rétorquai qu’on pouvait dire cela des trois quarts de la production cinématographique, mais il ne prêta aucune attention à mon objection et poursuivit sur sa lancée.

– Tiens, pas plus tard qu’avant-hier, je me suis résolu à regarder de bout en bout Rio Bravo de Howard Hawks. Hélas, j’ai dû une fois de plus abandonner le film en cours de route, écoeuré d’emblée par la bouille de John Wayne. Et pourtant, si j’en crois les historiens du cinéma Rio Bravo dépasse en puissance expressive les tragédies de Sophocle ou de Shakespeare.

En l’écoutant parler, je songeais qu’il ressemblait de plus en plus à Walter Brennan, le shérif adjoint alcoolique et malicieux de John Wayne. Nous parlâmes encore des écrits sur le cinéma de Gilles Deleuze qu’il trouve, tout comme moi, ennuyeux. Mais qui a au moins le mérite de ne pas mépriser le western. La soirée s’acheva sur un éloge de W.C. Fields et de sa célèbre réplique : « Un homme qui déteste les enfants et les animaux ne saurait être foncièrement mauvais. »

Sans doute est-il préférable de ne pas évoquer non plus John Wayne devant Michel Onfray. Dans Le jour le plus long (1962, produit par Zanuk et qui reconstitue le débarquement des Américains en Normandie, on y voit un John Wayne viril (« emblématique du conquérant américain », ajoute Onfray) faisant face à un Bourvil, maire de Colleville-sur-Orne, débile et dégingandé qui incarne la Résistance. Il arrive en vélo sur les lieux du Débarquement avec un casque de pompier sur la tête et une bouteille de champagne dont personne ne veut. Les Allemands au moins auraient eu la décence de se prêter à ce jeu et de vider leur coupe. John Wayne traite les Français comme les Indiens et sans doute n’est-il pas loin de penser qu’un bon Français est un Français mort.

A lire aussi :

« J’aime pas John Wayne » (1/6)

Mon père, ce John Wayne (2/6)

Les Louane éplorées de notre temps auraient besoin d’un John Wayne (3/6)

John Wayne, l’homme qui n’a pas eu de jeunesse (4/6)

Le soir où Clément Rosset a reçu une boulette…

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La scène se déroule sur les hauteurs de Nice au début du mois de mars 1974. Alors qu’il se rend chez des amis, Clément Rosset reçoit une mystérieuse boulette comme dans la BD de Robert Crumb Head Comix, où de mystérieuses boulettes, venues d’on ne sait où, frappent des personnages au hasard. Cette boulette est de nature philosophique. Son message est d’une clarté aveuglante et Clément Rosset le déclinera sous toutes ses formes dans son œuvre. Il le résume ainsi : « Ce que nous prenons pour une version perverse de la réalité est la réalité même ». La tautologie comme philosophie prend forme et Clément nous en offrira au fil des ans des versions hilarantes.

A lire aussi : Clément Rosset dans mes souvenirs

Clément Rosset nous raconte un soir, à Michel Polac et à moi, qu’il fait souvent le rêve suivant : il reçoit dans son courrier un imprimé élégant qui est, en fait, une convocation officielle : « Le dénommé Clément Rosset, demeurant à Picadilly Circus, est prié de se rendre à la prison centrale de Londres, demain matin à dix heures pour y être pendu ». Il ne fait aucun doute, ajoute Clément, que le destinataire de la lettre se rendra de plein gré à son exécution. Il s’y rendra d’autant plus volontiers que le cirque de la vie (Picadilly Circus), la ronde des désirs, lui pèsent et qu’il aspire à leur échapper.

Accusé de réception

Ce rêve confirme mon intuition que l’ami Clément est un nihiliste – terme qu’il exécrait – qui s’ignore. Il a résolu trop jeune l’énigme de l’existence en s’imbibant de Schopenhauer et s’est laissé ensuite embobiner par Nietzsche, expert dans l’art de lancer des boulettes.

Ce que j’ai le plus apprécié chez ce cher Clément, c’est son humour très british, son sens du burlesque et son inaltérable bonne humeur en compagnie. Mais il ne serait pas tout à fait lui-même, s’il n’attendait pas, s’il n’espérait pas chaque nuit la lettre lui annonçant avec une politesse exquise son exécution pour le lendemain. Il l’a enfin reçue.

J’ai revu Cocoon, je n’aurais pas dû…

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J’ai revu Cocoon, le film de Ron Howard que j’avais aimé étant jeune. Grossière erreur…


On ne devrait jamais revoir les nanars qu’on a aimés à vingt ans.

Histoire d’étancher la soif des nostalgiques des années 1980, Carlotta exhume aujourd’hui le quatrième film de Ron Howard : Cocoon. J’étais trop jeune pour avoir vu ce film à sa sortie mais dans la mesure où le cinéma fantastique commençait à m’intéresser, je me souviens avoir été très intrigué par cette histoire de retraités en Floride rajeunissant après avoir plongé dans une piscine pleine de mystérieux cocons.

Fan des années 1980

Dans un premier temps, le film est construit sur deux récits parallèles et l’on comprend assez vite que ces cocons sont en fait des extra-terrestres en hibernation et que leurs congénères sont déjà sur place pour les ramener sur leur planète…

Cocoon exsude les années 1980 par tous les pores : musique synthétique abominable, coupes de cheveux improbables et mise en scène publicitaire truffée d’effets-spéciaux qui pouvaient éventuellement impressionner il y a 30 ans mais qui paraissent cent fois plus ringards que les trucages primitifs de Willis O’Brien pour King Kong ou ceux de Ray Harryhausen.

Ron Howard, qui prouvera par la suite qu’il est un cinéaste exécrable, joue d’abord sur deux tableaux : d’un côté, la comédie un peu décalée et gérontophile avec ses vieillards soudain possédés par le démon de midi et se conduisant désormais comme une bande de jeunes en allant faire du smurf (un mot qui ne parlera sans doute pas au moins de 30ans) en boîte de nuit. Les comédiens sont plutôt sympathiques (on reconnaît l’excellent Don Ameche qu’on a tellement aimé dans Le Ciel peut attendre de Lubitsch) et si les gags sont plutôt attendus et foireux, ce n’est pas l’aspect le plus déplaisant du film.

Spielberg en pire

De l’autre côté, Cocoon est un film de science-fiction qui lorgne bien évidemment du côté de Spielberg et de ses extra-terrestres gentils (Rencontres du troisième type, E.T) et de Lucas (Steve Guttenberg encourage d’ailleurs sa petite amie du cosmos avec le désormais célèbre « May the force be with you » !) C’est peu dire que ce parrainage n’avait rien pour me plaire et j’ai été servi : puritanisme détestable, retour puant de la religiosité (j’y reviens)… le tout nappé sous une épaisse couche de sirop larmoyant et écœurant.

Les extra-terrestres de Ron Howard, c’est assurément le retour de Dieu et la promesse d’une vie meilleure loin des souffrances de cette vie sur Terre. C’est particulièrement souligné lorsque le grand-père explique à son petit-fils qu’il va partir et ne plus jamais le revoir. Quand le gamin lui demande où, le vieillard lui montre le ciel. Après les vibrantes et politiques années 1970, Cocoon symbolise bien ce retour à l’ordre moral typique des années post-Lucas/Spielberg et de cette ordure de Reagan. Même si les vieux se dévergondent un petit peu (on est loin du magnifique La Maison du sourire de Ferreri), c’est pour que Ron Howard en profite pour mieux condamner l’infidélité de l’un et l’hédonisme irresponsable des autres (à force de trop abuser de la piscine, ils finiront par lui faire perdre son pouvoir d’élixir de jouvence).

Bon courage

La dernière demi-heure qui voit nos grabataires rejoindre leur destinée (je n’en dis pas trop) est interminable et fait demander grâce tant Howard a le pied lourd sur l’émotion en guimauve : séparation des grands-parents et de leur petit-fils, impossibilité pour le couple « mixte » (Steve Guttenberg – rescapé improbable de la saga Police Academy – et sa belle vénusienne) d’envisager une suite à leur liaison (comme chez Spielberg, l’Autre doit repartir chez lui)…

C’est donc peu dire que Cocoon est un film très daté qui continuera peut-être à faire verser quelques larmes aux geeks nostalgiques…

F-104 Starfighter

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Etats-Unis: trop blanche, la mayonnaise monte au nez des progressistes

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Une journaliste américaine a regretté, dans un article, le recul des sauces traditionnelles comme la mayonnaise devant le développement des « condiments identitaires ». C’est assez pour piquer la susceptibilité des « cuisiniers » du nouveau monde…


Un article du Philadelphia Magazine, intitulé « Comment la génération Y a tué la mayonnaise » (« How Millenials Killed Mayonnaise »), a suscité, samedi 11 août, un tollé dans les médias américains ; tollé particulièrement insolite pour un texte publié dans la catégorie « Gastronomie ». En cause : la création du concept astucieux d’« identity condiments », ou condiments identitaires, calqué sur la notion anglo-saxonne d’« identity politics », la théorie politique qui repose sur l’identité et l’appartenance à une minorité.

Le grand remplacement des condiments

A l’origine du papier : le constat douloureux de l’esquive, de moins en moins dissimulée, des pique-niques familiaux par les jeunes générations. C’est que, selon l’auteur, la mère de famille Sandy Hingston, la bonne vieille cuisine américaine, copieusement agrémentée de mayonnaise, n’est plus assez exotique pour correspondre aux goûts mondialisés des jeunes de l’âge de ses enfants. Désormais, la place de la mayonnaise se réduit dans les rayons des supermarchés, remplacée par « quatre sortes de moutarde, trois ketchups (dont un fabriqué à partir de bananes), sept sortes de sauce salsa, du kimchi, du wasabi, et des saveurs de toutes les couleurs ».

Mais ce plaidoyer pour la sauce de nos aïeux n’aurait pas tant déplu si l’auteur s’en était tenu à la déploration nostalgique du temps qui passe. Les revendications identitaires passent aussi par les préférences alimentaires : voilà ce qu’exprime, d’un ton léger, l’article publié dans le Philadelphia Magazine.

A lire aussi: Au Québec, l’ogre antiraciste dévore ses propres enfants

Si elle fait de l’adoption de la mayonnaise, par l’immigré fraîchement arrivé sur le sol des Etats-Unis, le symbole de l’assimilation et de l’adoption du rêve américain, comme ce fut le cas pour ses grands-parents, l’auteur observe, avec une certaine mélancolie, qu’aujourd’hui « les jeunes générations refusent de rentrer dans le rang sans broncher en adoptant un héritage culinaire qui n’a jamais été le leur. Au contraire, ils engloutissent de nouveau kefir, afjar, chimichurri et gochujang ». En outre, l’enracinement dans les traditions familiales ne fait bien sûr recette que pour ceux qui peuvent se revendiquer, ethniquement ou culturellement, minoritaires ; et les pauvres Américains qui n’ont pas cette chance trouvent, à travers la nourriture, un moyen de s’inventer des racines plus dignes. « Je ne fais pas partie des masses de vieux qui mangent de la mayo ; je suis turque et suisse, je mange de la dinde sur de la ciabatta, avec du tzatziki, du chipotle et un peu de pesto au basilic », pastiche-t-elle.

Et la journaliste de conclure, avec une note d’humour : « Quelque chose de vieux et blanc n’est pas nécessairement obsolète. Regardez Shakespeare. Regardez-moi. »

Touchez pas au chili !

Éloge du fumet des plats d’antan, célébration des arômes traditionnels : voilà qui ne pouvait manquer de contrarier les zélateurs de la société nouvelle. C’est ainsi que, entre autres, The Guardian (version américaine) a publié deux articles furieux, l’un réfutant le fait que la génération Y ait « tué la mayonnaise », l’autre insistant sur le caractère nauséabond du texte du Philadelphia Magazine. Utilisant les ficelles les plus grosses , ce dernier tente de faire passer l’auteur pour une timorée de l’ancien monde inquiète de l’avènement du nouveau, convoquant les migrants, les gays (?!) et le politiquement correct. Et l’amusant, et nuancé, article sur la mayonnaise suscite en retour une défense ardente des minorités. « Si nous voulons progresser, nous dit-on, nous ne devons pas nous laisser distraire par nos différences, mais nous rassembler. Même si cela implique d’ignorer des choses gênantes, comme le racisme et le sexisme systémiques, au profit du bien commun ». Eh oui, la vie est une longue suite de choses gênantes…

En attendant, laissons les défenseurs des opprimé-e-s réciter leur sermon, et délectons-nous d’oeufs mimosa.

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Et si on arrêtait d’opposer laïcité et religions?

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Bustes de Marianne, Hôtel de Ville de Paris. SIPA. 00779433_000029

Plus précieuse que jamais, la laïcité ne pourra être préservée que si elle est comprise. En particulier, il est temps que l’on cesse enfin de l’opposer stérilement « aux religions », faute de quoi la partition qu’évoque Laurence David deviendra inévitable, résultat d’une attitude malsaine de part et d’autre s’entêtant à se focaliser sur les croyances au lieu de se concentrer sur les valeurs.

Pourtant, si l’on veut bien se donner la peine d’être attentif, le constat est simple : certaines religions soutiennent les valeurs fondamentales de la République, d’autres les combattent.

(Au) nom de Dieu !

C’est vrai aussi en dehors des religions. La gauche laïque elle-même est partagée entre l’attachement réel à la démocratie et la tentation totalitaire : penser avec le peuple, ou penser à sa place. Choisir le libre-arbitre, la responsabilité et l’émancipation de chacun, ou préférer les assignations identitaires, qu’elles soient socio-culturelles, ethniques, sexuelles ou, justement, religieuses.

Et c’est également vrai au sein même des religions, même si de l’une à l’autre le poids relatif des véritables humanistes varie considérablement, et qu’ils sont plus ou moins en accord avec les principes fondateurs qui définissent historiquement leur religion. Malgré leurs évidentes divergences, Eugénie Bastié, Koztoujours, Abdennour Bidar, Henda Ayari, Delphine Horvilleur, Matthieu Ricard et Michel Onfray ont plus en commun entre eux qu’avec les prélats complices de trafics d’enfants au Canada, Marwan Muhammad ou, dans un tout autre registre, Edwy Plenel. Vouloir les regrouper en fonction de leurs affiliations religieuses plutôt que de leurs engagements éthiques serait absurde.

Disons-le simplement : ce qui compte n’est pas le nom que l’on donne à son dieu, mais les valeurs que l’on défend en son nom. Qu’il y ait souvent un lien direct entre les deux ne doit pas conduire à les confondre, ni à inverser l’ordre d’importance.

L’équilibre des valeurs 

Il faudra bien que le « camp laïque » se décider à distinguer ce qui doit l’être, et à comprendre que la neutralité de l’État, qui fait partie de la laïcité, est une neutralité envers les croyances mais certainement pas envers les valeurs. Et que la laïcité elle-même repose sur des présupposés et des choix philosophiques mais aussi, dans une large mesure, théologiques.

De même, il faudra bien que « les religions » qui ne l’ont pas encore fait admettent que la laïcité les protège bien plus qu’elle ne les contraint, et surtout qu’elle mérite d’être défendue autant pour des raisons de foi que de civisme.

Car si c’est l’implantation massive de l’islam sur notre sol qui nous interroge en premier lieu, les autres religions ne sont pas pour autant épargnées.

Le judaïsme et nos concitoyens juifs subissent, parfois tragiquement, les contre-coups de la situation politique en Israël et en Palestine, et d’un antisémitisme aux multiples facettes (chrétien très rarement, néonazi de manière résiduelle, d’extrême gauche ou complotiste plus souvent, et désormais marqueur identitaire dans la jeunesse des quartiers essentiellement arabo-musulmans, issu aussi des mises en accusation systématiques des juifs dans le Coran, de la vieille alliance à la fois opportuniste et idéologique entre le régime nazi et les islamistes, etc).

Le christianisme, en particulier l’Église catholique, voit durement secoué l’équilibre qu’il avait fini par trouver avec la République. Certains s’inquiètent, et se demandent sans forcément oser le dire si l’islam ne finira pas par faire au christianisme ce que le christianisme a fait aux religions qui l’ont précédé avec l’édit de Théodose[tooltips content= »Ou « édit de Thessalonique », pris en 380, faisant du christianisme la seule religion licite de l’Empire, officialisant la persécution par les chrétiens des cultes païens, des philosophes et de nombre de savants et penseurs que nous qualifierions aujourd’hui d’agnostiques.]1[/tooltips], la profanation de l’Irminsûl ou les croisades baltes[tooltips content= »Contrairement aux croisades en Terre Sainte, qui ne furent que des guerres de reconquête, les croisades baltes furent bien des guerres de conquête accompagnées de conversions forcées. »]2[/tooltips]. N’est-ce pas d’ailleurs ce que fait depuis toujours l’islam, à des degrés divers, partout où il en a le pouvoir ? D’autres regardent le « retour du religieux » avec un mélange d’espoir et de naïveté : « Nous avons tous le même dieu », disent-ils, oubliant que « Zeus est le seul dieu » et « Typhon est le seul dieu » ne sont pas des phrases équivalentes. Et lorsque le « camp laïque » veut censurer la croix sur la statue d’un pape ou les crèches de Noël avec autant sinon plus de fougue que les prêches djihadistes, les chrétiens républicains sont poussés à renier leurs propres valeurs pour faire cause commune avec des groupes fort peu humanistes, de leur religion ou d’autres.

Les cultes ouvertement polythéistes sont généralement oubliés, du bouddhisme à l’hindouisme en passant par le shintô et les diverses religions païennes ou néo-païennes. Athées et agnostiques se sentent mis sur la touche, presque délégitimés, alors que leur soif de vérité et de justice peut être aussi profonde que celles de bien des croyants. Quant à nos concitoyens musulmans, leur situation n’est guère enviable, tiraillés pour beaucoup entre les préceptes de la religion de leurs origines, c’est-à-dire la charia, et la culture du pays où ils vivent, la France, les deux se référant à des valeurs plus souvent opposées que compatibles.

Liberté et émancipation

Dans un tel contexte, la laïcité revêt une sensibilité toute particulière. Après tout, si les mouvances racialistes et islamistes s’attachent tant à la combattre, c’est bien qu’elle est un rempart contre ce qu’ils promeuvent : l’assignation identitaire, notamment raciste ; le communautarisme au détriment de l’universalisme ; la haine de l’Occident ; le totalitarisme islamique.

La laïcité « à la française » est un excellent système, qui se montre bien supérieur aux alternatives que d’aucuns tentent généralement de promouvoir, en particulier le communautarisme à l’anglo-saxonne. Mais trop souvent on la considère uniquement comme une réaction républicaine inspirée des Lumières contre le catholicisme alors dominant et les freins qu’il mettait (à l’époque) à la liberté de pensée. C’est en partie vrai, mais c’est confondre les conditions de la résurgence d’un idéal avec l’essence de cet idéal. Elle serait aussi anticléricale, et plus athée qu’agnostique. Rien n’est plus faux.

En effet, le cœur de ce que nous appelons aujourd’hui laïcité est bien antérieur à la France ou au christianisme, et se marie fort bien avec une profonde vénération du divin. Il existe en effet une description fort ancienne et pratiquement parfaite de ce que devraient être les rapports entre la République et les religions. Écrite là où l’Occident puise une bonne part de ce qu’il a de meilleur, elle est sans doute l’acte de naissance de la laïcité en même temps qu’un hymne éclatant à la sagesse divine.

Pour l’essentiel, la laïcité repose sur deux principes : liberté et émancipation.

La liberté de religion d’abord, qui est aussi liberté par rapport à la religion, droit de croire ou de ne pas croire, droit de changer de croyance, droit de n’y attacher aucune importance. La liberté de pensée, en somme, et en particulier la liberté de conscience.

L’émancipation ensuite, qui permet de penser par soi-même, non pour rejeter en bloc la tradition, mais pour ne pas être prisonnier de l’argument d’autorité. Sans cela, la liberté de pensée ne serait qu’illusoire. Cette émancipation n’est pas uniquement individuelle, elle est aussi collective et profondément républicaine : « La République, ce principe politique (…) qui élève l’homme, le consommateur ou le croyant à la dignité de citoyen »[tooltips content= »La République que nous voulons, par Gilles Clavreul et les fondateurs de l’Aurore. »]3[/tooltips]. L’émancipation conduit à la citoyenneté, donc à un droit public : l’émancipation du débat politique vis-à-vis de la religion, en le faisant autant que possible reposer sur la raison et non plus sur la croyance. C’est ce qui permet à des hommes et des femmes d’origines, de milieux et de religions différentes de rechercher ensemble l’intérêt général pour construire une société reposant sur des valeurs partagées.

La liberté de conscience sur le fronton d’un temple

Entremêlés comme les serpents du caducée d’Hermès, ces deux principes ont été posés et théorisés en même temps que la démocratie, ce qui n’est sans doute pas un hasard, et magnifiquement exposés dans une pièce de théâtre, dont le message est devenu l’un des fondements vitaux de notre civilisation.

Athènes, en l’an 458 avant l’ère chrétienne. Le Parthénon n’est pas encore achevé. Dans quelques années, ses frontons représenteront à l’est la naissance d’Athéna, et à l’ouest ce que l’on appelle « la querelle d’Athéna et de Poséidon » mais que l’on ferait mieux de nommer « le choix de Cécrops ».

Un an plus tard encore, Périclès prononcera, en hommage aux premiers morts de la guerre du Péloponnèse et à la démocratie, son discours le plus célèbre, le discours, celui qui sera la mesure de tous les discours politiques à venir. Mais nous n’y sommes pas encore, et le marbre n’a pas encore pris la forme de ces deux scènes que nous gagnerions à méditer à travers les siècles.

A l’orient, la fierté et la joie de Zeus à la naissance de sa fille, la seule divinité qui resta à ses côtés pour affronter le monstre Typhon, la seule avec qui il accepte de partager la possession de la foudre. Certains écrivent depuis plus de mille ans qu’il serait déshonorant pour leur dieu d’avoir des filles : « Vous auriez des garçons et Lui des filles? Que voilà donc un partage injuste ! » (sourate n°53, l’Étoile). Ce passage et le hadith de Tabarî s’y rapportant sont d’ailleurs à l’origine de la célèbre controverse dite « des versets sataniques », et les réformateurs sincères de l’islam gagneraient sans doute à réfléchir en profondeur à ce qu’elle représente : outre la question du statut du texte, s’y posent celles du respect du féminin et des femmes, et celle de l’obsession pour l’accaparement de toute vénération par Allah, le Tawhîd, « l’unicité », sur laquelle les islamistes mettent tout particulièrement l’accent. Notons également que l’une des trois déesses dont le dieu de l’islam n’est pas le père est justement Al-Lât, parfois assimilée à Athéna, notamment à Palmyre et sans doute aussi sans doute dans son sanctuaire de Taëf, détruit en 632 sur ordre du prophète en même temps qu’il obligeait ses habitants à se convertir…. Ô combien je préfère l’hymne homérique qui proclame : « Je commence par chanter Pallas Athéna, déesse illustre, aux yeux clairs, très sage, au cœur indomptable, vierge vénérable, protectrice des villes, vigoureuse, que Zeus enfanta lui-même […] et que tous les Immortels contemplèrent avec admiration. Impétueusement, elle jaillit de la tête auguste […] et le très sage Zeus s’en réjouit. »

A l’occident, le choix. Athéna et Poséidon désiraient tous deux devenir la divinité tutélaire de cette jeune cité qui serait le berceau de tant de merveilles. Par l’intermédiaire de leur roi, Cécrops, ses habitants comparèrent ce que l’un et l’autre leur offraient, c’est-à-dire aussi la société qu’ils leur proposaient, ce vers quoi ils voulaient les guider. Et les mortels choisirent, et les dieux respectèrent le choix des hommes. Avaient-ils conscience, ces enfants de l’Attique, il y a deux millénaires et demi, tandis qu’ils bâtissaient et sculptaient, de la valeur de ce que les Olympiens leur avaient donné et qu’ils nous transmettraient ? La liberté de conscience, magnifiée, exaltée, sacralisée sur le fronton d’un temple. La liberté de conscience, voulue par les dieux et assumée par les hommes.

Demain, le miracle français ?

Nous sommes juste un peu plus tôt. Même si les statues ne sont pas encore là, les mythes sont connus de tous, et nul ne doute de la réalité de ces dieux dont on sait depuis Homère qu’ils sont présents, bien présents, même si seuls certains savent en percevoir les signes, même si d’abord les filles de Kéléos ne reconnurent pas la vieille femme à Éleusis – ni Sara les trois voyageurs à Mambré, ni les disciples leur compagnon de marche sur le chemin d’Emmaüs. Car la discrétion divine n’est pas une absence, mais une marque de respect et de délicatesse envers les mortels.

Athéna n’a-t-elle pas expliqué à Ulysse, sur les berges d’Ithaque, que si elle avait laissé Télémaque se confronter au danger, tout en restant à ses côtés sous les traits de Mentor, c’était pour ne pas le priver de la gloire qui lui revenait ? Et parce qu’Ulysse lui-même avant son départ ne lui avait pas confié son fils pour qu’il demeure un enfant, mais pour qu’il devienne un homme, dont son père pourrait être fier. Elle, déesse à qui le seigneur de l’Olympe permet ce qu’il interdit aux autres immortels, n’a-elle pas aussi assumé l’humble rôle de cocher pour soutenir Diomède face à la fureur d’Arès ?

Nous sommes au printemps -458, et Eschyle vient de remporter le premier prix du concours de théâtre des Grandes Dionysies avec sa trilogie de l’Orestie. Ce n’est pas un texte religieux, mais les dieux y apparaissent, conformes à l’image que s’en font leurs fidèles. Certes, les Grecs même pieux ne dédaignent pas de mettre en scène les immortels dans des comédies, et Aristophane n’a rien à envier à l’irrévérence de Charlie. Mais l’Orestie n’est ni une comédie ni une critique sociale, au contraire, c’est une exaltation des valeurs d’Athènes. La cité d’Athéna n’aurait pas décerné un tel prix à Eschyle, si le peuple n’avait pas sérieusement reconnu dans son œuvre ses convictions et ses dieux. Il y eut même, dit-on, des évanouissements dans le public tant les Érinyes étaient effrayantes et réalistes, crédibles.

Et au fond, puisque pour désigner ce siècle on parle du « miracle grec », n’est-il pas permis d’imaginer que les Olympiens eux-mêmes ont murmuré à l’oreille du génial dramaturge ? Comme l’écrira Plutarque au sujet de la prophétesse de Delphes : « Ce n’est pas au dieu qu’appartiennent la voix, les sons, les expressions et les vers, c’est à la Pythie. Mais lui, il provoque les visions de cette femme et produit dans son âme la lumière qui éclaire ce qui est et ce qui doit être : c’est en cela que consiste l’enthousiasme »[tooltips content= »Sur les oracles de la Pythie. »]4[/tooltips].

Si toutes les religions qui se réfèrent à des messages dits révélés avaient la sagesse de Plutarque, et passaient de la croyance en des textes dictés au respect de textes inspirés, un grand pas serait accompli. Si en outre elles comprenaient comme lui que l’obéissance à une volonté a priori divine ne doit jamais abolir le discernement moral, que seul un Typhon et non un dieu véritable exige que l’on commette des monstruosités en son nom[tooltips content= »De la superstition. »]5[/tooltips], nombre de problèmes seraient résolus…

Redisons-le : ce qui détermine quel dieu je sers véritablement n’est pas le nom que je lui donne mais ce que je fais ou que je m’interdis de faire en son nom, au nom d’un idéal ou simplement par humanité.

Pourquoi la Grèce ?

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Ce que je crois

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Le voyage est au bout de la carte postale

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©SIPA, Numéro de reportage : 00677921_000003.

Plus mobile que votre smartphone, moins démodée que vos tongs, la carte postale fait de la résistance: avouez-le, c’est le meilleur moment de vos vacances…


Les scientifiques s’interrogent toujours sur ce mystère géologique. On a perdu la trace des dinosaures, des gaullistes de gauche et des chevènementistes. Et les échanges épistolaires n’ont plus le charme d’antan. Le tweet et le like ont supplanté la carte postale. Écrire est aussi anachronique que conduire une hippomobile ou couper son vin à l’eau de Seltz. Le « digital » a enterré le stylo et la feuille blanche, il s’attaque à l’orthographe et à la syntaxe, et dans un dernier coup de reins salvateur, il rayera d’un trait la civilisation de l’écrit. Quelle merveille, notre littérature si empesée, tatillonne et intrusive n’y résistera pas.

Un écran qui ne se décharge pas

Le roman sera phonétique ou dodécaphonique. Le papier n’aura plus qu’une utilité hygiénique. Le Bic, un usage probablement pornographique. L’écrit, cette ringardise désuète et réactionnaire, à la corbeille. Enfin, nous serons débarrassés des pleins et déliés de l’école communale. Les instituteurs au piquet. Les humanités aux oubliettes. Dans cet univers satellisé où les mots se contractent, l’antique carte postale n’a pourtant pas dit son dernier mot. Elle fait barrage à la virtualité des sentiments, tel un rempart fragile et sublime, une ode à la dépersonnalisation. Selon des experts en nouvelles technologies, sa disparition était programmée au début des années 2000. La fin d’un cycle naturel. Le passage de témoin entre le papier et l’écran était « acté » comme ils disent dans des « workshops » où leurs cervelles sont censées faire des étincelles. Comment pouvait-elle faire le poids ?

A lire aussi: Et la nouvelle miss Camping s’appelle… – Les plaisirs coupables (3/9)

Cette carte postale paraissait si frêle face aux smartphones de dernière génération et leurs options démiurgiques. Elle se sentait un peu bête dans ses tourniquets colorés. Une potiche des bars-tabacs. Une nostalgie surnuméraire. Plus personne ne jetait un regard sur elle. Même pas un clin d’œil sur le port de Sète, le pont du Gard, la cité d’Aigues-Mortes ou le barrage de Serre-Ponçon. Notre géographie se fait la malle après la disparition des plaques minéralogiques au cul des voitures et avant la fin officielle des départements. Nos sous-préfectures avaient pourtant de l’allure au format 148 x 105 mm. Combien d’humbles villes s’enorgueillissaient de posséder une collection de cartes dentelées et de vues aériennes. Dans les greniers des maisons de famille, elles s’entassent par centaines, témoignages fugaces d’une ville de garnison, de cure ou d’un amour défendu.

La carte est le territoire

Sans leur présence, Charleville-Mézières, Sancoins ou Briare auraient été supprimés des plans IGN. Par miracle, sauvées des eaux et pas boudées, les relations épistolaires refont surface au soleil de l’été. Fatigué de pianoter sur votre clavier, à la plage, aux terrasses des cafés ou au lit, vous vous rappelez aux bons souvenirs d’une tante veuve dont l’héritage somnole, d’une cousine en maison de retraite, d’une collègue jalouse ou d’un ex-mari sédentaire. La carte postale nous relie aux autres pour le meilleur et le pire. Plus charnelle qu’un selfie et au tarif de quelques centimes, elle nous pousse à briser nos chaînes électroniques. On prend plaisir à les choisir, chacun ayant sa méthode. Les plus radins prennent d’instinct les moins chères. Les anxieux, par peur de se tromper et de trancher, optent pour des cartes avec plusieurs vues : la vieille ville, la cathédrale, le lac et le petit train touristique. Les romantiques se ruent sur les couchers de soleil et les forêts de pins (qui ont la préférence également des naturistes). Les régionalistes collectionnent les blasons héraldiques. Les sportifs, qui ont le culte du mouvement, se laissent tenter par un plongeur, un surfeur, un cycliste ou un marcheur dans un décor à couper le souffle.

« J’t’embrasse sur les 4 joues »

Il y a aussi cette catégorie curieuse qui achète une carte qui ne comporte aucune photographie du lieu visité, juste un slogan impersonnel du type « Vive les vacances ! » ou « Le bronzage, c’est fantastique ! », sans aucune indication territoriale, excepté l’oblitération postale. J’ai un faible pour les adorateurs de la carte grivoise, celle où un sein, un string ou une pose lascive s’étalent à la vue de tous. Les volcans d’Auvergne et une brochette de fesses en éruption me ravissent. Toutes les allusions grasses et sans conséquence me font croire dans le génie humain : « La pêche aux barbues ! », « J’t’embrasse sur les 4 joues », « Vacances épuisantes : l’après-midi on pointe, le soir, on tire ! » ou « La recette des vacances… bien huiler… bien fariner… rôtir à feu vif… et déguster avec les mains ». J’aime les envoyer et imaginer la tête du destinataire. Militons ensemble pour qu’elles refleurissent dans les tourniquets de France. En fait, peu importe le thème de la carte postale, seul le geste de timbrer et de poster soi-même compte. C’est une manière de se désintoxiquer des réseaux sociaux, de se réapproprier l’écriture, de réfléchir un instant à l’autre, de s’affranchir du quotidien. Quelques phrases griffonnées, une banalité sur la région, une considération sur la météo, pour les plus inspirés, une citation de Napoléon ou Hugo, rien d’important, si ce n’est une pensée dans un monde qui isole.

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Un Patachon Dans la Mondialisation

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Carte postale (La) - Des origines aux années 1920

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Japon: l’évangélisation par les mangas?

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exorcisme japon mangas
Blue exorcist.

Quatre cent ans après la persécution des missionnaires chrétiens au Japon, le message christique revient par des voies peu catholiques : l’exorcisme.


Au XVIIe siècle, les citoyens japonais étaient contraints à la cérémonie du fumie, “images [saintes] à fouler” : il s’agissait de piétiner des représentations de la Vierge Marie ou du Christ pour montrer leur hostilité au christianisme. Aujourd’hui, saintes croix, sons de cloches et ecclésiastes sont légion dans les anime (film d’animation). Un thème inspire particulièrement les mangaka (dessinateurs de mangas) : l’exorcisme. Le rite, pourtant aussi présent dans le shintoïsme, est traité à grand renfort de symboles chrétiens. Ce procédé n’est pas prosélyte pour autant, et relève plutôt d’un usage païen de références chrétiennes. Le schéma varie de peu dans les scénarios : dans un monde manichéen où les religieux incarnent de prime abord le Bien et les démons le Mal, c’est justement un diable qui rejoint les rangs de Dieu et a l’idée la plus juste de ce qu’est le Bien. Les anime sont ainsi saturés de références à une chrétienté belliqueuse, où un démon transfuge finit par incarner l’espoir de paix.

Mangas et symboles chrétiens

Florilège de temples protestants et d’églises, des croix en veux-tu en voilà… Le spectateur est abreuvé de symboles chrétiens dès le générique. L’affiche de l’anime Hellsing, donne le ton : « au nom du Seigneur, les âmes impures des morts-vivants doivent être vouées à la damnation éternelle. Amen ». Dans Chrono Crusade, la protagoniste Sœur Rosetta et sa fiole d’eau bénite autour du cou sont mises en exergue. La symbolique chrétienne se trouve aussi dans les expressions des personnages : le Nosferatu d’Hellsing menace un prêtre transformé en vampire : « prépare-toi à souffrir en enfer pour l’éternité », le père Fujimoto dans Blue Exorcist lance : « jamais le chemin du juste ne sera révélé aux infidèles, ils tomberont de l’échelle de Jacob. » Pourquoi donc cette omniprésence de signes chrétiens dans des films d’animation japonais ? Tokaï, sous son nom d’animateur de l’émission radio Konichiwa sur la culture manga et organisateur du Geekali, événement autour du monde otaku et geek à la Réunion, a une explication : « Les mangaka sont très ouverts sur le monde et cherchent des références qui auront un écho universel. Les références bibliques sont très répandues, ce sont des codes déjà existants dans l’esprit des spectateurs. Les gens accrochent ainsi plus facilement à l’histoire. » Les croix sont comme les chaînes en or des rappeurs : un attribut bling bling. Croix bien en vue sur le col lavallière d’Integra Hellsing, croix sur le col et le cordon à lunettes de père Fujimoto, grosses croix dorées en guise d’épaulettes sur l’habit de Soeur Rosetta… Au-delà d’une utilisation excentrique des symboles, c’est néanmoins un thème chrétien belliqueux qui est mis en avant.

« Tu n’es même pas digne de vider les poubelles de l’enfer »

« Suppôt de Lucifer », « Satan du Vatican », « Charogne démoniaque », les provocations fusent dans l’anime Hellsing. Alucard – devinez l’anagramme -, le protagoniste, est un vampire excité de la gâchette. Armé d’un pistolet gravé au nom de « Jésus Christ », qui tire des « balles saintes coulées dans l’argent de la Sainte Croix de l’église de Manchester », le héros dégomme vampires, ghouls et prêtres corrompus du Vatican à tout va. On tient là une constante dans ce type d’anime : les armes à feu tirant des balles saintes. Qui dit armes, dit guerre, et il y a toujours une bataille en cours ou à venir. Dans Evangelion, que l’auteur a voulu comme « la genèse d’un nouvel évangile », les humains construisent des robots pour résister aux anges envoyés par Dieu à dessein d’apocalypse. Chrono Crusade choisit de revisiter les événements de l’Histoire sans l’angle d’une guerre entre les forces du Bien et du Mal : le père Remington – ange secrètement descendu sur Terre- croise le Diable sur la place Saint-Pierre : « Le paradis est désormais condamné aux ténèbres. Regarde bien cette époque, tes amis les hommes auront beau faire, leur destin est déjà entre mes mains. » Juste après retentit un coup de feu, on est en 1981 et le Pape Jean Paul II est victime d’une tentative d’assassinat. Massacre de la Saint Valentin à Chicago, massacres de 1929, même le Krach boursier ne seraient que la réalisation d’une prophétie révélée par le Vatican, qui témoigne de l’emprise du Mal sur les hommes. Le démon peut néanmoins changer de camp pour le Bien, et le thème du transfuge est cher aux mangaka pour appuyer une critique du manichéisme, comme l’explique Tokaï : « Les anime se révèlent tous être des satires de la société. Un groupe audible ou une instance comme l’Eglise, se revendiquant du Bien, va pointer du doigt des personnes comme mauvaises sauf que les limites ne sont pas aussi nettes. Dans l’anime, le démon peut être celui qui montre le plus d’humanité et de droiture, tandis que certains membres de l’Eglise peuvent corrompre une action juste. »

« Je suis le bâtard de Satan »

Rien de tel que l’anime Blue Exorcist pour brouiller le radar manichéen. Rin, le protagoniste, est un casse-tête chinois à lui seul : il a été élevé comme un fils par un ecclésiastique mais est en vérité le fils de Satan. Son fief est un monastère, mais sa place naturelle est dans la Géhenne, le monde des démons. Malgré ses oreilles pointues, ses crocs acérés et sa queue de diablotin il n’a qu’un seul désir : devenir Saint Paladin – grade le plus élevé des exorcistes – et tuer Satan. Pour atteindre son objectif, il intègre l’académie de la Croix Vraie, prestigieux établissement, qui forme l’élite des exorcistes. Là aussi, nous ne sommes pas à un paradoxe près : le proviseur n’est ni plus ni moins que le frère de Satan, Mephisto Pheles. Le thème du démon transfuge est récurrent dans le schéma narratif des anime. Un diable finit toujours par sortir des rangs pour combatte les siens. C’est ainsi que dans Chrono Crusade, la sœur Rosetta peut compter sur un « démon dissident », Chrno, fidèle compagnon qui n’hésite pas à se brûler avec de l’eau bénite pour repousser des esprits maléfiques. Celle qui a « pris le voile pour être au service de Dieu » est même allée jusqu’à pactiser avec le démon. Même les supérieurs de la Sœur Rosetta sont loin de condamner le couple antagoniste. Soeur Kate – à la tête de l’ordre Magdala – demande au pasteur Remington : « Les âmes qui ont pactisé avec les démons sont-elles condamnées à brûler éternellement en enfer ? », « pas du tout, c’est une superstition », « tant mieux, je voulais en être vraiment certaine. ». La formule la plus illuminée est prononcée par le vampire Alucard, dans une atmosphère glauque et horrifique : « les âmes qui évoluent dans la droiture verrons leur héritage se perpétuer dans des siècles et des siècles.

Sans s’y méprendre, ce n’est pas au milieu de démons excentriques et d’incantations magiques que l’Eglise chrétienne peut espérer ramener de jeunes brebis à son troupeau. Prosélytisme et sorcellerie font mauvais ménage. Néanmoins, plonger tels de vulgaires païens dans ces univers déroutants permet de nous arracher un temps au manichéisme.


Silence

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Littérature: la vérité sort du regard des enfants

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Samy Ben Youb dans "La Vie devant soi" de Moshé Mizrahi (1977). SIPA. REX43029074_000002

Je suis en train de lire le Complot contre l’Amérique, une uchronie de Philip Roth qui se présente comme les Mémoires de l’enfant qu’il fut dans une Amérique qui n’a pas exactement existé – où le nazillonesque Lindbergh aurait été élu contre Roosevelt en 1940, et ce qui s’ensuivit. Une bien belle histoire avec un président présentant bien, adulé et dictateur. Une combinaison qui n’existe que dans les livres.

Cela dit, je comprends bien quel fut le dilemme de Roth : il ne pouvait écrire comme un enfant, parce qu’il était nécessaire d’expliciter (nécessairement a posteriori) des allusions politiques qui auraient forcément échappé à son héros, huit ans au début de l’histoire. Mais quel dommage du point de vue littéraire ! Quel dommage de ne pas avoir relevé le défi qu’a brillamment illustré Gary / Ajar dans La Vie devant soi ! Ou Charles Williams dans Fantasia chez les ploucs, ce chef d’œuvre d’humour où un gamin du même âge est confronté au liseron tatoué sur le sein droit de Miss Caroline Tchou-Tchou, à cet âge tendre où la libido n’a pas encore fait des siennes… En le mettant en scène (film inoubliable où Lino Ventura, Jean Yanne et Mireille Darc – et Dufilho, grandiose en allumé total – cabotinaient à qui mieux-mieux), Gérard Pirès n’a pas osé suivre le parti-pris du roman. On peut le comprendre : tout filmer à 1m30 de hauteur eût été une gageure. N’est pas Dziga Vertov qui veut. Le plan sud-américain systématique, c’est sans doute frustrant.

Dire ce qu’un adulte ne dirait jamais

Ecrire a posteriori est sans doute intéressant – un auteur disposant de tous ses moyens revient sur son enfance, depuis Rousseau on a exploité le genre jusqu’à l’os, voir Loti et le Roman d’un enfant. Mais littérairement, c’est sans surprise. Le héros de Roth pleure beaucoup, c’est de son âge, mais il le dit comme le dirait un adulte. Il sait qu’il ne sait pas pourquoi…

Ecrire vraiment comme un enfant permet à un auteur de dire ce qu’un adulte ne dirait jamais – et de le dire comme il ne le dirait pas, s’il osait l’articuler. Bazin a raté le coup dans Vipère au poing : Brasse-Bouillon, qui a largement dépassé l’âge de raison, parle comme l’adulte qu’il deviendra, c’est dommage. Le Sac de billes de Joseph Joffo a été réécrit par quelqu’un (Patrick Cauvin) qui respectait un peu trop la langue et connaissait la Shoah rétroactivement. Jacques Lanzmann l’a en revanche particulièrement réussi dans le Têtard, que les profs évitent soigneusement de faire en classe, alors que le livre rassemble tout ce qu’il faut — et qu’il est fort bien écrit, dans le genre vulgaire.

Ce que n’a pas franchement réussi Azouz Begag, qui dans le genre vulgaire écrit… moins bien que Lanzmann.

Ah, mais lui, on l’étudie en classe – cherchez pourquoi. À cause de…

>>> Lisez la suite sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

La Vie devant soi

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Pour émigrer au Canada, mieux vaut être riche et bien portant…

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immigration canada trudeau
Frontière entre le Canada et les Etats-Unis, 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22019650_000005.

Les grandes déclarations humanitaires d’accueil aux migrants que fait Justin Trudeau cachent une politique migratoire assez restrictive.


Il y a deux ans, Justin Trudeau s’affichait en photo sur Facebook de réfugiés accompagné du message « Bienvenue au Canada ». Sur Twitter, le chef du gouvernement canadien rappelle régulièrement aux réfugiés que les portes du Canada leur sont ouvertes. Voici une stratégie de communication qui n’a rien à envier à celle que Sibeth Ndiaye impose à l’Elysée, Trudeau martelant urbi et orbi que le Canada reste le premier de la classe niveau tolérance, jusqu’à publiquement condamner la politique migratoire de Trump.

Pourtant, ne vient pas au Canada qui veut. En se renseignant auprès des services de l’immigration, on découvre une sévérité et une méfiance insoupçonnées. Afin de poser un pied sur la terre promise de James Cook, les aspirants immigrants devront remplir une palette de critères essentiellement basés sur l’intérêt économique qu’ils présentent pour le marché économique canadien.

Pas d’eldorado pour les migrants

Côté immigration économique, le Canada ouvrira ses portes à n’importe quel européen dont le compte déborde de billets. S’il a breveté une invention que les services de l’immigration canadienne jugent assurément lucrative ou qu’il exerce le métier de chef de projet en ingénierie ou de consultant financier, ce sera dans la poche.

Mais les choses se corsent pour les demandeurs d’asile. C’est l’unique catégorie qui doit fournir son empreinte digitale ainsi qu’une photo d’identité. Pas folle la guêpe canadienne ! S’il est impossible de déterminer à l’avance l’octroi (ou non) du droit d’asile d’un réfugié, peuvent d’ores et déjà déclarer forfait ceux qui sont entrés sur un point terrestre depuis un tiers pays sûr (si vous fuyez une dictature où votre tête est mise à prix, pensez à décocher les Etats-Unis de votre itinéraire), ceux qui ont déjà obtenu le droit d’asile ailleurs, les déboutés, et bien évidemment les individus qui pourraient représenter un danger pour Ottawa.

Comme l’Australie, mais dans une moindre mesure, le Canada fait le choix d’une politique migratoire restrictive. Il souffre des mêmes peurs que ses partenaires occidentaux, sans toutefois les assumer. Trudeau s’emploie même à les cacher.

Clint Eastwood, la mort, Theodore Herzl, etc.

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La face cachée de John Wayne

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John Wayne dans Le Jour le plus long (1962). SIPA. 00426130_000003

John Wayne, ce n’est pas seulement un Colt et un chapeau. C’est aussi un mépris, tout américain. 


A lire aussi : John Wayne, l’homme qui n’a pas eu de jeunesse – John Wayne n’est pas mort (4/6)

L’effet K.

Oui, lui dis-je, l’effet K., désigne une célèbre expérience menée par le cinéaste Lev Koulechov à Moscou au début des années 1920. Koulechov présenta à ses élèves – il enseignait à l’Institut supérieur cinématographique – un montage où alternaient un plan de visage totalement inexpressif de l’acteur Ivan Mosjoukine avec successivement trois plans représentant une assiette de soupe sur une table, une femme morte gisant dans son cercueil et celui d’une fillette en train de jouer. Les spectateurs s’extasièrent alors sur le jeu de Mosjoukine qui exprimait si admirablement la joie, la tristesse et la tendresse. Preuve était faite de l’effet émotif du montage au cinéma.

Marie ne me parut pas convaincue.
– J’avais pourtant entendu dire que l’effet K., comme tu le nommes, résultait d’un comportementalisme assez primaire visant à éradiquer la tradition théâtrale russe et à substituer aux grimaces et à l’emphase de l’art tsariste une sobriété plus proche du peuple. Poudovkine l’a dit dans ses Mémoires…

Mutine, elle ajouta : « C’est cela que j’appelle approfondir ! ». J’en demeurai coi. Sentant qu’elle avait marqué un point, elle poursuivit : « Tu ne trouves pas curieux que le jeu des acteurs américains au cinéma est, lui aussi, fondé sur la sobriété, alors que le cinéma national fut lancé par deux transfuges du théâtre : Griffith et DeMille ? Tu devrais relire Luc Moullet qui dit des choses passionnantes sur le sujet… »

– Lesquelles ?

– Par exemple que les seuls acteurs à cabotiner vraiment dans les films de DeMille, ce sont des acteurs étrangers, comme Sessue Hayakawa, Théodore Kosloff et Charles Laughton qui interprètent tous des rôles de grands méchants. Il y a là un amalgame pervers entre le Mal, l’Etranger et l’overplay. Je veux bien admirer l’underplay de John Wayne, à condition que tu n’escamotes pas sa dimension xénophobe, voire raciste.

La discussion s’arrêta là. Un demi-siècle nous séparait. Et je ne tenais pas à passer pour un vieux schnock aux yeux d’une si ravissante donzelle. Mais je ne tenais pas non plus à lâcher mon John Wayne.

Clément Rosset sème le doute

Cela se passait chez Yushi. Mon ami Clément Rosset avait déjà vidé quelques flacons de saké. Je m’en tenais au whisky. La conversation s’échauffa dès lors que je lui fis part de ma passion pour le western. C’est peu dire qu’il ne la partageait pas : il éprouvait la plus vive aversion pour un genre qui, à l’en croire, encourage la bêtise et qui, sous couleur d’action et de vastes paysages, a toujours été l’occasion de nous faire avaler une potion empoisonnée.

– Laquelle ? demandai-je pendant qu’il finissait son saké.

– Je veux parler de la potion moralisante qui catéchise et infantilise le spectateur en imposant une distinction puérile entre bien et mal, juste et injuste, gentils et méchants…

Je rétorquai qu’on pouvait dire cela des trois quarts de la production cinématographique, mais il ne prêta aucune attention à mon objection et poursuivit sur sa lancée.

– Tiens, pas plus tard qu’avant-hier, je me suis résolu à regarder de bout en bout Rio Bravo de Howard Hawks. Hélas, j’ai dû une fois de plus abandonner le film en cours de route, écoeuré d’emblée par la bouille de John Wayne. Et pourtant, si j’en crois les historiens du cinéma Rio Bravo dépasse en puissance expressive les tragédies de Sophocle ou de Shakespeare.

En l’écoutant parler, je songeais qu’il ressemblait de plus en plus à Walter Brennan, le shérif adjoint alcoolique et malicieux de John Wayne. Nous parlâmes encore des écrits sur le cinéma de Gilles Deleuze qu’il trouve, tout comme moi, ennuyeux. Mais qui a au moins le mérite de ne pas mépriser le western. La soirée s’acheva sur un éloge de W.C. Fields et de sa célèbre réplique : « Un homme qui déteste les enfants et les animaux ne saurait être foncièrement mauvais. »

Sans doute est-il préférable de ne pas évoquer non plus John Wayne devant Michel Onfray. Dans Le jour le plus long (1962, produit par Zanuk et qui reconstitue le débarquement des Américains en Normandie, on y voit un John Wayne viril (« emblématique du conquérant américain », ajoute Onfray) faisant face à un Bourvil, maire de Colleville-sur-Orne, débile et dégingandé qui incarne la Résistance. Il arrive en vélo sur les lieux du Débarquement avec un casque de pompier sur la tête et une bouteille de champagne dont personne ne veut. Les Allemands au moins auraient eu la décence de se prêter à ce jeu et de vider leur coupe. John Wayne traite les Français comme les Indiens et sans doute n’est-il pas loin de penser qu’un bon Français est un Français mort.

A lire aussi :

« J’aime pas John Wayne » (1/6)

Mon père, ce John Wayne (2/6)

Les Louane éplorées de notre temps auraient besoin d’un John Wayne (3/6)

John Wayne, l’homme qui n’a pas eu de jeunesse (4/6)

Le soir où Clément Rosset a reçu une boulette…

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Clément Rosset ©Youtube

La scène se déroule sur les hauteurs de Nice au début du mois de mars 1974. Alors qu’il se rend chez des amis, Clément Rosset reçoit une mystérieuse boulette comme dans la BD de Robert Crumb Head Comix, où de mystérieuses boulettes, venues d’on ne sait où, frappent des personnages au hasard. Cette boulette est de nature philosophique. Son message est d’une clarté aveuglante et Clément Rosset le déclinera sous toutes ses formes dans son œuvre. Il le résume ainsi : « Ce que nous prenons pour une version perverse de la réalité est la réalité même ». La tautologie comme philosophie prend forme et Clément nous en offrira au fil des ans des versions hilarantes.

A lire aussi : Clément Rosset dans mes souvenirs

Clément Rosset nous raconte un soir, à Michel Polac et à moi, qu’il fait souvent le rêve suivant : il reçoit dans son courrier un imprimé élégant qui est, en fait, une convocation officielle : « Le dénommé Clément Rosset, demeurant à Picadilly Circus, est prié de se rendre à la prison centrale de Londres, demain matin à dix heures pour y être pendu ». Il ne fait aucun doute, ajoute Clément, que le destinataire de la lettre se rendra de plein gré à son exécution. Il s’y rendra d’autant plus volontiers que le cirque de la vie (Picadilly Circus), la ronde des désirs, lui pèsent et qu’il aspire à leur échapper.

Accusé de réception

Ce rêve confirme mon intuition que l’ami Clément est un nihiliste – terme qu’il exécrait – qui s’ignore. Il a résolu trop jeune l’énigme de l’existence en s’imbibant de Schopenhauer et s’est laissé ensuite embobiner par Nietzsche, expert dans l’art de lancer des boulettes.

Ce que j’ai le plus apprécié chez ce cher Clément, c’est son humour très british, son sens du burlesque et son inaltérable bonne humeur en compagnie. Mais il ne serait pas tout à fait lui-même, s’il n’attendait pas, s’il n’espérait pas chaque nuit la lettre lui annonçant avec une politesse exquise son exécution pour le lendemain. Il l’a enfin reçue.

J’ai revu Cocoon, je n’aurais pas dû…

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Steve Guttenberg dans Cocoon de Ron Howard (1985). SIPA. REX43003858_000001

J’ai revu Cocoon, le film de Ron Howard que j’avais aimé étant jeune. Grossière erreur…


On ne devrait jamais revoir les nanars qu’on a aimés à vingt ans.

Histoire d’étancher la soif des nostalgiques des années 1980, Carlotta exhume aujourd’hui le quatrième film de Ron Howard : Cocoon. J’étais trop jeune pour avoir vu ce film à sa sortie mais dans la mesure où le cinéma fantastique commençait à m’intéresser, je me souviens avoir été très intrigué par cette histoire de retraités en Floride rajeunissant après avoir plongé dans une piscine pleine de mystérieux cocons.

Fan des années 1980

Dans un premier temps, le film est construit sur deux récits parallèles et l’on comprend assez vite que ces cocons sont en fait des extra-terrestres en hibernation et que leurs congénères sont déjà sur place pour les ramener sur leur planète…

Cocoon exsude les années 1980 par tous les pores : musique synthétique abominable, coupes de cheveux improbables et mise en scène publicitaire truffée d’effets-spéciaux qui pouvaient éventuellement impressionner il y a 30 ans mais qui paraissent cent fois plus ringards que les trucages primitifs de Willis O’Brien pour King Kong ou ceux de Ray Harryhausen.

Ron Howard, qui prouvera par la suite qu’il est un cinéaste exécrable, joue d’abord sur deux tableaux : d’un côté, la comédie un peu décalée et gérontophile avec ses vieillards soudain possédés par le démon de midi et se conduisant désormais comme une bande de jeunes en allant faire du smurf (un mot qui ne parlera sans doute pas au moins de 30ans) en boîte de nuit. Les comédiens sont plutôt sympathiques (on reconnaît l’excellent Don Ameche qu’on a tellement aimé dans Le Ciel peut attendre de Lubitsch) et si les gags sont plutôt attendus et foireux, ce n’est pas l’aspect le plus déplaisant du film.

Spielberg en pire

De l’autre côté, Cocoon est un film de science-fiction qui lorgne bien évidemment du côté de Spielberg et de ses extra-terrestres gentils (Rencontres du troisième type, E.T) et de Lucas (Steve Guttenberg encourage d’ailleurs sa petite amie du cosmos avec le désormais célèbre « May the force be with you » !) C’est peu dire que ce parrainage n’avait rien pour me plaire et j’ai été servi : puritanisme détestable, retour puant de la religiosité (j’y reviens)… le tout nappé sous une épaisse couche de sirop larmoyant et écœurant.

Les extra-terrestres de Ron Howard, c’est assurément le retour de Dieu et la promesse d’une vie meilleure loin des souffrances de cette vie sur Terre. C’est particulièrement souligné lorsque le grand-père explique à son petit-fils qu’il va partir et ne plus jamais le revoir. Quand le gamin lui demande où, le vieillard lui montre le ciel. Après les vibrantes et politiques années 1970, Cocoon symbolise bien ce retour à l’ordre moral typique des années post-Lucas/Spielberg et de cette ordure de Reagan. Même si les vieux se dévergondent un petit peu (on est loin du magnifique La Maison du sourire de Ferreri), c’est pour que Ron Howard en profite pour mieux condamner l’infidélité de l’un et l’hédonisme irresponsable des autres (à force de trop abuser de la piscine, ils finiront par lui faire perdre son pouvoir d’élixir de jouvence).

Bon courage

La dernière demi-heure qui voit nos grabataires rejoindre leur destinée (je n’en dis pas trop) est interminable et fait demander grâce tant Howard a le pied lourd sur l’émotion en guimauve : séparation des grands-parents et de leur petit-fils, impossibilité pour le couple « mixte » (Steve Guttenberg – rescapé improbable de la saga Police Academy – et sa belle vénusienne) d’envisager une suite à leur liaison (comme chez Spielberg, l’Autre doit repartir chez lui)…

C’est donc peu dire que Cocoon est un film très daté qui continuera peut-être à faire verser quelques larmes aux geeks nostalgiques…

F-104 Starfighter

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Etats-Unis: trop blanche, la mayonnaise monte au nez des progressistes

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Une journaliste américaine a regretté, dans un article, le recul des sauces traditionnelles comme la mayonnaise devant le développement des « condiments identitaires ». C’est assez pour piquer la susceptibilité des « cuisiniers » du nouveau monde…


Un article du Philadelphia Magazine, intitulé « Comment la génération Y a tué la mayonnaise » (« How Millenials Killed Mayonnaise »), a suscité, samedi 11 août, un tollé dans les médias américains ; tollé particulièrement insolite pour un texte publié dans la catégorie « Gastronomie ». En cause : la création du concept astucieux d’« identity condiments », ou condiments identitaires, calqué sur la notion anglo-saxonne d’« identity politics », la théorie politique qui repose sur l’identité et l’appartenance à une minorité.

Le grand remplacement des condiments

A l’origine du papier : le constat douloureux de l’esquive, de moins en moins dissimulée, des pique-niques familiaux par les jeunes générations. C’est que, selon l’auteur, la mère de famille Sandy Hingston, la bonne vieille cuisine américaine, copieusement agrémentée de mayonnaise, n’est plus assez exotique pour correspondre aux goûts mondialisés des jeunes de l’âge de ses enfants. Désormais, la place de la mayonnaise se réduit dans les rayons des supermarchés, remplacée par « quatre sortes de moutarde, trois ketchups (dont un fabriqué à partir de bananes), sept sortes de sauce salsa, du kimchi, du wasabi, et des saveurs de toutes les couleurs ».

Mais ce plaidoyer pour la sauce de nos aïeux n’aurait pas tant déplu si l’auteur s’en était tenu à la déploration nostalgique du temps qui passe. Les revendications identitaires passent aussi par les préférences alimentaires : voilà ce qu’exprime, d’un ton léger, l’article publié dans le Philadelphia Magazine.

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Si elle fait de l’adoption de la mayonnaise, par l’immigré fraîchement arrivé sur le sol des Etats-Unis, le symbole de l’assimilation et de l’adoption du rêve américain, comme ce fut le cas pour ses grands-parents, l’auteur observe, avec une certaine mélancolie, qu’aujourd’hui « les jeunes générations refusent de rentrer dans le rang sans broncher en adoptant un héritage culinaire qui n’a jamais été le leur. Au contraire, ils engloutissent de nouveau kefir, afjar, chimichurri et gochujang ». En outre, l’enracinement dans les traditions familiales ne fait bien sûr recette que pour ceux qui peuvent se revendiquer, ethniquement ou culturellement, minoritaires ; et les pauvres Américains qui n’ont pas cette chance trouvent, à travers la nourriture, un moyen de s’inventer des racines plus dignes. « Je ne fais pas partie des masses de vieux qui mangent de la mayo ; je suis turque et suisse, je mange de la dinde sur de la ciabatta, avec du tzatziki, du chipotle et un peu de pesto au basilic », pastiche-t-elle.

Et la journaliste de conclure, avec une note d’humour : « Quelque chose de vieux et blanc n’est pas nécessairement obsolète. Regardez Shakespeare. Regardez-moi. »

Touchez pas au chili !

Éloge du fumet des plats d’antan, célébration des arômes traditionnels : voilà qui ne pouvait manquer de contrarier les zélateurs de la société nouvelle. C’est ainsi que, entre autres, The Guardian (version américaine) a publié deux articles furieux, l’un réfutant le fait que la génération Y ait « tué la mayonnaise », l’autre insistant sur le caractère nauséabond du texte du Philadelphia Magazine. Utilisant les ficelles les plus grosses , ce dernier tente de faire passer l’auteur pour une timorée de l’ancien monde inquiète de l’avènement du nouveau, convoquant les migrants, les gays (?!) et le politiquement correct. Et l’amusant, et nuancé, article sur la mayonnaise suscite en retour une défense ardente des minorités. « Si nous voulons progresser, nous dit-on, nous ne devons pas nous laisser distraire par nos différences, mais nous rassembler. Même si cela implique d’ignorer des choses gênantes, comme le racisme et le sexisme systémiques, au profit du bien commun ». Eh oui, la vie est une longue suite de choses gênantes…

En attendant, laissons les défenseurs des opprimé-e-s réciter leur sermon, et délectons-nous d’oeufs mimosa.

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