La cérémonie de dimanche a notamment vu triompher le chef-d’œuvre néo-progressiste Une Bataille après l’Autre.
C’était attendu : le thriller burlesque Une Bataille après l’Autre triomphe aux Oscars avec six trophées, dont les deux plus convoités – meilleur film et meilleur réalisateur. Le film devance Sinners, épopée vampiro-démoniaque afro-américaine qui repart néanmoins avec quatre statuettes, dont celle du « meilleur acteur » pour Michael B. Jordan, devenu le 6e acteur noir de l’histoire à décrocher cette récompense.
Cette domination de Une Bataille… marque surtout la consécration tardive de son réalisateur, Paul Thomas Anderson. Celui qui avait déjà signé Magnolia et There Will Be Blood a dû attendre l’âge de 55 ans pour être enfin couronné par ses pairs et repartir avec la mythique statuette asexuée.
Violence politique
Le film lui-même s’inscrit dans une veine très contemporaine. Une Bataille… met en scène une Amérique irréconciliable où des terroristes d’extrême-gauche sont traqués par un suprémaciste blanc incarné par Sean Penn. Snobisme oblige, l’acteur n’était pas présent pour récupérer son Oscar du meilleur second rôle masculin. Le scénario réserve un retournement final spectaculaire : le chasseur de gauchistes finit gazé par une société secrète néo-nazie héritière du Ku Klux Klan après la révélation de ses origines juives.
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Sur le plan formel et technique, le film relève incontestablement du chef-d’œuvre. Mais sur le fond, il n’échappe pas à certains clichés. Sean Penn peine notamment à rendre son personnage réellement crédible, tandis que Paul Thomas Anderson choisit de rendre sympathiques des héros qui restent, au fond, des adeptes assumés de la violence politique.
Une Amérique progressiste toujours autant obsédée par la race
Dans un registre différent mais tout aussi engagé, Sinners illustre lui aussi cette dimension politique du cinéma hollywoodien contemporain. Totalement afro-américain dans son casting et sa narration, le film raconte l’histoire de deux jumeaux – incarnés par Michael B. Jordan – combattant des vampires qui « sucent » la culture noire, métaphore transparente des blessures laissées par la ségrégation.
La récompense du meilleur acteur vient ainsi consacrer Michael B. Jordan, désormais membre d’un club encore restreint : celui des acteurs noirs oscarisés pour le prix du meilleur acteur. Ils sont désormais six dans l’histoire de l’Académie, aux côtés notamment de Sidney Poitier, Denzel Washington, Jamie Foxx, Forest Whitaker ou encore Will Smith (et 21, toutes statuettes confondues). Ce dernier, toutefois, reste persona non grata à Hollywood. Lors de la cérémonie de 2022, il avait giflé sur scène l’humoriste Chris Rock après une blague sur l’alopécie de son épouse. Un geste qui lui a valu d’être banni pour dix ans des cérémonies de l’Académie.

Pris ensemble, les deux films les plus récompensés – Une Bataille… et Sinners, qui totalisent dix Oscars à eux deux – donnent le ton du palmarès. Hollywood confirme une fois encore sa tendance à se percevoir comme un contre-pouvoir culturel face à Donald Trump.
Javier Bardem grotesque
Cette orientation tranche avec certaines grandes cérémonies du passé. Titanic avait ainsi raflé onze Oscars en 1998, et Le Seigneur des Anneaux avait reproduit le même exploit en 2004. À l’époque, l’industrie semblait privilégier de grandes fresques spectaculaires, davantage tournées vers le divertissement que vers le message politique.
Mais Hollywood se voit peut-être aujourd’hui investi d’une mission pédagogique. Paul Thomas Anderson l’a lui-même expliqué lors de son discours : « J’ai écrit ce film pour mes enfants, afin de leur demander pardon pour le bazar que nous leur léguons dans ce monde, mais aussi pour les encourager à devenir la génération qui, je l’espère, nous apportera un peu de bon sens et de décence. »
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Pour autant, la cérémonie n’a pas viré au meeting politique. À part Javier Bardem, qui a lancé un bref « Libérez la Palestine », la plupart des discours sont restés relativement consensuels.
Certaines surprises ont néanmoins marqué la soirée. Alors que beaucoup attendaient un triomphe de Hamnet, qui raconte de manière fictionnelle le deuil de William Shakespeare après la mort de son fils en 1596, le film doit finalement se « contenter » de l’Oscar de la meilleure actrice pour Jessie Buckley, qui incarne l’épouse du dramaturge.
Timothée Chalamet bredouille
Autre déception notable : Timothée Chalamet repart bredouille pour son rôle dans « Marty Supreme ». Son interprétation d’un champion de tennis de table n’a manifestement pas convaincu l’Académie. On ignore toutefois si ses déclarations sur le ballet et le théâtre, dont il juge que « tout le monde se fiche » ont joué contre lui.
Du côté des récompenses techniques, c’est Frankenstein de Guillermo del Toro qui tire son épingle du jeu. Le film remporte trois Oscars pour les costumes, le maquillage et la conception visuelle. Une réussite esthétique indéniable, même si le réalisateur ne révolutionne pas vraiment le mythe imaginé par Mary Shelley. L’un des points forts reste toutefois la créature incarnée par l’acteur australien Jacob Elordi, dont la stature imposante – un mètre quatre-vingt-seize – donne une présence physique saisissante au monstre.
Au final, cette cérémonie des Oscars aura donc, une fois de plus, délivré un message politique. Mais contrairement à certaines éditions précédentes, celui-ci s’est exprimé de manière plus subtile. On progresse ?




