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Woody Allen et l’étudiante de Belfort


Le billet du vaurien 


Son meilleur film, Annie Hall, confession d’une mélancolie poignante – celle des illusions perdues et des amours enfuies – , Woody Allen le clôt sur un mot d’esprit qui m’a beaucoup servi lorsque je me piquais de psychiatrie. C’est l’histoire d’un homme qui consulte un ponte de la médecine et lui dit : «  Docteur, mon frère est fou, il se prend pour une poule ! » « Eh bien, faites-le enfermer », lui suggère le psychiatre. Sur quoi l’homme lui répond : « Je le ferais bien, mais j’ai besoin des œufs ! »

Commentaire de Woody Allen : « C’est à peu près comme ça que j’ai tendance à voir les relations entre les êtres… complètement irrationnelles, folles et absurdes… mais que nous recherchons néanmoins, parce que nous avons besoin d’œufs… »

Histoire de la jeune fille de Belfort

Le plus insensé, c’est cette jeune fille de Belfort qui m’écrit : elle prétend avoir vendu ses bijoux de famille pour passer quelques nuits avec moi. J’ignore tout d’elle. Elle me dit être dégoûtée de l’existence, suicidaire et apprécier les  musiciens schlager des années soixante, donc correspondre parfaitement à la typologie jaccardienne. Je l’ai vivement dissuadée de me rejoindre rue Oudinot, sans doute en pure perte. Évidemment, il est toujours possible que ce soit une aimable plaisanterie concoctée par mes potes. Sa photo laisse présager le meilleur, ce qui n’est pas un bon signe.

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Dans la vie, il n’y a guère que deux choix possibles : une corde pour se pendre ou suivre la voix de la raison. Heureusement, l’étudiante de Belfort a finalement opté pour la raison et remis à plus tard son séjour à Paris.

Retour à Woody

En revanche, j’ai bien reçu ce matin, Soit dit en passant , l’autobiographie de Woody Allen. J’y reviendrai. Et pour conclure ce mot de Woody : « Je ne crois pas à l’au-delà, mais j’emmène quand même un caleçon de rechange. »

Il l’a dédiée à Soon-Yi, « la meilleure d’entre toutes », non sans ajouter malicieusement : elle me mangeait dans la main, jusqu’au jour où j’ai vu qu’il me manquait un bras. C’est sans doute le destin de tout couple qui ne prend pas la décision de se séparer dès lors que la routine s’installe, d’autant qu’en général, l’homme recherche des aventures sans lendemain, alors que la femme veut des lendemains sans aventure.

Dans le cas de Soon-Yi, l’affaire est plus complexe, Woody Allen ayant été accusé d’être un père incestueux et violeur. Difficile dans ces conditions de l’abandonner, d’autant plus que Mia Farrow le poursuivait de sa haine et qu’il était devenu la cible des féministes. Et puis, être un paria offre quelques avantages qu’il énumère avec son humour insubmersible.

«  Tout d’abord, écrit-il, on ne vous demande pas sans arrêt de monter sur un podium, d’écrire des phrases élogieuses sur toutes sortes de livres, de sauver des baleines ou de faire des discours pour des remises de diplômes – sans compter qu’un type dont la connaissance de la Constitution américaine se limite à l’amendement qui a aboli la Prohibition n’est pas forcément un bon choix pour inspirer des étudiants. » Il raconte que Hillary Clinton a refusé le don qu’il voulait lui faire pour sa campagne électorale. C’est dire si elle méritait de perdre contre Donald Trump.

Le salut par l’humour

C’est d’ailleurs la grande chance de Woody Allen, il y revient souvent, d’avoir eu le sens de l’humour, sinon il aurait fini comme pleureuse professionnelle dans les enterrements ou monstre dans une foire. Son seul regret : n’avoir jamais réalisé un seul grand film.

On le lui pardonnera d’autant plus volontiers qu’il a enchanté notre jeunesse (en tout cas la mienne), la prolongeant jusqu’à lecture de son autobiographie qui vaut bien les quelques nuits que j’aurais passées avec une étudiante de Belfort qui ignore sans doute jusqu’à son existence. Woody Allen dit qu’il aurait volontiers échangé son talent contre celui de Fred Astaire. Je le rassure : il a été notre Fred Astaire.

Le mensonge, credo de l’idéologie communiste

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De Marx à Staline, en passant par Lénine ou le Che, le communisme a toujours été l’histoire d’un vieux mensonge manichéen où la manipulation des esprits est omniprésente


La période qui a suivi la Seconde guerre mondiale a vu le triomphe définitif de l’idéologie marxiste. Le Parti Communiste Français (PCF) fut longtemps un des premiers partis de France, avant une gauchisation des esprits qui voulait dépasser un PCF embourgeoisé, et progressivement décrédibilisé par les excès de l’URSS et de ses satellites. Cette gauche qui se voulait vraiment révolutionnaire fit florès en mai 68 mais continua à sévir bien au-delà.

Il y eut les trotskystes (avec différents courants), les maoïstes, des révolutionnaires radicaux comme les situationnistes, ou plus sages comme le PSU, mais aussi des organisations ouvertement terroristes comme Action Directe.

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Mais le plus important effet de cette prééminence marxiste fut une dictature intellectuelle qui imposa la doxa « révolutionnaire » à nombre d’artistes, écrivains, penseurs, journalistes, et même à certains membres du clergé. Il y eut ainsi une revue de Franciscains maoïstes – Frères du monde – c’est dire jusqu’où alla le délire.

Une des origines de cette dictature est certainement à trouver dans la guerre et l’Occupation. Les communistes ont su habilement se faire passer pour le fer de lance de la Résistance, laissant dans l’ombre tous ceux, aussi nombreux, qui avaient résisté tout en étant centristes, de droite ou d’extrême droite, royalistes même.

Le tour de passe-passe fut double : les communistes (donc la gauche) sont assimilés à la Résistance, Pétain le collabo était un homme de droite donc, peu ou prou, et par ce mécanisme d’opposition-association, la droite fut insidieusement associée à la collaboration. Quant à de Gaulle, démissionnaire dès 1946, il fut accueilli par la gauche à son retour en 1958 aux cris de « dictateur ». Un qualificatif ridicule mais qui lui resta attaché dans l’esprit de beaucoup, par une propagande intense qu’alimentaient des gens comme François Mitterrand par exemple avec son essai Le coup d’État permanent.

Les gens de gauche, et les gens qui ne sont rien

Donc pour être un homme de valeur, à la fois intelligent (car le marxisme est considéré comme une science) et dévoué aux autres (car le communisme c’est la quête du bonheur pour tous), il faut avoir « le cœur à gauche ». Et cette présence obsessionnelle du communisme dans les esprits rend aveugle à tout ce qui s’y oppose. Et tout ce qui s’y oppose se transforme en faire-valoir des valeurs de gauche. Tout roman, pièce, film, peinture, toute œuvre qui sort de ce cadre imposé est vite qualifié de réactionnaire.

Si l’on prend l’exemple du maccarthysme aux États-Unis, les excès de la chasse aux sorcières sont incontestables, mais le fait que nombre d’artistes et d’intellectuels américains croyaient réellement au communisme comme projet pour l’humanité, est totalement occulté dans l’histoire. Cet engagement était sans doute généreux et on ne doute pas de la sincérité d’un Chaplin par exemple, mais on sait aujourd’hui que ce fut une erreur, qui consistait à soutenir des régimes tout à fait tyranniques.

Au sein de cette même nébuleuse idéologique, certains préféraient se dire « pacifistes », ou tiers-mondistes, ce qui était une façon d’être de gauche tout en semblant rester « neutre » politiquement. En ce domaine les Soviétiques avaient l’art de manipuler les esprits. Aujourd’hui, depuis l’ouverture des archives moscovites de l’époque, on sait que tous les grands mouvements et les manifestations « pacifistes » étaient provoqués et manipulés directement depuis Moscou. L’URSS, patrie des prolétaires, représentait le bien absolu. Et même ses répressions féroces de toute contestation (avec envoi des chars quand il le fallait) ont été longtemps défendues comme la lutte des travailleurs face aux contre-révolutionnaires manipulés par l’occident. L’idéologie communiste elle-même n’était pas remise en cause pour autant. Il a fallu attendre 1997 et la parution du Livre noir du Communisme pour qu’enfin soit directement déboulonné le communisme lui-même.

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Bien sûr Soljenitsyne criait déjà depuis longtemps la tragédie de ce système, et l’imbécillité des idéologues occidentaux qui le soutenaient, mais le chemin fut long avant que ne cessent les arguties essayant de nier, puis de minimiser, voire de justifier le Goulag.

Le communisme, c’est le bien, le reste, c’est le mal

La manipulation intellectuelle était simple, parce qu’elle proposait une grille de lecture du monde d’un extraordinaire manichéisme.

D’un côté, le capitalisme est l’exploitation de l’homme par l’homme. Le capitalisme mène à l’impérialisme et au colonialisme. La démocratie qui règne dans ces pays est une illusion car le vrai pouvoir est aux mains du capital (« élections, piège à cons »). Toutes les guerres viennent des ambitions capitalistes et de la recherche du profit. Tout ce qui va mal dans le monde s’explique par le jeu des crises économiques. Tout le mouvement de l’histoire, et la puissance provisoire du capitalisme s’explique par la science marxiste (matérialisme historique, matérialisme dialectique).

D’un autre côté, les pays socialistes type URSS ou Chine où se construit le communisme. Le communisme est une société sans classe où chacun a selon ses besoins, et où personne n’exploite personne grâce à la suppression de toute propriété privée des moyens de production, d’échange, de transport. Dans les pays communistes, tous les hommes sont frères, libres et participent à la prospérité de tous.

Bref, le bien contre le mal.

Une idéologie destructrice omniprésente

En Amérique latine les guerilleros (que soutiennent les Soviétiques) sont des héros sanctifiés comme le boucher Guevara. Les régimes autoritaires soutenus par la CIA sont des salauds. Au Moyen-Orient les Palestiniens, inventeurs du terrorisme moderne, soutenus par les Soviétiques, luttent pour une juste cause. Les Israéliens, soutenus par les Américains, sont des salauds.

Au XXe siècle il fallait être de gauche si l’on voulait se sentir membre de l’élite qui pense et qui sait. Au XXIe il semble qu’une partie de la génération montante, soutenue par les gauchistes sur le retour du genre Mélenchon ou Plenel, se replonge dans de nouveaux combats, qui ne sont qu’une resucée affadie de ceux de leurs ainés : antiracisme, féminisme, immigrationnisme, écologisme, sociologisme… Et comme leurs aînés, ils ne voient pas qu’ils sont les idiots utiles d’une déstabilisation systématique des valeurs occidentales pourtant fondées sur la non-discrimination, la liberté, l’égalité des chances, la démocratie représentative. Toutes valeurs que ne supportent pas les régimes autoritaires type Chine ou Russie, ou les théocraties et les mouvements islamistes.

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Quant aux violentes attaques, réelles, mais aussi idéologiques, que subissent les forces de l’ordre, elles sont un des signes patents de ces mouvements déstabilisateurs. Et c’est un des avatars de la décidément indestructible idéologie marxiste-léniniste : pour elle tout état est l’instrument de domination d’une classe par une autre, et le premier instrument de cette domination, c’est la police. Il faut bien comprendre que la gauche marxiste naît avec ce péché originel : pour elle, la police est au service de l’ennemi de classe. Elle est donc par définition dans le camp opposé. Et si aujourd’hui il est encore difficile en France d’oser avouer que l’on soutient les forces de l’ordre, c’est parce que ce vieux terrorisme intellectuel est toujours bien vivant.

Là-bas, près des côtes de France

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Cet été, le photographe Didier Ben Loulou pose son regard sur les Sanguinaires.


Recevoir le dernier livre de Didier Ben Loulou en Service de Presse (SP comme disent les affranchis) n’a rien d’un devoir de vacances pour le critique enseveli sous la mitraille éditoriale que je suis. Ma boîte craque sous les enveloppes à bulles et les appels à l’aide.

Entre nous, j’attendais Sanguinaires qui paraît aux éditions La Table Ronde depuis maintenant plusieurs jours. Il est arrivé dans mon courrier, un lundi matin. Dans sa nudité originelle. Pur et violent. Âpre et mélancolique. Brumeux et chaud, à la fois. Terreux et balnéaire. Sans appendice, sans argumentaire, sans cette volonté absurde et vaine de témoigner, de toujours expliquer le monde en marche. Ce livre, brut et pénétrant, se suffit à lui-même. Il ne gonfle pas les pectoraux. Il ne s’agite pas dans les rayonnages. Il ne veut pas séduire à tout prix. Il laisse une place au lecteur, son libre-arbitre est garanti. Ce qui est un gage de qualité et de respect pour le public. Le travail de l’artiste, à Athènes ou à Jaffa, tient plus de la déambulation minérale que du reportage formaté.

Psychologue du littoral

On étudiera bientôt le toucher de pellicule de Ben Loulou dans les écoles de photographie comme une forme avancée d’introspection. Une manière de révéler une nature indomptable et de la faire coexister avec nos doutes. Les paysages même absents de personnes vivantes sont le reflet de nos états d’âme. Le décor et nos réflexions les plus intimes font corps, se parlent silencieusement, ce dialogue intérieur est brassé par les nuages et le ressac. Sa mise en scène s’efface derrière une technique ample, seul son talent s’exprime alors et déploie une impression contrastée d’un tumulte étrange.

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Je considère le photographe comme le grand archiviste de la Méditerranée, ses images actuelles me renvoient, sans cesse, au passé ou plus exactement à des bribes d’enfance. Il tamise la nostalgie en refusant farouchement l’émotion gluante et le cadrage obscène, la force des éléments l’oblige à la retenue. Ben Loulou aurait pu choisir la facilité, trafiquer le réel pour soudoyer l’œil, il préfère la voie de l’ascétisme. Il ne s’égare pas dans le trop-voyant. De Marseille à Jérusalem, il ne déflore jamais les terres ensoleillées, il leur redonne même leur dignité précaire, leur expression vagabonde, leur sauvagerie intacte.

Identités insulaires

Chez Ben Loulou, psychologue du littoral, la plage est un objet d’errance et de repli. Un refuge dont il entrouvre délicatement les fenêtres quand la frénésie marchande s’est dissipée, quand la foule a disparu. Nous ne sommes plus les spectateurs béats du fracas de l’extérieur, nous entrons dans une tapisserie de plantes et de rochers, d’ombres et d’ocre. Depuis très longtemps, la Corse n’avait pas été saisie aussi justement, aussi charnellement. Les Corses y puiseront les ferments de leur identité insulaire, loin des clichés et des raccourcis. Ben Loulou a capté la vérité des austères et extatiques Sanguinaires, entre Ajaccio et la presqu’île de la Parata.

© éditions La Table Ronde
© éditions La Table Ronde

Sa Méditerranée a parfois des accents de Mer du Nord, d’abandons océaniques, d’automnes déchirants. Quand le ciel se voile et les vagues dansent, le contour d’un arbuste, la découpe d’un mur flétri ou la silhouette d’une mosaïque s’apparentent à une recherche métaphysique. La photo de Ben Loulou est une quête, un approfondissement des racines et une distorsion de la géographie. Il décèle dans ces liens fugaces, que ce soit un palmier, un chardon ou une grille rouillée, des éléments fondateurs. L’homme misérable y retrouve ses peurs d’enfance et se permet l’impensable dans une société du tapage lumineux, c’est-à-dire une promenade solitaire. Une échappée salvatrice. Ben Loulou nous apprend à regarder là où d’habitude notre regard a tendance à fuir ou à se perdre dans la banalité.

Cet éveil des sens est rare et précieux. Alors quand je reçois un livre de Ben Loulou, je n’ai pas besoin de me forcer, les mots déboulent, ces photos m’accompagneront durant de longs mois. Je sais, par avance, qu’en novembre ou décembre prochain, j’ouvrirai Sanguinaires et y capterai la même intensité et fragilité.

Jean-François Gautier, penseur du divers


Un essai sur le polythéisme pour le réenchantement du monde


Jean-François Gautier collabora, il y a près d’un quart de siècle, à ma revue Antaios, au moment de la publication simultanée de deux essais remarqués L’Univers existe-t-il ? et Claude Debussy. La musique et le mouvant, tous deux chez Actes Sud. D’emblée, le personnage suscita chez moi une sorte de fascination : docteur en philosophie, assistant à l’Université de Libreville, et donc promis à une carrière sans histoire de mandarin, ce disciple de Julien Freund et de Lucien Jerphagnon, deux grands maîtres de la pensée non conformiste, rompit les amarres pour se lancer dans des recherches personnelles, devenant même rebouteux après de brillantes études d’étiopathie sous la houlette de Christian Trédaniel – encore un personnage haut en couleurs ! Et son livre, Le Sens de l’histoire (Ellipses), est un modèle de lucidité et de courage intellectuel.

Penser le divin comme fluide et pluriel

Il signe aujourd’hui un court et dense essai, vraiment bienvenu, À propos des Dieux, publié avec un goût parfait par l’Institut Iliade, où il défend avec intelligence la pensée polythéiste,  dont l’un des leitmotive pourrait bien être « Pourquoi pas ? » Pourquoi pas des correspondances entre Hermès et Hestia, entre Apollon et Dionysos ? Pourquoi ne pas faire le pari de la malléabilité, de l’assimilation et de l’identification ? Pourquoi ne pas comprendre le divin comme fluide, en perpétuel mouvement ?

Impensable posture pour le monothéisme qui, sans toujours y croire, prétend détenir une vérité intangible, gravée sur des tablettes, aussi fermée aux apports extérieurs que muette sur ses sources. Plus faible sa croyance intime, plus tenace son obsession de convertir autrui – une monomanie.

Plurivoque en revanche, le langage polythéiste traduit et interprète sans cesse ; monotone, le monothéiste se bloque pour se déchirer en controverses absurdes – les hérésies. À la disponibilité païenne, à la capacité de penser le monde de manière plurielle répond la crispation abrahamique, source de divisions et de conflits : ariens contre trinitaires, papistes contre parpaillots, chiites contre sunnites – ad maximam nauseam.

Hiérarchie des figures divines

Toutefois, on aurait tort, et Jean-François Gautier l’illustre bien, de minimiser l’un des fondements des polythéismes, à savoir le principe hiérarchique : les panthéons ne sont jamais des ensembles désordonnés ni des accumulations de divinités interchangeables, mais bien des hiérarchies célestes de puissances (Dieux, saints, anges, esprits…) à la fois autonomes et complémentaires, regroupées en armatures souples et organiques, stratifiées. Tout polythéisme se fonde sur une hiérarchie des figures divines, souvent exprimées par le biais du schème de la parenté – les généalogies divines. Ces configurations hiérarchiques sont illustrées par le mythe, le rite et l’image, tous trois liés à une cité, qui traduit de la sorte son identité profonde. Rien de moins « dépassé », rien de moins « exotique » que ces principes éternels qui furent nôtres des siècles durant. Les paganismes d’Europe ont disparu en tant que religions organisées, mais les Dieux, immortels par définition, demeurent présents, en veille, prêts à servir. Tout cela, Jean-François Gautier le dit avec autant de talent que d’érudition dans cette défense du divers comme norme et comme identité.

Très juste, cette articulation qu’il propose entre Dasein (être-là) et ce qu’il appelle Mitsein (être-avec) : les deux vont bien de pair. Très juste, l’idée que le paganisme en Europe ignore le Livre à prétentions universelles qui dicterait une vérité unique valable en tous temps et en tous lieux au détriment de vérités partielles, locales et plurielles. Nulle illusion de salut, nulle espérance au sens chrétien, mais l’énigme du monde, un monde éternel sans fin ni début, l’honnête reconnaissance de l’inconnaissable et le refus des rassurantes certitudes.

Dans la lignée d’Héraclite

Gautier ne le cite pas, mais je pense qu’il doit beaucoup à Clément Rosset, lui aussi lecteur attentif des Tragiques. Il ne cite pas non plus Jean-François Mattéi, dont la (re)lecture le rendrait un tantinet moins sévère à l’égard de Platon – vaste débat.

Un essai dynamique au sens propre, une belle leçon de polythéisme dans la lignée d’Héraclite, entre équilibre et affrontement.

Jean-François Gautier, A propos des Dieux, Nouvelle Librairie, 64 pages, 7 €

Le requiem de Dominique Noguez

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Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.


Dominique Noguez nous a quittés récemment, en mars 2019. C’était un écrivain des plus attachants et un homme charmant, toujours attentif à ses plus jeunes consœurs et confrères. Erudit malicieux, universitaire buissonnier et cinéphile, il a œuvré dans tous les genres avec un égal bonheur et a obtenu quelques prix comme le Nimier – ce qui est toujours bon signe – et le Femina. Il ne se départissait de sa bonhomie que pour son inquiétude, dès les années 90, à voir l’anglais contaminer le français, et ce bien avant les ridicules et dangereuses métastases managériales d’aujourd’hui. On relira ainsi, si on le trouve, à La colonisation douce parue au Rocher en 1991.

En 1991, il a aussi  publié ce que je considère comme son plus grand roman, Les derniers jours du monde. Il est inutile de dire que l’envie de le relire nous est forcément venue dans cette étrange période. A quoi ressemblait, il y a presque trente ans, la fin du monde pour un écrivain français qui préférait la fréquentation de Rimbaud et des Latins –on lui doit une traduction très crue des Epigrammes de Martial – à celle des auteurs de SF ?

Il suffit d’imaginer un personnage dont l’aptitude à souffrir et à démultiplier sa souffrance rappelle irrésistiblement le Proust de La Prisonnière et d’Albertine disparue. Placez maintenant ce personnage dans la France dès premières années du vingt-et-unième siècle qui étaient encore pour lui de l’ordre du futur proche. Rajoutez sur tout cela une crise internationale, un virus informatique (déjà…) qui plante tous les ordinateurs, des bombes nucléaires et bactériologiques qui tombent un peu partout au hasard et un président de la République (Fabius…) qui annonce les larmes aux yeux que l’apocalypse est inévitable. Vous aurez alors une faible idée de la formidable émotion que soulève en vous le roman de Noguez qui n’a pas, à part quelques détails d’époque, pris une ride.

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Interrogation désespérée sur la fin d’un amour qui coïncide avec la fin du monde, méditation à la Montaigne – une des références constantes de l’auteur – sur l’étonnante capacité de l’homme à faire de son propre malheur une œuvre d’art qui occulte tout, le roman de Noguez est en fait une véritable somme où tous les genres, de la confession à la satire, du journal intime à la maxime, viennent se confondre dans le vieux rêve du roman total.

Le narrateur s’appelle Eric, c’est un cinéaste raté qui a réfugié son spleen à Biarritz et qui décide alors que tout s’effondre autour de lui, de raconter sa douloureuse passion pour Laetitia, la belle Antillaise trop volage. Très vite, il prend conscience d’écrire ce qui sera le dernier livre de l’humanité, entreprise d’une splendide et ironique gratuité quand on assiste à une telle succession de catastrophes: tremblements de terre, épidémies, pillages.

Sa course à travers une France agonisante nous vaut de nombreux morceaux d’anthologie parmi lesquels on retiendra un opéra d’après Duras à Bordeaux auquel assiste un Sollers impotent converti à l’Islam, ou l’ultime orgie donnée par un milliardaire dans une villa cernée par les mourants.

D’une humanité qui disparaît dans ce suicide collectif flamboyant, on tire paradoxalement une morale salubre et optimiste comme l’était ce cher Dominique Noguez que j’ai eu le plaisir de rencontrer quelques fois autour de bonnes tables : il n’y a que l’art pour consoler des chagrins d’amour et aussi des absurdités de l’histoire. Notre rédemption est là et pas ailleurs.

Les derniers jours du monde de Dominique Noguez (réédition chez Robert Laffont en 2009)

Malraux, le bon temps retrouvé


Élevé par son oncle André, Alain Malraux nous fait partager la vie, le décor et la conversation des amis illustres de sa famille. Autant d’artistes incarnant l’esprit cosmopolite propre aux exilés et aux aventuriers du XXème siècle.


« À défaut de génie, il faut avoir de la mémoire… », m’a dit Alain Malraux lorsque je lui ai demandé pour quelle raison il avait écrit ce nouveau livre, après L’Homme des ruptures et Les Marronniers de Boulogne. De la mémoire, Alain Malraux en a – de toute évidence –, mais au fil de ses livres qui ne cessent d’explorer une jeunesse hors du commun passée à l’ombre du grand homme, cet oncle qui l’éleva comme son père dès sa naissance, André Malraux donc, s’impose un autre constat : son indéniable talent de conteur. En suivant sa plume, on arpente ici le cercle des Malraux comme on chemine dans une galerie de portraits. Une vingtaine de figures y sont encadrées d’amour parfois, de bienveillance toujours, et nous permettent de traverser le XXe siècle avec son cortège d’horreurs, d’abjections, de nuances et de subtilités.

Si André Malraux n’a jamais eu de « familiers », il entretenait des amitiés sincères scellées par une estime réciproque. Cette nature de relation, qui permet de se jouer des années d’éloignement, des brouilles et parfois même des désaccords profonds, permit au jeune Alain d’aller visiter, quand il n’était pas déjà leur intime, des personnalités au caractère bien trempé pour tenter de mieux les connaître et d’en savoir davantage sur son temps. Hommes politiques, capitaines d’industrie, musiciens, résistants, écrivains, intellectuels… Reçu dans un salon de la rue de Grenelle ou dans un penthouse de Park Avenue aussi facilement que dans un hôtel particulier de Buenos Aires ou un chalet du Connecticut, Alain Malraux nous fait partager la vie, le décor et la conversation de Nadia Boulanger, Manès Sperber, Maurice Schumann, Victoria Ocampo, Paul-Louis Weiller, Colette de Jouvenel ou Vladimir Horowitz. À chacun de ces instantanés, il épingle en exergue une citation lui correspondant. Pour André Meyer : « Les optimistes allèrent à Auschwitz et les pessimistes au Waldorf Astoria » (Tristan Bernard) ; pour Denise R. Tual : « Vingt fois conquise, jamais soumise » (devise de la Corse) ; pour Jacques Chassigneux : « Nous ne sommes pas responsables de la façon dont nous sommes compris, mais nous sommes responsables de la façon dont nous sommes aimés » (Georges Bernanos). Tous ou presque incarnèrent cet esprit cosmopolite propre aux exilés et aux aventuriers. Tous ou presque furent, à leur façon, les acteurs, les témoins ou les héros d’un siècle de bouleversement et de création. Tous ou presque, enfin, durent vivre lestés par d’inconcevables souffrances. À défaut de s’endurcir, ils les surmontèrent, mais c’est peut-être la même chose. Ainsi cette confidence de Jacqueline Kennedy, au lendemain de l’assassinat de son beau-frère, Robert, en 1968 : « For me, it’s just routine. »

Si la nostalgie ne pèse pas de tout son poids sur ces pages, c’est parce qu’Alain Malraux semble accepter, sans résignation, le temps qui passe, comme s’il mettait une distance d’élégance entre lui-même et ses souvenirs. D’où la justesse du ton lorsqu’il cite ces vers d’Apollinaire : « L’automne est morte souviens t’en / Nous ne nous verrons plus sur terre / Odeur du temps, brin de bruyère / Et souviens-toi que je t’attends ».

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Delon / Belmondo: gloire à nos deux dernières légendes!

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Le magazine Valeurs Actuelles consacre un hors-série d’été à Alain Delon et à Jean-Paul Belmondo


En France, on se plaint de notre classe politique démonétisée, de nos élites déconfites, de nos sportifs pas assez pugnaces, de notre système de santé à bout de souffle, de notre repentance œcuménique et de notre inaptitude à savourer un bonheur marchand. Vieux enfants gâtés de l’Occident, éternels insatisfaits, convalescents par atavisme, les Français semblent toujours régler un compte à une existence pas assez flamboyante à leur goût. Nous avons le sentiment de vivre toujours en deçà de nos rêves les plus secrets. Nous aspirons à plus ou à mieux car nous avons eu pour modèle éducatif et esthétique, deux spécimens hors-classe, hors-norme, que le monde entier nous envie. Hollywood n’a pas produit d’aussi charismatiques porte-drapeaux qui ont nourri l’imaginaire de milliers de petits garçons en pleine crise du pétrole dans les campagnes abandonnées.

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Deux professeurs en cascades et en éloquence

Nos deux étalons, représentants virils des Trente Glorieuses, tantôt bravaches, tantôt mutiques agissent, depuis soixante-deux ans, comme une malle aux trésors enfouie dans le grenier d’une maison de famille. On y puise une part de notre identité et de notre tempérament. On y retourne après chaque chagrin d’amour ou défaite professionnelle pour se purifier l’esprit et le corps. On y apprend à parler un français souverain et taquin, à porter le trench-coat ou le blouson d’aviateur, à conduire une Lancia Gamma ou une Ford Mustang, à embrasser des femmes inaccessibles ou à tancer des malotrus, à se moquer de la critique institutionnelle et des ligues progressistes. Ces deux-là n’avaient pas l’impudeur de briguer une carrière américaine ou de concourir à un prix d’opérette. Ils laissaient les breloques et les colifichets aux quémandeurs subventionnés. Leur parcours n’a pas été dicté par un institut de sondage ou par un gourou de la communication. Ils n’ont pas cherché à être humaniste ou réactionnaire, à plaire ou à courber l’échine, ils ont simplement été eux, c’est-à-dire quelque chose d’énorme et de fascinant, de rare et de lumineux. Que serions-nous devenus si nous ne les avions pas rencontrés ? Des êtres sans défense, des pleutres et des gens trop sérieux pour s’émouvoir d’un dérapage contrôlé sur une départementale, d’un dialogue au cordeau signé Audiard ou d’une scène écrite par Pascal Jardin. Ils nous ont empêché de mal tourner, de devenir technocrates ou pétitionnaires. Ces deux professeurs en cascades et en éloquence, en maintien et en coup de rein, ont suivi, pas à pas, notre lente maturation vers l’âge adulte. Ils demeurent ce morceau d’hexagone, de cette terre immuable et insoumise.

Les tauliers de nos dimanches soir

Comme avant eux, Gabin, Ventura, Bourvil, Michel Simon ou Louis Jouvet, ils ont été les tauliers du dimanche soir. Ils sont notre plus belle histoire d’amour. Un jour, leurs noms seront inscrits sur le fronton des mairies pour services rendus à la République. Nous sommes émus aux larmes lorsque nous les voyons parfois à la télévision, malgré les faiblesses du grand âge. Leurs bulletins de santé tiennent plus de place dans l’actualité qu’un remaniement gouvernemental ou une abstention record. Leur analyse de sang nous préoccupe autant que la courbe du chômage. Ils nous rappellent ce temps lointain où notre pays avait de l’allure, du charme, de l’impertinence à revendre et un caractère d’acier, où nous avancions sans peur et sans reproche. Nous savions nous tenir à table et dans le concert des nations.

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A force de côtoyer des sous-fifres, des apprentis et des stagiaires depuis plus de vingt ans, nous avons soif de cette authenticité, de cette vérité naturelle qui ne s’explique pas, qui ne se théorise pas dans un colloque. Si vous pensiez tout connaître d’Alain Delon et de Jean-Paul Belmondo, il est bon de réviser ces classiques. Valeurs Actuelles vient de sortir un hors-série (merveilleux cahier de vacances en vente dans tous les kiosques) qui retrace cette « épopée française » en revenant sur les faits marquants de leur carrière respective, en analysant très finement leurs différences psychologiques et en expliquant pourquoi nous les avons tant aimés sous un angle politique et culturel. Arnaud Folch et Nicolas Gauthier ont largement contribué à ces 130 pages passionnantes. Ne surtout pas manquer la splendide interview de BB (par Sabine Dusch), impertinente et pétroleuse, drôle et nostalgique, sans filtre, dont les mots touchent en plein cœur. Ces deux frères pas ennemis, seulement concurrents des salles obscures, ont totalisé plus de 200 films et 300 millions d’entrées. Ils ont tourné avec les plus grands, le fils aimé d’un côté et le fils ignoré de l’autre, le bourgeois de Denfert et l’autodidacte de Bourg-la-Reine, la bande du Conservatoire et l’Indo, le carnavalesque et le taiseux, l’acrobate et le mazarin, le puncheur et l’impérial, c’est dire la place qu’ils tiennent dans nos souvenirs. Dans la préface de ce numéro spécial, François d’Orcival les qualifie de « tellement acteurs, tellement français ». Leurs films sont la mémoire vive de notre nation.

DELON – BELMONDO Hors-série de Valeurs actuelles N°22, 132 pages. Disponible en kiosque. 10.90€

« Les Parfums »: Emmanuelle Devos est bien nez

À l’époque classique, le corps humain n’a d’existence en littérature que dans la mesure où il est relié à une activité intellectuelle. Le cœur ou le sein, oui — pas le duodénum ni les testicules. Sur le visage, c’est encore plus flagrant : les yeux, la bouche, l’oreille, oui — pas le nez. Le nez ne pense pas.

Il n’entre vraiment en littérature qu’avec le Mystère de la chambre jaune, où Rouletabille a senti le fameux « parfum de la dame en noir ». La littérature policière en fait grand cas, que ce soit pour évoquer les senteurs d’un plat ou la fragrance d’un « jus » vénéneux porté par une créature forcément coupable. Patrick Süskind l’avait bien compris, en faisant du nez de son héros, en 1985, l’objet principal d’une quête criminelle inédite (par parenthèse, le film de Tom Tykwer est excellent, quoi qu’en ait dit une presse peu portée sur les effluves et l’essentialisation de corps féminins exploités pour en tirer l’émanation dernière).

Emmanuelle DEVOS et Grégory MONTEL dans "Les parfums" de Grégory Magne © Pyramide FIlms
Emmanuelle DEVOS et Grégory MONTEL dans « Les parfums » de Grégory Magne © Pyramide Films

Emmanuelle Devos (magnifique de froideur, de regards évités, d’incapacité à communiquer) est donc « nez » dans le film de Grégory Magne qui vient de sortir. Ou elle le fut : frappée d’anosmie, elle s’est retrouvée virée du petit cercle des créateurs de parfums. Elle a beau avoir retrouvé toutes ses compétences olfactives, elle en est réduite à chercher des expédients pour qu’un sac de cuir cesse de sentir le buffle à l’abattoir.
Au lieu de rester à Paris et d’être la star de LVMH, la voici donc obligée de fréquenter des provinces obscures. Comme elle ne conduit pas, elle a besoin d’un chauffeur — magnifique Grégory Montel, dont on pressent dès les premières images qu’il s’est composé un rôle comme ceux dans lesquels ont excellé jadis Albert Dupontel ou Sergi López — qui justement apparaît dans ce film très maîtrisé : il y a des familles de comédiens, dont l’excellence est dans le décalage.

Des relations entre chauffeur et passagère plus ou moins indigne, on pensait que Bruce Beresford avait tout dit dans Miss Daisy et son chauffeur. Non, il ne se passera entre eux rien de sentimental — comme quoi on peut faire un film français sans sacrifier à l’étreinte obligatoire pendant dix minutes (version basse), une demi-heure (version la Vie d’Adèle) ou la totalité du film, voir l’Amant, le pire ratage de Jean-Jacques Annaud. Ici, tout se passe dans l’échange de languettes de cartons imprégnées de sucs volatils. Guillaume, le chauffeur, est doué — sans exagération : le scénariste-réalisateur est trop fin pour nous infliger une révélation féérique. Il a un certain bon sens et des ennuis juridiques : il est en plein divorce, il voudrait la garde alternée, il a besoin d’un boulot stable — et ce chauffeur en est à ses derniers points de permis. Elle voudrait réintégrer le monde enchanté de Dior, dont elle aurait jadis imaginé J’adore, même si dans la réalité ce sont Calice Becker et Ann Gottlieb qui l’ont réalisé : il y a une attaque au passage sur cet étouffoir de narines qu’est l’insupportable Numéro 5 de Chanel particulièrement drôle.

Grégory MONTEL dans "Les parfums" de Grégory Magne © Pyramide FIlms
Grégory MONTEL dans « Les parfums » de Grégory Magne © Pyramide Films

Ça dure juste ce qu’il faut, les dialogues sont d’une grande cocasserie (il faut entendre Emmanuelle Devos s’essayer à l’humour et échouer lamentablement, tant elle est au second degré), Grégory Magne n’a pas oublié l’indispensable touche d’émotion — sans nous inonder le circuit lacrymal : bref, il a composé un « jus » tout à fait plaisant, devant lequel la presse française de gauche, dépitée de ce que le film ne parle ni de conflits raciaux ni d’homosexualité ou de harcèlement (de surcroît le héros ne battait pas sa femme et n’a pas violé sa fille — un comble pour les journaux bien-pensants) a froncé le nez en prenant un petit air dégoûté. Allez-y, vous sortirez vaguement souriant, portés encore par la senteur d’un scénario discret mais persistant, comme un parfum fleuri sans prétention nocturne — l’Air du temps plus que Shalimar, si vous voyez ce que je veux dire.

Les Parfums, un film de Grégory Magne (1h40), 1er juillet 2020

ACTEURS
ANNE WALBERG – Emmanuelle DEVOS
GUILLAUME FAVRE – Grégory MONTEL
ARSÈNE – Gustave KERVERN
LEA – Zélie RIXHON
PATRICK BALLESTER – Sergi LOPEZ

EQUIPE TECHNIQUE
Scénario et réalisation : Grégory Magne
Production : Frédéric Jouve et Marie Lecoq, Les films Velvet
Image : Thomas Rames
Montage : Béatrice Herminie, Gwen Mallauran
Son : Francis Bernard Berrier, Benjamin Rosier, Mathieu Langlet
Musique : Gaëtan Roussel

Percée de Sedan: de 1914-1918 était né l’état d’esprit «plus jamais la guerre! »

 


Du 10 au 14 mai 1940, le général Lafontaine a commandé la 55e division d’infanterie contre les troupes allemandes. Ses supérieurs ayant ignoré ses préconisations stratégiques, ils l’ont limogé après cette défaite riche d’enseignements. Son petit-fils témoigne. Propos recueillis par Patrick Mandon.


Le 10 mai 1940, l’armée allemande lance une offensive d’envergure, en traversant un terrain qui aurait dû l’en dissuader « naturellement », le massif boisé des Ardennes. Les cartes géographiques dont elle dispose montrent avec précision toutes les voies que ses tanks peuvent utiliser. Les hommes sont jeunes, leurs officiers pensent à la guerre présente, alors que le haut commandement français pense à la guerre passée…

Le général Lafontaine commande la 55e division d’infanterie, à Sedan. On n’a pas voulu entendre parler du réaménagement du front, qu’il réclamait de toute urgence. Ses troupes sont percutées de plein fouet.

Après le désastre, prévisible, il sera limogé. Ce fut une criante injustice.

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Mai 2020 : dans un livre excellemment conçu, son petit-fils rétablit la vérité avec l’aide de témoignages souvent inédits. Par un effet de zoom, il restitue chaque minute, « au ras du terrain », de la bataille de Sedan, soit quatre jours, du 10 au 14 mai.

 

Causeur. Vous ne vous contentez pas d’affirmer, vous démontrez. Votre grand-père fut injustement traité.

Général Yves Lafontaine. Mon grand-père a beaucoup souffert de la sanction qui l’a frappé. Il ne s’est jamais plaint en notre présence, il a quitté l’armée peu de temps après, en août 1940. Il a gardé le silence.

Dès qu’il a pris son commandement, quelques semaines avant la percée allemande, constatant que l’organisation était mauvaise, il a immédiatement rédigé un rapport, accompagné de propositions. Son chef, le général Gransard, n’en a tenu aucun compte. Les stratèges français s’étaient arrêtés au conflit précédent. Ils n’avaient pas intégré dans leur réflexion l’usage du char ni de l’avion. Pour eux, seule comptait l’infanterie.

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J’ai donc accompli un double « acte de mémoire », bien sûr envers mon grand-père, mais aussi envers le soldat français à Sedan, qui n’a pas démérité et s’est même magnifiquement comporté dans des conditions de combat qui le désavantageaient. Il y a eu, c’est vrai, ici et là, des scènes de panique collective, provoquées précisément par la nature des combats, à laquelle il n’était nullement préparé. Je reconnais aussi, parce que c’est une évidence du point de vue strictement stratégique et tactique, l’audace des combattants allemands. Ils ont manœuvré d’une façon magistrale.

Les jeunes soldats allemands étaient nourris de cette idéologie. Sur le plan tactique, en outre, ils étaient parfaitement entraînés. Ils étaient vifs, souples, très déterminés. 

Interrogé par le général Dufieux, le 8 juin 1940, sur « les causes de la rupture du front (qu’il commandait) », votre grand-père évoque « la violence du bombardement et le choc psychologique pour des hommes qui n’avaient jamais vu le feu, la qualité médiocre de certains cadres, ce qui n’a pas empêché certains points d’appui de tenir une bonne partie de la journée du 13 » (p. 189).

Il y a eu des épisodes avérés de panique, en particulier dans les unités d’artillerie. Ils s’expliquent en grande partie par les bombardements allemands. Contrairement aux Français, pendant ces journées terribles, les Allemands ont massivement utilisé leur aviation. Il faut se représenter la situation morale d’une troupe clouée au sol, sans vraie défense, qui voyait piquer vers elle des stukas dont les sirènes stridentes, jamais entendues sur un champ de bataille, avaient un effet paralysant. Les stukas accompagnaient des bombardiers innombrables. On n’apercevait plus le ciel, caché par la fumée : après les sirènes venaient les tapis de bombes. On imagine l’effet produit sur les hommes, paralysés, dans l’impossibilité de répondre avec leur matériel. Certains sont devenus fous après avoir vécu ces scènes d’épouvante ! Dans la seule journée du 13, les Allemands ont engagé 310 bombardiers, 300 chasseurs lourds et 200 stukas équipés de ces fameuses « trompettes de Jéricho » ! Or, sous ce déchaînement, nos soldats ont attendu une riposte de leur aviation, en vain ! On n’a pas aperçu l’ombre d’une aile française !

En outre, le haut commandement n’avait pas fait appel aux unités adéquates.

C’est encore une grave erreur d’appréciation. De notre côté, une division dite de catégorie B, c’est-à-dire des réservistes, d’un certain âge pour des premières lignes, de 30 à 35 ans ! En outre, ils n’avaient accompli qu’un an de service militaire : de l’hécatombe de 1914-1918 était né l’état d’esprit « plus jamais la guerre ! ». On comptait peu de militaires de métier parmi ces cadres. Eh bien, malgré cela, jusqu’au 14 mai, on trouvait encore des positions françaises acharnées au combat ! C’est à proprement parler extraordinaire.

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Il faut dire aussi que, d’une part, nous avons un régime totalitaire, fondé sur la violence, l’agression, la prédation et, d’autre part, une démocratie. Cela fait aussi une différence sur le plan militaire.

Les jeunes soldats allemands étaient nourris de cette idéologie. Sur le plan tactique, en outre, ils étaient parfaitement entraînés. Ils étaient vifs, souples, très déterminés. Leurs chefs, même les plus hauts gradés, n’étaient jamais loin d’eux : le général Guderian, par exemple, qui menait les choses du côté allemand, se tenait à l’avant, dans un véhicule léger, il disposait de nombreux postes de radio, il lançait des ordres adaptés à la situation, laquelle pouvait changer à tout moment. Il ordonnait, mais laissait une certaine latitude à ses subordonnés dans l’exécution, et il manifestait si nécessaire son désaccord avec les ordres qu’il recevait. Enfin, il était parfaitement au point, si j’ose dire, puisqu’il sortait de la campagne de Pologne.

Où il se trouve, votre grand-père vous regarde avec reconnaissance, assurément.

Mon grand-père, Henri Lafontaine, est à l’origine de la vocation militaire de ma famille. Après lui, mon père, puis mes deux frères et moi, nous avons embrassé la carrière, comme on disait naguère. Mon propre fils est colonel dans un régiment parachutiste. Il part prochainement en mission au Mali. L’histoire continue.

La bataille de Sedan: 10-14 mai 1940. "...fors l'honneur"

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Big Brother n’aime pas les gros


Dans L’épidémie, la romancière suédoise Asa Ericsdotter décrit de manière saisissante l’émergence d’une dictature sanitaire anti-obèses. Un cauchemar prémonitoire.


Il est des coïncidences troublantes. L’Épidémie, roman de la Suédoise Asa Ericsdotter, a paru chez nous en mars 2020 et date de 2016. Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas d’un roman postapocalyptique, d’une de ces fins du monde virales que la science-fiction a su parfois mettre en scène de manière très convaincante comme dans La Peste écarlate du grand Jack London. Le roman d’Asa Ericsdotter, en revanche, pose une question d’actualité : celle du désir plus ou moins conscient des sociétés qui sont prêtes, au nom du principe de précaution, à s’abandonner à une dictature sanitaire qui finit par organiser et contrôler le moindre aspect de la vie des citoyens.

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Fitness: le nouveau crédit social

Nous sommes en Suède, de nos jours. Un Premier ministre, Johann Sward, termine son premier mandat. Il est à la tête du Parti de la santé, une formation populiste qui est arrivée au pouvoir sur un discours antisystème, à la manière du Mouvement 5 étoiles en Italie. Le problème est que Johann Sward n’est pas Beppe Grillo. Ce n’est pas l’humour qui le caractérise, ni les rodomontades. Il est froid, efficace, se sent investi d’une mission et applique sans sourciller son projet politique : éradiquer l’obésité et le surpoids pour rendre au peuple suédois sa force originelle, détruite par les graisses saturées et les mauvais sucres.

Et cela se fait à marche forcée. Il crée un nouvel indice de masse corporelle qui permet de déterminer si vous êtes un bon citoyen, l’IMGM, l’indice de masse grasse et musculaire. Supérieur à 42, il interdit la fonction publique même à ceux qui sont déjà en poste. On transforme les lieux de culte en salles de sport, on encourage les liposuccions et la chirurgie avec ses anneaux gastriques, même pour les enfants ne souffrant d’aucune pathologie. Il suffit qu’ils soient nés de parents en surpoids puisque l’obésité est en partie génétique.

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Le talent d’Asa Ericsdotter est d’éviter la fable et de donner un roman d’un réalisme effrayant. Les mécanismes de la mise en place de ce totalitarisme du bien-être sont décrits avec une subtilité qui rend l’ensemble parfaitement crédible. On voit ainsi une écrivaine suédoise connue, beaucoup trop ronde, devenir un paria, un universitaire à la limite du licenciement se réfugier à la campagne où il rencontre une femme qui s’est aussi cachée là pour protéger sa petite fille qu’on avait mise dans une « classe spéciale » dont les élèves sont promis un jour où l’autre à une opération. On entre dans l’intimité du Premier ministre qui goûte sa paradoxale popularité et promet encore plus s’il est réélu. Les discriminations à l’emploi sont bientôt suivies de discriminations au logement menées par des comités de quartier : hors de question de vivre avec des irresponsables qui continuent à manger du porc alors qu’il est sur le point d’être interdit dans le commerce. Il y a évidemment des dégâts collatéraux : Asa Ericsdotter montre de manière poignante et clinique à la fois l’agonie d’une jeune femme qui meurt à force de régimes suicidaires.

Un vrai roman noir

On ne dévoilera pas la fin de L’Épidémie, qui est par ailleurs un vrai roman noir, mais sa lecture ne laisse pas d’inquiéter. On sait que l’hygiénisme suédois a préconisé jusqu’aux années 1960 la stérilisation des handicapés mentaux et autres « asociaux ». Mais ce pays n’a pas, aujourd’hui, le monopole de ce que Michel Foucault avait appelé la biopolitique et sa pulsion sanitaire qui ne demandent, précisément, qu’une épidémie pour ressurgir.

Woody Allen et l’étudiante de Belfort

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Woody Allen en 2019. © AP Photo/Luca Bruno/XLB102/19183443376116/1907021437

Le billet du vaurien 


Son meilleur film, Annie Hall, confession d’une mélancolie poignante – celle des illusions perdues et des amours enfuies – , Woody Allen le clôt sur un mot d’esprit qui m’a beaucoup servi lorsque je me piquais de psychiatrie. C’est l’histoire d’un homme qui consulte un ponte de la médecine et lui dit : «  Docteur, mon frère est fou, il se prend pour une poule ! » « Eh bien, faites-le enfermer », lui suggère le psychiatre. Sur quoi l’homme lui répond : « Je le ferais bien, mais j’ai besoin des œufs ! »

Commentaire de Woody Allen : « C’est à peu près comme ça que j’ai tendance à voir les relations entre les êtres… complètement irrationnelles, folles et absurdes… mais que nous recherchons néanmoins, parce que nous avons besoin d’œufs… »

Histoire de la jeune fille de Belfort

Le plus insensé, c’est cette jeune fille de Belfort qui m’écrit : elle prétend avoir vendu ses bijoux de famille pour passer quelques nuits avec moi. J’ignore tout d’elle. Elle me dit être dégoûtée de l’existence, suicidaire et apprécier les  musiciens schlager des années soixante, donc correspondre parfaitement à la typologie jaccardienne. Je l’ai vivement dissuadée de me rejoindre rue Oudinot, sans doute en pure perte. Évidemment, il est toujours possible que ce soit une aimable plaisanterie concoctée par mes potes. Sa photo laisse présager le meilleur, ce qui n’est pas un bon signe.

A lire aussi, Pascal Louvrier: La rose pourpre de Woody Allen

Dans la vie, il n’y a guère que deux choix possibles : une corde pour se pendre ou suivre la voix de la raison. Heureusement, l’étudiante de Belfort a finalement opté pour la raison et remis à plus tard son séjour à Paris.

Retour à Woody

En revanche, j’ai bien reçu ce matin, Soit dit en passant , l’autobiographie de Woody Allen. J’y reviendrai. Et pour conclure ce mot de Woody : « Je ne crois pas à l’au-delà, mais j’emmène quand même un caleçon de rechange. »

Il l’a dédiée à Soon-Yi, « la meilleure d’entre toutes », non sans ajouter malicieusement : elle me mangeait dans la main, jusqu’au jour où j’ai vu qu’il me manquait un bras. C’est sans doute le destin de tout couple qui ne prend pas la décision de se séparer dès lors que la routine s’installe, d’autant qu’en général, l’homme recherche des aventures sans lendemain, alors que la femme veut des lendemains sans aventure.

Dans le cas de Soon-Yi, l’affaire est plus complexe, Woody Allen ayant été accusé d’être un père incestueux et violeur. Difficile dans ces conditions de l’abandonner, d’autant plus que Mia Farrow le poursuivait de sa haine et qu’il était devenu la cible des féministes. Et puis, être un paria offre quelques avantages qu’il énumère avec son humour insubmersible.

«  Tout d’abord, écrit-il, on ne vous demande pas sans arrêt de monter sur un podium, d’écrire des phrases élogieuses sur toutes sortes de livres, de sauver des baleines ou de faire des discours pour des remises de diplômes – sans compter qu’un type dont la connaissance de la Constitution américaine se limite à l’amendement qui a aboli la Prohibition n’est pas forcément un bon choix pour inspirer des étudiants. » Il raconte que Hillary Clinton a refusé le don qu’il voulait lui faire pour sa campagne électorale. C’est dire si elle méritait de perdre contre Donald Trump.

Le salut par l’humour

C’est d’ailleurs la grande chance de Woody Allen, il y revient souvent, d’avoir eu le sens de l’humour, sinon il aurait fini comme pleureuse professionnelle dans les enterrements ou monstre dans une foire. Son seul regret : n’avoir jamais réalisé un seul grand film.

On le lui pardonnera d’autant plus volontiers qu’il a enchanté notre jeunesse (en tout cas la mienne), la prolongeant jusqu’à lecture de son autobiographie qui vaut bien les quelques nuits que j’aurais passées avec une étudiante de Belfort qui ignore sans doute jusqu’à son existence. Woody Allen dit qu’il aurait volontiers échangé son talent contre celui de Fred Astaire. Je le rassure : il a été notre Fred Astaire.

Soit dit en passant: Autobiographie

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Le mensonge, credo de l’idéologie communiste

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Une banderole à l'effigie de Mao, Kim Il Song et Staline © Lee Jin-man/AP/SIPA AP22328271_000006

 


De Marx à Staline, en passant par Lénine ou le Che, le communisme a toujours été l’histoire d’un vieux mensonge manichéen où la manipulation des esprits est omniprésente


La période qui a suivi la Seconde guerre mondiale a vu le triomphe définitif de l’idéologie marxiste. Le Parti Communiste Français (PCF) fut longtemps un des premiers partis de France, avant une gauchisation des esprits qui voulait dépasser un PCF embourgeoisé, et progressivement décrédibilisé par les excès de l’URSS et de ses satellites. Cette gauche qui se voulait vraiment révolutionnaire fit florès en mai 68 mais continua à sévir bien au-delà.

Il y eut les trotskystes (avec différents courants), les maoïstes, des révolutionnaires radicaux comme les situationnistes, ou plus sages comme le PSU, mais aussi des organisations ouvertement terroristes comme Action Directe.

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Mais le plus important effet de cette prééminence marxiste fut une dictature intellectuelle qui imposa la doxa « révolutionnaire » à nombre d’artistes, écrivains, penseurs, journalistes, et même à certains membres du clergé. Il y eut ainsi une revue de Franciscains maoïstes – Frères du monde – c’est dire jusqu’où alla le délire.

Une des origines de cette dictature est certainement à trouver dans la guerre et l’Occupation. Les communistes ont su habilement se faire passer pour le fer de lance de la Résistance, laissant dans l’ombre tous ceux, aussi nombreux, qui avaient résisté tout en étant centristes, de droite ou d’extrême droite, royalistes même.

Le tour de passe-passe fut double : les communistes (donc la gauche) sont assimilés à la Résistance, Pétain le collabo était un homme de droite donc, peu ou prou, et par ce mécanisme d’opposition-association, la droite fut insidieusement associée à la collaboration. Quant à de Gaulle, démissionnaire dès 1946, il fut accueilli par la gauche à son retour en 1958 aux cris de « dictateur ». Un qualificatif ridicule mais qui lui resta attaché dans l’esprit de beaucoup, par une propagande intense qu’alimentaient des gens comme François Mitterrand par exemple avec son essai Le coup d’État permanent.

Les gens de gauche, et les gens qui ne sont rien

Donc pour être un homme de valeur, à la fois intelligent (car le marxisme est considéré comme une science) et dévoué aux autres (car le communisme c’est la quête du bonheur pour tous), il faut avoir « le cœur à gauche ». Et cette présence obsessionnelle du communisme dans les esprits rend aveugle à tout ce qui s’y oppose. Et tout ce qui s’y oppose se transforme en faire-valoir des valeurs de gauche. Tout roman, pièce, film, peinture, toute œuvre qui sort de ce cadre imposé est vite qualifié de réactionnaire.

Si l’on prend l’exemple du maccarthysme aux États-Unis, les excès de la chasse aux sorcières sont incontestables, mais le fait que nombre d’artistes et d’intellectuels américains croyaient réellement au communisme comme projet pour l’humanité, est totalement occulté dans l’histoire. Cet engagement était sans doute généreux et on ne doute pas de la sincérité d’un Chaplin par exemple, mais on sait aujourd’hui que ce fut une erreur, qui consistait à soutenir des régimes tout à fait tyranniques.

Au sein de cette même nébuleuse idéologique, certains préféraient se dire « pacifistes », ou tiers-mondistes, ce qui était une façon d’être de gauche tout en semblant rester « neutre » politiquement. En ce domaine les Soviétiques avaient l’art de manipuler les esprits. Aujourd’hui, depuis l’ouverture des archives moscovites de l’époque, on sait que tous les grands mouvements et les manifestations « pacifistes » étaient provoqués et manipulés directement depuis Moscou. L’URSS, patrie des prolétaires, représentait le bien absolu. Et même ses répressions féroces de toute contestation (avec envoi des chars quand il le fallait) ont été longtemps défendues comme la lutte des travailleurs face aux contre-révolutionnaires manipulés par l’occident. L’idéologie communiste elle-même n’était pas remise en cause pour autant. Il a fallu attendre 1997 et la parution du Livre noir du Communisme pour qu’enfin soit directement déboulonné le communisme lui-même.

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Bien sûr Soljenitsyne criait déjà depuis longtemps la tragédie de ce système, et l’imbécillité des idéologues occidentaux qui le soutenaient, mais le chemin fut long avant que ne cessent les arguties essayant de nier, puis de minimiser, voire de justifier le Goulag.

Le communisme, c’est le bien, le reste, c’est le mal

La manipulation intellectuelle était simple, parce qu’elle proposait une grille de lecture du monde d’un extraordinaire manichéisme.

D’un côté, le capitalisme est l’exploitation de l’homme par l’homme. Le capitalisme mène à l’impérialisme et au colonialisme. La démocratie qui règne dans ces pays est une illusion car le vrai pouvoir est aux mains du capital (« élections, piège à cons »). Toutes les guerres viennent des ambitions capitalistes et de la recherche du profit. Tout ce qui va mal dans le monde s’explique par le jeu des crises économiques. Tout le mouvement de l’histoire, et la puissance provisoire du capitalisme s’explique par la science marxiste (matérialisme historique, matérialisme dialectique).

D’un autre côté, les pays socialistes type URSS ou Chine où se construit le communisme. Le communisme est une société sans classe où chacun a selon ses besoins, et où personne n’exploite personne grâce à la suppression de toute propriété privée des moyens de production, d’échange, de transport. Dans les pays communistes, tous les hommes sont frères, libres et participent à la prospérité de tous.

Bref, le bien contre le mal.

Une idéologie destructrice omniprésente

En Amérique latine les guerilleros (que soutiennent les Soviétiques) sont des héros sanctifiés comme le boucher Guevara. Les régimes autoritaires soutenus par la CIA sont des salauds. Au Moyen-Orient les Palestiniens, inventeurs du terrorisme moderne, soutenus par les Soviétiques, luttent pour une juste cause. Les Israéliens, soutenus par les Américains, sont des salauds.

Au XXe siècle il fallait être de gauche si l’on voulait se sentir membre de l’élite qui pense et qui sait. Au XXIe il semble qu’une partie de la génération montante, soutenue par les gauchistes sur le retour du genre Mélenchon ou Plenel, se replonge dans de nouveaux combats, qui ne sont qu’une resucée affadie de ceux de leurs ainés : antiracisme, féminisme, immigrationnisme, écologisme, sociologisme… Et comme leurs aînés, ils ne voient pas qu’ils sont les idiots utiles d’une déstabilisation systématique des valeurs occidentales pourtant fondées sur la non-discrimination, la liberté, l’égalité des chances, la démocratie représentative. Toutes valeurs que ne supportent pas les régimes autoritaires type Chine ou Russie, ou les théocraties et les mouvements islamistes.

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Quant aux violentes attaques, réelles, mais aussi idéologiques, que subissent les forces de l’ordre, elles sont un des signes patents de ces mouvements déstabilisateurs. Et c’est un des avatars de la décidément indestructible idéologie marxiste-léniniste : pour elle tout état est l’instrument de domination d’une classe par une autre, et le premier instrument de cette domination, c’est la police. Il faut bien comprendre que la gauche marxiste naît avec ce péché originel : pour elle, la police est au service de l’ennemi de classe. Elle est donc par définition dans le camp opposé. Et si aujourd’hui il est encore difficile en France d’oser avouer que l’on soutient les forces de l’ordre, c’est parce que ce vieux terrorisme intellectuel est toujours bien vivant.

Là-bas, près des côtes de France

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Didier Ben Loulou, auteur de Sanguinaires © éditions La Table ronde

Cet été, le photographe Didier Ben Loulou pose son regard sur les Sanguinaires.


Recevoir le dernier livre de Didier Ben Loulou en Service de Presse (SP comme disent les affranchis) n’a rien d’un devoir de vacances pour le critique enseveli sous la mitraille éditoriale que je suis. Ma boîte craque sous les enveloppes à bulles et les appels à l’aide.

Entre nous, j’attendais Sanguinaires qui paraît aux éditions La Table Ronde depuis maintenant plusieurs jours. Il est arrivé dans mon courrier, un lundi matin. Dans sa nudité originelle. Pur et violent. Âpre et mélancolique. Brumeux et chaud, à la fois. Terreux et balnéaire. Sans appendice, sans argumentaire, sans cette volonté absurde et vaine de témoigner, de toujours expliquer le monde en marche. Ce livre, brut et pénétrant, se suffit à lui-même. Il ne gonfle pas les pectoraux. Il ne s’agite pas dans les rayonnages. Il ne veut pas séduire à tout prix. Il laisse une place au lecteur, son libre-arbitre est garanti. Ce qui est un gage de qualité et de respect pour le public. Le travail de l’artiste, à Athènes ou à Jaffa, tient plus de la déambulation minérale que du reportage formaté.

Psychologue du littoral

On étudiera bientôt le toucher de pellicule de Ben Loulou dans les écoles de photographie comme une forme avancée d’introspection. Une manière de révéler une nature indomptable et de la faire coexister avec nos doutes. Les paysages même absents de personnes vivantes sont le reflet de nos états d’âme. Le décor et nos réflexions les plus intimes font corps, se parlent silencieusement, ce dialogue intérieur est brassé par les nuages et le ressac. Sa mise en scène s’efface derrière une technique ample, seul son talent s’exprime alors et déploie une impression contrastée d’un tumulte étrange.

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Je considère le photographe comme le grand archiviste de la Méditerranée, ses images actuelles me renvoient, sans cesse, au passé ou plus exactement à des bribes d’enfance. Il tamise la nostalgie en refusant farouchement l’émotion gluante et le cadrage obscène, la force des éléments l’oblige à la retenue. Ben Loulou aurait pu choisir la facilité, trafiquer le réel pour soudoyer l’œil, il préfère la voie de l’ascétisme. Il ne s’égare pas dans le trop-voyant. De Marseille à Jérusalem, il ne déflore jamais les terres ensoleillées, il leur redonne même leur dignité précaire, leur expression vagabonde, leur sauvagerie intacte.

Identités insulaires

Chez Ben Loulou, psychologue du littoral, la plage est un objet d’errance et de repli. Un refuge dont il entrouvre délicatement les fenêtres quand la frénésie marchande s’est dissipée, quand la foule a disparu. Nous ne sommes plus les spectateurs béats du fracas de l’extérieur, nous entrons dans une tapisserie de plantes et de rochers, d’ombres et d’ocre. Depuis très longtemps, la Corse n’avait pas été saisie aussi justement, aussi charnellement. Les Corses y puiseront les ferments de leur identité insulaire, loin des clichés et des raccourcis. Ben Loulou a capté la vérité des austères et extatiques Sanguinaires, entre Ajaccio et la presqu’île de la Parata.

© éditions La Table Ronde
© éditions La Table Ronde

Sa Méditerranée a parfois des accents de Mer du Nord, d’abandons océaniques, d’automnes déchirants. Quand le ciel se voile et les vagues dansent, le contour d’un arbuste, la découpe d’un mur flétri ou la silhouette d’une mosaïque s’apparentent à une recherche métaphysique. La photo de Ben Loulou est une quête, un approfondissement des racines et une distorsion de la géographie. Il décèle dans ces liens fugaces, que ce soit un palmier, un chardon ou une grille rouillée, des éléments fondateurs. L’homme misérable y retrouve ses peurs d’enfance et se permet l’impensable dans une société du tapage lumineux, c’est-à-dire une promenade solitaire. Une échappée salvatrice. Ben Loulou nous apprend à regarder là où d’habitude notre regard a tendance à fuir ou à se perdre dans la banalité.

Cet éveil des sens est rare et précieux. Alors quand je reçois un livre de Ben Loulou, je n’ai pas besoin de me forcer, les mots déboulent, ces photos m’accompagneront durant de longs mois. Je sais, par avance, qu’en novembre ou décembre prochain, j’ouvrirai Sanguinaires et y capterai la même intensité et fragilité.

Jean-François Gautier, penseur du divers

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Jean-François Gautier en 2019 Image: capture d'écran YouTube

Un essai sur le polythéisme pour le réenchantement du monde


Jean-François Gautier collabora, il y a près d’un quart de siècle, à ma revue Antaios, au moment de la publication simultanée de deux essais remarqués L’Univers existe-t-il ? et Claude Debussy. La musique et le mouvant, tous deux chez Actes Sud. D’emblée, le personnage suscita chez moi une sorte de fascination : docteur en philosophie, assistant à l’Université de Libreville, et donc promis à une carrière sans histoire de mandarin, ce disciple de Julien Freund et de Lucien Jerphagnon, deux grands maîtres de la pensée non conformiste, rompit les amarres pour se lancer dans des recherches personnelles, devenant même rebouteux après de brillantes études d’étiopathie sous la houlette de Christian Trédaniel – encore un personnage haut en couleurs ! Et son livre, Le Sens de l’histoire (Ellipses), est un modèle de lucidité et de courage intellectuel.

Penser le divin comme fluide et pluriel

Il signe aujourd’hui un court et dense essai, vraiment bienvenu, À propos des Dieux, publié avec un goût parfait par l’Institut Iliade, où il défend avec intelligence la pensée polythéiste,  dont l’un des leitmotive pourrait bien être « Pourquoi pas ? » Pourquoi pas des correspondances entre Hermès et Hestia, entre Apollon et Dionysos ? Pourquoi ne pas faire le pari de la malléabilité, de l’assimilation et de l’identification ? Pourquoi ne pas comprendre le divin comme fluide, en perpétuel mouvement ?

Impensable posture pour le monothéisme qui, sans toujours y croire, prétend détenir une vérité intangible, gravée sur des tablettes, aussi fermée aux apports extérieurs que muette sur ses sources. Plus faible sa croyance intime, plus tenace son obsession de convertir autrui – une monomanie.

Plurivoque en revanche, le langage polythéiste traduit et interprète sans cesse ; monotone, le monothéiste se bloque pour se déchirer en controverses absurdes – les hérésies. À la disponibilité païenne, à la capacité de penser le monde de manière plurielle répond la crispation abrahamique, source de divisions et de conflits : ariens contre trinitaires, papistes contre parpaillots, chiites contre sunnites – ad maximam nauseam.

Hiérarchie des figures divines

Toutefois, on aurait tort, et Jean-François Gautier l’illustre bien, de minimiser l’un des fondements des polythéismes, à savoir le principe hiérarchique : les panthéons ne sont jamais des ensembles désordonnés ni des accumulations de divinités interchangeables, mais bien des hiérarchies célestes de puissances (Dieux, saints, anges, esprits…) à la fois autonomes et complémentaires, regroupées en armatures souples et organiques, stratifiées. Tout polythéisme se fonde sur une hiérarchie des figures divines, souvent exprimées par le biais du schème de la parenté – les généalogies divines. Ces configurations hiérarchiques sont illustrées par le mythe, le rite et l’image, tous trois liés à une cité, qui traduit de la sorte son identité profonde. Rien de moins « dépassé », rien de moins « exotique » que ces principes éternels qui furent nôtres des siècles durant. Les paganismes d’Europe ont disparu en tant que religions organisées, mais les Dieux, immortels par définition, demeurent présents, en veille, prêts à servir. Tout cela, Jean-François Gautier le dit avec autant de talent que d’érudition dans cette défense du divers comme norme et comme identité.

Très juste, cette articulation qu’il propose entre Dasein (être-là) et ce qu’il appelle Mitsein (être-avec) : les deux vont bien de pair. Très juste, l’idée que le paganisme en Europe ignore le Livre à prétentions universelles qui dicterait une vérité unique valable en tous temps et en tous lieux au détriment de vérités partielles, locales et plurielles. Nulle illusion de salut, nulle espérance au sens chrétien, mais l’énigme du monde, un monde éternel sans fin ni début, l’honnête reconnaissance de l’inconnaissable et le refus des rassurantes certitudes.

Dans la lignée d’Héraclite

Gautier ne le cite pas, mais je pense qu’il doit beaucoup à Clément Rosset, lui aussi lecteur attentif des Tragiques. Il ne cite pas non plus Jean-François Mattéi, dont la (re)lecture le rendrait un tantinet moins sévère à l’égard de Platon – vaste débat.

Un essai dynamique au sens propre, une belle leçon de polythéisme dans la lignée d’Héraclite, entre équilibre et affrontement.

Jean-François Gautier, A propos des Dieux, Nouvelle Librairie, 64 pages, 7 €

Le requiem de Dominique Noguez

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Dominique Noguez en 2006 Numéro de reportage: 00528979_000018 GINIES / TF1 / SIPA

Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.


Dominique Noguez nous a quittés récemment, en mars 2019. C’était un écrivain des plus attachants et un homme charmant, toujours attentif à ses plus jeunes consœurs et confrères. Erudit malicieux, universitaire buissonnier et cinéphile, il a œuvré dans tous les genres avec un égal bonheur et a obtenu quelques prix comme le Nimier – ce qui est toujours bon signe – et le Femina. Il ne se départissait de sa bonhomie que pour son inquiétude, dès les années 90, à voir l’anglais contaminer le français, et ce bien avant les ridicules et dangereuses métastases managériales d’aujourd’hui. On relira ainsi, si on le trouve, à La colonisation douce parue au Rocher en 1991.

En 1991, il a aussi  publié ce que je considère comme son plus grand roman, Les derniers jours du monde. Il est inutile de dire que l’envie de le relire nous est forcément venue dans cette étrange période. A quoi ressemblait, il y a presque trente ans, la fin du monde pour un écrivain français qui préférait la fréquentation de Rimbaud et des Latins –on lui doit une traduction très crue des Epigrammes de Martial – à celle des auteurs de SF ?

Il suffit d’imaginer un personnage dont l’aptitude à souffrir et à démultiplier sa souffrance rappelle irrésistiblement le Proust de La Prisonnière et d’Albertine disparue. Placez maintenant ce personnage dans la France dès premières années du vingt-et-unième siècle qui étaient encore pour lui de l’ordre du futur proche. Rajoutez sur tout cela une crise internationale, un virus informatique (déjà…) qui plante tous les ordinateurs, des bombes nucléaires et bactériologiques qui tombent un peu partout au hasard et un président de la République (Fabius…) qui annonce les larmes aux yeux que l’apocalypse est inévitable. Vous aurez alors une faible idée de la formidable émotion que soulève en vous le roman de Noguez qui n’a pas, à part quelques détails d’époque, pris une ride.

A lire aussi, Roland Jaccard: Mon ami Dominique Noguez

Interrogation désespérée sur la fin d’un amour qui coïncide avec la fin du monde, méditation à la Montaigne – une des références constantes de l’auteur – sur l’étonnante capacité de l’homme à faire de son propre malheur une œuvre d’art qui occulte tout, le roman de Noguez est en fait une véritable somme où tous les genres, de la confession à la satire, du journal intime à la maxime, viennent se confondre dans le vieux rêve du roman total.

Le narrateur s’appelle Eric, c’est un cinéaste raté qui a réfugié son spleen à Biarritz et qui décide alors que tout s’effondre autour de lui, de raconter sa douloureuse passion pour Laetitia, la belle Antillaise trop volage. Très vite, il prend conscience d’écrire ce qui sera le dernier livre de l’humanité, entreprise d’une splendide et ironique gratuité quand on assiste à une telle succession de catastrophes: tremblements de terre, épidémies, pillages.

Sa course à travers une France agonisante nous vaut de nombreux morceaux d’anthologie parmi lesquels on retiendra un opéra d’après Duras à Bordeaux auquel assiste un Sollers impotent converti à l’Islam, ou l’ultime orgie donnée par un milliardaire dans une villa cernée par les mourants.

D’une humanité qui disparaît dans ce suicide collectif flamboyant, on tire paradoxalement une morale salubre et optimiste comme l’était ce cher Dominique Noguez que j’ai eu le plaisir de rencontrer quelques fois autour de bonnes tables : il n’y a que l’art pour consoler des chagrins d’amour et aussi des absurdités de l’histoire. Notre rédemption est là et pas ailleurs.

Les derniers jours du monde de Dominique Noguez (réédition chez Robert Laffont en 2009)

Malraux, le bon temps retrouvé

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Alain Malraux. © Louis Monier/Bridgeman images

Élevé par son oncle André, Alain Malraux nous fait partager la vie, le décor et la conversation des amis illustres de sa famille. Autant d’artistes incarnant l’esprit cosmopolite propre aux exilés et aux aventuriers du XXème siècle.


« À défaut de génie, il faut avoir de la mémoire… », m’a dit Alain Malraux lorsque je lui ai demandé pour quelle raison il avait écrit ce nouveau livre, après L’Homme des ruptures et Les Marronniers de Boulogne. De la mémoire, Alain Malraux en a – de toute évidence –, mais au fil de ses livres qui ne cessent d’explorer une jeunesse hors du commun passée à l’ombre du grand homme, cet oncle qui l’éleva comme son père dès sa naissance, André Malraux donc, s’impose un autre constat : son indéniable talent de conteur. En suivant sa plume, on arpente ici le cercle des Malraux comme on chemine dans une galerie de portraits. Une vingtaine de figures y sont encadrées d’amour parfois, de bienveillance toujours, et nous permettent de traverser le XXe siècle avec son cortège d’horreurs, d’abjections, de nuances et de subtilités.

Si André Malraux n’a jamais eu de « familiers », il entretenait des amitiés sincères scellées par une estime réciproque. Cette nature de relation, qui permet de se jouer des années d’éloignement, des brouilles et parfois même des désaccords profonds, permit au jeune Alain d’aller visiter, quand il n’était pas déjà leur intime, des personnalités au caractère bien trempé pour tenter de mieux les connaître et d’en savoir davantage sur son temps. Hommes politiques, capitaines d’industrie, musiciens, résistants, écrivains, intellectuels… Reçu dans un salon de la rue de Grenelle ou dans un penthouse de Park Avenue aussi facilement que dans un hôtel particulier de Buenos Aires ou un chalet du Connecticut, Alain Malraux nous fait partager la vie, le décor et la conversation de Nadia Boulanger, Manès Sperber, Maurice Schumann, Victoria Ocampo, Paul-Louis Weiller, Colette de Jouvenel ou Vladimir Horowitz. À chacun de ces instantanés, il épingle en exergue une citation lui correspondant. Pour André Meyer : « Les optimistes allèrent à Auschwitz et les pessimistes au Waldorf Astoria » (Tristan Bernard) ; pour Denise R. Tual : « Vingt fois conquise, jamais soumise » (devise de la Corse) ; pour Jacques Chassigneux : « Nous ne sommes pas responsables de la façon dont nous sommes compris, mais nous sommes responsables de la façon dont nous sommes aimés » (Georges Bernanos). Tous ou presque incarnèrent cet esprit cosmopolite propre aux exilés et aux aventuriers. Tous ou presque furent, à leur façon, les acteurs, les témoins ou les héros d’un siècle de bouleversement et de création. Tous ou presque, enfin, durent vivre lestés par d’inconcevables souffrances. À défaut de s’endurcir, ils les surmontèrent, mais c’est peut-être la même chose. Ainsi cette confidence de Jacqueline Kennedy, au lendemain de l’assassinat de son beau-frère, Robert, en 1968 : « For me, it’s just routine. »

Si la nostalgie ne pèse pas de tout son poids sur ces pages, c’est parce qu’Alain Malraux semble accepter, sans résignation, le temps qui passe, comme s’il mettait une distance d’élégance entre lui-même et ses souvenirs. D’où la justesse du ton lorsqu’il cite ces vers d’Apollinaire : « L’automne est morte souviens t’en / Nous ne nous verrons plus sur terre / Odeur du temps, brin de bruyère / Et souviens-toi que je t’attends ».

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Delon / Belmondo: gloire à nos deux dernières légendes!

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Alain Delon, Leslie Caron et Jean-Paul Belmondo dans "Paris brûle-t-il?" de René Clément (1966) © MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51385372_000001

Le magazine Valeurs Actuelles consacre un hors-série d’été à Alain Delon et à Jean-Paul Belmondo


En France, on se plaint de notre classe politique démonétisée, de nos élites déconfites, de nos sportifs pas assez pugnaces, de notre système de santé à bout de souffle, de notre repentance œcuménique et de notre inaptitude à savourer un bonheur marchand. Vieux enfants gâtés de l’Occident, éternels insatisfaits, convalescents par atavisme, les Français semblent toujours régler un compte à une existence pas assez flamboyante à leur goût. Nous avons le sentiment de vivre toujours en deçà de nos rêves les plus secrets. Nous aspirons à plus ou à mieux car nous avons eu pour modèle éducatif et esthétique, deux spécimens hors-classe, hors-norme, que le monde entier nous envie. Hollywood n’a pas produit d’aussi charismatiques porte-drapeaux qui ont nourri l’imaginaire de milliers de petits garçons en pleine crise du pétrole dans les campagnes abandonnées.

A lire aussi, du même auteur: Ces égéries féminines des salles obscures qui ont peuplé nos vies

Deux professeurs en cascades et en éloquence

Nos deux étalons, représentants virils des Trente Glorieuses, tantôt bravaches, tantôt mutiques agissent, depuis soixante-deux ans, comme une malle aux trésors enfouie dans le grenier d’une maison de famille. On y puise une part de notre identité et de notre tempérament. On y retourne après chaque chagrin d’amour ou défaite professionnelle pour se purifier l’esprit et le corps. On y apprend à parler un français souverain et taquin, à porter le trench-coat ou le blouson d’aviateur, à conduire une Lancia Gamma ou une Ford Mustang, à embrasser des femmes inaccessibles ou à tancer des malotrus, à se moquer de la critique institutionnelle et des ligues progressistes. Ces deux-là n’avaient pas l’impudeur de briguer une carrière américaine ou de concourir à un prix d’opérette. Ils laissaient les breloques et les colifichets aux quémandeurs subventionnés. Leur parcours n’a pas été dicté par un institut de sondage ou par un gourou de la communication. Ils n’ont pas cherché à être humaniste ou réactionnaire, à plaire ou à courber l’échine, ils ont simplement été eux, c’est-à-dire quelque chose d’énorme et de fascinant, de rare et de lumineux. Que serions-nous devenus si nous ne les avions pas rencontrés ? Des êtres sans défense, des pleutres et des gens trop sérieux pour s’émouvoir d’un dérapage contrôlé sur une départementale, d’un dialogue au cordeau signé Audiard ou d’une scène écrite par Pascal Jardin. Ils nous ont empêché de mal tourner, de devenir technocrates ou pétitionnaires. Ces deux professeurs en cascades et en éloquence, en maintien et en coup de rein, ont suivi, pas à pas, notre lente maturation vers l’âge adulte. Ils demeurent ce morceau d’hexagone, de cette terre immuable et insoumise.

Les tauliers de nos dimanches soir

Comme avant eux, Gabin, Ventura, Bourvil, Michel Simon ou Louis Jouvet, ils ont été les tauliers du dimanche soir. Ils sont notre plus belle histoire d’amour. Un jour, leurs noms seront inscrits sur le fronton des mairies pour services rendus à la République. Nous sommes émus aux larmes lorsque nous les voyons parfois à la télévision, malgré les faiblesses du grand âge. Leurs bulletins de santé tiennent plus de place dans l’actualité qu’un remaniement gouvernemental ou une abstention record. Leur analyse de sang nous préoccupe autant que la courbe du chômage. Ils nous rappellent ce temps lointain où notre pays avait de l’allure, du charme, de l’impertinence à revendre et un caractère d’acier, où nous avancions sans peur et sans reproche. Nous savions nous tenir à table et dans le concert des nations.

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A force de côtoyer des sous-fifres, des apprentis et des stagiaires depuis plus de vingt ans, nous avons soif de cette authenticité, de cette vérité naturelle qui ne s’explique pas, qui ne se théorise pas dans un colloque. Si vous pensiez tout connaître d’Alain Delon et de Jean-Paul Belmondo, il est bon de réviser ces classiques. Valeurs Actuelles vient de sortir un hors-série (merveilleux cahier de vacances en vente dans tous les kiosques) qui retrace cette « épopée française » en revenant sur les faits marquants de leur carrière respective, en analysant très finement leurs différences psychologiques et en expliquant pourquoi nous les avons tant aimés sous un angle politique et culturel. Arnaud Folch et Nicolas Gauthier ont largement contribué à ces 130 pages passionnantes. Ne surtout pas manquer la splendide interview de BB (par Sabine Dusch), impertinente et pétroleuse, drôle et nostalgique, sans filtre, dont les mots touchent en plein cœur. Ces deux frères pas ennemis, seulement concurrents des salles obscures, ont totalisé plus de 200 films et 300 millions d’entrées. Ils ont tourné avec les plus grands, le fils aimé d’un côté et le fils ignoré de l’autre, le bourgeois de Denfert et l’autodidacte de Bourg-la-Reine, la bande du Conservatoire et l’Indo, le carnavalesque et le taiseux, l’acrobate et le mazarin, le puncheur et l’impérial, c’est dire la place qu’ils tiennent dans nos souvenirs. Dans la préface de ce numéro spécial, François d’Orcival les qualifie de « tellement acteurs, tellement français ». Leurs films sont la mémoire vive de notre nation.

DELON – BELMONDO Hors-série de Valeurs actuelles N°22, 132 pages. Disponible en kiosque. 10.90€

« Les Parfums »: Emmanuelle Devos est bien nez

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"Les parfums" de Grégory Magne © Pyramide Films

À l’époque classique, le corps humain n’a d’existence en littérature que dans la mesure où il est relié à une activité intellectuelle. Le cœur ou le sein, oui — pas le duodénum ni les testicules. Sur le visage, c’est encore plus flagrant : les yeux, la bouche, l’oreille, oui — pas le nez. Le nez ne pense pas.

Il n’entre vraiment en littérature qu’avec le Mystère de la chambre jaune, où Rouletabille a senti le fameux « parfum de la dame en noir ». La littérature policière en fait grand cas, que ce soit pour évoquer les senteurs d’un plat ou la fragrance d’un « jus » vénéneux porté par une créature forcément coupable. Patrick Süskind l’avait bien compris, en faisant du nez de son héros, en 1985, l’objet principal d’une quête criminelle inédite (par parenthèse, le film de Tom Tykwer est excellent, quoi qu’en ait dit une presse peu portée sur les effluves et l’essentialisation de corps féminins exploités pour en tirer l’émanation dernière).

Emmanuelle DEVOS et Grégory MONTEL dans "Les parfums" de Grégory Magne © Pyramide FIlms
Emmanuelle DEVOS et Grégory MONTEL dans « Les parfums » de Grégory Magne © Pyramide Films

Emmanuelle Devos (magnifique de froideur, de regards évités, d’incapacité à communiquer) est donc « nez » dans le film de Grégory Magne qui vient de sortir. Ou elle le fut : frappée d’anosmie, elle s’est retrouvée virée du petit cercle des créateurs de parfums. Elle a beau avoir retrouvé toutes ses compétences olfactives, elle en est réduite à chercher des expédients pour qu’un sac de cuir cesse de sentir le buffle à l’abattoir.
Au lieu de rester à Paris et d’être la star de LVMH, la voici donc obligée de fréquenter des provinces obscures. Comme elle ne conduit pas, elle a besoin d’un chauffeur — magnifique Grégory Montel, dont on pressent dès les premières images qu’il s’est composé un rôle comme ceux dans lesquels ont excellé jadis Albert Dupontel ou Sergi López — qui justement apparaît dans ce film très maîtrisé : il y a des familles de comédiens, dont l’excellence est dans le décalage.

Des relations entre chauffeur et passagère plus ou moins indigne, on pensait que Bruce Beresford avait tout dit dans Miss Daisy et son chauffeur. Non, il ne se passera entre eux rien de sentimental — comme quoi on peut faire un film français sans sacrifier à l’étreinte obligatoire pendant dix minutes (version basse), une demi-heure (version la Vie d’Adèle) ou la totalité du film, voir l’Amant, le pire ratage de Jean-Jacques Annaud. Ici, tout se passe dans l’échange de languettes de cartons imprégnées de sucs volatils. Guillaume, le chauffeur, est doué — sans exagération : le scénariste-réalisateur est trop fin pour nous infliger une révélation féérique. Il a un certain bon sens et des ennuis juridiques : il est en plein divorce, il voudrait la garde alternée, il a besoin d’un boulot stable — et ce chauffeur en est à ses derniers points de permis. Elle voudrait réintégrer le monde enchanté de Dior, dont elle aurait jadis imaginé J’adore, même si dans la réalité ce sont Calice Becker et Ann Gottlieb qui l’ont réalisé : il y a une attaque au passage sur cet étouffoir de narines qu’est l’insupportable Numéro 5 de Chanel particulièrement drôle.

Grégory MONTEL dans "Les parfums" de Grégory Magne © Pyramide FIlms
Grégory MONTEL dans « Les parfums » de Grégory Magne © Pyramide Films

Ça dure juste ce qu’il faut, les dialogues sont d’une grande cocasserie (il faut entendre Emmanuelle Devos s’essayer à l’humour et échouer lamentablement, tant elle est au second degré), Grégory Magne n’a pas oublié l’indispensable touche d’émotion — sans nous inonder le circuit lacrymal : bref, il a composé un « jus » tout à fait plaisant, devant lequel la presse française de gauche, dépitée de ce que le film ne parle ni de conflits raciaux ni d’homosexualité ou de harcèlement (de surcroît le héros ne battait pas sa femme et n’a pas violé sa fille — un comble pour les journaux bien-pensants) a froncé le nez en prenant un petit air dégoûté. Allez-y, vous sortirez vaguement souriant, portés encore par la senteur d’un scénario discret mais persistant, comme un parfum fleuri sans prétention nocturne — l’Air du temps plus que Shalimar, si vous voyez ce que je veux dire.

Les Parfums, un film de Grégory Magne (1h40), 1er juillet 2020

ACTEURS
ANNE WALBERG – Emmanuelle DEVOS
GUILLAUME FAVRE – Grégory MONTEL
ARSÈNE – Gustave KERVERN
LEA – Zélie RIXHON
PATRICK BALLESTER – Sergi LOPEZ

EQUIPE TECHNIQUE
Scénario et réalisation : Grégory Magne
Production : Frédéric Jouve et Marie Lecoq, Les films Velvet
Image : Thomas Rames
Montage : Béatrice Herminie, Gwen Mallauran
Son : Francis Bernard Berrier, Benjamin Rosier, Mathieu Langlet
Musique : Gaëtan Roussel

Percée de Sedan: de 1914-1918 était né l’état d’esprit «plus jamais la guerre! »

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Avancée des Panzers allemands dans les Ardennes, lors de la percée de Sedan, mai 1940 © Tallandier/Bridgeman images

 


Du 10 au 14 mai 1940, le général Lafontaine a commandé la 55e division d’infanterie contre les troupes allemandes. Ses supérieurs ayant ignoré ses préconisations stratégiques, ils l’ont limogé après cette défaite riche d’enseignements. Son petit-fils témoigne. Propos recueillis par Patrick Mandon.


Le 10 mai 1940, l’armée allemande lance une offensive d’envergure, en traversant un terrain qui aurait dû l’en dissuader « naturellement », le massif boisé des Ardennes. Les cartes géographiques dont elle dispose montrent avec précision toutes les voies que ses tanks peuvent utiliser. Les hommes sont jeunes, leurs officiers pensent à la guerre présente, alors que le haut commandement français pense à la guerre passée…

Le général Lafontaine commande la 55e division d’infanterie, à Sedan. On n’a pas voulu entendre parler du réaménagement du front, qu’il réclamait de toute urgence. Ses troupes sont percutées de plein fouet.

Après le désastre, prévisible, il sera limogé. Ce fut une criante injustice.

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Mai 2020 : dans un livre excellemment conçu, son petit-fils rétablit la vérité avec l’aide de témoignages souvent inédits. Par un effet de zoom, il restitue chaque minute, « au ras du terrain », de la bataille de Sedan, soit quatre jours, du 10 au 14 mai.

 

Causeur. Vous ne vous contentez pas d’affirmer, vous démontrez. Votre grand-père fut injustement traité.

Général Yves Lafontaine. Mon grand-père a beaucoup souffert de la sanction qui l’a frappé. Il ne s’est jamais plaint en notre présence, il a quitté l’armée peu de temps après, en août 1940. Il a gardé le silence.

Dès qu’il a pris son commandement, quelques semaines avant la percée allemande, constatant que l’organisation était mauvaise, il a immédiatement rédigé un rapport, accompagné de propositions. Son chef, le général Gransard, n’en a tenu aucun compte. Les stratèges français s’étaient arrêtés au conflit précédent. Ils n’avaient pas intégré dans leur réflexion l’usage du char ni de l’avion. Pour eux, seule comptait l’infanterie.

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J’ai donc accompli un double « acte de mémoire », bien sûr envers mon grand-père, mais aussi envers le soldat français à Sedan, qui n’a pas démérité et s’est même magnifiquement comporté dans des conditions de combat qui le désavantageaient. Il y a eu, c’est vrai, ici et là, des scènes de panique collective, provoquées précisément par la nature des combats, à laquelle il n’était nullement préparé. Je reconnais aussi, parce que c’est une évidence du point de vue strictement stratégique et tactique, l’audace des combattants allemands. Ils ont manœuvré d’une façon magistrale.

Les jeunes soldats allemands étaient nourris de cette idéologie. Sur le plan tactique, en outre, ils étaient parfaitement entraînés. Ils étaient vifs, souples, très déterminés. 

Interrogé par le général Dufieux, le 8 juin 1940, sur « les causes de la rupture du front (qu’il commandait) », votre grand-père évoque « la violence du bombardement et le choc psychologique pour des hommes qui n’avaient jamais vu le feu, la qualité médiocre de certains cadres, ce qui n’a pas empêché certains points d’appui de tenir une bonne partie de la journée du 13 » (p. 189).

Il y a eu des épisodes avérés de panique, en particulier dans les unités d’artillerie. Ils s’expliquent en grande partie par les bombardements allemands. Contrairement aux Français, pendant ces journées terribles, les Allemands ont massivement utilisé leur aviation. Il faut se représenter la situation morale d’une troupe clouée au sol, sans vraie défense, qui voyait piquer vers elle des stukas dont les sirènes stridentes, jamais entendues sur un champ de bataille, avaient un effet paralysant. Les stukas accompagnaient des bombardiers innombrables. On n’apercevait plus le ciel, caché par la fumée : après les sirènes venaient les tapis de bombes. On imagine l’effet produit sur les hommes, paralysés, dans l’impossibilité de répondre avec leur matériel. Certains sont devenus fous après avoir vécu ces scènes d’épouvante ! Dans la seule journée du 13, les Allemands ont engagé 310 bombardiers, 300 chasseurs lourds et 200 stukas équipés de ces fameuses « trompettes de Jéricho » ! Or, sous ce déchaînement, nos soldats ont attendu une riposte de leur aviation, en vain ! On n’a pas aperçu l’ombre d’une aile française !

En outre, le haut commandement n’avait pas fait appel aux unités adéquates.

C’est encore une grave erreur d’appréciation. De notre côté, une division dite de catégorie B, c’est-à-dire des réservistes, d’un certain âge pour des premières lignes, de 30 à 35 ans ! En outre, ils n’avaient accompli qu’un an de service militaire : de l’hécatombe de 1914-1918 était né l’état d’esprit « plus jamais la guerre ! ». On comptait peu de militaires de métier parmi ces cadres. Eh bien, malgré cela, jusqu’au 14 mai, on trouvait encore des positions françaises acharnées au combat ! C’est à proprement parler extraordinaire.

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Il faut dire aussi que, d’une part, nous avons un régime totalitaire, fondé sur la violence, l’agression, la prédation et, d’autre part, une démocratie. Cela fait aussi une différence sur le plan militaire.

Les jeunes soldats allemands étaient nourris de cette idéologie. Sur le plan tactique, en outre, ils étaient parfaitement entraînés. Ils étaient vifs, souples, très déterminés. Leurs chefs, même les plus hauts gradés, n’étaient jamais loin d’eux : le général Guderian, par exemple, qui menait les choses du côté allemand, se tenait à l’avant, dans un véhicule léger, il disposait de nombreux postes de radio, il lançait des ordres adaptés à la situation, laquelle pouvait changer à tout moment. Il ordonnait, mais laissait une certaine latitude à ses subordonnés dans l’exécution, et il manifestait si nécessaire son désaccord avec les ordres qu’il recevait. Enfin, il était parfaitement au point, si j’ose dire, puisqu’il sortait de la campagne de Pologne.

Où il se trouve, votre grand-père vous regarde avec reconnaissance, assurément.

Mon grand-père, Henri Lafontaine, est à l’origine de la vocation militaire de ma famille. Après lui, mon père, puis mes deux frères et moi, nous avons embrassé la carrière, comme on disait naguère. Mon propre fils est colonel dans un régiment parachutiste. Il part prochainement en mission au Mali. L’histoire continue.

La bataille de Sedan: 10-14 mai 1940. "...fors l'honneur"

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Asa Ericsdotter. © Nadja Hallström / Albert Bonniers Förlag

Dans L’épidémie, la romancière suédoise Asa Ericsdotter décrit de manière saisissante l’émergence d’une dictature sanitaire anti-obèses. Un cauchemar prémonitoire.


Il est des coïncidences troublantes. L’Épidémie, roman de la Suédoise Asa Ericsdotter, a paru chez nous en mars 2020 et date de 2016. Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas d’un roman postapocalyptique, d’une de ces fins du monde virales que la science-fiction a su parfois mettre en scène de manière très convaincante comme dans La Peste écarlate du grand Jack London. Le roman d’Asa Ericsdotter, en revanche, pose une question d’actualité : celle du désir plus ou moins conscient des sociétés qui sont prêtes, au nom du principe de précaution, à s’abandonner à une dictature sanitaire qui finit par organiser et contrôler le moindre aspect de la vie des citoyens.

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Nous sommes en Suède, de nos jours. Un Premier ministre, Johann Sward, termine son premier mandat. Il est à la tête du Parti de la santé, une formation populiste qui est arrivée au pouvoir sur un discours antisystème, à la manière du Mouvement 5 étoiles en Italie. Le problème est que Johann Sward n’est pas Beppe Grillo. Ce n’est pas l’humour qui le caractérise, ni les rodomontades. Il est froid, efficace, se sent investi d’une mission et applique sans sourciller son projet politique : éradiquer l’obésité et le surpoids pour rendre au peuple suédois sa force originelle, détruite par les graisses saturées et les mauvais sucres.

Et cela se fait à marche forcée. Il crée un nouvel indice de masse corporelle qui permet de déterminer si vous êtes un bon citoyen, l’IMGM, l’indice de masse grasse et musculaire. Supérieur à 42, il interdit la fonction publique même à ceux qui sont déjà en poste. On transforme les lieux de culte en salles de sport, on encourage les liposuccions et la chirurgie avec ses anneaux gastriques, même pour les enfants ne souffrant d’aucune pathologie. Il suffit qu’ils soient nés de parents en surpoids puisque l’obésité est en partie génétique.

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Le talent d’Asa Ericsdotter est d’éviter la fable et de donner un roman d’un réalisme effrayant. Les mécanismes de la mise en place de ce totalitarisme du bien-être sont décrits avec une subtilité qui rend l’ensemble parfaitement crédible. On voit ainsi une écrivaine suédoise connue, beaucoup trop ronde, devenir un paria, un universitaire à la limite du licenciement se réfugier à la campagne où il rencontre une femme qui s’est aussi cachée là pour protéger sa petite fille qu’on avait mise dans une « classe spéciale » dont les élèves sont promis un jour où l’autre à une opération. On entre dans l’intimité du Premier ministre qui goûte sa paradoxale popularité et promet encore plus s’il est réélu. Les discriminations à l’emploi sont bientôt suivies de discriminations au logement menées par des comités de quartier : hors de question de vivre avec des irresponsables qui continuent à manger du porc alors qu’il est sur le point d’être interdit dans le commerce. Il y a évidemment des dégâts collatéraux : Asa Ericsdotter montre de manière poignante et clinique à la fois l’agonie d’une jeune femme qui meurt à force de régimes suicidaires.

Un vrai roman noir

On ne dévoilera pas la fin de L’Épidémie, qui est par ailleurs un vrai roman noir, mais sa lecture ne laisse pas d’inquiéter. On sait que l’hygiénisme suédois a préconisé jusqu’aux années 1960 la stérilisation des handicapés mentaux et autres « asociaux ». Mais ce pays n’a pas, aujourd’hui, le monopole de ce que Michel Foucault avait appelé la biopolitique et sa pulsion sanitaire qui ne demandent, précisément, qu’une épidémie pour ressurgir.