Accueil Culture Jürgen Habermas, disparition d’un maître de la pensée européenne contemporaine à l’heure du réveil des nations libres

Jürgen Habermas, disparition d’un maître de la pensée européenne contemporaine à l’heure du réveil des nations libres

Jürgen Habermas (1929-2026)


Jürgen Habermas, disparition d’un maître de la pensée européenne contemporaine à l’heure du réveil des nations libres
Jürgen Habermas photographié en 2003 © J.L. CEREIJIDO/AP/SIPA

Grand défenseur de la construction européenne comme « remède » au nationalisme, le philosophe allemand vient de mourir


L’intellectuel allemand Jürgen Habermas théoricien de l’espace public et de la démocratie délibérative aura défendu jusqu’au bout une certaine idée de l’Europe et de la modernité. Né à Düsseldorf, il est mort à l’âge de 96 ans, à Starnberg, en Bavière, le 14 mars 2026.

Intellectuel majeur de l’Allemagne d’après-guerre, Jürgen Habermas appartient à cette génération allemande forcément marquée dans sa jeunesse par le national-socialisme, puis par l’effondrement moral et politique de 1945. Comme beaucoup de jeunes de son époque, il fut pris dans les organes de l’Allemagne hitlérienne durant sa prime adolescence. La découverte du caractère criminel du régime nazi à la libération nourrira son engagement intellectuel.

Influencé par Max Weber ou Wittgenstein, Habermas est surtout associé à l’Ecole de Francfort – appelée aussi école freudo-marxiste –, avec Horkheimer, Adorno et Marcuse, cette pensée marxiste du XXe siècle qui a gommé la dimension « de gauche » du national-socialisme allemand, réduit à un mouvement d’extrême-droite. Néanmoins Habermas a été, après-guerre, de ceux qui ont remonté le niveau des sciences sociales allemandes à l’échelle internationale pour les sortir du risque de « provincialisation ».

D’emblée Habermas pense contre les totalitarismes. Il s’attaque au silence ou aux compromissions d’une partie du monde intellectuel allemand avec le nazisme, notamment à travers sa critique célèbre du grand philosophe Martin Heidegger qui fut le mentor de Sartre. Ainsi il est devenu l’un de ces sociologues allemands de classe internationale.

Cette exigence de lucidité face au passé, puis face aux dérives possibles du présent, a largement contribué à faire de lui une autorité morale autant qu’un professeur de philosophie.

Habermas a inventé pour se substituer au nationalisme allemand, le patriotisme constitutionnel, complétement dévoyé aujourd’hui par les Cours constitutionnelles. Mais c’est à promouvoir un projet fédéral européen qu’il a consacré la fin de sa vie contre le retour des nations libres voulu par les peuples européens et soutenu par le nouveau pouvoir américain que ce soit le président Donald Trump, le vice-président J.D. Vance ou l’industriel Elon Musk. Son nom reste associé à plusieurs concepts devenus centraux dans les sciences sociales contemporaines. Celui d’espace public – sa thèse de doctorat –, développé dans un ouvrage paru au début des années 1960, où il analyse la manière dont se forme un débat public rationnel dans les sociétés modernes. Celui de raison communicationnelle, au cœur de son œuvre, Théorie de l’agir communicationnel, publiée en 1981.


L’idée, chez Habermas, est que la raison ne se réduit ni à la technique, ni à l’efficacité, ni au calcul. Elle se déploie aussi dans l’échange, dans la discussion, dans la confrontation des arguments. Le langage n’est pas seulement un outil pour décrire le monde ; il est aussi ce qui permet à des hommes de chercher un accord, de soumettre leurs affirmations à la critique et, éventuellement, de dégager des normes communes.

De là découle toute une réflexion sur l’éthique de la discussion, la légitimité démocratique et les conditions d’un débat public digne de ce nom. Habermas a ainsi défendu l’idée qu’une norme n’est véritablement légitime que si elle peut être discutée librement par tous ceux qu’elle concerne.

Contre les tentations d’un « fascisme de gauche »

Habermas ne fut jamais un penseur retiré dans sa tour d’ivoire. À l’image d’un André Glucksmann ou d’un Finkielkraut en France, il a constamment pris part aux débats de son époque. Dans les années 1960, il dialogue avec la contestation étudiante allemande, avant de mettre en garde contre ses dérives et contre ce qu’il désignera plus tard comme les tentations d’un « fascisme de gauche ». Il intervient ensuite sur la réunification allemande dont « le Deutsche mark était l’étendard » critique-t-il ; sur l’éthique biomédicale ; sur la place des religions dans les sociétés sécularisées ; sur le 11-Septembre ; sur la crise sanitaire ; sur la guerre en Ukraine, inquiet du ton belliciste des jeunes figures politiques de l’écologie ; ou encore sur l’état des démocraties occidentales.

Notons qu’il a refusé le prix littéraire Cheikh Zahed en 2021, considérant les Emirats Arabes Unis comme une non-démocratie répressive.

Cette présence continue dans le débat public a contribué à faire de lui bien davantage qu’un universitaire renommé. En Allemagne, terre de Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Schopenhauer… où l’on distribue rarement à la légère le titre de philosophe, Habermas s’était imposé comme une figure à part, parfois décrite comme une conscience publique de la République fédérale.

Sa pensée a été admirée, discutée, critiquée. Certains lui ont reproché son attachement persistant à l’universalisme des Lumières, d’autres son optimisme jugé excessif quant aux vertus de la discussion rationnelle. D’autres encore ont vu dans sa confiance dans le consensus une forme d’idéalisme peu compatible avec la brutalité réelle des rapports de forces politiques. Mais même ses adversaires reconnaissaient généralement l’ampleur de son œuvre et son importance dans le champ intellectuel européen.

Au cours de ces dernières décennies, Habermas, à la différence du philosophe anglais Roger Scruton défenseur du Brexit, s’est de plus en plus identifié à la défense d’un projet européen fort. Hostile au retour des « nationalismes », il voyait dans Bruxelles bien davantage qu’un simple marché ou qu’un arrangement institutionnel. Il y cherchait un cadre politique nouveau, susceptible de dépasser l’État-nation sans dissoudre pour autant les libertés publiques.

Patriotisme constitutionnel

C’est dans ce contexte qu’il a développé l’idée de patriotisme constitutionnel, c’est-à-dire d’un attachement non pas à une appartenance ethnique ou historique fermée, mais à des institutions, à des règles communes et à un ordre démocratique. Cette notion a profondément marqué la pensée politique allemande et européenne de ceux qu’on appelle les « européistes » sans qu’ils ne lui rendent pour autant expressément hommage.

Habermas croyait à la possibilité d’une citoyenneté postnationale, fondée sur le droit, la discussion publique et l’adhésion à des principes démocratiques plutôt qu’à une seule identité historique ou nationale. Il a donc naturellement défendu une intégration européenne plus poussée, de tonalité franchement fédérale, dans l’espoir de conjurer les rivalités qui avaient ravagé le continent au XXe siècle.

Cette orientation a aussi nourri des critiques. Pour ses partisans, elle prolongeait logiquement son combat contre les passions identitaires meurtrières. Pour ses détracteurs, elle traduisait une forme d’aveuglement aux réalités historiques, culturelles et politiques des nations européennes. Mais là encore, Habermas aura imposé un cadre de débat que nul ne pouvait ignorer.

La disparition de Jürgen Habermas précèdera-elle la fin du globalisme européen, prodrome du globalisme occidental américain, aujourd’hui remis en question par l’Amérique de Trump après avoir été remis en question par l’Angleterre de Boris Johnson avec le Brexit ? Avec lui s’éteint l’un des derniers grands philosophes européens capables de tenir ensemble spéculation théorique, intervention civique et ambition historique. Son œuvre, dense, souvent difficile, restera pourtant incontournable pour quiconque veut comprendre les débats modernes sur la démocratie, le droit, la communication, la légitimité ou l’espace public.

Parmi ses livres les plus importants figurent L’Espace publicThéorie de l’agir communicationnelMorale et communicationDroit et démocratieLe discours philosophique de la modernitéVérité et justification ou encore ses travaux plus tardifs sur l’Europe et l’histoire de la philosophie.

Il a continué d’écrire, de publier et d’intervenir, jusqu’à un âge très avancé. Ses derniers ouvrages témoignaient encore de cette fidélité à une conviction : défendre l’usage public de la raison. C’est sans doute là, au-delà des querelles académiques et des controverses politiques, que réside l’héritage essentiel de Jürgen Habermas. Nouvel Érasme, un homme qui, après les ruines européennes du XXe siècle, aura voulu croire que la parole, la discussion et le droit pouvaient encore servir de rempart contre le chaos. Pour les défenseurs des nations libres qui échangent et coopèrent entre-elles librement, il reste le meilleur des adversaires, parce qu’il les oblige à donner le meilleur d’eux-mêmes.




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Thierry Martin, écrivain, essayiste, anthropologue, ancien doctorant de l’EHESS à Paris. Auteur de BoJo, un punk au 10 Downing Street, et de Amerexit : Sortir du rêve américain devenu cauchemar.

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