Genre. La Hongrie est ciblée par la Cour de justice de l’UE qui entend imposer son idéologie « woke » en dépassant une fois encore ses compétences et en remettant en cause la souveraineté nationale. Enfin, attendons quand même que passent les élections…
La Cour Européenne est-elle en train de transformer l’UE en un club woke au sein duquel l’idéologie LGBT, et l’identité de genre en particulier, sont légalement contraignantes, au mépris des constitutions nationales, et ce, même si l’UE n’a aucune compétence en la matière ?
Que la Cour de l’UE outrepasse ses compétences et qu’elle se comporte en législateur, rien de nouveau, c’est sa marque de fabrique depuis sa création. La technique est bien rodée : point de rattachement douteux au droit européen afin de faire basculer des pans entiers de compétences nationales dans son escarcelle, raisonnements juridiques « créatifs », primauté exorbitante du droit européen et une interprétation biaisée en faveur d’une EU « sans cesse plus étroite ». Ce qui est plus récent, en revanche, c’est un activisme idéologique dévoyé qui cherche à imposer les aspects les plus extrémistes du délire woke. Notamment, l’identité de genre, cette grotesque stupidité qui nie la biologie la plus évidente et désarme les élites globalistes avec la question la plus simple qui soit : qu’est-ce qu’une femme ? La Cour, elle, ne semble guère gênée d’affirmer que tout dépend du ressenti personnel et que les Etats membres ont l’obligation de le reconnaître au nom des valeurs européennes.
La Cour a choisi son camp, mais ne s’apprête nullement à stopper sa longue marche vers une Union légalement woke. Au contraire, elle est sur le point de porter l’assaut final dans la mère de toutes les batailles pour la défense des « droits de l’Homme », dixit ILGA, organisation grassement subventionnée par la Commission européenne, fer de lance du culte de genre en Europe. A savoir : l’infraction lancée par Bruxelles contre la Hongrie au sujet de sa loi sur la protection de l’enfance qui empêche la sexualisation des mineurs, en proscrivant (entre autres) la pornographie et l’idéologie de genre. Que l’on approuve ou pas pareil projet législatif, l’Union n’a pas un millimètre de compétence dans ce domaine et pourtant, cette loi nationale a suscité une levée de boucliers sans précédent.
Dès sa promulgation, en juin 2021, Mme Von der Leyen la qualifia de « honte », lança une infraction vitesse grand V et confisqua des centaines de millions d’euros à la Hongrie sans même attendre l’arrêt de la Cour. En outre, seize Etats membres (toute l’Europe occidentale plus la Slovénie), du jamais vu, ont soutenu la Commission contre la Hongrie. Un véritable schisme woke Ouest/Est au sein de l’Union !
Un cas qui fera date, en effet, car derrière sa charge idéologique, il cache un développement juridique crucial contocté par la Commission et la Cour en deux temps: tout d’abord, octroyer des effets juridiques à l’article 2 du Traité européen qui reprend les valeurs de l’Union ; deuxièmement, faire de la Cour du Luxembourg le garant de ces valeurs et la transformer en une deuxième Cour Européenne des Droits de l’Homme. Les juges vont s’autoproclamer arbitres des élégances idéologiques européennes, même si personne ne le leur a rien demandé. Et, en passant, ils augmentent exponentiellement leurs pouvoirs. Un coup d’état de droit déjà annoncé dans les conclusions de l’Avocat Général de juin 2025 et que Bruxelles et compagnie attendent avec… patience.
Pas pressés
Oui, avec patience car l’arrêt aurait déjà dû être publié il y a belle lurette mais il est soigneusement reporté après les élections hongroises d’avril. En moyenne, le délai entre l’audience et l’arrêt est de 200 jours, et dans ce cas, celle-ci eut lieu le 19 novembre 2024, il y a donc plus de… 450 jours.
Activisme judiciaire, quand tu nous tiens, car cet arrêt aurait bien évidemment un impact électoral dans un pays qui, dans son immense majorité, peut parfaitement définir une femme et a des idées très claires sur la protection des enfants face à des idéologies qui mènent dans de nombreux cas à des mutilations irreversibles. Un arrêt qui aurait embarrassé le candidat soutenu corps et âme par l’UE s’il avait dû prendre position… Un écueil que la noble, sage et objective Cour de Luxembourg va lui épargner au nom d’une Union « sans cesse plus étroite ». Et woke, bien entendu, impérativement woke.
Alors qu’à Cuba tout part à vau l’eau, que les jours de la dictature militaire castriste sont comptés, et que la capitale mythique de l’île caribéenne est une ville morte, c’est le moment de lire Aller à La Havane: le grand écrivain cubain Leonardo Padura s’en fait l’irremplaçable mémorialiste.
Une capitale enténébrée: voilà le sort auquel est réduit La Havane. Déserte, exsangue, autarcique, sans joie. Privée de transports, d’électricité, de victuailles, la ville agonise. Désespérée, elle attend sa “movida”. La crise énergétique a mis l’île entière à l’arrêt.
Panique politique sur l’île communiste
Tandis que Diaz-Canel, le président cubain, les traits marqués par l’épuisement (ou l’appréhension ?) affiche un visage de plus en plus grisâtre et émacié dans ses allocutions fumeuses, évanescentes, devenues inaudibles, les insurrections se multiplient en province, minimisées par le pouvoir et réprimées sans ménagement. La menace étasunienne d’un protectorat économique annonce ouvertement la chute d’une dictature à bout de souffle: le clan Castro et les hiérarques du régime paniquent; ils n’ont pas tort.
Aller à La Havane? Le titre se charge aujourd’hui d’une cruelle ironie. Dans ce recueil, Leonardo Padura, – cf. entre autres chefs d’œuvres L’homme qui aimait les chiens– réunit, ponctués d’extraits de ses propres ouvrages de fiction, un certain nombre de textes qui cousent le récit haut en couleur de la capitale cubaine depuis les années de la Révolution, mais aussi en deçà de la date fatidique de 1958. Ensemble, ceux-ci racontent, de manière fascinante, les fortunes et infortunes de cette ville mythique, personnage à part entière de tous ses livres. Né dans le quartier lointain de Mantilla, qu’il n’a jamais quitté et qu’il habite toujours aujourd’hui, Leonardo Padura, 71 ans, revendique un attachement viscéral à la cité dont son œuvre engrange les illusions perdues…
Photos : Julien San Frax, octobre 2025.
De fait, à La Havane, en cette fin mars 2026, personne, mais vraiment personne n’y va plus: vols suspendus, hôtels fermés faute de clients, tourisme en chute libre. La plupart des Cubains forcés de rester au pays à leur corps défendant faute d’argent (en trois ans, ce sont encore deux millions d’entre eux qui ont pu prendre la route de l’exil) ne rêvent que de fuir cet enfer de pénuries en tous genres. Et pourtant, pour qui connaît de l’intérieur la métropole portuaire de deux millions d’âmes, l’expression “aller à La Havane” se redouble d’un autre sens : aux chauffeurs des lignes de taxis collectifs qui, avant la crise, joignaient pour 100, voire 200 pesos (l’inflation est galopante!) les quartiers périphériques ou excentrés à la Vieille Havane, on indiquait en effet: “ para La Habana”, précisément pour s’assurer que le véhicule allait bien jusqu’au centre-ville.
Intouchable
Dans une première partie, le présent ouvrage conjugue, d’une part, sur un mode autobiographique, l’actuelle remémoration que fait, dans son âge canonique, le scripteur de sa ville hantée de mille fantômes; d’autre part, exhumés de ses romans dont le personnage de l’enquêteur Mario Conde figure son propre double sous les auspices de la fiction, ces extraits significatifs de l’extrême porosité de sa prose romanesque avec l’existence concrète et bien réelle du citadin Padura.
Ainsi, fondues dans la mémoire urbaine, ces “mémoires” du plus grand écrivain vivant de Cuba (avec, peut-être, Pedro Juan Gutiérrez, l’auteur fameux de Trilogie sale de La Havane ou de Animal tropical) retracent-ils, au-delà des pathétiques voire, tragiques métamorphoses de ses aires, le parcours atypique d’un journaliste partie prenante du sérail communiste, réchappé de toutes les purges, parvenu sans se renier à accéder au statut enviable – et durablement protecteur – de Grand écrivain: traduit, célébré, invité à l’étranger, donc figure devenue quasiment intouchable sur le plan de la diplomatie culturelle du régime. Et ce quoique Padura décrive sans fard, de l’intérieur, la déliquescence d’une société prise en otage par cette interminable dictature, cyniquement grimée aux fards du socialisme.
A ne pas manquer, notre reportage de février: Cuba à l’agonie
Habilement non frontale, cette posture critique biaisée aura permis à Padura d’esquiver le pilori – au contraire, en leur temps, des regrettés Reinaldo Arenas ou Heberto Padilla, ostracisés, persécutés au point de ne devoir leur salut qu’à l’exil… On peut s’en réjouir tout de même : car à l’inverse d’une Zoe Valdès qui, confortablement installée en France, capitalise depuis 30 ans sur son statut de dissidente en cultivant, sans risque et dans une langue assez pauvre, sa vaine nostalgie hargneuse et vengeresse, Leonardo Padura, lui, reste ce témoin à demeure, vigie irremplaçable, chroniqueur sourcilleux et subtil, drôle et lucide autant qu’érudit, saisissant par la vivacité du trait : “une ville est faite de couches, comme un oignon”, écrit-il. “Tu vois une couche, mais en dessous, il y en a une autre, plusieurs autres. Ce sont comme des masques que tu dois soulever pour voir le visage, qui peut être maquillé et cache des taches et des rides qui t’empêchent encore d’observer, de connaître, de palper toute la réalité de la peau qui recouvre les muscles, les cartilages et les os”. Bouleversant est ici, par exemple, le récit qu’il fait de la fameuse ‘’Periodo especial en Tiempo de Paz’’ ainsi décrétée sans rire par le Comandante Fidel Castro à l’orée des funestes années 1990, et dont les temps présents apparaissent comme la grinçante réplique… Padura, alors, aurait pu filer, il en avait les moyens, et tous les soutiens requis à l’étranger – mais non: “ J’ai dit encore et encore que dans ces années sombres, mon choix de vie avait été de rester à Cuba et, dans ma maison havanaise, de m’accrocher presque jusqu’à l’irrationnel à mon sentiment d’appartenance et, surtout, de commencer à écrire comme un fou pour ne pas devenir fou”. De telle sorte que “la capitale cubaine s’est révélée être plus qu’un décor” […], un organisme vivant qui a un effet sur l’existence de ceux qui l’habitent”. Cette organicité de la cité est sans doute le marqueur essentiel d’une œuvre qui, par là, pourrait bien être à La Havane du tournant du millénaire ce que fut à la capitale française le Tableau de Paris d’un Louis-Sébastien Mercier dans le XVIIIème siècle finissant.
Phase terminale
Paru en espagnol il y a deux ans, Ir a La Habana, dans la belle traduction française de René Solis, nous arrive en 2026, alors que Cuba, de longue date frappée de maladie incurable, entre décidément en phase terminale. Signés Carlos T. Cairo, ami de l’auteur, millésimés de 2017 à 2024, les portfolios photographiques qui encadrent le recueil sont d’un réalisme un peu superflu. La mélancolie profonde de l’époque s’exprime bien mieux dans la conclusion de Padura, aux accents déchirants: “Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d’affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu bien moins que ce qu’il faudrait. Aujourd’hui, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais. Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d’être étrangère et par moments si hostile, si défigurée et à l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que La Havane est encore ma ville”.
Plus consolante que cet épilogue, la deuxième partie du livre, sous l’intitulé “La ville, mémoire de quelques quartiers et de quelques personnages”, exhume un certain nombre de chroniques, reportages ou études édités à Cuba, ici et là, à différentes époques de la carrière du journaliste que fut, plus jeune, Leonardo Padura. On se régale à lire le chapitre consacré au “plus célèbre proxénète cubain”, le “roi” du quartier de San Isidro, Alberto Yarini y Ponce de Leon (1882-1910), qui sera tué par son rival, le souteneur français Louis Lotot, lequel sera assassiné à son tour, la guerre des maquereaux n’en finissant pas pour autant.
Passionnants également, ces deux textes, le premier faisant l’historique du quartier chinois de La Havane, désormais réduit à peau de chagrin et sinistrement paupérisé; le second portant sur la bi-séculaire mémoire catalane de Cuba – version condensée du texte original, paru en 1990 dans Juventud rebelde (“Jeunesse rebelle”), ce quotidien communiste qui, pour la petite histoire, à côté de l’organe de propagande officiel Granma, existait toujours début 2026… sans être d’ailleurs plus lu par personne de sensé. Depuis mars, crise énergétique oblige, la pagination de ces deux feuilles de choux s’est vue fortement réduite; elles ne paraissent plus qu’une fois par semaine, le mardi.
Il est heureux que Leonaro Padura soit connu, traduit et lu dans le monde entier: s’il ne devait compter que sur Cuba pour être édité, son Aller à La Havane s’achèverait en cul-de-sac.
A lire : Aller à La Havane, par Leonardo Padura. (Photographies Carlos T.Cairo). 316 p., Métailié, 2026
La confiscation automatique de certains biens liés au trafic de drogue a été déclarée inconstitutionnelle. Elisabeth Lévy réagit à cette décision dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.
Le Conseil constitutionnel censure la loi narcotrafic. Nous pouvons être fiers : dans notre pays, on ne transige pas avec les droits des délinquants. Ni avec ceux des juges. À l’occasion d’une question prioritaire de constitutionnalité, le Conseil constitutionnel a censuré une disposition de la loi qui imposait aux juges de prononcer la confiscation automatique de certains biens en cas de condamnation pour trafic de stupéfiants. D’après le Conseil, l’automaticité de cette peine contrevient à un principe cardinal de l’État de droit : l’individualisation des peines. Autrement dit, cela prive les juges de leur pouvoir de décider au cas par cas. Et ça, c’est inacceptable. Surtout pour les juges.
Les policiers, eux, sont unanimes : il faut frapper les trafiquants au portefeuille. Si vous ne pouvez pas jouir des fruits de vos trafics, vous ne trafiquez pas. La saisie des biens est donc un instrument efficace. Probablement le seul. Et l’automaticité empêche les avocats de trouver mille arguties pour la contester… Alors que nous sommes supposés être en guerre contre le narcotrafic, personne ne peut qualifier de sages les juges qui ont pris une décision aussi absurde.
Mais enfin, ils ne font là qu’appliquer le droit, s’écrient en chœur nos progressistes tatillons ! Le droit n’est pas une science exacte. Et l’appliquer, c’est donc l’interpréter. En l’occurrence, le Conseil constitutionnel l’interprète toujours dans le même sens: les Sages de la rue de Montpensier défendent le droit des individus, y compris des délinquants, contre le droit de la collectivité de se défendre. Saisi par des députés de gauche, également intraitables sur les droits des mafieux, le Conseil constitutionnel avait déjà censuré plusieurs dispositions en juin. Il avait alors validé les quartiers de haute sécurité tout en émettant des réserves sur les fouilles intégrales. Il avait aussi estimé que les visioconférences pour les prévenus en détention provisoire portaient une « atteinte excessive aux droits de la défense ». Et pour les gardiens tués lors de transports inutiles, est-ce une atteinte légitime ? On parle de gens qui commanditent des meurtres, empoisonnent des jeunes et font régner la terreur dans beaucoup de quartiers.
Mais surtout, respectons leur dignité et leur droit de propriété ! Alors qu’on déplore, à raison, l’abstention croissante dans les urnes, le Conseil constitutionnel adresse aux électeurs un message clair: vous pouvez aller voter et désigner des élus qui feront les lois. Mais, en réalité, les lois, c’est nous qui les faisons. Alors inutile de vous déplacer.
Brest et Clermont-Ferrand qui placent la droite en tête, dégagisme dans toutes les têtes, et en même temps, des résultats qui montrent une prime au sortant : voici comment on pourrait résumer à gros traits les résultats de ce premier tour des municipales 2026.
Depuis que le Parti socialiste les a brutalement politisées en 1977, étiquetant ses candidats, elles annoncent souvent les secousses nationales avant les élections nationales elles-mêmes. Jusque-là, les maires rassemblaient large, alignaient sur leurs listes commerçants, médecins, instituteurs, radicaux fatigués et gaullistes accommodants. On gouvernait la commune au ras des champs, souvent loin des vols d’aigle idéologiques de la politique nationale. La droite finit par s’y résoudre en investissant à son tour ses candidats. Depuis, les municipales sont devenues un baromètre politique assez fiable. Elles annoncent souvent les basculements nationaux, y compris dans ces villes moyennes de trente mille habitants où l’on pourrait penser que les différences politiques et idéologiques entre candidats sont limitées…
1977 annonçait de loin la défaite de Giscard, avec notamment les prises de Rennes et Nantes. En 1983, la lourde défaite de la gauche municipale annonce la victoire de la droite aux législatives de 1986. En 2001, malgré les prises spectaculaires de Lyon et de Paris, la poussée générale de la droite annonce déjà la déroute de Lionel Jospin l’année suivante. En 2008, c’est au tour de la droite au pouvoir de subir la curée municipale, avant que les socialistes ne perdent, en 2014, l’essentiel de leurs conquêtes.
Arlequin électoral
Oublions 2020, campagne masquée par le Covid. En 2026, cette fois, la radiographie politique ne donne qu’un signal brouillé : la carte électorale ressemble à une tenue d’Arlequin où quatre blocs se disputent l’espace sans que l’on distingue clairement la logique d’ensemble. On trouve une gauche molle, une droite molle, une gauche radicale et une droite radicale. Mais qui a gagné ? Bruno Retailleau se félicite de la conquête de quelques villes moyennes ; Marine Le Pen compte vingt-deux victoires dès le premier tour et une consolidation dans ses bastions ; LFI claironne ses percées urbaines ; la gauche de gouvernement, elle, se félicite de résister dans les métropoles. Au soir du scrutin, chacun revendique son trophée. Égalité générale : tout le monde a gagné, comme chez Jacques Martin.
Indiscutablement, certains maires sortants ont pu sortir le champagne et défaire leurs cartons. De nombreux réélus au premier tour, des équipes que l’on pensait défaites d’avance comme à Lyon ou Bordeaux et qui pourraient retrouver leur siège, même des partis clivants tels RN ou LFI qui font triomphalement réélire leurs poulains. En vérité, les municipales retrouvent une vieille pente conservatrice après avoir longtemps servi de défouloir national, comme en 2008 et en 2014.
Au commencement de l’élection des maires au suffrage universel, la vie municipale oscille entre centre gauche et centre droit, entre listes de notables, radicaux-socialistes un jour, indépendants le lendemain, démocrates-chrétiens à l’occasion, selon les humeurs du moment ou l’identité de leur territoire. Les modérés, les indépendants, les notables tiennent bon. Retailleau peut en effet afficher sa satisfaction en conservant une bonne centaine de mairies, sans compter les formations satellites ou amies. Dans les beaux quartiers, la droite reconduit ses potentats municipaux avec des scores de dictateurs africains : Fromentin à Neuilly, Ceccaldi-Raynaud à Puteaux. On cherche son notable, l’homme qui rassure et apaise. Ce phénomène autrefois réservé à quelques figures légendaires, Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux, André Labarrère à Pau, Pierre Mauroy à Lille, Jean Royer à Tours, pourrait se généraliser.
Une politique municipale dépolitisée ?
Il faut dire que la politique municipale s’est elle-même dépolitisée. Les mairies ont perdu une partie de leur pouvoir : transféré aux métropoles, rogné par la baisse des ressources locales et la disparition de la taxe d’habitation. Les préfets donnent parfois l’agenda aux maires. Dans ces conditions, les électeurs cherchent moins une doctrine qu’une figure locale : quelqu’un de connu, de rassurant, capable de couper les rubans rouges, ramasser les crottes de chien et arbitrer les querelles de voisinage.
Autrefois, la droite française possédait une architecture lisible, RPR d’un côté, UDF de l’autre, chacun avec sa sociologie et sa tradition. Aujourd’hui, l’électeur de droite ou de centre droit se retrouve devant un empilement indistinct : Renaissance, MoDem, Horizons, UDI, morceaux de LR… une sorte de coalition permanente dont personne ne distingue vraiment les nuances. Le macronisme a aspiré les divergences comme un trou noir : d’Olivier Faure à Bruno Retailleau, tout peut finir dans la même coalition municipale. Résultat : un électeur socialiste peut très bien voter pour une municipalité à droite. C’est ainsi qu’il faut comprendre les signes envoyés par la carte électorale, souvent contradictoires. Les sortants de gauche tiennent bon dans plusieurs grandes villes. La droite aura du mal à conserver Toulouse, encore plus à reprendre Bordeaux ou à conquérir Lyon. Mais, dans le même temps, elle menace Nantes, bastion socialiste depuis la victoire de Jean-Marc Ayrault en 1983, et certains fiefs roses pourraient vaciller : Brest, Cherbourg, Clermont-Ferrand. Dans ces villes, comme à Limoges en 2014 ou à Lorient en 2020, passées à droite, les candidats avancent sous des étiquettes modérées. On y voit fleurir les listes « d’ouverture », « ouvertes à la société civile », souvent composées d’acteurs associatifs ou d’élus proches des anciennes majorités socialistes. Les intercommunalités y sont parfois cogérées entre diverses droites et diverses gauches. Cette droite rassure au moins autant l’électeur rose-pâle qu’une municipalité socialiste usée par plusieurs décennies de pouvoir et le soupçon de compromissions avec LFI.
Le RN au défi de la notabilisation
Dans ce paysage brouillé, le RN affiche une progression réelle mais limitée. À Paris, la liste de Thierry Mariani plafonne à 1,5 %. On se demande dans quelle démocratie au monde un parti qui espère obtenir le pouvoir dans un an peut peser aussi peu dans sa capitale (surtout dans un pays aussi centralisé et concentré). À Toulouse, Julien Leonardi atteint à peine 5 %. À Lille, Matthieu Vallet tourne autour de 10 %. À Bordeaux ou Lyon, le parti à la flamme reste sous ce seuil symbolique. Dans les métropoles, il n’y a pas de quoi pavoiser. Face à des notables solidement installés, le RN se heurte à la résistance d’un système local souvent impopulaire mais profondément enraciné. Le parti dispose d’un électorat puissant mais d’encore peu de notables locaux : peu d’entrepreneurs, d’acteurs associatifs, de figures identifiables sont prêtes à assumer publiquement l’étiquette dont le coût social reste souvent prohibitif. Beaucoup d’élites locales préfèrent encore l’éviter. Les notables, eux, ne s’y rallient que guère spontanément.
En revanche, là où le RN est élu, il se notabilise. Sur les dix-sept communes conquises en 2020, presque toutes reconduisent leurs maires dès le premier tour, de Perpignan, où Louis Aliot repasse la barre des 50%, aux petites citadelles municipales comme Hénin-Beaumont, Beaucaire ou Hayange. Dans ces bastions, l’élection ressemble de plus en plus à une formalité administrative. Ailleurs, le RN progresse par percées plutôt que par vagues : au coude-à-coude à Marseille, en tête à Toulon et Nîmes sans victoire acquise, et même en position favorable à Carcassonne, où son candidat arrive en tête du premier tour. Dans le Pas-de-Calais, le RN manque Lens de quelques centaines de voix et pourrait ravir au parti communiste et au parti socialiste une belle poignée de communes. La carte qui se dessine est nette : un parti solide dans ses enclaves, capable de conquêtes ponctuelles, mais encore loin de transformer sa poussée nationale en domination municipale généralisée. Ses électeurs ne votent qu’aux présidentielles. Cependant, là où il est fort, le RN se renforce.
A l’examen, ces municipales ne dessinent plus une carte politique ni même une tendance générale : elles montrent un puzzle. La vie politique française n’est même plus archipélisée, elle est éclatée en fiefs, en territoires distincts, chacun vivant selon ses équilibres, sa sociologie et ses notables. Ici une gauche installée tient bon, là une droite locale se conforte ailleurs le RN consolide ses citadelles.
Et dans les métropoles, LFI confirme le succès de sa coalition électorale. À mesure que les partis nationaux se diluent, le maire et son équipe sortante deviennent souvent le seul pôle de stabilité politique. Comme si la France entrait doucement dans une forme de libanisation municipale : une mosaïque de pouvoirs locaux solides pendant que, au-dessus, la politique nationale se fragmente.
On ne pourra pas dire que Sarah Knafo aura attendu de réaliser le très estimable score de 10% aux municipales parisiennes pour sourire. Avec 10%, elle a en effet de quoi, quand on veut bien considérer qu’il se trouve encore 35% d’électeurs parisiens pour adouber le dauphin, l’héritier désigné, le continuateur de Madame Hidalgo. À croire que le Paris qu’elle leur laisse leur convient parfaitement, endettement et surmulots compris. 35% pour une resucée de six années d’hidalgisme, voilà qui, on en conviendra, donne tout son prix à la louable performance de la dame de Reconquête.
Au-delà de cette circonstance particulière, s’il y a une chose que Sarah Knafo a parfaitement comprise, c’est le grand manque que nous pouvions ressentir depuis des lustres face au spectacle – souvent navrant il est vrai – du grand cirque de la politicaillerie. Ce manque : le sourire.
Toutes considérations de programme, de convictions, d’opinons mises à part, la candidate à la mairie de Paris nous aura apporté au moins cela, le sourire en politique.
Pas le sourire niais d’un Lecanuet, ce monsieur dents blanches haleine fraîche dont les moins de vingt ans – peut-être même les moins de cinquante – ne peuvent se souvenir. Le sourire genre ravi de la crèche. Sourire factice, fabriqué, mécanique, façon bellâtre de tréteau de foire, illustration finalement assez fidèle du piètre politicien qu’il était.
Non, en l’occurrence il ne s’agit pas du tout de cela. Le sourire Knafo dit quelque chose de sensible, d’évident que, pour simplifier, on pourrait qualifier de joie de vivre. Sur les plateaux de télévision, dès la première minute, elle sait donner l’impression qu’elle est heureuse d’être là. Et sans doute l’est-elle en effet.
Ce faisant, elle inaugure un nouveau type de personnage du casting électoral. Le snipper souriant. Le flingueur à double détente, la dialectique et la zygomatique. C’est ravissant et ça fait un bien fou. Voltaire, je crois, disait « la gaieté désarme ». Sarah a compris cela. Preuve d’intelligence. Et de sens politique. Quand on vous balance en substance en plein débat : « Monsieur vous êtes un con », ou une gentillesse approchante, et que cela vous est asséné avec un charmant sourire des lèvres et de la prunelle, difficile de monter après cela dans les tours sans se ridiculiser.
Le grand problème avec le sourire est qu’on l’a ou qu’on ne l’a pas. S’y forcer sonne toujours faux et il n’y a pas pire que cela. Plus contre-productif, tu meurs ! Le sourire contrefait ne pardonne pas. Sarah Knafo, donc, l’a, elle.
Il faut espérer deux choses. Premièrement qu’elle ne le perde pas, tant la vie politique est âpre et ne prête que très exceptionnellement à se réjouir. Deuxièmement, plus important encore, qu’elle le garde en l’état. C’est à dire, spontané, naturel…Que nous continuions à avoir ce petit quelque chose qui, d’un seul coup d’un seul, rend un peu moins barbant et convenu le pugilat électoral.
On l’a ou on ne l’a pas, ce sourire, disais-je. L’idée de ce petit billet m’est venue en voyant les deux photos, les deux portraits qui illustrent un papier récent d’Ivan Rioufol, paru ici même. Sarah et Rachida. Regardez bien. L’une, la commissure des lèvres vers le bas, bouche plutôt maussade, illustration parfaite de l’expression « faire la lippe », l’autre, la commissure des lèvres vers le haut. Déjà, au naturel, au repos allais-je dire, l’esquisse, l’amorce d’un sourire. Mieux que l’amorce, la promesse d’un sourire. Par le temps qui courent, ce n’est pas peu de chose…
Préambule – Paris, dimanche 15 mars : le signal politique des municipales Les résultats du premier tour des élections municipales du 15 mars ont confirmé un phénomène désormais bien installé dans la capitale : la solidité électorale de la gauche parisienne. Au niveau de Paris, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire arrivé premier devance de plus de 12 points la candidate de la droite Rachida Dati. Dans plusieurs arrondissements, les listes soutenues par l’alliance de gauche — socialistes, écologistes et composantes proches de la France insoumise — ont enregistré des scores élevés, confirmant la sociologie politique particulière de Paris : une métropole diplômée, fortement insérée dans l’économie mondiale, culturellement progressiste et largement acquise aux valeurs du progressisme urbain. Dans plusieurs secteurs centraux et de l’est parisien, ces listes dépassent nettement leurs adversaires, consolidant une domination politique qui dure désormais depuis plus de deux décennies. Ce résultat n’est pas seulement électoral ; il révèle aussi un climat intellectuel et culturel propre aux grandes métropoles occidentales : une adhésion massive à un certain imaginaire moral et politique, porté par les milieux universitaires, médiatiques et culturels. Ce phénomène parisien — que l’on retrouve sous des formes proches dans d’autres grandes villes européennes — pose une question plus profonde : quel est le rapport des nouvelles générations urbaines à l’histoire, à la politique et à la réalité du monde ? C’est à cette interrogation qu’il faut désormais répondre • CR.
Ils ont tout, absolument tout, les enfants de l’ère connectée. Les écrans, les réseaux, les flux continus d’informations — cette bouillie mondiale qu’on confond avec le savoir. Jamais une génération n’a eu à sa disposition une telle masse de connaissances, d’archives, de bibliothèques numérisées, de témoignages filmés, de documents accessibles en quelques secondes. Et pourtant, jamais peut-être une génération n’a été aussi peu instruite du sens historique de son existence.
Fin de l’Histoire
Ce paradoxe constitue l’une des énigmes les plus frappantes de notre époque. L’humanité a réussi l’exploit technique de rendre le monde entier disponible à chaque individu — et, simultanément, de rendre ce monde presque illisible. L’accès universel à l’information n’a pas produit l’intelligence collective qu’on nous promettait ; il a souvent engendré une confusion permanente où tout se vaut, où tout s’additionne sans jamais se hiérarchiser.
La connaissance suppose un ordre. Elle suppose une profondeur. Elle suppose aussi une continuité entre les générations. Or c’est précisément cette continuité qui s’est brisée.
Les jeunes générations ne sont pas simplement moins attachées à l’histoire : elles vivent dans un univers mental où l’histoire elle-même devient inutile. L’horizon de la pensée n’est plus la durée, mais l’instant. L’événement n’est plus ce qui s’inscrit dans une chaîne de causes et de conséquences ; il devient un fragment d’actualité qui surgit, s’impose quelques heures, puis disparaît dans le flux.
Dans ce monde de l’instantané, les ancêtres n’ont plus de place. Non parce qu’ils seraient contestés ou critiqués — ce qui serait encore une forme de dialogue — mais parce qu’ils ont cessé d’exister comme référence. Les morts ne parlent plus aux vivants. La transmission s’est interrompue.
Il ne s’agit pas seulement d’une crise de l’école ou de la culture classique. Il s’agit d’une transformation beaucoup plus profonde du rapport au temps. Les sociétés modernes avaient déjà affaibli le poids de la tradition au nom de l’autonomie individuelle. Mais ce que nous voyons aujourd’hui va plus loin : ce n’est plus seulement l’autorité du passé qui disparaît, c’est la conscience même d’appartenir à une histoire.
Bêtise festive
On comprend alors pourquoi cette génération peut vivre au milieu d’un monde en crise sans percevoir la gravité de ce qu’elle traverse. Car pour reconnaître la décadence, encore faut-il avoir connu la grandeur. Pour sentir la fragilité d’une civilisation, encore faut-il savoir ce qu’elle fut. Or cette mémoire a été effacée.
De cette rupture avec l’histoire naît un phénomène singulier que l’on pourrait appeler la bêtise festive. Non pas la bêtise au sens trivial du terme — celle qui relève de l’ignorance brute ou du manque d’éducation — mais une forme beaucoup plus sophistiquée : une bêtise cultivée, diplômée, socialement valorisée. Elle est parfaitement adaptée au monde contemporain. Elle parle le langage de la morale universelle. Elle maîtrise les codes médiatiques. Elle possède les bons diplômes, les bonnes indignations, les bonnes références culturelles. C’est une bêtise branchée. Elle se reconnaît à son ton péremptoire. Elle fonctionne comme un tweet : rapide, définitive, sans nuance. Elle ne cherche pas à comprendre ; elle cherche à classer. Qui est le coupable ? Qui est la victime ? Qui est du bon côté de l’histoire ?
La complexité du réel n’a guère de place dans ce dispositif moral. Elle gêne. Elle retarde la condamnation.
Ainsi se constitue une nouvelle orthodoxie. Elle ne ressemble plus aux dogmes religieux d’autrefois ; elle ne s’appuie ni sur la théologie ni sur la tradition. Mais elle possède pourtant les traits essentiels d’une religion. Elle a ses prêtres — souvent médiatiques ou universitaires. Elle a ses rites — manifestations, hashtags, prises de position obligées. Elle a ses excommunications — accusations de racisme, de réaction, d’extrémisme. Et surtout, elle possède une certitude absolue : celle d’avoir enfin découvert la morale véritable. Mais c’est précisément cette certitude qui constitue le problème.
Car l’histoire nous enseigne que les sociétés deviennent dangereuses non lorsqu’elles doutent, mais lorsqu’elles sont convaincues de leur supériorité morale. Les idéologies du XXᵉ siècle — fascisme, nazisme, communisme — se présentaient toutes comme des entreprises de salut. Elles prétendaient libérer l’humanité, purifier la société, construire un monde meilleur.
Ce qui les rendait redoutables, ce n’était pas seulement leur violence ; c’était leur innocence. Les hommes qui y adhéraient se croyaient du côté du bien.
La comparaison n’implique évidemment pas que nous vivions aujourd’hui dans un système totalitaire. Mais elle rappelle une vérité essentielle : le totalitarisme ne surgit jamais dans une société cynique. Il surgit dans une société persuadée de sa vertu. Or c’est précisément ce que l’on observe dans une partie des nouvelles générations. Leur pacifisme, par exemple, possède souvent une dimension profondément paradoxale. Il ne procède pas d’une analyse lucide des rapports de force internationaux ; il relève plutôt d’un imaginaire moral où la violence est toujours le produit d’un oppresseur identifiable et où la paix serait le résultat naturel de la bonne volonté.
Ce pacifisme est en réalité décoratif. Il appartient à la culture du festival, de la manifestation symbolique, de la proclamation vertueuse. Il célèbre la paix mais refuse de penser la guerre. Il invoque la justice mais ignore la tragédie.
Or la politique, précisément, commence là où la tragédie apparaît. Elle commence lorsque l’on découvre que certaines situations ne comportent pas de solution parfaite, que certaines décisions impliquent des choix douloureux, que la force — aussi déplaisante soit-elle — fait partie de l’histoire humaine. Refuser de voir cette dimension tragique ne supprime pas la violence : cela rend simplement les sociétés incapables d’y faire face. Un autre trait caractéristique de cette génération tient à sa relation paradoxale à l’information. Jamais l’humanité n’a produit autant de données. Les statistiques, les images, les analyses circulent en permanence. Les réseaux sociaux transforment chaque événement en spectacle planétaire. Mais cette abondance ne crée pas de compréhension.
Le triomphe de la bien-pensance dominante
Elle produit souvent l’effet inverse : une saturation cognitive. Lorsque tout devient information, plus rien ne devient signification. Les faits se succèdent sans s’organiser. Les crises se superposent sans être hiérarchisées.
L’esprit humain, pour comprendre, a besoin de structures : des récits, des catégories, des cadres d’interprétation. Lorsque ces structures disparaissent, l’individu se retrouve plongé dans un chaos d’événements. Il cherche alors désespérément un point fixe. Et ce point fixe, aujourd’hui, prend souvent la forme de la bien-pensance dominante.
Cette bien-pensance fonctionne comme une boussole morale simplifiée. Elle permet de se repérer rapidement dans un monde trop complexe. Elle fournit des réponses immédiates. Elle dispense de l’effort de penser. Mais ce confort intellectuel a un prix : il affaiblit la capacité critique. Or une démocratie vivante repose précisément sur cette capacité. Elle suppose des citoyens capables de douter, de discuter, de reconnaître les contradictions du réel.
Lorsque cette faculté disparaît, la démocratie se transforme peu à peu en théâtre moral où chacun récite les formules attendues. C’est peut-être là que réside la véritable bêtise de notre temps. Elle n’est ni grossière ni primitive. Elle est policée, civilisée, convaincue d’elle-même. Elle parle le langage des droits humains et de la tolérance. Elle croit sincèrement protéger le monde. Mais, faute de lucidité historique et de sens tragique, elle risque de produire l’effet inverse. Car les civilisations ne disparaissent pas seulement sous les coups de leurs ennemis. Elles disparaissent aussi lorsque leurs propres enfants cessent de comprendre ce qui les a fait naître, ce qui les a rendues possibles, ce qui les oblige à se défendre. Alors elles deviennent vulnérables.
Elles continuent de célébrer leurs valeurs — la liberté, la justice, la dignité humaine — mais elles oublient que ces valeurs ne sont pas des évidences naturelles. Elles sont le produit fragile d’une histoire, d’institutions, de luttes et parfois de guerres.
Lorsqu’une société oublie cela, elle croit habiter un monde définitivement pacifié. Elle rit, elle célèbre, elle proclame sa supériorité morale. Et pendant ce temps, dans l’ombre, d’autres forces apprennent à la regarder comme une proie. Ainsi la bêtise contemporaine n’est pas seulement une faiblesse intellectuelle. Elle est une naïveté historique. Elle croit sauver le monde. Elle risque, sans le vouloir, de le livrer aux loups du futur.
Le gouvernement Starmer a fait voter une loi abrogeant l’immunité judiciaire des soldats britanniques ayant combattu en Irlande du Nord, en Irak et en Afghanistan. Parmi eux, des membres du Special Air Service, une unité d’élite créée en 1941. Ces commandos s’estiment trahis par des responsables politiques censés les couvrir.
C’est au cours de l’été 1941 qu’un aristocrate écossais, David Stirling, crée le Special Air Service (SAS). À l’origine, cette petite unité de l’armée britannique est destinée à mener des actions commandos en Afrique du Nord derrière la ligne de front italo-allemande. Le raid inaugural, en novembre 1941, est un désastre. Sur 55 hommes parachutés en Libye, seuls 21 reviennent à la base. Le SAS manque alors d’être dissous.
Peu de gens le savent, s’il est finalement décidé de maintenir cette unité, qui devient rapidement le régiment de forces spéciales le plus célèbre au monde, et est toujours considéré comme tel quatre-vingt-cinq ans plus tard, c’est en grande partie grâce à un groupe de militaires… français !
Entente cordiale
Après la catastrophe du premier raid, David Stirling a désespérément besoin de nouveaux volontaires. Il entend parler de 52 soldats des forces gaullistes désœuvrés à Damas. Des parachutistes bien entraînés et désireux de combattre l’ennemi occupant leur pays. Le 31 décembre 1941, les 52 Français reçoivent l’ordre de monter dans quatre camions pour un long voyage vers l’Égypte. Leur destination finale est Kabrit, à 130 km à l’est du Caire, où les SAS les attendent. Leurs hôtes britanniques expliquent aux Français qu’ils vont mener ensemble un nouveau type de guerre : la « guérilla », rendue possible par les progrès des transports, des communications et de l’armement.
L’une des innovations majeures est la jeep américaine Willys Bantam, moyen idéal pour se déplacer de façon furtive et rapide en territoire ennemi. Elle est notamment utilisée lors du fait d’armes qui va redorer le blason du SAS : le raid du 26 juillet 1942 contre l’aérodrome de Sidi Haneish, en Libye. Parmi les 18 jeeps employées dans l’opération, trois sont occupées par des équipages français, placés respectivement sous les ordres des officiers Augustin Jordan, François Martin et André Zirnheld.
Sidi Haneish se trouve en plein milieu du désert. Il faut quatre heures aux commandos pour parcourir, en deux colonnes, les 110 km qui séparent les hommes de Stirling de cette petite base aérienne où stationnent des appareils allemands. Bénéficiant d’un effet de surprise total, le commando parvient à détruire plus de trente Messerschmitt, Junkers, Stukas et Heinkel, avant que son chef donne l’ordre du retrait. Un seul camarade est tué pendant cette phase. C’est alors que commence la partie la plus dangereuse : le retour en lieu sûr.
Les jeeps se séparent en plusieurs groupes pour réduire les risques d’être repérées par les avions allemands assoiffés de vengeance. Cependant, une patrouille de Stukas parvient à retrouver le trio des véhicules français et fait aussitôt feu sur lui. Un homme est abattu : l’Alsacien André Zirnheld, 29 ans, professeur de philosophie dans le civil. Après son enterrement, on retrouvera dans ses effets personnels un poème magnifique qu’il avait écrit, intitulé La Prière.
Aujourd’hui connu sous le nom de Prière du para, le texte est devenu un chant traditionnel de l’armée française. Voici ses plus célèbres vers :
« Je veux l’insécurité et l’inquiétude, Je veux la tourmente et la bagarre, Et que vous me les donniez, mon Dieu, Définitivement. »
Grâce à des succès comme le raid de Sidi Haneish, le SAS devient vite un outil privilégié des Alliés, au point de carrément former à la fin de la guerre une brigade, composée de deux régiments britanniques, deux régiments français et une compagnie belge. En octobre 1945, le général Michael Calvert, commandant du SAS, préside une cérémonie à Tarbes au cours de laquelle il remercie le détachement français et assiste à sa réincorporation officielle dans les rangs de l’armée française, notamment au sein du 1er bataillon de choc, créé pour l’occasion.
Lettre ouverte
Aujourd’hui, le principal cantonnement du SAS britannique se trouve près de la petite ville de Credenhill, à environ 220 km à l’ouest de Londres. Non moins prestigieux, l’équivalent naval du SAS, le Special Boat Service (SBS), est basé quant à lui sur le port de Poole, au bord de la Manche. Habituées aux opérations secrètes et réputées pour leur discrétion, ces troupes ne font presque jamais la une des journaux. Depuis quelques semaines, pourtant, elles sont au cœur d’une polémique d’ampleur nationale au Royaume-Uni.
En décembre, dans une lettre ouverte publiée par le quotidien Daily Telegraph, sept anciens officiers supérieurs du SAS ont accusé le pouvoir travailliste d’orchestrer une chasse aux sorcières judiciaire contre leur corps. Ils dénoncent le projet du gouvernement Starmer d’abroger une loi de 2023 accordant une immunité judiciaire aux soldats – qui se trouvent en majorité être des SAS – ayant combattu pendant les « Troubles », le conflit qui a ensanglanté l’Irlande du Nord entre 1969 et 1998. La loi d’abrogation a été adoptée aux Communes en janvier 2026.
Tout cela n’a rien de surprenant étant donné que le Premier ministre, Keir Starmer, est un ancien avocat spécialisé dans les droits de l’homme, qui a notamment contribué en 2007 à la reprise d’une procédure judiciaire contre un soldat britannique pourtant innocenté quatre ans plus tôt dans la mort d’un civil lors de la guerre en Irak.
Parmi les dossiers qui risquent à présent d’être rouverts par les tribunaux en vertu de la nouvelle loi d’abrogation figure l’opération menée par le SAS en 1987 contre une cellule terroriste de l’IRA qui s’apprêtait à faire exploser une bombe de 90 kilos devant un commissariat de police à Loughgall, en Irlande du Nord. Huit membres de l’organisation indépendantiste avaient été tués dans cette embuscade, qui a fait l’objet d’une enquête de la police ayant conclu que le SAS avait agi conformément au droit.
Le 11 novembre, dans une lettre ouverte publiée par le Times, huit anciens généraux quatre étoiles ont qualifié la remise en cause de l’amnistie sur l’Irlande du Nord de menace pour la sécurité nationale. Selon eux, la confiance des troupes dans le système judiciaire ne peut qu’en être minée : « Aujourd’hui, chaque soldat britannique déployé doit non seulement se méfier de l’ennemi qui se trouve devant lui, mais aussi de l’avocat qui se trouve derrière lui. Ne vous y trompez pas, nos plus proches alliés observent la situation avec inquiétude et nos ennemis se frottent les mains. »
Adrian Weale, historien militaire, a servi en Irlande du Nord dans les années 1980 : « Il s’est passé des choses dans lesquelles j’ai été indirectement impliqué et qui ont refait surface à la suite de la remise en cause du passé, explique-t-il. Cela n’en finit pas, et des gens reviennent sans cesse pour remuer ce passé. Or ces événements se sont produits il y a quarante ans. » Weale attribue cette « guerre judiciaire » à deux causes : « D’abord,depuis l’ère Tony Blair, nous avons un gouvernement d’avocats. Ensuite, ils ne voient pas vraiment où est le problème. » Au lieu de se ranger du côté des soldats britanniques, explique Weale, le gouvernement semble soutenir les partisans de l’IRA : « Or, ceux-ci ne veulent pas la justice mais la vengeance ». L’année dernière, Richard Williams, qui commandait le SAS pendant les conflits en Irak et en Afghanistan, a averti que le SAS et le SBS connaissaient un taux de départ en forte hausse, car la confiance des soldats dans leurs autorités politiques est selon lui en train de s’évaporer. Un ancien membre du SBS, qui a souhaité rester anonyme, confie : « Les gars posent des questions évidentes concernant leur protection juridique. La réponse qu’on leur donne semble incertaine et l’atmosphère est un peu tendue… Comme ils le disent, “cela ne vaut plus le risque”. »
Keir Starmer lors d’une réception pour des vétérans à Windsor, 11 novembre 2025, dans un contexte de tensions entre le gouvernement travailliste et d’anciens officiers du SAS (C) Andrew Matthews/WPA Pool/Shutterstock/SIPA.
Ce vétéran du SBS a servi en Irak et en Afghanistan et est bien conscient du « chaos moral » causé par ce type de guerres, en particulier dans le cadre des opérations « CoIn » (contre-insurrection), menées contre un ennemi qui n’hésite pas à utiliser des civils comme boucliers humains. « Tout ne se passe pas toujours comme il faut », admet-il. Alors que la plupart des officiers supérieurs ont une « approche systématique dans la sélection des cibles et dans l’approbation des actions, basées sur les opérations CoInprécédentes », un ou deux commandants des forces spéciales ont pu par le passé se montrer moins regardants.
Témoin de ce « chaos moral » à l’œuvre dans certaines opérations des forces spéciales en Irak, un incident datant de mars 2008. Les forces spéciales britanniques et américaines tentaient d’appréhender une équipe d’insurgés fabriquant des bombes au nord de Bagdad. Elles ont encerclé la maison, située dans une banlieue aisée, et ont demandé par haut-parleur aux insurgés de se rendre, ou au moins de libérer tous les civils. Comme ces appels restaient sans réponse, les SAS sont passés à l’action, mais se sont retrouvés pris dans un feu croisé bien organisé. Un soldat a été tué et quatre autres blessés. Les Américains ont alors demandé une frappe aérienne qui a tué les insurgés, mais aussi hélas plusieurs civils.
Lois de la guerre
Dans l’armée française, des affaires comparables se sont produites pendant la guerre d’Algérie. Et quatre jours après les accords d’Évian du 18 mars 1962, une amnistie générale était proclamée, graciant les combattants algériens ainsi que les militaires et policiers français. Cette amnistie a pour effet d’interdire aujourd’hui encore l’accès à de nombreuses archives de l’armée relatives à la guerre d’Algérie, déplore l’historien Fabrice Riceputi, qui plaide pour une ouverture totale. « De nombreux dossiers restent classés confidentiels pour protéger la vie privée des personnes impliquées encore en vie ou de leurs descendants, regrette-t-il. Le gouvernement français a également décidé qu’une partie des sources ne pouvait pas être ouverte au public sous prétexte qu’elles avaient toujours une valeur opérationnelle. »
Au Royaume-Uni, Adrian Weale s’oppose à une amnistie générale telle que celle accordée par la France après la guerre d’Algérie : « Lorsqu’il existe des preuves d’actes répréhensibles, d’atrocités, peu importe le nom que vous leur donnez, alors les auteurs doivent être poursuivis et jugés, affirme-t-il, mais il faut qu’il y ait un délai de prescription. » Un officier en service dans les forces spéciales françaises partage cet avis : « Il est du devoir de l’armée d’enquêter sur les allégations crédibles de violations du droit afin de condamner les actes individuels qui dépassent les “lois de la guerre”, tels que l’exécution de civils ou de prisonniers, ou le recours à la torture. Bref, garantir la transparence, la justice et la responsabilité. » Selon lui, l’attitude du gouvernement français « a considérablement changé depuis la guerre d’Algérie » : il n’y a plus de culture du déni et de minimisation des faits. Néanmoins, on comprend mieux à Paris qu’à Londres ce qu’il appelle « le désordre moral de la guerre » pour désigner les situations où des soldats des forces spéciales « doivent prendre des décisions en quelques secondes, sous menace de mort, avec des informations incomplètes, dans un environnement chaotique ». Les soldats sont des êtres humains et des erreurs peuvent parfois être commises.
En France, les opérations commando sont autorisées au plus haut niveau et, par conséquent, les forces spéciales sont entièrement protégées sur le plan juridique et opérationnel (sauf bien sûr en cas de comportement répréhensible envers la hiérarchie). Selon l’officier des forces spéciales françaises que nous avons interrogé, il existe un contrat moral singulier entre chaque pays et ses soldats, qui est « au cœur de la loyauté et de la discipline militaires ».
En Grande-Bretagne, le pouvoir travailliste a rompu ce contrat. Dans leur lettre ouverte publiée en décembre dans le Daily Telegraph, les ex-officiers SAS mettent en garde le gouvernement Starmer : « Défendez nos défenseurs de manière équitable et ferme, en gardant les yeux ouverts sur le chaos moral de la guerre, ou continuez à faire le travail de l’ennemi, une fuite, une enquête, un soldat brisé à la fois. Une démocratie qui ne soutient pas ses guerriers ne dure pas longtemps. »
Neuf millions d’habitants. Une bande de terre large comme deux départements français. Pas une goutte de pétrole. Aucune profondeur stratégique…
À sa naissance, ses voisins lui promettaient une disparition rapide. La question n’était pas « si », mais « quand ». L’État juif rêvé par Theodore Herzl devait être un accident de l’histoire, un épisode bref dans le grand récit arabe et musulman du Moyen-Orient. Une anomalie appelée à se résorber.
Et pourtant, depuis le 7 octobre 2023, ce que l’un de nos distingués ambassadeurs[1] de France appelait avec une élégance toute diplomatique un « little shitty country » se bat sur plusieurs fronts à la fois : Gaza, Liban, Syrie, Yémen, et désormais au cœur même de l’Iran.
L’Iran. Un pays immense vaste comme quatre fois la France, peuplé de 92 millions d’habitants. Riche en pétrole, en gaz, en ressources de toute nature. Armé jusqu’aux dents de missiles et de drones. Une théocratie militante qui a fait de la destruction de « l’entité sioniste » non seulement un objectif stratégique, mais une mission quasi métaphysique.
Or voici que ce petit pays frappe aujourd’hui à des milliers de kilomètres de ses frontières, et vise avec une précision chirurgicale les centres nerveux d’un régime islamiste totalitaire qui s’approchait dangereusement de l’arme atomique.
La sagesse est d’être fou lorsque les circonstances en valent la peine
Pendant ce temps, sur nos plateaux télé, les experts soupirent. Le diplomate voit la région sombrer dans le chaos. Le général explique qu’on ne renverse pas un régime à coups de bombardements. L’avocat international évoque l’érosion des normes. Le grand reporter s’inquiète pour les marchés, la « stabilité régionale » et la tentation « expansionniste » d’Israël. Tout cela est dit sur le même ton, celui de la sagesse prudente, de la gravité responsable, de l’expérience supérieure. Bref, le ton de ceux pour qui rien n’est jamais possible, et pour qui il serait plus raisonnable, au fond, de ne rien tenter.
Le contraste est saisissant. D’un côté, un Occident saturé de prudence qui explique pourquoi l’histoire ne peut pas bouger. De l’autre, un pays minuscule qui agit. Un fait demeure : un État de neuf millions d’habitants affronte aujourd’hui une puissance régionale redoutable à laquelle la plupart des capitales occidentales n’osaient pas se frotter. Un pouvoir de fanatiques cruels qui pend ses opposants, écrase ses femmes, tire sur sa jeunesse et finance à coups de milliards un terrorisme international tentaculaire.
Israël : une frontière civilisationnelle
Pourquoi ce petit pays tient-il ? La réponse tient en un choix ancien, presque civilisationnel. Très tôt dans son histoire moderne, Israël a compris qu’il ne pourrait jamais rivaliser par la taille, par la démographie ou par les ressources naturelles. Alors il a parié sur autre chose, l’intelligence humaine. Là où certains pays vivent de la rente, Israël investit dans l’éducation. Là où d’autres s’appuient sur l’endoctrinement des masses, Israël parie sur la science. Là où beaucoup accumulent les hommes, Israël accumule les cerveaux.
Ce pari a produit des universités parmi les plus performantes du monde, des ingénieurs par dizaines de milliers, une culture scientifique et technologique qui irrigue aujourd’hui l’économie globale. Dans la paix, cela donne la « start-up nation ». Dans la guerre, cela se traduit par l’audace opérationnelle, l’avantage technologique et une capacité d’innovation stratégique qui déconcerte régulièrement ses adversaires.
Un grand pays peut survivre par sa taille. Un petit pays, lui, ne survit que par l’intelligence et la détermination de ses citoyens. C’est peut-être pour cela que, depuis plus de soixante-quinze ans – étroit ombilic sur la carte mais au cœur des passions religieuses, des calculs d’empires et des obsessions idéologiques -, ce pays en forme de mouchoir de poche continue d’écrire une histoire que tant de prophètes annonçaient impossible.
Même ses ennemis les plus résolus finissent parfois par le reconnaître à demi-mot. Dans ce si petit pays, il existe quelque chose que beaucoup de puissances occidentales semblent avoir perdu. La volonté d’exister. Et le courage d’en payer le prix.
Grand défenseur de la construction européenne comme « remède » au nationalisme, le philosophe allemand vient de mourir
L’intellectuel allemand Jürgen Habermas théoricien de l’espace public et de la démocratie délibérative aura défendu jusqu’au bout une certaine idée de l’Europe et de la modernité. Né à Düsseldorf, il est mort à l’âge de 96 ans, à Starnberg, en Bavière, le 14 mars 2026.
Intellectuel majeur de l’Allemagne d’après-guerre, Jürgen Habermas appartient à cette génération allemande forcément marquée dans sa jeunesse par le national-socialisme, puis par l’effondrement moral et politique de 1945. Comme beaucoup de jeunes de son époque, il fut pris dans les organes de l’Allemagne hitlérienne durant sa prime adolescence. La découverte du caractère criminel du régime nazi à la libération nourrira son engagement intellectuel.
Influencé par Max Weber ou Wittgenstein, Habermas est surtout associé à l’Ecole de Francfort – appelée aussi école freudo-marxiste –, avec Horkheimer, Adorno et Marcuse, cette pensée marxiste du XXe siècle qui a gommé la dimension « de gauche » du national-socialisme allemand, réduit à un mouvement d’extrême-droite. Néanmoins Habermas a été, après-guerre, de ceux qui ont remonté le niveau des sciences sociales allemandes à l’échelle internationale pour les sortir du risque de « provincialisation ».
D’emblée Habermas pense contre les totalitarismes. Il s’attaque au silence ou aux compromissions d’une partie du monde intellectuel allemand avec le nazisme, notamment à travers sa critique célèbre du grand philosophe Martin Heidegger qui fut le mentor de Sartre. Ainsi il est devenu l’un de ces sociologues allemands de classe internationale.
Cette exigence de lucidité face au passé, puis face aux dérives possibles du présent, a largement contribué à faire de lui une autorité morale autant qu’un professeur de philosophie.
Habermas a inventé pour se substituer au nationalisme allemand, le patriotisme constitutionnel, complétement dévoyé aujourd’hui par les Cours constitutionnelles. Mais c’est à promouvoir un projet fédéral européen qu’il a consacré la fin de sa vie contre le retour des nations libres voulu par les peuples européens et soutenu par le nouveau pouvoir américain que ce soit le président Donald Trump, le vice-président J.D. Vance ou l’industriel Elon Musk. « Jürgen Habermas était presque devenu le philosophe d’Etat de l’Allemagne démocratique », déclarait le ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer. Identifié au projet européen d’une République fédérale allemande qui se voulait définitivement guérie de ses « démons nationalistes ». Son nom reste par ailleurs associé à plusieurs concepts devenus centraux dans les sciences sociales contemporaines. Celui d’espace public – sa thèse de doctorat –, développé dans un ouvrage paru au début des années 1960, où il analyse la manière dont se forme un débat public rationnel dans les sociétés modernes. Celui de raison communicationnelle, au cœur de son œuvre, Théorie de l’agir communicationnel, publiée en 1981.
L’idée, chez Habermas, est que la raison ne se réduit ni à la technique, ni à l’efficacité, ni au calcul. Elle se déploie aussi dans l’échange, dans la discussion, dans la confrontation des arguments. Le langage n’est pas seulement un outil pour décrire le monde ; il est aussi ce qui permet à des hommes de chercher un accord, de soumettre leurs affirmations à la critique et, éventuellement, de dégager des normes communes.
De là découle toute une réflexion sur l’éthique de la discussion, la légitimité démocratique et les conditions d’un débat public digne de ce nom. Habermas a ainsi défendu l’idée qu’une norme n’est véritablement légitime que si elle peut être discutée librement par tous ceux qu’elle concerne.
Contre les tentations d’un « fascisme de gauche »
Habermas ne fut jamais un penseur retiré dans sa tour d’ivoire. À l’image d’un André Glucksmann ou d’un Finkielkraut en France, il a constamment pris part aux débats de son époque. Dans les années 1960, il dialogue avec la contestation étudiante allemande, avant de mettre en garde contre ses dérives et contre ce qu’il désignera plus tard comme les tentations d’un « fascisme de gauche ». Il intervient ensuite sur la réunification allemande dont « le Deutsche mark était l’étendard » critique-t-il ; sur l’éthique biomédicale ; sur la place des religions dans les sociétés sécularisées ; sur le 11-Septembre ; sur la crise sanitaire ; sur la guerre en Ukraine, inquiet du ton belliciste des jeunes figures politiques de l’écologie ; ou encore sur l’état des démocraties occidentales.
Notons qu’il a refusé le prix littéraire Cheikh Zahed en 2021, considérant les Emirats Arabes Unis comme une non-démocratie répressive.
Cette présence continue dans le débat public a contribué à faire de lui bien davantage qu’un universitaire renommé. En Allemagne, terre de Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Schopenhauer… où l’on distribue rarement à la légère le titre de philosophe, Habermas s’était imposé comme une figure à part, parfois décrite comme une conscience publique de la République fédérale.
Sa pensée a été admirée, discutée, critiquée. Certains lui ont reproché son attachement persistant à l’universalisme des Lumières, d’autres son optimisme jugé excessif quant aux vertus de la discussion rationnelle. D’autres encore ont vu dans sa confiance dans le consensus une forme d’idéalisme peu compatible avec la brutalité réelle des rapports de forces politiques. Mais même ses adversaires reconnaissaient généralement l’ampleur de son œuvre et son importance dans le champ intellectuel européen.
Au cours de ces dernières décennies, Habermas, à la différence du philosophe anglais Roger Scruton défenseur du Brexit, s’est de plus en plus identifié à la défense d’un projet européen fort. Hostile au retour des « nationalismes », il voyait dans Bruxelles bien davantage qu’un simple marché ou qu’un arrangement institutionnel. Il y cherchait un cadre politique nouveau, susceptible de dépasser l’État-nation sans dissoudre pour autant les libertés publiques.
Patriotisme constitutionnel
C’est dans ce contexte qu’il a développé l’idée de patriotisme constitutionnel, c’est-à-dire d’un attachement non pas à une appartenance ethnique ou historique fermée, mais à des institutions, à des règles communes et à un ordre démocratique. Cette notion a profondément marqué la pensée politique allemande et européenne de ceux qu’on appelle les « européistes » sans qu’ils ne lui rendent pour autant expressément hommage.
Habermas croyait à la possibilité d’une citoyenneté postnationale, fondée sur le droit, la discussion publique et l’adhésion à des principes démocratiques plutôt qu’à une seule identité historique ou nationale. Il a donc naturellement défendu une intégration européenne plus poussée, de tonalité franchement fédérale, dans l’espoir de conjurer les rivalités qui avaient ravagé le continent au XXe siècle.
Cette orientation a aussi nourri des critiques. Pour ses partisans, elle prolongeait logiquement son combat contre les passions identitaires meurtrières. Pour ses détracteurs, elle traduisait une forme d’aveuglement aux réalités historiques, culturelles et politiques des nations européennes. Mais là encore, Habermas aura imposé un cadre de débat que nul ne pouvait ignorer.
La disparition de Jürgen Habermas précèdera-elle la fin du globalisme européen, prodrome du globalisme occidental américain, aujourd’hui remis en question par l’Amérique de Trump après avoir été remis en question par l’Angleterre de Boris Johnson avec le Brexit ? Avec lui s’éteint l’un des derniers grands philosophes européens capables de tenir ensemble spéculation théorique, intervention civique et ambition historique. Son œuvre, dense, souvent difficile, restera pourtant incontournable pour quiconque veut comprendre les débats modernes sur la démocratie, le droit, la communication, la légitimité ou l’espace public.
Parmi ses livres les plus importants figurent L’Espace public, Théorie de l’agir communicationnel, Morale et communication, Droit et démocratie, Le discours philosophique de la modernité, Vérité et justification ou encore ses travaux plus tardifs sur l’Europe et l’histoire de la philosophie.
Il a continué d’écrire, de publier et d’intervenir, jusqu’à un âge très avancé. Ses derniers ouvrages témoignaient encore de cette fidélité à une conviction : défendre l’usage public de la raison. C’est sans doute là, au-delà des querelles académiques et des controverses politiques, que réside l’héritage essentiel de Jürgen Habermas. Nouvel Érasme, un homme qui, après les ruines européennes du XXe siècle, aura voulu croire que la parole, la discussion et le droit pouvaient encore servir de rempart contre le chaos. Pour les défenseurs des nations libres qui échangent et coopèrent entre-elles librement, il reste le meilleur des adversaires, parce qu’il les oblige à donner le meilleur d’eux-mêmes.
La cérémonie de dimanche a notamment vu triompher le chef-d’œuvre néo-progressiste Une Bataille après l’Autre.
C’était attendu : le thriller burlesque Une Bataille après l’Autre triomphe aux Oscars avec six trophées, dont les deux plus convoités – meilleur film et meilleur réalisateur. Le film devance Sinners, épopée vampiro-démoniaque afro-américaine qui repart néanmoins avec quatre statuettes, dont celle du « meilleur acteur » pour Michael B. Jordan, devenu le 6e acteur noir de l’histoire à décrocher cette récompense.
Cette domination de Une Bataille… marque surtout la consécration tardive de son réalisateur, Paul Thomas Anderson. Celui qui avait déjà signé Magnolia et There Will Be Blood a dû attendre l’âge de 55 ans pour être enfin couronné par ses pairs et repartir avec la mythique statuette asexuée.
Violence politique
Le film lui-même s’inscrit dans une veine très contemporaine. Une Bataille… met en scène une Amérique irréconciliable où des terroristes d’extrême-gauche sont traqués par un suprémaciste blanc incarné par Sean Penn. Snobisme oblige, l’acteur n’était pas présent pour récupérer son Oscar du meilleur second rôle masculin. Le scénario réserve un retournement final spectaculaire : le chasseur de gauchistes finit gazé par une société secrète néo-nazie héritière du Ku Klux Klan après la révélation de ses origines juives.
Sur le plan formel et technique, le film relève incontestablement du chef-d’œuvre. Mais sur le fond, il n’échappe pas à certains clichés. Sean Penn peine notamment à rendre son personnage réellement crédible, tandis que Paul Thomas Anderson choisit de rendre sympathiques des héros qui restent, au fond, des adeptes assumés de la violence politique.
Une Amérique progressiste toujours autant obsédée par la race
Dans un registre différent mais tout aussi engagé, Sinners illustre lui aussi cette dimension politique du cinéma hollywoodien contemporain. Totalement afro-américain dans son casting et sa narration, le film raconte l’histoire de deux jumeaux – incarnés par Michael B. Jordan – combattant des vampires qui « sucent » la culture noire, métaphore transparente des blessures laissées par la ségrégation.
La récompense du meilleur acteur vient ainsi consacrer Michael B. Jordan, désormais membre d’un club encore restreint : celui des acteurs noirs oscarisés pour le prix du meilleur acteur. Ils sont désormais six dans l’histoire de l’Académie, aux côtés notamment de Sidney Poitier, Denzel Washington, Jamie Foxx, Forest Whitaker ou encore Will Smith (et 21, toutes statuettes confondues). Ce dernier, toutefois, reste persona non grata à Hollywood. Lors de la cérémonie de 2022, il avait giflé sur scène l’humoriste Chris Rock après une blague sur l’alopécie de son épouse. Un geste qui lui a valu d’être banni pour dix ans des cérémonies de l’Académie.
Pris ensemble, les deux films les plus récompensés – Une Bataille… et Sinners, qui totalisent dix Oscars à eux deux – donnent le ton du palmarès. Hollywood confirme une fois encore sa tendance à se percevoir comme un contre-pouvoir culturel face à Donald Trump.
Javier Bardem grotesque
Cette orientation tranche avec certaines grandes cérémonies du passé. Titanic avait ainsi raflé onze Oscars en 1998, et Le Seigneur des Anneaux avait reproduit le même exploit en 2004. À l’époque, l’industrie semblait privilégier de grandes fresques spectaculaires, davantage tournées vers le divertissement que vers le message politique.
Mais Hollywood se voit peut-être aujourd’hui investi d’une mission pédagogique. Paul Thomas Anderson l’a lui-même expliqué lors de son discours : « J’ai écrit ce film pour mes enfants, afin de leur demander pardon pour le bazar que nous leur léguons dans ce monde, mais aussi pour les encourager à devenir la génération qui, je l’espère, nous apportera un peu de bon sens et de décence. »
Pour autant, la cérémonie n’a pas viré au meeting politique. À part Javier Bardem, qui a lancé un bref « Libérez la Palestine », la plupart des discours sont restés relativement consensuels.
Certaines surprises ont néanmoins marqué la soirée. Alors que beaucoup attendaient un triomphe de Hamnet, qui raconte de manière fictionnelle le deuil de William Shakespeare après la mort de son fils en 1596, le film doit finalement se « contenter » de l’Oscar de la meilleure actrice pour Jessie Buckley, qui incarne l’épouse du dramaturge.
Timothée Chalamet bredouille
Autre déception notable : Timothée Chalamet repart bredouille pour son rôle dans « Marty Supreme ». Son interprétation d’un champion de tennis de table n’a manifestement pas convaincu l’Académie. On ignore toutefois si ses déclarations sur le ballet et le théâtre, dont il juge que « tout le monde se fiche » ont joué contre lui.
Du côté des récompenses techniques, c’est Frankenstein de Guillermo del Toro qui tire son épingle du jeu. Le film remporte trois Oscars pour les costumes, le maquillage et la conception visuelle. Une réussite esthétique indéniable, même si le réalisateur ne révolutionne pas vraiment le mythe imaginé par Mary Shelley. L’un des points forts reste toutefois la créature incarnée par l’acteur australien Jacob Elordi, dont la stature imposante – un mètre quatre-vingt-seize – donne une présence physique saisissante au monstre.
Au final, cette cérémonie des Oscars aura donc, une fois de plus, délivré un message politique. Mais contrairement à certaines éditions précédentes, celui-ci s’est exprimé de manière plus subtile. On progresse ?
Genre. La Hongrie est ciblée par la Cour de justice de l’UE qui entend imposer son idéologie « woke » en dépassant une fois encore ses compétences et en remettant en cause la souveraineté nationale. Enfin, attendons quand même que passent les élections…
La Cour Européenne est-elle en train de transformer l’UE en un club woke au sein duquel l’idéologie LGBT, et l’identité de genre en particulier, sont légalement contraignantes, au mépris des constitutions nationales, et ce, même si l’UE n’a aucune compétence en la matière ?
Que la Cour de l’UE outrepasse ses compétences et qu’elle se comporte en législateur, rien de nouveau, c’est sa marque de fabrique depuis sa création. La technique est bien rodée : point de rattachement douteux au droit européen afin de faire basculer des pans entiers de compétences nationales dans son escarcelle, raisonnements juridiques « créatifs », primauté exorbitante du droit européen et une interprétation biaisée en faveur d’une EU « sans cesse plus étroite ». Ce qui est plus récent, en revanche, c’est un activisme idéologique dévoyé qui cherche à imposer les aspects les plus extrémistes du délire woke. Notamment, l’identité de genre, cette grotesque stupidité qui nie la biologie la plus évidente et désarme les élites globalistes avec la question la plus simple qui soit : qu’est-ce qu’une femme ? La Cour, elle, ne semble guère gênée d’affirmer que tout dépend du ressenti personnel et que les Etats membres ont l’obligation de le reconnaître au nom des valeurs européennes.
La Cour a choisi son camp, mais ne s’apprête nullement à stopper sa longue marche vers une Union légalement woke. Au contraire, elle est sur le point de porter l’assaut final dans la mère de toutes les batailles pour la défense des « droits de l’Homme », dixit ILGA, organisation grassement subventionnée par la Commission européenne, fer de lance du culte de genre en Europe. A savoir : l’infraction lancée par Bruxelles contre la Hongrie au sujet de sa loi sur la protection de l’enfance qui empêche la sexualisation des mineurs, en proscrivant (entre autres) la pornographie et l’idéologie de genre. Que l’on approuve ou pas pareil projet législatif, l’Union n’a pas un millimètre de compétence dans ce domaine et pourtant, cette loi nationale a suscité une levée de boucliers sans précédent.
Dès sa promulgation, en juin 2021, Mme Von der Leyen la qualifia de « honte », lança une infraction vitesse grand V et confisqua des centaines de millions d’euros à la Hongrie sans même attendre l’arrêt de la Cour. En outre, seize Etats membres (toute l’Europe occidentale plus la Slovénie), du jamais vu, ont soutenu la Commission contre la Hongrie. Un véritable schisme woke Ouest/Est au sein de l’Union !
Un cas qui fera date, en effet, car derrière sa charge idéologique, il cache un développement juridique crucial contocté par la Commission et la Cour en deux temps: tout d’abord, octroyer des effets juridiques à l’article 2 du Traité européen qui reprend les valeurs de l’Union ; deuxièmement, faire de la Cour du Luxembourg le garant de ces valeurs et la transformer en une deuxième Cour Européenne des Droits de l’Homme. Les juges vont s’autoproclamer arbitres des élégances idéologiques européennes, même si personne ne le leur a rien demandé. Et, en passant, ils augmentent exponentiellement leurs pouvoirs. Un coup d’état de droit déjà annoncé dans les conclusions de l’Avocat Général de juin 2025 et que Bruxelles et compagnie attendent avec… patience.
Pas pressés
Oui, avec patience car l’arrêt aurait déjà dû être publié il y a belle lurette mais il est soigneusement reporté après les élections hongroises d’avril. En moyenne, le délai entre l’audience et l’arrêt est de 200 jours, et dans ce cas, celle-ci eut lieu le 19 novembre 2024, il y a donc plus de… 450 jours.
Activisme judiciaire, quand tu nous tiens, car cet arrêt aurait bien évidemment un impact électoral dans un pays qui, dans son immense majorité, peut parfaitement définir une femme et a des idées très claires sur la protection des enfants face à des idéologies qui mènent dans de nombreux cas à des mutilations irreversibles. Un arrêt qui aurait embarrassé le candidat soutenu corps et âme par l’UE s’il avait dû prendre position… Un écueil que la noble, sage et objective Cour de Luxembourg va lui épargner au nom d’une Union « sans cesse plus étroite ». Et woke, bien entendu, impérativement woke.
Alors qu’à Cuba tout part à vau l’eau, que les jours de la dictature militaire castriste sont comptés, et que la capitale mythique de l’île caribéenne est une ville morte, c’est le moment de lire Aller à La Havane: le grand écrivain cubain Leonardo Padura s’en fait l’irremplaçable mémorialiste.
Une capitale enténébrée: voilà le sort auquel est réduit La Havane. Déserte, exsangue, autarcique, sans joie. Privée de transports, d’électricité, de victuailles, la ville agonise. Désespérée, elle attend sa “movida”. La crise énergétique a mis l’île entière à l’arrêt.
Panique politique sur l’île communiste
Tandis que Diaz-Canel, le président cubain, les traits marqués par l’épuisement (ou l’appréhension ?) affiche un visage de plus en plus grisâtre et émacié dans ses allocutions fumeuses, évanescentes, devenues inaudibles, les insurrections se multiplient en province, minimisées par le pouvoir et réprimées sans ménagement. La menace étasunienne d’un protectorat économique annonce ouvertement la chute d’une dictature à bout de souffle: le clan Castro et les hiérarques du régime paniquent; ils n’ont pas tort.
Aller à La Havane? Le titre se charge aujourd’hui d’une cruelle ironie. Dans ce recueil, Leonardo Padura, – cf. entre autres chefs d’œuvres L’homme qui aimait les chiens– réunit, ponctués d’extraits de ses propres ouvrages de fiction, un certain nombre de textes qui cousent le récit haut en couleur de la capitale cubaine depuis les années de la Révolution, mais aussi en deçà de la date fatidique de 1958. Ensemble, ceux-ci racontent, de manière fascinante, les fortunes et infortunes de cette ville mythique, personnage à part entière de tous ses livres. Né dans le quartier lointain de Mantilla, qu’il n’a jamais quitté et qu’il habite toujours aujourd’hui, Leonardo Padura, 71 ans, revendique un attachement viscéral à la cité dont son œuvre engrange les illusions perdues…
Photos : Julien San Frax, octobre 2025.
De fait, à La Havane, en cette fin mars 2026, personne, mais vraiment personne n’y va plus: vols suspendus, hôtels fermés faute de clients, tourisme en chute libre. La plupart des Cubains forcés de rester au pays à leur corps défendant faute d’argent (en trois ans, ce sont encore deux millions d’entre eux qui ont pu prendre la route de l’exil) ne rêvent que de fuir cet enfer de pénuries en tous genres. Et pourtant, pour qui connaît de l’intérieur la métropole portuaire de deux millions d’âmes, l’expression “aller à La Havane” se redouble d’un autre sens : aux chauffeurs des lignes de taxis collectifs qui, avant la crise, joignaient pour 100, voire 200 pesos (l’inflation est galopante!) les quartiers périphériques ou excentrés à la Vieille Havane, on indiquait en effet: “ para La Habana”, précisément pour s’assurer que le véhicule allait bien jusqu’au centre-ville.
Intouchable
Dans une première partie, le présent ouvrage conjugue, d’une part, sur un mode autobiographique, l’actuelle remémoration que fait, dans son âge canonique, le scripteur de sa ville hantée de mille fantômes; d’autre part, exhumés de ses romans dont le personnage de l’enquêteur Mario Conde figure son propre double sous les auspices de la fiction, ces extraits significatifs de l’extrême porosité de sa prose romanesque avec l’existence concrète et bien réelle du citadin Padura.
Ainsi, fondues dans la mémoire urbaine, ces “mémoires” du plus grand écrivain vivant de Cuba (avec, peut-être, Pedro Juan Gutiérrez, l’auteur fameux de Trilogie sale de La Havane ou de Animal tropical) retracent-ils, au-delà des pathétiques voire, tragiques métamorphoses de ses aires, le parcours atypique d’un journaliste partie prenante du sérail communiste, réchappé de toutes les purges, parvenu sans se renier à accéder au statut enviable – et durablement protecteur – de Grand écrivain: traduit, célébré, invité à l’étranger, donc figure devenue quasiment intouchable sur le plan de la diplomatie culturelle du régime. Et ce quoique Padura décrive sans fard, de l’intérieur, la déliquescence d’une société prise en otage par cette interminable dictature, cyniquement grimée aux fards du socialisme.
A ne pas manquer, notre reportage de février: Cuba à l’agonie
Habilement non frontale, cette posture critique biaisée aura permis à Padura d’esquiver le pilori – au contraire, en leur temps, des regrettés Reinaldo Arenas ou Heberto Padilla, ostracisés, persécutés au point de ne devoir leur salut qu’à l’exil… On peut s’en réjouir tout de même : car à l’inverse d’une Zoe Valdès qui, confortablement installée en France, capitalise depuis 30 ans sur son statut de dissidente en cultivant, sans risque et dans une langue assez pauvre, sa vaine nostalgie hargneuse et vengeresse, Leonardo Padura, lui, reste ce témoin à demeure, vigie irremplaçable, chroniqueur sourcilleux et subtil, drôle et lucide autant qu’érudit, saisissant par la vivacité du trait : “une ville est faite de couches, comme un oignon”, écrit-il. “Tu vois une couche, mais en dessous, il y en a une autre, plusieurs autres. Ce sont comme des masques que tu dois soulever pour voir le visage, qui peut être maquillé et cache des taches et des rides qui t’empêchent encore d’observer, de connaître, de palper toute la réalité de la peau qui recouvre les muscles, les cartilages et les os”. Bouleversant est ici, par exemple, le récit qu’il fait de la fameuse ‘’Periodo especial en Tiempo de Paz’’ ainsi décrétée sans rire par le Comandante Fidel Castro à l’orée des funestes années 1990, et dont les temps présents apparaissent comme la grinçante réplique… Padura, alors, aurait pu filer, il en avait les moyens, et tous les soutiens requis à l’étranger – mais non: “ J’ai dit encore et encore que dans ces années sombres, mon choix de vie avait été de rester à Cuba et, dans ma maison havanaise, de m’accrocher presque jusqu’à l’irrationnel à mon sentiment d’appartenance et, surtout, de commencer à écrire comme un fou pour ne pas devenir fou”. De telle sorte que “la capitale cubaine s’est révélée être plus qu’un décor” […], un organisme vivant qui a un effet sur l’existence de ceux qui l’habitent”. Cette organicité de la cité est sans doute le marqueur essentiel d’une œuvre qui, par là, pourrait bien être à La Havane du tournant du millénaire ce que fut à la capitale française le Tableau de Paris d’un Louis-Sébastien Mercier dans le XVIIIème siècle finissant.
Phase terminale
Paru en espagnol il y a deux ans, Ir a La Habana, dans la belle traduction française de René Solis, nous arrive en 2026, alors que Cuba, de longue date frappée de maladie incurable, entre décidément en phase terminale. Signés Carlos T. Cairo, ami de l’auteur, millésimés de 2017 à 2024, les portfolios photographiques qui encadrent le recueil sont d’un réalisme un peu superflu. La mélancolie profonde de l’époque s’exprime bien mieux dans la conclusion de Padura, aux accents déchirants: “Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d’affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu bien moins que ce qu’il faudrait. Aujourd’hui, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais. Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d’être étrangère et par moments si hostile, si défigurée et à l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que La Havane est encore ma ville”.
Plus consolante que cet épilogue, la deuxième partie du livre, sous l’intitulé “La ville, mémoire de quelques quartiers et de quelques personnages”, exhume un certain nombre de chroniques, reportages ou études édités à Cuba, ici et là, à différentes époques de la carrière du journaliste que fut, plus jeune, Leonardo Padura. On se régale à lire le chapitre consacré au “plus célèbre proxénète cubain”, le “roi” du quartier de San Isidro, Alberto Yarini y Ponce de Leon (1882-1910), qui sera tué par son rival, le souteneur français Louis Lotot, lequel sera assassiné à son tour, la guerre des maquereaux n’en finissant pas pour autant.
Passionnants également, ces deux textes, le premier faisant l’historique du quartier chinois de La Havane, désormais réduit à peau de chagrin et sinistrement paupérisé; le second portant sur la bi-séculaire mémoire catalane de Cuba – version condensée du texte original, paru en 1990 dans Juventud rebelde (“Jeunesse rebelle”), ce quotidien communiste qui, pour la petite histoire, à côté de l’organe de propagande officiel Granma, existait toujours début 2026… sans être d’ailleurs plus lu par personne de sensé. Depuis mars, crise énergétique oblige, la pagination de ces deux feuilles de choux s’est vue fortement réduite; elles ne paraissent plus qu’une fois par semaine, le mardi.
Il est heureux que Leonaro Padura soit connu, traduit et lu dans le monde entier: s’il ne devait compter que sur Cuba pour être édité, son Aller à La Havane s’achèverait en cul-de-sac.
A lire : Aller à La Havane, par Leonardo Padura. (Photographies Carlos T.Cairo). 316 p., Métailié, 2026
La confiscation automatique de certains biens liés au trafic de drogue a été déclarée inconstitutionnelle. Elisabeth Lévy réagit à cette décision dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.
Le Conseil constitutionnel censure la loi narcotrafic. Nous pouvons être fiers : dans notre pays, on ne transige pas avec les droits des délinquants. Ni avec ceux des juges. À l’occasion d’une question prioritaire de constitutionnalité, le Conseil constitutionnel a censuré une disposition de la loi qui imposait aux juges de prononcer la confiscation automatique de certains biens en cas de condamnation pour trafic de stupéfiants. D’après le Conseil, l’automaticité de cette peine contrevient à un principe cardinal de l’État de droit : l’individualisation des peines. Autrement dit, cela prive les juges de leur pouvoir de décider au cas par cas. Et ça, c’est inacceptable. Surtout pour les juges.
Les policiers, eux, sont unanimes : il faut frapper les trafiquants au portefeuille. Si vous ne pouvez pas jouir des fruits de vos trafics, vous ne trafiquez pas. La saisie des biens est donc un instrument efficace. Probablement le seul. Et l’automaticité empêche les avocats de trouver mille arguties pour la contester… Alors que nous sommes supposés être en guerre contre le narcotrafic, personne ne peut qualifier de sages les juges qui ont pris une décision aussi absurde.
Mais enfin, ils ne font là qu’appliquer le droit, s’écrient en chœur nos progressistes tatillons ! Le droit n’est pas une science exacte. Et l’appliquer, c’est donc l’interpréter. En l’occurrence, le Conseil constitutionnel l’interprète toujours dans le même sens: les Sages de la rue de Montpensier défendent le droit des individus, y compris des délinquants, contre le droit de la collectivité de se défendre. Saisi par des députés de gauche, également intraitables sur les droits des mafieux, le Conseil constitutionnel avait déjà censuré plusieurs dispositions en juin. Il avait alors validé les quartiers de haute sécurité tout en émettant des réserves sur les fouilles intégrales. Il avait aussi estimé que les visioconférences pour les prévenus en détention provisoire portaient une « atteinte excessive aux droits de la défense ». Et pour les gardiens tués lors de transports inutiles, est-ce une atteinte légitime ? On parle de gens qui commanditent des meurtres, empoisonnent des jeunes et font régner la terreur dans beaucoup de quartiers.
Mais surtout, respectons leur dignité et leur droit de propriété ! Alors qu’on déplore, à raison, l’abstention croissante dans les urnes, le Conseil constitutionnel adresse aux électeurs un message clair: vous pouvez aller voter et désigner des élus qui feront les lois. Mais, en réalité, les lois, c’est nous qui les faisons. Alors inutile de vous déplacer.
Brest et Clermont-Ferrand qui placent la droite en tête, dégagisme dans toutes les têtes, et en même temps, des résultats qui montrent une prime au sortant : voici comment on pourrait résumer à gros traits les résultats de ce premier tour des municipales 2026.
Depuis que le Parti socialiste les a brutalement politisées en 1977, étiquetant ses candidats, elles annoncent souvent les secousses nationales avant les élections nationales elles-mêmes. Jusque-là, les maires rassemblaient large, alignaient sur leurs listes commerçants, médecins, instituteurs, radicaux fatigués et gaullistes accommodants. On gouvernait la commune au ras des champs, souvent loin des vols d’aigle idéologiques de la politique nationale. La droite finit par s’y résoudre en investissant à son tour ses candidats. Depuis, les municipales sont devenues un baromètre politique assez fiable. Elles annoncent souvent les basculements nationaux, y compris dans ces villes moyennes de trente mille habitants où l’on pourrait penser que les différences politiques et idéologiques entre candidats sont limitées…
1977 annonçait de loin la défaite de Giscard, avec notamment les prises de Rennes et Nantes. En 1983, la lourde défaite de la gauche municipale annonce la victoire de la droite aux législatives de 1986. En 2001, malgré les prises spectaculaires de Lyon et de Paris, la poussée générale de la droite annonce déjà la déroute de Lionel Jospin l’année suivante. En 2008, c’est au tour de la droite au pouvoir de subir la curée municipale, avant que les socialistes ne perdent, en 2014, l’essentiel de leurs conquêtes.
Arlequin électoral
Oublions 2020, campagne masquée par le Covid. En 2026, cette fois, la radiographie politique ne donne qu’un signal brouillé : la carte électorale ressemble à une tenue d’Arlequin où quatre blocs se disputent l’espace sans que l’on distingue clairement la logique d’ensemble. On trouve une gauche molle, une droite molle, une gauche radicale et une droite radicale. Mais qui a gagné ? Bruno Retailleau se félicite de la conquête de quelques villes moyennes ; Marine Le Pen compte vingt-deux victoires dès le premier tour et une consolidation dans ses bastions ; LFI claironne ses percées urbaines ; la gauche de gouvernement, elle, se félicite de résister dans les métropoles. Au soir du scrutin, chacun revendique son trophée. Égalité générale : tout le monde a gagné, comme chez Jacques Martin.
Indiscutablement, certains maires sortants ont pu sortir le champagne et défaire leurs cartons. De nombreux réélus au premier tour, des équipes que l’on pensait défaites d’avance comme à Lyon ou Bordeaux et qui pourraient retrouver leur siège, même des partis clivants tels RN ou LFI qui font triomphalement réélire leurs poulains. En vérité, les municipales retrouvent une vieille pente conservatrice après avoir longtemps servi de défouloir national, comme en 2008 et en 2014.
Au commencement de l’élection des maires au suffrage universel, la vie municipale oscille entre centre gauche et centre droit, entre listes de notables, radicaux-socialistes un jour, indépendants le lendemain, démocrates-chrétiens à l’occasion, selon les humeurs du moment ou l’identité de leur territoire. Les modérés, les indépendants, les notables tiennent bon. Retailleau peut en effet afficher sa satisfaction en conservant une bonne centaine de mairies, sans compter les formations satellites ou amies. Dans les beaux quartiers, la droite reconduit ses potentats municipaux avec des scores de dictateurs africains : Fromentin à Neuilly, Ceccaldi-Raynaud à Puteaux. On cherche son notable, l’homme qui rassure et apaise. Ce phénomène autrefois réservé à quelques figures légendaires, Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux, André Labarrère à Pau, Pierre Mauroy à Lille, Jean Royer à Tours, pourrait se généraliser.
Une politique municipale dépolitisée ?
Il faut dire que la politique municipale s’est elle-même dépolitisée. Les mairies ont perdu une partie de leur pouvoir : transféré aux métropoles, rogné par la baisse des ressources locales et la disparition de la taxe d’habitation. Les préfets donnent parfois l’agenda aux maires. Dans ces conditions, les électeurs cherchent moins une doctrine qu’une figure locale : quelqu’un de connu, de rassurant, capable de couper les rubans rouges, ramasser les crottes de chien et arbitrer les querelles de voisinage.
Autrefois, la droite française possédait une architecture lisible, RPR d’un côté, UDF de l’autre, chacun avec sa sociologie et sa tradition. Aujourd’hui, l’électeur de droite ou de centre droit se retrouve devant un empilement indistinct : Renaissance, MoDem, Horizons, UDI, morceaux de LR… une sorte de coalition permanente dont personne ne distingue vraiment les nuances. Le macronisme a aspiré les divergences comme un trou noir : d’Olivier Faure à Bruno Retailleau, tout peut finir dans la même coalition municipale. Résultat : un électeur socialiste peut très bien voter pour une municipalité à droite. C’est ainsi qu’il faut comprendre les signes envoyés par la carte électorale, souvent contradictoires. Les sortants de gauche tiennent bon dans plusieurs grandes villes. La droite aura du mal à conserver Toulouse, encore plus à reprendre Bordeaux ou à conquérir Lyon. Mais, dans le même temps, elle menace Nantes, bastion socialiste depuis la victoire de Jean-Marc Ayrault en 1983, et certains fiefs roses pourraient vaciller : Brest, Cherbourg, Clermont-Ferrand. Dans ces villes, comme à Limoges en 2014 ou à Lorient en 2020, passées à droite, les candidats avancent sous des étiquettes modérées. On y voit fleurir les listes « d’ouverture », « ouvertes à la société civile », souvent composées d’acteurs associatifs ou d’élus proches des anciennes majorités socialistes. Les intercommunalités y sont parfois cogérées entre diverses droites et diverses gauches. Cette droite rassure au moins autant l’électeur rose-pâle qu’une municipalité socialiste usée par plusieurs décennies de pouvoir et le soupçon de compromissions avec LFI.
Le RN au défi de la notabilisation
Dans ce paysage brouillé, le RN affiche une progression réelle mais limitée. À Paris, la liste de Thierry Mariani plafonne à 1,5 %. On se demande dans quelle démocratie au monde un parti qui espère obtenir le pouvoir dans un an peut peser aussi peu dans sa capitale (surtout dans un pays aussi centralisé et concentré). À Toulouse, Julien Leonardi atteint à peine 5 %. À Lille, Matthieu Vallet tourne autour de 10 %. À Bordeaux ou Lyon, le parti à la flamme reste sous ce seuil symbolique. Dans les métropoles, il n’y a pas de quoi pavoiser. Face à des notables solidement installés, le RN se heurte à la résistance d’un système local souvent impopulaire mais profondément enraciné. Le parti dispose d’un électorat puissant mais d’encore peu de notables locaux : peu d’entrepreneurs, d’acteurs associatifs, de figures identifiables sont prêtes à assumer publiquement l’étiquette dont le coût social reste souvent prohibitif. Beaucoup d’élites locales préfèrent encore l’éviter. Les notables, eux, ne s’y rallient que guère spontanément.
En revanche, là où le RN est élu, il se notabilise. Sur les dix-sept communes conquises en 2020, presque toutes reconduisent leurs maires dès le premier tour, de Perpignan, où Louis Aliot repasse la barre des 50%, aux petites citadelles municipales comme Hénin-Beaumont, Beaucaire ou Hayange. Dans ces bastions, l’élection ressemble de plus en plus à une formalité administrative. Ailleurs, le RN progresse par percées plutôt que par vagues : au coude-à-coude à Marseille, en tête à Toulon et Nîmes sans victoire acquise, et même en position favorable à Carcassonne, où son candidat arrive en tête du premier tour. Dans le Pas-de-Calais, le RN manque Lens de quelques centaines de voix et pourrait ravir au parti communiste et au parti socialiste une belle poignée de communes. La carte qui se dessine est nette : un parti solide dans ses enclaves, capable de conquêtes ponctuelles, mais encore loin de transformer sa poussée nationale en domination municipale généralisée. Ses électeurs ne votent qu’aux présidentielles. Cependant, là où il est fort, le RN se renforce.
A l’examen, ces municipales ne dessinent plus une carte politique ni même une tendance générale : elles montrent un puzzle. La vie politique française n’est même plus archipélisée, elle est éclatée en fiefs, en territoires distincts, chacun vivant selon ses équilibres, sa sociologie et ses notables. Ici une gauche installée tient bon, là une droite locale se conforte ailleurs le RN consolide ses citadelles.
Et dans les métropoles, LFI confirme le succès de sa coalition électorale. À mesure que les partis nationaux se diluent, le maire et son équipe sortante deviennent souvent le seul pôle de stabilité politique. Comme si la France entrait doucement dans une forme de libanisation municipale : une mosaïque de pouvoirs locaux solides pendant que, au-dessus, la politique nationale se fragmente.
On ne pourra pas dire que Sarah Knafo aura attendu de réaliser le très estimable score de 10% aux municipales parisiennes pour sourire. Avec 10%, elle a en effet de quoi, quand on veut bien considérer qu’il se trouve encore 35% d’électeurs parisiens pour adouber le dauphin, l’héritier désigné, le continuateur de Madame Hidalgo. À croire que le Paris qu’elle leur laisse leur convient parfaitement, endettement et surmulots compris. 35% pour une resucée de six années d’hidalgisme, voilà qui, on en conviendra, donne tout son prix à la louable performance de la dame de Reconquête.
Au-delà de cette circonstance particulière, s’il y a une chose que Sarah Knafo a parfaitement comprise, c’est le grand manque que nous pouvions ressentir depuis des lustres face au spectacle – souvent navrant il est vrai – du grand cirque de la politicaillerie. Ce manque : le sourire.
Toutes considérations de programme, de convictions, d’opinons mises à part, la candidate à la mairie de Paris nous aura apporté au moins cela, le sourire en politique.
Pas le sourire niais d’un Lecanuet, ce monsieur dents blanches haleine fraîche dont les moins de vingt ans – peut-être même les moins de cinquante – ne peuvent se souvenir. Le sourire genre ravi de la crèche. Sourire factice, fabriqué, mécanique, façon bellâtre de tréteau de foire, illustration finalement assez fidèle du piètre politicien qu’il était.
Non, en l’occurrence il ne s’agit pas du tout de cela. Le sourire Knafo dit quelque chose de sensible, d’évident que, pour simplifier, on pourrait qualifier de joie de vivre. Sur les plateaux de télévision, dès la première minute, elle sait donner l’impression qu’elle est heureuse d’être là. Et sans doute l’est-elle en effet.
Ce faisant, elle inaugure un nouveau type de personnage du casting électoral. Le snipper souriant. Le flingueur à double détente, la dialectique et la zygomatique. C’est ravissant et ça fait un bien fou. Voltaire, je crois, disait « la gaieté désarme ». Sarah a compris cela. Preuve d’intelligence. Et de sens politique. Quand on vous balance en substance en plein débat : « Monsieur vous êtes un con », ou une gentillesse approchante, et que cela vous est asséné avec un charmant sourire des lèvres et de la prunelle, difficile de monter après cela dans les tours sans se ridiculiser.
Le grand problème avec le sourire est qu’on l’a ou qu’on ne l’a pas. S’y forcer sonne toujours faux et il n’y a pas pire que cela. Plus contre-productif, tu meurs ! Le sourire contrefait ne pardonne pas. Sarah Knafo, donc, l’a, elle.
Il faut espérer deux choses. Premièrement qu’elle ne le perde pas, tant la vie politique est âpre et ne prête que très exceptionnellement à se réjouir. Deuxièmement, plus important encore, qu’elle le garde en l’état. C’est à dire, spontané, naturel…Que nous continuions à avoir ce petit quelque chose qui, d’un seul coup d’un seul, rend un peu moins barbant et convenu le pugilat électoral.
On l’a ou on ne l’a pas, ce sourire, disais-je. L’idée de ce petit billet m’est venue en voyant les deux photos, les deux portraits qui illustrent un papier récent d’Ivan Rioufol, paru ici même. Sarah et Rachida. Regardez bien. L’une, la commissure des lèvres vers le bas, bouche plutôt maussade, illustration parfaite de l’expression « faire la lippe », l’autre, la commissure des lèvres vers le haut. Déjà, au naturel, au repos allais-je dire, l’esquisse, l’amorce d’un sourire. Mieux que l’amorce, la promesse d’un sourire. Par le temps qui courent, ce n’est pas peu de chose…
Préambule – Paris, dimanche 15 mars : le signal politique des municipales Les résultats du premier tour des élections municipales du 15 mars ont confirmé un phénomène désormais bien installé dans la capitale : la solidité électorale de la gauche parisienne. Au niveau de Paris, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire arrivé premier devance de plus de 12 points la candidate de la droite Rachida Dati. Dans plusieurs arrondissements, les listes soutenues par l’alliance de gauche — socialistes, écologistes et composantes proches de la France insoumise — ont enregistré des scores élevés, confirmant la sociologie politique particulière de Paris : une métropole diplômée, fortement insérée dans l’économie mondiale, culturellement progressiste et largement acquise aux valeurs du progressisme urbain. Dans plusieurs secteurs centraux et de l’est parisien, ces listes dépassent nettement leurs adversaires, consolidant une domination politique qui dure désormais depuis plus de deux décennies. Ce résultat n’est pas seulement électoral ; il révèle aussi un climat intellectuel et culturel propre aux grandes métropoles occidentales : une adhésion massive à un certain imaginaire moral et politique, porté par les milieux universitaires, médiatiques et culturels. Ce phénomène parisien — que l’on retrouve sous des formes proches dans d’autres grandes villes européennes — pose une question plus profonde : quel est le rapport des nouvelles générations urbaines à l’histoire, à la politique et à la réalité du monde ? C’est à cette interrogation qu’il faut désormais répondre • CR.
Ils ont tout, absolument tout, les enfants de l’ère connectée. Les écrans, les réseaux, les flux continus d’informations — cette bouillie mondiale qu’on confond avec le savoir. Jamais une génération n’a eu à sa disposition une telle masse de connaissances, d’archives, de bibliothèques numérisées, de témoignages filmés, de documents accessibles en quelques secondes. Et pourtant, jamais peut-être une génération n’a été aussi peu instruite du sens historique de son existence.
Fin de l’Histoire
Ce paradoxe constitue l’une des énigmes les plus frappantes de notre époque. L’humanité a réussi l’exploit technique de rendre le monde entier disponible à chaque individu — et, simultanément, de rendre ce monde presque illisible. L’accès universel à l’information n’a pas produit l’intelligence collective qu’on nous promettait ; il a souvent engendré une confusion permanente où tout se vaut, où tout s’additionne sans jamais se hiérarchiser.
La connaissance suppose un ordre. Elle suppose une profondeur. Elle suppose aussi une continuité entre les générations. Or c’est précisément cette continuité qui s’est brisée.
Les jeunes générations ne sont pas simplement moins attachées à l’histoire : elles vivent dans un univers mental où l’histoire elle-même devient inutile. L’horizon de la pensée n’est plus la durée, mais l’instant. L’événement n’est plus ce qui s’inscrit dans une chaîne de causes et de conséquences ; il devient un fragment d’actualité qui surgit, s’impose quelques heures, puis disparaît dans le flux.
Dans ce monde de l’instantané, les ancêtres n’ont plus de place. Non parce qu’ils seraient contestés ou critiqués — ce qui serait encore une forme de dialogue — mais parce qu’ils ont cessé d’exister comme référence. Les morts ne parlent plus aux vivants. La transmission s’est interrompue.
Il ne s’agit pas seulement d’une crise de l’école ou de la culture classique. Il s’agit d’une transformation beaucoup plus profonde du rapport au temps. Les sociétés modernes avaient déjà affaibli le poids de la tradition au nom de l’autonomie individuelle. Mais ce que nous voyons aujourd’hui va plus loin : ce n’est plus seulement l’autorité du passé qui disparaît, c’est la conscience même d’appartenir à une histoire.
Bêtise festive
On comprend alors pourquoi cette génération peut vivre au milieu d’un monde en crise sans percevoir la gravité de ce qu’elle traverse. Car pour reconnaître la décadence, encore faut-il avoir connu la grandeur. Pour sentir la fragilité d’une civilisation, encore faut-il savoir ce qu’elle fut. Or cette mémoire a été effacée.
De cette rupture avec l’histoire naît un phénomène singulier que l’on pourrait appeler la bêtise festive. Non pas la bêtise au sens trivial du terme — celle qui relève de l’ignorance brute ou du manque d’éducation — mais une forme beaucoup plus sophistiquée : une bêtise cultivée, diplômée, socialement valorisée. Elle est parfaitement adaptée au monde contemporain. Elle parle le langage de la morale universelle. Elle maîtrise les codes médiatiques. Elle possède les bons diplômes, les bonnes indignations, les bonnes références culturelles. C’est une bêtise branchée. Elle se reconnaît à son ton péremptoire. Elle fonctionne comme un tweet : rapide, définitive, sans nuance. Elle ne cherche pas à comprendre ; elle cherche à classer. Qui est le coupable ? Qui est la victime ? Qui est du bon côté de l’histoire ?
La complexité du réel n’a guère de place dans ce dispositif moral. Elle gêne. Elle retarde la condamnation.
Ainsi se constitue une nouvelle orthodoxie. Elle ne ressemble plus aux dogmes religieux d’autrefois ; elle ne s’appuie ni sur la théologie ni sur la tradition. Mais elle possède pourtant les traits essentiels d’une religion. Elle a ses prêtres — souvent médiatiques ou universitaires. Elle a ses rites — manifestations, hashtags, prises de position obligées. Elle a ses excommunications — accusations de racisme, de réaction, d’extrémisme. Et surtout, elle possède une certitude absolue : celle d’avoir enfin découvert la morale véritable. Mais c’est précisément cette certitude qui constitue le problème.
Car l’histoire nous enseigne que les sociétés deviennent dangereuses non lorsqu’elles doutent, mais lorsqu’elles sont convaincues de leur supériorité morale. Les idéologies du XXᵉ siècle — fascisme, nazisme, communisme — se présentaient toutes comme des entreprises de salut. Elles prétendaient libérer l’humanité, purifier la société, construire un monde meilleur.
Ce qui les rendait redoutables, ce n’était pas seulement leur violence ; c’était leur innocence. Les hommes qui y adhéraient se croyaient du côté du bien.
La comparaison n’implique évidemment pas que nous vivions aujourd’hui dans un système totalitaire. Mais elle rappelle une vérité essentielle : le totalitarisme ne surgit jamais dans une société cynique. Il surgit dans une société persuadée de sa vertu. Or c’est précisément ce que l’on observe dans une partie des nouvelles générations. Leur pacifisme, par exemple, possède souvent une dimension profondément paradoxale. Il ne procède pas d’une analyse lucide des rapports de force internationaux ; il relève plutôt d’un imaginaire moral où la violence est toujours le produit d’un oppresseur identifiable et où la paix serait le résultat naturel de la bonne volonté.
Ce pacifisme est en réalité décoratif. Il appartient à la culture du festival, de la manifestation symbolique, de la proclamation vertueuse. Il célèbre la paix mais refuse de penser la guerre. Il invoque la justice mais ignore la tragédie.
Or la politique, précisément, commence là où la tragédie apparaît. Elle commence lorsque l’on découvre que certaines situations ne comportent pas de solution parfaite, que certaines décisions impliquent des choix douloureux, que la force — aussi déplaisante soit-elle — fait partie de l’histoire humaine. Refuser de voir cette dimension tragique ne supprime pas la violence : cela rend simplement les sociétés incapables d’y faire face. Un autre trait caractéristique de cette génération tient à sa relation paradoxale à l’information. Jamais l’humanité n’a produit autant de données. Les statistiques, les images, les analyses circulent en permanence. Les réseaux sociaux transforment chaque événement en spectacle planétaire. Mais cette abondance ne crée pas de compréhension.
Le triomphe de la bien-pensance dominante
Elle produit souvent l’effet inverse : une saturation cognitive. Lorsque tout devient information, plus rien ne devient signification. Les faits se succèdent sans s’organiser. Les crises se superposent sans être hiérarchisées.
L’esprit humain, pour comprendre, a besoin de structures : des récits, des catégories, des cadres d’interprétation. Lorsque ces structures disparaissent, l’individu se retrouve plongé dans un chaos d’événements. Il cherche alors désespérément un point fixe. Et ce point fixe, aujourd’hui, prend souvent la forme de la bien-pensance dominante.
Cette bien-pensance fonctionne comme une boussole morale simplifiée. Elle permet de se repérer rapidement dans un monde trop complexe. Elle fournit des réponses immédiates. Elle dispense de l’effort de penser. Mais ce confort intellectuel a un prix : il affaiblit la capacité critique. Or une démocratie vivante repose précisément sur cette capacité. Elle suppose des citoyens capables de douter, de discuter, de reconnaître les contradictions du réel.
Lorsque cette faculté disparaît, la démocratie se transforme peu à peu en théâtre moral où chacun récite les formules attendues. C’est peut-être là que réside la véritable bêtise de notre temps. Elle n’est ni grossière ni primitive. Elle est policée, civilisée, convaincue d’elle-même. Elle parle le langage des droits humains et de la tolérance. Elle croit sincèrement protéger le monde. Mais, faute de lucidité historique et de sens tragique, elle risque de produire l’effet inverse. Car les civilisations ne disparaissent pas seulement sous les coups de leurs ennemis. Elles disparaissent aussi lorsque leurs propres enfants cessent de comprendre ce qui les a fait naître, ce qui les a rendues possibles, ce qui les oblige à se défendre. Alors elles deviennent vulnérables.
Elles continuent de célébrer leurs valeurs — la liberté, la justice, la dignité humaine — mais elles oublient que ces valeurs ne sont pas des évidences naturelles. Elles sont le produit fragile d’une histoire, d’institutions, de luttes et parfois de guerres.
Lorsqu’une société oublie cela, elle croit habiter un monde définitivement pacifié. Elle rit, elle célèbre, elle proclame sa supériorité morale. Et pendant ce temps, dans l’ombre, d’autres forces apprennent à la regarder comme une proie. Ainsi la bêtise contemporaine n’est pas seulement une faiblesse intellectuelle. Elle est une naïveté historique. Elle croit sauver le monde. Elle risque, sans le vouloir, de le livrer aux loups du futur.
Le gouvernement Starmer a fait voter une loi abrogeant l’immunité judiciaire des soldats britanniques ayant combattu en Irlande du Nord, en Irak et en Afghanistan. Parmi eux, des membres du Special Air Service, une unité d’élite créée en 1941. Ces commandos s’estiment trahis par des responsables politiques censés les couvrir.
C’est au cours de l’été 1941 qu’un aristocrate écossais, David Stirling, crée le Special Air Service (SAS). À l’origine, cette petite unité de l’armée britannique est destinée à mener des actions commandos en Afrique du Nord derrière la ligne de front italo-allemande. Le raid inaugural, en novembre 1941, est un désastre. Sur 55 hommes parachutés en Libye, seuls 21 reviennent à la base. Le SAS manque alors d’être dissous.
Peu de gens le savent, s’il est finalement décidé de maintenir cette unité, qui devient rapidement le régiment de forces spéciales le plus célèbre au monde, et est toujours considéré comme tel quatre-vingt-cinq ans plus tard, c’est en grande partie grâce à un groupe de militaires… français !
Entente cordiale
Après la catastrophe du premier raid, David Stirling a désespérément besoin de nouveaux volontaires. Il entend parler de 52 soldats des forces gaullistes désœuvrés à Damas. Des parachutistes bien entraînés et désireux de combattre l’ennemi occupant leur pays. Le 31 décembre 1941, les 52 Français reçoivent l’ordre de monter dans quatre camions pour un long voyage vers l’Égypte. Leur destination finale est Kabrit, à 130 km à l’est du Caire, où les SAS les attendent. Leurs hôtes britanniques expliquent aux Français qu’ils vont mener ensemble un nouveau type de guerre : la « guérilla », rendue possible par les progrès des transports, des communications et de l’armement.
L’une des innovations majeures est la jeep américaine Willys Bantam, moyen idéal pour se déplacer de façon furtive et rapide en territoire ennemi. Elle est notamment utilisée lors du fait d’armes qui va redorer le blason du SAS : le raid du 26 juillet 1942 contre l’aérodrome de Sidi Haneish, en Libye. Parmi les 18 jeeps employées dans l’opération, trois sont occupées par des équipages français, placés respectivement sous les ordres des officiers Augustin Jordan, François Martin et André Zirnheld.
Sidi Haneish se trouve en plein milieu du désert. Il faut quatre heures aux commandos pour parcourir, en deux colonnes, les 110 km qui séparent les hommes de Stirling de cette petite base aérienne où stationnent des appareils allemands. Bénéficiant d’un effet de surprise total, le commando parvient à détruire plus de trente Messerschmitt, Junkers, Stukas et Heinkel, avant que son chef donne l’ordre du retrait. Un seul camarade est tué pendant cette phase. C’est alors que commence la partie la plus dangereuse : le retour en lieu sûr.
Les jeeps se séparent en plusieurs groupes pour réduire les risques d’être repérées par les avions allemands assoiffés de vengeance. Cependant, une patrouille de Stukas parvient à retrouver le trio des véhicules français et fait aussitôt feu sur lui. Un homme est abattu : l’Alsacien André Zirnheld, 29 ans, professeur de philosophie dans le civil. Après son enterrement, on retrouvera dans ses effets personnels un poème magnifique qu’il avait écrit, intitulé La Prière.
Aujourd’hui connu sous le nom de Prière du para, le texte est devenu un chant traditionnel de l’armée française. Voici ses plus célèbres vers :
« Je veux l’insécurité et l’inquiétude, Je veux la tourmente et la bagarre, Et que vous me les donniez, mon Dieu, Définitivement. »
Grâce à des succès comme le raid de Sidi Haneish, le SAS devient vite un outil privilégié des Alliés, au point de carrément former à la fin de la guerre une brigade, composée de deux régiments britanniques, deux régiments français et une compagnie belge. En octobre 1945, le général Michael Calvert, commandant du SAS, préside une cérémonie à Tarbes au cours de laquelle il remercie le détachement français et assiste à sa réincorporation officielle dans les rangs de l’armée française, notamment au sein du 1er bataillon de choc, créé pour l’occasion.
Lettre ouverte
Aujourd’hui, le principal cantonnement du SAS britannique se trouve près de la petite ville de Credenhill, à environ 220 km à l’ouest de Londres. Non moins prestigieux, l’équivalent naval du SAS, le Special Boat Service (SBS), est basé quant à lui sur le port de Poole, au bord de la Manche. Habituées aux opérations secrètes et réputées pour leur discrétion, ces troupes ne font presque jamais la une des journaux. Depuis quelques semaines, pourtant, elles sont au cœur d’une polémique d’ampleur nationale au Royaume-Uni.
En décembre, dans une lettre ouverte publiée par le quotidien Daily Telegraph, sept anciens officiers supérieurs du SAS ont accusé le pouvoir travailliste d’orchestrer une chasse aux sorcières judiciaire contre leur corps. Ils dénoncent le projet du gouvernement Starmer d’abroger une loi de 2023 accordant une immunité judiciaire aux soldats – qui se trouvent en majorité être des SAS – ayant combattu pendant les « Troubles », le conflit qui a ensanglanté l’Irlande du Nord entre 1969 et 1998. La loi d’abrogation a été adoptée aux Communes en janvier 2026.
Tout cela n’a rien de surprenant étant donné que le Premier ministre, Keir Starmer, est un ancien avocat spécialisé dans les droits de l’homme, qui a notamment contribué en 2007 à la reprise d’une procédure judiciaire contre un soldat britannique pourtant innocenté quatre ans plus tôt dans la mort d’un civil lors de la guerre en Irak.
Parmi les dossiers qui risquent à présent d’être rouverts par les tribunaux en vertu de la nouvelle loi d’abrogation figure l’opération menée par le SAS en 1987 contre une cellule terroriste de l’IRA qui s’apprêtait à faire exploser une bombe de 90 kilos devant un commissariat de police à Loughgall, en Irlande du Nord. Huit membres de l’organisation indépendantiste avaient été tués dans cette embuscade, qui a fait l’objet d’une enquête de la police ayant conclu que le SAS avait agi conformément au droit.
Le 11 novembre, dans une lettre ouverte publiée par le Times, huit anciens généraux quatre étoiles ont qualifié la remise en cause de l’amnistie sur l’Irlande du Nord de menace pour la sécurité nationale. Selon eux, la confiance des troupes dans le système judiciaire ne peut qu’en être minée : « Aujourd’hui, chaque soldat britannique déployé doit non seulement se méfier de l’ennemi qui se trouve devant lui, mais aussi de l’avocat qui se trouve derrière lui. Ne vous y trompez pas, nos plus proches alliés observent la situation avec inquiétude et nos ennemis se frottent les mains. »
Adrian Weale, historien militaire, a servi en Irlande du Nord dans les années 1980 : « Il s’est passé des choses dans lesquelles j’ai été indirectement impliqué et qui ont refait surface à la suite de la remise en cause du passé, explique-t-il. Cela n’en finit pas, et des gens reviennent sans cesse pour remuer ce passé. Or ces événements se sont produits il y a quarante ans. » Weale attribue cette « guerre judiciaire » à deux causes : « D’abord,depuis l’ère Tony Blair, nous avons un gouvernement d’avocats. Ensuite, ils ne voient pas vraiment où est le problème. » Au lieu de se ranger du côté des soldats britanniques, explique Weale, le gouvernement semble soutenir les partisans de l’IRA : « Or, ceux-ci ne veulent pas la justice mais la vengeance ». L’année dernière, Richard Williams, qui commandait le SAS pendant les conflits en Irak et en Afghanistan, a averti que le SAS et le SBS connaissaient un taux de départ en forte hausse, car la confiance des soldats dans leurs autorités politiques est selon lui en train de s’évaporer. Un ancien membre du SBS, qui a souhaité rester anonyme, confie : « Les gars posent des questions évidentes concernant leur protection juridique. La réponse qu’on leur donne semble incertaine et l’atmosphère est un peu tendue… Comme ils le disent, “cela ne vaut plus le risque”. »
Keir Starmer lors d’une réception pour des vétérans à Windsor, 11 novembre 2025, dans un contexte de tensions entre le gouvernement travailliste et d’anciens officiers du SAS (C) Andrew Matthews/WPA Pool/Shutterstock/SIPA.
Ce vétéran du SBS a servi en Irak et en Afghanistan et est bien conscient du « chaos moral » causé par ce type de guerres, en particulier dans le cadre des opérations « CoIn » (contre-insurrection), menées contre un ennemi qui n’hésite pas à utiliser des civils comme boucliers humains. « Tout ne se passe pas toujours comme il faut », admet-il. Alors que la plupart des officiers supérieurs ont une « approche systématique dans la sélection des cibles et dans l’approbation des actions, basées sur les opérations CoInprécédentes », un ou deux commandants des forces spéciales ont pu par le passé se montrer moins regardants.
Témoin de ce « chaos moral » à l’œuvre dans certaines opérations des forces spéciales en Irak, un incident datant de mars 2008. Les forces spéciales britanniques et américaines tentaient d’appréhender une équipe d’insurgés fabriquant des bombes au nord de Bagdad. Elles ont encerclé la maison, située dans une banlieue aisée, et ont demandé par haut-parleur aux insurgés de se rendre, ou au moins de libérer tous les civils. Comme ces appels restaient sans réponse, les SAS sont passés à l’action, mais se sont retrouvés pris dans un feu croisé bien organisé. Un soldat a été tué et quatre autres blessés. Les Américains ont alors demandé une frappe aérienne qui a tué les insurgés, mais aussi hélas plusieurs civils.
Lois de la guerre
Dans l’armée française, des affaires comparables se sont produites pendant la guerre d’Algérie. Et quatre jours après les accords d’Évian du 18 mars 1962, une amnistie générale était proclamée, graciant les combattants algériens ainsi que les militaires et policiers français. Cette amnistie a pour effet d’interdire aujourd’hui encore l’accès à de nombreuses archives de l’armée relatives à la guerre d’Algérie, déplore l’historien Fabrice Riceputi, qui plaide pour une ouverture totale. « De nombreux dossiers restent classés confidentiels pour protéger la vie privée des personnes impliquées encore en vie ou de leurs descendants, regrette-t-il. Le gouvernement français a également décidé qu’une partie des sources ne pouvait pas être ouverte au public sous prétexte qu’elles avaient toujours une valeur opérationnelle. »
Au Royaume-Uni, Adrian Weale s’oppose à une amnistie générale telle que celle accordée par la France après la guerre d’Algérie : « Lorsqu’il existe des preuves d’actes répréhensibles, d’atrocités, peu importe le nom que vous leur donnez, alors les auteurs doivent être poursuivis et jugés, affirme-t-il, mais il faut qu’il y ait un délai de prescription. » Un officier en service dans les forces spéciales françaises partage cet avis : « Il est du devoir de l’armée d’enquêter sur les allégations crédibles de violations du droit afin de condamner les actes individuels qui dépassent les “lois de la guerre”, tels que l’exécution de civils ou de prisonniers, ou le recours à la torture. Bref, garantir la transparence, la justice et la responsabilité. » Selon lui, l’attitude du gouvernement français « a considérablement changé depuis la guerre d’Algérie » : il n’y a plus de culture du déni et de minimisation des faits. Néanmoins, on comprend mieux à Paris qu’à Londres ce qu’il appelle « le désordre moral de la guerre » pour désigner les situations où des soldats des forces spéciales « doivent prendre des décisions en quelques secondes, sous menace de mort, avec des informations incomplètes, dans un environnement chaotique ». Les soldats sont des êtres humains et des erreurs peuvent parfois être commises.
En France, les opérations commando sont autorisées au plus haut niveau et, par conséquent, les forces spéciales sont entièrement protégées sur le plan juridique et opérationnel (sauf bien sûr en cas de comportement répréhensible envers la hiérarchie). Selon l’officier des forces spéciales françaises que nous avons interrogé, il existe un contrat moral singulier entre chaque pays et ses soldats, qui est « au cœur de la loyauté et de la discipline militaires ».
En Grande-Bretagne, le pouvoir travailliste a rompu ce contrat. Dans leur lettre ouverte publiée en décembre dans le Daily Telegraph, les ex-officiers SAS mettent en garde le gouvernement Starmer : « Défendez nos défenseurs de manière équitable et ferme, en gardant les yeux ouverts sur le chaos moral de la guerre, ou continuez à faire le travail de l’ennemi, une fuite, une enquête, un soldat brisé à la fois. Une démocratie qui ne soutient pas ses guerriers ne dure pas longtemps. »
Neuf millions d’habitants. Une bande de terre large comme deux départements français. Pas une goutte de pétrole. Aucune profondeur stratégique…
À sa naissance, ses voisins lui promettaient une disparition rapide. La question n’était pas « si », mais « quand ». L’État juif rêvé par Theodore Herzl devait être un accident de l’histoire, un épisode bref dans le grand récit arabe et musulman du Moyen-Orient. Une anomalie appelée à se résorber.
Et pourtant, depuis le 7 octobre 2023, ce que l’un de nos distingués ambassadeurs[1] de France appelait avec une élégance toute diplomatique un « little shitty country » se bat sur plusieurs fronts à la fois : Gaza, Liban, Syrie, Yémen, et désormais au cœur même de l’Iran.
L’Iran. Un pays immense vaste comme quatre fois la France, peuplé de 92 millions d’habitants. Riche en pétrole, en gaz, en ressources de toute nature. Armé jusqu’aux dents de missiles et de drones. Une théocratie militante qui a fait de la destruction de « l’entité sioniste » non seulement un objectif stratégique, mais une mission quasi métaphysique.
Or voici que ce petit pays frappe aujourd’hui à des milliers de kilomètres de ses frontières, et vise avec une précision chirurgicale les centres nerveux d’un régime islamiste totalitaire qui s’approchait dangereusement de l’arme atomique.
La sagesse est d’être fou lorsque les circonstances en valent la peine
Pendant ce temps, sur nos plateaux télé, les experts soupirent. Le diplomate voit la région sombrer dans le chaos. Le général explique qu’on ne renverse pas un régime à coups de bombardements. L’avocat international évoque l’érosion des normes. Le grand reporter s’inquiète pour les marchés, la « stabilité régionale » et la tentation « expansionniste » d’Israël. Tout cela est dit sur le même ton, celui de la sagesse prudente, de la gravité responsable, de l’expérience supérieure. Bref, le ton de ceux pour qui rien n’est jamais possible, et pour qui il serait plus raisonnable, au fond, de ne rien tenter.
Le contraste est saisissant. D’un côté, un Occident saturé de prudence qui explique pourquoi l’histoire ne peut pas bouger. De l’autre, un pays minuscule qui agit. Un fait demeure : un État de neuf millions d’habitants affronte aujourd’hui une puissance régionale redoutable à laquelle la plupart des capitales occidentales n’osaient pas se frotter. Un pouvoir de fanatiques cruels qui pend ses opposants, écrase ses femmes, tire sur sa jeunesse et finance à coups de milliards un terrorisme international tentaculaire.
Israël : une frontière civilisationnelle
Pourquoi ce petit pays tient-il ? La réponse tient en un choix ancien, presque civilisationnel. Très tôt dans son histoire moderne, Israël a compris qu’il ne pourrait jamais rivaliser par la taille, par la démographie ou par les ressources naturelles. Alors il a parié sur autre chose, l’intelligence humaine. Là où certains pays vivent de la rente, Israël investit dans l’éducation. Là où d’autres s’appuient sur l’endoctrinement des masses, Israël parie sur la science. Là où beaucoup accumulent les hommes, Israël accumule les cerveaux.
Ce pari a produit des universités parmi les plus performantes du monde, des ingénieurs par dizaines de milliers, une culture scientifique et technologique qui irrigue aujourd’hui l’économie globale. Dans la paix, cela donne la « start-up nation ». Dans la guerre, cela se traduit par l’audace opérationnelle, l’avantage technologique et une capacité d’innovation stratégique qui déconcerte régulièrement ses adversaires.
Un grand pays peut survivre par sa taille. Un petit pays, lui, ne survit que par l’intelligence et la détermination de ses citoyens. C’est peut-être pour cela que, depuis plus de soixante-quinze ans – étroit ombilic sur la carte mais au cœur des passions religieuses, des calculs d’empires et des obsessions idéologiques -, ce pays en forme de mouchoir de poche continue d’écrire une histoire que tant de prophètes annonçaient impossible.
Même ses ennemis les plus résolus finissent parfois par le reconnaître à demi-mot. Dans ce si petit pays, il existe quelque chose que beaucoup de puissances occidentales semblent avoir perdu. La volonté d’exister. Et le courage d’en payer le prix.
Grand défenseur de la construction européenne comme « remède » au nationalisme, le philosophe allemand vient de mourir
L’intellectuel allemand Jürgen Habermas théoricien de l’espace public et de la démocratie délibérative aura défendu jusqu’au bout une certaine idée de l’Europe et de la modernité. Né à Düsseldorf, il est mort à l’âge de 96 ans, à Starnberg, en Bavière, le 14 mars 2026.
Intellectuel majeur de l’Allemagne d’après-guerre, Jürgen Habermas appartient à cette génération allemande forcément marquée dans sa jeunesse par le national-socialisme, puis par l’effondrement moral et politique de 1945. Comme beaucoup de jeunes de son époque, il fut pris dans les organes de l’Allemagne hitlérienne durant sa prime adolescence. La découverte du caractère criminel du régime nazi à la libération nourrira son engagement intellectuel.
Influencé par Max Weber ou Wittgenstein, Habermas est surtout associé à l’Ecole de Francfort – appelée aussi école freudo-marxiste –, avec Horkheimer, Adorno et Marcuse, cette pensée marxiste du XXe siècle qui a gommé la dimension « de gauche » du national-socialisme allemand, réduit à un mouvement d’extrême-droite. Néanmoins Habermas a été, après-guerre, de ceux qui ont remonté le niveau des sciences sociales allemandes à l’échelle internationale pour les sortir du risque de « provincialisation ».
D’emblée Habermas pense contre les totalitarismes. Il s’attaque au silence ou aux compromissions d’une partie du monde intellectuel allemand avec le nazisme, notamment à travers sa critique célèbre du grand philosophe Martin Heidegger qui fut le mentor de Sartre. Ainsi il est devenu l’un de ces sociologues allemands de classe internationale.
Cette exigence de lucidité face au passé, puis face aux dérives possibles du présent, a largement contribué à faire de lui une autorité morale autant qu’un professeur de philosophie.
Habermas a inventé pour se substituer au nationalisme allemand, le patriotisme constitutionnel, complétement dévoyé aujourd’hui par les Cours constitutionnelles. Mais c’est à promouvoir un projet fédéral européen qu’il a consacré la fin de sa vie contre le retour des nations libres voulu par les peuples européens et soutenu par le nouveau pouvoir américain que ce soit le président Donald Trump, le vice-président J.D. Vance ou l’industriel Elon Musk. « Jürgen Habermas était presque devenu le philosophe d’Etat de l’Allemagne démocratique », déclarait le ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer. Identifié au projet européen d’une République fédérale allemande qui se voulait définitivement guérie de ses « démons nationalistes ». Son nom reste par ailleurs associé à plusieurs concepts devenus centraux dans les sciences sociales contemporaines. Celui d’espace public – sa thèse de doctorat –, développé dans un ouvrage paru au début des années 1960, où il analyse la manière dont se forme un débat public rationnel dans les sociétés modernes. Celui de raison communicationnelle, au cœur de son œuvre, Théorie de l’agir communicationnel, publiée en 1981.
L’idée, chez Habermas, est que la raison ne se réduit ni à la technique, ni à l’efficacité, ni au calcul. Elle se déploie aussi dans l’échange, dans la discussion, dans la confrontation des arguments. Le langage n’est pas seulement un outil pour décrire le monde ; il est aussi ce qui permet à des hommes de chercher un accord, de soumettre leurs affirmations à la critique et, éventuellement, de dégager des normes communes.
De là découle toute une réflexion sur l’éthique de la discussion, la légitimité démocratique et les conditions d’un débat public digne de ce nom. Habermas a ainsi défendu l’idée qu’une norme n’est véritablement légitime que si elle peut être discutée librement par tous ceux qu’elle concerne.
Contre les tentations d’un « fascisme de gauche »
Habermas ne fut jamais un penseur retiré dans sa tour d’ivoire. À l’image d’un André Glucksmann ou d’un Finkielkraut en France, il a constamment pris part aux débats de son époque. Dans les années 1960, il dialogue avec la contestation étudiante allemande, avant de mettre en garde contre ses dérives et contre ce qu’il désignera plus tard comme les tentations d’un « fascisme de gauche ». Il intervient ensuite sur la réunification allemande dont « le Deutsche mark était l’étendard » critique-t-il ; sur l’éthique biomédicale ; sur la place des religions dans les sociétés sécularisées ; sur le 11-Septembre ; sur la crise sanitaire ; sur la guerre en Ukraine, inquiet du ton belliciste des jeunes figures politiques de l’écologie ; ou encore sur l’état des démocraties occidentales.
Notons qu’il a refusé le prix littéraire Cheikh Zahed en 2021, considérant les Emirats Arabes Unis comme une non-démocratie répressive.
Cette présence continue dans le débat public a contribué à faire de lui bien davantage qu’un universitaire renommé. En Allemagne, terre de Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Schopenhauer… où l’on distribue rarement à la légère le titre de philosophe, Habermas s’était imposé comme une figure à part, parfois décrite comme une conscience publique de la République fédérale.
Sa pensée a été admirée, discutée, critiquée. Certains lui ont reproché son attachement persistant à l’universalisme des Lumières, d’autres son optimisme jugé excessif quant aux vertus de la discussion rationnelle. D’autres encore ont vu dans sa confiance dans le consensus une forme d’idéalisme peu compatible avec la brutalité réelle des rapports de forces politiques. Mais même ses adversaires reconnaissaient généralement l’ampleur de son œuvre et son importance dans le champ intellectuel européen.
Au cours de ces dernières décennies, Habermas, à la différence du philosophe anglais Roger Scruton défenseur du Brexit, s’est de plus en plus identifié à la défense d’un projet européen fort. Hostile au retour des « nationalismes », il voyait dans Bruxelles bien davantage qu’un simple marché ou qu’un arrangement institutionnel. Il y cherchait un cadre politique nouveau, susceptible de dépasser l’État-nation sans dissoudre pour autant les libertés publiques.
Patriotisme constitutionnel
C’est dans ce contexte qu’il a développé l’idée de patriotisme constitutionnel, c’est-à-dire d’un attachement non pas à une appartenance ethnique ou historique fermée, mais à des institutions, à des règles communes et à un ordre démocratique. Cette notion a profondément marqué la pensée politique allemande et européenne de ceux qu’on appelle les « européistes » sans qu’ils ne lui rendent pour autant expressément hommage.
Habermas croyait à la possibilité d’une citoyenneté postnationale, fondée sur le droit, la discussion publique et l’adhésion à des principes démocratiques plutôt qu’à une seule identité historique ou nationale. Il a donc naturellement défendu une intégration européenne plus poussée, de tonalité franchement fédérale, dans l’espoir de conjurer les rivalités qui avaient ravagé le continent au XXe siècle.
Cette orientation a aussi nourri des critiques. Pour ses partisans, elle prolongeait logiquement son combat contre les passions identitaires meurtrières. Pour ses détracteurs, elle traduisait une forme d’aveuglement aux réalités historiques, culturelles et politiques des nations européennes. Mais là encore, Habermas aura imposé un cadre de débat que nul ne pouvait ignorer.
La disparition de Jürgen Habermas précèdera-elle la fin du globalisme européen, prodrome du globalisme occidental américain, aujourd’hui remis en question par l’Amérique de Trump après avoir été remis en question par l’Angleterre de Boris Johnson avec le Brexit ? Avec lui s’éteint l’un des derniers grands philosophes européens capables de tenir ensemble spéculation théorique, intervention civique et ambition historique. Son œuvre, dense, souvent difficile, restera pourtant incontournable pour quiconque veut comprendre les débats modernes sur la démocratie, le droit, la communication, la légitimité ou l’espace public.
Parmi ses livres les plus importants figurent L’Espace public, Théorie de l’agir communicationnel, Morale et communication, Droit et démocratie, Le discours philosophique de la modernité, Vérité et justification ou encore ses travaux plus tardifs sur l’Europe et l’histoire de la philosophie.
Il a continué d’écrire, de publier et d’intervenir, jusqu’à un âge très avancé. Ses derniers ouvrages témoignaient encore de cette fidélité à une conviction : défendre l’usage public de la raison. C’est sans doute là, au-delà des querelles académiques et des controverses politiques, que réside l’héritage essentiel de Jürgen Habermas. Nouvel Érasme, un homme qui, après les ruines européennes du XXe siècle, aura voulu croire que la parole, la discussion et le droit pouvaient encore servir de rempart contre le chaos. Pour les défenseurs des nations libres qui échangent et coopèrent entre-elles librement, il reste le meilleur des adversaires, parce qu’il les oblige à donner le meilleur d’eux-mêmes.
La cérémonie de dimanche a notamment vu triompher le chef-d’œuvre néo-progressiste Une Bataille après l’Autre.
C’était attendu : le thriller burlesque Une Bataille après l’Autre triomphe aux Oscars avec six trophées, dont les deux plus convoités – meilleur film et meilleur réalisateur. Le film devance Sinners, épopée vampiro-démoniaque afro-américaine qui repart néanmoins avec quatre statuettes, dont celle du « meilleur acteur » pour Michael B. Jordan, devenu le 6e acteur noir de l’histoire à décrocher cette récompense.
Cette domination de Une Bataille… marque surtout la consécration tardive de son réalisateur, Paul Thomas Anderson. Celui qui avait déjà signé Magnolia et There Will Be Blood a dû attendre l’âge de 55 ans pour être enfin couronné par ses pairs et repartir avec la mythique statuette asexuée.
Violence politique
Le film lui-même s’inscrit dans une veine très contemporaine. Une Bataille… met en scène une Amérique irréconciliable où des terroristes d’extrême-gauche sont traqués par un suprémaciste blanc incarné par Sean Penn. Snobisme oblige, l’acteur n’était pas présent pour récupérer son Oscar du meilleur second rôle masculin. Le scénario réserve un retournement final spectaculaire : le chasseur de gauchistes finit gazé par une société secrète néo-nazie héritière du Ku Klux Klan après la révélation de ses origines juives.
Sur le plan formel et technique, le film relève incontestablement du chef-d’œuvre. Mais sur le fond, il n’échappe pas à certains clichés. Sean Penn peine notamment à rendre son personnage réellement crédible, tandis que Paul Thomas Anderson choisit de rendre sympathiques des héros qui restent, au fond, des adeptes assumés de la violence politique.
Une Amérique progressiste toujours autant obsédée par la race
Dans un registre différent mais tout aussi engagé, Sinners illustre lui aussi cette dimension politique du cinéma hollywoodien contemporain. Totalement afro-américain dans son casting et sa narration, le film raconte l’histoire de deux jumeaux – incarnés par Michael B. Jordan – combattant des vampires qui « sucent » la culture noire, métaphore transparente des blessures laissées par la ségrégation.
La récompense du meilleur acteur vient ainsi consacrer Michael B. Jordan, désormais membre d’un club encore restreint : celui des acteurs noirs oscarisés pour le prix du meilleur acteur. Ils sont désormais six dans l’histoire de l’Académie, aux côtés notamment de Sidney Poitier, Denzel Washington, Jamie Foxx, Forest Whitaker ou encore Will Smith (et 21, toutes statuettes confondues). Ce dernier, toutefois, reste persona non grata à Hollywood. Lors de la cérémonie de 2022, il avait giflé sur scène l’humoriste Chris Rock après une blague sur l’alopécie de son épouse. Un geste qui lui a valu d’être banni pour dix ans des cérémonies de l’Académie.
Pris ensemble, les deux films les plus récompensés – Une Bataille… et Sinners, qui totalisent dix Oscars à eux deux – donnent le ton du palmarès. Hollywood confirme une fois encore sa tendance à se percevoir comme un contre-pouvoir culturel face à Donald Trump.
Javier Bardem grotesque
Cette orientation tranche avec certaines grandes cérémonies du passé. Titanic avait ainsi raflé onze Oscars en 1998, et Le Seigneur des Anneaux avait reproduit le même exploit en 2004. À l’époque, l’industrie semblait privilégier de grandes fresques spectaculaires, davantage tournées vers le divertissement que vers le message politique.
Mais Hollywood se voit peut-être aujourd’hui investi d’une mission pédagogique. Paul Thomas Anderson l’a lui-même expliqué lors de son discours : « J’ai écrit ce film pour mes enfants, afin de leur demander pardon pour le bazar que nous leur léguons dans ce monde, mais aussi pour les encourager à devenir la génération qui, je l’espère, nous apportera un peu de bon sens et de décence. »
Pour autant, la cérémonie n’a pas viré au meeting politique. À part Javier Bardem, qui a lancé un bref « Libérez la Palestine », la plupart des discours sont restés relativement consensuels.
Certaines surprises ont néanmoins marqué la soirée. Alors que beaucoup attendaient un triomphe de Hamnet, qui raconte de manière fictionnelle le deuil de William Shakespeare après la mort de son fils en 1596, le film doit finalement se « contenter » de l’Oscar de la meilleure actrice pour Jessie Buckley, qui incarne l’épouse du dramaturge.
Timothée Chalamet bredouille
Autre déception notable : Timothée Chalamet repart bredouille pour son rôle dans « Marty Supreme ». Son interprétation d’un champion de tennis de table n’a manifestement pas convaincu l’Académie. On ignore toutefois si ses déclarations sur le ballet et le théâtre, dont il juge que « tout le monde se fiche » ont joué contre lui.
Du côté des récompenses techniques, c’est Frankenstein de Guillermo del Toro qui tire son épingle du jeu. Le film remporte trois Oscars pour les costumes, le maquillage et la conception visuelle. Une réussite esthétique indéniable, même si le réalisateur ne révolutionne pas vraiment le mythe imaginé par Mary Shelley. L’un des points forts reste toutefois la créature incarnée par l’acteur australien Jacob Elordi, dont la stature imposante – un mètre quatre-vingt-seize – donne une présence physique saisissante au monstre.
Au final, cette cérémonie des Oscars aura donc, une fois de plus, délivré un message politique. Mais contrairement à certaines éditions précédentes, celui-ci s’est exprimé de manière plus subtile. On progresse ?