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L'unité d'élite britannique dans la tourmente judiciaire


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Patrouille du détachement « L » du Special Air Service en Jeep, de retour d’une mission dans le désert d’Afrique du Nord, 18 janvier 1943 © Wikimedia

Le gouvernement Starmer a fait voter une loi abrogeant l’immunité judiciaire des soldats britanniques ayant combattu en Irlande du Nord, en Irak et en Afghanistan. Parmi eux, des membres du Special Air Service, une unité d’élite créée en 1941. Ces commandos s’estiment trahis par des responsables politiques censés les couvrir.


C’est au cours de l’été 1941 qu’un aristocrate écossais, David Stirling, crée le Special Air Service (SAS). À l’origine, cette petite unité de l’armée britannique est destinée à mener des actions commandos en Afrique du Nord derrière la ligne de front italo-allemande. Le raid inaugural, en novembre 1941, est un désastre. Sur 55 hommes parachutés en Libye, seuls 21 reviennent à la base. Le SAS manque alors d’être dissous.

Peu de gens le savent, s’il est finalement décidé de maintenir cette unité, qui devient rapidement le régiment de forces spéciales le plus célèbre au monde, et est toujours considéré comme tel quatre-vingt-cinq ans plus tard, c’est en grande partie grâce à un groupe de militaires… français !

Entente cordiale

Après la catastrophe du premier raid, David Stirling a désespérément besoin de nouveaux volontaires. Il entend parler de 52 soldats des forces gaullistes désœuvrés à Damas. Des parachutistes bien entraînés et désireux de combattre l’ennemi occupant leur pays. Le 31 décembre 1941, les 52 Français reçoivent l’ordre de monter dans quatre camions pour un long voyage vers l’Égypte. Leur destination finale est Kabrit, à 130 km à l’est du Caire, où les SAS les attendent. Leurs hôtes britanniques expliquent aux Français qu’ils vont mener ensemble un nouveau type de guerre : la « guérilla », rendue possible par les progrès des transports, des communications et de l’armement.

L’une des innovations majeures est la jeep américaine Willys Bantam, moyen idéal pour se déplacer de façon furtive et rapide en territoire ennemi. Elle est notamment utilisée lors du fait d’armes qui va redorer le blason du SAS : le raid du 26 juillet 1942 contre l’aérodrome de Sidi Haneish, en Libye. Parmi les 18 jeeps employées dans l’opération, trois sont occupées par des équipages français, placés respectivement sous les ordres des officiers Augustin Jordan, François Martin et André Zirnheld.

Sidi Haneish se trouve en plein milieu du désert. Il faut quatre heures aux commandos pour parcourir, en deux colonnes, les 110 km qui séparent les hommes de Stirling de cette petite base aérienne où stationnent des appareils allemands. Bénéficiant d’un effet de surprise total, le commando parvient à détruire plus de trente Messerschmitt, Junkers, Stukas et Heinkel, avant que son chef donne l’ordre du retrait. Un seul camarade est tué pendant cette phase. C’est alors que commence la partie la plus dangereuse : le retour en lieu sûr.

Les jeeps se séparent en plusieurs groupes pour réduire les risques d’être repérées par les avions allemands assoiffés de vengeance. Cependant, une patrouille de Stukas parvient à retrouver le trio des véhicules français et fait aussitôt feu sur lui. Un homme est abattu : l’Alsacien André Zirnheld, 29 ans, professeur de philosophie dans le civil. Après son enterrement, on retrouvera dans ses effets personnels un poème magnifique qu’il avait écrit, intitulé La Prière.

Aujourd’hui connu sous le nom de Prière du para, le texte est devenu un chant traditionnel de l’armée française. Voici ses plus célèbres vers :

« Je veux l’insécurité et l’inquiétude,
Je veux la tourmente et la bagarre,
Et que vous me les donniez, mon Dieu,
Définitivement. »

Grâce à des succès comme le raid de Sidi Haneish, le SAS devient vite un outil privilégié des Alliés, au point de carrément former à la fin de la guerre une brigade, composée de deux régiments britanniques, deux régiments français et une compagnie belge. En octobre 1945, le général Michael Calvert, commandant du SAS, préside une cérémonie à Tarbes au cours de laquelle il remercie le détachement français et assiste à sa réincorporation officielle dans les rangs de l’armée française, notamment au sein du 1er bataillon de choc, créé pour l’occasion.

Lettre ouverte

Aujourd’hui, le principal cantonnement du SAS britannique se trouve près de la petite ville de Credenhill, à environ 220 km à l’ouest de Londres. Non moins prestigieux, l’équivalent naval du SAS, le Special Boat Service (SBS), est basé quant à lui sur le port de Poole, au bord de la Manche. Habituées aux opérations secrètes et réputées pour leur discrétion, ces troupes ne font presque jamais la une des journaux. Depuis quelques semaines, pourtant, elles sont au cœur d’une polémique d’ampleur nationale au Royaume-Uni.

En décembre, dans une lettre ouverte publiée par le quotidien Daily Telegraph, sept anciens officiers supérieurs du SAS ont accusé le pouvoir travailliste d’orchestrer une chasse aux sorcières judiciaire contre leur corps. Ils dénoncent le projet du gouvernement Starmer d’abroger une loi de 2023 accordant une immunité judiciaire aux soldats – qui se trouvent en majorité être des SAS – ayant combattu pendant les « Troubles », le conflit qui a ensanglanté l’Irlande du Nord entre 1969 et 1998. La loi d’abrogation a été adoptée aux Communes en janvier 2026.

Tout cela n’a rien de surprenant étant donné que le Premier ministre, Keir Starmer, est un ancien avocat spécialisé dans les droits de l’homme, qui a notamment contribué en 2007 à la reprise d’une procédure judiciaire contre un soldat britannique pourtant innocenté quatre ans plus tôt dans la mort d’un civil lors de la guerre en Irak.

Parmi les dossiers qui risquent à présent d’être rouverts par les tribunaux en vertu de la nouvelle loi d’abrogation figure l’opération menée par le SAS en 1987 contre une cellule terroriste de l’IRA qui s’apprêtait à faire exploser une bombe de 90 kilos devant un commissariat de police à Loughgall, en Irlande du Nord. Huit membres de l’organisation indépendantiste avaient été tués dans cette embuscade, qui a fait l’objet d’une enquête de la police ayant conclu que le SAS avait agi conformément au droit.

A lire aussi: Chagos: quand Londres brade la puissance occidentale

Le 11 novembre, dans une lettre ouverte publiée par le Times, huit anciens généraux quatre étoiles ont qualifié la remise en cause de l’amnistie sur l’Irlande du Nord de menace pour la sécurité nationale. Selon eux, la confiance des troupes dans le système judiciaire ne peut qu’en être minée : « Aujourd’hui, chaque soldat britannique déployé doit non seulement se méfier de l’ennemi qui se trouve devant lui, mais aussi de l’avocat qui se trouve derrière lui. Ne vous y trompez pas, nos plus proches alliés observent la situation avec inquiétude et nos ennemis se frottent les mains. »

Adrian Weale, historien militaire, a servi en Irlande du Nord dans les années 1980 : « Il s’est passé des choses dans lesquelles j’ai été indirectement impliqué et qui ont refait surface à la suite de la remise en cause du passé, explique-t-il. Cela n’en finit pas, et des gens reviennent sans cesse pour remuer ce passé. Or ces événements se sont produits il y a quarante ans. » Weale attribue cette « guerre judiciaire » à deux causes : « D’abord, depuis l’ère Tony Blair, nous avons un gouvernement d’avocats. Ensuite, ils ne voient pas vraiment où est le problème. » Au lieu de se ranger du côté des soldats britanniques, explique Weale, le gouvernement semble soutenir les partisans de l’IRA : « Or, ceux-ci ne veulent pas la justice mais la vengeance ». L’année dernière, Richard Williams, qui commandait le SAS pendant les conflits en Irak et en Afghanistan, a averti que le SAS et le SBS connaissaient un taux de départ en forte hausse, car la confiance des soldats dans leurs autorités politiques est selon lui en train de s’évaporer. Un ancien membre du SBS, qui a souhaité rester anonyme, confie : « Les gars posent des questions évidentes concernant leur protection juridique. La réponse qu’on leur donne semble incertaine et l’atmosphère est un peu tendue… Comme ils le disent, “cela ne vaut plus le risque”. »

Keir Starmer lors d’une réception pour des vétérans à Windsor, 11 novembre 2025, dans un contexte de tensions entre le gouvernement travailliste et d’anciens officiers du SAS (C) Andrew Matthews/WPA Pool/Shutterstock/SIPA.

Ce vétéran du SBS a servi en Irak et en Afghanistan et est bien conscient du « chaos moral » causé par ce type de guerres, en particulier dans le cadre des opérations « CoIn » (contre-insurrection), menées contre un ennemi qui n’hésite pas à utiliser des civils comme boucliers humains. « Tout ne se passe pas toujours comme il faut », admet-il. Alors que la plupart des officiers supérieurs ont une « approche systématique dans la sélection des cibles et dans l’approbation des actions, basées sur les opérations CoIn précédentes », un ou deux commandants des forces spéciales ont pu par le passé se montrer moins regardants.

Témoin de ce « chaos moral » à l’œuvre dans certaines opérations des forces spéciales en Irak, un incident datant de mars 2008. Les forces spéciales britanniques et américaines tentaient d’appréhender une équipe d’insurgés fabriquant des bombes au nord de Bagdad. Elles ont encerclé la maison, située dans une banlieue aisée, et ont demandé par haut-parleur aux insurgés de se rendre, ou au moins de libérer tous les civils. Comme ces appels restaient sans réponse, les SAS sont passés à l’action, mais se sont retrouvés pris dans un feu croisé bien organisé. Un soldat a été tué et quatre autres blessés. Les Américains ont alors demandé une frappe aérienne qui a tué les insurgés, mais aussi hélas plusieurs civils.

Lois de la guerre

Dans l’armée française, des affaires comparables se sont produites pendant la guerre d’Algérie. Et quatre jours après les accords d’Évian du 18 mars 1962, une amnistie générale était proclamée, graciant les combattants algériens ainsi que les militaires et policiers français. Cette amnistie a pour effet d’interdire aujourd’hui encore l’accès à de nombreuses archives de l’armée relatives à la guerre d’Algérie, déplore l’historien Fabrice Riceputi, qui plaide pour une ouverture totale. « De nombreux dossiers restent classés confidentiels pour protéger la vie privée des personnes impliquées encore en vie ou de leurs descendants, regrette-t-il. Le gouvernement français a également décidé qu’une partie des sources ne pouvait pas être ouverte au public sous prétexte qu’elles avaient toujours une valeur opérationnelle. »

Au Royaume-Uni, Adrian Weale s’oppose à une amnistie générale telle que celle accordée par la France après la guerre d’Algérie : « Lorsqu’il existe des preuves d’actes répréhensibles, d’atrocités, peu importe le nom que vous leur donnez, alors les auteurs doivent être poursuivis et jugés, affirme-t-il, mais il faut qu’il y ait un délai de prescription. » Un officier en service dans les forces spéciales françaises partage cet avis : « Il est du devoir de l’armée d’enquêter sur les allégations crédibles de violations du droit afin de condamner les actes individuels qui dépassent les “lois de la guerre”, tels que l’exécution de civils ou de prisonniers, ou le recours à la torture. Bref, garantir la transparence, la justice et la responsabilité. » Selon lui, l’attitude du gouvernement français « a considérablement changé depuis la guerre d’Algérie » : il n’y a plus de culture du déni et de minimisation des faits. Néanmoins, on comprend mieux à Paris qu’à Londres ce qu’il appelle « le désordre moral de la guerre » pour désigner les situations où des soldats des forces spéciales « doivent prendre des décisions en quelques secondes, sous menace de mort, avec des informations incomplètes, dans un environnement chaotique ». Les soldats sont des êtres humains et des erreurs peuvent parfois être commises.

En France, les opérations commando sont autorisées au plus haut niveau et, par conséquent, les forces spéciales sont entièrement protégées sur le plan juridique et opérationnel (sauf bien sûr en cas de comportement répréhensible envers la hiérarchie). Selon l’officier des forces spéciales françaises que nous avons interrogé, il existe un contrat moral singulier entre chaque pays et ses soldats, qui est « au cœur de la loyauté et de la discipline militaires ».

En Grande-Bretagne, le pouvoir travailliste a rompu ce contrat. Dans leur lettre ouverte publiée en décembre dans le Daily Telegraph, les ex-officiers SAS mettent en garde le gouvernement Starmer : « Défendez nos défenseurs de manière équitable et ferme, en gardant les yeux ouverts sur le chaos moral de la guerre, ou continuez à faire le travail de l’ennemi, une fuite, une enquête, un soldat brisé à la fois. Une démocratie qui ne soutient pas ses guerriers ne dure pas longtemps. »

Mars 2026 - #143

Retrouvez cet article dans le Magazine Causeur N°143 de Mars 2026

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