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Comité Adama : tout le pouvoir aux people


Si la France entière croit connaître les circonstances de la mort d’Adama Traoré survenue dans une gendarmerie le 19 juillet 2016, la genèse mondaine du comité qui entend en faire la victime d’une bavure raciste est bien moins connue. Enquête.


Ce 19 juillet 2016, la mort d’Adama Traoré est annoncée en début de soirée. Il fait très chaud. L’ambiance est électrique. Des émeutes commencent dès la nuit tombée et se poursuivent les cinq jours suivants. Les pouvoirs publics craignent un effet de contagion, comme en 2005, où tout était parti de la mort de deux jeunes poursuivis par la police. Ils sont assez vite rassurés. Les tensions se bornent au secteur de Beaumont-sur-Oise, Persan et Champagne-sur-Oise, où Adama Traoré avait ses habitudes. Ce n’est pas le cœur de la banlieue, plutôt une zone mixte, mi-village, mi-cité, tout près des plaines et des bois de Picardie, surveillée par les gendarmes et non par la police.

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Alors que le corps du jeune homme n’a pas encore été autopsié, la famille d’Adama joue l’apaisement. « Sous le coup de l’émotion et de la colère, certains membres de la famille ont pu dire des choses farfelues », déclare Lassana Traoré dans Le Journal du Dimanche du 24 juillet 2016. Installé à Bordeaux, c’est l’aîné de la famille. Il travaille. Il a pris ses distances avec les cités où zonait encore Adama. Il faut que « cessent les fantasmes d’un côté comme de l’autre », ajoute Me Frédéric Zajac, qui défend la famille. La mort d’Adama Traoré, qui ne fait même pas la une, à cause de la tuerie de la promenade des Anglais, survenue cinq jours plus tôt, semble vouée à un oubli rapide.

Mais les militants décolonialistes sont déjà sur le coup. On ne peut pas les accuser d’avoir récupéré l’affaire Adama : ils l’ont inventée de toutes pièces. Le 20 juillet, alors qu’ils sortent d’un rendez-vous en mairie de Beaumont, les proches d’Adama Traoré sont approchés par Samir Elyes Baaloudj, 44 ans, un historique du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), fondé en 1985. Ils rencontrent aussi Sihame Assbague, 31 ans, qui organise le même été un camp décolonial non mixte à Reims. Le lendemain de la mort d’Adama Traoré, elle twitte déjà à son sujet le hashtag #BlackLivesMatter. À l’époque, il est repris seulement par la sphère militante. C’est un bide. Suivant les conseils de ces militants, la famille remercie très vite Me Zajac. Elle se tourne vers un autre pénaliste, habitué des dossiers médiatiques,Yacine Bouzrou.

Assa Traoré, payée par la Fondation Rothschild

Ces militants vont par ailleurs sélectionner comme porte-parole la demi-sœur d’Adama, Assa Traoré. Adama avait une jumelle, Hawa, mais elle vit à Valence et ne pourra pas se libérer facilement pour les médias. Assa est à Paris. Elle a du charisme et apprend vite. Elle va assumer à merveille le rôle de « la grande sœur qui a veillé sur la fratrie après la mort du père », survenue en 1999.

C’est un rôle de composition. En réalité, Assa n’a pas vécu longtemps avec Adama. Dès le décès du chef de famille, la famille polygame s’est scindée. La seconde épouse a quitté Beaumont-sur-Oise pour s’installer juste à côté, à Champagne-sur-Oise, avec ses deux jumeaux de sept ans, dont Adama. Au moment où son demi-frère meurt, Assa Traoré ne partage plus son quotidien depuis dix-sept ans. Elle a fait sa vie, a trois enfants, habite à Ivry-sur-Seine et travaille à Sarcelles. « On ne la croisait jamais sur le terrain », souligne un gendarme du secteur.

Elle répète souvent qu’elle a appris le décès d’Adama alors qu’elle se trouvait en Croatie pour « déplacement professionnel ». C’est exact, mais à préciser. En tant qu’éducatrice spécialisée, elle encadrait avec une collègue un groupe de sept adolescents en voyage à Rabac, une station balnéaire de la côte Adriatique. Une semaine de vacances offerte à des jeunes défavorisés, ce qui cadre mal, bien sûr, avec le discours martelé par le comité Adama sur les populations racisées-abandonnées-persécutées des cités.

Le nom de l’employeur d’Assa Traoré cadre encore plus mal avec ce discours. Il s’agit d’une fondation issue d’un réseau qui, sous l’Occupation, venait en aide à des jeunes ayant de réelles raisons de courir pour échapper aux contrôles d’identité : l’Œuvre de protection des enfants juifs. Créée en 1945, l’OPEJ est désormais un acteur du social avec délégation de service public. Elle s’occupe de tous les enfants en difficulté, sans distinction de confession. Son nom complet est Fondation OPEJ-Baron Edmond de Rothschild, car elle bénéficie du soutien généreux de la Fondation Rothschild.

La figure de proue du comité Adama payée par les Rothschild ? L’histoire ne semble pas du tout amuser l’OPEJ

Assa Traoré a publié au Seuil en mars 2017 un livre-témoignage écrit avec Elsa Vigoureux, du Nouvel Observateur. À aucun moment elle n’évoque ces détails. Elle « remercie la Fondation OPEJ pour sa compréhension et son soutien », en dernière page, sans développer le sigle. Ce soutien n’était pas seulement moral. Assa Traoré n’est pas retournée travailler après le décès de son demi-frère. Jusqu’en août 2017, elle a bénéficié d’un arrêt-maladie : à ce titre, elle a été prise en charge par la Sécurité sociale. Elle ne nous a pas précisé son indemnité. La réglementation prévoit un équivalent temps plein les premiers mois, qui décroît ensuite. Elle est restée salariée de l’OPEJ jusqu’en décembre 2019, sans salaire, précise-t-elle, mais avec la certitude de pouvoir réintégrer son poste à tout moment. Pas de quoi hurler au scandale : après tout, qu’elle soit tombée malade après la mort de son frère ne serait nullement surprenant.

La figure de proue du comité Adama payée par les Rothschild ? L’histoire ne semble pas du tout amuser l’OPEJ. « Oui, Assa Traoré travaillait chez nous, mais nous avons eu des directives du siège, nous ne pouvons pas en parler », répond non sans embarras une salariée de l’antenne de Sarcelles. Même mutisme au siège. Le directeur général, Johan Zittoun, évoque « le secret professionnel le plus strict » concernant le personnel. La vérité est plutôt que l’OPEJ a toléré en connaissance de cause un arrêt-maladie très limite. Un salarié arrêté pour raison de santé n’a pas le droit de militer[tooltips content= »Les activités politiques et associatives ne sont pas autorisées pendant un arrêt-maladie. Cassation civile 2, 15 juin 2017, n° 16-17567. »]1[/tooltips]. Or, l’employeur était forcément au courant de l’activisme d’Assa Traoré. Au moins une de ses ex-collègues de Sarcelles a relayé pratiquement toutes les opérations du comité Adama sur sa page Facebook. Y compris celle du 26 mai 2018, où Assa Traoré, mégaphone en main, crie à ses supporters, place de la République : « En Afrique, ils vont renverser le président, ils renversent le palais, ils rentrent dans le palais ! Ça se passe comme ça en Afrique, pourquoi ça ne devrait pas se passer comme ça en France ? »

Ladj Ly et Assa Traoré lors de la conférence de presse du comité Vérité pour Adama, Paris, 9 juin 2020. © Joly Lewis/SIPA
Ladj Ly et Assa Traoré lors de la conférence de presse du comité Vérité pour Adama, Paris, 9 juin 2020.
© Joly Lewis/SIPA

Obsédés par la race

Ce passage par l’OPEJ est presque comique. Il serait anecdotique si le noyau dur du comité Adama ne comprenait pas autant d’antisionistes virulents obsédés par les considérations de races. C’est le cas d’Almamy Kanouté, conseiller municipal à Fresnes de 2008 à 2013, éducateur spécialisé, militant de la Brigade anti-négrophobie et de Nuit debout, acteur dans Les Misérables, de Ladj Ly. C’est encore plus vrai de Youcef Brakni, militant de la cause indigéniste à Bagnolet, ancien du Mouvement islamique de Libération, partisan de la convergence avec les gilets jaunes au nom de la lutte contre les « violences policières[tooltips content= »Ce sont des gendarmes qui sont cités dans l’affaire Adama, alors que l’essentiel des polémiques de la période gilets jaunes visaient la police, mais la « convergence des luttes » ne s’embarrasse pas de ces nuances. »]2[/tooltips] ».

Ces porte-parole autoproclamés des cités ne recherchent pas le dialogue avec la puissance publique, mais le rapport de forces, l’embrasement et la révolution, grâce à la convergence des luttes (de classe, de genre, de race, etc.). Ils le pensent, ils le disent, ils l’écrivent. Comme tant de révolutionnaires, ils snobent les vérités embarrassantes. Par exemple, le fait que la majorité de la population des quartiers demande plus d’uniformes au bas des tours, plus de patrouilles, plus de contrôles, etc. Les premiers auteurs de violence sur les jeunes « racisés » des cités sont d’autres jeunes racisés. L’année où Adama Traoré a trouvé la mort, les règlements de comptes entre dealers des cités marseillaises faisaient en moyenne un mort tous les dix jours. Colombes, à moins d’une demi-heure de route de Beaumont, vivait un été rythmé par les fusillades à l’arme automatique entre trafiquants.

Quatre ans plus tard, aucune des listes présentes au deuxième tour des municipales à Beaumont-sur-Oise n’a fait campagne sur les « violences policières », mais toutes ont insisté sur la sécurité.

Au niveau national, le comité Justice et Vérité pour Adama a recruté des soutiens de taille au sein d’une gauche insoumise, de plus en plus perméable aux thèses indigénistes. En 2014, Clémentine Autain, alors candidate du Front de Gauche aux municipales à Sevran, faisait circuler une pétition pour obtenir des renforts de policiers. C’était l’époque, bien révolue, du Mélenchon tricolore. En 2019, la même Autain proposait d’intégrer Assa Traoré à la liste de la France insoumise aux Européennes. Les députés Éric Coquerel et Danièle Obono y étaient également favorables. En vue de la présidentielle, en attendant le Grand Soir.

Le vote des banlieues, clé fantasmée de la présidentielle

Moins médiatique que Danièle Obono, Éric Coquerel est l’un de ceux qui ont contribué au tournant multiculti de Mélenchon en lui vendant deux idées : primo, les 600 000 voix qui lui ont manqué pour atteindre le second tour de la présidentielle en 2017 se trouvent dans les banlieues ; secundo, il faut s’allier aux indigénistes pour les capter. Dans cette perspective, toutes les exagérations seront bonnes. Il s’agit d’organiser la montée des tensions pour être sûr d’affronter Marine Le Pen au second tour. Il sera alors temps de développer un discours rassembleur et apaisé.

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Affaire Traoré. Jeunesse en colère. Mobilisation des cités. Premier tour décisif. Présidentielle gagnée au second grâce au front républicain. Par effet de cliquet, Adama Traoré serait la clé du pouvoir suprême. Farfelu ? Sans doute. Même si, après avoir rassemblé seulement 19 % des suffrages au premier tour, Éric Coquerel lui-même a été élu député de Seine-Saint-Denis en 2017, dans un second tour marqué par une abstention massive (68 %).

Ce scénario fantasmatique d’une révolution commencée dans la rue et gagnée dans les urnes est probablement à l’origine de l’hallucinant plan média mis en place autour d’Assa Traoré, même avant la mort de George Floyd. Un livre au Seuil avec Elsa Vigoureux en 2017, un deuxième chez Stock avec l’universitaire Geoffroy de Lagasnerie en 2019. Un passage en vedette dans l’émission « Clique », de Mouloud Achour, en janvier 2017. Le soutien inconditionnel de Mediapart, Bastamag et Reporterre. Un portrait dans Libération en septembre 2016[tooltips content= »Dans lequel il est écrit qu’elle « balaie l’idée de racisme anti-Noirs que certaines personnes ont pu évoquer ». »]3[/tooltips]. La une des Inrocks, en avril 2019 (avec présentation de ses futures robes de créateur dans la rubrique « Où est le cool ? », pour que fashion rime avec revolution). Un entretien croisé avec Angela Davis organisé par la revue Ballast en janvier 2019. Une soirée de soutien en décembre 2019 avec l’écrivain Édouard Louis, l’économiste Thomas Porcher, l’ex-footballeur Vikash Dhorasoo, la chanteuse Camélia Jordana, la militante Rokhaya Diallo, etc. Assa Traoré est devenue une people.

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Cependant, la mort atroce de George Floyd à Minneapolis, le 25 mai 2020, fera plus avancer la cause que les gesticulations du radical-choc. Le 2 juin à Paris, 20 000 personnes défilent dans les rues contre les violences policières, bloquant le périphérique, saturant les antennes des chaînes d’information en continu. Un succès spectaculaire si l’on songe que les précédentes manifestations du comité Adama ont au mieux rassemblé 1 500 personnes. « Il ne faut pas imaginer que les discours racialistes et décolonialistes cartonnent dans les cités », raconte Marie-Laure Brossier, élue à Bagnolet en 2014, et adversaire de longue date de Youcef Brakni. « Il rame depuis des années, avec sa thématique des violences policières. C’est toujours le même public qui suit ses interventions. » Selon elle, aux yeux des indigénistes, les gilets jaunes incarnent tout ce qu’ils ne sont pas et rêvent d’être : un mouvement de masse, spontané et populaire. Le comité Adama surfe sur la vague d’émotion provoquée par la mort de George Floyd. Il ne l’a pas créée.

Le problème est que le gouvernement ne semble pas du tout s’en apercevoir. Au contraire, il semble cautionner cette imposture, comme en témoigne l’humiliante affaire de l’audience demandée par Nicole Belloubet à Assa Traoré – audience refusée par celle-ci. Nos gouvernants, en somme, confondent fâcheusement peuple et people.

Le mensonge, toutefois, commence peut-être à se voir. Le 13 juin, la deuxième manifestation pour Adama Traoré à Paris, a rassemblé moins de monde que celle du 2 juin. Son message était confus, parasité par des appels au boycott des produits israéliens. Le 9 juin, Assa Traoré a magistralement raté son passage à « Quotidien ». Alors que la bienveillance de l’équipe de Yann Barthès lui était acquise, elle a réfrigéré l’ambiance en tentant de donner des leçons de journalisme à une chroniqueuse, qui avait relevé une de ses nombreuses approximations. Un désastre en direct, devant 2 millions de téléspectateurs, mais avec une circonstance atténuante. Ces quatre dernières années, la jeune femme a été très peu contredite, les interviews étant menées par des sympathisants[tooltips content= »Dans son livre, Elsa Vigoureux, journaliste pourtant expérimentée, reprend sans questionnement l’explication des 1 330 euros en coupures de 10 et 20 euros que portait Adama Traoré au moment de son interpellation sur un point de deal : c’était de l’argent donné par ses proches pour ses 24 ans. »]4[/tooltips]. Ils ne lui ont peut-être pas rendu service.

A Londres, les snobs pro-Black lives matter détestent la classe ouvrière blanche


Avec l’aimable autorisation de ses auteurs, Causeur traduit et republie un article de la Salisbury review. Qu’ils en soient remerciés. 


 

Un samedi matin ensoleillé, sur l’artère principale de Chiswick, la file d’attente devant le supermarché Waitrose était baignée d’une lueur d’autosatisfaction. Des dizaines de citadins branchés, habillés de façon décontractée, manifestaient leur sens de la justice sociale en s’agenouillant, signe rituel de soutien à la campagne Black Lives Matter. L’espace d’un instant, ces jeunes à la mode ont pu se sentir noirs par procuration.

Protégés du salariat vs classes défavorisées 

Cette occasion de montrer les vertus de la classe moyenne progressiste ne tenait pas compte des personnes noires défavorisées, des jeunes élevés dans un monde de rap nihiliste, de skank abrutissant et de bandes violentes. Ils ne pensaient pas davantage aux victimes, pour la plupart noires, d’agressions au couteau et de fusillades. Jour après jour, le fossé entre les protégés du salariat et les classes défavorisées s’élargit.

Comme nous l’expliquons dans notre livre Morality, le véritable enjeu est le snobisme de classe. Selon Sohrab Ahmari, auteur de New Philistines (2016), les causes émancipatrices sont exploitées par la bourgeoisie pour préserver son hégémonie culturelle. Quelle est la classe sociale qui excelle le plus dans le respect du politiquement correct, sinon celle des cadres professionnels à ordinateurs portables ? Ses enfants apprennent le jargon des « questions de race, de sexe et de sexualité » dès leur plus jeune âge. On attend d’eux qu’ils le maîtrisent à leur entrée dans la vie active. Les ouvriers, quant à eux, sont les plus susceptibles de peiner avec cette langue. Même lorsqu’ils ont de bonnes intentions, ils n’y parviennent pas toujours, en raison de la complexité de la pensée critique raciale  et des acronymes LGBTQ. En renforçant l’obligation de parler et de penser correctement – et en augmentant du même coup les risques d’échec – la classe néolibérale a  mis en place un nouveau mécanisme répressif pour rester au sommet et maintenir les gueux au bas de l’échelle.

Les pauvres paieront la décarbonisation

Tout en gratifiant les habitants noirs des cités voisines d’une sympathie de façade, les snobs métropolitains détestent la classe ouvrière blanche. Les pauvres, toutes ethnies confondues, devront payer le prix de la décarbonisation exigée par les alarmistes du changement climatique, car ils sont appauvris par la main-d’œuvre bon marché qu’apporte la mondialisation. Mais c’est la classe ouvrière blanche qui souffre le plus dans une société où (comme l’a tweeté le 23 juin le professeur de littérature à  l’université de Cambridge Priyamvada Gopal « White lives don’t matter. As white lives ») la vie des blancs n’a pas d’importance. De plus en plus de données prouvent la chute des résultats scolaires et professionnels des petits blancs qui se trouvent du mauvais côté de la voie et qui ne sont pas BAME (acronyme britannique pour Black, Asian and Ethnic Minority).

Il s’agit sans doute de racisme inversé, comme l’exprime de manière flagrante l’insulte « gammon » (à l’origine, viande de porc de couleur vive) pour désigner les hommes blancs en colère qui n’apprécient pas l’immigration de masse ou le multiculturalisme.

Il y a quelque chose qui ne va pas dans l’attitude envers le groupe favorisé.  Alexander Pelling-Bruce a décrit dans The Spectator (4 juillet 2020) les récents rassemblements antiracistes comme une performance culturelle : « Certains des plus fervents partisans blancs du BLM sont les mêmes types de personnes cosmopolites qui ont précédemment défilé contre le Brexit. Puis, ils ont utilisé un conflit constitutionnel pour s’élever au-dessus de leurs concitoyens supposés paroissiaux. Aujourd’hui, ils affichent leur supériorité en attirant l’attention sur le péché de leur propre blancheur. »

S’excuser pour quelque chose qu’on n’a pas fait

A l’image du prince Harry qui s’est réveillé dans son manoir à Los Angeles, la culpabilité de la classe moyenne ne se transforme pas en autoflagellation chiite avec du sang qui coule dans les gouttières. S’excuser pour quelque chose qu’on n’a pas fait, en utilisant le mot « nous » alors qu’on veut vraiment dire « ils », est indolore et socialement gratifiant.  En se concentrant sur la race, ces philanthropes ne se critiquent pas eux-mêmes, mais s’adressent à leurs cibles habituelles : les patriotes à l’esprit traditionnel, plus bas dans la hiérarchie socio-culturelle.

Pourtant, les Noirs ordinaires ne veulent pas être les pions des politiques identitaires qui divisent. La racialisation de la société est régressive en ce qu’elle attribue des caractéristiques à chaque personne en fonction de son ethnicité. La race est un concept scientifiquement douteux. Ce n’est certainement pas un absolu, comme le confirment des millions d’enfants métis. Or, la couleur de la peau est dangereusement utilisée pour alimenter les tensions interraciales par ceux-là même qui se disent antiracistes.

Le mouvement Black Lives Matter est raciste non parce qu’il est anti-blanc (bien que certains militants aient des préjugés racistes flagrants), mais par son essentialisme mythologique. Un Louis Farrakhan de jeux vidéo décrit le privilège blanc comme s’il y avait quelque chose d’intrinsèquement supérieur chez les diables de Yakub (selon les croyances de la Nation de l’Islam, Yakub était un scientifique noir qui a vécu il y a 6 600 ans et a créé la race blanche) qui détiennent le pouvoir intrinsèque de ruiner la vie des Noirs. Cette idée est devenue courante, avec des rayons entiers de livres consacrés au « racisme systémique » à la lumière des protestations du BLM.

Le filon de l’esclavage

Il s’agit d’une forme paradoxale de suprémacisme blanc : le fantasme des militants antiracistes est si fort que la société doit « abolir la blancheur ». Les Blancs du mouvement woke croient apparemment que leur ascendance les rend impitoyablement efficaces, tout en considérant avec condescendance les autres ethnies comme Les tribus primitives mais nobles car en accord avec Mère Nature, comme le montre le National Geographic…

La classe moyenne libérale aimant défendre une bonne cause, puisque la brutalité policière britannique n’est pas suffisamment documentée, elle a trouvé dans l’esclavage un meilleur filon. Tout personnage historique ayant fait du commerce outre-mer aux XVIIe et XVIIIe siècles incarne un pays raciste, ses actions philanthropiques en étant conséquemment invalidés.

Les avantages économiques légués à l’intelligentsia progressiste sont entachés d’une faute morale, car le patrimoine familial s’appuie sur les bénéfices de l’esclavage. L’admettre est moins grossier que de glisser dans la conversation que le cousin d’un nobliau assiste à un dîner qu’on organise, mais cela va dans le même sens.

Marxisme culturel

Comme l’a fait remarquer Lionel Shriver (une femme de lettre et journaliste américaine qui vit au Royaume-Uni, soutient le Brexit et s’oppose à la discrimination positive), la honte crée un malaise, et non de la joie. Le racisme exprime le complexe du sauveur blanc. C’est l’attitude de ceux qui vont en Afrique pour sauver des indigènes sans défense, rendant en dernière instance les Blancs responsables de leur situation misérable. Avec leur mantra « le silence des blancs est de la violence », ces missionnaires post-modernes préconisent des réparations pour l’esclavage, comme si le noir devait vivre des restes de l’opulence blanche. Les citoyens noirs et asiatiques n’ont pas besoin que les propriétaires de maisons cossues affirment que leur vie compte.

Le déterminisme marxiste, par l’importance qu’il accorde à la structure plutôt qu’à la possibilité d’action des individus, est à l’origine de la transformation de George Floyd en héros populaire, dont le meurtre par un policier a suscité l’indignation mondiale. Dans l’esprit des partisans blancs du BLM, un homme noir qui s’est illustré dans la criminalité et la drogue ne fait que ce qu’on lui a imposé.  Autrement dit, le problème, c’est la police et les tribunaux, pas le délinquant. Une attitude similaire est adoptée à l’égard du programme Prevent visant à éloigner les jeunes musulmans du terrorisme. Bien sûr, les cambriolages à main armée et les attentats suicides sont un fléau pour la société, mais il y a des avantages à tirer pour ceux qui se rangent du côté d’un groupe de victimes patentées. Selon Inaya Folarin Iman, chroniqueuse et candidate malheureuse du parti pro-Brexit aux législatives de 2019, « il ne s’agit pas d’une continuation des luttes de libération du passé, mais d’un rejet de celles-ci ». Les progressistes de la classe moyenne ne croient pas en la capacité des « racisés » à agir. Cela traduit  un stéréotype grossier selon lequel les Noirs sont inférieurs.

Oublions la mélanine

Le racisme est indéniablement un problème, mais les choix de vie ne dépendent pas de la quantité de mélanine des uns et des autres.  Pour les enfants narcissiques de la classe moyenne, émettre ce message émancipateur est une police d’assurance psychologique contre les ogres qui marchent cagoulés dans les rues la nuit. Les stéréotypes grossiers ont la vie dure. L’appel à arrêter de financer la police, repris sur les réseaux sociaux, n’est destiné qu’aux quartiers noirs. Ce n’est certainement pas une autorisation pour cambrioler les avenues verdoyantes des beaux quartiers de Londres.

Ironiquement, la vague de Black Lives Matter a balayé un pays à une époque où le racisme était moins flagrant que jamais. Au lieu d’apprécier ces progrès,les agitateurs sont à l’affût de son retour en force.  Comme l’ont découvert des behaviouristes tels que Skinner, le comportement appris se renforce par des récompenses peu fréquentes. Le désir de montrer sa vertu en condamnant les autres est irrésistible et, dans une certaine mesure, crée une dépendance. Pour une dose de dopamine, les dénonciateurs regardent sous chaque pierre pour débusquer une trace de racisme. Les réseaux sociaux profitent de notre dépendance, à l’image de la boîte à tendances de Twitter qui encourage les utilisateurs à participer aux expressions de honte publique.

Or, si le racisme était facile à dénicher, l’effet de nouveauté s’estomperait rapidement. Ici, il ne s’agit pas vraiment de race. Car l’engouement de la classe moyenne pour le mouvement Black lives matter détourne l’attention des problèmes sociaux de nos villes, problèmes qui touchent de manière disproportionnée les communautés noires. Au lieu de gaspiller du temps et de l’argent dans des formations sur les préjugés inconscients, des audits sur les salaires des minorités et des comités sur le déboulonnage des statues, la société devrait se préoccuper davantage de la lutte contre la criminalité, les gangs, le trafic de drogue et la dépendance, ou du désespoir des familles sans père.

Peu d’ambition pour les minorités

Les progressistes libéraux ont des attentes aussi faibles que le professeur d’une école alternative des années 1970 qui oriente un noir bon élève vers le sport plutôt que vers la science. Gaspiller de l’argent dans les cours de graffitis est à l’opposé de l’approche ambitieuse qu’il faudrait adopter.

Sur Chiswick High Road, alors que les aspirants membres de l’élite métropolitaine s’en allaient avec suffisance, le gouvernement de Boris Johnson semblait impuissant face au saccage de notre patrimoine culturel par les vandales du BLM. Tout cela était très excitant pour un quartier chic de l’ouest de Londres, où les trois quarts des habitants ont voté contre le Brexit. L’allégeance à un super-État européen avec 27 autres pays à prédominance blanche avait un aspect néo-impérialiste : ce bloc protectionniste impose de lourds droits de douane sur les exportations africaines. Mais ce n’est pas grave car, de temps en temps, les bien-pensants offrent leurs vieux vêtements à Oxfam.

Retrouvez la version originale de l’article sur le site de la Salisbury review.

Banques libanaises : le ground zero financier

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Hier encore florissant, le système bancaire libanais est devenu un « ground zero financier » comparable au port de Beyrouth.


Le 30 juillet dernier, quelques jours à peine avant que l’exposition du dépôt numéro 12 ne dévaste des quartiers entiers de Beyrouth,  l’agence Moody’s a retiré les notations des trois banques libanaises qu’elle observe – Bank Audi, BLOM Bank et Byblos Bank, soit les trois établissements bancaires principaux du pays. Moody’s explique que le manque d’informations l’empêche d’évaluer efficacement leurs solvabilité. Cet argument est mis en avant lorsque l’émetteur refuse de fournir les informations demandées par Moody’s, des données que l’agence ne peut obtenir via les canaux publics. Autrement dit, c’est le naufrage. Mais si les banques libanaises coulent aujourd’hui, cela fait au moins un an qu’elles prennent l’eau.

Dès novembre 2019, la Banque du Liban (BDL, la Banque centrale libanaise) avait demandé aux banques libanaises d’augmenter de 20 % leurs fonds propres afin de renforcer leur solvabilité. Dans son plan de redressement économique voté le 30 mai, le gouvernement libanais avait également évoqué son intention de restructurer le secteur. La BDL a d’ailleurs créé le 16 juillet une commission à cette fin.

L’argent de la diaspora

Le plan de redressement du secteur bancaire conçu par le gouvernement libanais prévoit la restructuration de la Banque centrale (BDL) ainsi que des banques privées – mais non leur mise en faillite. Ainsi, la BDL a demandé aux banques de se recapitaliser en augmentant leurs capitaux. La logique derrière ce plan est d’obliger les actionnaires de réinjecter une partie des dividendes perçus depuis des années.

Car pendant de longues années, les banques libanaises attiraient les capitaux de la diaspora libanaise. Il faut dire qu’elles avaient un sacré atout dans leur manche : un taux d’intérêt élevé (autour de 6% ces dix dernières années) d’un côté, un taux de change relativement stable de l’autre. Autrement dit, un investisseur étranger pouvait acheter des livres libanaises, les investir à 6% et plus tard racheter du dollar à un prix proche du celui de la vente. Le maintien de cet  ensemble taux de change/taux d’intérêt – avec la complicité des différents acteurs du système politique et financier qui se partageaient les bénéfices engrangés – a produit une véritable « pompe à fric ». Cette manne a permis aux banques libanaises de devenir le sixième système bancaire mondial en termes d’actifs par rapport au PIB, avec des dépôts presque trois fois plus important que  production économique annuelle du pays. Avant la crise, les banques libanaises disposaient d’environ 25 milliards de dollars de fonds propres, bénéficiant d’un indice de solidité et de solvabilité supérieur aux normes internationales. Mais cette force est devenue une faiblesse depuis que les flux d’argent en provenance de l’étranger ont cessé.

Pyramide de Ponzi

Ainsi, ceux qui ont contribué à cette pyramide de Ponzi (un système nécessitant d’attirer de l’argent frais en devises pour pouvoir verser des intérêts à leurs déposants) et en ont profité au détriment des clients « ordinaires » (foyers, entreprises), sont appelés par le gouvernement libanais à mettre au pot. Concrètement, le plan de redressement du gouvernement considère que les pertes devraient être épongées par un effacement du capital existant (« write-off ») des banques. Soit la réduction à néant (« wipe-out ») de leur actionnariat. Ceci est bien évidemment un point de départ pour une négociation, mais la logique du « profiteur-payeur » n’en demeure pas moins claire.

Parallèlement, la BDL pousse les banques locales, trop nombreuses pour l’économie libanaise, à la fusion. Enfin, si tous ces efforts ne suffisent pas, un renflouement interne (« bail-in ») sera nécessaire avec la conversion forcée d’une partie des dépôts en instruments du capital. Autrement dit, aux dépens des épargnants. Lors de l’annonce de sa démission en juin, le directeur général du ministère des Finances Alain Bifani, qui a préparé le plan du gouvernement avec ses équipes et des conseillers étrangers (Lazard , Henri Chaoul…), a parlé d’un « haircut » (« coupe de cheveux », c’est-à-dire ce que les détenteurs des comptes devraient payer) de seulement 13%. Selon lui, seuls les comptes bancaires dépassant 10 millions de dollars (soit 931 sur un total de 2.7 millions de comptes), seraient concernés par cette contribution forcée qui s’effectuerait en échange d’actions de la banque.

Ainsi, certains gros investisseurs « piégés » par la crise partageraient la facture des pots cassés mais les comptes courants et l’épargne des  familles ou des entreprises libanaises ne seraient pas mise à contribution.

Crise soudaine

Or, recapitaliser les banques signifie émettre de nouvelles actions et faire appel à des investisseurs qui prennent en compte la notation des banques auprès des agences pour évaluer le risque ainsi que les conditions financières de leurs apports. Les deux autres agences de notation, Fitch et Standard & Poor’s (S&P) avaient noté respectivement Bank Audi et Byblos Bank à “RD”(restricted default) en décembre 2019; et Bank Audi, BLOM Bank et Bankmed à “SD” (selected default). Depuis mars, la notation souveraine est la même que celle des banques du pays. Signe que la pompe à fric était tombée en panne et que le système bancaire commençait à prendre l’eau.

La dégradation de la situation financière du Liban frappe par sa rapidité et sa brutalité. Jusqu’en 2017, les indicateurs étaient au vert et la Bank Audi,  premier établissement bancaire du pays, affichait des bonnes performances conjuguées à une bonne santé comptable. En novembre 2019, en plein mouvement de contestation (lancé le 17 octobre 2019), des rumeurs diffusées sur Facebook annonçaient la faillite imminente des deux premières banques libanaises, Audi et Byblos. L’information n’était hélas pas aussi fausse qu’on le croyait alors.

Cependant, le tarissement des investissements étrangers n’est pas la seule cause de l’écroulement du système libanais. Au fil de la crise, entre août et décembre 2019, les banques ont 10 milliards de dollars de dépôts et leurs fonds propres se sont érodés. Peu après les rumeurs de faillite, en novembre 2019, les réserves de devises étrangères des banques auprès de leurs correspondants sont tombées en dessous des 8 milliards de dollars. Dans un effort pour enrayer cette hémorragie, les banques ont imposé des limites à l’accès aux liquidités et aux transferts à l’étranger. Dans une telle situation, la solution évidente est d’obliger les banques à lever des fonds, c’est-à-dire se recapitaliser.

L’Etat au défi

Les estimations du montant nécessaire à l’opération varient entre 15 et 25 milliards de dollars. Pourquoi un tel écart ? Les banques ayant massivement investi leurs capitaux dans la dette publique libanaise, c’est-à-dire le financement de l’Etat, le trou dans leurs bilans dépend de la cote des obligations émises par l’Etat libanais… Dans ces conditions, on comprend l’extrême difficulté d’une levée de capitaux. Car ceux qui pouvaient renflouer les caisses des banques exigeaient en échange de les valoriser largement plus bas que leur valeur comptable, ce qui auraient fortement dilué les positions des actionnaires. Après avoir pris l’habitude de canaliser une grande partie de leurs dépôts vers le financement de l’Etat plutôt que de prêter au secteur privé, plus de deux tiers des actifs des banques sont immobilisés dans la dette publique. C’est ainsi qu’en 2019, le piège s’est renfermé sur les banques libanaises, bien avant le Covid-19 et l’explosion du 4 août dernier.

Comme le port de Beyrouth, le système bancaire libanais est aujourd’hui un « ground zero financier ». Les solutions sont autant politiques qu’économiques car comme l’ont confirmé les dernières crises, le dernier recours du système financier s’appelle l’Etat. L’Etat qui régule, l’Etat qui décide du taux d’intérêt, l’Etat qui décide du déficit, de l’endettement et des priorités budgétaires, l’Etat qui nationalise et redresse. L’Etat qui, dans le cas du Liban, fait tragiquement défaut.

Danemark, une autre idée des statistiques ethniques

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Au cœur du débat sur les statistiques ethniques, il peut être intéressant de regarder ce qui se fait ailleurs. L’exemple du Danemark nous prouve qu’il est possible de mettre en place des statistiques claires, lisibles et utiles. L’Insee pourrait en prendre de la graine !


 

Ce court texte, s’il traite d’un sujet bien spécifique, l’évaluation de la population d’origine étrangère au Danemark, est aussi un éloge à Statistic Denmark, tout particulièrement à la qualité de son site et à la grande clarté qui préside à l’accessibilité des données mises en ligne.

Le Danemark est un pays qui a connu une forte émigration, notamment vers les Etats-Unis, au 19ème siècle jusqu’au début du 20ème, mais une faible immigration étrangère jusqu’aux années 1970. Il comptait alors très peu d’immigrés, lesquels ont eux-mêmes eu peu de descendants. Ces immigrés étaient très souvent des voisins proches européens, venus d’Allemagne, de Suède et de Norvège principalement. Cette forte homogénéité du peuplement va être remise en cause par l’immigration étrangère qui s’y développera ensuite, sans toutefois prendre les proportions qu’elle a prises en Suède. Avec les années 2000, les gouvernements danois successifs ont adopté des mesures drastiques pour limiter l’immigration, notamment familiale, et encourager l’intégration. L’actuel ministre de la justice, le social-démocrate Mattias Tesfaye, écrit Douglas Murray, « a, à maintes reprises, tenu des discours difficiles à distinguer de ceux de la patronne du Parti du Peuple danois, Pia Kjærsgaard ». L’hypothèse de Douglas Murray est que la classe politique danoise a fini par comprendre qu’elle devait répondre aux préoccupations des citoyens danois. Le nouveau gouvernement social-démocrate élu en 2019 doit certes composer avec son aile gauche, mais il tient à préserver son modèle social, comme l’indiquent les propos de Rasmus Stoklund, député social-démocrate, tenus le 21 octobre 2019 à lecho.be :

« Allez-y! Les partis de gauche nous reprochent d’être trop durs envers les réfugiés, mais nous ne raisonnons pas en ces termes. Nous pensons à l’avenir de notre modèle. Si trop de personnes ont le sentiment que l’argent public n’est pas utilisé de manière équitable, la classe moyenne ne comprendra plus la signification de l’État Providence et le rejettera. »

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Si les Danois sont fiers de leur modèle social, ils peuvent aussi l’être de leur institut de statistique qui a développé une politique de mise à disposition de données exceptionnelle. Statistic Denmark propose en ligne des données par thème et arborescence, présentation qui permet de sélectionner les variables et modalités que l’on souhaite retenir et croiser. Une fois l’utilisateur enregistré sur le site, Statistic Denmark lui propose d’enregistrer ses tableaux aux fins d’une prochaine mise à jour, pour laquelle il peut recevoir une notification et le tableau actualisé s’il s’est inscrit pour le recevoir ! Il propose aussi différents calculs, avant de télécharger un tableau, avec des possibilités de mise en graphique ou en carte. En bas de chaque tableau, l’utilisateur dispose du nom, de l’adresse mail et du numéro de téléphone de la personne à contacter. Il présente aussi une documentation fournie. Visiblement, Statistic Denmark a songé au public, aux utilisateurs potentiels de ses données. L’Insee pourrait en prendre de la graine !

Définition de la population d’origine étrangère dans la statistique danoise

Le Danemark a une définition bien à lui de sa population d’origine étrangère qui ne ressemble à aucune autre, comme indiqué dans la documentation en ligne datant de 2017 : « La définition des immigrés et des descendants est une définition danoise. Il n’y a pas d’autre pays ayant la même définition ». Elle combine nationalité et lieu de naissance des individus et des parents.

Sont d’origine danoise les personnes nées au Danemark ou à l’étranger d’au moins un parent danois né au Danemark. Il suffit donc qu’un parent soit un natif danois pour qu’un individu soit considéré comme d’origine danoise, contrairement à la France où sont généralement considérés d’origine française, les personnes nées en France de deux parents nés en France.

Les immigrés sont nés à l’étranger de deux parents nés à l’étranger ou de deux parents de nationalité étrangère nés au Danemark (cas qui doivent être peu nombreux).

Les descendants sont nés au Danemark de deux parents qui sont soit immigrés soit descendants de nationalité étrangère (un parent quand il n’y en a qu’un seul). Sans information sur les parents, c’est la nationalité qui permet de trancher : s’il est de nationalité étrangère, il est classé comme un descendant. Des petits-enfants d’immigrés nés de deux parents étrangers nés au Danemark sont donc comptés parmi ces descendants, catégorie qui ne cerne pas strictement la 1ère génération née au Danemark. Par ailleurs, comme en Suède, la définition de l’origine étrangère des nés au Danemark est étroite, exigeant que chacun des parents soit immigré ou né au Danemark mais de nationalité étrangère. Contrairement à la Suède, le Danemark n’offre pas, à ma connaissance, de possibilité d’élargir la définition à un seul parent immigré. On verra plus loin l’inconvénient de cette définition étroite de l’origine étrangère.

Le code de la nationalité danoise décide de la nationalité à la naissance des enfants au Danemark en fonction de la nationalité de la mère et de celle du père. Si la mère est danoise, ses enfants nés au Danemark seront danois, quelle que soit la nationalité du père. Mais, si c’est le père qui est danois seulement, il faudra qu’il soit marié à la mère étrangère pour que l’enfant ait aussi la nationalité danoise à la naissance. Sinon, l’enfant peut devenir automatiquement danois si ses parents se marient pourvu qu’il ait moins de 18 ans au moment du mariage et qu’il ne soit pas lui-même marié (tableau ci-dessous). Bien évidemment, ceux qui restent étrangers bien qu’étant nés au Danemark peuvent demander la nationalité danoise et l’acquérir plus facilement que ne le prévoit le régime standard.

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Les conditions d’acquisition de la nationalité danoise sont relativement drastiques. Il faut neuf ans de résidence continue au Danemark avant de pouvoir la demander (8 ans pour les réfugiés). Ce délai est réduit pour les conjoints mariés à un Danois, pour ceux qui sont arrivés enfants et ceux qui ont effectué une part significative de leur éducation au Danemark. Ils devront avoir réussi l’examen de langue et le test de citoyenneté, prêter serment d’allégeance et de loyauté au Danemark et à la société danoise, s’engager à respecter les principes fondamentaux de la loi danoise et certifier sur l’honneur ne pas avoir de casier judiciaire pour des actes commis au Danemark ou à l’étranger.

Statistic Denmark propose des données sur l’origine par pays détaillé et un regroupement en trois postes : Danemark, Pays occidentaux et pays non occidentaux.

Les pays occidentaux regroupent ceux de l’UE (27 pays sans le Danemark), Andorre, l’Islande, le Lichtenstein, Monaco, la Norvège, la Suisse, le Vatican, les Etats-Unis, l’Australie et la Nouvelle Zélande. Tous les autres pays sont considérés comme non occidentaux. Il est également possible de reconstituer l’origine par continent, à partir des pays d’origine détaillés, judicieusement présentés dans l’ordre alphabétique mais successivement pour les différents continents. Nous avons reclassé la Turquie dans l’Asie.

Ces données sont tirées de l’exploitation du registre de population pour lequel Statistic Denmark reçoit tous les jours de nouvelles informations (émigrations, immigrations, naissances, décès) et dont il fait une extraction à la fin de chaque trimestre afin d’élaborer ses statistiques démographiques. Les corrections sont introduites au fur et à mesure que les informations lui arrivent. Ce registre est centralisé au CPR-Kontoret (l’Office du registre central des personnes). Toute personne résidant au Danemark plus de trois mois (6 mois si elle est originaire d’un pays nordique) est tenue de s’y faire enregistrer. Un numéro CPR à dix chiffres, dont les six premiers sont la date de naissance, lui est attribué. Ce numéro, qui figure sur le certificat délivré lors de l’enregistrement et sur la carte de santé, est indispensable pour toute démarche administrative. Le registre est considéré comme de bonne qualité, même s’il souffre d’un sous-enregistrement des sorties du territoire qui doivent être déclarées lorsque le séjour à l’étranger est supposé durer plus de 6 mois. Elles ne le sont pas toujours ou avec retard.

Croissance de l’immigration non occidentale

En 1980, la population d’origine étrangère, comprenant les immigrés et les descendants d’immigrés, ne représentait que 3 % de la population du Danemark, soit près de 153 000 personnes dont 12 % seulement étaient des descendants d’immigrés, indiquant ainsi probablement la prédominance d’une immigration non définitive et/ou de mariages mixtes. Parmi les quinze premiers groupes d’immigrés, deux seulement n’étaient pas originaires d’Europe ou des États-Unis (Turquie et Pakistan). Quarante ans plus tard, 13,9 % de la population est d’origine étrangère et les non-Occidentaux dominent largement (près des deux-tiers en 2020, contre un tiers seulement en 1980). Les Européens, qui représentaient 68 % de la population d’origine étrangère en 1980, n’en regroupent plus que 44 % en 2020, année où les personnes d’origine asiatique sont presque aussi nombreuses. En 2020, le nombre de descendants d’origine asiatique est plus de deux fois plus important que celui d’origine européenne. Dominance qui tient en grande partie à la définition danoise des descendants.

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En effet le nombre de descendants d’une origine donnée dépend de l’ancienneté du courant migratoire, de l’endogamie – puisque les enfants de couples mixtes sont classés d’origine danoise – de la fécondité et du caractère durable de l’installation. En 2020, on compte près de 6 immigrés pour un descendant d’origine polonaise et près de 5 pour ceux d’origine syrienne, contre 1 immigré pour 1 descendant dans la population d’origine turque. Si les immigrés de Turquie ne sont pas les immigrés les plus nombreux, leurs descendants dominent dans l’ensemble des descendants, en raison d’une endogamie turque que l’on retrouve à peu près partout en Europe.  Il est probable que nombre de ces mariages endogames aient été célébrés en Turquie. Mais si l’on regarde la distribution des quelques mariages d’hommes d’ascendance turque célébrés au Danemark en 2019, 82 % d’entre eux l’ont été avec des immigrées mais surtout des descendantes d’immigrés et 84 % de ces conjoints sont d’origine turque. Par comparaison, les quelques hommes immigrés ou descendants d’origine allemande qui se sont mariés au Danemark en 2019 l’ont fait très majoritairement avec des femmes d’origine danoise (60 %). La définition de l’origine au Danemark conduit donc à réduire les populations d’origine étrangère dans lesquelles les mariages mixtes sont nombreux. Mais l’encore faible descendance d’immigrés polonais s’explique par leur migration récente car l’endogamie des quelques mariages célébrés au Danemark est très forte : 94 % des mariages d’hommes d’origine polonaise l’ont été avec des femmes d’origine polonaise, des immigrés la plupart du temps.

Immigrés et descendants d’origine turque constituent donc la population d’origine étrangère la plus nombreuse devant celle originaire de l’ex-Yougoslavie, celle d’origine polonaise puis celle d’origine syrienne. Cette dernière est arrivée avec la dernière vague de réfugiés et représente, avec près de 43 000 personnes, un équivalent en France de l’ordre de 500 000, chiffre qui est loin d’être atteint. L’Insee dénombrait 30 900 immigrés de Syrie en 2017.

En 40 ans, alors que la population d’origine danoise est restée d’une grande stabilité, l’évolution la plus spectaculaire a été celle du nombre de descendants d’origine non occidentale dont le nombre a été multiplié par plus de 20 alors que celui des immigrés non occidentaux ne l’a été que par un peu plus de 8, connaissant un ralentissement entre 2003 et 2014. La croissance du nombre d’immigrés et de descendants occidentaux apparaît modeste par comparaison (graphique ci-dessous).

L’évolution du taux d’accroissement annuel de la proportion d’immigrés au Danemark  reflète bien la recrudescence de l’immigration non occidentale avec deux pics au milieu des années 1980 et 1990. La dernière vague au tour de 2015 a été moins profuse. L’immigration occidentale a pris une certaine ampleur au milieu des années 2000 avec l’entrée dans l’UE de nouveaux pays, notamment la Pologne en 2004 et la Bulgarie et la Roumanie en 2007 (graphique ci-dessous).

Naissances et fécondité d’origine étrangère

Les données sur les naissances de mère d’origine étrangère, dont la compilation ne démarre qu’en 2007, indiquent une hausse de la part de ces naissances qui est passée de  13,5 % en 2007 à 21,9 % en 2019. En 2019, encore 45 % d’entre elles ont une mère d’origine européenne, mais la part de celles dont la mère est d’origine asiatique s’est accrue, passant de 34,9 % à 42 % en une douzaine d’années. Que l’on prenne le classement par continent ou par origine occidentale/non occidentale, les mères descendantes d’immigrés ont joué un rôle beaucoup plus important dans l’évolution des naissances de mère d’origine non occidentale ou d’origine asiatique que dans celle des naissances de mère d’origine occidentale ou européenne. Pareille évolution tient à celle des courants migratoires, au rôle de l’endogamie dans la définition de l’origine étrangère au Danemark et de celui de la fécondité.

Statistic Denmark donne une évolution de l’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) selon l’origine des femmes (occidentale ou non) combinée à sa classification « générationnelle » (d’origine danoise, immigrée ou descendante d’immigrés) depuis 1986.

Jusqu’en 2000, l’ICF des immigrées d’origine non occidentale a été chaque année supérieur à 3 enfants par femme. Ensuite, il a beaucoup diminué jusqu’à 1,8 enfant par femme en 2013, niveau auquel il est encore en 2019, après le rebond constaté pendant la vague migratoire autour de 2015 (avec un maximum de 2,11 enfants par femme en 2016). L’ICF des descendantes d’immigrés (lissé sur trois ans en raison des fluctuations dues aux petits nombres) est, depuis 2007, en dessous de 2 enfants par femme. Jusqu’en 1994, l’ICF des immigrées occidentales a été supérieur à celui des femmes d’origine danoise, puis il est passé très en-dessous pour finir à 1,43 en 2019, très en dessous aussi de celui des descendantes d’immigrés occidentaux dont la composition par origine se réfère à une immigration plus ancienne.

La manière dont cette évolution de la fécondité des femmes d’origine étrangère a pesé sur la fécondité globale au Danemark dépend du poids des différentes origines parmi les immigrées et les descendantes d’immigrés, de leur fécondité et de son évolution dans le temps. Alors que cette influence a été globalement légèrement positive jusqu’en 2005, elle est plutôt légèrement négative depuis. L’ICF des femmes d’origine danoise est un peu supérieur à celui de l’ensemble des femmes au Danemark depuis 2006 (1,74 contre 1,70 en 2019, graphique ci-dessous).

Concentrations locales au Danemark

Grâce à son registre de population, Statistic Denmark est capable de produire des données très localisées sur les populations d’origine étrangère. Ce que l’Insee ne peut pas faire puisqu’il refuse d’introduire les questions utiles dans les enquêtes annuelles de recensement, seules capables d’apporter un coup d’œil infranational sur le sujet. Au Danemark, on dispose d’une série continue trimestrielle allant du 1er trimestre 2008 (juste après un remaniement du découpage territorial supprimant les comtés en 2007) au second trimestre 2020 pour les cinq grandes régions, elles-mêmes découpées en communes (99), dont la plus grande – Copenhague – compte au 1er avril 633 449 habitants et la plus petite – Christiansø (île de l’archipel Ertholmene) – n’abrite que 85 habitants.  Outre la distinction origine occidentale / non occidentale et « générationnelle » (d’origine danoise, immigrés, descendants), on peut connaître l’âge de 0 à 125 ans et le sexe. Des tableaux par origine détaillée sont également disponibles, mais avec des groupes d’âge quinquennaux.

C’est dans la région de la capitale (Hovedstaden), la plus peuplée (1,8 million d’habitants au 1er avril 2020), que la proportion de personnes d’origine étrangère est la plus élevée (20,2 % au 1er avril 2020). La proportion de personnes d’origine non occidentale y est de 13,2 %, deux fois supérieure à  ce qu’elle est dans le reste du Danemark. Et c’est dans la région très au nord du Danemark, la moins peuplée (Nordjylland ; près de 59 000 habitants) que la proportion de personnes d’origine étrangère est la plus faible (8,9 % ; 5,4 % d’origine non occidentale). Les plus fortes concentrations de populations d’origine étrangère sont localisées dans les communes de la région de la capitale, avec un pic à 41,4 % à Ishøj ; 34,4 % des habitants y sont d’origine non occidentale. Copenhague n’arrive qu’en cinquième position avec 25,6 % de sa population d’origine étrangère et seulement 15,9 % d’origine non occidentale.

Dans le tableau ci-dessous, l’ordre des origines les plus fréquentes a été établi à partir de celui observé à Ishøj où 52,9 % des habitants d’origine étrangère sont d’origine turque ou pakistanaise. Plus de la moitié le sont aussi à Albertslund. Les cases surlignées en vert clair indiquent, pour chacune des communes, les origines qu’il faut cumuler pour dépasser (de 0,1 à 4,4 points) la moitié de la population d’origine étrangère. Plus il y en a, plus la population d’origine étrangère est diversifiée. C’est particulièrement le cas à Copenhague où les personnes d’origine turque ou pakistanaise ne regroupent que 10,2 % de la population d’origine étrangère.

Conclusion

Ces quelques données ne donnent qu’un aperçu de ce qu’il est possible de faire à partir de StatBank. Le Danemark est exemplaire en matière de mise à disposition d’informations statistiques, avec une liberté de choix laissée à l’utilisateur qui fait envie. Ma réserve porte sur le choix méthodologique de la définition des descendants d’immigrés dont le nombre est très dépendant de la propension à l’endogamie. Ce qui fausse l’appréciation globale de la population d’origine étrangère et la part qu’y prennent différentes origines.

 

Retrouvez cet article avec tous les graphiques sur le blog de Michèle Tribalat en cliquant ici

 

« De moins en moins d’électeurs se revendiquent de la gauche »


On ne présente plus Jérôme Fourquet de l’Ifop, auteur de L’Archipel français. Dans sa dernière enquête d’opinion, le sondeur et politologue analyse la droitisation de la société française… qui ne profite pas forcément aux partis de droite. D’autant qu’Emmanuel Macron triangule avec brio. Entretien (1/2)


 

Daoud Boughezala. Dans la dernière enquête d’opinion de l’Ifop pour Le Point, près de quatre Français sur dix (39%) se disent de droite contre seulement 13% qui se situent à gauche. Cette droitisation du corps social est-elle la conséquence d’une accumulation de chocs (Covid, crise sanitaire, économique, insécurité…) ou traduit-elle tendance lourde ?

Jérôme Fourquet. C’est une tendance lourde sans doute renforcée par le climat actuel. Les faits divers indiquant un ensauvagement de la société, la crise économique, les tensions géopolitiques créent un climat propice au conservatisme, à une volonté de conserver l’existant, de rappeler les règles et les normes et de faire appel à une certaine forme d’autorité. Sur un plan politologique, les chiffres nous disent par ailleurs que le clivage gauche-droite n’est pas mort, bien qu’il ne soit plus le clivage politique dominant. Globalement, la droite s’en sort mieux que la gauche.

Si pour toute une partie de la population, cette grille de lecture est moins opérante pour comprendre et percevoir la scène politique (prises de position des uns et des autres), beaucoup continuent de se classer à droite ou à gauche lorsqu’il s’agit de définit leur identité politique individuelle.

En plus du clivage droite-gauche, un clivage puissant s’est installé en France depuis la présidentielle de 2017, comme dans d’autres pays (Brexit au Royaume-Uni, Trump aux Etats-Unis, Bolsonaro au Brésil…). On peut l’appeler société ouverte vs société fermée, somewhere vs anywhere, protégés vs exposés. Mais dans des sociétés complexes et archipellisées comme les nôtres, aucun clivage n’est suffisamment puissant pour résumer à lui seul le paysage politique. Si ce nouveau clivage est dominant, le clivage droite-gauche fait néanmoins de la résistance.

Se dire de droite, qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?

Chez les électeurs qui se classent à droite, on peut penser que les valeurs d’ordre et d’autorité sont importantes, la notion de responsabilité individuelle tout autant, de même qu’une certaine forme de libéralisme qui laisse de la latitude aux acteurs économiques et fait jouer les lois du marché. Tout cela s’accompagne d’une aspiration à l’ordre et à la sécurité, d’une défense de la propriété individuelle, d’une volonté de maintenir et de transmettre un héritage culturel.

Mais le fait de se dire de droite ne conduit pas automatiquement à glisser un bulletin LR dans l’urne. Une partie des plus à droite préfère le RN, d’autres appuient la démarche d’Emmanuel Macron depuis qu’il a engagé un virage très précoce à droite. Les gens qui se considèrent culturellement et politiquement de droite ne votent donc pas comme un seul homme pour les représentants officiels de ce courant de pensée. Dans le dispositif macroniste, Castex, Darmanin et Le Maire ont pour fonction d’empêcher la reconstruction des Républicains et de toute alternative sérieuse à LREM susceptible de séduire l’électorat de droite.

Sociologiquement, à quoi correspond cet électorat ?

C’est un ensemble sociologiquement très hétéroclite composé de retraités plus ou moins modestes, de chefs d’entreprise, des cadres et professions libérales, des agriculteurs, qui partagent une certaine vision du monde. Manifestement, la droite continue d’avoir un électorat significatif puisque toute une partie de la population se revendique de droite.

Malgré ce climat relativement favorable, les états-majors des partis de droite ont un problème stratégique : quel positionnement adopter face au macronisme ?

Dans les premiers mois du quinquennat, la gauche tendance PS a aussi tergiversé avant de s’ancrer dans l’opposition…

La gauche se trouve dans une situation diamétralement opposée. Etant dans une position frontale, elle n’a pas de problème de positionnement vis-à-vis du macronisme, qui dérive de plus en plus vers la droite. Mais la gauche a un problème de taille : de moins en moins d’électeurs se revendiquent de la gauche. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon prend régulièrement ses distances vis-à-vis de ce vocable. Il a commencé sa carrière autonome en dehors du PS en créant le « Parti de gauche » qui s’appelle aujourd’hui La France insoumise. Chez les écologistes, Yannick Jadot entend dépasser l’ancienne formule de « gauche plurielle » et déclare venu le temps de l’écologie politique. Quant au PS, il se revendique toujours de gauche mais son premier secrétaire Olivier Faure s’est réjoui de l’avènement d’un bloc social-écologiste le soir du second tour des municipales, comme si son objectif était un dépassement rapide de la vieille identité socialiste (« la vieille maison », aurait dit Blum) pour aller vers une formule nouvelle. Cela dénote une crise philosophique et culturelle profonde à gauche.

Quelles sont les causes de cette crise ? L’échec du quinquennat Hollande après la désillusion des deux septennats Mitterrand ?

Que la gauche française se rassure : on observe ce phénomène dans la plupart des démocraties occidentales. La promesse sociale-démocrate s’est épuisée. Du moins ce modèle et cette doctrine ont été déstabilisés par l’immersion dans le grand bain de la mondialisation. Olivier Faure annonce l’avènement de la social-écologie comme si l’écologie était la nouvelle force propulsive à gauche. Mélenchon a fait le même constat : le communisme et la social-démocratie semblent à bout de souffle, en s’inscrivant dans une optique populiste à la Chantal Mouffe : peuple contre élites, oligarchie contre les « 99% » de la population. Il ne se revendique plus qu’épisodiquement de la gauche.

Mais rendons à César ce qui est à César : le modèle social-démocrate est peut-être épuisé parce qu’il a en bonne partie réussi. On le voit avec la gestion de la crise du Covid : en quelques mois, nous avons renforcé notre Etat-Providence déjà très plantureux et qui paraît aujourd’hui obèse. L’Etat va vous donner 50 euros pour réparer votre vélo, tous les secteurs économiques tendent la sébile pour demander son chèque, de l’industrie aéronautique au tourisme en passant par les boîtes de nuit.

Il n’est plus du tout question de privatisations. C’est assez cocasse de penser que la France s’empaillait sur le cas d’Aéroports de Paris il y a encore un an. Au contraire, l’Etat va monter au capital d’Air France et toute une série d’entreprises connaîtront le même sort.

Même des libéraux comme Macron ou Le Maire appliquent aujourd’hui une politique ultrakeynésienne. Crise du Covid oblige, cet ultrakeynésianisme s’ajoute à un modèle français où 57% de la richesse nationale était déjà redistribuée par la puissance publique.

Avec l’assentiment de la quasi-totalité de la classe politique de l’extrême droite à l’extrême gauche…

Oui. Si certains critiquent cette politique, ils le font en prétendant qu’elle ne va pas assez loin dans l’étatisme. Signe des temps, le Premier ministre Jean Castex est de droite mais se dit gaulliste social. Même si la social-démocratie supposait aussi la négociation, le paritarisme, et des syndicats forts, avec la mise en place d’un Etat social très interventionniste économiquement, très redistributif fiscalement et très généreux socialement, la France a dépassé certains espoirs formulés après-guerre. Partant, qu’est-ce que les socialistes peuvent demander de plus ? C’est pourquoi certains d’entre eux cherchent plutôt la nouvelle frontière idéologique soit dans l’extension des droits (des individus ou des minorités) soit dans l’écologie.

à suivre…

Zoe Saldana, l’actrice qui se repent d’être trop blanche

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Zoe Saldana, actrice américaine d’origine portoricaine et dominicaine, ayant incarné Nina Simone dans le biopic Nina, s’est excusé… de ne pas être assez noire de peau pour le rôle. Décryptage du racialisme de notre temps.


 

J’ai toujours tendance à sous-estimer la vitesse à laquelle une certaine partie de la société s’enfonce dans les délires idéologiques à la mode. Dernière surprise en date : en ce début d’août, Zoe Saldana, actrice américaine d’origine portoricaine et dominicaine – ce détail prend tout son sens plus tard – ayant joué Nina Simone dans le biopic Nina, s’est excusé pour avoir tenu le rôle de la grande musicienne, plus noire qu’elle : « Je n’aurais jamais dû jouer Nina. (…) J’aurais dû faire tout ce qui était en mon pouvoir pour confier le rôle à une femme noire pour qu’elle puisse incarner le rôle d’une femme noire exceptionnelle ». Concernant le fond de teint noir qu’il a fallu lui mettre pour lui donner un épiderme semblable à l’artiste qu’elle interprétait – vous connaissez la rengaine du « black face » – l’actrice a même déclaré : « Je pensais à l’époque que j’avais la permission parce que j’étais une femme noire, et je le suis, mais c’était Nina Simone (…) Nina avait un parcours qui devrait être honoré jusqu’au moindre détail ».

Peu consciente de l’incohérence de son propos (si l’on veut coller aux détails, le maquillage peut sembler légitime), l’actrice se répand en larmes de crocodiles pour témoigner de sa sincérité auprès du tribunal des belles âmes.

Je suis dur, me direz-vous.  Et puis il faut dire que dans un biopic, le protagoniste principal a intérêt à ressembler un peu au grand personnage qu’il incarne – à ce titre il était donc bien judicieux de faire jouer la grande Nina par une femme noire plutôt que par un homme blanc. Sauf qu’à l’époque où le film est sorti en 2016, la toute ambitieuse Zoe Saldana ne s’était pas défaite lorsque Kelly Simone, la fille de Nina, s’était déclarée peu convaincue par ce choix pour incarner sa mère, ainsi que par un scénario selon elle mensonger.

Cinquante nuances de noir

Prétendant s’identifier à une femme noire, – éternelle contradiction d’un progressisme qui autorise n’importe qui à s’identifier à n’importe quoi et qui attache simultanément à chacun les chaines de son appartenance natale – l’actrice à l’époque prête à tout défendait l’idée qu’il « n’y avait pas qu’une seule façon d’être noir », raison pour laquelle elle pouvait interpréter une « autre femme noire ». Quatre ans plus tard, l’emprise de mouvements haineux s’autoproclamant porte-voix des minorités est passée par-là, et l’actrice s’adonne à un exercice nord-coréen de repentance publique auprès d’une certaine gauche aux instincts totalitaires qui se constitue systématiquement en jury d’assise médiatique pour trancher du bien et du mal, du raciste et du non-raciste (il suffit de voir les journaux observant avec délectation les excuses de l’actrice – Huffington Post et autres Inrocks).

Il y a d’abord dans ce nouveau procès quelque chose qui relève de l’étrange recherche d’une « pureté de la race » noire, visiblement déniée à une actrice dont chacun peut tout de même constater qu’elle n’est pas blanche. Cet étrange concours de couleur, sous prétexte de lutter pour la visibilité de minorités qui n’en finissent plus de s’éclater en sous-groupes, fixe à chacun un spectre bien précis d’engagements qu’il peut incarner en fonction de son appartenance ethnique. Certes, Zoe Saldana avait grimé son nez pour ressembler à Nina Simone. Mais Eric Elmosnino dans Gainsbourg, vie héroïque, n’a-t-il par également revêtu un nez massif et tranchant pour bien coller au génie juif qu’il a magnifiquement interprété ? A-t-on entendu la communauté juive s’inquiéter de que ce maquillage ne fasse référence aux caricatures juives millénaires qui ont fait florès entre 39 et 45 ? Seulement voilà : certaines franges minoritaires n’ont que leur susceptibilité pour se mettre en valeur et justifier leur violence.

Le manque de diversité est idéologique

Cette concurrence épidermique masque enfin le fait que si le star system, en Amérique comme en France, est peu représentatif de la population, ce n’est pas parce qu’il manque de telle ou telle couleur, mais parce qu’il manque de diversité d’idées (et de plastiques également d’ailleurs – dans le cinoche, mieux vaut être une belle noire qu’un blanc moche !). Sur les centaines de star que nous connaissons, combien se revendiquent pro-Trump, antilibérales ou sceptiques vis-à-vis de MeToo et de Black lives matter ? Croyant d’un côté célébrer la diversité en hiérarchisant les races, le politiquement correct crée en même temps une surveillance de tous par chacun, dans laquelle les déviants mis au ban d’un monde du spectacle qui ne regorge ni d’intellectuels, ni de convictions très solides, et qui ne cherche en réalité que l’homogénéisation du monde.

Nina

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« La destruction d’Israël reste l’utopie mobilisatrice des jihadistes »

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Une petite décennie après son déclenchement, où en est la guerre en Syrie ? Que reste-t-il de Daech à l’échelle mondiale ? Quel jeu joue la Turquie d’Erdogan ? Les réponses du géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et du Liban. Entretien (2/2).


Retrouvez la première partie de cet entretien ici.

Daoud Boughezala. Presque dix ans après le début de la guerre civile syrienne, Damas a-t-il renoncé à recouvrer son intégrité territoriale, notamment dans la province d’Idleb et au Kurdistan ?

Fabrice Balanche. Damas veut reconquérir l’ensemble de son territoire. La priorité est la poche d’Idleb (2,5 millions d’habitants), qui devrait connaître une nouvelle offensive dans les mois à venir. Son retour dans le giron de l’Etat syrien est indispensable pour restaurer l’économie d’Alep, toujours sous la menace des jihadistes qui contrôlent Idleb, mais également protéger Lattaquié et la région alaouite de leurs raids. Cependant la Turquie a déployé 9,000 hommes à Idleb pour bloquer la progression de l’armée syrienne. D’une part, elle ne veut pas voir affluer sur son territoire deux millions de nouveaux réfugiés. D’autre part, Erdogan veut une contrepartie contre les Kurdes. Depuis 2016, la progression de l’armée syrienne à Alep et Idleb s’est faite avec la complicité de la Turquie et donc au détriment des Kurdes, comme nous avons pu encore le constater en octobre 2019 lorsque l’armée turque s’est emparée de la bande frontalière Tel Abyad-Ras el-Aïn, sous le regard incrédule des Occidentaux.

Le Kurdistan syrien (Rojava) est donc sous la menace d’une nouvelle offensive turque, car Erdogan n’acceptera jamais un mini-Etat kurde dans le nord de la Syrie, notamment dirigé par un parti lié au PKK. La région dispose de pétrole mais elle est complètement enclavée et dépendante de la Turquie pour ses ressources en eau. Il lui faudrait une réelle protection militaire des Occidentaux et un plan Marshall pour construire une économie autonome. Or, les Etats-Unis n’ont aucune envie de s’engager dans ce processus et l’Union Européenne n’a pas les moyens militaires de se substituer aux Etats-Unis. Moscou, Damas et Téhéran attendent patiemment et activement que les troupes américaines toujours présentes quittent cette région. Les dirigeants Kurdes espèrent conserver leur autonomie grâce à la médiation de la Russie, mais Damas refuse pour l’instant toute concession. Les problèmes économiques du gouvernement syrien, le retour de la violence à Deraa et la lenteur avec laquelle l’armée syrienne progresse à Idleb, leur laissent un sursis de quelques mois, voire quelques années. Le Rojava est pris entre l’enclume syrienne et le marteau turc.

D’ailleurs, quelle stratégie poursuit la Turquie en Syrie ?

Depuis août 2016, la Turquie a entrepris la construction d’une ceinture arabe anti-kurde dans le Nord de la Syrie. Les districts d’al-Bab, Azaz et Jerablous, au nord d’Alep, conquis en 2016 contre Daesh, ont été agrandis par ceux d’Afrin, pris aux Kurdes en 2018, et ceux de Tel-Abyad – Ras al-Ain, également pris aux Kurdes en octobre 2019. Ces zones sont directement administrées par les gouverneurs turcs d’Antakya, Ourfa et Gaziantep. La Turquie a organisé une gendarmerie et une armée locale. Elle paye les fonctionnaires locaux et, avec l’effondrement de la livre syrienne début 2020, la livre turque est désormais la monnaie de référence. Ces territoires comptent aujourd’hui plus d’un million et demi d’habitants (dans une Syrie qui en dénombre 17 millions), des centaines de milliers de déplacés internes venus de Deraa, Idleb, la Ghouta et l’ensemble des zones reconquises par l’armée syrienne, viennent s’y installer à défaut de pouvoir se réfugier en Turquie. C’est dans cette zone que la Turquie recrute les mercenaires qu’elle envoie en Libye. Il sera difficile à l’armée syrienne de revenir dans cette zone qui risque de devenir une République de Syrie du Nord sur le modèle chypriote.

Comme l’illustre la brouille entre Bachar Al-Assad et son cousin milliardaire Rami Makhlouf, la rue alaouite a-t-elle lâché le pouvoir baathiste ? Plus globalement, alors que des druzes ont manifesté contre Damas, le régime est-il en train de perdre le soutien des minorités sur lesquelles il s’appuie depuis des décennies ?  

Les manifestations anti-régime à Souweida se sont rapidement terminées en juin dernier avec l’arrestation des principaux activistes. Elles étaient surtout motivées par la dégradation des conditions de vie en raison de la forte dévaluation de la livre syrienne. Nous avons eu des manifestations de colère semblable dans le pays alaouite durement éprouvé par la guerre. Si les provinces de Lattaquié et de Tartous ont été largement épargnées par les combats, en revanche les alaouites ont payé le prix du sang et ils n’acceptent pas la misère qui les frappent, alors que c’est grâce à leur sacrifice que Bachar el Assad a pu conserver le pouvoir. Certes, les alaouites n’avaient pas le choix, car la victoire de l’opposition islamiste aurait signifié leur élimination de Syrie, comme celle des autres minorités confessionnelles. Aujourd’hui encore, ils n’ont guère le choix, car vers qui se tourner en dehors de Bachar al-Assad ? Il a gagné la guerre avec l’appui des Russes et des Iraniens et il n’existe pas d’alternative politique réaliste en Syrie qui puisse donner des garanties existentielles aux minorités.

La brouille entre Bachar al-Assad et Rami Makhlouf ne témoigne pas d’une fracture au sein de la communauté alaouite ou d’un divorce entre la rue alaouite et le pouvoir baathiste. Rami Makhlouf est unanimement détesté en Syrie, par le peuple outré par son luxe ostentatoire et par les hommes d’affaires excédés par la prédation systématique qu’il exerçait sur l’économie syrienne. Il est le symbole de la corruption et du népotisme qui a conduit les Syriens à la révolte en 2011. Souvenons-nous qu’au début de la révolte, les Syriens s’attaquaient aux bâtiments officiels mais aussi aux agences de Syriatel, la compagnie de téléphone de Rami Makhlouf. En procédant à la confiscation des biens de son cousin, Bachar Al-Assad a retrouvé un peu de marge financière, mais il a surtout prouvé qu’il avait le pouvoir bien en main, puisqu’il était capable de frapper même au sein du premier cercle du pouvoir. En revanche, il ne faut pas y voir le début d’une opération anti-corruption de grande ampleur de la part d’un régime qui serait devenu vertueux sur ce plan. L’espace économique libéré par Rami Makhlouf est en partie déjà comblé par d’autres affairistes proches d’Asma Al-Assad et du président lui-même.

La Russie a annoncé construire une réplique de la cathédrale Sainte-Sophie en Syrie, dans la province de Hama.  Cette démonstration du soft power orthodoxe russe est-elle un message adressé à la Turquie d’Erdogan ? 

La construction d’une réplique miniature de la cathédrale Sainte-Sophie, à Sqalbyeh, petite ville chrétienne orthodoxe au nord-ouest de Hama, est bien entendu une réponse à Erdogan. La ré-islamisation de Sainte Sophie, devenue un musée sous Ataturk, possède une portée symbolique et stratégique qui va delà de la simple politique domestique. Erdogan se rêve en nouveau calife, comme son illustre prédécesseur Soliman le Magnifique. Sainte Sophie est appelée à remplacer la mosquée al-Ahzar du Caire pour ses avis juridiques et la prière du vendredi mettre en scène Erdogan comme le commandeur des croyants. Alors que l’Occident minimise l’affaire, la Russie de Vladimir Poutine prend très au sérieux le geste d’Erdogan ; cela lui donne un levier sur un monde arabe et musulman déstabilisé par les printemps arabes et qui est en mal de leadership. A contrario, Poutine a renoué avec la tradition russe de protection des chrétiens orthodoxes, et plus généralement de l’ensemble de la chrétienté, puisque les Etats d’Europe occidentale sécularisée ont renoncé à jouer ce rôle.

Sqalbyeh est un ilot chrétien dans une région musulmane. La ville a été défendue durant toute la guerre par une milice chrétienne qui a résisté aux assauts des rebelles islamistes et des jihadistes d’Al-Qaïda. Jusqu’au printemps 2019, elle était bombardée régulièrement par les rebelles d’Idleb soutenus par la Turquie. Le lieu est donc hautement symbolique, montrant qu’une petite communauté chrétienne, avec le soutien massif de la Russie, peut résister au rouleau compresseur islamo-turc. C’est un message très clair envoyé aux Européens qui s’inquiètent de l’expansion turque en Méditerranée orientale, de son ingérence dans les affaires domestiques grâce à une diaspora mobilisée par l’AKP, et soumis à un dangereux chantage aux migrants, que l’intervention militaire turque en Libye ne fait qu’augmenter.

Si le front syrien se stabilise, l’épicentre du djihadisme se déplacera-t-il en Libye, où la Turquie soutient des milices islamistes opposées à Haftar ?

Les deux fronts sont désormais liés puisque nous trouvons quasi les mêmes acteurs en Syrie et en Libye. La Turquie utilise le réservoir de rebelles islamistes et de jeunes chomeurs du Nord-Ouest de la Syrie pour soutenir le Président Sarraj en Libye. La Russie recrute des rebelles « réconciliés » du Sud de la Syrie pour les envoyer soutenir le maréchal Haftar au côté des mercenaires du groupe Wagner. Cependant, la Libye n’est pas une terre de jihad comme la Syrie avec Al-Qaïda et Daech. Certes, nous avons la présence des mêmes groupes jihadistes en Libye, qui essaiment également en Afrique sub-saharienne. Cependant la guerre en Libye n’est pas aussi mobilisatrice que celle au « pays de Sham » dans la jihadosphère. La lutte contre les « hérétiques » chiites est devenue un objectif prioritaire du jihad avec Daech. Mais l’utopie mobilisatrice commune des jihadistes demeure la destruction d’Israël et la reprise de Jérusalem. Or, on s’éloigne de l’Etat hébreu en Libye. Par ailleurs, on n’y trouve ni chiite à égorger, ni chrétiens à décapiter, à part quelques malheureux ouvriers coptes égyptiens, ni même une minorité yézidi à réduire en esclavage sexuel pour satisfaire les bas instincts des candidats au jihad. Il ne faut pas négliger pas ce dernier facteur, comme le souligne Hugo Micheron dans son ouvrage Le jihadisme français. quartiers, Syrie, prisons. Le véritable facteur d’attraction de la Libye, qui pourrait justement en faire l’épicentre du jihadisme, c’est simplement l’appât du gain. Les ressources pétrolières libyennes constituent un attrait non négligeable pour les professionnels du jihad, quitte à s’en servir pour financer des opérations sur d’autres terrains. Il est clair, que si la situation militaire doit pourrir en Libye, tandis que la Syrie se stabilise, nous verrons un transfert de combattants depuis la Syrie qui alimenteront le conflit au nom du « jihad ».

Martin Parr, victime (consentante) des clichés antiracistes

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Martin Parr, le photographe britannique, injustement accusé de cautionner le racisme, soutient les déboulonnages de statues… Cloué au pilori, il ne bénéficie pas de la mansuétude dont jouit son concitoyen le rappeur Wiley, auteur d’une série de tirades antisémites. Selon que êtes blanc ou noir…


Faites vos jeux, rien ne va plus !  Il n’est pas facile de deviner qui sera la prochaine victime de la fâcheuse tendance actuelle à mettre au ban des médias toute personne ayant exprimé une opinion contraire à la moraline régnante. Car la cancel culture est un dédale où même ceux qui se croient purs et vertueux se perdent, où le bien et le mal se transforment l’un dans l’autre et où le héros d’hier peut devenir le grand méchant d’aujourd’hui. La formule de La Fontaine, « Tel est pris qui croyait prendre », n’a jamais été aussi pertinente. Considérons d’abord le cas de Martin Parr.

Laver plus blanc que blanc

Ce Britannique de 68 ans, photographe émérite et doyen des photojournalistes, a été contraint de démissionner de son rôle de directeur artistique du Festival photographique de Bristol, cette ville où l’on déboulonne les statues d’esclavagistes. La raison remonte à 1969. Cette année-là, un photographe italien, Gian Butturini, publie London, un album d’images de la capitale qui inclut une double page où l’on voit, à gauche, le portrait d’une femme noire, employée du métro londonien, dans sa guérite et, à droite, la photo d’un gorille dans sa cage au zoo. Un simple hasard ? Peu probable. Juxtaposition raciste ? Possible. Comparaison compassionnelle entre deux êtres enfermés, chacun à sa manière ? Concevable. Le problème est que, aujourd’hui, de telles ambiguïtés ne sont plus permises. En 2017, la maison d’édition italienne, Damiani, ressort le livre – devenu introuvable – en facsimilé, en demandant à Martin Parr d’en écrire la préface. Celui-ci s’exécute sans faire la moindre référence à la double page en question. En 2019, une étudiante londonienne reçoit le volume en cadeau de son père. En découvrant la double page, elle reste bouche bée : comment Parr n’a-t-il pas pu en voir le sens, pour elle, évident ? Seule conclusion : Parr, tout comme Butturini (mort en 2006), doit être raciste, au moins inconsciemment. Elle lance une campagne de protestation sur Twitter et à Londres devant une exposition de Parr à la National Portrait Gallery. Le mouvement est peu suivi, jusqu’à ce que, motivés par l’assassinat de George Floyd, des étudiants de l’Université de l’Ouest d’Angleterre décident de retirer leur participation à une exposition de fin d’année qui devait avoir lieu à la Fondation Martin Parr. Quelquefois, pour faire annuler, il faut boycotter et vice versa. Les autorités universitaires appuient la décision des étudiants en récitant le mantra trinitaire qui affirme qu’elles restent « totalement engagées au service de la diversité, de l’égalité et de l’inclusion. » La démission de Parr est désormais inévitable, accompagnée d’une lettre d’excuses où il s’avoue mortifié par sa négligence. Il se dit prêt à verser ses droits d’auteur pour la préface à une organisation caritative et demande à l’éditeur de mettre au pilon les exemplaires restants. Afin de rendre sa fondation « plus inclusive » et « ouverte à la diversité », il crée une nouvelle bourse réservée aux photographes issus des minorités ethniques. Au jeu de la repentance, c’est le full. Ses détracteurs stigmatisent à la fois son analphabétisme visuel en termes de race et son insouciance d’homme blanc d’un certain âge. Pour eux, critiquer un tel personnage équivaut à « démanteler le système. »

La grande ironie de l’histoire est que Parr est un gauchiste antiraciste qui, dans un entretien accordé au Figaro avant qu’il ne soit obligé de démissionner, avait proclamé son soutien pour Black Lives Matter et s’était déclaré « complètement pour » la destruction des statues qui constitue, à son avis, une « réappropriation de notre histoire. » A force de déboulonner les autres, on finit par se faire déboulonner soi-même. Les accusateurs de Parr le Blanc n’ont fait preuve d’aucune hésitation, d’aucune mansuétude, en le condamnant. Mais dans le labyrinthe de la cancel culture, les choses ne se passent jamais comme prévu. Comme le confirme le cas de Wiley.

Se grimer en raciste

Ce rappeur britannique, connu comme le « Roi » d’une forme de hip-hop appelée « grime », récompensée d’une médaille par la Reine en 2018, commence mal le weekend du 25/26 juillet. Vendredi soir, il se lance dans une série de tirades antisémites sur différents médias sociaux. Interdit pendant quelques heures de publier sur Twitter, où il a un demi-million de suiveurs, il revient à la charge samedi matin. S’adressant aux juifs, qu’il qualifie de « lâches » et de « serpents » et qu’il compare aux membres du Ku Klux Klan, il leur assène qu’Israël « n’est pas votre pays » avant d’affirmer plus tard que c’est « à nous », invoquant ainsi le mythe des Hébreux noirs cher à certains Afro-Américains (Croyance selon laquelle les Noirs sont les vrais descendants des anciens Israélites.). Il semble que l’origine de ce déversement de haine se trouve dans un conflit entre le musicien et son manager qui s’avère être juif. Néanmoins, les « excuses » que le rappeur propose du bout des lèvres par la suite ne font que renforcer l’impression qu’il assume pleinement les pires théories conspirationnistes. Condamné immédiatement par certains, Wiley fait l’objet d’une complaisance relative de la part d’autres, surtout à gauche. Malgré le caractère outrancièrement raciste de ses remarques, Facebook attend le mardi suivant pour bloquer ses comptes, et Twitter le mercredi. L’épisode rappelle le cas d’un autre rappeur, l’Afro-Américain Ice Cube, qui, au début du mois de juin, tweete la reproduction d’une peinture murale dont l’imagerie sort tout droit des Protocoles des Sages de Sion. Critiqué, il récidive en postant d’autres emblèmes qui abondent dans le même sens. En l’occurrence, l’artiste Mear One, responsable de la fresque, qu’il a peinte sur un mur londonien et qui a été effacée par la municipalité en 2012, avait reçu à l’époque le soutien du leader travailliste, Jeremy Corbyn. Or, en novembre dernier, celui-ci a tweeté ses remerciements à Wiley pour son appui pendant la campagne électorale. Le samedi des tirades de Wiley, ce tweet a été judicieusement effacé. Ici, on voit bien se dessiner les frontières de ce triangle des Bermudes entre l’extrême-gauche, la judéophobie et certaines idéologies identitaires noires, zone où disparaissent à jamais de nombreux donneurs de leçons antiracistes.

Les délires offensants de Wiley sont condamnés de manière implicite dans une lettre ouverte signée par des centaines de musiciens et de producteurs, publiée en ligne le 1 août. Certes, toutes les formes de discrimination y sont dénoncées et l’antisémitisme figure bien sur la liste, mais le texte peine à souligner la leçon fondamentale de cet épisode : le fait de se croire victime de racisme n’empêche pas d’être raciste à son tour. Comme l’explique l’universitaire afro-américain, Wilfred Riley, dans son livre récent sur les dix vérités dont on ne peut pas parler (Taboo. 10 Facts You Can’t Talk About), « n’importe qui peut être un raciste. » Nos deux cas illustrent parfaitement les contradictions absurdes de la cancel culture. Le Blanc qui se croit protégé par sa vertu inhérente de gauchiste se fait dénoncer sans magnanimité aucune et doit se prosterner pour être absous de ses péchés. Le Noir qui se croit protégé par son appartenance à une minorité ethnique socialement désavantagée dérape en montrant que le racisme peut prendre toutes les formes et que chacun peut être à la fois victime et bourreau. Au fond, dans le dédale de la cancel culture, le seul Minotaure est la vieille hypocrisie humaine. Selon une autre formule de La Fontaine : « On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain. »

 

La justice sur le banc des accusés


Les Français ne font plus confiance en leur justice. Pourtant, c’est elle qui peut faire reculer la violence dans notre pays. Sans une justice équitable, le danger est grand de voir réapparaître la tentation de régler la problématique sécuritaire de façon autoritaire et musclée.


Tonneau des Danaïdes

Si la violence ne  date pas d’hier et qu’il est vain de croire pouvoir l’éradiquer complètement, il n’est pas interdit toutefois de vouloir la contenir, l’endiguer et de réfléchir aux moyens d’y parvenir. Telle est d’ailleurs la première tâche de l’Etat. Mais pourquoi la France, sur-administrée, championne des prélèvements obligatoires et dont l’Etat est atteint de boulimie structurelle, n’y parvient-elle pas ? La  case défectueuse dans le dispositif  sécuritaire ne se situe pas dans la police et la gendarmerie, dont les agents sont en première ligne face aux bandes armées et aux délinquants, et dont le professionnalisme et la retenue forcent le respect. C’est la réponse pénale qui est montrée du doigt par nos concitoyens lorsqu’on les interroge sur les causes de l’impuissance de l’Etat à endiguer la violence.

La justice semble ne pas vouloir jouer le jeu. Combien de policiers ont témoigné de leur stupéfaction de voir des délinquants multirécidivistes, qu’ils avaient arrêtés le matin et remis entre les mains de la justice, se promener en fin d’après-midi à leur nez et à leur barbe, le juge leur ayant rendu entre-temps la liberté ! Les forces de l’ordre ont l’impression, non seulement de ne pas être soutenues par les magistrats, mais surtout d’être entravées et désavouées dans leurs actions. En effet, que penser d’un juge qui ne prononce qu’une peine légère à l’encontre d’un multirécidiviste qui recommencera le lendemain ?

À lire aussi : La justice mise à nu par ses magistrats!

La police nourrit le sentiment d’être soumise au supplice de Sisyphe, ce héros mythologique grec qui fut condamné, aux enfers, à rouler éternellement un rocher sur une pente ; parvenu au sommet, le rocher retombe et notre héros doit recommencer sans fin ! Ou bien à remplir le tonneau percé des Danaïdes ! N’est-ce pas la situation à laquelle sont confrontées nos forces de l’ordre vis-à-vis de la justice ? Interpeller continuellement les violents qui, le soir, sont remis en liberté, et qu’il faudra appréhender de nouveau dès le lendemain !

Une impunité qui accroît la violence

Cependant, la police n’est pas la seule à sortir perdante d’un tel dysfonctionnement de l’administration judiciaire. A long terme, les contrevenants et les délinquants finissent par en devenir eux aussi les victimes indirectes. En effet, le laxisme des juges entretient chez eux un sentiment d’impunité qui ne peut, dans un premier temps, que les encourager dans la carrière du crime. En effet, dès lors que le principe de responsabilité est mis à mal, dès lors que, quoi qu’ils fassent, ils ne seront jamais tenus pour pleinement responsables de leurs actes, et donc punis en conséquence, pourquoi s’arrêteraient-ils en si bon chemin et ne remettraient-ils pas le couvert pour augmenter exponentiellement leurs gains ?

La mansuétude excessive et inopportune des juges conforte les violents, les intégristes et les trafiquants dans leur volonté de s’enrichir en contournant et en violant les lois, ou de décérébrer et embrigader la jeunesse au mépris de la laïcité. La violence et le fanatisme, constatant l’absence, en face d’eux, d’un ordre étatique capable de les contenir et de les réprimer, sont encouragés à persévérer et à augmenter. Le laxisme fait de la sorte le jeu de la montée aux extrêmes, jusqu’à ce qu’un pouvoir autoritaire et dictatorial ne reprenne les choses en main au détriment de la liberté. C’est pourquoi le laxisme des juges, en plus d’encourager la violence, véhicule, tôt ou tard, l’enfouissement des libertés publiques sous la chape de plomb d’un pouvoir autoritaire. Voilà où conduit le laxisme d’une magistrature idéologisée qui trahit sa mission.

En finir avec la culture de l’excuse

Comment rendre la justice à sa fonction première qui est de rendre à chacun son dû ? Premièrement, en mettant un terme à la politique de l’excuse. Trop souvent, les juges atténuent la gravité des crimes en alléguant l’enfance difficile ou le milieu de leurs auteurs, ou bien leurs origines, voire la discrimination dont ils auraient fait l’objet. Le principe de la « circonstance atténuante », de périphérique, devient central. Si bien que le coupable devient la victime, quand la victime objective, par exemple la personne qui a été volée, n’est pas loin d’être accusée d’avoir excité la convoitise du voleur, et d’être tenue pour responsable de son propre malheur !

À lire aussi : La précarité et l’injustice, faux prétextes de la sécession des banlieues

Cessons cet embrouillamini mental et appelons un chat un chat, en refusant d’opérer l’amalgame entre victimes et coupables. Sinon, en appelant « bien » ce qui est mal, et « mal » ce qui est bien, nous courons à la schizophrénie et à la perte de nos repères cognitifs. Respecter les « valeurs », cela commence par bien nommer les choses, et ne pas confondre le criminel avec sa victime.

Raccourcir les délais de la réponse pénale

Le deuxième moyen à mettre en œuvre afin que la justice reprenne la situation sécuritaire en main, consiste à raccourcir les délais de jugement. En effet, plus la réponse pénale tarde à venir, plus le sentiment d’impunité s’installe et s’enracine dans l’esprit du délinquant. Au final, celui-ci ne parvient plus à percevoir le rapport de cause à effet entre son méfait et le verdict qui tombe plusieurs années plus tard. La « tolérance zéro », que le chef de l’Etat promet de rétablir, commence par une justice plus rapide et plus efficace. C’est à ce prix que les Français recouvreront leur confiance dans l’institution judiciaire.

 

Quand Yassine Belattar célèbre la « caillera » Rimbaud

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L’Obs fait du poète prodige une icône de la gauche la plus cosmopolite, LGBT et progressiste. Une récupération au forceps.


« La passion Rimbaud » titre L’Obs de cette semaine. En couverture, le fameux portrait de sa gueule d’ange lorsqu’il n’était pas sérieux à dix-sept ans. Mais en version warholisée. Etant tombée dans le chaudron Rimbaud à quinze ans, je l’achète, faisant fi de ma réticence envers l’hebdo.

Rimbaud est un autre

Catastrophe. Le premier article du dossier, signé Roan Bui, essaie de faire du Voyant qui fixait les vertiges une figure inclusive. Certes, le poète fut depuis toujours un modèle, des Surréalistes à Patti Smith, la quintessence de la révolte rock’n’roll pour les uns et l’inventeur de la poésie moderne pour les autres.

Mais l’hebdo progressiste plombe les semelles de vent du génie en voulant en faire un porte drapeau de la « pensée » inclusive. Arianne Pasco, cofondatrice de Nice Art, nous explique que les « racisés » du monde entier, de Rio à Gaza, vénèrent l’enfant de Charleville, insinuant ainsi qu’il n’est pas uniquement une figure occidentale.

Même les indiens Navajo lui vouent un culte, un vers du Bateau Ivre, avec mon mauvais esprit habituel me vient immédiatement en tête : « Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs ».

Pour Roan Bui, l’auteur de Voyelles aurait été le précurseur de Twitter : « Annonçait-il déjà notre millénaire dopé aux images et aux slogans de 140 signes ? » Car il paraît qu’Instagram s’est aussi emparé de la gouape rimbaldienne. Sa gouape justement, Rimbaud en fut victime, plus connu pour ses yeux bleus (d’ailleurs colorisés par le photographe, déjà à l’époque) que pour son oeuvre. Le très catholique François Mauriac eu ce mot d’une aveuglante justesse : « L’effroyable talent de Rimbaud fut aussi celui de ne pas avoir su vieillir ». Si je doute que Rimbaud fût le précurseur de Twitter, il annonça sans doute cette invention de l’après-guerre qu’est l’adolescence. Vivre vite, mourir jeune, et pourquoi pas no future.

Petit génie devenu bourgeois

Mais futur il y eut. En 2015, a été retrouvé un album photo ayant appartenu à la belle horizontale Liane de Pougy. Que des stars de l’époque mais sans la moindre légende. Une des photos attira l’attention du collectionneur Carlos Leresche : un homme un peu replet, entre deux âges, moustache et costume de bourgeois. Un regard bleu, LE regard. Cela ne fait aucun doute, le collectionneur compare la photo avec le célèbre portrait de Carjat. Cet homme c’est Rimbaud.

Peu importe que cela fût vrai ou non, car cela provoqua un tollé chez les rimbadolâtres, cette caricature de bourgeois du XIXéme ne peut être le génial poète fugueur. Condamné à la jeunesse pour l’Eternité (elle est retrouvée). On ne touche pas au mythe. Mythe qui fut d’ailleurs déconstruit par Etiemble dans son ouvrage Le mythe Rimbaud paru en 1954 chez Gallimard. Il estimait que « l’homme aux semelles de vent fut plombé par les commentaires et les crétineries ».

Et les crétineries, ce n’est pas ce qui manquent dans l’article de L’Obs, la palme revenant à Yassine Belattar qui qualifie Rimbaud de caillera : « Il a cette amour-haine pour la France qui ne l’accepte pas vraiment. Ca me fait un peu penser à ces gamins rebeus qui vont s’installer à Dubaï, plus caillera que Rimbaud tu meurs ». Belle projection, et pourquoi pas ? Nous nous sommes tous projetés en Rimbaud à un moment de notre vie. Mais je préfère l’imaginer crevant la dalle avec Verlaine à Bruxelles que faisant du shopping à Dubaï. Quant au terme caillera… Une caillera écrit-elle des poèmes en latin à quatorze ans ? Une caillera déclare-t-elle vouloir être voyant dans une lettre à son professeur à 17 ans ? : « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Une caillera apprend-t-elle plus d’une dizaine de langues ? Mais peut-être ai-je trop de préjugés.

Un génie démoniaque

Non, Rimbaud n’est pas une icône LGBT, rien ne prouve finalement qu’il fut homosexuel malgré son histoire passionnelle avec Verlaine. D’ailleurs, il le confesse dans « L’époux infernal », texte autobiographique d’Une saison en Enfer : « bien que cela ne fût pas bien ragoûtant« . Et il se maria en Abyssinie. Non, Rimbaud ne fut pas celui qui ne travailla jamais, il fut dur à la tâche à Harare. Non, Rimbaud ne fut ni anticlérical- en creux, il ne parle que de Dieu- ni politisé malgré son engagement de jeunesse auprès des Communards. Ni anti-France, car même le monde était trop petit pour lui

Bref, Rimbaud fut un génie, ce génie qui s’abattit sur ce petit-bourgeois paysan des Ardennes, ce génie qui sûrement l’encombrait.  Et l’étymologie de génie renvoie à démon. Le démon est double et Rimbaud fut au-delà de cette dualité puisqu’il est multiple.

Selon Fabrice Luchini, personne ne comprend Rimbaud. Beaucoup s’y sont essayés avec plus ou moins de bonheur, à l’image du professeur de lettres négationniste Robert Faurisson qui voyait en Voyelles la description d’un coït (hétérosexuel). Je est un autre et Rimbaud fut tous ces autres : le jeune homme qui exaltait les sens et la nature dans ses poèmes de la période de Douai, le vagabond exalté, le globe-trotter trafiquant d’armes.

Il y en a pour tout le monde. A mes yeux, Rimbaud reste celui qui livra l’ultime définition du kitsch dans l’Alchimie du verbe : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, la littérature populaires, livres démodés, latin d’église ». Et bien sûr celui définit ma jeunesse : « Oisive jeunesse. A tout asservie. par délicatesse, j’ai perdu ma vie ».


Comité Adama : tout le pouvoir aux people

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Assa Traoré donne une conférence de presse devant la mairie de Beaumont-sur-Oise -Val-d'Oise) lors d'un rassemblement en mémoire de son frère décédé lors d'une interpellation, 20 novembre 2016. © Julien Pitinome/NurPhoto

Si la France entière croit connaître les circonstances de la mort d’Adama Traoré survenue dans une gendarmerie le 19 juillet 2016, la genèse mondaine du comité qui entend en faire la victime d’une bavure raciste est bien moins connue. Enquête.


Ce 19 juillet 2016, la mort d’Adama Traoré est annoncée en début de soirée. Il fait très chaud. L’ambiance est électrique. Des émeutes commencent dès la nuit tombée et se poursuivent les cinq jours suivants. Les pouvoirs publics craignent un effet de contagion, comme en 2005, où tout était parti de la mort de deux jeunes poursuivis par la police. Ils sont assez vite rassurés. Les tensions se bornent au secteur de Beaumont-sur-Oise, Persan et Champagne-sur-Oise, où Adama Traoré avait ses habitudes. Ce n’est pas le cœur de la banlieue, plutôt une zone mixte, mi-village, mi-cité, tout près des plaines et des bois de Picardie, surveillée par les gendarmes et non par la police.

A lire aussi, du même auteur : l’étrange arrêt-maladie d’Assa Traoré

Alors que le corps du jeune homme n’a pas encore été autopsié, la famille d’Adama joue l’apaisement. « Sous le coup de l’émotion et de la colère, certains membres de la famille ont pu dire des choses farfelues », déclare Lassana Traoré dans Le Journal du Dimanche du 24 juillet 2016. Installé à Bordeaux, c’est l’aîné de la famille. Il travaille. Il a pris ses distances avec les cités où zonait encore Adama. Il faut que « cessent les fantasmes d’un côté comme de l’autre », ajoute Me Frédéric Zajac, qui défend la famille. La mort d’Adama Traoré, qui ne fait même pas la une, à cause de la tuerie de la promenade des Anglais, survenue cinq jours plus tôt, semble vouée à un oubli rapide.

Mais les militants décolonialistes sont déjà sur le coup. On ne peut pas les accuser d’avoir récupéré l’affaire Adama : ils l’ont inventée de toutes pièces. Le 20 juillet, alors qu’ils sortent d’un rendez-vous en mairie de Beaumont, les proches d’Adama Traoré sont approchés par Samir Elyes Baaloudj, 44 ans, un historique du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), fondé en 1985. Ils rencontrent aussi Sihame Assbague, 31 ans, qui organise le même été un camp décolonial non mixte à Reims. Le lendemain de la mort d’Adama Traoré, elle twitte déjà à son sujet le hashtag #BlackLivesMatter. À l’époque, il est repris seulement par la sphère militante. C’est un bide. Suivant les conseils de ces militants, la famille remercie très vite Me Zajac. Elle se tourne vers un autre pénaliste, habitué des dossiers médiatiques,Yacine Bouzrou.

Assa Traoré, payée par la Fondation Rothschild

Ces militants vont par ailleurs sélectionner comme porte-parole la demi-sœur d’Adama, Assa Traoré. Adama avait une jumelle, Hawa, mais elle vit à Valence et ne pourra pas se libérer facilement pour les médias. Assa est à Paris. Elle a du charisme et apprend vite. Elle va assumer à merveille le rôle de « la grande sœur qui a veillé sur la fratrie après la mort du père », survenue en 1999.

C’est un rôle de composition. En réalité, Assa n’a pas vécu longtemps avec Adama. Dès le décès du chef de famille, la famille polygame s’est scindée. La seconde épouse a quitté Beaumont-sur-Oise pour s’installer juste à côté, à Champagne-sur-Oise, avec ses deux jumeaux de sept ans, dont Adama. Au moment où son demi-frère meurt, Assa Traoré ne partage plus son quotidien depuis dix-sept ans. Elle a fait sa vie, a trois enfants, habite à Ivry-sur-Seine et travaille à Sarcelles. « On ne la croisait jamais sur le terrain », souligne un gendarme du secteur.

Elle répète souvent qu’elle a appris le décès d’Adama alors qu’elle se trouvait en Croatie pour « déplacement professionnel ». C’est exact, mais à préciser. En tant qu’éducatrice spécialisée, elle encadrait avec une collègue un groupe de sept adolescents en voyage à Rabac, une station balnéaire de la côte Adriatique. Une semaine de vacances offerte à des jeunes défavorisés, ce qui cadre mal, bien sûr, avec le discours martelé par le comité Adama sur les populations racisées-abandonnées-persécutées des cités.

Le nom de l’employeur d’Assa Traoré cadre encore plus mal avec ce discours. Il s’agit d’une fondation issue d’un réseau qui, sous l’Occupation, venait en aide à des jeunes ayant de réelles raisons de courir pour échapper aux contrôles d’identité : l’Œuvre de protection des enfants juifs. Créée en 1945, l’OPEJ est désormais un acteur du social avec délégation de service public. Elle s’occupe de tous les enfants en difficulté, sans distinction de confession. Son nom complet est Fondation OPEJ-Baron Edmond de Rothschild, car elle bénéficie du soutien généreux de la Fondation Rothschild.

La figure de proue du comité Adama payée par les Rothschild ? L’histoire ne semble pas du tout amuser l’OPEJ

Assa Traoré a publié au Seuil en mars 2017 un livre-témoignage écrit avec Elsa Vigoureux, du Nouvel Observateur. À aucun moment elle n’évoque ces détails. Elle « remercie la Fondation OPEJ pour sa compréhension et son soutien », en dernière page, sans développer le sigle. Ce soutien n’était pas seulement moral. Assa Traoré n’est pas retournée travailler après le décès de son demi-frère. Jusqu’en août 2017, elle a bénéficié d’un arrêt-maladie : à ce titre, elle a été prise en charge par la Sécurité sociale. Elle ne nous a pas précisé son indemnité. La réglementation prévoit un équivalent temps plein les premiers mois, qui décroît ensuite. Elle est restée salariée de l’OPEJ jusqu’en décembre 2019, sans salaire, précise-t-elle, mais avec la certitude de pouvoir réintégrer son poste à tout moment. Pas de quoi hurler au scandale : après tout, qu’elle soit tombée malade après la mort de son frère ne serait nullement surprenant.

La figure de proue du comité Adama payée par les Rothschild ? L’histoire ne semble pas du tout amuser l’OPEJ. « Oui, Assa Traoré travaillait chez nous, mais nous avons eu des directives du siège, nous ne pouvons pas en parler », répond non sans embarras une salariée de l’antenne de Sarcelles. Même mutisme au siège. Le directeur général, Johan Zittoun, évoque « le secret professionnel le plus strict » concernant le personnel. La vérité est plutôt que l’OPEJ a toléré en connaissance de cause un arrêt-maladie très limite. Un salarié arrêté pour raison de santé n’a pas le droit de militer[tooltips content= »Les activités politiques et associatives ne sont pas autorisées pendant un arrêt-maladie. Cassation civile 2, 15 juin 2017, n° 16-17567. »]1[/tooltips]. Or, l’employeur était forcément au courant de l’activisme d’Assa Traoré. Au moins une de ses ex-collègues de Sarcelles a relayé pratiquement toutes les opérations du comité Adama sur sa page Facebook. Y compris celle du 26 mai 2018, où Assa Traoré, mégaphone en main, crie à ses supporters, place de la République : « En Afrique, ils vont renverser le président, ils renversent le palais, ils rentrent dans le palais ! Ça se passe comme ça en Afrique, pourquoi ça ne devrait pas se passer comme ça en France ? »

Ladj Ly et Assa Traoré lors de la conférence de presse du comité Vérité pour Adama, Paris, 9 juin 2020. © Joly Lewis/SIPA
Ladj Ly et Assa Traoré lors de la conférence de presse du comité Vérité pour Adama, Paris, 9 juin 2020.
© Joly Lewis/SIPA

Obsédés par la race

Ce passage par l’OPEJ est presque comique. Il serait anecdotique si le noyau dur du comité Adama ne comprenait pas autant d’antisionistes virulents obsédés par les considérations de races. C’est le cas d’Almamy Kanouté, conseiller municipal à Fresnes de 2008 à 2013, éducateur spécialisé, militant de la Brigade anti-négrophobie et de Nuit debout, acteur dans Les Misérables, de Ladj Ly. C’est encore plus vrai de Youcef Brakni, militant de la cause indigéniste à Bagnolet, ancien du Mouvement islamique de Libération, partisan de la convergence avec les gilets jaunes au nom de la lutte contre les « violences policières[tooltips content= »Ce sont des gendarmes qui sont cités dans l’affaire Adama, alors que l’essentiel des polémiques de la période gilets jaunes visaient la police, mais la « convergence des luttes » ne s’embarrasse pas de ces nuances. »]2[/tooltips] ».

Ces porte-parole autoproclamés des cités ne recherchent pas le dialogue avec la puissance publique, mais le rapport de forces, l’embrasement et la révolution, grâce à la convergence des luttes (de classe, de genre, de race, etc.). Ils le pensent, ils le disent, ils l’écrivent. Comme tant de révolutionnaires, ils snobent les vérités embarrassantes. Par exemple, le fait que la majorité de la population des quartiers demande plus d’uniformes au bas des tours, plus de patrouilles, plus de contrôles, etc. Les premiers auteurs de violence sur les jeunes « racisés » des cités sont d’autres jeunes racisés. L’année où Adama Traoré a trouvé la mort, les règlements de comptes entre dealers des cités marseillaises faisaient en moyenne un mort tous les dix jours. Colombes, à moins d’une demi-heure de route de Beaumont, vivait un été rythmé par les fusillades à l’arme automatique entre trafiquants.

Quatre ans plus tard, aucune des listes présentes au deuxième tour des municipales à Beaumont-sur-Oise n’a fait campagne sur les « violences policières », mais toutes ont insisté sur la sécurité.

Au niveau national, le comité Justice et Vérité pour Adama a recruté des soutiens de taille au sein d’une gauche insoumise, de plus en plus perméable aux thèses indigénistes. En 2014, Clémentine Autain, alors candidate du Front de Gauche aux municipales à Sevran, faisait circuler une pétition pour obtenir des renforts de policiers. C’était l’époque, bien révolue, du Mélenchon tricolore. En 2019, la même Autain proposait d’intégrer Assa Traoré à la liste de la France insoumise aux Européennes. Les députés Éric Coquerel et Danièle Obono y étaient également favorables. En vue de la présidentielle, en attendant le Grand Soir.

Le vote des banlieues, clé fantasmée de la présidentielle

Moins médiatique que Danièle Obono, Éric Coquerel est l’un de ceux qui ont contribué au tournant multiculti de Mélenchon en lui vendant deux idées : primo, les 600 000 voix qui lui ont manqué pour atteindre le second tour de la présidentielle en 2017 se trouvent dans les banlieues ; secundo, il faut s’allier aux indigénistes pour les capter. Dans cette perspective, toutes les exagérations seront bonnes. Il s’agit d’organiser la montée des tensions pour être sûr d’affronter Marine Le Pen au second tour. Il sera alors temps de développer un discours rassembleur et apaisé.

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Affaire Traoré. Jeunesse en colère. Mobilisation des cités. Premier tour décisif. Présidentielle gagnée au second grâce au front républicain. Par effet de cliquet, Adama Traoré serait la clé du pouvoir suprême. Farfelu ? Sans doute. Même si, après avoir rassemblé seulement 19 % des suffrages au premier tour, Éric Coquerel lui-même a été élu député de Seine-Saint-Denis en 2017, dans un second tour marqué par une abstention massive (68 %).

Ce scénario fantasmatique d’une révolution commencée dans la rue et gagnée dans les urnes est probablement à l’origine de l’hallucinant plan média mis en place autour d’Assa Traoré, même avant la mort de George Floyd. Un livre au Seuil avec Elsa Vigoureux en 2017, un deuxième chez Stock avec l’universitaire Geoffroy de Lagasnerie en 2019. Un passage en vedette dans l’émission « Clique », de Mouloud Achour, en janvier 2017. Le soutien inconditionnel de Mediapart, Bastamag et Reporterre. Un portrait dans Libération en septembre 2016[tooltips content= »Dans lequel il est écrit qu’elle « balaie l’idée de racisme anti-Noirs que certaines personnes ont pu évoquer ». »]3[/tooltips]. La une des Inrocks, en avril 2019 (avec présentation de ses futures robes de créateur dans la rubrique « Où est le cool ? », pour que fashion rime avec revolution). Un entretien croisé avec Angela Davis organisé par la revue Ballast en janvier 2019. Une soirée de soutien en décembre 2019 avec l’écrivain Édouard Louis, l’économiste Thomas Porcher, l’ex-footballeur Vikash Dhorasoo, la chanteuse Camélia Jordana, la militante Rokhaya Diallo, etc. Assa Traoré est devenue une people.

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Cependant, la mort atroce de George Floyd à Minneapolis, le 25 mai 2020, fera plus avancer la cause que les gesticulations du radical-choc. Le 2 juin à Paris, 20 000 personnes défilent dans les rues contre les violences policières, bloquant le périphérique, saturant les antennes des chaînes d’information en continu. Un succès spectaculaire si l’on songe que les précédentes manifestations du comité Adama ont au mieux rassemblé 1 500 personnes. « Il ne faut pas imaginer que les discours racialistes et décolonialistes cartonnent dans les cités », raconte Marie-Laure Brossier, élue à Bagnolet en 2014, et adversaire de longue date de Youcef Brakni. « Il rame depuis des années, avec sa thématique des violences policières. C’est toujours le même public qui suit ses interventions. » Selon elle, aux yeux des indigénistes, les gilets jaunes incarnent tout ce qu’ils ne sont pas et rêvent d’être : un mouvement de masse, spontané et populaire. Le comité Adama surfe sur la vague d’émotion provoquée par la mort de George Floyd. Il ne l’a pas créée.

Le problème est que le gouvernement ne semble pas du tout s’en apercevoir. Au contraire, il semble cautionner cette imposture, comme en témoigne l’humiliante affaire de l’audience demandée par Nicole Belloubet à Assa Traoré – audience refusée par celle-ci. Nos gouvernants, en somme, confondent fâcheusement peuple et people.

Le mensonge, toutefois, commence peut-être à se voir. Le 13 juin, la deuxième manifestation pour Adama Traoré à Paris, a rassemblé moins de monde que celle du 2 juin. Son message était confus, parasité par des appels au boycott des produits israéliens. Le 9 juin, Assa Traoré a magistralement raté son passage à « Quotidien ». Alors que la bienveillance de l’équipe de Yann Barthès lui était acquise, elle a réfrigéré l’ambiance en tentant de donner des leçons de journalisme à une chroniqueuse, qui avait relevé une de ses nombreuses approximations. Un désastre en direct, devant 2 millions de téléspectateurs, mais avec une circonstance atténuante. Ces quatre dernières années, la jeune femme a été très peu contredite, les interviews étant menées par des sympathisants[tooltips content= »Dans son livre, Elsa Vigoureux, journaliste pourtant expérimentée, reprend sans questionnement l’explication des 1 330 euros en coupures de 10 et 20 euros que portait Adama Traoré au moment de son interpellation sur un point de deal : c’était de l’argent donné par ses proches pour ses 24 ans. »]4[/tooltips]. Ils ne lui ont peut-être pas rendu service.

A Londres, les snobs pro-Black lives matter détestent la classe ouvrière blanche

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black lives matter londres
Un couple de Chiswick à Richmond, sud-ouest de Londres. Auteurs : Alex Lentati/LNP/Shutterstock/SIPA. Numéro de reportage : Shutterstock40773892_000005

Avec l’aimable autorisation de ses auteurs, Causeur traduit et republie un article de la Salisbury review. Qu’ils en soient remerciés. 


 

Un samedi matin ensoleillé, sur l’artère principale de Chiswick, la file d’attente devant le supermarché Waitrose était baignée d’une lueur d’autosatisfaction. Des dizaines de citadins branchés, habillés de façon décontractée, manifestaient leur sens de la justice sociale en s’agenouillant, signe rituel de soutien à la campagne Black Lives Matter. L’espace d’un instant, ces jeunes à la mode ont pu se sentir noirs par procuration.

Protégés du salariat vs classes défavorisées 

Cette occasion de montrer les vertus de la classe moyenne progressiste ne tenait pas compte des personnes noires défavorisées, des jeunes élevés dans un monde de rap nihiliste, de skank abrutissant et de bandes violentes. Ils ne pensaient pas davantage aux victimes, pour la plupart noires, d’agressions au couteau et de fusillades. Jour après jour, le fossé entre les protégés du salariat et les classes défavorisées s’élargit.

Comme nous l’expliquons dans notre livre Morality, le véritable enjeu est le snobisme de classe. Selon Sohrab Ahmari, auteur de New Philistines (2016), les causes émancipatrices sont exploitées par la bourgeoisie pour préserver son hégémonie culturelle. Quelle est la classe sociale qui excelle le plus dans le respect du politiquement correct, sinon celle des cadres professionnels à ordinateurs portables ? Ses enfants apprennent le jargon des « questions de race, de sexe et de sexualité » dès leur plus jeune âge. On attend d’eux qu’ils le maîtrisent à leur entrée dans la vie active. Les ouvriers, quant à eux, sont les plus susceptibles de peiner avec cette langue. Même lorsqu’ils ont de bonnes intentions, ils n’y parviennent pas toujours, en raison de la complexité de la pensée critique raciale  et des acronymes LGBTQ. En renforçant l’obligation de parler et de penser correctement – et en augmentant du même coup les risques d’échec – la classe néolibérale a  mis en place un nouveau mécanisme répressif pour rester au sommet et maintenir les gueux au bas de l’échelle.

Les pauvres paieront la décarbonisation

Tout en gratifiant les habitants noirs des cités voisines d’une sympathie de façade, les snobs métropolitains détestent la classe ouvrière blanche. Les pauvres, toutes ethnies confondues, devront payer le prix de la décarbonisation exigée par les alarmistes du changement climatique, car ils sont appauvris par la main-d’œuvre bon marché qu’apporte la mondialisation. Mais c’est la classe ouvrière blanche qui souffre le plus dans une société où (comme l’a tweeté le 23 juin le professeur de littérature à  l’université de Cambridge Priyamvada Gopal « White lives don’t matter. As white lives ») la vie des blancs n’a pas d’importance. De plus en plus de données prouvent la chute des résultats scolaires et professionnels des petits blancs qui se trouvent du mauvais côté de la voie et qui ne sont pas BAME (acronyme britannique pour Black, Asian and Ethnic Minority).

Il s’agit sans doute de racisme inversé, comme l’exprime de manière flagrante l’insulte « gammon » (à l’origine, viande de porc de couleur vive) pour désigner les hommes blancs en colère qui n’apprécient pas l’immigration de masse ou le multiculturalisme.

Il y a quelque chose qui ne va pas dans l’attitude envers le groupe favorisé.  Alexander Pelling-Bruce a décrit dans The Spectator (4 juillet 2020) les récents rassemblements antiracistes comme une performance culturelle : « Certains des plus fervents partisans blancs du BLM sont les mêmes types de personnes cosmopolites qui ont précédemment défilé contre le Brexit. Puis, ils ont utilisé un conflit constitutionnel pour s’élever au-dessus de leurs concitoyens supposés paroissiaux. Aujourd’hui, ils affichent leur supériorité en attirant l’attention sur le péché de leur propre blancheur. »

S’excuser pour quelque chose qu’on n’a pas fait

A l’image du prince Harry qui s’est réveillé dans son manoir à Los Angeles, la culpabilité de la classe moyenne ne se transforme pas en autoflagellation chiite avec du sang qui coule dans les gouttières. S’excuser pour quelque chose qu’on n’a pas fait, en utilisant le mot « nous » alors qu’on veut vraiment dire « ils », est indolore et socialement gratifiant.  En se concentrant sur la race, ces philanthropes ne se critiquent pas eux-mêmes, mais s’adressent à leurs cibles habituelles : les patriotes à l’esprit traditionnel, plus bas dans la hiérarchie socio-culturelle.

Pourtant, les Noirs ordinaires ne veulent pas être les pions des politiques identitaires qui divisent. La racialisation de la société est régressive en ce qu’elle attribue des caractéristiques à chaque personne en fonction de son ethnicité. La race est un concept scientifiquement douteux. Ce n’est certainement pas un absolu, comme le confirment des millions d’enfants métis. Or, la couleur de la peau est dangereusement utilisée pour alimenter les tensions interraciales par ceux-là même qui se disent antiracistes.

Le mouvement Black Lives Matter est raciste non parce qu’il est anti-blanc (bien que certains militants aient des préjugés racistes flagrants), mais par son essentialisme mythologique. Un Louis Farrakhan de jeux vidéo décrit le privilège blanc comme s’il y avait quelque chose d’intrinsèquement supérieur chez les diables de Yakub (selon les croyances de la Nation de l’Islam, Yakub était un scientifique noir qui a vécu il y a 6 600 ans et a créé la race blanche) qui détiennent le pouvoir intrinsèque de ruiner la vie des Noirs. Cette idée est devenue courante, avec des rayons entiers de livres consacrés au « racisme systémique » à la lumière des protestations du BLM.

Le filon de l’esclavage

Il s’agit d’une forme paradoxale de suprémacisme blanc : le fantasme des militants antiracistes est si fort que la société doit « abolir la blancheur ». Les Blancs du mouvement woke croient apparemment que leur ascendance les rend impitoyablement efficaces, tout en considérant avec condescendance les autres ethnies comme Les tribus primitives mais nobles car en accord avec Mère Nature, comme le montre le National Geographic…

La classe moyenne libérale aimant défendre une bonne cause, puisque la brutalité policière britannique n’est pas suffisamment documentée, elle a trouvé dans l’esclavage un meilleur filon. Tout personnage historique ayant fait du commerce outre-mer aux XVIIe et XVIIIe siècles incarne un pays raciste, ses actions philanthropiques en étant conséquemment invalidés.

Les avantages économiques légués à l’intelligentsia progressiste sont entachés d’une faute morale, car le patrimoine familial s’appuie sur les bénéfices de l’esclavage. L’admettre est moins grossier que de glisser dans la conversation que le cousin d’un nobliau assiste à un dîner qu’on organise, mais cela va dans le même sens.

Marxisme culturel

Comme l’a fait remarquer Lionel Shriver (une femme de lettre et journaliste américaine qui vit au Royaume-Uni, soutient le Brexit et s’oppose à la discrimination positive), la honte crée un malaise, et non de la joie. Le racisme exprime le complexe du sauveur blanc. C’est l’attitude de ceux qui vont en Afrique pour sauver des indigènes sans défense, rendant en dernière instance les Blancs responsables de leur situation misérable. Avec leur mantra « le silence des blancs est de la violence », ces missionnaires post-modernes préconisent des réparations pour l’esclavage, comme si le noir devait vivre des restes de l’opulence blanche. Les citoyens noirs et asiatiques n’ont pas besoin que les propriétaires de maisons cossues affirment que leur vie compte.

Le déterminisme marxiste, par l’importance qu’il accorde à la structure plutôt qu’à la possibilité d’action des individus, est à l’origine de la transformation de George Floyd en héros populaire, dont le meurtre par un policier a suscité l’indignation mondiale. Dans l’esprit des partisans blancs du BLM, un homme noir qui s’est illustré dans la criminalité et la drogue ne fait que ce qu’on lui a imposé.  Autrement dit, le problème, c’est la police et les tribunaux, pas le délinquant. Une attitude similaire est adoptée à l’égard du programme Prevent visant à éloigner les jeunes musulmans du terrorisme. Bien sûr, les cambriolages à main armée et les attentats suicides sont un fléau pour la société, mais il y a des avantages à tirer pour ceux qui se rangent du côté d’un groupe de victimes patentées. Selon Inaya Folarin Iman, chroniqueuse et candidate malheureuse du parti pro-Brexit aux législatives de 2019, « il ne s’agit pas d’une continuation des luttes de libération du passé, mais d’un rejet de celles-ci ». Les progressistes de la classe moyenne ne croient pas en la capacité des « racisés » à agir. Cela traduit  un stéréotype grossier selon lequel les Noirs sont inférieurs.

Oublions la mélanine

Le racisme est indéniablement un problème, mais les choix de vie ne dépendent pas de la quantité de mélanine des uns et des autres.  Pour les enfants narcissiques de la classe moyenne, émettre ce message émancipateur est une police d’assurance psychologique contre les ogres qui marchent cagoulés dans les rues la nuit. Les stéréotypes grossiers ont la vie dure. L’appel à arrêter de financer la police, repris sur les réseaux sociaux, n’est destiné qu’aux quartiers noirs. Ce n’est certainement pas une autorisation pour cambrioler les avenues verdoyantes des beaux quartiers de Londres.

Ironiquement, la vague de Black Lives Matter a balayé un pays à une époque où le racisme était moins flagrant que jamais. Au lieu d’apprécier ces progrès,les agitateurs sont à l’affût de son retour en force.  Comme l’ont découvert des behaviouristes tels que Skinner, le comportement appris se renforce par des récompenses peu fréquentes. Le désir de montrer sa vertu en condamnant les autres est irrésistible et, dans une certaine mesure, crée une dépendance. Pour une dose de dopamine, les dénonciateurs regardent sous chaque pierre pour débusquer une trace de racisme. Les réseaux sociaux profitent de notre dépendance, à l’image de la boîte à tendances de Twitter qui encourage les utilisateurs à participer aux expressions de honte publique.

Or, si le racisme était facile à dénicher, l’effet de nouveauté s’estomperait rapidement. Ici, il ne s’agit pas vraiment de race. Car l’engouement de la classe moyenne pour le mouvement Black lives matter détourne l’attention des problèmes sociaux de nos villes, problèmes qui touchent de manière disproportionnée les communautés noires. Au lieu de gaspiller du temps et de l’argent dans des formations sur les préjugés inconscients, des audits sur les salaires des minorités et des comités sur le déboulonnage des statues, la société devrait se préoccuper davantage de la lutte contre la criminalité, les gangs, le trafic de drogue et la dépendance, ou du désespoir des familles sans père.

Peu d’ambition pour les minorités

Les progressistes libéraux ont des attentes aussi faibles que le professeur d’une école alternative des années 1970 qui oriente un noir bon élève vers le sport plutôt que vers la science. Gaspiller de l’argent dans les cours de graffitis est à l’opposé de l’approche ambitieuse qu’il faudrait adopter.

Sur Chiswick High Road, alors que les aspirants membres de l’élite métropolitaine s’en allaient avec suffisance, le gouvernement de Boris Johnson semblait impuissant face au saccage de notre patrimoine culturel par les vandales du BLM. Tout cela était très excitant pour un quartier chic de l’ouest de Londres, où les trois quarts des habitants ont voté contre le Brexit. L’allégeance à un super-État européen avec 27 autres pays à prédominance blanche avait un aspect néo-impérialiste : ce bloc protectionniste impose de lourds droits de douane sur les exportations africaines. Mais ce n’est pas grave car, de temps en temps, les bien-pensants offrent leurs vieux vêtements à Oxfam.

Retrouvez la version originale de l’article sur le site de la Salisbury review.

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Banques libanaises : le ground zero financier

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Des pompiers éteignent l'incendie du Crédit libanais, avril 2020, Beyrouth. Auteurs : Bilal Hussein/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22451053_000009

Hier encore florissant, le système bancaire libanais est devenu un « ground zero financier » comparable au port de Beyrouth.


Le 30 juillet dernier, quelques jours à peine avant que l’exposition du dépôt numéro 12 ne dévaste des quartiers entiers de Beyrouth,  l’agence Moody’s a retiré les notations des trois banques libanaises qu’elle observe – Bank Audi, BLOM Bank et Byblos Bank, soit les trois établissements bancaires principaux du pays. Moody’s explique que le manque d’informations l’empêche d’évaluer efficacement leurs solvabilité. Cet argument est mis en avant lorsque l’émetteur refuse de fournir les informations demandées par Moody’s, des données que l’agence ne peut obtenir via les canaux publics. Autrement dit, c’est le naufrage. Mais si les banques libanaises coulent aujourd’hui, cela fait au moins un an qu’elles prennent l’eau.

Dès novembre 2019, la Banque du Liban (BDL, la Banque centrale libanaise) avait demandé aux banques libanaises d’augmenter de 20 % leurs fonds propres afin de renforcer leur solvabilité. Dans son plan de redressement économique voté le 30 mai, le gouvernement libanais avait également évoqué son intention de restructurer le secteur. La BDL a d’ailleurs créé le 16 juillet une commission à cette fin.

L’argent de la diaspora

Le plan de redressement du secteur bancaire conçu par le gouvernement libanais prévoit la restructuration de la Banque centrale (BDL) ainsi que des banques privées – mais non leur mise en faillite. Ainsi, la BDL a demandé aux banques de se recapitaliser en augmentant leurs capitaux. La logique derrière ce plan est d’obliger les actionnaires de réinjecter une partie des dividendes perçus depuis des années.

Car pendant de longues années, les banques libanaises attiraient les capitaux de la diaspora libanaise. Il faut dire qu’elles avaient un sacré atout dans leur manche : un taux d’intérêt élevé (autour de 6% ces dix dernières années) d’un côté, un taux de change relativement stable de l’autre. Autrement dit, un investisseur étranger pouvait acheter des livres libanaises, les investir à 6% et plus tard racheter du dollar à un prix proche du celui de la vente. Le maintien de cet  ensemble taux de change/taux d’intérêt – avec la complicité des différents acteurs du système politique et financier qui se partageaient les bénéfices engrangés – a produit une véritable « pompe à fric ». Cette manne a permis aux banques libanaises de devenir le sixième système bancaire mondial en termes d’actifs par rapport au PIB, avec des dépôts presque trois fois plus important que  production économique annuelle du pays. Avant la crise, les banques libanaises disposaient d’environ 25 milliards de dollars de fonds propres, bénéficiant d’un indice de solidité et de solvabilité supérieur aux normes internationales. Mais cette force est devenue une faiblesse depuis que les flux d’argent en provenance de l’étranger ont cessé.

Pyramide de Ponzi

Ainsi, ceux qui ont contribué à cette pyramide de Ponzi (un système nécessitant d’attirer de l’argent frais en devises pour pouvoir verser des intérêts à leurs déposants) et en ont profité au détriment des clients « ordinaires » (foyers, entreprises), sont appelés par le gouvernement libanais à mettre au pot. Concrètement, le plan de redressement du gouvernement considère que les pertes devraient être épongées par un effacement du capital existant (« write-off ») des banques. Soit la réduction à néant (« wipe-out ») de leur actionnariat. Ceci est bien évidemment un point de départ pour une négociation, mais la logique du « profiteur-payeur » n’en demeure pas moins claire.

Parallèlement, la BDL pousse les banques locales, trop nombreuses pour l’économie libanaise, à la fusion. Enfin, si tous ces efforts ne suffisent pas, un renflouement interne (« bail-in ») sera nécessaire avec la conversion forcée d’une partie des dépôts en instruments du capital. Autrement dit, aux dépens des épargnants. Lors de l’annonce de sa démission en juin, le directeur général du ministère des Finances Alain Bifani, qui a préparé le plan du gouvernement avec ses équipes et des conseillers étrangers (Lazard , Henri Chaoul…), a parlé d’un « haircut » (« coupe de cheveux », c’est-à-dire ce que les détenteurs des comptes devraient payer) de seulement 13%. Selon lui, seuls les comptes bancaires dépassant 10 millions de dollars (soit 931 sur un total de 2.7 millions de comptes), seraient concernés par cette contribution forcée qui s’effectuerait en échange d’actions de la banque.

Ainsi, certains gros investisseurs « piégés » par la crise partageraient la facture des pots cassés mais les comptes courants et l’épargne des  familles ou des entreprises libanaises ne seraient pas mise à contribution.

Crise soudaine

Or, recapitaliser les banques signifie émettre de nouvelles actions et faire appel à des investisseurs qui prennent en compte la notation des banques auprès des agences pour évaluer le risque ainsi que les conditions financières de leurs apports. Les deux autres agences de notation, Fitch et Standard & Poor’s (S&P) avaient noté respectivement Bank Audi et Byblos Bank à “RD”(restricted default) en décembre 2019; et Bank Audi, BLOM Bank et Bankmed à “SD” (selected default). Depuis mars, la notation souveraine est la même que celle des banques du pays. Signe que la pompe à fric était tombée en panne et que le système bancaire commençait à prendre l’eau.

La dégradation de la situation financière du Liban frappe par sa rapidité et sa brutalité. Jusqu’en 2017, les indicateurs étaient au vert et la Bank Audi,  premier établissement bancaire du pays, affichait des bonnes performances conjuguées à une bonne santé comptable. En novembre 2019, en plein mouvement de contestation (lancé le 17 octobre 2019), des rumeurs diffusées sur Facebook annonçaient la faillite imminente des deux premières banques libanaises, Audi et Byblos. L’information n’était hélas pas aussi fausse qu’on le croyait alors.

Cependant, le tarissement des investissements étrangers n’est pas la seule cause de l’écroulement du système libanais. Au fil de la crise, entre août et décembre 2019, les banques ont 10 milliards de dollars de dépôts et leurs fonds propres se sont érodés. Peu après les rumeurs de faillite, en novembre 2019, les réserves de devises étrangères des banques auprès de leurs correspondants sont tombées en dessous des 8 milliards de dollars. Dans un effort pour enrayer cette hémorragie, les banques ont imposé des limites à l’accès aux liquidités et aux transferts à l’étranger. Dans une telle situation, la solution évidente est d’obliger les banques à lever des fonds, c’est-à-dire se recapitaliser.

L’Etat au défi

Les estimations du montant nécessaire à l’opération varient entre 15 et 25 milliards de dollars. Pourquoi un tel écart ? Les banques ayant massivement investi leurs capitaux dans la dette publique libanaise, c’est-à-dire le financement de l’Etat, le trou dans leurs bilans dépend de la cote des obligations émises par l’Etat libanais… Dans ces conditions, on comprend l’extrême difficulté d’une levée de capitaux. Car ceux qui pouvaient renflouer les caisses des banques exigeaient en échange de les valoriser largement plus bas que leur valeur comptable, ce qui auraient fortement dilué les positions des actionnaires. Après avoir pris l’habitude de canaliser une grande partie de leurs dépôts vers le financement de l’Etat plutôt que de prêter au secteur privé, plus de deux tiers des actifs des banques sont immobilisés dans la dette publique. C’est ainsi qu’en 2019, le piège s’est renfermé sur les banques libanaises, bien avant le Covid-19 et l’explosion du 4 août dernier.

Comme le port de Beyrouth, le système bancaire libanais est aujourd’hui un « ground zero financier ». Les solutions sont autant politiques qu’économiques car comme l’ont confirmé les dernières crises, le dernier recours du système financier s’appelle l’Etat. L’Etat qui régule, l’Etat qui décide du taux d’intérêt, l’Etat qui décide du déficit, de l’endettement et des priorités budgétaires, l’Etat qui nationalise et redresse. L’Etat qui, dans le cas du Liban, fait tragiquement défaut.

Danemark, une autre idée des statistiques ethniques

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Palais de Fredensborg (c) SIPA Olafur Steinar Gestsson/Ritzau Scanpix via AP)/AP22447910_000002

Au cœur du débat sur les statistiques ethniques, il peut être intéressant de regarder ce qui se fait ailleurs. L’exemple du Danemark nous prouve qu’il est possible de mettre en place des statistiques claires, lisibles et utiles. L’Insee pourrait en prendre de la graine !


 

Ce court texte, s’il traite d’un sujet bien spécifique, l’évaluation de la population d’origine étrangère au Danemark, est aussi un éloge à Statistic Denmark, tout particulièrement à la qualité de son site et à la grande clarté qui préside à l’accessibilité des données mises en ligne.

Le Danemark est un pays qui a connu une forte émigration, notamment vers les Etats-Unis, au 19ème siècle jusqu’au début du 20ème, mais une faible immigration étrangère jusqu’aux années 1970. Il comptait alors très peu d’immigrés, lesquels ont eux-mêmes eu peu de descendants. Ces immigrés étaient très souvent des voisins proches européens, venus d’Allemagne, de Suède et de Norvège principalement. Cette forte homogénéité du peuplement va être remise en cause par l’immigration étrangère qui s’y développera ensuite, sans toutefois prendre les proportions qu’elle a prises en Suède. Avec les années 2000, les gouvernements danois successifs ont adopté des mesures drastiques pour limiter l’immigration, notamment familiale, et encourager l’intégration. L’actuel ministre de la justice, le social-démocrate Mattias Tesfaye, écrit Douglas Murray, « a, à maintes reprises, tenu des discours difficiles à distinguer de ceux de la patronne du Parti du Peuple danois, Pia Kjærsgaard ». L’hypothèse de Douglas Murray est que la classe politique danoise a fini par comprendre qu’elle devait répondre aux préoccupations des citoyens danois. Le nouveau gouvernement social-démocrate élu en 2019 doit certes composer avec son aile gauche, mais il tient à préserver son modèle social, comme l’indiquent les propos de Rasmus Stoklund, député social-démocrate, tenus le 21 octobre 2019 à lecho.be :

« Allez-y! Les partis de gauche nous reprochent d’être trop durs envers les réfugiés, mais nous ne raisonnons pas en ces termes. Nous pensons à l’avenir de notre modèle. Si trop de personnes ont le sentiment que l’argent public n’est pas utilisé de manière équitable, la classe moyenne ne comprendra plus la signification de l’État Providence et le rejettera. »

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Si les Danois sont fiers de leur modèle social, ils peuvent aussi l’être de leur institut de statistique qui a développé une politique de mise à disposition de données exceptionnelle. Statistic Denmark propose en ligne des données par thème et arborescence, présentation qui permet de sélectionner les variables et modalités que l’on souhaite retenir et croiser. Une fois l’utilisateur enregistré sur le site, Statistic Denmark lui propose d’enregistrer ses tableaux aux fins d’une prochaine mise à jour, pour laquelle il peut recevoir une notification et le tableau actualisé s’il s’est inscrit pour le recevoir ! Il propose aussi différents calculs, avant de télécharger un tableau, avec des possibilités de mise en graphique ou en carte. En bas de chaque tableau, l’utilisateur dispose du nom, de l’adresse mail et du numéro de téléphone de la personne à contacter. Il présente aussi une documentation fournie. Visiblement, Statistic Denmark a songé au public, aux utilisateurs potentiels de ses données. L’Insee pourrait en prendre de la graine !

Définition de la population d’origine étrangère dans la statistique danoise

Le Danemark a une définition bien à lui de sa population d’origine étrangère qui ne ressemble à aucune autre, comme indiqué dans la documentation en ligne datant de 2017 : « La définition des immigrés et des descendants est une définition danoise. Il n’y a pas d’autre pays ayant la même définition ». Elle combine nationalité et lieu de naissance des individus et des parents.

Sont d’origine danoise les personnes nées au Danemark ou à l’étranger d’au moins un parent danois né au Danemark. Il suffit donc qu’un parent soit un natif danois pour qu’un individu soit considéré comme d’origine danoise, contrairement à la France où sont généralement considérés d’origine française, les personnes nées en France de deux parents nés en France.

Les immigrés sont nés à l’étranger de deux parents nés à l’étranger ou de deux parents de nationalité étrangère nés au Danemark (cas qui doivent être peu nombreux).

Les descendants sont nés au Danemark de deux parents qui sont soit immigrés soit descendants de nationalité étrangère (un parent quand il n’y en a qu’un seul). Sans information sur les parents, c’est la nationalité qui permet de trancher : s’il est de nationalité étrangère, il est classé comme un descendant. Des petits-enfants d’immigrés nés de deux parents étrangers nés au Danemark sont donc comptés parmi ces descendants, catégorie qui ne cerne pas strictement la 1ère génération née au Danemark. Par ailleurs, comme en Suède, la définition de l’origine étrangère des nés au Danemark est étroite, exigeant que chacun des parents soit immigré ou né au Danemark mais de nationalité étrangère. Contrairement à la Suède, le Danemark n’offre pas, à ma connaissance, de possibilité d’élargir la définition à un seul parent immigré. On verra plus loin l’inconvénient de cette définition étroite de l’origine étrangère.

Le code de la nationalité danoise décide de la nationalité à la naissance des enfants au Danemark en fonction de la nationalité de la mère et de celle du père. Si la mère est danoise, ses enfants nés au Danemark seront danois, quelle que soit la nationalité du père. Mais, si c’est le père qui est danois seulement, il faudra qu’il soit marié à la mère étrangère pour que l’enfant ait aussi la nationalité danoise à la naissance. Sinon, l’enfant peut devenir automatiquement danois si ses parents se marient pourvu qu’il ait moins de 18 ans au moment du mariage et qu’il ne soit pas lui-même marié (tableau ci-dessous). Bien évidemment, ceux qui restent étrangers bien qu’étant nés au Danemark peuvent demander la nationalité danoise et l’acquérir plus facilement que ne le prévoit le régime standard.

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Les conditions d’acquisition de la nationalité danoise sont relativement drastiques. Il faut neuf ans de résidence continue au Danemark avant de pouvoir la demander (8 ans pour les réfugiés). Ce délai est réduit pour les conjoints mariés à un Danois, pour ceux qui sont arrivés enfants et ceux qui ont effectué une part significative de leur éducation au Danemark. Ils devront avoir réussi l’examen de langue et le test de citoyenneté, prêter serment d’allégeance et de loyauté au Danemark et à la société danoise, s’engager à respecter les principes fondamentaux de la loi danoise et certifier sur l’honneur ne pas avoir de casier judiciaire pour des actes commis au Danemark ou à l’étranger.

Statistic Denmark propose des données sur l’origine par pays détaillé et un regroupement en trois postes : Danemark, Pays occidentaux et pays non occidentaux.

Les pays occidentaux regroupent ceux de l’UE (27 pays sans le Danemark), Andorre, l’Islande, le Lichtenstein, Monaco, la Norvège, la Suisse, le Vatican, les Etats-Unis, l’Australie et la Nouvelle Zélande. Tous les autres pays sont considérés comme non occidentaux. Il est également possible de reconstituer l’origine par continent, à partir des pays d’origine détaillés, judicieusement présentés dans l’ordre alphabétique mais successivement pour les différents continents. Nous avons reclassé la Turquie dans l’Asie.

Ces données sont tirées de l’exploitation du registre de population pour lequel Statistic Denmark reçoit tous les jours de nouvelles informations (émigrations, immigrations, naissances, décès) et dont il fait une extraction à la fin de chaque trimestre afin d’élaborer ses statistiques démographiques. Les corrections sont introduites au fur et à mesure que les informations lui arrivent. Ce registre est centralisé au CPR-Kontoret (l’Office du registre central des personnes). Toute personne résidant au Danemark plus de trois mois (6 mois si elle est originaire d’un pays nordique) est tenue de s’y faire enregistrer. Un numéro CPR à dix chiffres, dont les six premiers sont la date de naissance, lui est attribué. Ce numéro, qui figure sur le certificat délivré lors de l’enregistrement et sur la carte de santé, est indispensable pour toute démarche administrative. Le registre est considéré comme de bonne qualité, même s’il souffre d’un sous-enregistrement des sorties du territoire qui doivent être déclarées lorsque le séjour à l’étranger est supposé durer plus de 6 mois. Elles ne le sont pas toujours ou avec retard.

Croissance de l’immigration non occidentale

En 1980, la population d’origine étrangère, comprenant les immigrés et les descendants d’immigrés, ne représentait que 3 % de la population du Danemark, soit près de 153 000 personnes dont 12 % seulement étaient des descendants d’immigrés, indiquant ainsi probablement la prédominance d’une immigration non définitive et/ou de mariages mixtes. Parmi les quinze premiers groupes d’immigrés, deux seulement n’étaient pas originaires d’Europe ou des États-Unis (Turquie et Pakistan). Quarante ans plus tard, 13,9 % de la population est d’origine étrangère et les non-Occidentaux dominent largement (près des deux-tiers en 2020, contre un tiers seulement en 1980). Les Européens, qui représentaient 68 % de la population d’origine étrangère en 1980, n’en regroupent plus que 44 % en 2020, année où les personnes d’origine asiatique sont presque aussi nombreuses. En 2020, le nombre de descendants d’origine asiatique est plus de deux fois plus important que celui d’origine européenne. Dominance qui tient en grande partie à la définition danoise des descendants.

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En effet le nombre de descendants d’une origine donnée dépend de l’ancienneté du courant migratoire, de l’endogamie – puisque les enfants de couples mixtes sont classés d’origine danoise – de la fécondité et du caractère durable de l’installation. En 2020, on compte près de 6 immigrés pour un descendant d’origine polonaise et près de 5 pour ceux d’origine syrienne, contre 1 immigré pour 1 descendant dans la population d’origine turque. Si les immigrés de Turquie ne sont pas les immigrés les plus nombreux, leurs descendants dominent dans l’ensemble des descendants, en raison d’une endogamie turque que l’on retrouve à peu près partout en Europe.  Il est probable que nombre de ces mariages endogames aient été célébrés en Turquie. Mais si l’on regarde la distribution des quelques mariages d’hommes d’ascendance turque célébrés au Danemark en 2019, 82 % d’entre eux l’ont été avec des immigrées mais surtout des descendantes d’immigrés et 84 % de ces conjoints sont d’origine turque. Par comparaison, les quelques hommes immigrés ou descendants d’origine allemande qui se sont mariés au Danemark en 2019 l’ont fait très majoritairement avec des femmes d’origine danoise (60 %). La définition de l’origine au Danemark conduit donc à réduire les populations d’origine étrangère dans lesquelles les mariages mixtes sont nombreux. Mais l’encore faible descendance d’immigrés polonais s’explique par leur migration récente car l’endogamie des quelques mariages célébrés au Danemark est très forte : 94 % des mariages d’hommes d’origine polonaise l’ont été avec des femmes d’origine polonaise, des immigrés la plupart du temps.

Immigrés et descendants d’origine turque constituent donc la population d’origine étrangère la plus nombreuse devant celle originaire de l’ex-Yougoslavie, celle d’origine polonaise puis celle d’origine syrienne. Cette dernière est arrivée avec la dernière vague de réfugiés et représente, avec près de 43 000 personnes, un équivalent en France de l’ordre de 500 000, chiffre qui est loin d’être atteint. L’Insee dénombrait 30 900 immigrés de Syrie en 2017.

En 40 ans, alors que la population d’origine danoise est restée d’une grande stabilité, l’évolution la plus spectaculaire a été celle du nombre de descendants d’origine non occidentale dont le nombre a été multiplié par plus de 20 alors que celui des immigrés non occidentaux ne l’a été que par un peu plus de 8, connaissant un ralentissement entre 2003 et 2014. La croissance du nombre d’immigrés et de descendants occidentaux apparaît modeste par comparaison (graphique ci-dessous).

L’évolution du taux d’accroissement annuel de la proportion d’immigrés au Danemark  reflète bien la recrudescence de l’immigration non occidentale avec deux pics au milieu des années 1980 et 1990. La dernière vague au tour de 2015 a été moins profuse. L’immigration occidentale a pris une certaine ampleur au milieu des années 2000 avec l’entrée dans l’UE de nouveaux pays, notamment la Pologne en 2004 et la Bulgarie et la Roumanie en 2007 (graphique ci-dessous).

Naissances et fécondité d’origine étrangère

Les données sur les naissances de mère d’origine étrangère, dont la compilation ne démarre qu’en 2007, indiquent une hausse de la part de ces naissances qui est passée de  13,5 % en 2007 à 21,9 % en 2019. En 2019, encore 45 % d’entre elles ont une mère d’origine européenne, mais la part de celles dont la mère est d’origine asiatique s’est accrue, passant de 34,9 % à 42 % en une douzaine d’années. Que l’on prenne le classement par continent ou par origine occidentale/non occidentale, les mères descendantes d’immigrés ont joué un rôle beaucoup plus important dans l’évolution des naissances de mère d’origine non occidentale ou d’origine asiatique que dans celle des naissances de mère d’origine occidentale ou européenne. Pareille évolution tient à celle des courants migratoires, au rôle de l’endogamie dans la définition de l’origine étrangère au Danemark et de celui de la fécondité.

Statistic Denmark donne une évolution de l’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) selon l’origine des femmes (occidentale ou non) combinée à sa classification « générationnelle » (d’origine danoise, immigrée ou descendante d’immigrés) depuis 1986.

Jusqu’en 2000, l’ICF des immigrées d’origine non occidentale a été chaque année supérieur à 3 enfants par femme. Ensuite, il a beaucoup diminué jusqu’à 1,8 enfant par femme en 2013, niveau auquel il est encore en 2019, après le rebond constaté pendant la vague migratoire autour de 2015 (avec un maximum de 2,11 enfants par femme en 2016). L’ICF des descendantes d’immigrés (lissé sur trois ans en raison des fluctuations dues aux petits nombres) est, depuis 2007, en dessous de 2 enfants par femme. Jusqu’en 1994, l’ICF des immigrées occidentales a été supérieur à celui des femmes d’origine danoise, puis il est passé très en-dessous pour finir à 1,43 en 2019, très en dessous aussi de celui des descendantes d’immigrés occidentaux dont la composition par origine se réfère à une immigration plus ancienne.

La manière dont cette évolution de la fécondité des femmes d’origine étrangère a pesé sur la fécondité globale au Danemark dépend du poids des différentes origines parmi les immigrées et les descendantes d’immigrés, de leur fécondité et de son évolution dans le temps. Alors que cette influence a été globalement légèrement positive jusqu’en 2005, elle est plutôt légèrement négative depuis. L’ICF des femmes d’origine danoise est un peu supérieur à celui de l’ensemble des femmes au Danemark depuis 2006 (1,74 contre 1,70 en 2019, graphique ci-dessous).

Concentrations locales au Danemark

Grâce à son registre de population, Statistic Denmark est capable de produire des données très localisées sur les populations d’origine étrangère. Ce que l’Insee ne peut pas faire puisqu’il refuse d’introduire les questions utiles dans les enquêtes annuelles de recensement, seules capables d’apporter un coup d’œil infranational sur le sujet. Au Danemark, on dispose d’une série continue trimestrielle allant du 1er trimestre 2008 (juste après un remaniement du découpage territorial supprimant les comtés en 2007) au second trimestre 2020 pour les cinq grandes régions, elles-mêmes découpées en communes (99), dont la plus grande – Copenhague – compte au 1er avril 633 449 habitants et la plus petite – Christiansø (île de l’archipel Ertholmene) – n’abrite que 85 habitants.  Outre la distinction origine occidentale / non occidentale et « générationnelle » (d’origine danoise, immigrés, descendants), on peut connaître l’âge de 0 à 125 ans et le sexe. Des tableaux par origine détaillée sont également disponibles, mais avec des groupes d’âge quinquennaux.

C’est dans la région de la capitale (Hovedstaden), la plus peuplée (1,8 million d’habitants au 1er avril 2020), que la proportion de personnes d’origine étrangère est la plus élevée (20,2 % au 1er avril 2020). La proportion de personnes d’origine non occidentale y est de 13,2 %, deux fois supérieure à  ce qu’elle est dans le reste du Danemark. Et c’est dans la région très au nord du Danemark, la moins peuplée (Nordjylland ; près de 59 000 habitants) que la proportion de personnes d’origine étrangère est la plus faible (8,9 % ; 5,4 % d’origine non occidentale). Les plus fortes concentrations de populations d’origine étrangère sont localisées dans les communes de la région de la capitale, avec un pic à 41,4 % à Ishøj ; 34,4 % des habitants y sont d’origine non occidentale. Copenhague n’arrive qu’en cinquième position avec 25,6 % de sa population d’origine étrangère et seulement 15,9 % d’origine non occidentale.

Dans le tableau ci-dessous, l’ordre des origines les plus fréquentes a été établi à partir de celui observé à Ishøj où 52,9 % des habitants d’origine étrangère sont d’origine turque ou pakistanaise. Plus de la moitié le sont aussi à Albertslund. Les cases surlignées en vert clair indiquent, pour chacune des communes, les origines qu’il faut cumuler pour dépasser (de 0,1 à 4,4 points) la moitié de la population d’origine étrangère. Plus il y en a, plus la population d’origine étrangère est diversifiée. C’est particulièrement le cas à Copenhague où les personnes d’origine turque ou pakistanaise ne regroupent que 10,2 % de la population d’origine étrangère.

Conclusion

Ces quelques données ne donnent qu’un aperçu de ce qu’il est possible de faire à partir de StatBank. Le Danemark est exemplaire en matière de mise à disposition d’informations statistiques, avec une liberté de choix laissée à l’utilisateur qui fait envie. Ma réserve porte sur le choix méthodologique de la définition des descendants d’immigrés dont le nombre est très dépendant de la propension à l’endogamie. Ce qui fausse l’appréciation globale de la population d’origine étrangère et la part qu’y prennent différentes origines.

 

Retrouvez cet article avec tous les graphiques sur le blog de Michèle Tribalat en cliquant ici

 

« De moins en moins d’électeurs se revendiquent de la gauche »

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Jérôme Fourquet. Photo : Hannah Assouline.

On ne présente plus Jérôme Fourquet de l’Ifop, auteur de L’Archipel français. Dans sa dernière enquête d’opinion, le sondeur et politologue analyse la droitisation de la société française… qui ne profite pas forcément aux partis de droite. D’autant qu’Emmanuel Macron triangule avec brio. Entretien (1/2)


 

Daoud Boughezala. Dans la dernière enquête d’opinion de l’Ifop pour Le Point, près de quatre Français sur dix (39%) se disent de droite contre seulement 13% qui se situent à gauche. Cette droitisation du corps social est-elle la conséquence d’une accumulation de chocs (Covid, crise sanitaire, économique, insécurité…) ou traduit-elle tendance lourde ?

Jérôme Fourquet. C’est une tendance lourde sans doute renforcée par le climat actuel. Les faits divers indiquant un ensauvagement de la société, la crise économique, les tensions géopolitiques créent un climat propice au conservatisme, à une volonté de conserver l’existant, de rappeler les règles et les normes et de faire appel à une certaine forme d’autorité. Sur un plan politologique, les chiffres nous disent par ailleurs que le clivage gauche-droite n’est pas mort, bien qu’il ne soit plus le clivage politique dominant. Globalement, la droite s’en sort mieux que la gauche.

Si pour toute une partie de la population, cette grille de lecture est moins opérante pour comprendre et percevoir la scène politique (prises de position des uns et des autres), beaucoup continuent de se classer à droite ou à gauche lorsqu’il s’agit de définit leur identité politique individuelle.

En plus du clivage droite-gauche, un clivage puissant s’est installé en France depuis la présidentielle de 2017, comme dans d’autres pays (Brexit au Royaume-Uni, Trump aux Etats-Unis, Bolsonaro au Brésil…). On peut l’appeler société ouverte vs société fermée, somewhere vs anywhere, protégés vs exposés. Mais dans des sociétés complexes et archipellisées comme les nôtres, aucun clivage n’est suffisamment puissant pour résumer à lui seul le paysage politique. Si ce nouveau clivage est dominant, le clivage droite-gauche fait néanmoins de la résistance.

Se dire de droite, qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?

Chez les électeurs qui se classent à droite, on peut penser que les valeurs d’ordre et d’autorité sont importantes, la notion de responsabilité individuelle tout autant, de même qu’une certaine forme de libéralisme qui laisse de la latitude aux acteurs économiques et fait jouer les lois du marché. Tout cela s’accompagne d’une aspiration à l’ordre et à la sécurité, d’une défense de la propriété individuelle, d’une volonté de maintenir et de transmettre un héritage culturel.

Mais le fait de se dire de droite ne conduit pas automatiquement à glisser un bulletin LR dans l’urne. Une partie des plus à droite préfère le RN, d’autres appuient la démarche d’Emmanuel Macron depuis qu’il a engagé un virage très précoce à droite. Les gens qui se considèrent culturellement et politiquement de droite ne votent donc pas comme un seul homme pour les représentants officiels de ce courant de pensée. Dans le dispositif macroniste, Castex, Darmanin et Le Maire ont pour fonction d’empêcher la reconstruction des Républicains et de toute alternative sérieuse à LREM susceptible de séduire l’électorat de droite.

Sociologiquement, à quoi correspond cet électorat ?

C’est un ensemble sociologiquement très hétéroclite composé de retraités plus ou moins modestes, de chefs d’entreprise, des cadres et professions libérales, des agriculteurs, qui partagent une certaine vision du monde. Manifestement, la droite continue d’avoir un électorat significatif puisque toute une partie de la population se revendique de droite.

Malgré ce climat relativement favorable, les états-majors des partis de droite ont un problème stratégique : quel positionnement adopter face au macronisme ?

Dans les premiers mois du quinquennat, la gauche tendance PS a aussi tergiversé avant de s’ancrer dans l’opposition…

La gauche se trouve dans une situation diamétralement opposée. Etant dans une position frontale, elle n’a pas de problème de positionnement vis-à-vis du macronisme, qui dérive de plus en plus vers la droite. Mais la gauche a un problème de taille : de moins en moins d’électeurs se revendiquent de la gauche. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon prend régulièrement ses distances vis-à-vis de ce vocable. Il a commencé sa carrière autonome en dehors du PS en créant le « Parti de gauche » qui s’appelle aujourd’hui La France insoumise. Chez les écologistes, Yannick Jadot entend dépasser l’ancienne formule de « gauche plurielle » et déclare venu le temps de l’écologie politique. Quant au PS, il se revendique toujours de gauche mais son premier secrétaire Olivier Faure s’est réjoui de l’avènement d’un bloc social-écologiste le soir du second tour des municipales, comme si son objectif était un dépassement rapide de la vieille identité socialiste (« la vieille maison », aurait dit Blum) pour aller vers une formule nouvelle. Cela dénote une crise philosophique et culturelle profonde à gauche.

Quelles sont les causes de cette crise ? L’échec du quinquennat Hollande après la désillusion des deux septennats Mitterrand ?

Que la gauche française se rassure : on observe ce phénomène dans la plupart des démocraties occidentales. La promesse sociale-démocrate s’est épuisée. Du moins ce modèle et cette doctrine ont été déstabilisés par l’immersion dans le grand bain de la mondialisation. Olivier Faure annonce l’avènement de la social-écologie comme si l’écologie était la nouvelle force propulsive à gauche. Mélenchon a fait le même constat : le communisme et la social-démocratie semblent à bout de souffle, en s’inscrivant dans une optique populiste à la Chantal Mouffe : peuple contre élites, oligarchie contre les « 99% » de la population. Il ne se revendique plus qu’épisodiquement de la gauche.

Mais rendons à César ce qui est à César : le modèle social-démocrate est peut-être épuisé parce qu’il a en bonne partie réussi. On le voit avec la gestion de la crise du Covid : en quelques mois, nous avons renforcé notre Etat-Providence déjà très plantureux et qui paraît aujourd’hui obèse. L’Etat va vous donner 50 euros pour réparer votre vélo, tous les secteurs économiques tendent la sébile pour demander son chèque, de l’industrie aéronautique au tourisme en passant par les boîtes de nuit.

Il n’est plus du tout question de privatisations. C’est assez cocasse de penser que la France s’empaillait sur le cas d’Aéroports de Paris il y a encore un an. Au contraire, l’Etat va monter au capital d’Air France et toute une série d’entreprises connaîtront le même sort.

Même des libéraux comme Macron ou Le Maire appliquent aujourd’hui une politique ultrakeynésienne. Crise du Covid oblige, cet ultrakeynésianisme s’ajoute à un modèle français où 57% de la richesse nationale était déjà redistribuée par la puissance publique.

Avec l’assentiment de la quasi-totalité de la classe politique de l’extrême droite à l’extrême gauche…

Oui. Si certains critiquent cette politique, ils le font en prétendant qu’elle ne va pas assez loin dans l’étatisme. Signe des temps, le Premier ministre Jean Castex est de droite mais se dit gaulliste social. Même si la social-démocratie supposait aussi la négociation, le paritarisme, et des syndicats forts, avec la mise en place d’un Etat social très interventionniste économiquement, très redistributif fiscalement et très généreux socialement, la France a dépassé certains espoirs formulés après-guerre. Partant, qu’est-ce que les socialistes peuvent demander de plus ? C’est pourquoi certains d’entre eux cherchent plutôt la nouvelle frontière idéologique soit dans l’extension des droits (des individus ou des minorités) soit dans l’écologie.

à suivre…

Zoe Saldana, l’actrice qui se repent d’être trop blanche

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Zoe Saldana, Auteurs : John Salangsang/AP/SIPA; Numéro de reportage : AP21866161_000002

Zoe Saldana, actrice américaine d’origine portoricaine et dominicaine, ayant incarné Nina Simone dans le biopic Nina, s’est excusé… de ne pas être assez noire de peau pour le rôle. Décryptage du racialisme de notre temps.


 

J’ai toujours tendance à sous-estimer la vitesse à laquelle une certaine partie de la société s’enfonce dans les délires idéologiques à la mode. Dernière surprise en date : en ce début d’août, Zoe Saldana, actrice américaine d’origine portoricaine et dominicaine – ce détail prend tout son sens plus tard – ayant joué Nina Simone dans le biopic Nina, s’est excusé pour avoir tenu le rôle de la grande musicienne, plus noire qu’elle : « Je n’aurais jamais dû jouer Nina. (…) J’aurais dû faire tout ce qui était en mon pouvoir pour confier le rôle à une femme noire pour qu’elle puisse incarner le rôle d’une femme noire exceptionnelle ». Concernant le fond de teint noir qu’il a fallu lui mettre pour lui donner un épiderme semblable à l’artiste qu’elle interprétait – vous connaissez la rengaine du « black face » – l’actrice a même déclaré : « Je pensais à l’époque que j’avais la permission parce que j’étais une femme noire, et je le suis, mais c’était Nina Simone (…) Nina avait un parcours qui devrait être honoré jusqu’au moindre détail ».

Peu consciente de l’incohérence de son propos (si l’on veut coller aux détails, le maquillage peut sembler légitime), l’actrice se répand en larmes de crocodiles pour témoigner de sa sincérité auprès du tribunal des belles âmes.

Je suis dur, me direz-vous.  Et puis il faut dire que dans un biopic, le protagoniste principal a intérêt à ressembler un peu au grand personnage qu’il incarne – à ce titre il était donc bien judicieux de faire jouer la grande Nina par une femme noire plutôt que par un homme blanc. Sauf qu’à l’époque où le film est sorti en 2016, la toute ambitieuse Zoe Saldana ne s’était pas défaite lorsque Kelly Simone, la fille de Nina, s’était déclarée peu convaincue par ce choix pour incarner sa mère, ainsi que par un scénario selon elle mensonger.

Cinquante nuances de noir

Prétendant s’identifier à une femme noire, – éternelle contradiction d’un progressisme qui autorise n’importe qui à s’identifier à n’importe quoi et qui attache simultanément à chacun les chaines de son appartenance natale – l’actrice à l’époque prête à tout défendait l’idée qu’il « n’y avait pas qu’une seule façon d’être noir », raison pour laquelle elle pouvait interpréter une « autre femme noire ». Quatre ans plus tard, l’emprise de mouvements haineux s’autoproclamant porte-voix des minorités est passée par-là, et l’actrice s’adonne à un exercice nord-coréen de repentance publique auprès d’une certaine gauche aux instincts totalitaires qui se constitue systématiquement en jury d’assise médiatique pour trancher du bien et du mal, du raciste et du non-raciste (il suffit de voir les journaux observant avec délectation les excuses de l’actrice – Huffington Post et autres Inrocks).

Il y a d’abord dans ce nouveau procès quelque chose qui relève de l’étrange recherche d’une « pureté de la race » noire, visiblement déniée à une actrice dont chacun peut tout de même constater qu’elle n’est pas blanche. Cet étrange concours de couleur, sous prétexte de lutter pour la visibilité de minorités qui n’en finissent plus de s’éclater en sous-groupes, fixe à chacun un spectre bien précis d’engagements qu’il peut incarner en fonction de son appartenance ethnique. Certes, Zoe Saldana avait grimé son nez pour ressembler à Nina Simone. Mais Eric Elmosnino dans Gainsbourg, vie héroïque, n’a-t-il par également revêtu un nez massif et tranchant pour bien coller au génie juif qu’il a magnifiquement interprété ? A-t-on entendu la communauté juive s’inquiéter de que ce maquillage ne fasse référence aux caricatures juives millénaires qui ont fait florès entre 39 et 45 ? Seulement voilà : certaines franges minoritaires n’ont que leur susceptibilité pour se mettre en valeur et justifier leur violence.

Le manque de diversité est idéologique

Cette concurrence épidermique masque enfin le fait que si le star system, en Amérique comme en France, est peu représentatif de la population, ce n’est pas parce qu’il manque de telle ou telle couleur, mais parce qu’il manque de diversité d’idées (et de plastiques également d’ailleurs – dans le cinoche, mieux vaut être une belle noire qu’un blanc moche !). Sur les centaines de star que nous connaissons, combien se revendiquent pro-Trump, antilibérales ou sceptiques vis-à-vis de MeToo et de Black lives matter ? Croyant d’un côté célébrer la diversité en hiérarchisant les races, le politiquement correct crée en même temps une surveillance de tous par chacun, dans laquelle les déviants mis au ban d’un monde du spectacle qui ne regorge ni d’intellectuels, ni de convictions très solides, et qui ne cherche en réalité que l’homogénéisation du monde.

Nina

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« La destruction d’Israël reste l’utopie mobilisatrice des jihadistes »

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Jerusalem. Auteurs : Mahmoud Illean/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22478461_000016

Une petite décennie après son déclenchement, où en est la guerre en Syrie ? Que reste-t-il de Daech à l’échelle mondiale ? Quel jeu joue la Turquie d’Erdogan ? Les réponses du géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et du Liban. Entretien (2/2).


Retrouvez la première partie de cet entretien ici.

Daoud Boughezala. Presque dix ans après le début de la guerre civile syrienne, Damas a-t-il renoncé à recouvrer son intégrité territoriale, notamment dans la province d’Idleb et au Kurdistan ?

Fabrice Balanche. Damas veut reconquérir l’ensemble de son territoire. La priorité est la poche d’Idleb (2,5 millions d’habitants), qui devrait connaître une nouvelle offensive dans les mois à venir. Son retour dans le giron de l’Etat syrien est indispensable pour restaurer l’économie d’Alep, toujours sous la menace des jihadistes qui contrôlent Idleb, mais également protéger Lattaquié et la région alaouite de leurs raids. Cependant la Turquie a déployé 9,000 hommes à Idleb pour bloquer la progression de l’armée syrienne. D’une part, elle ne veut pas voir affluer sur son territoire deux millions de nouveaux réfugiés. D’autre part, Erdogan veut une contrepartie contre les Kurdes. Depuis 2016, la progression de l’armée syrienne à Alep et Idleb s’est faite avec la complicité de la Turquie et donc au détriment des Kurdes, comme nous avons pu encore le constater en octobre 2019 lorsque l’armée turque s’est emparée de la bande frontalière Tel Abyad-Ras el-Aïn, sous le regard incrédule des Occidentaux.

Le Kurdistan syrien (Rojava) est donc sous la menace d’une nouvelle offensive turque, car Erdogan n’acceptera jamais un mini-Etat kurde dans le nord de la Syrie, notamment dirigé par un parti lié au PKK. La région dispose de pétrole mais elle est complètement enclavée et dépendante de la Turquie pour ses ressources en eau. Il lui faudrait une réelle protection militaire des Occidentaux et un plan Marshall pour construire une économie autonome. Or, les Etats-Unis n’ont aucune envie de s’engager dans ce processus et l’Union Européenne n’a pas les moyens militaires de se substituer aux Etats-Unis. Moscou, Damas et Téhéran attendent patiemment et activement que les troupes américaines toujours présentes quittent cette région. Les dirigeants Kurdes espèrent conserver leur autonomie grâce à la médiation de la Russie, mais Damas refuse pour l’instant toute concession. Les problèmes économiques du gouvernement syrien, le retour de la violence à Deraa et la lenteur avec laquelle l’armée syrienne progresse à Idleb, leur laissent un sursis de quelques mois, voire quelques années. Le Rojava est pris entre l’enclume syrienne et le marteau turc.

D’ailleurs, quelle stratégie poursuit la Turquie en Syrie ?

Depuis août 2016, la Turquie a entrepris la construction d’une ceinture arabe anti-kurde dans le Nord de la Syrie. Les districts d’al-Bab, Azaz et Jerablous, au nord d’Alep, conquis en 2016 contre Daesh, ont été agrandis par ceux d’Afrin, pris aux Kurdes en 2018, et ceux de Tel-Abyad – Ras al-Ain, également pris aux Kurdes en octobre 2019. Ces zones sont directement administrées par les gouverneurs turcs d’Antakya, Ourfa et Gaziantep. La Turquie a organisé une gendarmerie et une armée locale. Elle paye les fonctionnaires locaux et, avec l’effondrement de la livre syrienne début 2020, la livre turque est désormais la monnaie de référence. Ces territoires comptent aujourd’hui plus d’un million et demi d’habitants (dans une Syrie qui en dénombre 17 millions), des centaines de milliers de déplacés internes venus de Deraa, Idleb, la Ghouta et l’ensemble des zones reconquises par l’armée syrienne, viennent s’y installer à défaut de pouvoir se réfugier en Turquie. C’est dans cette zone que la Turquie recrute les mercenaires qu’elle envoie en Libye. Il sera difficile à l’armée syrienne de revenir dans cette zone qui risque de devenir une République de Syrie du Nord sur le modèle chypriote.

Comme l’illustre la brouille entre Bachar Al-Assad et son cousin milliardaire Rami Makhlouf, la rue alaouite a-t-elle lâché le pouvoir baathiste ? Plus globalement, alors que des druzes ont manifesté contre Damas, le régime est-il en train de perdre le soutien des minorités sur lesquelles il s’appuie depuis des décennies ?  

Les manifestations anti-régime à Souweida se sont rapidement terminées en juin dernier avec l’arrestation des principaux activistes. Elles étaient surtout motivées par la dégradation des conditions de vie en raison de la forte dévaluation de la livre syrienne. Nous avons eu des manifestations de colère semblable dans le pays alaouite durement éprouvé par la guerre. Si les provinces de Lattaquié et de Tartous ont été largement épargnées par les combats, en revanche les alaouites ont payé le prix du sang et ils n’acceptent pas la misère qui les frappent, alors que c’est grâce à leur sacrifice que Bachar el Assad a pu conserver le pouvoir. Certes, les alaouites n’avaient pas le choix, car la victoire de l’opposition islamiste aurait signifié leur élimination de Syrie, comme celle des autres minorités confessionnelles. Aujourd’hui encore, ils n’ont guère le choix, car vers qui se tourner en dehors de Bachar al-Assad ? Il a gagné la guerre avec l’appui des Russes et des Iraniens et il n’existe pas d’alternative politique réaliste en Syrie qui puisse donner des garanties existentielles aux minorités.

La brouille entre Bachar al-Assad et Rami Makhlouf ne témoigne pas d’une fracture au sein de la communauté alaouite ou d’un divorce entre la rue alaouite et le pouvoir baathiste. Rami Makhlouf est unanimement détesté en Syrie, par le peuple outré par son luxe ostentatoire et par les hommes d’affaires excédés par la prédation systématique qu’il exerçait sur l’économie syrienne. Il est le symbole de la corruption et du népotisme qui a conduit les Syriens à la révolte en 2011. Souvenons-nous qu’au début de la révolte, les Syriens s’attaquaient aux bâtiments officiels mais aussi aux agences de Syriatel, la compagnie de téléphone de Rami Makhlouf. En procédant à la confiscation des biens de son cousin, Bachar Al-Assad a retrouvé un peu de marge financière, mais il a surtout prouvé qu’il avait le pouvoir bien en main, puisqu’il était capable de frapper même au sein du premier cercle du pouvoir. En revanche, il ne faut pas y voir le début d’une opération anti-corruption de grande ampleur de la part d’un régime qui serait devenu vertueux sur ce plan. L’espace économique libéré par Rami Makhlouf est en partie déjà comblé par d’autres affairistes proches d’Asma Al-Assad et du président lui-même.

La Russie a annoncé construire une réplique de la cathédrale Sainte-Sophie en Syrie, dans la province de Hama.  Cette démonstration du soft power orthodoxe russe est-elle un message adressé à la Turquie d’Erdogan ? 

La construction d’une réplique miniature de la cathédrale Sainte-Sophie, à Sqalbyeh, petite ville chrétienne orthodoxe au nord-ouest de Hama, est bien entendu une réponse à Erdogan. La ré-islamisation de Sainte Sophie, devenue un musée sous Ataturk, possède une portée symbolique et stratégique qui va delà de la simple politique domestique. Erdogan se rêve en nouveau calife, comme son illustre prédécesseur Soliman le Magnifique. Sainte Sophie est appelée à remplacer la mosquée al-Ahzar du Caire pour ses avis juridiques et la prière du vendredi mettre en scène Erdogan comme le commandeur des croyants. Alors que l’Occident minimise l’affaire, la Russie de Vladimir Poutine prend très au sérieux le geste d’Erdogan ; cela lui donne un levier sur un monde arabe et musulman déstabilisé par les printemps arabes et qui est en mal de leadership. A contrario, Poutine a renoué avec la tradition russe de protection des chrétiens orthodoxes, et plus généralement de l’ensemble de la chrétienté, puisque les Etats d’Europe occidentale sécularisée ont renoncé à jouer ce rôle.

Sqalbyeh est un ilot chrétien dans une région musulmane. La ville a été défendue durant toute la guerre par une milice chrétienne qui a résisté aux assauts des rebelles islamistes et des jihadistes d’Al-Qaïda. Jusqu’au printemps 2019, elle était bombardée régulièrement par les rebelles d’Idleb soutenus par la Turquie. Le lieu est donc hautement symbolique, montrant qu’une petite communauté chrétienne, avec le soutien massif de la Russie, peut résister au rouleau compresseur islamo-turc. C’est un message très clair envoyé aux Européens qui s’inquiètent de l’expansion turque en Méditerranée orientale, de son ingérence dans les affaires domestiques grâce à une diaspora mobilisée par l’AKP, et soumis à un dangereux chantage aux migrants, que l’intervention militaire turque en Libye ne fait qu’augmenter.

Si le front syrien se stabilise, l’épicentre du djihadisme se déplacera-t-il en Libye, où la Turquie soutient des milices islamistes opposées à Haftar ?

Les deux fronts sont désormais liés puisque nous trouvons quasi les mêmes acteurs en Syrie et en Libye. La Turquie utilise le réservoir de rebelles islamistes et de jeunes chomeurs du Nord-Ouest de la Syrie pour soutenir le Président Sarraj en Libye. La Russie recrute des rebelles « réconciliés » du Sud de la Syrie pour les envoyer soutenir le maréchal Haftar au côté des mercenaires du groupe Wagner. Cependant, la Libye n’est pas une terre de jihad comme la Syrie avec Al-Qaïda et Daech. Certes, nous avons la présence des mêmes groupes jihadistes en Libye, qui essaiment également en Afrique sub-saharienne. Cependant la guerre en Libye n’est pas aussi mobilisatrice que celle au « pays de Sham » dans la jihadosphère. La lutte contre les « hérétiques » chiites est devenue un objectif prioritaire du jihad avec Daech. Mais l’utopie mobilisatrice commune des jihadistes demeure la destruction d’Israël et la reprise de Jérusalem. Or, on s’éloigne de l’Etat hébreu en Libye. Par ailleurs, on n’y trouve ni chiite à égorger, ni chrétiens à décapiter, à part quelques malheureux ouvriers coptes égyptiens, ni même une minorité yézidi à réduire en esclavage sexuel pour satisfaire les bas instincts des candidats au jihad. Il ne faut pas négliger pas ce dernier facteur, comme le souligne Hugo Micheron dans son ouvrage Le jihadisme français. quartiers, Syrie, prisons. Le véritable facteur d’attraction de la Libye, qui pourrait justement en faire l’épicentre du jihadisme, c’est simplement l’appât du gain. Les ressources pétrolières libyennes constituent un attrait non négligeable pour les professionnels du jihad, quitte à s’en servir pour financer des opérations sur d’autres terrains. Il est clair, que si la situation militaire doit pourrir en Libye, tandis que la Syrie se stabilise, nous verrons un transfert de combattants depuis la Syrie qui alimenteront le conflit au nom du « jihad ».

Martin Parr, victime (consentante) des clichés antiracistes

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Martin Parr. Auteurs : REX/Shutterstock/SIPA. Numéro de reportage : Shutterstock40699243_000107

Martin Parr, le photographe britannique, injustement accusé de cautionner le racisme, soutient les déboulonnages de statues… Cloué au pilori, il ne bénéficie pas de la mansuétude dont jouit son concitoyen le rappeur Wiley, auteur d’une série de tirades antisémites. Selon que êtes blanc ou noir…


Faites vos jeux, rien ne va plus !  Il n’est pas facile de deviner qui sera la prochaine victime de la fâcheuse tendance actuelle à mettre au ban des médias toute personne ayant exprimé une opinion contraire à la moraline régnante. Car la cancel culture est un dédale où même ceux qui se croient purs et vertueux se perdent, où le bien et le mal se transforment l’un dans l’autre et où le héros d’hier peut devenir le grand méchant d’aujourd’hui. La formule de La Fontaine, « Tel est pris qui croyait prendre », n’a jamais été aussi pertinente. Considérons d’abord le cas de Martin Parr.

Laver plus blanc que blanc

Ce Britannique de 68 ans, photographe émérite et doyen des photojournalistes, a été contraint de démissionner de son rôle de directeur artistique du Festival photographique de Bristol, cette ville où l’on déboulonne les statues d’esclavagistes. La raison remonte à 1969. Cette année-là, un photographe italien, Gian Butturini, publie London, un album d’images de la capitale qui inclut une double page où l’on voit, à gauche, le portrait d’une femme noire, employée du métro londonien, dans sa guérite et, à droite, la photo d’un gorille dans sa cage au zoo. Un simple hasard ? Peu probable. Juxtaposition raciste ? Possible. Comparaison compassionnelle entre deux êtres enfermés, chacun à sa manière ? Concevable. Le problème est que, aujourd’hui, de telles ambiguïtés ne sont plus permises. En 2017, la maison d’édition italienne, Damiani, ressort le livre – devenu introuvable – en facsimilé, en demandant à Martin Parr d’en écrire la préface. Celui-ci s’exécute sans faire la moindre référence à la double page en question. En 2019, une étudiante londonienne reçoit le volume en cadeau de son père. En découvrant la double page, elle reste bouche bée : comment Parr n’a-t-il pas pu en voir le sens, pour elle, évident ? Seule conclusion : Parr, tout comme Butturini (mort en 2006), doit être raciste, au moins inconsciemment. Elle lance une campagne de protestation sur Twitter et à Londres devant une exposition de Parr à la National Portrait Gallery. Le mouvement est peu suivi, jusqu’à ce que, motivés par l’assassinat de George Floyd, des étudiants de l’Université de l’Ouest d’Angleterre décident de retirer leur participation à une exposition de fin d’année qui devait avoir lieu à la Fondation Martin Parr. Quelquefois, pour faire annuler, il faut boycotter et vice versa. Les autorités universitaires appuient la décision des étudiants en récitant le mantra trinitaire qui affirme qu’elles restent « totalement engagées au service de la diversité, de l’égalité et de l’inclusion. » La démission de Parr est désormais inévitable, accompagnée d’une lettre d’excuses où il s’avoue mortifié par sa négligence. Il se dit prêt à verser ses droits d’auteur pour la préface à une organisation caritative et demande à l’éditeur de mettre au pilon les exemplaires restants. Afin de rendre sa fondation « plus inclusive » et « ouverte à la diversité », il crée une nouvelle bourse réservée aux photographes issus des minorités ethniques. Au jeu de la repentance, c’est le full. Ses détracteurs stigmatisent à la fois son analphabétisme visuel en termes de race et son insouciance d’homme blanc d’un certain âge. Pour eux, critiquer un tel personnage équivaut à « démanteler le système. »

La grande ironie de l’histoire est que Parr est un gauchiste antiraciste qui, dans un entretien accordé au Figaro avant qu’il ne soit obligé de démissionner, avait proclamé son soutien pour Black Lives Matter et s’était déclaré « complètement pour » la destruction des statues qui constitue, à son avis, une « réappropriation de notre histoire. » A force de déboulonner les autres, on finit par se faire déboulonner soi-même. Les accusateurs de Parr le Blanc n’ont fait preuve d’aucune hésitation, d’aucune mansuétude, en le condamnant. Mais dans le labyrinthe de la cancel culture, les choses ne se passent jamais comme prévu. Comme le confirme le cas de Wiley.

Se grimer en raciste

Ce rappeur britannique, connu comme le « Roi » d’une forme de hip-hop appelée « grime », récompensée d’une médaille par la Reine en 2018, commence mal le weekend du 25/26 juillet. Vendredi soir, il se lance dans une série de tirades antisémites sur différents médias sociaux. Interdit pendant quelques heures de publier sur Twitter, où il a un demi-million de suiveurs, il revient à la charge samedi matin. S’adressant aux juifs, qu’il qualifie de « lâches » et de « serpents » et qu’il compare aux membres du Ku Klux Klan, il leur assène qu’Israël « n’est pas votre pays » avant d’affirmer plus tard que c’est « à nous », invoquant ainsi le mythe des Hébreux noirs cher à certains Afro-Américains (Croyance selon laquelle les Noirs sont les vrais descendants des anciens Israélites.). Il semble que l’origine de ce déversement de haine se trouve dans un conflit entre le musicien et son manager qui s’avère être juif. Néanmoins, les « excuses » que le rappeur propose du bout des lèvres par la suite ne font que renforcer l’impression qu’il assume pleinement les pires théories conspirationnistes. Condamné immédiatement par certains, Wiley fait l’objet d’une complaisance relative de la part d’autres, surtout à gauche. Malgré le caractère outrancièrement raciste de ses remarques, Facebook attend le mardi suivant pour bloquer ses comptes, et Twitter le mercredi. L’épisode rappelle le cas d’un autre rappeur, l’Afro-Américain Ice Cube, qui, au début du mois de juin, tweete la reproduction d’une peinture murale dont l’imagerie sort tout droit des Protocoles des Sages de Sion. Critiqué, il récidive en postant d’autres emblèmes qui abondent dans le même sens. En l’occurrence, l’artiste Mear One, responsable de la fresque, qu’il a peinte sur un mur londonien et qui a été effacée par la municipalité en 2012, avait reçu à l’époque le soutien du leader travailliste, Jeremy Corbyn. Or, en novembre dernier, celui-ci a tweeté ses remerciements à Wiley pour son appui pendant la campagne électorale. Le samedi des tirades de Wiley, ce tweet a été judicieusement effacé. Ici, on voit bien se dessiner les frontières de ce triangle des Bermudes entre l’extrême-gauche, la judéophobie et certaines idéologies identitaires noires, zone où disparaissent à jamais de nombreux donneurs de leçons antiracistes.

Les délires offensants de Wiley sont condamnés de manière implicite dans une lettre ouverte signée par des centaines de musiciens et de producteurs, publiée en ligne le 1 août. Certes, toutes les formes de discrimination y sont dénoncées et l’antisémitisme figure bien sur la liste, mais le texte peine à souligner la leçon fondamentale de cet épisode : le fait de se croire victime de racisme n’empêche pas d’être raciste à son tour. Comme l’explique l’universitaire afro-américain, Wilfred Riley, dans son livre récent sur les dix vérités dont on ne peut pas parler (Taboo. 10 Facts You Can’t Talk About), « n’importe qui peut être un raciste. » Nos deux cas illustrent parfaitement les contradictions absurdes de la cancel culture. Le Blanc qui se croit protégé par sa vertu inhérente de gauchiste se fait dénoncer sans magnanimité aucune et doit se prosterner pour être absous de ses péchés. Le Noir qui se croit protégé par son appartenance à une minorité ethnique socialement désavantagée dérape en montrant que le racisme peut prendre toutes les formes et que chacun peut être à la fois victime et bourreau. Au fond, dans le dédale de la cancel culture, le seul Minotaure est la vieille hypocrisie humaine. Selon une autre formule de La Fontaine : « On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain. »

 

La justice sur le banc des accusés

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Des policiers jettent leurs menottes en signe de protestation, le 20 juin 2020 à Paris (c) Bastien LOUVET/BRST/SIPA/2006211229

Les Français ne font plus confiance en leur justice. Pourtant, c’est elle qui peut faire reculer la violence dans notre pays. Sans une justice équitable, le danger est grand de voir réapparaître la tentation de régler la problématique sécuritaire de façon autoritaire et musclée.


Tonneau des Danaïdes

Si la violence ne  date pas d’hier et qu’il est vain de croire pouvoir l’éradiquer complètement, il n’est pas interdit toutefois de vouloir la contenir, l’endiguer et de réfléchir aux moyens d’y parvenir. Telle est d’ailleurs la première tâche de l’Etat. Mais pourquoi la France, sur-administrée, championne des prélèvements obligatoires et dont l’Etat est atteint de boulimie structurelle, n’y parvient-elle pas ? La  case défectueuse dans le dispositif  sécuritaire ne se situe pas dans la police et la gendarmerie, dont les agents sont en première ligne face aux bandes armées et aux délinquants, et dont le professionnalisme et la retenue forcent le respect. C’est la réponse pénale qui est montrée du doigt par nos concitoyens lorsqu’on les interroge sur les causes de l’impuissance de l’Etat à endiguer la violence.

La justice semble ne pas vouloir jouer le jeu. Combien de policiers ont témoigné de leur stupéfaction de voir des délinquants multirécidivistes, qu’ils avaient arrêtés le matin et remis entre les mains de la justice, se promener en fin d’après-midi à leur nez et à leur barbe, le juge leur ayant rendu entre-temps la liberté ! Les forces de l’ordre ont l’impression, non seulement de ne pas être soutenues par les magistrats, mais surtout d’être entravées et désavouées dans leurs actions. En effet, que penser d’un juge qui ne prononce qu’une peine légère à l’encontre d’un multirécidiviste qui recommencera le lendemain ?

À lire aussi : La justice mise à nu par ses magistrats!

La police nourrit le sentiment d’être soumise au supplice de Sisyphe, ce héros mythologique grec qui fut condamné, aux enfers, à rouler éternellement un rocher sur une pente ; parvenu au sommet, le rocher retombe et notre héros doit recommencer sans fin ! Ou bien à remplir le tonneau percé des Danaïdes ! N’est-ce pas la situation à laquelle sont confrontées nos forces de l’ordre vis-à-vis de la justice ? Interpeller continuellement les violents qui, le soir, sont remis en liberté, et qu’il faudra appréhender de nouveau dès le lendemain !

Une impunité qui accroît la violence

Cependant, la police n’est pas la seule à sortir perdante d’un tel dysfonctionnement de l’administration judiciaire. A long terme, les contrevenants et les délinquants finissent par en devenir eux aussi les victimes indirectes. En effet, le laxisme des juges entretient chez eux un sentiment d’impunité qui ne peut, dans un premier temps, que les encourager dans la carrière du crime. En effet, dès lors que le principe de responsabilité est mis à mal, dès lors que, quoi qu’ils fassent, ils ne seront jamais tenus pour pleinement responsables de leurs actes, et donc punis en conséquence, pourquoi s’arrêteraient-ils en si bon chemin et ne remettraient-ils pas le couvert pour augmenter exponentiellement leurs gains ?

La mansuétude excessive et inopportune des juges conforte les violents, les intégristes et les trafiquants dans leur volonté de s’enrichir en contournant et en violant les lois, ou de décérébrer et embrigader la jeunesse au mépris de la laïcité. La violence et le fanatisme, constatant l’absence, en face d’eux, d’un ordre étatique capable de les contenir et de les réprimer, sont encouragés à persévérer et à augmenter. Le laxisme fait de la sorte le jeu de la montée aux extrêmes, jusqu’à ce qu’un pouvoir autoritaire et dictatorial ne reprenne les choses en main au détriment de la liberté. C’est pourquoi le laxisme des juges, en plus d’encourager la violence, véhicule, tôt ou tard, l’enfouissement des libertés publiques sous la chape de plomb d’un pouvoir autoritaire. Voilà où conduit le laxisme d’une magistrature idéologisée qui trahit sa mission.

En finir avec la culture de l’excuse

Comment rendre la justice à sa fonction première qui est de rendre à chacun son dû ? Premièrement, en mettant un terme à la politique de l’excuse. Trop souvent, les juges atténuent la gravité des crimes en alléguant l’enfance difficile ou le milieu de leurs auteurs, ou bien leurs origines, voire la discrimination dont ils auraient fait l’objet. Le principe de la « circonstance atténuante », de périphérique, devient central. Si bien que le coupable devient la victime, quand la victime objective, par exemple la personne qui a été volée, n’est pas loin d’être accusée d’avoir excité la convoitise du voleur, et d’être tenue pour responsable de son propre malheur !

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Cessons cet embrouillamini mental et appelons un chat un chat, en refusant d’opérer l’amalgame entre victimes et coupables. Sinon, en appelant « bien » ce qui est mal, et « mal » ce qui est bien, nous courons à la schizophrénie et à la perte de nos repères cognitifs. Respecter les « valeurs », cela commence par bien nommer les choses, et ne pas confondre le criminel avec sa victime.

Raccourcir les délais de la réponse pénale

Le deuxième moyen à mettre en œuvre afin que la justice reprenne la situation sécuritaire en main, consiste à raccourcir les délais de jugement. En effet, plus la réponse pénale tarde à venir, plus le sentiment d’impunité s’installe et s’enracine dans l’esprit du délinquant. Au final, celui-ci ne parvient plus à percevoir le rapport de cause à effet entre son méfait et le verdict qui tombe plusieurs années plus tard. La « tolérance zéro », que le chef de l’Etat promet de rétablir, commence par une justice plus rapide et plus efficace. C’est à ce prix que les Français recouvreront leur confiance dans l’institution judiciaire.

 

Quand Yassine Belattar célèbre la « caillera » Rimbaud

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Arthur Rimbaud, par Ernest Pignon-Ernest. SIPA. Numéro de reportage : 00298905_000004

L’Obs fait du poète prodige une icône de la gauche la plus cosmopolite, LGBT et progressiste. Une récupération au forceps.


« La passion Rimbaud » titre L’Obs de cette semaine. En couverture, le fameux portrait de sa gueule d’ange lorsqu’il n’était pas sérieux à dix-sept ans. Mais en version warholisée. Etant tombée dans le chaudron Rimbaud à quinze ans, je l’achète, faisant fi de ma réticence envers l’hebdo.

Rimbaud est un autre

Catastrophe. Le premier article du dossier, signé Roan Bui, essaie de faire du Voyant qui fixait les vertiges une figure inclusive. Certes, le poète fut depuis toujours un modèle, des Surréalistes à Patti Smith, la quintessence de la révolte rock’n’roll pour les uns et l’inventeur de la poésie moderne pour les autres.

Mais l’hebdo progressiste plombe les semelles de vent du génie en voulant en faire un porte drapeau de la « pensée » inclusive. Arianne Pasco, cofondatrice de Nice Art, nous explique que les « racisés » du monde entier, de Rio à Gaza, vénèrent l’enfant de Charleville, insinuant ainsi qu’il n’est pas uniquement une figure occidentale.

Même les indiens Navajo lui vouent un culte, un vers du Bateau Ivre, avec mon mauvais esprit habituel me vient immédiatement en tête : « Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs ».

Pour Roan Bui, l’auteur de Voyelles aurait été le précurseur de Twitter : « Annonçait-il déjà notre millénaire dopé aux images et aux slogans de 140 signes ? » Car il paraît qu’Instagram s’est aussi emparé de la gouape rimbaldienne. Sa gouape justement, Rimbaud en fut victime, plus connu pour ses yeux bleus (d’ailleurs colorisés par le photographe, déjà à l’époque) que pour son oeuvre. Le très catholique François Mauriac eu ce mot d’une aveuglante justesse : « L’effroyable talent de Rimbaud fut aussi celui de ne pas avoir su vieillir ». Si je doute que Rimbaud fût le précurseur de Twitter, il annonça sans doute cette invention de l’après-guerre qu’est l’adolescence. Vivre vite, mourir jeune, et pourquoi pas no future.

Petit génie devenu bourgeois

Mais futur il y eut. En 2015, a été retrouvé un album photo ayant appartenu à la belle horizontale Liane de Pougy. Que des stars de l’époque mais sans la moindre légende. Une des photos attira l’attention du collectionneur Carlos Leresche : un homme un peu replet, entre deux âges, moustache et costume de bourgeois. Un regard bleu, LE regard. Cela ne fait aucun doute, le collectionneur compare la photo avec le célèbre portrait de Carjat. Cet homme c’est Rimbaud.

Peu importe que cela fût vrai ou non, car cela provoqua un tollé chez les rimbadolâtres, cette caricature de bourgeois du XIXéme ne peut être le génial poète fugueur. Condamné à la jeunesse pour l’Eternité (elle est retrouvée). On ne touche pas au mythe. Mythe qui fut d’ailleurs déconstruit par Etiemble dans son ouvrage Le mythe Rimbaud paru en 1954 chez Gallimard. Il estimait que « l’homme aux semelles de vent fut plombé par les commentaires et les crétineries ».

Et les crétineries, ce n’est pas ce qui manquent dans l’article de L’Obs, la palme revenant à Yassine Belattar qui qualifie Rimbaud de caillera : « Il a cette amour-haine pour la France qui ne l’accepte pas vraiment. Ca me fait un peu penser à ces gamins rebeus qui vont s’installer à Dubaï, plus caillera que Rimbaud tu meurs ». Belle projection, et pourquoi pas ? Nous nous sommes tous projetés en Rimbaud à un moment de notre vie. Mais je préfère l’imaginer crevant la dalle avec Verlaine à Bruxelles que faisant du shopping à Dubaï. Quant au terme caillera… Une caillera écrit-elle des poèmes en latin à quatorze ans ? Une caillera déclare-t-elle vouloir être voyant dans une lettre à son professeur à 17 ans ? : « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Une caillera apprend-t-elle plus d’une dizaine de langues ? Mais peut-être ai-je trop de préjugés.

Un génie démoniaque

Non, Rimbaud n’est pas une icône LGBT, rien ne prouve finalement qu’il fut homosexuel malgré son histoire passionnelle avec Verlaine. D’ailleurs, il le confesse dans « L’époux infernal », texte autobiographique d’Une saison en Enfer : « bien que cela ne fût pas bien ragoûtant« . Et il se maria en Abyssinie. Non, Rimbaud ne fut pas celui qui ne travailla jamais, il fut dur à la tâche à Harare. Non, Rimbaud ne fut ni anticlérical- en creux, il ne parle que de Dieu- ni politisé malgré son engagement de jeunesse auprès des Communards. Ni anti-France, car même le monde était trop petit pour lui

Bref, Rimbaud fut un génie, ce génie qui s’abattit sur ce petit-bourgeois paysan des Ardennes, ce génie qui sûrement l’encombrait.  Et l’étymologie de génie renvoie à démon. Le démon est double et Rimbaud fut au-delà de cette dualité puisqu’il est multiple.

Selon Fabrice Luchini, personne ne comprend Rimbaud. Beaucoup s’y sont essayés avec plus ou moins de bonheur, à l’image du professeur de lettres négationniste Robert Faurisson qui voyait en Voyelles la description d’un coït (hétérosexuel). Je est un autre et Rimbaud fut tous ces autres : le jeune homme qui exaltait les sens et la nature dans ses poèmes de la période de Douai, le vagabond exalté, le globe-trotter trafiquant d’armes.

Il y en a pour tout le monde. A mes yeux, Rimbaud reste celui qui livra l’ultime définition du kitsch dans l’Alchimie du verbe : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, la littérature populaires, livres démodés, latin d’église ». Et bien sûr celui définit ma jeunesse : « Oisive jeunesse. A tout asservie. par délicatesse, j’ai perdu ma vie ».