2020 fut l’année Beethoven. Pourtant, il peut illuminer toute une existence
L’année Beethoven s’achève bientôt, mais celui qui disait « la musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie » soutiendra toujours ceux que sa musique, comme il le souhaitait, touche au cœur.
Une révélation à huit ans
J’avais dans les huit ans. J’étais chez des amis. Ils avaient un électrophone Teppaz près duquel était une grande pochette de disque « 33 tours » sur laquelle figurait un visage puissant, cheveux en tempête, et une vigoureuse signature qui me semblait compliquée à l’extrême. J’avais posé machinalement le saphir sur le disque. Après les quelques secondes de craquements caractéristiques du microsillon, les quatre brefs accords de la Cinquième me cueillirent au plus profond de l’être comme une soudaine révélation.
Il est difficile de décrire ce qu’est une « révélation ». Mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Rétrospectivement je pense que, subitement, tout ce qui en moi s’était constitué de trésor de sons, d’images, de sensations et d’interrogations, s’est trouvé comme « précipité », au sens chimique du terme, et révélé, à l’audition de cette bouleversante symphonie.
Une réponse à des questions qu’on ne se posait pas
L’irrésistible progression dynamique de ce premier mouvement m’entraînait comme une vague puissante, toujours plus avant. Je ressentais l’énergie incroyable qui saturait cet univers sonore, et elle prenait aussi, en quelque sorte, possession de moi. J’avais vu, déjà, un vieux film d’Abel Gance, qui s’appelait Un grand amour de Beethoven. Harry Baur y interprétait ce personnage étrange, inquiétant et attendrissant, qui, se promenant dans la campagne, n’entendait pas les bruits de la nature mais de la musique. Et qui s’escrimait comme un possédé sur un piano dont ne sortait pour lui aucun son. Il mourait à la fin du film. Gros plan sur son visage, les yeux éclairés violemment qui s’ouvraient en même temps qu’il lançait un grand cri vers le ciel. Cet épisode, bien que j’en comprisse mal le sens, m’avait profondément troublé.
Et maintenant cette musique m’était une évidence,comme une réponse à des questions que je ne me posais pas. Parce qu’à cet âge on n’a pas de questions, mais des interrogations.
La souffrance vaincue
Beethoven me révélait la beauté et le tragiquede la condition humaine, et, dans le même temps, me disait : « Tu n’es pas seul ». Souffrance, joie, tristesse, espoir, désir, tout ce que j’avais jusqu’alors éprouvé sans pouvoir l’articuler, sans presque le savoir, dans la passivité démunie de l’enfance, tout prenait vie et sens. Ce que j’avais en moi était le lot commun, en tout cas un homme au moins l’avait éprouvé et me le disait.
Et ce message sans mots m’emplissait de joie. La vie s’offrait,infinie de possibilités, exaltante. Et, par delà le bien et le mal, qui m’étaient soudain révélés, était le beau. La vie était forcément belle puisqu’elle pouvait offrir de tels accents, puisque même la souffrance, que je sentais si présente dans ces accords inquiétants et magnifiques, même la souffrance pouvait être vaincue par son expression même.
Jane Birkin a sorti son dernier album « Oh pardon tu dormais » le 11 décembre. Presque un testament pour l’ancienne compagne de Serge Gainsbourg, qui semble enfin avoir trouvé sa place.
Le 11 décembre dernier est sorti le nouvel album de Jane Birkin « Oh pardon tu dormais », superbement mis en musique par Etienne Daho, l’ami de la famille qui a déjà travaillé avec Charlotte et Lou Doillon. Jane aux textes et Daho à la mise en scène. Le résultat ressemble à un album concept.
J’ai employé à dessein le terme de mise ne scène, car le titre est tiré d’une pièce que Birkin avait écrite et interprétée en 1992. Une femme qui pour la dernière fois veut extorquer un « je t’aime » à son homme endormi. Une réponse au « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg ? Cela y ressemble. C’est un autre duo, sur le désamour cette fois, sans gémissements mais tout aussi érotique où se mêlent la voix chaude et retenue de Daho avec celle, plus si cristalline, abîmée par les drames et la vie, de l’ex égérie gainsbourienne.
Presque un testament
Un album qui sonne comme un adieu, presque un testament où Birkin semble régler ses comptes avec son mentor, et qui tourne autour de la mort tragique de sa fille Kate.
Pour la première fois, Jane met des mots sur l’innommable, la mort de son enfant. Il n’existe pas de mot dans la langue française pour désigner des parents qui ont perdu un enfant.
Jane en a mis dans « Cigarette ». Des mots sans fard: « Ma fille s’est foutue en l’air », et d’autres, plus mystérieux, une énumération d’objets ayant appartenu à Kate. Elle a bien retenu la leçon de son maître, car on pense à« Ford Mustang ». Ce titre m’évoque également celui que Gainsbourg avait écrit pour une autre suicidée, Norma Jean Baker dans le sublime album « Baby alone in Babylone ». L’institut médico légal » résonne avec la « morgue de LA ». Deux suicides en écho.
Avec Etienne, tout est devenu possible, il n’a cessé de me bousculer, de faire sortir de moi les peines les plus démentes, tout en restant un gentleman
Cet album n’est qu’un écho, de multiples résonances entre Jane B vingt et un an, et Jane Birkin soixante quatorze ans. Cette dernière signifie à son pygmalion qu’elle n’est plus sa créature Enfin. Dans « F.R.U.I.T », un court dialogue parlé avec Daho, elle dit ne pas pouvoir prononcer les mots « fruit » et « sexe », même sous la torture. Elle qui a si bien joué l’extase dans « Je t’aime moi non plus ». Si Jane fut au service de Gainsbourg, chantait les sentiments exacerbés que l’homme pudique et un tantinet misogyne qu’il était se refusait à chanter, là c’est Daho qui se met à son service pour faire sortir sa part de violence. En effet, elle confie dans une interview à « Madame Figaro » : « Avec Etienne, tout est devenu possible, il n’a cessé de me bousculer, de faire sortir de moi les peines les plus démentes, tout en restant un gentleman. Si j’avais fait ce disque seule, ça aurait été nostalgique, sûrement un peu craintif. Avec lui, qui est passionné, c’est érotique, comme notre duo. »
Daho a en commun avec Gainsbourg le désespoir poli, il chante toujours la tragédie de l’existence sur des mélodies légères. Pour « Cigarette » il a composé un air à la Kurt Weill comme pour éloigner la peine.
Mais cet album reste poignant. Dans « Ghosts », chanté en anglais, Jane évoque et invoque ses morts : « Grand Pa, grand Ma, mother, father, daugther, nephew, husbands cats and dogs .» Comme si elle leur demandait de veiller sur son âme. Dans « Catch me if you can » toujours dans sa langue maternelle, elle s’adresse à sa fille, lui demande de l’aider à supporter ce qui lui reste de vie. Avant de la rejoindre. « Will you protect me from the fear of growing old ; will you help me, will you hold me (..) I’m on my way to you ». Oui cet album est bouleversant.
Jane Birkin a trouvé sa place
Le point culminant en est, à mon sens, le titre : « Je voulais être une telle perfection pour toi », où elle s’adresse sans aucun doute à celui qui restera l’homme de sa vie. Elle est allée si loin pour lui plaire. Elle le tue. En évoquant à la fois les bons souvenirs « comme j’aimais ça, tous les trois ensemble, il te faisait rire, comme j’aimais ça, lui et toi » et la façon qu’elle avait de lui être soumise : « Je vais nulle part je m’échappe pas, je ne bougerai pas jusqu’au lever du jour si tu me le demandes ». Avec la voix chaude de Daho en écho toujours, sur un tempo électro et sensuel, comme une protection face à celui qui est sûrement encore trop présent, qui l’a faite et défaite.
« Je prends trop de place, même pour moi je prends trop de place. ». L’ex fan des sixties s’excusera toujours. Cependant avec cet album qui sera peut-être son dernier, elle impose enfin la femme que la vie aura à la fois gâtée et maltraitée. Jane B anglaise, soixante quatorze ans a enfin trouvé sa place.
Il ne rêvait que d’être un comédien et détestait la star qu’on a faite de lui à cause, notamment, de son intense et belle proximité amoureuse avec Elizabeth Taylor.
Tant d’acteurs signent des pétitions. Pas lui.
Tant d’artistes nous disent quoi penser. Pas lui.
Tant de vedettes se prennent pour plus qu’elles ne sont. Pas lui.
Tant de gloires oublient leurs origines. Pas lui qui n’a jamais déserté le terreau gallois courageux et modeste d’où il était sorti.
Tant de personnalités dans la lumière font la roue. Pas lui.
Certes, il n’était pas parfait. Il buvait comme un trou, en avait conscience et à intervalles réguliers se faisait des reproches. Et il recommençait. Même s’il est mort jeune à 59 ans, sa constitution était solide et supportait ses excès. Son journal intime qu’on a publié, après en avoir pris ses années les plus emblématiques de 1965 à 1972, est à la fois formidable et répétitif. Repas – il ne nous épargne aucun menu -, rencontres, vie sociale, préparations de rôles, mondanités, beuveries, passion dévorante et critique pour son épouse dont il admirait le talent, voyages, luxe : l’ordinaire d’une existence, de leur vie intensément privilégiée, obsédée par l’art, le théâtre et le cinéma, emplie sans cesse de
projets.
Il y a à l’évidence, pour être honnête, un caractère répétitif dans la multitude de ces journées mais sa mélancolie et sa peur de l’ennui avaient besoin de ces distractions qu’on pourrait qualifier de « pascaliennes. » Pourquoi pourtant ce journal intime est-il superbe ? Parce qu’il s’agit de l’intimité de Richard Burton et qu’elle en vaut la peine. Parce que Burton n’est jamais vulgaire, il est même délicat et nous épargne le plus souvent les démonstrations concrètes de leur appétence réciproque.
Parce qu’il porte un jugement très sûr, caustique, ironique sur son environnement, acteurs, réalisateurs, producteurs, famille, admirateurs, sans illusion mais sans mépris. Avec une lucidité et un humour souvent décapant. Il ne se trompe pas. Ni dans ses goûts ni dans ses sympathies. Il a l’intuition développée. Parce que le milieu où il gravite lui paraît médiocre et qu’il en souffre, à la recherche d’intelligences que la société artistique et mondaine ne lui offre pas. Parce que, surtout, il est un lecteur frénétique, pas de jour sans un livre, il est curieux de tout, avec une allégresse sincère quand il a trouvé le texte rare, la déception, le plus souvent, quand acéré il a remarqué les faiblesses.
Il lit, il lit, il lit.
Rien que cela enchante chez cet homme qui est une star internationale et qui a détesté, un jour, qu’une femme l’ait appelé monsieur Taylor. Il y a quelque chose d’émouvant à admirer puis à savoir qu’on n’avait pas eu tort sur aucun plan.
Je n’imaginais pas que Richard Burton, avec toutes ses facettes, favoriserait, chez moi, une inconditionnalité dont quelques films avaient largement posé les bases : Cérémonie secrète, Cléopâtre, Qui a peur de Virginia Woolf ?, La Tunique, La Nuit de l’iguane, La Mégère apprivoisée, Alexandre le Grand… et que ce qu’il était au-dehors, dans son quotidien, révélé par ce journal, la rendrait incontestable.
Pour redorer son image et toucher un large public, les gendarmes usent d’humour sur les réseaux sociaux. Les dignes héritiers de Louis de Funès !
On savait que les gendarmes pouvaient être blagueurs, surtout à Saint-Tropez. Mais on ignorait que l’humour deviendrait leur mode de communication privilégié. A l’exemple des services de gendarmerie de l’Ardèche qui proposaient récemment au public, sur les réseaux sociaux, de venir faire tester en brigade leur marihuana pour être sûr qu’elle ne contenait pas de Covid. « Notre procédure fonctionne également pour la résine de cannabis, la cocaïne, l’héroïne et un grand nombre d’autres substances » précisaient-ils. Le chef d’escadron, David Cachat, précisait à Cap’Com : « Si l’on veut toucher des gens avec des posts sérieux, on est obligés de passer par des publications décalées. »
Tous les moyens sont bons pour s’assurer une bonne audience ! En pointe dans cette course aux followers, likes et retweets : la gendarmerie des Vosges, qui poste régulièrement des photos amusantes de grenouilles. La photo de batracien étant, après la photo de chat, l’une des choses les plus fédératrices. Davantage que la photo de poulet, ou même de policier. Les carabiniers ont développé une stratégie habile de publications comiques impliquant tour à tour Star Wars, LaReine des neiges ou, pour le coronavirus, Alien, film dans lequel« 6 membres de l’équipage meurent parce que l’un d’eux ne respecte pas le principe d’isolement de la personne infectée. » Le colonel Brice Mangou explique que l’élaboration de ces blagues repose sur une méthode scientifique entre les mains de l’état-major qui, la plupart du temps, produit ce nectar humoristique sur son temps libre. « Il n’y a rien de naïf ou d’approximatif dans ce que l’on fait. Tout ça est parfaitement assumé et réfléchi », précise-t-il. Plus au sud, la gendarmerie de L’Hérault ne procède pas autrement pour parler exhibition sexuelle sur les plages, risque incendie ou nuisances sonores. Quant à la culture illégale du cannabis, les gendarmes du Lot annoncent sur Facebook qu’ils « restent à votre disposition pour l’évacuation de vos déchets verts. […] Pour les grandes quantités nous pouvons également vous héberger jusqu’à 96 heures dans nos locaux ! » Louis de Funès serait vert de jalousie.
Se faire vacciner n’est pas une déclaration de foi dans la science mais un acte de solidarité citoyenne. Tribune.
La vaccination, pas plus que la psychanalyse par exemple, ne sont des croyances. On peut toujours avoir des opinions sur le vaccin ou sur la psychanalyse. On peut toujours estimer que Pasteur et Freud sont de vilains génies. Mais nos opinions et nos croyances, en la matière, n’ont aucune pertinence. On peut croire ou ne pas croire en Dieu, pas en un sérum.
La vaccination n’engage pas que moi
Les vaccins ont éradiqué des maladies sur toute la planète, ont fait disparaître la mortalité infantile dans les pays développés. La psychanalyse a permis des vies heureuses, ou moins malheureuses, des connaissances de soi qui rendent meilleurs et plus libres, a évité des drames familiaux. Pas besoin d’être vaccinés ou psychanalysés pour le savoir et le constater. Ce sont des faits.
Pour la psychanalyse, libre à ceux qui en auraient besoin de passer une existence à déprimer en la refusant. On peut aussi ne pas en avoir besoin et vivre très heureux sans. Des artistes ont sublimé leurs névroses et leurs complexes devant un chevalet plutôt que sur un divan.
Pour la vaccination, c’est un peu différent. Elle n’engage pas que moi. Comme le respect de la limitation de vitesse sur la route. La vaccination, et avant elle le port du masque, a ceci d’intéressant et de révélateur qu’elle éprouve le degré de solidarité et d’altruisme à l’oeuvre dans une société.
La proportion élevée d’antivax, aujourd’hui, qu’on trouve aussi bien chez les écolos radicaux que chez les rassuristes de la droite dure, cette proportion élevée, donc, signifie surtout l’exacerbation de l’individualisme et d’une vision consumériste du monde confondue avec la liberté. On se croit libre parce qu’on peut choisir entre dix parfums de ketchup et ne pas se faire vacciner.
Recul de la raison
On peut aussi y voir un recul généralisé de la raison. Qu’il y ait encore 40% de gens prêts à se faire vacciner tient du miracle tant la parole scientifique a été dévalorisée par des scientifiques eux-mêmes qui se sont comportés comme d’arrogantes starlettes populistes et complotistes au fur et à mesure que l’épidémie exerçait ses ravages sur les corps et dans les esprits.
J’encouragerai donc mes proches les plus âgés et les plus vulnérables à se faire vacciner et je me ferai vacciner moi-même dès que possible. Pour moi et pour les autres. Pas parce que je « crois » au vaccin mais parce que le vaccin sauve.
Big Pharma et les anticapitalistes de circonstance
À ceux qui m’objecteront Big Pharma, je leur répondrai que je ne les ai pas souvent vus voter pour les partis qui demandent depuis toujours que la recherche et l’industrie pharmaceutique ne soient pas soumises aux lois du marché. Et que leur anticapitalisme de circonstance, il me fait autant rire que Raoult expliquant en février que tout ça, c’est une grippette de chinetoques.
Contre qui les fanatiques des échecs jouent-ils : contre la Mort, le Diable ou leur propre âme ?
Ce qui me manque le plus, ici au Lausanne Palace, ce sont ces après-midi passées au Lutetia à jouer avec Denis Grozdanovtich et Ronald Chammah aux échecs. Au Blitz, bien sûr. À nos âges, nous n’avons plus de temps à perdre. Du coup, en relisantLes Confessions de Jean-Jacques Rousseau, je me suis souvenu comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par cœur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille, il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.
Rousseau et Nabokov jouent aux échecs
Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases, deviendra une fin en soi, un monde, en regard duquel, pour citer George Steiner, « le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît banal, confus et contingent. » Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit des petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans La Défense Loujine : « Les échecs étaient sans pitié. Il était leur prisonnier, aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être…»
Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière.
L’oncle Arthur dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – tout en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche.
Contre qui joue-t-on ?
Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime parie décisive ? Faut-il convoquer la Mort, comme on le fit au Moyen Âge, où le Diable comme le suggère la tradition romantique ? À moins que l’enjeu de toute partie ne soit autre que l’âme de celui qui joue, auquel cas la mienne serait bien noire : il m’arrive trop souvent de tricher. Il est vrai que le Blitz permet tous les mauvais coups. Pourquoi s’en priver ?
Ceux qui rejettent la présence de crèches dans l’espace public incarnent, non la laïcité républicaine traditionnelle, mais un néo-laïcisme soixante-huitard plus propre à diviser les Français qu’à les rassembler. Tribune.
La fin de l’année est marquée par une polémique récurrente sur l’opportunité de placer des crèches de Noël non seulement dans les lieux publics mais même dans les lieux privés visibles de la rue comme une vitrine ou une fenêtre. Sans qu’aucune réglementation ait été établie, il est fréquent que ceux qui auraient voulu en faire une, en particulier les commerçants, reculent devant les critiques.
Pour des crèches oecuméniques
L’objection qui est faite à ces malheureuses crèches est qu’il faut ménager la susceptibilité des musulmans et, pour cela, respecter la laïcité. Objection qui ne tient pas : la naissance de Jésus figure dans le Coran. Jésus (Issa) est un prophète important dans l’Islam et sa mère Myriam (variante de Marie) une figure particulièrement vénérée. Tout comme l’ange Gabriel (Jibril) qui dicte le Coran à Mahomet. N’oublions pas non plus que Jésus, Marie et Joseph sont des juifs poursuivis par un tyran. Le Coran ne parle ni de grotte ni d’étable mais dit que Jésus naquit au pied d’un palmier. Ce n’est nullement incompatible avec le récit évangélique : qui dit étable dit point d’eau. Bethléem est à la lisière du désert. S’il y a un point d’eau, il devait y avoir un palmier. Ajoutons que, si l’Evangile de Luc situe la naissance de Jésus dans une étable, il n’est pas question de grotte jusqu’au milieu du IIe siècle. Grotte, maternité sacrée : on imagine la symbolique que les psychanalystes verront dans ces développements, mais ils sont tardifs.
Les crèches ne gênent nullement les musulmans de France même les plus exaltés.
Une proposition œcuménique serait qu’aux crèches publiques on ajoute un palmier. On ajoute bien un bœuf et un âne qui ne figurent pas non plus dans les Evangiles, seulement dans la Bible juive, dans le prophète Isaïe. Ajouter un palmier vaudrait assurément mieux que d’ajouter un sapin. Le sapin est un symbole de pérennité, issu des mythologies nordiques, dont on sait l’usage qui a été fait : arbre aux feuilles pérennes, il figure la continuité de la vie au moment du solstice d’hiver. Mais comme les nouveaux laïcistes ne le savent pas (que savent-ils d’ailleurs puisque leur philosophie est d’éradiquer le passé ?), ils s’en prennent aussi à lui. Les crèches ne gênent nullement les musulmans de France même les plus exaltés. Les ménager n’est pour les partisans d’une laïcité radicale qu’un prétexte pour effacer du domaine public un symbole ancestral et affaiblir encore un héritage chrétien bimillénaire. De manière étonnante, les crèches qui étaient acceptées par les républicains laïques au temps du petit père Combes ne le sont plus par les néo-laïcistes du XXIe siècle.
Néo-laïcisme soixante-huitard contre laïcité républicaine
Loin d’apaiser les relations avec l’islam, le nouvel antichristianisme les envenime. Loin de représenter la vieille tradition laïque française, il en est la négation. Rappelons-nous l’ordre donné par Jules Ferry dans sa fameuse Lettre aux instituteurs (1883) de respecter scrupuleusement la conscience des élèves et de leurs parents. Le nouveau laïcisme, fondé sur les idées de Mai 68, se situe aux antipodes de la laïcité républicaine. Il conçoit la laïcité comme la transgression systématique de la morale commune et des sensibilités religieuses. Ses promoteurs identifient, à tort, ces dérives avec l’héritage national. Malheureusement, beaucoup de musulmans les croient et, du coup, en viennent à détester la France. La laïcité a été inventée en Europe au sortir des guerres de religions pour empêcher que les croyances ne divisent la nation. Le nouveau laïcisme, lui, loin d’apaiser les tensions intercommunautaires, les envenime.
Est-il nécessaire de dire que les musulmans préfèreront toujours un chrétien respectueux d’un symbole religieux qu’ils partagent en partie, à ce néo-laïcisme radical qui n’admet la présence du religieux à l’école ou sur la place publique que sur le mode transgressif. Il ne s’agit pas que d’un débat d’idées. Les pouvoirs publics, au motif d’intégrer l’islam, font des lois pour renforcer la laïcité ; ces lois aboutissent généralement à refouler un peu plus l’héritage chrétien.
Les promoteurs du néo-laïcisme soixante-huitard ne se soucient pas qu’en atteignant l’objectif de détruire les racines chrétiennes, non seulement ils rendent la France plus répulsive aux tenants d’autres religions, mais aussi qu’en passant l’héritage national au Kärcher, ils préparent le terrain pour des herbes plus vivaces. Loin d’être une agression chrétienne, la crèche est un symbole de concorde entre les religions. Les fanatiques qui, au nom d’une laïcité dévoyée, en rupture avec la tradition laïque elle-même, veulent les évacuer de l’espace public sont au contraire des diviseurs.
Rika Zaraï, la chanteuse franco-israélienne, est décédée le 23 décembre. Courageuse, joyeuse, curieuse de tout et toujours ouverte au dialogue, elle a fait de son salon la deuxième ambassade d’Israël en France.
Elle m’avait accueilli avec un immense sourire, au pied du grand escalier de sa somptueuse demeure villa Montmorency. J’avais vingt-deux ans. Savait-elle que j’avais été un bad-boy des milieux nationalistes ? Peut-être. Je suis sûr qu’elle n’en avait cure : j’étais invité par sa fille pour une boum, j’étais bien élevé – je venais de me fendre d’un baise-main – et ça lui suffisait. Et puis elle préférait les combatifs que les mous. La deuxième fois que nous nous sommes vus, nous avons sympathisé. Un an plus tôt je combattais à Beyrouth un ennemi qu’elle avait affronté dix ans avant moi. Ça nous a rapprochés. Rika posait plein de questions, toujours. Elle était curieuse de tout, et écoutait avec une grande attention. Dialoguer, permettre à des opinions contraires de s’affronter en toute sérénité, la remplissait de satisfaction. Durant les derniers temps de sa vie, c’était une auditrice attentive de Zemmour. Organiser des rencontres, des débats, avait été au cœur de sa vie : le salon de Rika était le discret lieu de rendez-vous improbables entre diplomates du Moyen-Orient, d’Israël et d’Europe. C’était la deuxième ambassade d’Israël en France. On y croisait Shimon Peres, bien sûr, mais aussi, plus tard, les conseillers d’Ariel Sharon venus rencontrer des gens qu’ils étaient censés n’avoir jamais vus.
Rika détestait voir la France se rabaisser. Elle en avait une grande idée.
Déjà, à mon mariage, elle avait voulu que je fasse venir Robert Hersant. J’avais présenté Rika à mon patron, qui l’avait très civilement complimentée sur sa voix, et elle lui avait présenté le Grand Rabbin Kaplan qui était là, comme par hasard, et l’ambassadeur d’Israël, Mordechaï Gazit. Je les ai laissés tous les quatre amorcer une conversation pas évidente, au moment où l’orchestre entamait à grand renfort de cymbales un classique populaire bavarois pour accompagner la colossale choucroute que l’on commençait à servir. C’était vaguement surréaliste. Il fallait l’oser. La musique, ce jour-là, était-elle adressée à Robert Hersant dont elle savait parfaitement qu’il avait eu, dans sa jeunesse, des sympathies pour le national-socialisme ? On était plus près de « Papy fait de la résistance » – elle aimait beaucoup rigoler – que de la culpabilisation mémorielle. Rika, d’ailleurs, détestait voir la France se rabaisser. Elle en avait une grande idée. Elle voulait réconcilier l’histoire, enterrer les passifs, pour le plus grand profit de ses deux passions, Israël et la France. C’était, en dehors de la chanson, le grand plaisir de cette discrète diplomate.
L’amour de la France
Car Rika, la « sabra », aimait la France passionnément et lui vouait une gratitude sincère pour le succès et la prospérité qu’elle lui avait donnés. La France, d’ailleurs, elle l’avait épousée. Par son mari d’abord, un Ch’ti pur jus, issu d’une historique famille d’accordéonistes, qui avait, excusez du peu, été le batteur de Jacques Brel. Pour élever sa fille Yaêl, elle avait choisi Louisette, une pied-noir de Saïda, inconsolable de la perte de son fiancé légionnaire, tué par les fellaghas. Par sa carrière où, adoptée par Charles Aznavour pour passer en première partie de ses spectacles, elle avait rapidement conquis un public populaire par sa voix juste et son accent particulier, bien adapté à distiller la bonne humeur. Sa chanson était sans prétention, comme elle. Elle était destinée à procurer de la joie, à donner du courage. Au temps de sa grande popularité, de « Sans chemise sans pantalon », elle a été le visage joyeux et dynamique de son pays d’origine, lui octroyant certainement des points de sympathie dans le public français.
Rika était une femme d’action, pas une pleureuse. Un accident de voiture l’avait bloquée dans une gangue de plâtre pendant un an, elle en était ressortie avec une volonté décuplée. Je l’ai vue pourtant plus d’une fois s’accrocher à la rampe de son grand escalier, quand des ondes de douleur la paralysaient d’un coup. Les chimies médicales qu’on lui proposait, endormant l’énergie en même temps que la souffrance, elle n’en voulait plus. De là son intérêt pour la médecine douce et les vertus des plantes. Et très vite, elle a eu le désir de faire partager aux plus grand nombre le bénéfice de son herboristerie personnelle, dans la droite ligne d’un Mességué. J’en avais des placards pleins. On l’a moquée, elle n’en avait cure. Il lui en fallait plus pour l’atteindre.
Côté courage, Rika avait été à bonne école, auprès de parents d’une solidité à toute épreuve. Lui, ingénieur-électricien venu à pied de Crimée dans les années 20, elle infirmière de Varsovie ayant tout quitté pour participer à la réalisation du rêve de Théodore Herzl : établir une vraie nation sur la terre ancestrale des juifs, Israël. Cette race de pionniers était opiniâtre, tenace et combative. Frouma et Eliezer vivaient dans un appartement tout blanc et tout simple, éclaboussé de lumière, de la vieille ville de Jérusalem. Ils ne vénéraient pas le veau d’or et n’avaient de respect que pour les valeurs qui font les fortes nations. Ils ont dû accueillir là-haut leur fille, enfin débarrassée de ses terribles douleurs, à bras ouverts. Et je suis sûr qu’elle a chanté pour eux. Elle ne pouvait pas s’en empêcher ! Au revoir, Rika.
Le propre de l’antisémite « modéré » est de pas se considérer comme antisémite, tout en proclamant que les juifs sont responsables de tout ce qui ne va pas dans le monde. Portrait-robot.
L’antisémite modéré ne supporte pas qu’on lui dise qu’il est antisémite. Il s’affirme plutôt antisioniste, en mettant en avant prioritairement les mauvaises actions éventuelles de l’Etat d’Israël sans trop insister sur celles commises par d’autres pays. Il a de la compassion pour les Palestiniens qu’il considère comme des résistants à une oppression et dont il justifie toujours les actions même lorsqu’elles ne sont conformes aux droits humains. S’il ne nie pas la Shoah – en cela il n’est pas vraiment négationniste – il trouve que les juifs « en font trop » et qu’ils exploitent cyniquement ce malheur jusqu’à plus soif, en créant une hiérarchie factice entre les génocides du XXème siècle. Enfin, il cite toujours, et exclusivement, des noms juifs pour évoquer les auteurs des malheurs du temps, sans regarder si ces juifs se déclarent juifs et si c’est en tant que juifs qu’ils participent à une globalisation néfaste du monde. Sortir des phrases de leur contexte lui permet d’asseoir ses présupposés sur les paroles d’auteurs confirmés et peu soupçonnés d’antisémitisme. « Ils en parlent tout le temps ».
Tous les génocides ne sont pas comparables. Pour avoir vécu et travaillé avec les bourreaux et les rescapés du génocide des Tutsis, je le sais bien.
Mon père avait perdu ses autres enfants, ses parents, ses grands-parents, ses frères et soeurs et tout le reste de la famille. Seul survivant, il a toujours refusé d’en parler. J’avais eu quatre frères et je ne l’ai jamais su avant la quarantaine, appris de la bouche d’un autre survivant. Ce sont surtout des Européens immigrationnistes à partir des années 70 qui ont placé la Shoah au centre de l’histoire pour justifier la nécessité d’accueillir l’Autre, l’étranger, et pour ne pas faire preuve d’intolérance à son égard, intolérance qui serait un sinistre rappel des « heures sombres et nauséabondes » de l’histoire de l’Europe. Tous les génocides ne sont pas comparables. Pour avoir vécu et travaillé avec les bourreaux et les rescapés du génocide des Tutsis, je le sais bien. La Shoah ne se distingue pas seulement par son extermination de masse sur un mode industriel mais elle fait suite à deux mille ans de persécutions, de pogromes et de tentatives d’extermination en Europe principalement. Les grands malheurs des peuples ne peuvent se comparer mais on ne pourra pas nier le caractère spécifique de l’extermination des juifs, qui se prolonge aujourd’hui dans un antisémitisme-antisionisme qui voit dans les juifs la cause première des malheurs du monde.
Pour cet agrégé de philosophie, gouvernants et gouvernés ont surréagi par rapport à la réalité de la menace. Le résultat, c’est que, pour défendre les plus fragiles, on les a abandonnés. Reste à savoir si nous serons capables d’apprendre de nos erreurs. Propos recueillis par Elisabeth Lévy.
Causeur. Vous parlez d’une « psychose qui fait dérailler le monde ». Vous n’allez pas dire que cette épidémie n’existe pas.
Jean-Loup Bonnamy. Je vous rassure tout de suite. L’épidémie est bien réelle. Et elle pose un très grave problème de santé publique, notamment à cause de l’engorgement des hôpitaux. De plus, je n’adhère absolument pas aux discours complotistes. Je pense que le virus, bien loin d’avoir été inventé dans je ne sais quel laboratoire, est une création de la Nature, tous comme les autres virus, bactéries et bacilles qui sont à l’origine des milliers d’épidémies que l’humanité a déjà affrontées. C’est d’ailleurs cette naturalité de l’épidémie qui me rend sceptique envers les procédés artificiels comme le confinement. Si je devais résumer ma position, je me qualifierais donc de « critique, mais pas barjo ».
Cependant, le remède (le confinement) semble pire que le mal (le Covid-19). Nous sommes en pleine surréaction. L’épidémie est grave, mais n’a rien d’apocalyptique : elle a tué 1,4 million de personnes dans le monde, mais il meurt 60 millions de personnes chaque année. Tous les ans, le cancer fait 9 millions de morts. Idem pour la faim ! (Il suffit donc de 50 jours à la faim pour atteindre le bilan du Covid.) Les broncho-pneumopathies obstructives font, elles, 3 millions de morts chaque année.
De plus, la mortalité du Covid est bien inférieure à 0,5 %. Sur le Charles de Gaulle, le plus grand navire de guerre de la marine française, 1 046 marins ont été contaminés : aucun n’est mort. En France, 50 % des morts du Covid ont plus de 84 ans. La moyenne d’âge est de 81 ans, ce qui correspond à l’espérance de vie. Sur 45 000 morts français du Covid, seuls 28 avaient moins de 30 ans et l’écrasante majorité de ces 28 malheureux était en fait atteinte aussi d’autres pathologies très lourdes. Les démographes de l’INED ont calculé que le Covid-19 ne nous ferait perdre qu’un mois et demi d’espérance de vie. Était-il nécessaire de mettre le pays à l’arrêt, d’empêcher les proches de voir les cadavres des défunts, de suspendre les libertés publiques, de saccager l’économie et le tissu social pour une maladie aussi peu létale ? Je ne le pense pas. Notre réponse est disproportionnée.
En tout cas, la psychose frappe autant les gouvernants que les gouvernés, on peut même dire que celle des seconds répond à celle des premiers. N’est-ce pas un signe de civilisation de refuser d’abandonner à leur sort les fameux plus fragiles, qui sont aussi les moins actifs ?
Premièrement, dans votre question, vous faites comme s’il était certain que le confinement soit la solution la plus efficace sur le plan sanitaire pour lutter contre le Covid. Or, cela n’a rien d’évident. Avec un confinement moins long et moins strict, mais en s’appuyant bien davantage sur ses médecins de ville, en dépistant massivement et en soignant précocement, l’Allemagne a cinq fois moins de morts par habitant que la France.
Deuxièmement, les plus fragiles, sous prétexte de les protéger du Covid, ont bien été abandonnés. Regardez ce qui s’est passé dans les Ehpad au printemps : des personnes âgées séquestrées dans leur chambre, abandonnées et privées des soins les plus élémentaires.
Troisièmement, l’effort du confinement risque de provoquer des drames humains bien pires que le Covid. Le premier confinement a jeté un million de personnes en plus dans la pauvreté. Le nombre de bénéficiaires de la soupe populaire a bondi de 30 %. Les problèmes d’addiction, de violences conjugales et de dépression ont explosé. La crise économique et son impact sur les finances publiques vont encore appauvrir notre système hospitalier. C’est donc bien vers une société moins civilisée, plus violente, plus barbare que nous mène le confinement.
Il est vrai que l’héroïsme a déserté nos sociétés. Faut-il regretter qu’on ne nous demande plus de mourir pour la patrie ?
Le recul des valeurs traditionnelles nous affaiblit face à nos ennemis, qui, eux, n’ont pas baissé les bras. Comment une société qui récuse toute forme d’héroïsme ou de courage, qui se calfeutre pour une maladie fort peu létale, pourra-t-elle faire face à des djihadistes prêts à tuer et à mourir ? Comment un État devenu une super-nounou obèse, juste bon à distribuer des aides sociales, empêtré dans sa lourdeur bureaucratique, peut-il encore bâtir une stratégie à long terme ?
Beaucoup de gens critiquent l’autoritarisme du gouvernement. N’est-ce pas plutôt son indécision et sa peur qui sont problématiques ?
Oui, le problème n’est pas tant l’autoritarisme des décisions que le fait qu’elles soient mauvaises, chaotiques et incohérentes. Mais les deux se tiennent : le gouvernement réprime, car il craint que sa fébrilité, son indécision, ses incohérences rendent ses choix difficilement acceptables.
Cela dit, quand on est au pouvoir, il y a des raisons d’avoir peur. Être accusé d’être responsable de la mort de gens, c’est déjà insupportable politiquement et moralement. Mais si on y ajoute le fameux risque pénal, cela devient carrément insupportable.
Certes, la tâche du pouvoir est aujourd’hui difficile. Mais elle l’a toujours été. Cette difficulté ne doit pas empêcher de garder ses nerfs. Par exemple, Olivier Véran a perdu son calme en pleine Assemblée nationale. Or, on n’a jamais vu le Général de Gaulle se mettre dans des états pareils, alors que la Seconde Guerre mondiale était bien plus stressante que la crise du Covid-19.
Ce qui complique la tâche de nos gouvernants actuels est le fait qu’ils doivent gérer leur risque juridique, dans une époque dominée par « l’envie du pénal », selon l’expression de Philippe Muray. L’excès de volonté de punir inhibe l’action et empêche les retours d’expérience approfondis. Comment Édouard Philippe peut-il parler sincèrement devant une commission parlementaire (ce qu’il devrait pourtant faire afin que nous comprenions les erreurs du passé pour ne plus les commettre à nouveau), alors qu’il sait que tout ce qu’il dit pourra être retenu contre lui ? Comme l’analyse le sociologue Christian Morel, la non-punition des erreurs est un élément fondamental pour éviter les décisions absurdes.
Alors qu’on assiste à un défilé permanent de corporations plaintives, et qui ont des raisons de l’être, comment définir l’intérêt général ?
Il faut nous libérer de la dictature de l’émotion. Prenons enfin des décisions rationnelles sur la base d’un bilan global coûts/avantages. L’intérêt général, c’est ce qui va dans le sens d’un renforcement du pays, de son économie, de son système de santé, de sa sécurité, de sa puissance dans le monde à moyen et long terme.
2020 fut l’année Beethoven. Pourtant, il peut illuminer toute une existence
L’année Beethoven s’achève bientôt, mais celui qui disait « la musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie » soutiendra toujours ceux que sa musique, comme il le souhaitait, touche au cœur.
Une révélation à huit ans
J’avais dans les huit ans. J’étais chez des amis. Ils avaient un électrophone Teppaz près duquel était une grande pochette de disque « 33 tours » sur laquelle figurait un visage puissant, cheveux en tempête, et une vigoureuse signature qui me semblait compliquée à l’extrême. J’avais posé machinalement le saphir sur le disque. Après les quelques secondes de craquements caractéristiques du microsillon, les quatre brefs accords de la Cinquième me cueillirent au plus profond de l’être comme une soudaine révélation.
Il est difficile de décrire ce qu’est une « révélation ». Mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Rétrospectivement je pense que, subitement, tout ce qui en moi s’était constitué de trésor de sons, d’images, de sensations et d’interrogations, s’est trouvé comme « précipité », au sens chimique du terme, et révélé, à l’audition de cette bouleversante symphonie.
Une réponse à des questions qu’on ne se posait pas
L’irrésistible progression dynamique de ce premier mouvement m’entraînait comme une vague puissante, toujours plus avant. Je ressentais l’énergie incroyable qui saturait cet univers sonore, et elle prenait aussi, en quelque sorte, possession de moi. J’avais vu, déjà, un vieux film d’Abel Gance, qui s’appelait Un grand amour de Beethoven. Harry Baur y interprétait ce personnage étrange, inquiétant et attendrissant, qui, se promenant dans la campagne, n’entendait pas les bruits de la nature mais de la musique. Et qui s’escrimait comme un possédé sur un piano dont ne sortait pour lui aucun son. Il mourait à la fin du film. Gros plan sur son visage, les yeux éclairés violemment qui s’ouvraient en même temps qu’il lançait un grand cri vers le ciel. Cet épisode, bien que j’en comprisse mal le sens, m’avait profondément troublé.
Et maintenant cette musique m’était une évidence,comme une réponse à des questions que je ne me posais pas. Parce qu’à cet âge on n’a pas de questions, mais des interrogations.
La souffrance vaincue
Beethoven me révélait la beauté et le tragiquede la condition humaine, et, dans le même temps, me disait : « Tu n’es pas seul ». Souffrance, joie, tristesse, espoir, désir, tout ce que j’avais jusqu’alors éprouvé sans pouvoir l’articuler, sans presque le savoir, dans la passivité démunie de l’enfance, tout prenait vie et sens. Ce que j’avais en moi était le lot commun, en tout cas un homme au moins l’avait éprouvé et me le disait.
Et ce message sans mots m’emplissait de joie. La vie s’offrait,infinie de possibilités, exaltante. Et, par delà le bien et le mal, qui m’étaient soudain révélés, était le beau. La vie était forcément belle puisqu’elle pouvait offrir de tels accents, puisque même la souffrance, que je sentais si présente dans ces accords inquiétants et magnifiques, même la souffrance pouvait être vaincue par son expression même.
Jane Birkin a sorti son dernier album « Oh pardon tu dormais » le 11 décembre. Presque un testament pour l’ancienne compagne de Serge Gainsbourg, qui semble enfin avoir trouvé sa place.
Le 11 décembre dernier est sorti le nouvel album de Jane Birkin « Oh pardon tu dormais », superbement mis en musique par Etienne Daho, l’ami de la famille qui a déjà travaillé avec Charlotte et Lou Doillon. Jane aux textes et Daho à la mise en scène. Le résultat ressemble à un album concept.
J’ai employé à dessein le terme de mise ne scène, car le titre est tiré d’une pièce que Birkin avait écrite et interprétée en 1992. Une femme qui pour la dernière fois veut extorquer un « je t’aime » à son homme endormi. Une réponse au « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg ? Cela y ressemble. C’est un autre duo, sur le désamour cette fois, sans gémissements mais tout aussi érotique où se mêlent la voix chaude et retenue de Daho avec celle, plus si cristalline, abîmée par les drames et la vie, de l’ex égérie gainsbourienne.
Presque un testament
Un album qui sonne comme un adieu, presque un testament où Birkin semble régler ses comptes avec son mentor, et qui tourne autour de la mort tragique de sa fille Kate.
Pour la première fois, Jane met des mots sur l’innommable, la mort de son enfant. Il n’existe pas de mot dans la langue française pour désigner des parents qui ont perdu un enfant.
Jane en a mis dans « Cigarette ». Des mots sans fard: « Ma fille s’est foutue en l’air », et d’autres, plus mystérieux, une énumération d’objets ayant appartenu à Kate. Elle a bien retenu la leçon de son maître, car on pense à« Ford Mustang ». Ce titre m’évoque également celui que Gainsbourg avait écrit pour une autre suicidée, Norma Jean Baker dans le sublime album « Baby alone in Babylone ». L’institut médico légal » résonne avec la « morgue de LA ». Deux suicides en écho.
Avec Etienne, tout est devenu possible, il n’a cessé de me bousculer, de faire sortir de moi les peines les plus démentes, tout en restant un gentleman
Cet album n’est qu’un écho, de multiples résonances entre Jane B vingt et un an, et Jane Birkin soixante quatorze ans. Cette dernière signifie à son pygmalion qu’elle n’est plus sa créature Enfin. Dans « F.R.U.I.T », un court dialogue parlé avec Daho, elle dit ne pas pouvoir prononcer les mots « fruit » et « sexe », même sous la torture. Elle qui a si bien joué l’extase dans « Je t’aime moi non plus ». Si Jane fut au service de Gainsbourg, chantait les sentiments exacerbés que l’homme pudique et un tantinet misogyne qu’il était se refusait à chanter, là c’est Daho qui se met à son service pour faire sortir sa part de violence. En effet, elle confie dans une interview à « Madame Figaro » : « Avec Etienne, tout est devenu possible, il n’a cessé de me bousculer, de faire sortir de moi les peines les plus démentes, tout en restant un gentleman. Si j’avais fait ce disque seule, ça aurait été nostalgique, sûrement un peu craintif. Avec lui, qui est passionné, c’est érotique, comme notre duo. »
Daho a en commun avec Gainsbourg le désespoir poli, il chante toujours la tragédie de l’existence sur des mélodies légères. Pour « Cigarette » il a composé un air à la Kurt Weill comme pour éloigner la peine.
Mais cet album reste poignant. Dans « Ghosts », chanté en anglais, Jane évoque et invoque ses morts : « Grand Pa, grand Ma, mother, father, daugther, nephew, husbands cats and dogs .» Comme si elle leur demandait de veiller sur son âme. Dans « Catch me if you can » toujours dans sa langue maternelle, elle s’adresse à sa fille, lui demande de l’aider à supporter ce qui lui reste de vie. Avant de la rejoindre. « Will you protect me from the fear of growing old ; will you help me, will you hold me (..) I’m on my way to you ». Oui cet album est bouleversant.
Jane Birkin a trouvé sa place
Le point culminant en est, à mon sens, le titre : « Je voulais être une telle perfection pour toi », où elle s’adresse sans aucun doute à celui qui restera l’homme de sa vie. Elle est allée si loin pour lui plaire. Elle le tue. En évoquant à la fois les bons souvenirs « comme j’aimais ça, tous les trois ensemble, il te faisait rire, comme j’aimais ça, lui et toi » et la façon qu’elle avait de lui être soumise : « Je vais nulle part je m’échappe pas, je ne bougerai pas jusqu’au lever du jour si tu me le demandes ». Avec la voix chaude de Daho en écho toujours, sur un tempo électro et sensuel, comme une protection face à celui qui est sûrement encore trop présent, qui l’a faite et défaite.
« Je prends trop de place, même pour moi je prends trop de place. ». L’ex fan des sixties s’excusera toujours. Cependant avec cet album qui sera peut-être son dernier, elle impose enfin la femme que la vie aura à la fois gâtée et maltraitée. Jane B anglaise, soixante quatorze ans a enfin trouvé sa place.
Il ne rêvait que d’être un comédien et détestait la star qu’on a faite de lui à cause, notamment, de son intense et belle proximité amoureuse avec Elizabeth Taylor.
Tant d’acteurs signent des pétitions. Pas lui.
Tant d’artistes nous disent quoi penser. Pas lui.
Tant de vedettes se prennent pour plus qu’elles ne sont. Pas lui.
Tant de gloires oublient leurs origines. Pas lui qui n’a jamais déserté le terreau gallois courageux et modeste d’où il était sorti.
Tant de personnalités dans la lumière font la roue. Pas lui.
Certes, il n’était pas parfait. Il buvait comme un trou, en avait conscience et à intervalles réguliers se faisait des reproches. Et il recommençait. Même s’il est mort jeune à 59 ans, sa constitution était solide et supportait ses excès. Son journal intime qu’on a publié, après en avoir pris ses années les plus emblématiques de 1965 à 1972, est à la fois formidable et répétitif. Repas – il ne nous épargne aucun menu -, rencontres, vie sociale, préparations de rôles, mondanités, beuveries, passion dévorante et critique pour son épouse dont il admirait le talent, voyages, luxe : l’ordinaire d’une existence, de leur vie intensément privilégiée, obsédée par l’art, le théâtre et le cinéma, emplie sans cesse de
projets.
Il y a à l’évidence, pour être honnête, un caractère répétitif dans la multitude de ces journées mais sa mélancolie et sa peur de l’ennui avaient besoin de ces distractions qu’on pourrait qualifier de « pascaliennes. » Pourquoi pourtant ce journal intime est-il superbe ? Parce qu’il s’agit de l’intimité de Richard Burton et qu’elle en vaut la peine. Parce que Burton n’est jamais vulgaire, il est même délicat et nous épargne le plus souvent les démonstrations concrètes de leur appétence réciproque.
Parce qu’il porte un jugement très sûr, caustique, ironique sur son environnement, acteurs, réalisateurs, producteurs, famille, admirateurs, sans illusion mais sans mépris. Avec une lucidité et un humour souvent décapant. Il ne se trompe pas. Ni dans ses goûts ni dans ses sympathies. Il a l’intuition développée. Parce que le milieu où il gravite lui paraît médiocre et qu’il en souffre, à la recherche d’intelligences que la société artistique et mondaine ne lui offre pas. Parce que, surtout, il est un lecteur frénétique, pas de jour sans un livre, il est curieux de tout, avec une allégresse sincère quand il a trouvé le texte rare, la déception, le plus souvent, quand acéré il a remarqué les faiblesses.
Il lit, il lit, il lit.
Rien que cela enchante chez cet homme qui est une star internationale et qui a détesté, un jour, qu’une femme l’ait appelé monsieur Taylor. Il y a quelque chose d’émouvant à admirer puis à savoir qu’on n’avait pas eu tort sur aucun plan.
Je n’imaginais pas que Richard Burton, avec toutes ses facettes, favoriserait, chez moi, une inconditionnalité dont quelques films avaient largement posé les bases : Cérémonie secrète, Cléopâtre, Qui a peur de Virginia Woolf ?, La Tunique, La Nuit de l’iguane, La Mégère apprivoisée, Alexandre le Grand… et que ce qu’il était au-dehors, dans son quotidien, révélé par ce journal, la rendrait incontestable.
Pour redorer son image et toucher un large public, les gendarmes usent d’humour sur les réseaux sociaux. Les dignes héritiers de Louis de Funès !
On savait que les gendarmes pouvaient être blagueurs, surtout à Saint-Tropez. Mais on ignorait que l’humour deviendrait leur mode de communication privilégié. A l’exemple des services de gendarmerie de l’Ardèche qui proposaient récemment au public, sur les réseaux sociaux, de venir faire tester en brigade leur marihuana pour être sûr qu’elle ne contenait pas de Covid. « Notre procédure fonctionne également pour la résine de cannabis, la cocaïne, l’héroïne et un grand nombre d’autres substances » précisaient-ils. Le chef d’escadron, David Cachat, précisait à Cap’Com : « Si l’on veut toucher des gens avec des posts sérieux, on est obligés de passer par des publications décalées. »
Tous les moyens sont bons pour s’assurer une bonne audience ! En pointe dans cette course aux followers, likes et retweets : la gendarmerie des Vosges, qui poste régulièrement des photos amusantes de grenouilles. La photo de batracien étant, après la photo de chat, l’une des choses les plus fédératrices. Davantage que la photo de poulet, ou même de policier. Les carabiniers ont développé une stratégie habile de publications comiques impliquant tour à tour Star Wars, LaReine des neiges ou, pour le coronavirus, Alien, film dans lequel« 6 membres de l’équipage meurent parce que l’un d’eux ne respecte pas le principe d’isolement de la personne infectée. » Le colonel Brice Mangou explique que l’élaboration de ces blagues repose sur une méthode scientifique entre les mains de l’état-major qui, la plupart du temps, produit ce nectar humoristique sur son temps libre. « Il n’y a rien de naïf ou d’approximatif dans ce que l’on fait. Tout ça est parfaitement assumé et réfléchi », précise-t-il. Plus au sud, la gendarmerie de L’Hérault ne procède pas autrement pour parler exhibition sexuelle sur les plages, risque incendie ou nuisances sonores. Quant à la culture illégale du cannabis, les gendarmes du Lot annoncent sur Facebook qu’ils « restent à votre disposition pour l’évacuation de vos déchets verts. […] Pour les grandes quantités nous pouvons également vous héberger jusqu’à 96 heures dans nos locaux ! » Louis de Funès serait vert de jalousie.
Se faire vacciner n’est pas une déclaration de foi dans la science mais un acte de solidarité citoyenne. Tribune.
La vaccination, pas plus que la psychanalyse par exemple, ne sont des croyances. On peut toujours avoir des opinions sur le vaccin ou sur la psychanalyse. On peut toujours estimer que Pasteur et Freud sont de vilains génies. Mais nos opinions et nos croyances, en la matière, n’ont aucune pertinence. On peut croire ou ne pas croire en Dieu, pas en un sérum.
La vaccination n’engage pas que moi
Les vaccins ont éradiqué des maladies sur toute la planète, ont fait disparaître la mortalité infantile dans les pays développés. La psychanalyse a permis des vies heureuses, ou moins malheureuses, des connaissances de soi qui rendent meilleurs et plus libres, a évité des drames familiaux. Pas besoin d’être vaccinés ou psychanalysés pour le savoir et le constater. Ce sont des faits.
Pour la psychanalyse, libre à ceux qui en auraient besoin de passer une existence à déprimer en la refusant. On peut aussi ne pas en avoir besoin et vivre très heureux sans. Des artistes ont sublimé leurs névroses et leurs complexes devant un chevalet plutôt que sur un divan.
Pour la vaccination, c’est un peu différent. Elle n’engage pas que moi. Comme le respect de la limitation de vitesse sur la route. La vaccination, et avant elle le port du masque, a ceci d’intéressant et de révélateur qu’elle éprouve le degré de solidarité et d’altruisme à l’oeuvre dans une société.
La proportion élevée d’antivax, aujourd’hui, qu’on trouve aussi bien chez les écolos radicaux que chez les rassuristes de la droite dure, cette proportion élevée, donc, signifie surtout l’exacerbation de l’individualisme et d’une vision consumériste du monde confondue avec la liberté. On se croit libre parce qu’on peut choisir entre dix parfums de ketchup et ne pas se faire vacciner.
Recul de la raison
On peut aussi y voir un recul généralisé de la raison. Qu’il y ait encore 40% de gens prêts à se faire vacciner tient du miracle tant la parole scientifique a été dévalorisée par des scientifiques eux-mêmes qui se sont comportés comme d’arrogantes starlettes populistes et complotistes au fur et à mesure que l’épidémie exerçait ses ravages sur les corps et dans les esprits.
J’encouragerai donc mes proches les plus âgés et les plus vulnérables à se faire vacciner et je me ferai vacciner moi-même dès que possible. Pour moi et pour les autres. Pas parce que je « crois » au vaccin mais parce que le vaccin sauve.
Big Pharma et les anticapitalistes de circonstance
À ceux qui m’objecteront Big Pharma, je leur répondrai que je ne les ai pas souvent vus voter pour les partis qui demandent depuis toujours que la recherche et l’industrie pharmaceutique ne soient pas soumises aux lois du marché. Et que leur anticapitalisme de circonstance, il me fait autant rire que Raoult expliquant en février que tout ça, c’est une grippette de chinetoques.
Contre qui les fanatiques des échecs jouent-ils : contre la Mort, le Diable ou leur propre âme ?
Ce qui me manque le plus, ici au Lausanne Palace, ce sont ces après-midi passées au Lutetia à jouer avec Denis Grozdanovtich et Ronald Chammah aux échecs. Au Blitz, bien sûr. À nos âges, nous n’avons plus de temps à perdre. Du coup, en relisantLes Confessions de Jean-Jacques Rousseau, je me suis souvenu comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par cœur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille, il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.
Rousseau et Nabokov jouent aux échecs
Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases, deviendra une fin en soi, un monde, en regard duquel, pour citer George Steiner, « le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît banal, confus et contingent. » Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit des petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans La Défense Loujine : « Les échecs étaient sans pitié. Il était leur prisonnier, aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être…»
Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière.
L’oncle Arthur dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – tout en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche.
Contre qui joue-t-on ?
Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime parie décisive ? Faut-il convoquer la Mort, comme on le fit au Moyen Âge, où le Diable comme le suggère la tradition romantique ? À moins que l’enjeu de toute partie ne soit autre que l’âme de celui qui joue, auquel cas la mienne serait bien noire : il m’arrive trop souvent de tricher. Il est vrai que le Blitz permet tous les mauvais coups. Pourquoi s’en priver ?
Crèche en l’église st germain. Rennes, Ille et vilaine, Bretagne, (SIPA : 00699379_000009)
Ceux qui rejettent la présence de crèches dans l’espace public incarnent, non la laïcité républicaine traditionnelle, mais un néo-laïcisme soixante-huitard plus propre à diviser les Français qu’à les rassembler. Tribune.
La fin de l’année est marquée par une polémique récurrente sur l’opportunité de placer des crèches de Noël non seulement dans les lieux publics mais même dans les lieux privés visibles de la rue comme une vitrine ou une fenêtre. Sans qu’aucune réglementation ait été établie, il est fréquent que ceux qui auraient voulu en faire une, en particulier les commerçants, reculent devant les critiques.
Pour des crèches oecuméniques
L’objection qui est faite à ces malheureuses crèches est qu’il faut ménager la susceptibilité des musulmans et, pour cela, respecter la laïcité. Objection qui ne tient pas : la naissance de Jésus figure dans le Coran. Jésus (Issa) est un prophète important dans l’Islam et sa mère Myriam (variante de Marie) une figure particulièrement vénérée. Tout comme l’ange Gabriel (Jibril) qui dicte le Coran à Mahomet. N’oublions pas non plus que Jésus, Marie et Joseph sont des juifs poursuivis par un tyran. Le Coran ne parle ni de grotte ni d’étable mais dit que Jésus naquit au pied d’un palmier. Ce n’est nullement incompatible avec le récit évangélique : qui dit étable dit point d’eau. Bethléem est à la lisière du désert. S’il y a un point d’eau, il devait y avoir un palmier. Ajoutons que, si l’Evangile de Luc situe la naissance de Jésus dans une étable, il n’est pas question de grotte jusqu’au milieu du IIe siècle. Grotte, maternité sacrée : on imagine la symbolique que les psychanalystes verront dans ces développements, mais ils sont tardifs.
Les crèches ne gênent nullement les musulmans de France même les plus exaltés.
Une proposition œcuménique serait qu’aux crèches publiques on ajoute un palmier. On ajoute bien un bœuf et un âne qui ne figurent pas non plus dans les Evangiles, seulement dans la Bible juive, dans le prophète Isaïe. Ajouter un palmier vaudrait assurément mieux que d’ajouter un sapin. Le sapin est un symbole de pérennité, issu des mythologies nordiques, dont on sait l’usage qui a été fait : arbre aux feuilles pérennes, il figure la continuité de la vie au moment du solstice d’hiver. Mais comme les nouveaux laïcistes ne le savent pas (que savent-ils d’ailleurs puisque leur philosophie est d’éradiquer le passé ?), ils s’en prennent aussi à lui. Les crèches ne gênent nullement les musulmans de France même les plus exaltés. Les ménager n’est pour les partisans d’une laïcité radicale qu’un prétexte pour effacer du domaine public un symbole ancestral et affaiblir encore un héritage chrétien bimillénaire. De manière étonnante, les crèches qui étaient acceptées par les républicains laïques au temps du petit père Combes ne le sont plus par les néo-laïcistes du XXIe siècle.
Néo-laïcisme soixante-huitard contre laïcité républicaine
Loin d’apaiser les relations avec l’islam, le nouvel antichristianisme les envenime. Loin de représenter la vieille tradition laïque française, il en est la négation. Rappelons-nous l’ordre donné par Jules Ferry dans sa fameuse Lettre aux instituteurs (1883) de respecter scrupuleusement la conscience des élèves et de leurs parents. Le nouveau laïcisme, fondé sur les idées de Mai 68, se situe aux antipodes de la laïcité républicaine. Il conçoit la laïcité comme la transgression systématique de la morale commune et des sensibilités religieuses. Ses promoteurs identifient, à tort, ces dérives avec l’héritage national. Malheureusement, beaucoup de musulmans les croient et, du coup, en viennent à détester la France. La laïcité a été inventée en Europe au sortir des guerres de religions pour empêcher que les croyances ne divisent la nation. Le nouveau laïcisme, lui, loin d’apaiser les tensions intercommunautaires, les envenime.
Est-il nécessaire de dire que les musulmans préfèreront toujours un chrétien respectueux d’un symbole religieux qu’ils partagent en partie, à ce néo-laïcisme radical qui n’admet la présence du religieux à l’école ou sur la place publique que sur le mode transgressif. Il ne s’agit pas que d’un débat d’idées. Les pouvoirs publics, au motif d’intégrer l’islam, font des lois pour renforcer la laïcité ; ces lois aboutissent généralement à refouler un peu plus l’héritage chrétien.
Les promoteurs du néo-laïcisme soixante-huitard ne se soucient pas qu’en atteignant l’objectif de détruire les racines chrétiennes, non seulement ils rendent la France plus répulsive aux tenants d’autres religions, mais aussi qu’en passant l’héritage national au Kärcher, ils préparent le terrain pour des herbes plus vivaces. Loin d’être une agression chrétienne, la crèche est un symbole de concorde entre les religions. Les fanatiques qui, au nom d’une laïcité dévoyée, en rupture avec la tradition laïque elle-même, veulent les évacuer de l’espace public sont au contraire des diviseurs.
Rika Zaraï, la chanteuse franco-israélienne, est décédée le 23 décembre. Courageuse, joyeuse, curieuse de tout et toujours ouverte au dialogue, elle a fait de son salon la deuxième ambassade d’Israël en France.
Elle m’avait accueilli avec un immense sourire, au pied du grand escalier de sa somptueuse demeure villa Montmorency. J’avais vingt-deux ans. Savait-elle que j’avais été un bad-boy des milieux nationalistes ? Peut-être. Je suis sûr qu’elle n’en avait cure : j’étais invité par sa fille pour une boum, j’étais bien élevé – je venais de me fendre d’un baise-main – et ça lui suffisait. Et puis elle préférait les combatifs que les mous. La deuxième fois que nous nous sommes vus, nous avons sympathisé. Un an plus tôt je combattais à Beyrouth un ennemi qu’elle avait affronté dix ans avant moi. Ça nous a rapprochés. Rika posait plein de questions, toujours. Elle était curieuse de tout, et écoutait avec une grande attention. Dialoguer, permettre à des opinions contraires de s’affronter en toute sérénité, la remplissait de satisfaction. Durant les derniers temps de sa vie, c’était une auditrice attentive de Zemmour. Organiser des rencontres, des débats, avait été au cœur de sa vie : le salon de Rika était le discret lieu de rendez-vous improbables entre diplomates du Moyen-Orient, d’Israël et d’Europe. C’était la deuxième ambassade d’Israël en France. On y croisait Shimon Peres, bien sûr, mais aussi, plus tard, les conseillers d’Ariel Sharon venus rencontrer des gens qu’ils étaient censés n’avoir jamais vus.
Rika détestait voir la France se rabaisser. Elle en avait une grande idée.
Déjà, à mon mariage, elle avait voulu que je fasse venir Robert Hersant. J’avais présenté Rika à mon patron, qui l’avait très civilement complimentée sur sa voix, et elle lui avait présenté le Grand Rabbin Kaplan qui était là, comme par hasard, et l’ambassadeur d’Israël, Mordechaï Gazit. Je les ai laissés tous les quatre amorcer une conversation pas évidente, au moment où l’orchestre entamait à grand renfort de cymbales un classique populaire bavarois pour accompagner la colossale choucroute que l’on commençait à servir. C’était vaguement surréaliste. Il fallait l’oser. La musique, ce jour-là, était-elle adressée à Robert Hersant dont elle savait parfaitement qu’il avait eu, dans sa jeunesse, des sympathies pour le national-socialisme ? On était plus près de « Papy fait de la résistance » – elle aimait beaucoup rigoler – que de la culpabilisation mémorielle. Rika, d’ailleurs, détestait voir la France se rabaisser. Elle en avait une grande idée. Elle voulait réconcilier l’histoire, enterrer les passifs, pour le plus grand profit de ses deux passions, Israël et la France. C’était, en dehors de la chanson, le grand plaisir de cette discrète diplomate.
L’amour de la France
Car Rika, la « sabra », aimait la France passionnément et lui vouait une gratitude sincère pour le succès et la prospérité qu’elle lui avait donnés. La France, d’ailleurs, elle l’avait épousée. Par son mari d’abord, un Ch’ti pur jus, issu d’une historique famille d’accordéonistes, qui avait, excusez du peu, été le batteur de Jacques Brel. Pour élever sa fille Yaêl, elle avait choisi Louisette, une pied-noir de Saïda, inconsolable de la perte de son fiancé légionnaire, tué par les fellaghas. Par sa carrière où, adoptée par Charles Aznavour pour passer en première partie de ses spectacles, elle avait rapidement conquis un public populaire par sa voix juste et son accent particulier, bien adapté à distiller la bonne humeur. Sa chanson était sans prétention, comme elle. Elle était destinée à procurer de la joie, à donner du courage. Au temps de sa grande popularité, de « Sans chemise sans pantalon », elle a été le visage joyeux et dynamique de son pays d’origine, lui octroyant certainement des points de sympathie dans le public français.
Rika était une femme d’action, pas une pleureuse. Un accident de voiture l’avait bloquée dans une gangue de plâtre pendant un an, elle en était ressortie avec une volonté décuplée. Je l’ai vue pourtant plus d’une fois s’accrocher à la rampe de son grand escalier, quand des ondes de douleur la paralysaient d’un coup. Les chimies médicales qu’on lui proposait, endormant l’énergie en même temps que la souffrance, elle n’en voulait plus. De là son intérêt pour la médecine douce et les vertus des plantes. Et très vite, elle a eu le désir de faire partager aux plus grand nombre le bénéfice de son herboristerie personnelle, dans la droite ligne d’un Mességué. J’en avais des placards pleins. On l’a moquée, elle n’en avait cure. Il lui en fallait plus pour l’atteindre.
Côté courage, Rika avait été à bonne école, auprès de parents d’une solidité à toute épreuve. Lui, ingénieur-électricien venu à pied de Crimée dans les années 20, elle infirmière de Varsovie ayant tout quitté pour participer à la réalisation du rêve de Théodore Herzl : établir une vraie nation sur la terre ancestrale des juifs, Israël. Cette race de pionniers était opiniâtre, tenace et combative. Frouma et Eliezer vivaient dans un appartement tout blanc et tout simple, éclaboussé de lumière, de la vieille ville de Jérusalem. Ils ne vénéraient pas le veau d’or et n’avaient de respect que pour les valeurs qui font les fortes nations. Ils ont dû accueillir là-haut leur fille, enfin débarrassée de ses terribles douleurs, à bras ouverts. Et je suis sûr qu’elle a chanté pour eux. Elle ne pouvait pas s’en empêcher ! Au revoir, Rika.
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Manifestation contre le projet d'annexion de la Cisjordanie, Londres, 18/7/20
Le propre de l’antisémite « modéré » est de pas se considérer comme antisémite, tout en proclamant que les juifs sont responsables de tout ce qui ne va pas dans le monde. Portrait-robot.
L’antisémite modéré ne supporte pas qu’on lui dise qu’il est antisémite. Il s’affirme plutôt antisioniste, en mettant en avant prioritairement les mauvaises actions éventuelles de l’Etat d’Israël sans trop insister sur celles commises par d’autres pays. Il a de la compassion pour les Palestiniens qu’il considère comme des résistants à une oppression et dont il justifie toujours les actions même lorsqu’elles ne sont conformes aux droits humains. S’il ne nie pas la Shoah – en cela il n’est pas vraiment négationniste – il trouve que les juifs « en font trop » et qu’ils exploitent cyniquement ce malheur jusqu’à plus soif, en créant une hiérarchie factice entre les génocides du XXème siècle. Enfin, il cite toujours, et exclusivement, des noms juifs pour évoquer les auteurs des malheurs du temps, sans regarder si ces juifs se déclarent juifs et si c’est en tant que juifs qu’ils participent à une globalisation néfaste du monde. Sortir des phrases de leur contexte lui permet d’asseoir ses présupposés sur les paroles d’auteurs confirmés et peu soupçonnés d’antisémitisme. « Ils en parlent tout le temps ».
Tous les génocides ne sont pas comparables. Pour avoir vécu et travaillé avec les bourreaux et les rescapés du génocide des Tutsis, je le sais bien.
Mon père avait perdu ses autres enfants, ses parents, ses grands-parents, ses frères et soeurs et tout le reste de la famille. Seul survivant, il a toujours refusé d’en parler. J’avais eu quatre frères et je ne l’ai jamais su avant la quarantaine, appris de la bouche d’un autre survivant. Ce sont surtout des Européens immigrationnistes à partir des années 70 qui ont placé la Shoah au centre de l’histoire pour justifier la nécessité d’accueillir l’Autre, l’étranger, et pour ne pas faire preuve d’intolérance à son égard, intolérance qui serait un sinistre rappel des « heures sombres et nauséabondes » de l’histoire de l’Europe. Tous les génocides ne sont pas comparables. Pour avoir vécu et travaillé avec les bourreaux et les rescapés du génocide des Tutsis, je le sais bien. La Shoah ne se distingue pas seulement par son extermination de masse sur un mode industriel mais elle fait suite à deux mille ans de persécutions, de pogromes et de tentatives d’extermination en Europe principalement. Les grands malheurs des peuples ne peuvent se comparer mais on ne pourra pas nier le caractère spécifique de l’extermination des juifs, qui se prolonge aujourd’hui dans un antisémitisme-antisionisme qui voit dans les juifs la cause première des malheurs du monde.
Pour cet agrégé de philosophie, gouvernants et gouvernés ont surréagi par rapport à la réalité de la menace. Le résultat, c’est que, pour défendre les plus fragiles, on les a abandonnés. Reste à savoir si nous serons capables d’apprendre de nos erreurs. Propos recueillis par Elisabeth Lévy.
Causeur. Vous parlez d’une « psychose qui fait dérailler le monde ». Vous n’allez pas dire que cette épidémie n’existe pas.
Jean-Loup Bonnamy. Je vous rassure tout de suite. L’épidémie est bien réelle. Et elle pose un très grave problème de santé publique, notamment à cause de l’engorgement des hôpitaux. De plus, je n’adhère absolument pas aux discours complotistes. Je pense que le virus, bien loin d’avoir été inventé dans je ne sais quel laboratoire, est une création de la Nature, tous comme les autres virus, bactéries et bacilles qui sont à l’origine des milliers d’épidémies que l’humanité a déjà affrontées. C’est d’ailleurs cette naturalité de l’épidémie qui me rend sceptique envers les procédés artificiels comme le confinement. Si je devais résumer ma position, je me qualifierais donc de « critique, mais pas barjo ».
Cependant, le remède (le confinement) semble pire que le mal (le Covid-19). Nous sommes en pleine surréaction. L’épidémie est grave, mais n’a rien d’apocalyptique : elle a tué 1,4 million de personnes dans le monde, mais il meurt 60 millions de personnes chaque année. Tous les ans, le cancer fait 9 millions de morts. Idem pour la faim ! (Il suffit donc de 50 jours à la faim pour atteindre le bilan du Covid.) Les broncho-pneumopathies obstructives font, elles, 3 millions de morts chaque année.
De plus, la mortalité du Covid est bien inférieure à 0,5 %. Sur le Charles de Gaulle, le plus grand navire de guerre de la marine française, 1 046 marins ont été contaminés : aucun n’est mort. En France, 50 % des morts du Covid ont plus de 84 ans. La moyenne d’âge est de 81 ans, ce qui correspond à l’espérance de vie. Sur 45 000 morts français du Covid, seuls 28 avaient moins de 30 ans et l’écrasante majorité de ces 28 malheureux était en fait atteinte aussi d’autres pathologies très lourdes. Les démographes de l’INED ont calculé que le Covid-19 ne nous ferait perdre qu’un mois et demi d’espérance de vie. Était-il nécessaire de mettre le pays à l’arrêt, d’empêcher les proches de voir les cadavres des défunts, de suspendre les libertés publiques, de saccager l’économie et le tissu social pour une maladie aussi peu létale ? Je ne le pense pas. Notre réponse est disproportionnée.
En tout cas, la psychose frappe autant les gouvernants que les gouvernés, on peut même dire que celle des seconds répond à celle des premiers. N’est-ce pas un signe de civilisation de refuser d’abandonner à leur sort les fameux plus fragiles, qui sont aussi les moins actifs ?
Premièrement, dans votre question, vous faites comme s’il était certain que le confinement soit la solution la plus efficace sur le plan sanitaire pour lutter contre le Covid. Or, cela n’a rien d’évident. Avec un confinement moins long et moins strict, mais en s’appuyant bien davantage sur ses médecins de ville, en dépistant massivement et en soignant précocement, l’Allemagne a cinq fois moins de morts par habitant que la France.
Deuxièmement, les plus fragiles, sous prétexte de les protéger du Covid, ont bien été abandonnés. Regardez ce qui s’est passé dans les Ehpad au printemps : des personnes âgées séquestrées dans leur chambre, abandonnées et privées des soins les plus élémentaires.
Troisièmement, l’effort du confinement risque de provoquer des drames humains bien pires que le Covid. Le premier confinement a jeté un million de personnes en plus dans la pauvreté. Le nombre de bénéficiaires de la soupe populaire a bondi de 30 %. Les problèmes d’addiction, de violences conjugales et de dépression ont explosé. La crise économique et son impact sur les finances publiques vont encore appauvrir notre système hospitalier. C’est donc bien vers une société moins civilisée, plus violente, plus barbare que nous mène le confinement.
Il est vrai que l’héroïsme a déserté nos sociétés. Faut-il regretter qu’on ne nous demande plus de mourir pour la patrie ?
Le recul des valeurs traditionnelles nous affaiblit face à nos ennemis, qui, eux, n’ont pas baissé les bras. Comment une société qui récuse toute forme d’héroïsme ou de courage, qui se calfeutre pour une maladie fort peu létale, pourra-t-elle faire face à des djihadistes prêts à tuer et à mourir ? Comment un État devenu une super-nounou obèse, juste bon à distribuer des aides sociales, empêtré dans sa lourdeur bureaucratique, peut-il encore bâtir une stratégie à long terme ?
Beaucoup de gens critiquent l’autoritarisme du gouvernement. N’est-ce pas plutôt son indécision et sa peur qui sont problématiques ?
Oui, le problème n’est pas tant l’autoritarisme des décisions que le fait qu’elles soient mauvaises, chaotiques et incohérentes. Mais les deux se tiennent : le gouvernement réprime, car il craint que sa fébrilité, son indécision, ses incohérences rendent ses choix difficilement acceptables.
Cela dit, quand on est au pouvoir, il y a des raisons d’avoir peur. Être accusé d’être responsable de la mort de gens, c’est déjà insupportable politiquement et moralement. Mais si on y ajoute le fameux risque pénal, cela devient carrément insupportable.
Certes, la tâche du pouvoir est aujourd’hui difficile. Mais elle l’a toujours été. Cette difficulté ne doit pas empêcher de garder ses nerfs. Par exemple, Olivier Véran a perdu son calme en pleine Assemblée nationale. Or, on n’a jamais vu le Général de Gaulle se mettre dans des états pareils, alors que la Seconde Guerre mondiale était bien plus stressante que la crise du Covid-19.
Ce qui complique la tâche de nos gouvernants actuels est le fait qu’ils doivent gérer leur risque juridique, dans une époque dominée par « l’envie du pénal », selon l’expression de Philippe Muray. L’excès de volonté de punir inhibe l’action et empêche les retours d’expérience approfondis. Comment Édouard Philippe peut-il parler sincèrement devant une commission parlementaire (ce qu’il devrait pourtant faire afin que nous comprenions les erreurs du passé pour ne plus les commettre à nouveau), alors qu’il sait que tout ce qu’il dit pourra être retenu contre lui ? Comme l’analyse le sociologue Christian Morel, la non-punition des erreurs est un élément fondamental pour éviter les décisions absurdes.
Alors qu’on assiste à un défilé permanent de corporations plaintives, et qui ont des raisons de l’être, comment définir l’intérêt général ?
Il faut nous libérer de la dictature de l’émotion. Prenons enfin des décisions rationnelles sur la base d’un bilan global coûts/avantages. L’intérêt général, c’est ce qui va dans le sens d’un renforcement du pays, de son économie, de son système de santé, de sa sécurité, de sa puissance dans le monde à moyen et long terme.