Emmanuel Macron a prévenu : après l’explosion de la semaine dernière, l’élite politique libanaise doit réformer le pays et endiguer la corruption… sinon cela bardera à son retour au pays du Cèdre dès le 1er septembre. Cette démarche est-elle justifiée ? Comment le Liban en est-il arrivé là ? Le Hezbollah sort-il grandi ou affaibli de la crise politique ? Les réponses du géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et du Liban. Entretien (1/2).


Daoud Boughezala. Après l’explosion survenue sur le port de Beyrouth, Emmanuel Macron a imposé un ultimatum à la classe politique libanaise dont il dénonce ouvertement la corruption. Comment expliquer cette démarche ?

Fabrice Balanche. Depuis la fin de la guerre civile en 1991, le Liban a reçu énormément d’argent de la part de la communauté internationale pour sa reconstruction. Différentes conférences à l’initiative de la France – Paris 1 en 2001, Paris 2 en 2002, Paris 3 en 2007, et Cèdre en 2018 – ont drainé des milliards d’euros vers le Liban. Cela n’a pas empêché l’Etat libanais de se retrouver en faillite aujourd’hui. En fait, cela fait près de trente ans que les dirigeants libanais détournent à leur profit les finances publiques. La paix sociale était assurée par des embauches dans une administration pléthorique et corrompue, de généreux taux d’intérêts sur les comptes bancaires grâce aux emprunts d’Etat et la redistribution d’une partie de ses détournements de fond aux clients des différents dirigeants politiques.

Comment la classe politique libanaise détourne-t-elle cet argent ?

Prenons l’exemple de La Caisse des Déplacés, destinées à indemniser les Libanais dont les logements furent squattés durant la guerre civile. Pour obtenir la restitution des logements sans provoquer de nouveaux affrontements, l’Etat libanais a payé les squatteurs pour qu’ils déménagent et indemnisé les propriétaires pour réparer les maisons. Dans le Chouf, région à majorité druze et fief de Walid Joumblatt, les druzes qui occupaient les maisons des chrétiens chassés durant « la guerre de la montagne » en 1983, reçurent de très généreuses allocations pour restituer les logements. Elles étaient d’autant plus généreuses qu’ils étaient loyaux à Walid Joumblatt, le ministre des déplacés, qui utilisa les milliards d’euros de La Caisse des Déplacés pour maintenir sa mainmise sur le Chouf. Dans le Sud Liban, il est difficile d’obtenir un poste dans la fonction publique sans être membre du Mouvement Amal de Nabib Berrih, l’éternel Président du Parlement. Je pourrais multiplier les exemples du népotisme, du clientélisme et de la corruption généralisée. Mais, à mon sens, le plus grand corrompu et celui qui institutionnalisé ce système au détriment d’un véritable état de droit était Rafic Hariri, Premier ministre libanais de 1992 à 2004. Il serait trop long de décrire comment les Hariri, père et fils (Saad Hariri a été premier ministre de septembre 2009 à janvier 2011, puis de décembre 2016 à janvier 2020), ont mis le pays en coupe réglée, je vous renvoie à un de mes articles sur le sujet qui est en accès libre : « The reconstruction of Lebanon or the racketeering ruling ».

Cette gabegie généralisée justifie-t-elle les sommations d’Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron a raison de signifier fermement aux politiciens libanais de la majorité comme de l’opposition qu’ils n’auront désormais plus de chèque en blanc. Car le Liban actuel, c’est le tonneau des Danaïdes et cette classe politique libanaise corrompue est richissime. Les comptes bancaires des Libanais sont bloqués depuis octobre 2019, mais les politiciens et leurs amis affairistes ont eux tout loisir de transférer leur argent à l’extérieur du pays. Le problème est que la France aurait dû se montrer réaliste face à ses alliés libanais depuis des décennies, en particulier la famille Hariri qui est notre principal allié au Liban. Mais pour d’obscures raisons de connivence avec certains dirigeants français mais aussi géopolitiques : conserver notre influence sur le Liban face à la Syrie et à l’Iran, la France a fermé les yeux sur la gabegie ambiante. Désormais nous avons le choix entre continuer de financer à fond perdu nos affidés libanais ou leur tenir un langage de fermeté au risque qu’ils se tournent vers d’autres bailleurs. Rappelons que les dirigeants libanais ne sont pas à vendre mais à louer. Cependant, je vois mal la Russie ou la Chine jouer le chevalier blanc au Liban. Les pays du Golfe sont fatigués de ce pays qu’ils considèrent de toute façon comme perdu au profit de l’Iran. Le risque est plutôt de voir une nouvelle guerre civile éclater.

 L’actuelle crise financière et politique que traverse le Liban renforce-t-elle ou affaiblit l’axe Syrie-Iran-Hezbollah ?

Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord revenir sur l’origine de la crise financière. Depuis une vingtaine d’années, la couverture des importations sur les exportations est à peine de 20%, la balance des paiements était compensée par les transferts des émigrés libanais. Les taux d’intérêts élevés attiraient leur épargne malgré le risque de défaut de paiement que faisait courir la progression d’une dette hors de contrôle. Les activités productrices ont été tuées par la politique de reconstruction de Hariri qui a tout misé sur l’immobilier, la finance et le tourisme pour drainer l’épargne de la diaspora libanaise et les capitaux du Golfe. C’était une véritable fuite en avant qui a enrichi la famille Hariri et ses affidés, mais appauvri la majorité des Libanais contraints à l’émigration pour s’en sortir ou à sombrer dans la pauvreté. Les difficultés économiques du Golfe depuis la crise financière de 2008 ont progressivement réduit les remises des émigrés, la guerre en Syrie a tué les investissements du Golfe et les récentes menaces de sanctions américaines sur le système bancaire libanais accusé de financer le Hezbollah ont donné le coup de grâce.

La faillite financière du Liban a donc tendance à affaiblir les acteurs politiques liés à l’Occident et à l’Arabie Saoudite. Leurs activités et leur pouvoir politique sont liés à la rente étatique et à la rente géopolitique venue de l’Occident et des pays du Golfe. Ces sources financières étant taries, ils perdent le contrôle de leur clientèle. Les classes moyennes libanaises laminées par la crise économique, mais disposant d’un capital intellectuel, émigrent en masse. Quant au petit peuple, il n’a d’autre solution que de se trouver des parrains capable de lui offrir un minimum de services.

… dispensés par le Hezbollah ?

Le Hezbollah dispose en effet d’institutions de santé et d’éducation qui suppléent aux carences de l’Etat dans les zones chiites. Certes, il a des problèmes de financement également puisque l’Iran est sous sanction, mais il peut compter sur la diaspora chiite libanaise et la caisse personnelle de l’ayatollah Khaméneï, toujours largement abondée par les fidèles et indépendante du budget de l’Etat iranien. Les dirigeants du Hezbollah sont peu corrompus, contrairement à ceux des autres partis politiques libanais, ce qui le rend beaucoup plus efficace dans le domaine social. J’aurais donc tendance à dire que l’axe Iran-Syrie-Hezbollah se renforce au Liban avec la crise. Cependant, tout dépendra de la capacité des Occidentaux et des pays arabes du Golfe à soutenir financièrement leurs affidés locaux et de les organiser en milices anti-Hezbollah.

à suivre…

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