Proust a toujours le mot juste. Voici ce qu’il écrit il y a exactement un siècle et qui est d’une actualité brûlante: « Quel malheur que les médecins soient “consciencieux” et qu’on ne puisse pas leur dire “tuez-moi” au lieu de “soignez-moi” puisqu’ils ne peuvent pas vous guérir ! »
Et d’ailleurs à force de se croire malade, on le devient. Et parfois on sombre dans un délire collectif. On en vient même à se demander en cette période d’affolement covidien: « À qui profite le crime ? »
Journal du Corona
À ce propos, on se délectera avec Le Journal du Corona du basketteur américain Jon Ferguson. Il rappelle à ceux qui l’auraient oublié que contrairement à Disneyland que Walt Disney a créé, le monde n’est pas fait pour nous. À l’origine les gens avaient conscience que la vie était une terrifiante lutte pour la survie. Ils savaient que le monde était un abattoir.
Jon Ferguson Photo D.R.
Aujourd’hui, ils croient que le monde est à l’image de Disneyland. Et, pire encore, qu’il faut se battre pour sauver la planète. Une planète qui ressemble à un Disneyland mérite-t-elle de l’être, sauvée ?
L’humanité en perdition
Laissons plutôt l’humanité aller à sa perte. Et d’ailleurs, que nous nous en réjouissions ou non, elle s’y précipite.
A-t-elle jamais été autre chose que le postillon d’un poivrot divin ? Kafka le pensait.
Une nouvelle maison d’édition belge propose de redécouvrir des classiques d’hier et d’aujourd’hui
Après Le Petit Arménien (Pierre-Guillaume de Roux)sur une enfance de fils d’émigré dans « la Belgique de papa » », après un succulent Dictionnaire de gastronomie & de cuisine belges (Rouergue), Jean-Baptiste Baronian revient par la grâce d’une jeune maison d’édition installée à Bruxelles et qui porte un nom quelque peu singulier, Névrosée. La fondatrice, Sara Dombret, entend rééditer d’une part des femmes écrivains parfois oubliées, comme Madeleine Bourdouxhe, de l’autre des auteurs qu’elle appelle « sous-exposés ».
Il est vrai que, dans la Patrie des Arts et de la Pensée, les écrivains, même vivants, ne jouissent pas d’une visibilité excessive (euphémisme). N’est-ce pas Charles De Coster, immortel auteur de La Légende d’Ulenspiegel (1867) qui disait que, dans ce pays, « il faut baiser le sabot de l’âne » ?
Sara Dombret veut défendre un héritage littéraire ; elle fait sienne, non sans crânerie, la sentence d’un de nos excellents écrivains, l’auteur du sublime Voyage d’hiver (L’Age d’Homme), Charles Bertin : « Il n’y a nulle contradiction entre l’enracinement et l’ouverture au monde ».
Bref, les éditions Névrosée s’attellent à sortir de l’oubli des œuvres d’écrivains belges, femelles ou mâles, préfacées non par de pâteux « sociologues de la littérature », mais par des écrivains, d’authentiques lettrés, qui savent et lire et saluer leurs confrères. Ce que fait avec brio le confrère Luc Dellisse, qui présente Lord John, sans doute le meilleur roman de Jean-Baptiste Baronian, publié pour la première fois dans les années quatre-vingts. Il a, Luc Dellisse, mille fois raison quand il parle du « charme vibrant » de ce roman d’apprentissage, dont le héros, Alexandre, fils d’un bouquiniste du vieux Bruxelles (dont le modèle pourrait bien être le célèbre Henri Mercier, de la librairie La Proue, sise rue des Eperonniers), dix-huit ans, va, en l’espace de quelques jours, connaître le chagrin, le désir et une forme de libération par le truchement de la lecture.
En effet, Alexandre découvre en vidant un grenier la collection complète des Aventures d’Harry Dickson, le Sherlock Holmes américain, 178 fascicules kitsch de littérature populaire, sans nom d’auteur et aux titres abracadabrants : Le Vampyre aux yeux rouges, Le Grand Chalababa, Le Dancing de l’épouvante, sans oublier, le plus rare, Marabout fantastique.
Au fil de ses recherches, entre la salle des soins intensifs où agonise son père (coma éthylique) et les impasses du vieux Gand, où se tapit un oncle légendaire aux divers pseudonymes (il aurait été pirate dans les mers chaudes, escroc à Amsterdam, écrivain à Paris), Alexandre entre dans l’âge adulte, non sans douleur. Dans un style proche de l’oralité et avec un sens aigu du grotesque, voire du sordide urbain, Baronian y évoque le Bruxelles des années 60, l’adolescence haïe et regrettée, les librairies et leurs clients parfois pittoresques, et, last but not least, l’étrange figure du maître de notre littérature fantastique – John Flanders alias Jean Ray.
Jean-Baptiste Baronian, Lord John, Névrosée, 214 pages, 16€
Rodenbach, carillonneur fin-de-siècle
Parmi les « sous-exposés », Névrosée réédite un authentique chef-d’œuvre des lettres de langue française, Le Carillonneur, de Georges Rodenbach (1855-1898). L’auteur du célébrissime Bruges-la-Morte (1892), ami de Mirbeau et des Goncourt, y évoque le tragique destin d’un architecte brugeois, Joris B., qui, par amour pour sa ville, en devient le carillonneur attitré. Nous le suivons dans ses amours complexes, entre deux sœurs bien différentes, la sensuelle et la méditative et l’observons en train de céder à la luxure.
Le préfacier, Frédéric Saenen, trace parfaitement le portrait de l’auteur et de son temps ainsi que la place du roman dans les Lettres françaises en tant qu’expression francophone, et dans quelle langue subtile et raffinée, d’un imaginaire et d’un héritage flamands. Il y décèle les influences de Bloy et d’Huysmans. Toute l’ambivalence « belgique » (ici pris comme adjectif, à l’ancienne), une histoire pluriséculaire (par exemple la vieille rivalité entre Flandre et Brabant, entre Bruges et Anvers ; ou encore la naissance du mouvement autonomiste flamand), une richesse peu commune font de ce Carillonneur un grand livre méconnu.
Georges Rodenbach, Le Carillonneur, Névrosée, 324 pages, 16€
Une improbable station balnéaire
Névrosée réédite aussi Le Cloître de sable, de Jacques Cels (1956-2018), mort trop tôt, sans doute de n’avoir pas été reconnu à sa juste mesure.
Roman étrange rédigé dans une langue soignée, ce Cloître se situe dans une improbable station balnéaire, espace indéterminé où, au contraire de chez Baronian & Rodenbach, est niée avec méthode jusqu’à la plus infime once de caractère local.
Singulière construction, quasi théâtrale, tour à tour séduisante et un tantinet agaçante, livre tiré au cordeau avec le zèle du professeur de lettres, Le Cloître de sable m’intéresse pour ses évidentes qualités, sans me séduire. Il faut toutefois saluer l’artiste disparu, qui écrivit « avec son sang » et dont la voix ne fut pas écoutée. La belle préface d’André Possot est un modèle d’intelligence et de fidélité.
Jacques Cels, Le Cloître de sable, Névrosée, 326 pages, 16€
Les amis de l’écrivain entretiennent sa flamme en éditant des Cahiers qui lui ressemblent tant…
Déjà deux ans ! C’est en janvier 2019 que Christine de Rivoyre nous a quittés. Il y eut bien quelques papiers dans la presse nationale, le service minimum quand un écrivain jadis primé disparaît à un âge respectable. On a récité son palmarès un peu mécaniquement, un peu bêtement.
Vous souvenez-vous de La Mandarine (1957), Le Petit Matin (1968) ou Boy (1973) ? Des succès critique et commerciaux, des poches par milliers et l’adoubement de ses pairs, ce n’était pas si courant dans une société éditoriale aux mœurs claniques. Pour les plus inspirés ou les plus curieux, on évoqua une parenté avec Colette, on poussa jusqu’aux Hussards et on illustra le tout par un vieux reportage télévisé sorti des caves de l’INA qui fige les traits et qui passe toujours à côté de l’essentiel.
Le purgatoire des quais de Seine
Un téléspectateur attentif aurait pu capter, l’espace d’un instant, l’allure et le tempérament, le mystère dans ce regard profond et cette beauté qui émeut sans crier gare. Les signes d’un monde où la littérature populaire n’avilissait pas les êtres, où le roman avait la moiteur des rosées matinales et où l’amour cavalait sur la plage, insoumis et gourmand. Et puis, l’actualité oppressante et cannibale est venue balayer cette triste information, la remplaçant par un fait-divers sordide, un scandale politique, un exploit sportif quelconque ou une crise internationale. Chaque année, des dizaines d’écrivains qui ont enchanté l’été de nos quinze ans partent sans les trompettes de la renommée. La célébrité est injuste et factice, elle gomme les talents, elle brouille l’horizon, elle désagrège les œuvres les plus solides. Commence alors un processus de sédimentation chez les bouquinistes, cette vague continue qui vient alimenter leurs boîtes et raviver la nostalgie.
Ce purgatoire des Quais de Seine est une épreuve, un cap Horn des égos. Les échouages y sont nombreux. Certains écrivains succombent à cette seconde mort, leur nom n’évoquera bientôt plus rien aux nouvelles générations, ils sombreront dans l’oubli et la poussière. Christine de Rivoyre ne connaîtra jamais ce destin des réprouvés, son fantôme habite désormais la forêt des Landes, elle a repris possession de ses terres originelles. La belle dame d’Onesse, cavalière et nageuse, veille sur nous, à distance et son reflet brille dans notre mémoire. Car, sa littérature papillonne et élève, son écriture exempte de mièvrerie et de déballages est un modèle d’équilibre. Au pays des truqueurs, celui des auteurs qui ont choisi la fiction comme moyen d’expression, elle a tracé un sillon singulier, une forme de légèreté sans affèterie, de sincérité sans pesanteur, d’amertume pétillante.
Christine de Rivoyre, conteuse et ensorceleuse
Elle ne se rengorgeait pas de mots vains et inutiles. Dès l’entame de ses romans, le lecteur était happé par un appétit de vivre qui ne tournait pas à la farce. Là, résidait son talent de conteuse et d’ensorceleuse. Chez elle, la gravité (à bout touchant) ne devait pas l’emporter sur l’harmonie, mais l’occulter aurait été une faute, un combat s’engageait face à toutes ces incertitudes. Elle se refusait au compromis, c’est pourquoi ses personnages avaient la force du réel, ils étaient animés d’une tension intérieure, de ces contradictions de l’existence dont personne n’arrive à se détacher complètement. Ses héros de papier s’immisçaient en nous pour longtemps. Les amis de Christine de Rivoyre se sont constitués en association pour faire vivre son œuvre, lui faire passer les barrières du temps et aller à la rencontre d’un nouveau public. Frédéric Maget et Sylvaine Nicolaï, inlassables promoteurs et diffuseurs de cette mémoire, ont créé les « Cahiers Christine de Rivoyre » dont le troisième numéro est sorti en ce début d’année.
Christine de Rivoyre en 1995. SIPA. 00258077_000002
Au-delà de l’énergie phénoménale, des recherches, de ces heures passées dans les archives et de l’affection qui imprègne toutes ces pages, c’est l’objet qui séduit par son formidable pouvoir d’évasion. On quitte enfin les aigreurs actuelles des « mini-moi » de l’édition qui font un « maxi-bruit » pour entrer au royaume des discrets étincelants à la prose alerte.
L’amitié avec Michel Déon
Ce dernier numéro ressuscite une amitié de cinquante ans avec Michel Déon (correspondance inédite et merveilleuse de tendresse préfacée par l’inégalable Stéphane Hoffmann), un feuilleton (Le bord de la mer) paru dans le magazine Elle en août 1970 et également une lecture croisée entre Chéri et Boy signée Martine Charreyre. Une revue remplit sa fonction quand elle donne à lire et à penser, quand elle exhale le parfum d’une époque, en l’occurrence, celle d’un groupe soudé d’amis. Et quand les amis s’appellent Michel Déon, Félicien Marceau et Christine de Rivoyre, le lecteur de 2021 pénètre dans une famille d’esprit où la petitesse n’a pas sa place, où les relations n’ont pas le goût faisandé de l’imposture. Le lecteur de 2021 a les yeux ronds et le sourire aux lèvres, il est touché par la grâce, ces écrivains-là étaient d’honnêtes hommes. Ils nous manquent tellement. Longue vie à l’association qui a besoin de soutiens pour faire perdurer sa mission.
Cahiers Christine de Rivoyre – Numéro 3 – Janvier 2021
Les Amis de Christine de Rivoyre
101, rue Las Yaougues
40440 Onesse-Laharie
Contrairement à la France, l’Italie a su faire du régionalisme culinaire un barrage efficace contre la désertification de ses campagnes. Une cuisine fièrement conservatrice dont les trésors se dégustent aussi à Paris.
Les spaghettis ont plus fait pour la gloire de l’Italie que La Divine Comédie et les opéras de Verdi. Si la cuisine italienne est aussi universelle, c’est qu’elle est populaire, simple, délicieuse, enracinée, quotidienne, identifiable et accessible à tous. Autrefois, les peintres d’Europe faisaient le « voyage en Italie » pour s’imprégner de sa lumière et de ses paysages, autant que pour étudier les chefs-d’œuvre de la Renaissance. Aujourd’hui, ce sont les gastronomes qui font ce voyage, fascinés par ce conservatoire vivant des cuisines populaires et régionales qu’a su rester l’Italie, alors que les campagnes françaises sont devenues un désert culinaire où les grandes surfaces et les McDo font la loi, et que les centres-villes sont en train de mourir. Dans ses Écrits corsaires, publiés en 1975, Pier Paolo Pasolini s’insurgeait déjà contre « le cataclysme anthropologique » provoqué par la société de consommation et visant à supprimer les dialectes et les particularismes culturels au nom de l’idéologie du bien-être. Il ne supportait pas d’assister à la disparition des paysans et des ouvriers qu’il avait connus et de les voir abandonner leurs beaux vêtements pour revêtir le jeans et le T-shirt mondialisés…
Pourtant, l’Italie a bien mieux résisté que la France à ce génocide culturel. À chaque fois que je m’y rends, je suis impressionné. Sur les simples aires d’autoroutes, il n’est pas rare qu’on vous propose du bon jus d’oranges fraîchement pressées et toutes sortes de charcuteries artisanales servies avec du pain frais, un flacon d’huile d’olive aux reflets verts et une bière locale du Haut-Adige (loin du sandwich sous cellophane sorti du frigo décrit par Houellebecq dans La Carte et le Territoire). Quelle que soit la région que vous traversez, chaque village possède au moins une trattoria (petit restaurant familial où la cuisine est faite maison) ou une osteria (l’équivalent de nos bars à vin), où on peut se régaler pour une poignée d’euros. Ce qui demeure la norme en Italie est devenu exceptionnel chez nous : je pense par exemple à ce paysan aperçu un jour de printemps, à Amalfi, en train de gravir péniblement la rue avec son mulet chargé de légumes, de fruits et d’herbes pour aller fournir l’un des meilleurs restaurants de la côte où vont dîner les milliardaires américains descendus de leur yacht. Je pense aussi à ces petits villages de montagne, près de Parme, ou près de Matera dans la Basilicate, où les femmes fabriquent à la main leurs propres raviolis ou gnocchis. Ici, le surgelé n’a pas droit de cité ! À table, quand le plat arrive, les Italiens se taisent et l’observent respectueusement. Le café est bon, les capsules insipides n’ayant pas encore envahi leur territoire.
Chauvinisme régional
Mais le plus fascinant est le chauvinisme régional qui, pour déplaisant qu’il soit au premier abord, a quand même permis à l’Italie de rester elle-même et de sauvegarder la diversité de ses cuisines locales. Aussitôt que vous quittez la Lombardie pour le Piémont, la Toscane ou les Abruzzes, sans même parler des Pouilles ou de la Sicile, vous changez d’univers. Héritières des cités-États du Moyen Âge et de la Renaissance, ces régions, génétiquement hostiles à tout jacobinisme centralisateur, affirment leur identité culinaire. En Italie, du reste, les grandes surfaces et les McDo sont rares, et les centres-villes toujours animés. Dans leur immense majorité, les grands chefs italiens n’ont pas versé dans la cuisine conceptuelle (au contraire des Espagnols), mais sont restés fidèles à leurs produits locaux et à leurs traditions, tel Pino Cuttaia, en Sicile (ristorante La Madia, à Licata, deux étoiles Michelin), dont la pizza mozzarella est un miracle de légèreté !
Certains sont capables de vous faire pleurer en vous préparant de simples pâtes à la sauce tomate du Vésuve, comme Rocco Iannone près d’Amalfi (ristorante Tenuta Nannina), surnommé « le Communiste » par ses pairs car, malgré ses deux étoiles Michelin, il sert des plats pour une bouchée de pain et n’a cure des honneurs…
Les plus riches mangent la bonne cuisine paysanne
Si on s’amusait à faire une sociologie comparative des cuisines italienne et française, on serait très surpris, car, en Italie, les classes sociales les plus élevées et les plus riches n’ont aucun scrupule à manger de la bonne cuisine paysanne. Ainsi dans Violence et Passion, de Luchino Visconti (1974), voit-on le grand bourgeois romain, joué par Burt Lancaster, couper lui-même du saucisson et de la mortadelle à ses invités (Silvana Mangano et Helmut Berger) et leur servir du chianti (le vin de Toscane le plus populaire d’Italie) dans des verres à moutarde… Dans Il divo (2008), Paolo Sorrentino met en scène un dîner au cours duquel Giulio Andreotti et certains de ses ministres se retrouvent autour d’une gigantesque mozzarella di bufala bien crémeuse qu’Andreotti a fait venir de chez un paysan de Campanie. Il n’y a donc pas en Italie la notion de « cuisine canaille », inventée chez nous pour permettre aux « élites » de se taper une tête de veau en toute bonne conscience dans un bistrot « populo » avant de revenir fissa dans leurs beaux quartiers…
Pour toutes ces raisons, la cuisine italienne a le vent en poupe depuis quelques années. Traiteurs, épiceries et chaînes de restaurant (avec serveurs hurlant en salle) pullulent désormais. On consommerait aujourd’hui en France 26 pizzas par seconde (plus qu’en Italie, mais moins qu’aux États-Unis). Comme l’écrit Alberto Toscano, correspondant à Paris depuis trente ans du Corriere della Sera, Français et Italiens sont culturellement très proches : « Les Français sont juste des Italiens de mauvaise humeur… » Un moteur franco-italien aurait selon lui fait merveille pour conduire l’Europe. Mais Toscano relève trois obstacles majeurs à cette belle synergie : d’abord, outre leur condescendance insupportable vis-à-vis de leurs cousins latins (rappelons que l’Italie, elle, au moins, a su conserver son tissu industriel de PME), les Français ne savent pas cuire les pâtes al dente ; ensuite, les hommes portent des chaussettes blanches et courtes, summum absolu du mauvais goût (les Italiens les portent noires et hautes jusqu’au genou) ; enfin, faute suprême, il n’y a pas de bidet dans les salles de bain françaises ! (Le bidet : objet vital en Italie, symbole de l’hygiène et de la civilisation…)
Pas besoin d’être italien pour faire une bonne cuisine italienne !
S’agissant des pâtes, Toscano dit vrai pour ce qui est de la pratique quotidienne, mais cède tout de même un peu à ce chauvinisme gastronomique évoqué plus haut, car la vérité vraie est qu’il n’est pas nécessaire d’être Italien pour faire une bonne cuisine italienne ! De même qu’il n’est pas nécessaire d’être français pour faire une bonne cuisine française – la preuve : ces innombrables chefs japonais devenus des pros du lièvre à la royale et du pâté en croûte.
Le restaurant Sormani à Paris est un cas d’école. Fondé en 1985 dans le quartier des Champs-Élysées par Jean-Pascal Fayet, petit-fils d’ébénistes vénitiens, il fut le premier restaurant italien étoilé Michelin. C’est Fayet qui fit découvrir aux Parisiens le carpaccio de bœuf et le tiramisu au café… Aujourd’hui, Sormani est la cantine des patrons du CAC 40 : Bolloré et François Pinault y viennent déjeuner chaque semaine, pendant que Bernard Arnault y commande des plats à emporter pour ne pas les croiser… Le sommelier Franck Potier, dont la mère est calabraise, a repris l’enseigne en créant une belle carte des vins 100 % italiens. Si on peut ne pas raffoler du décor, douillet comme dans un film de Claude Chabrol, la cuisine du marché, en revanche, est superbe et généreuse en goût, à l’image du carpaccio de bar à la poutargue, aux agrumes, aux herbes et à l’huile d’olive, et, surtout, du plat signature : les rigatoni au homard rôti, chou romanesco, bisque de homard et délicieux fagioli fondants… Deux plats qu’il faut illuminer avec un vin blanc volcanique de Sicile aux notes un peu fumées de pierre à fusil… Les pâtes sont faites maison, farcies au potiron, aux cèpes, aux langoustines ou aux oursins. Le risotto vénitien à l’encre de seiche et au calamar est parfait, crémeux et bien lié – rien de plus difficile que de réussir un risotto ! Au dessert, le soufflé chaud au citron et au limoncello de Campanie est une tuerie. Bref, une adresse gastronomique un peu oubliée, mais sûre et très recommandable, même si le cuisinier n’est pas italien…
« J’ai toujours adoré la cuisine italienne. J’ai une passion pour les pâtes farcies et j’aime beaucoup l’amertume qui joue un rôle essentiel dans cette cuisine (et dans la mienne) : celle des petites salades de la plaine du Pô (“radicchio di Treviso”), du vermouth, de l’huile d’olive au goût d’artichaut, de la réglisse ou du café, des agrumes. L’amertume est une saveur qui m’intéresse beaucoup, car elle donne du relief et de la fraîcheur. » En créant sa propre trattoria rue du Bac, Pierre Gagnaire a donné à Paris l’un de ses meilleurs restaurants italiens et l’un des plus accueillants. 12 personnes œuvrent ici, toutes de nationalité italienne, à l’image du jeune chef toscan Ivan Ferrara, formé à l’Enoteca de Florence (trois étoiles Michelin). En salle, on a l’impression d’être à Rome. Une magnifique machine espresso de 1961 trône au fond, de laquelle s’écoulent des nectars de cafés torréfiés à Vérone, bien serrés et crémeux. Gagnaire a défini avec son chef le choix des plats et leur a imprimé une élégance et une légèreté qui lui sont propres. Les rougets de roche frits aux petites crevettes, à la fleur de courgette et à la moutarde de Crémone, mettent en appétit. Le velouté de cèpes au café et aux noix fraîches célèbre l’automne. Le carpaccio de seiche au brocoli et à la grenade était déjà consommé par les habitants de Pompéi. Les spaghetti à l’huile d’olive, à la poutargue et au citron sont un rayon de lumière. Le pigeon rôti aux figues noires semble sorti d’un tableau d’Arcimboldo. Et le service en salle est chaleureux.
Piero TT
Menu à la carte de 45 à 75 euros.
44, rue du Bac, 75007 Paris
Tél. : 01 43 20 00 40
Plus accessible ? Pour déguster des pâtes fraîches d’exception sur place ou à emporter, je vous conseille la nouvelle boutique de Cédric Casanova, créateur de « La Tête dans les Olives », où depuis dix ans l’on vient faire le plein d’huiles d’olive de Sicile extraordinaires. Cet ancien acrobate de cirque est un poète, mais aussi un homme d’affaires aguerri… Voici qu’il vient de fabriquer dans sa rue un moulin à blé à pierre de granit. Les blés de Sicile produits par ses amis paysans (comme Marco Mulè) remontent à l’Antiquité. Ce sont des blés noirs de printemps, riches en goût, avec de la mâche et très digestes, que les paysans continuent à cultiver dans des zones préservées jamais polluées par les intrants chimiques. Chaque semaine, Cédric reçoit des sacs de blé qu’il moud. Avec sa machine à pâtes, il fabrique des pâtes fraîches délicieuses, à emporter ou que l’on peut manger sur place avec une bisque de gambas ou un ragoût à la saucisse et au fenouil.
Mulino Mulè
12 euros le kilo de pâtes fraîches, ou de 10 à 14 euros le plat de pâtes sur place.
La basilique pourrait être inscrite aux monuments historiques. Mais la gauche n’est pas d’accord, évoquant le “respect” dû aux révoltés de 1871.
La basilique qui défigure la Butte Montmartre et Paris va être classée. Décision qui meurtrit les cœurs sensibles des élus socialistes, communistes et écologistes au Conseil de Paris. Ils ont voté contre.
Ces révolutionnaires en fauteuil roulant affirment que le classement du Sacré-Cœur constituerait une insulte à la Commune. Quoi de plus noble que de se draper dans le linceul des Communards fusillés par les Versaillais ! En réalité si le Sacré-Cœur est une insulte, c’est une insulte au bon goût et à la beauté.
Une légende urbaine
Son architecture témoigne du talent bancal d’un chef pâtissier qui aurait abusé de crème fouettée pour confectionner sa pièce montée. Mais une légende veut que le Sacré-Cœur ait été bâti pour « expier les crimes de la Commune ». Elle est compréhensible mais reste quand même une légende.
L’idée du Sacré-Cœur a germé dans l’esprit de deux très riches bourgeois catholiques au lendemain de la défaite contre les Prussiens. Mais elle n’a commencé à prendre corps qu’en 1873, soit deux ans après l’écrasement de la Commune.
Deux présidents, Thiers puis Mac Mahon, firent le nécessaire pour que le Sacré-Cœur voit le jour. Tous deux participèrent au massacre des Communards. Le lieu choisi par eux : la Butte Montmartre. C’est là que les insurgés parisiens furent exécutés par centaines.
Et le pèlerinage au Père Lachaise ?
De là naquit la légende. Elle a le charme nostalgique du Temps des Cerises chanté par Jean-Baptiste Clément, ardent Communard. Même fausse on est en droit de la trouver belle.
Mais que des petits bourgeois, rouges, roses, arc-en-ciel s’en emparent constitue une insulte à ceux qui sont tombés sur les barricades en mai 1871. Un peu plus bas que le Sacré-Cœur il y a le Père Lachaise avec son mur des Fédérés où les Versaillais fusillèrent sans compter.
Il fut un temps où chaque année au mois de mai la gauche s’y rendait en pèlerinage. Les élus « révolutionnaires » du Conseil de Paris sont trop paresseux pour y aller. C’est escarpé et peu accessible aux vélos et aux trottinettes…
L’enseignement à tirer du dernier état des lieux de la délinquance et de la criminalité en France rendu par le Service statistique du ministère de l’Intérieur démontre qu’aucune fraction du territoire n’est désormais épargnée par l’insécurité, les zones rurales et périurbaines sous la responsabilité de la gendarmerie ayant même connu une hausse particulièrement sensible des violences à la personne. Les collectivités territoriales ont un important rôle à jouer en la matière.
Toutes catégories confondues, les atteintes volontaires à l’intégrité physique ont augmenté de huit points dans les zones rurales et périurbaines confiées à la gendarmerie. Encore ne s’agit-il là que des infractions constatées, de nombreuses victimes ne faisant pas de démarche spécifique pour se manifester. Dans ces « zones gendarmerie », un refus d’obtempérer est constaté toutes les 45 minutes. Un chiffre qui fait écho à un autre: une plainte pour violence gratuite est déposée toutes les deux minutes à la police !
Les viols en augmentation
Très inquiétants, les crimes et délits à caractère sexuel comprenant les viols, les tentatives de viols ou les agressions sexuelles ont augmenté de 12% au niveau national. Une augmentation observable dans les mêmes proportions pour la région occitane, avec désormais 0,8 cas pour 1000 habitants contre 0,7 en 2019.
Alors que nous étions supposément confinés une bonne partie de l’année écoulée, ou placés sous le régime du couvre-feu, sauf durant les mois d’été, les manifestations violentes ont pu se dérouler dans l’indifférence générale, notamment en marge des contestations liées au projet de loi dit « sécurité globale ». Un projet mal nommé tant il se focalisait sur des points de détails, certes importants, mais qui ne sont pas centraux pour affronter comme il se devrait la hausse de toutes les formes de délinquance et de criminalité que nous connaissons depuis au moins deux décennies dans l’hexagone. Ainsi, les dégradations et violences, les outrages à l’égard des personnes dépositaires de l’autorité publique ont connu des hausses colossales à Toulouse (+113 %) et Montpellier (+99 %), durant les tristement célèbres « samedis de manifestation » qui rythment nos vies depuis 2018.
Ledit « sentiment d’insécurité » dont témoignent les Français s’appuie donc sur des statistiques.
La France périphérique à son tour gagnée par l’ensauvagement
Une insécurité protéiforme, qui se déploie dans toutes les étapes de la vie quotidienne : transports, vie scolaire, promenades lors des week-ends, etc. Ces statistiques sont d’autant plus inquiétantes que la pandémie de coronavirus, du fait des confinements et des couvre-feux, a largement diminué la vie sociale et plus encore la vie nocturne génératrice d’excès d’alcool et de drogues, de rixes violentes ou d’agressions sexuelles. Elle vise principalement les membres les plus fragiles de la société. Les plus jeunes, les personnes âgées, les femmes et les habitants des zones de non-droit sont effectivement en première ligne.
Notons que désormais, vivre loin des grandes métropoles et des centres urbains ne suffit plus pour se protéger de la délinquance et de la criminalité.
Le pédopsychiatre Maurice Berger, auteur de l’excellent Sur la violence gratuite en France – Adolescents hyperviolents, témoignages et analyse (L’Artilleur), a une explication : « (…) l’ensauvagement, c’est lorsque la parole ne fait plus tiers, lorsqu’existe un différend même minime entre individus. Il y a quelques années, 85% des mineurs traduits en justice changeaient de comportement après leur rencontre avec l’institution judiciaire, la parole du juge. Ils ne sont plus que 65% désormais, et c’est d’eux dont je parle. L’impulsivité prime, l’autre n’est plus considéré que comme un objet sur lequel décharger la tension qu’on ressent dans l’immédiateté, comme une gêne à éliminer. Ceci soulève la question de savoir quelles sont les conditions nécessaires pour qu’un individu se civilise ».
Il est terrifiant de constater que la baisse du niveau de langage est source de violence. Ne sachant plus s’exprimer, certains renoncent à argumenter et ne comprennent pas les arguments qui leur sont opposés, répondant alors par la violence.
Polices municipales, vidéosurveillance, lycées : les collectivités à la rescousse
Au-delà de la nécessaire mise à niveau des moyens accordés aux forces de l’ordre, ainsi que de la volonté politique qui doit accompagner leur travail, c’est toute la France qui doit être repensée de l’éducation nationale à la notion d’ordre public, dont les stratégies se doivent d’être prospectives et non purement réactives comme c’est le cas de nos jours. Ni l’institution policière ni la justice ne pourront être efficaces sans un soutien sans faille de l’État, force motrice des politiques de sécurité.
Dans ce cadre, les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer.
Évidemment, les maires qui ont la charge des polices municipales au plus près des citoyens. Mais aussi les départements et les régions. Si les régions n’ont pas de compétences directes en matière de sécurité, la loi NOTRe n’ayant pas changé leurs prérogatives en la matière, elles peuvent s’investir dans une véritable politique de sécurité par la montée en puissance des financements croisés et s’engager dans des actions concrètes de lutte contre l’insécurité. Elles peuvent ainsi prendre part au financement de certains dispositifs de sécurité, à commencer par la vidéosurveillance dans les trains ou aux abords des lycées. Les régions peuvent aussi mobiliser exceptionnellement des budgets pour les victimes des émeutes urbaines, comme l’avait fait la région Île-de-France en 2007 en octroyant des aides aux personnes dont les véhicules avaient été dégradés ou en avançant des fonds aux communes pour la remise en état de leurs équipements.
Les régions peuvent donc agir en amont et en aval. Elles ont aussi un rôle à jouer dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, en sensibilisant élèves, parents d’élèves et professeurs à l’utilisation de la plate-forme Pharos, au phénomène de la radicalisation islamiste ou bien encore au fléau du harcèlement scolaire, qui fait chaque année de nouvelles victimes.
Nous avons le devoir, partout où nous sommes présents, de mieux penser l’action de l’État et des collectivités pour endiguer l’insécurité galopante qui détruit la vie quotidienne des Français. C’est un impératif pour l’avenir.
Une société sans ordre est une société qui bascule dans le chaos, une société qui ne peut que s’effondrer et se tiers-mondiser.
Pour son second roman, Heather Morris s’inspire des témoignages de Lale Sokolov et donne une suite au Tatoueur d’Auschwitz. Entre fiction et réalité, Le Voyage de Cilka (en exclusivité chez France Loisirs) retrace le destin d’une survivante de la Shoah et du Goulag.
Le Voyage de Cilka est inspiré par le personnage bien réel d’une jeune juive slovaque ayant survécu aux camps de la mort puis au goulag. Au gré des confidences de Lale Sokolov, dont elle relate la déportation dans Le Tatoueur d’Auschwitz, Heather Morris découvre l’existence d’une certaine Cecilia Klein dite Cilka. Bouleversée par cette rencontre, l’auteure trouve en elle l’héroïne exclusive de son prochain roman. Rigoureuse dans sa méthode documentaire, cherchant dans les archives du mémorial Yad Vashem puis sollicitant l’expertise d’historiens spécialistes de l’URSS, Heather Morris se lance sur les traces de son personnage.
Voyages aux enfers concentrationnaires
Cecilia Klein a 16 ans quand elle entre à Auschwitz-Birkenau. Remarquée par les officiers nazis pour sa jeunesse et sa beauté, elle échappe à la mort en soumettant son corps aux désirs d’un officier nazi de haut rang. Privilégiée malgré elle, Cilka use dans l’ombre de sa position pour sauver ses proches de la chambre à gaz. Trois ans plus tard, en 1945, les Russes qui viennent de libérer les camps d’extermination l’accusent de trahison.
Condamnée de façon expéditive à 15 ans de travaux forcés, elle est envoyée au goulag de Vorkouta en bordure du cercle polaire. Là-bas, elle s’intègre à un groupe de femmes avec lesquelles une amitié aussi réconfortante que profonde naît. Dans cet univers hostile marqué par la violence physique et climatique, Cilka tente de partager avec ses sœurs d’infortune son expérience de la captivité tout en cachant les raisons inavouables de sa présence parmi elles.
Mais d’un enfer concentrationnaire à l’autre, les hommes, officiers SS ou prisonniers russes, restent une menace qui les abime bien plus durablement que le pire des châtiments corporels. Malgré les viols, les conditions de vie inhumaines et la culpabilité qui la ronge, Cilka résiste encore et toujours. Elle va même trouver une voie inespérée vers la rédemption quand, lors d’un passage à l’hôpital du camp, une femme médecin lui propose de la former au métier d’infirmière. Réparer les vivants et repousser la mort… Voilà qui donne enfin un sens à sa vie.
Comme la majorité des Slovaques de confession juive, Cilka Klein et sa famille ont été déportés à Auschwitz-Birkenau en 1942. C’est à partir de cette date que débutent les rafles massives des juifs originaires de cette partie de la Tchécoslovaquie alors contrôlée par la Hongrie voisine. Après avoir surmonté la première et terrible épreuve du voyage en wagon à bestiaux, les rescapés y sont méthodiquement triés selon leur aptitude au travail. Les plus faibles étant exécutés sans délai, les plus vigoureux gagnant un sursis qui ne vaut guère mieux que la mort.
À la fin de la guerre, en janvier 1945, quand l’Armée Rouge entre dans Auschwitz, les milliers de prisonniers ayant réchappé à la solution finale représentent autant de suspects aux yeux des Russes qui viennent pourtant de les libérer. Soumis à des interrogatoires par la police politique de Staline, certains recouvrent la liberté quand d’autres, comme Cilka Klein, accusés sans discernement d’avoir réussi à survivre, sont envoyés au goulag. En multipliant les condamnations à la déportation vers ses camps de travail sibériens, le régime soviétique saisit alors l’opportunité de s’offrir dans l’indifférence générale de nouveaux bras pour son programme de modernisation du pays. Instauré en URSS en 1929 et intensifié cinq ans plus tard dans le cadre des purges staliniennes, le système du goulag est une fabrique d’esclaves adossée à une épuration politique. Un double avantage pour la Mère-patrie qui élimine ainsi ses opposants et tous ceux qu’elle juge nuisibles en les contraignant à travailler jusqu’à la mort s’il le faut.
Après 24 ans d’arrestations arbitraires qui amenèrent la déportation de près de 18 millions de personnes, dont 1,6 million de morts, dans plus de 132 camps de travail répartis sur plus de 90 000 km2 essentiellement au nord du territoire soviétique, le système du goulag perd progressivement de sa vigueur à partir de 1953 avec la mort de Staline.
Atrocités de l’histoire imaginées et mises en œuvre par deux régimes parmi les plus cruels de tous les temps, camp de concentration et goulag se distinguent par une différence d’approche génocidaire. Alors que les nazis exterminaient avec méthode, les soviets laissaient le froid, la faim, la maladie et les conditions de vie et de travail se charger de la sale besogne. Animée par un incroyable instinct de survie et une foi profonde dans l’humanité, Cilka aura réussi à surmonter les deux épreuves.
Garder son humanité, malgré tout
Odyssée célébrant la vie dans les entrailles de l’enfer, le second roman de Heather Morris est le complément indispensable du Tatoueur d’Auschwitz. À l’origine du Voyage de Cilka, Lale Sokolov est d’ailleurs évoquée à plusieurs reprises dans les souvenirs des camps qui surgissent comme des éclairs terrifiants dans le quotidien tragique de Cilka. À travers ces flashbacks chargés d’horreur, la romancière nous révèle l’impitoyable mécanique de déshumanisation par les viols qu’infligèrent les nazis aux femmes déportées. Contraintes comme Cilka de céder leur corps à leurs bourreaux, elles cumulent la honte d’avoir été souillées à la culpabilité d’avoir échangé leur intimité contre un temps de vie supplémentaire.
Souvent nié car jamais officiellement théorisé par la doctrine nazie, le viol des femmes dans les camps de la mort est aujourd’hui considéré comme un fait historique, les SS satisfaisant leurs pulsions tout en compromettant leurs victimes jusque dans leur chair. Rongée par ce fardeau indélébile, Cilka n’a peur que d’une seule chose dans l’enfer du goulag : que tous ceux qui comptent pour elle dont ses amies du bloc 25, pourtant régulièrement violées par des prisonniers, apprennent la vérité sur son passé à Auschwitz. Véritable enjeu dramatique qui se renforce au fil du récit, ce mensonge insupportable devra fatalement être brisé pour que Cilka puisse enfin poser les bases de sa résilience.
Mais au cœur de toute cette machine à broyer de l’humain, l’espoir et l’amour restent omniprésents. Par l’amitié et la solidarité qui unissent toutes ces femmes bafouées, par l’humanité de la femme médecin qui croit en elle, par l’amour poignant que portent toutes ces jeunes victimes de viol à un enfant qu’elles n’ont pas désiré, par le rédempteur talent d’infirmière développé par Cilka, par son besoin viscéral d’aider les autres, ou sa capacité retrouvée à tomber amoureuse d’un bel inconnu.
Fresque carcérale
Car au-delà de sa précision historique, Le Voyage de Cilka est un grand roman traversé par des questionnements puissants sur la responsabilité et la culpabilité, une fresque carcérale peuplée de figures féminines fortes, qui s’autorise envers et contre tout à être romanesque. C’est enfin le portrait d’une femme d’exception, combattante acharnée pour la vie, résistante féroce à la mort et survivante d’une triple peine délirante infligée par le nazisme, le stalinisme et la bestialité masculine.
Le voyage de Cilka d’Heather Morris (Charleston, 2021), France Loisirs.
Dans « Pieces of a Woman », le film canadien de Kornél Mundruczo, nous suivons un couple qui a décidé d’un accouchement à la maison. Le film réussit à traiter le sujet terrible de la perte d’un enfant et à nous émouvoir, sans en faire trop.
Dans le menu de mon application Netflix, j’ai longtemps tourné autour de Pieces of a woman avant de le visionner.Ce film du réalisateur hongrois Kornél Mundruczo est un des plus regardés sur la plateforme en ce moment. Il montre la descente aux enfers d’un couple qui perd son enfant à la naissance. Sujet ô combien vertigineux et périlleux!
C’est l’histoire du réalisateur et de son épouse. Terrassés par la douleur, ils se sont longtemps murés dans le silence « jusqu’à ne plus pouvoir le supporter ». L’épouse du réalisateur a d’abord exorcisé son drame à travers l’écriture d’une pièce de théâtre. Elle a servi de base à Mundruczo pour son film. « Avec Pieces of a woman c’est un peu comme si je disais: « voici ce que je suis », a-t-il déclaré. Je ne regrette pas d’avoir surmonté mon émotivité, car Pieces of a woman réussit l’exploit d’à la fois maîtriser le pathos et s’y de laisser subtilement aller.
Un futur père débordant d’enthousiasme et une compagne un peu absente
Vanessa Kirby (Margaret dans « The crown », saison 4 chroniquée ici) et la star hollywoodienne Shia LaBeouf campent à merveille un couple bourgeoise/bad boy dont on s’aperçoit depuis le début qu’ils sont déjà dans deux univers parallèles. Elle est cadre, lui chef de chantier, mais surtout (le film débute à la fin de la grossesse) la future mère semble un peu absente, comme coupée de sa grossesse, alors que le futur père fait preuve d’un enthousiasme débordant. Ils habitent la très WASP ville de Boston, qui pendant tout le film nous semble fort grise, noyée sous une pluie que l’on imagine glaciale et qui transperce les os du spectateur. Cette atmosphère évoque Manchester by the sea, un autre film traitant de la mort et d’un corps qui reste longtemps sans sépulture.
Pieces of a woman oscille entre le réel et la distanciation de celui-ci nécessaire pour le rendre supportable. La terrible scène de l’accouchement est esthétisée – nous ne sommes pas dans une télé réalité – avec des ralentis ou des plans fixes sur le visage de la parturiente perdue dans sa souffrance. Elle n’arrive ni à se raccrocher à son conjoint, ni à la sage femme qui sera bientôt sur le banc des accusés.
Des symboles un peu lourds ?
Martha n’arrive pas à prendre possession de cette naissance qui va lui échapper pour toujours. C’est certainement pour cette raison qu’elle désire dans un premier temps léguer le corps de son bébé – qui n’aura vécu que quelques minutes – à la science. Il faut que ce bébé n’existe jamais.
D’aucuns affirmeront que le réalisateur use et abuse de clichés symboliques ayant trait à la naissance, à la vie, à l’éclosion. Par exemple, celle qui n’est pas devenue mère fera germer des graines dans du coton ou se nourrira de pommes… Mais « il vaut mieux partir du cliché que d’y arriver » disait Orson Welles, chose que le grand Flaubert savait aussi.
Le délitement du couple sera ensuite rapide. Elle est murée, il est seul dans sa douleur qui déborde. La fin est symbolisée dans un rapport sexuel maladroit. Sean essaie de pénétrer sa femme à travers son pantalon, qu’elle refuse de retirer. Le personnage principal veut faire cavalier seul dans cette épreuve. Ni sa mère, matriarche hystérique qui demande réparation en attaquant la sage femme, ni son conjoint réduit en miettes ne réussissent à la retenir dans une forme de vie. Pendant ce temps, les journées d’hiver défilent, toujours aussi glaciales et grises.
Un procès libérateur
C’est le procès qui redonnera cependant un peu de vie à Martha. En racontant les faits, en se remémorant son chemin de croix, elle se souvient des photos argentiques que son conjoint a prises du bébé avant qu’il ne meure. Ce visage qui lui apparaîtra enfin sur la pellicule la délivrera. Et elle pourra finalement répandre les cendres du nourrisson dans le fleuve. À Ushuaïa, au bout du monde, on dit qu’il faut jeter ses chagrins dans la mer…
Malgré quelques clichés, comme évoqué plus haut, ce drame sur la perte tragique d’un enfant à la naissance demeure délicat: chacun fait comme il peut.
Il existe un compte Instagram « Mort-né mais né quand même » où les parents postent des photos de leurs bébés. Voyeurisme morbide ? Peut-être, peut-être pas. Qui sommes-nous pour juger, comme on dit familièrement.
En 1973, Nadine Trintignant, qui aura vécu deux tragédies (elle a perdu un enfant à l’âge d’un an), réalisa « Ça n’arrive qu’aux autres » avec Deneuve et Mastroianni. À la différence de « Pieces of a woman » le chagrin y soude le couple et lui permet de s’y enfermer avant de prendre la route. Dans le dernier plan du film, on les voit même danser au son du « Temps des cerises ». De son côté, « Pieces of a woman » se clôture sur une rêverie. Une petite fille, dans une campagne verte et aveuglée par le soleil, (enfin) court et grimpe aux arbres. Comme si la vie finissait toujours par l’emporter.
S’il y a un film dont je me souviens plan par plan, c’est The Swimmer de Frank Perry, le film le plus givré du cinéma américain qui fit un flop en 1968, lorsqu’il sortit sur les écrans américains. Il est alors à l’opposé de l’esprit du temps: sombre et glacial, comme ce nageur, magnifiquement interprété par Burt Lancaster, qui aspire à retrouver sa maison et le fil de sa vie en allant de piscines en piscines.
Tout lui sourit lorsqu’il s’invite en maillot de bain bleu au barbecue donné par d’anciens amis. Personne ne sait d’où il vient, ni où il va. Le spectateur pressent qu’il va à sa perte, mais il n’en mesure pas l’ampleur. À l’image de nos existences. Même l’entrée dans une piscine municipale lui sera bientôt interdite: il se métamorphose alors en looser absolu que son ex-femme rejette. De piscine en piscine, son charme et son pouvoir de séduction s’éteignent jusqu’à la catastrophe finale, celle qui nous attend tous, nous renvoyant à la solitude de notre propre condition, celle que nous avons toujours voulu écarter. Nous sommes nus et l’heure de fermeture a sonné dans les piscines de notre enfance. Quoique nous ayons entrepris, à la fin nous aurons tout perdu. Tout.
On comprend que Burt Lancaster, incarnation du rêve américain et symbole d’une virilité à toute épreuve, ait été de plus en plus mal à l’aise au cours du tournage au point d’exiger que certaines séquences, notamment celle avec son ex-femme (elle l’était dans la réalité ), soient tournées par Sidney Polack. Ce sera pire encore. Une malédiction plane sur ce film, comme sur Burt Lancaster. Frank Perry qui n’a que trente-cinq ans et déjà le chef d’œuvre David et Lisa à son actif, meurt d’un cancer. Il faudra près de cinquante ans pour que The Swimmer sorte de la clandestinité et qu’il devienne le symbole de nos désastres intimes. Nous l’évoquons souvent lors de nos dîners au Lausanne-Palace en compagnie d’Éric Vartzbed, d’Ivan Farron et d’Isaac Pante. Nous ne serions pas surpris de voir surgir Burt Lancaster en maillot bleu dur. Il s’installerait à notre table et nous confierait : «Moi non plus je n’ai pas compris le sens de ce scénario totalement tordu. Rassurez-moi: la vie ne ressemble quand même pas à cette descente aux enfers ?» Nous nous regarderions, interloqués. «À quoi d’autre peut-elle ressembler ?», aurais-je demandé.
Le maire d’Étampes Franck Marlin a mis les moyens de sa mairie au service de l’organisation d’une marche blanche[tooltips content= »Le 17 janvier 2021″](1)[/tooltips] demandée par une famille qui venait de perdre deux de ses membres: deux frères, Samir et Nordine, au lourd passé judiciaire, notamment pour trafic de drogue, qui avaient pris l’autoroute à contresens pour échapper à un contrôle de gendarmerie et dont le véhicule avait heurté un camion, au chauffeur heureusement indemne.
Premier mouvement: l’indignation devant une telle initiative apparemment choquante:
Deuxième phase: le maire vient courageusement donner ses justifications sur cette même chaîne dans l’émission de Pascal Praud et l’un des chroniqueurs, Jean-Claude Dassier, ne mâche pas ses mots et lui dit vertement ce qu’il pense de lui qui a osé favoriser une marche blanche à l’égard de tels personnages.
Le maire invoque l’amitié qu’il avait pour cette famille, qu’il n’était pas juge, qu’en quelque sorte la mort effaçait tout et que la concorde municipale devait prévaloir. Pour se défendre de tout clientélisme dans une ville à la forte communauté musulmane, il souligne qu’il s’agissait de son dernier mandat.
Je ne suis pas convaincu mais je voudrais placer le débat sur un autre terrain.
Si j’avais mauvais esprit, je ferais allusion à la condamnation de ce maire LR en 1997 et au fait que Mediapart l’accusait, en 2020, d’avoir mis en place un système mafieux. Il est vrai qu’en 1999 il avait aussi suscité une polémique en voulant supprimer les aides pour les familles avec des enfants condamnés.
Au-delà de ces considérations qui pourraient nourrir la suspicion, il me plaît davantage de mettre en évidence la grossière erreur du maire confondant l’amitié avec son devoir municipal. Comme ami, il pouvait se rendre évidemment aux obsèques privées de cette famille mais il n’avait pas à accéder à la demande d’une marche blanche et surtout, d’une certaine manière, à la financer et à la faciliter.
Le maire, en acceptant ce qui aurait dû relever de la seule sphère familiale, avec la douleur compréhensible de ceux qui étaient privés de Samir et Nordine, oubliait son rôle et l’image qu’il avait à donner, se trompant radicalement de registre. Deux délinquants échappant à un contrôle de gendarmerie et qui auraient pu aussi engendrer le pire pour les autres n’avaient pas, avec l’aval officiel, à bénéficier d’une telle consécration.
Le message adressé à la communauté d’Etampes était délétère : le maire validait des comportements antisociaux, légitimait des passés infiniment imparfaits et octroyait un honneur à une famille quand deux de ses membres ne l’auraient clairement pas mérité de leur vivant.
Comme il y a les deux corps du roi, Franck Marlin aurait dû réfléchir à l’obligation de respecter les deux corps du maire.
Proust a toujours le mot juste. Voici ce qu’il écrit il y a exactement un siècle et qui est d’une actualité brûlante: « Quel malheur que les médecins soient “consciencieux” et qu’on ne puisse pas leur dire “tuez-moi” au lieu de “soignez-moi” puisqu’ils ne peuvent pas vous guérir ! »
Et d’ailleurs à force de se croire malade, on le devient. Et parfois on sombre dans un délire collectif. On en vient même à se demander en cette période d’affolement covidien: « À qui profite le crime ? »
Journal du Corona
À ce propos, on se délectera avec Le Journal du Corona du basketteur américain Jon Ferguson. Il rappelle à ceux qui l’auraient oublié que contrairement à Disneyland que Walt Disney a créé, le monde n’est pas fait pour nous. À l’origine les gens avaient conscience que la vie était une terrifiante lutte pour la survie. Ils savaient que le monde était un abattoir.
Jon Ferguson Photo D.R.
Aujourd’hui, ils croient que le monde est à l’image de Disneyland. Et, pire encore, qu’il faut se battre pour sauver la planète. Une planète qui ressemble à un Disneyland mérite-t-elle de l’être, sauvée ?
L’humanité en perdition
Laissons plutôt l’humanité aller à sa perte. Et d’ailleurs, que nous nous en réjouissions ou non, elle s’y précipite.
A-t-elle jamais été autre chose que le postillon d’un poivrot divin ? Kafka le pensait.
Une nouvelle maison d’édition belge propose de redécouvrir des classiques d’hier et d’aujourd’hui
Après Le Petit Arménien (Pierre-Guillaume de Roux)sur une enfance de fils d’émigré dans « la Belgique de papa » », après un succulent Dictionnaire de gastronomie & de cuisine belges (Rouergue), Jean-Baptiste Baronian revient par la grâce d’une jeune maison d’édition installée à Bruxelles et qui porte un nom quelque peu singulier, Névrosée. La fondatrice, Sara Dombret, entend rééditer d’une part des femmes écrivains parfois oubliées, comme Madeleine Bourdouxhe, de l’autre des auteurs qu’elle appelle « sous-exposés ».
Il est vrai que, dans la Patrie des Arts et de la Pensée, les écrivains, même vivants, ne jouissent pas d’une visibilité excessive (euphémisme). N’est-ce pas Charles De Coster, immortel auteur de La Légende d’Ulenspiegel (1867) qui disait que, dans ce pays, « il faut baiser le sabot de l’âne » ?
Sara Dombret veut défendre un héritage littéraire ; elle fait sienne, non sans crânerie, la sentence d’un de nos excellents écrivains, l’auteur du sublime Voyage d’hiver (L’Age d’Homme), Charles Bertin : « Il n’y a nulle contradiction entre l’enracinement et l’ouverture au monde ».
Bref, les éditions Névrosée s’attellent à sortir de l’oubli des œuvres d’écrivains belges, femelles ou mâles, préfacées non par de pâteux « sociologues de la littérature », mais par des écrivains, d’authentiques lettrés, qui savent et lire et saluer leurs confrères. Ce que fait avec brio le confrère Luc Dellisse, qui présente Lord John, sans doute le meilleur roman de Jean-Baptiste Baronian, publié pour la première fois dans les années quatre-vingts. Il a, Luc Dellisse, mille fois raison quand il parle du « charme vibrant » de ce roman d’apprentissage, dont le héros, Alexandre, fils d’un bouquiniste du vieux Bruxelles (dont le modèle pourrait bien être le célèbre Henri Mercier, de la librairie La Proue, sise rue des Eperonniers), dix-huit ans, va, en l’espace de quelques jours, connaître le chagrin, le désir et une forme de libération par le truchement de la lecture.
En effet, Alexandre découvre en vidant un grenier la collection complète des Aventures d’Harry Dickson, le Sherlock Holmes américain, 178 fascicules kitsch de littérature populaire, sans nom d’auteur et aux titres abracadabrants : Le Vampyre aux yeux rouges, Le Grand Chalababa, Le Dancing de l’épouvante, sans oublier, le plus rare, Marabout fantastique.
Au fil de ses recherches, entre la salle des soins intensifs où agonise son père (coma éthylique) et les impasses du vieux Gand, où se tapit un oncle légendaire aux divers pseudonymes (il aurait été pirate dans les mers chaudes, escroc à Amsterdam, écrivain à Paris), Alexandre entre dans l’âge adulte, non sans douleur. Dans un style proche de l’oralité et avec un sens aigu du grotesque, voire du sordide urbain, Baronian y évoque le Bruxelles des années 60, l’adolescence haïe et regrettée, les librairies et leurs clients parfois pittoresques, et, last but not least, l’étrange figure du maître de notre littérature fantastique – John Flanders alias Jean Ray.
Jean-Baptiste Baronian, Lord John, Névrosée, 214 pages, 16€
Rodenbach, carillonneur fin-de-siècle
Parmi les « sous-exposés », Névrosée réédite un authentique chef-d’œuvre des lettres de langue française, Le Carillonneur, de Georges Rodenbach (1855-1898). L’auteur du célébrissime Bruges-la-Morte (1892), ami de Mirbeau et des Goncourt, y évoque le tragique destin d’un architecte brugeois, Joris B., qui, par amour pour sa ville, en devient le carillonneur attitré. Nous le suivons dans ses amours complexes, entre deux sœurs bien différentes, la sensuelle et la méditative et l’observons en train de céder à la luxure.
Le préfacier, Frédéric Saenen, trace parfaitement le portrait de l’auteur et de son temps ainsi que la place du roman dans les Lettres françaises en tant qu’expression francophone, et dans quelle langue subtile et raffinée, d’un imaginaire et d’un héritage flamands. Il y décèle les influences de Bloy et d’Huysmans. Toute l’ambivalence « belgique » (ici pris comme adjectif, à l’ancienne), une histoire pluriséculaire (par exemple la vieille rivalité entre Flandre et Brabant, entre Bruges et Anvers ; ou encore la naissance du mouvement autonomiste flamand), une richesse peu commune font de ce Carillonneur un grand livre méconnu.
Georges Rodenbach, Le Carillonneur, Névrosée, 324 pages, 16€
Une improbable station balnéaire
Névrosée réédite aussi Le Cloître de sable, de Jacques Cels (1956-2018), mort trop tôt, sans doute de n’avoir pas été reconnu à sa juste mesure.
Roman étrange rédigé dans une langue soignée, ce Cloître se situe dans une improbable station balnéaire, espace indéterminé où, au contraire de chez Baronian & Rodenbach, est niée avec méthode jusqu’à la plus infime once de caractère local.
Singulière construction, quasi théâtrale, tour à tour séduisante et un tantinet agaçante, livre tiré au cordeau avec le zèle du professeur de lettres, Le Cloître de sable m’intéresse pour ses évidentes qualités, sans me séduire. Il faut toutefois saluer l’artiste disparu, qui écrivit « avec son sang » et dont la voix ne fut pas écoutée. La belle préface d’André Possot est un modèle d’intelligence et de fidélité.
Jacques Cels, Le Cloître de sable, Névrosée, 326 pages, 16€
Les amis de l’écrivain entretiennent sa flamme en éditant des Cahiers qui lui ressemblent tant…
Déjà deux ans ! C’est en janvier 2019 que Christine de Rivoyre nous a quittés. Il y eut bien quelques papiers dans la presse nationale, le service minimum quand un écrivain jadis primé disparaît à un âge respectable. On a récité son palmarès un peu mécaniquement, un peu bêtement.
Vous souvenez-vous de La Mandarine (1957), Le Petit Matin (1968) ou Boy (1973) ? Des succès critique et commerciaux, des poches par milliers et l’adoubement de ses pairs, ce n’était pas si courant dans une société éditoriale aux mœurs claniques. Pour les plus inspirés ou les plus curieux, on évoqua une parenté avec Colette, on poussa jusqu’aux Hussards et on illustra le tout par un vieux reportage télévisé sorti des caves de l’INA qui fige les traits et qui passe toujours à côté de l’essentiel.
Le purgatoire des quais de Seine
Un téléspectateur attentif aurait pu capter, l’espace d’un instant, l’allure et le tempérament, le mystère dans ce regard profond et cette beauté qui émeut sans crier gare. Les signes d’un monde où la littérature populaire n’avilissait pas les êtres, où le roman avait la moiteur des rosées matinales et où l’amour cavalait sur la plage, insoumis et gourmand. Et puis, l’actualité oppressante et cannibale est venue balayer cette triste information, la remplaçant par un fait-divers sordide, un scandale politique, un exploit sportif quelconque ou une crise internationale. Chaque année, des dizaines d’écrivains qui ont enchanté l’été de nos quinze ans partent sans les trompettes de la renommée. La célébrité est injuste et factice, elle gomme les talents, elle brouille l’horizon, elle désagrège les œuvres les plus solides. Commence alors un processus de sédimentation chez les bouquinistes, cette vague continue qui vient alimenter leurs boîtes et raviver la nostalgie.
Ce purgatoire des Quais de Seine est une épreuve, un cap Horn des égos. Les échouages y sont nombreux. Certains écrivains succombent à cette seconde mort, leur nom n’évoquera bientôt plus rien aux nouvelles générations, ils sombreront dans l’oubli et la poussière. Christine de Rivoyre ne connaîtra jamais ce destin des réprouvés, son fantôme habite désormais la forêt des Landes, elle a repris possession de ses terres originelles. La belle dame d’Onesse, cavalière et nageuse, veille sur nous, à distance et son reflet brille dans notre mémoire. Car, sa littérature papillonne et élève, son écriture exempte de mièvrerie et de déballages est un modèle d’équilibre. Au pays des truqueurs, celui des auteurs qui ont choisi la fiction comme moyen d’expression, elle a tracé un sillon singulier, une forme de légèreté sans affèterie, de sincérité sans pesanteur, d’amertume pétillante.
Christine de Rivoyre, conteuse et ensorceleuse
Elle ne se rengorgeait pas de mots vains et inutiles. Dès l’entame de ses romans, le lecteur était happé par un appétit de vivre qui ne tournait pas à la farce. Là, résidait son talent de conteuse et d’ensorceleuse. Chez elle, la gravité (à bout touchant) ne devait pas l’emporter sur l’harmonie, mais l’occulter aurait été une faute, un combat s’engageait face à toutes ces incertitudes. Elle se refusait au compromis, c’est pourquoi ses personnages avaient la force du réel, ils étaient animés d’une tension intérieure, de ces contradictions de l’existence dont personne n’arrive à se détacher complètement. Ses héros de papier s’immisçaient en nous pour longtemps. Les amis de Christine de Rivoyre se sont constitués en association pour faire vivre son œuvre, lui faire passer les barrières du temps et aller à la rencontre d’un nouveau public. Frédéric Maget et Sylvaine Nicolaï, inlassables promoteurs et diffuseurs de cette mémoire, ont créé les « Cahiers Christine de Rivoyre » dont le troisième numéro est sorti en ce début d’année.
Christine de Rivoyre en 1995. SIPA. 00258077_000002
Au-delà de l’énergie phénoménale, des recherches, de ces heures passées dans les archives et de l’affection qui imprègne toutes ces pages, c’est l’objet qui séduit par son formidable pouvoir d’évasion. On quitte enfin les aigreurs actuelles des « mini-moi » de l’édition qui font un « maxi-bruit » pour entrer au royaume des discrets étincelants à la prose alerte.
L’amitié avec Michel Déon
Ce dernier numéro ressuscite une amitié de cinquante ans avec Michel Déon (correspondance inédite et merveilleuse de tendresse préfacée par l’inégalable Stéphane Hoffmann), un feuilleton (Le bord de la mer) paru dans le magazine Elle en août 1970 et également une lecture croisée entre Chéri et Boy signée Martine Charreyre. Une revue remplit sa fonction quand elle donne à lire et à penser, quand elle exhale le parfum d’une époque, en l’occurrence, celle d’un groupe soudé d’amis. Et quand les amis s’appellent Michel Déon, Félicien Marceau et Christine de Rivoyre, le lecteur de 2021 pénètre dans une famille d’esprit où la petitesse n’a pas sa place, où les relations n’ont pas le goût faisandé de l’imposture. Le lecteur de 2021 a les yeux ronds et le sourire aux lèvres, il est touché par la grâce, ces écrivains-là étaient d’honnêtes hommes. Ils nous manquent tellement. Longue vie à l’association qui a besoin de soutiens pour faire perdurer sa mission.
Cahiers Christine de Rivoyre – Numéro 3 – Janvier 2021
Les Amis de Christine de Rivoyre
101, rue Las Yaougues
40440 Onesse-Laharie
Contrairement à la France, l’Italie a su faire du régionalisme culinaire un barrage efficace contre la désertification de ses campagnes. Une cuisine fièrement conservatrice dont les trésors se dégustent aussi à Paris.
Les spaghettis ont plus fait pour la gloire de l’Italie que La Divine Comédie et les opéras de Verdi. Si la cuisine italienne est aussi universelle, c’est qu’elle est populaire, simple, délicieuse, enracinée, quotidienne, identifiable et accessible à tous. Autrefois, les peintres d’Europe faisaient le « voyage en Italie » pour s’imprégner de sa lumière et de ses paysages, autant que pour étudier les chefs-d’œuvre de la Renaissance. Aujourd’hui, ce sont les gastronomes qui font ce voyage, fascinés par ce conservatoire vivant des cuisines populaires et régionales qu’a su rester l’Italie, alors que les campagnes françaises sont devenues un désert culinaire où les grandes surfaces et les McDo font la loi, et que les centres-villes sont en train de mourir. Dans ses Écrits corsaires, publiés en 1975, Pier Paolo Pasolini s’insurgeait déjà contre « le cataclysme anthropologique » provoqué par la société de consommation et visant à supprimer les dialectes et les particularismes culturels au nom de l’idéologie du bien-être. Il ne supportait pas d’assister à la disparition des paysans et des ouvriers qu’il avait connus et de les voir abandonner leurs beaux vêtements pour revêtir le jeans et le T-shirt mondialisés…
Pourtant, l’Italie a bien mieux résisté que la France à ce génocide culturel. À chaque fois que je m’y rends, je suis impressionné. Sur les simples aires d’autoroutes, il n’est pas rare qu’on vous propose du bon jus d’oranges fraîchement pressées et toutes sortes de charcuteries artisanales servies avec du pain frais, un flacon d’huile d’olive aux reflets verts et une bière locale du Haut-Adige (loin du sandwich sous cellophane sorti du frigo décrit par Houellebecq dans La Carte et le Territoire). Quelle que soit la région que vous traversez, chaque village possède au moins une trattoria (petit restaurant familial où la cuisine est faite maison) ou une osteria (l’équivalent de nos bars à vin), où on peut se régaler pour une poignée d’euros. Ce qui demeure la norme en Italie est devenu exceptionnel chez nous : je pense par exemple à ce paysan aperçu un jour de printemps, à Amalfi, en train de gravir péniblement la rue avec son mulet chargé de légumes, de fruits et d’herbes pour aller fournir l’un des meilleurs restaurants de la côte où vont dîner les milliardaires américains descendus de leur yacht. Je pense aussi à ces petits villages de montagne, près de Parme, ou près de Matera dans la Basilicate, où les femmes fabriquent à la main leurs propres raviolis ou gnocchis. Ici, le surgelé n’a pas droit de cité ! À table, quand le plat arrive, les Italiens se taisent et l’observent respectueusement. Le café est bon, les capsules insipides n’ayant pas encore envahi leur territoire.
Chauvinisme régional
Mais le plus fascinant est le chauvinisme régional qui, pour déplaisant qu’il soit au premier abord, a quand même permis à l’Italie de rester elle-même et de sauvegarder la diversité de ses cuisines locales. Aussitôt que vous quittez la Lombardie pour le Piémont, la Toscane ou les Abruzzes, sans même parler des Pouilles ou de la Sicile, vous changez d’univers. Héritières des cités-États du Moyen Âge et de la Renaissance, ces régions, génétiquement hostiles à tout jacobinisme centralisateur, affirment leur identité culinaire. En Italie, du reste, les grandes surfaces et les McDo sont rares, et les centres-villes toujours animés. Dans leur immense majorité, les grands chefs italiens n’ont pas versé dans la cuisine conceptuelle (au contraire des Espagnols), mais sont restés fidèles à leurs produits locaux et à leurs traditions, tel Pino Cuttaia, en Sicile (ristorante La Madia, à Licata, deux étoiles Michelin), dont la pizza mozzarella est un miracle de légèreté !
Certains sont capables de vous faire pleurer en vous préparant de simples pâtes à la sauce tomate du Vésuve, comme Rocco Iannone près d’Amalfi (ristorante Tenuta Nannina), surnommé « le Communiste » par ses pairs car, malgré ses deux étoiles Michelin, il sert des plats pour une bouchée de pain et n’a cure des honneurs…
Les plus riches mangent la bonne cuisine paysanne
Si on s’amusait à faire une sociologie comparative des cuisines italienne et française, on serait très surpris, car, en Italie, les classes sociales les plus élevées et les plus riches n’ont aucun scrupule à manger de la bonne cuisine paysanne. Ainsi dans Violence et Passion, de Luchino Visconti (1974), voit-on le grand bourgeois romain, joué par Burt Lancaster, couper lui-même du saucisson et de la mortadelle à ses invités (Silvana Mangano et Helmut Berger) et leur servir du chianti (le vin de Toscane le plus populaire d’Italie) dans des verres à moutarde… Dans Il divo (2008), Paolo Sorrentino met en scène un dîner au cours duquel Giulio Andreotti et certains de ses ministres se retrouvent autour d’une gigantesque mozzarella di bufala bien crémeuse qu’Andreotti a fait venir de chez un paysan de Campanie. Il n’y a donc pas en Italie la notion de « cuisine canaille », inventée chez nous pour permettre aux « élites » de se taper une tête de veau en toute bonne conscience dans un bistrot « populo » avant de revenir fissa dans leurs beaux quartiers…
Pour toutes ces raisons, la cuisine italienne a le vent en poupe depuis quelques années. Traiteurs, épiceries et chaînes de restaurant (avec serveurs hurlant en salle) pullulent désormais. On consommerait aujourd’hui en France 26 pizzas par seconde (plus qu’en Italie, mais moins qu’aux États-Unis). Comme l’écrit Alberto Toscano, correspondant à Paris depuis trente ans du Corriere della Sera, Français et Italiens sont culturellement très proches : « Les Français sont juste des Italiens de mauvaise humeur… » Un moteur franco-italien aurait selon lui fait merveille pour conduire l’Europe. Mais Toscano relève trois obstacles majeurs à cette belle synergie : d’abord, outre leur condescendance insupportable vis-à-vis de leurs cousins latins (rappelons que l’Italie, elle, au moins, a su conserver son tissu industriel de PME), les Français ne savent pas cuire les pâtes al dente ; ensuite, les hommes portent des chaussettes blanches et courtes, summum absolu du mauvais goût (les Italiens les portent noires et hautes jusqu’au genou) ; enfin, faute suprême, il n’y a pas de bidet dans les salles de bain françaises ! (Le bidet : objet vital en Italie, symbole de l’hygiène et de la civilisation…)
Pas besoin d’être italien pour faire une bonne cuisine italienne !
S’agissant des pâtes, Toscano dit vrai pour ce qui est de la pratique quotidienne, mais cède tout de même un peu à ce chauvinisme gastronomique évoqué plus haut, car la vérité vraie est qu’il n’est pas nécessaire d’être Italien pour faire une bonne cuisine italienne ! De même qu’il n’est pas nécessaire d’être français pour faire une bonne cuisine française – la preuve : ces innombrables chefs japonais devenus des pros du lièvre à la royale et du pâté en croûte.
Le restaurant Sormani à Paris est un cas d’école. Fondé en 1985 dans le quartier des Champs-Élysées par Jean-Pascal Fayet, petit-fils d’ébénistes vénitiens, il fut le premier restaurant italien étoilé Michelin. C’est Fayet qui fit découvrir aux Parisiens le carpaccio de bœuf et le tiramisu au café… Aujourd’hui, Sormani est la cantine des patrons du CAC 40 : Bolloré et François Pinault y viennent déjeuner chaque semaine, pendant que Bernard Arnault y commande des plats à emporter pour ne pas les croiser… Le sommelier Franck Potier, dont la mère est calabraise, a repris l’enseigne en créant une belle carte des vins 100 % italiens. Si on peut ne pas raffoler du décor, douillet comme dans un film de Claude Chabrol, la cuisine du marché, en revanche, est superbe et généreuse en goût, à l’image du carpaccio de bar à la poutargue, aux agrumes, aux herbes et à l’huile d’olive, et, surtout, du plat signature : les rigatoni au homard rôti, chou romanesco, bisque de homard et délicieux fagioli fondants… Deux plats qu’il faut illuminer avec un vin blanc volcanique de Sicile aux notes un peu fumées de pierre à fusil… Les pâtes sont faites maison, farcies au potiron, aux cèpes, aux langoustines ou aux oursins. Le risotto vénitien à l’encre de seiche et au calamar est parfait, crémeux et bien lié – rien de plus difficile que de réussir un risotto ! Au dessert, le soufflé chaud au citron et au limoncello de Campanie est une tuerie. Bref, une adresse gastronomique un peu oubliée, mais sûre et très recommandable, même si le cuisinier n’est pas italien…
« J’ai toujours adoré la cuisine italienne. J’ai une passion pour les pâtes farcies et j’aime beaucoup l’amertume qui joue un rôle essentiel dans cette cuisine (et dans la mienne) : celle des petites salades de la plaine du Pô (“radicchio di Treviso”), du vermouth, de l’huile d’olive au goût d’artichaut, de la réglisse ou du café, des agrumes. L’amertume est une saveur qui m’intéresse beaucoup, car elle donne du relief et de la fraîcheur. » En créant sa propre trattoria rue du Bac, Pierre Gagnaire a donné à Paris l’un de ses meilleurs restaurants italiens et l’un des plus accueillants. 12 personnes œuvrent ici, toutes de nationalité italienne, à l’image du jeune chef toscan Ivan Ferrara, formé à l’Enoteca de Florence (trois étoiles Michelin). En salle, on a l’impression d’être à Rome. Une magnifique machine espresso de 1961 trône au fond, de laquelle s’écoulent des nectars de cafés torréfiés à Vérone, bien serrés et crémeux. Gagnaire a défini avec son chef le choix des plats et leur a imprimé une élégance et une légèreté qui lui sont propres. Les rougets de roche frits aux petites crevettes, à la fleur de courgette et à la moutarde de Crémone, mettent en appétit. Le velouté de cèpes au café et aux noix fraîches célèbre l’automne. Le carpaccio de seiche au brocoli et à la grenade était déjà consommé par les habitants de Pompéi. Les spaghetti à l’huile d’olive, à la poutargue et au citron sont un rayon de lumière. Le pigeon rôti aux figues noires semble sorti d’un tableau d’Arcimboldo. Et le service en salle est chaleureux.
Piero TT
Menu à la carte de 45 à 75 euros.
44, rue du Bac, 75007 Paris
Tél. : 01 43 20 00 40
Plus accessible ? Pour déguster des pâtes fraîches d’exception sur place ou à emporter, je vous conseille la nouvelle boutique de Cédric Casanova, créateur de « La Tête dans les Olives », où depuis dix ans l’on vient faire le plein d’huiles d’olive de Sicile extraordinaires. Cet ancien acrobate de cirque est un poète, mais aussi un homme d’affaires aguerri… Voici qu’il vient de fabriquer dans sa rue un moulin à blé à pierre de granit. Les blés de Sicile produits par ses amis paysans (comme Marco Mulè) remontent à l’Antiquité. Ce sont des blés noirs de printemps, riches en goût, avec de la mâche et très digestes, que les paysans continuent à cultiver dans des zones préservées jamais polluées par les intrants chimiques. Chaque semaine, Cédric reçoit des sacs de blé qu’il moud. Avec sa machine à pâtes, il fabrique des pâtes fraîches délicieuses, à emporter ou que l’on peut manger sur place avec une bisque de gambas ou un ragoût à la saucisse et au fenouil.
Mulino Mulè
12 euros le kilo de pâtes fraîches, ou de 10 à 14 euros le plat de pâtes sur place.
La basilique pourrait être inscrite aux monuments historiques. Mais la gauche n’est pas d’accord, évoquant le “respect” dû aux révoltés de 1871.
La basilique qui défigure la Butte Montmartre et Paris va être classée. Décision qui meurtrit les cœurs sensibles des élus socialistes, communistes et écologistes au Conseil de Paris. Ils ont voté contre.
Ces révolutionnaires en fauteuil roulant affirment que le classement du Sacré-Cœur constituerait une insulte à la Commune. Quoi de plus noble que de se draper dans le linceul des Communards fusillés par les Versaillais ! En réalité si le Sacré-Cœur est une insulte, c’est une insulte au bon goût et à la beauté.
Une légende urbaine
Son architecture témoigne du talent bancal d’un chef pâtissier qui aurait abusé de crème fouettée pour confectionner sa pièce montée. Mais une légende veut que le Sacré-Cœur ait été bâti pour « expier les crimes de la Commune ». Elle est compréhensible mais reste quand même une légende.
L’idée du Sacré-Cœur a germé dans l’esprit de deux très riches bourgeois catholiques au lendemain de la défaite contre les Prussiens. Mais elle n’a commencé à prendre corps qu’en 1873, soit deux ans après l’écrasement de la Commune.
Deux présidents, Thiers puis Mac Mahon, firent le nécessaire pour que le Sacré-Cœur voit le jour. Tous deux participèrent au massacre des Communards. Le lieu choisi par eux : la Butte Montmartre. C’est là que les insurgés parisiens furent exécutés par centaines.
Et le pèlerinage au Père Lachaise ?
De là naquit la légende. Elle a le charme nostalgique du Temps des Cerises chanté par Jean-Baptiste Clément, ardent Communard. Même fausse on est en droit de la trouver belle.
Mais que des petits bourgeois, rouges, roses, arc-en-ciel s’en emparent constitue une insulte à ceux qui sont tombés sur les barricades en mai 1871. Un peu plus bas que le Sacré-Cœur il y a le Père Lachaise avec son mur des Fédérés où les Versaillais fusillèrent sans compter.
Il fut un temps où chaque année au mois de mai la gauche s’y rendait en pèlerinage. Les élus « révolutionnaires » du Conseil de Paris sont trop paresseux pour y aller. C’est escarpé et peu accessible aux vélos et aux trottinettes…
L’enseignement à tirer du dernier état des lieux de la délinquance et de la criminalité en France rendu par le Service statistique du ministère de l’Intérieur démontre qu’aucune fraction du territoire n’est désormais épargnée par l’insécurité, les zones rurales et périurbaines sous la responsabilité de la gendarmerie ayant même connu une hausse particulièrement sensible des violences à la personne. Les collectivités territoriales ont un important rôle à jouer en la matière.
Toutes catégories confondues, les atteintes volontaires à l’intégrité physique ont augmenté de huit points dans les zones rurales et périurbaines confiées à la gendarmerie. Encore ne s’agit-il là que des infractions constatées, de nombreuses victimes ne faisant pas de démarche spécifique pour se manifester. Dans ces « zones gendarmerie », un refus d’obtempérer est constaté toutes les 45 minutes. Un chiffre qui fait écho à un autre: une plainte pour violence gratuite est déposée toutes les deux minutes à la police !
Les viols en augmentation
Très inquiétants, les crimes et délits à caractère sexuel comprenant les viols, les tentatives de viols ou les agressions sexuelles ont augmenté de 12% au niveau national. Une augmentation observable dans les mêmes proportions pour la région occitane, avec désormais 0,8 cas pour 1000 habitants contre 0,7 en 2019.
Alors que nous étions supposément confinés une bonne partie de l’année écoulée, ou placés sous le régime du couvre-feu, sauf durant les mois d’été, les manifestations violentes ont pu se dérouler dans l’indifférence générale, notamment en marge des contestations liées au projet de loi dit « sécurité globale ». Un projet mal nommé tant il se focalisait sur des points de détails, certes importants, mais qui ne sont pas centraux pour affronter comme il se devrait la hausse de toutes les formes de délinquance et de criminalité que nous connaissons depuis au moins deux décennies dans l’hexagone. Ainsi, les dégradations et violences, les outrages à l’égard des personnes dépositaires de l’autorité publique ont connu des hausses colossales à Toulouse (+113 %) et Montpellier (+99 %), durant les tristement célèbres « samedis de manifestation » qui rythment nos vies depuis 2018.
Ledit « sentiment d’insécurité » dont témoignent les Français s’appuie donc sur des statistiques.
La France périphérique à son tour gagnée par l’ensauvagement
Une insécurité protéiforme, qui se déploie dans toutes les étapes de la vie quotidienne : transports, vie scolaire, promenades lors des week-ends, etc. Ces statistiques sont d’autant plus inquiétantes que la pandémie de coronavirus, du fait des confinements et des couvre-feux, a largement diminué la vie sociale et plus encore la vie nocturne génératrice d’excès d’alcool et de drogues, de rixes violentes ou d’agressions sexuelles. Elle vise principalement les membres les plus fragiles de la société. Les plus jeunes, les personnes âgées, les femmes et les habitants des zones de non-droit sont effectivement en première ligne.
Notons que désormais, vivre loin des grandes métropoles et des centres urbains ne suffit plus pour se protéger de la délinquance et de la criminalité.
Le pédopsychiatre Maurice Berger, auteur de l’excellent Sur la violence gratuite en France – Adolescents hyperviolents, témoignages et analyse (L’Artilleur), a une explication : « (…) l’ensauvagement, c’est lorsque la parole ne fait plus tiers, lorsqu’existe un différend même minime entre individus. Il y a quelques années, 85% des mineurs traduits en justice changeaient de comportement après leur rencontre avec l’institution judiciaire, la parole du juge. Ils ne sont plus que 65% désormais, et c’est d’eux dont je parle. L’impulsivité prime, l’autre n’est plus considéré que comme un objet sur lequel décharger la tension qu’on ressent dans l’immédiateté, comme une gêne à éliminer. Ceci soulève la question de savoir quelles sont les conditions nécessaires pour qu’un individu se civilise ».
Il est terrifiant de constater que la baisse du niveau de langage est source de violence. Ne sachant plus s’exprimer, certains renoncent à argumenter et ne comprennent pas les arguments qui leur sont opposés, répondant alors par la violence.
Polices municipales, vidéosurveillance, lycées : les collectivités à la rescousse
Au-delà de la nécessaire mise à niveau des moyens accordés aux forces de l’ordre, ainsi que de la volonté politique qui doit accompagner leur travail, c’est toute la France qui doit être repensée de l’éducation nationale à la notion d’ordre public, dont les stratégies se doivent d’être prospectives et non purement réactives comme c’est le cas de nos jours. Ni l’institution policière ni la justice ne pourront être efficaces sans un soutien sans faille de l’État, force motrice des politiques de sécurité.
Dans ce cadre, les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer.
Évidemment, les maires qui ont la charge des polices municipales au plus près des citoyens. Mais aussi les départements et les régions. Si les régions n’ont pas de compétences directes en matière de sécurité, la loi NOTRe n’ayant pas changé leurs prérogatives en la matière, elles peuvent s’investir dans une véritable politique de sécurité par la montée en puissance des financements croisés et s’engager dans des actions concrètes de lutte contre l’insécurité. Elles peuvent ainsi prendre part au financement de certains dispositifs de sécurité, à commencer par la vidéosurveillance dans les trains ou aux abords des lycées. Les régions peuvent aussi mobiliser exceptionnellement des budgets pour les victimes des émeutes urbaines, comme l’avait fait la région Île-de-France en 2007 en octroyant des aides aux personnes dont les véhicules avaient été dégradés ou en avançant des fonds aux communes pour la remise en état de leurs équipements.
Les régions peuvent donc agir en amont et en aval. Elles ont aussi un rôle à jouer dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, en sensibilisant élèves, parents d’élèves et professeurs à l’utilisation de la plate-forme Pharos, au phénomène de la radicalisation islamiste ou bien encore au fléau du harcèlement scolaire, qui fait chaque année de nouvelles victimes.
Nous avons le devoir, partout où nous sommes présents, de mieux penser l’action de l’État et des collectivités pour endiguer l’insécurité galopante qui détruit la vie quotidienne des Français. C’est un impératif pour l’avenir.
Une société sans ordre est une société qui bascule dans le chaos, une société qui ne peut que s’effondrer et se tiers-mondiser.
Heather Morris est scénariste et journaliste néo-zélandaise. Sa vie a basculé en 2003 lors de sa rencontre avec Lale Sokolov, un survivant d’Auschwitz-Birkenau qui lui raconte son histoire durant la Shoah. Après trois années d’échanges et de témoignages détaillés, elle écrit "Le Tatoueur d’Auschwitz", son premier roman, best-seller mondial qui a été traduit dans une quinzaine de langues et est en cours d’adaptation cinéma. Son deuxième roman, "Le voyage de Cilka" est la suite de ce best-seller. Photo D.R.
Pour son second roman, Heather Morris s’inspire des témoignages de Lale Sokolov et donne une suite au Tatoueur d’Auschwitz. Entre fiction et réalité, Le Voyage de Cilka (en exclusivité chez France Loisirs) retrace le destin d’une survivante de la Shoah et du Goulag.
Le Voyage de Cilka est inspiré par le personnage bien réel d’une jeune juive slovaque ayant survécu aux camps de la mort puis au goulag. Au gré des confidences de Lale Sokolov, dont elle relate la déportation dans Le Tatoueur d’Auschwitz, Heather Morris découvre l’existence d’une certaine Cecilia Klein dite Cilka. Bouleversée par cette rencontre, l’auteure trouve en elle l’héroïne exclusive de son prochain roman. Rigoureuse dans sa méthode documentaire, cherchant dans les archives du mémorial Yad Vashem puis sollicitant l’expertise d’historiens spécialistes de l’URSS, Heather Morris se lance sur les traces de son personnage.
Voyages aux enfers concentrationnaires
Cecilia Klein a 16 ans quand elle entre à Auschwitz-Birkenau. Remarquée par les officiers nazis pour sa jeunesse et sa beauté, elle échappe à la mort en soumettant son corps aux désirs d’un officier nazi de haut rang. Privilégiée malgré elle, Cilka use dans l’ombre de sa position pour sauver ses proches de la chambre à gaz. Trois ans plus tard, en 1945, les Russes qui viennent de libérer les camps d’extermination l’accusent de trahison.
Condamnée de façon expéditive à 15 ans de travaux forcés, elle est envoyée au goulag de Vorkouta en bordure du cercle polaire. Là-bas, elle s’intègre à un groupe de femmes avec lesquelles une amitié aussi réconfortante que profonde naît. Dans cet univers hostile marqué par la violence physique et climatique, Cilka tente de partager avec ses sœurs d’infortune son expérience de la captivité tout en cachant les raisons inavouables de sa présence parmi elles.
Mais d’un enfer concentrationnaire à l’autre, les hommes, officiers SS ou prisonniers russes, restent une menace qui les abime bien plus durablement que le pire des châtiments corporels. Malgré les viols, les conditions de vie inhumaines et la culpabilité qui la ronge, Cilka résiste encore et toujours. Elle va même trouver une voie inespérée vers la rédemption quand, lors d’un passage à l’hôpital du camp, une femme médecin lui propose de la former au métier d’infirmière. Réparer les vivants et repousser la mort… Voilà qui donne enfin un sens à sa vie.
Comme la majorité des Slovaques de confession juive, Cilka Klein et sa famille ont été déportés à Auschwitz-Birkenau en 1942. C’est à partir de cette date que débutent les rafles massives des juifs originaires de cette partie de la Tchécoslovaquie alors contrôlée par la Hongrie voisine. Après avoir surmonté la première et terrible épreuve du voyage en wagon à bestiaux, les rescapés y sont méthodiquement triés selon leur aptitude au travail. Les plus faibles étant exécutés sans délai, les plus vigoureux gagnant un sursis qui ne vaut guère mieux que la mort.
À la fin de la guerre, en janvier 1945, quand l’Armée Rouge entre dans Auschwitz, les milliers de prisonniers ayant réchappé à la solution finale représentent autant de suspects aux yeux des Russes qui viennent pourtant de les libérer. Soumis à des interrogatoires par la police politique de Staline, certains recouvrent la liberté quand d’autres, comme Cilka Klein, accusés sans discernement d’avoir réussi à survivre, sont envoyés au goulag. En multipliant les condamnations à la déportation vers ses camps de travail sibériens, le régime soviétique saisit alors l’opportunité de s’offrir dans l’indifférence générale de nouveaux bras pour son programme de modernisation du pays. Instauré en URSS en 1929 et intensifié cinq ans plus tard dans le cadre des purges staliniennes, le système du goulag est une fabrique d’esclaves adossée à une épuration politique. Un double avantage pour la Mère-patrie qui élimine ainsi ses opposants et tous ceux qu’elle juge nuisibles en les contraignant à travailler jusqu’à la mort s’il le faut.
Après 24 ans d’arrestations arbitraires qui amenèrent la déportation de près de 18 millions de personnes, dont 1,6 million de morts, dans plus de 132 camps de travail répartis sur plus de 90 000 km2 essentiellement au nord du territoire soviétique, le système du goulag perd progressivement de sa vigueur à partir de 1953 avec la mort de Staline.
Atrocités de l’histoire imaginées et mises en œuvre par deux régimes parmi les plus cruels de tous les temps, camp de concentration et goulag se distinguent par une différence d’approche génocidaire. Alors que les nazis exterminaient avec méthode, les soviets laissaient le froid, la faim, la maladie et les conditions de vie et de travail se charger de la sale besogne. Animée par un incroyable instinct de survie et une foi profonde dans l’humanité, Cilka aura réussi à surmonter les deux épreuves.
Garder son humanité, malgré tout
Odyssée célébrant la vie dans les entrailles de l’enfer, le second roman de Heather Morris est le complément indispensable du Tatoueur d’Auschwitz. À l’origine du Voyage de Cilka, Lale Sokolov est d’ailleurs évoquée à plusieurs reprises dans les souvenirs des camps qui surgissent comme des éclairs terrifiants dans le quotidien tragique de Cilka. À travers ces flashbacks chargés d’horreur, la romancière nous révèle l’impitoyable mécanique de déshumanisation par les viols qu’infligèrent les nazis aux femmes déportées. Contraintes comme Cilka de céder leur corps à leurs bourreaux, elles cumulent la honte d’avoir été souillées à la culpabilité d’avoir échangé leur intimité contre un temps de vie supplémentaire.
Souvent nié car jamais officiellement théorisé par la doctrine nazie, le viol des femmes dans les camps de la mort est aujourd’hui considéré comme un fait historique, les SS satisfaisant leurs pulsions tout en compromettant leurs victimes jusque dans leur chair. Rongée par ce fardeau indélébile, Cilka n’a peur que d’une seule chose dans l’enfer du goulag : que tous ceux qui comptent pour elle dont ses amies du bloc 25, pourtant régulièrement violées par des prisonniers, apprennent la vérité sur son passé à Auschwitz. Véritable enjeu dramatique qui se renforce au fil du récit, ce mensonge insupportable devra fatalement être brisé pour que Cilka puisse enfin poser les bases de sa résilience.
Mais au cœur de toute cette machine à broyer de l’humain, l’espoir et l’amour restent omniprésents. Par l’amitié et la solidarité qui unissent toutes ces femmes bafouées, par l’humanité de la femme médecin qui croit en elle, par l’amour poignant que portent toutes ces jeunes victimes de viol à un enfant qu’elles n’ont pas désiré, par le rédempteur talent d’infirmière développé par Cilka, par son besoin viscéral d’aider les autres, ou sa capacité retrouvée à tomber amoureuse d’un bel inconnu.
Fresque carcérale
Car au-delà de sa précision historique, Le Voyage de Cilka est un grand roman traversé par des questionnements puissants sur la responsabilité et la culpabilité, une fresque carcérale peuplée de figures féminines fortes, qui s’autorise envers et contre tout à être romanesque. C’est enfin le portrait d’une femme d’exception, combattante acharnée pour la vie, résistante féroce à la mort et survivante d’une triple peine délirante infligée par le nazisme, le stalinisme et la bestialité masculine.
Le voyage de Cilka d’Heather Morris (Charleston, 2021), France Loisirs.
Dans « Pieces of a Woman », le film canadien de Kornél Mundruczo, nous suivons un couple qui a décidé d’un accouchement à la maison. Le film réussit à traiter le sujet terrible de la perte d’un enfant et à nous émouvoir, sans en faire trop.
Dans le menu de mon application Netflix, j’ai longtemps tourné autour de Pieces of a woman avant de le visionner.Ce film du réalisateur hongrois Kornél Mundruczo est un des plus regardés sur la plateforme en ce moment. Il montre la descente aux enfers d’un couple qui perd son enfant à la naissance. Sujet ô combien vertigineux et périlleux!
C’est l’histoire du réalisateur et de son épouse. Terrassés par la douleur, ils se sont longtemps murés dans le silence « jusqu’à ne plus pouvoir le supporter ». L’épouse du réalisateur a d’abord exorcisé son drame à travers l’écriture d’une pièce de théâtre. Elle a servi de base à Mundruczo pour son film. « Avec Pieces of a woman c’est un peu comme si je disais: « voici ce que je suis », a-t-il déclaré. Je ne regrette pas d’avoir surmonté mon émotivité, car Pieces of a woman réussit l’exploit d’à la fois maîtriser le pathos et s’y de laisser subtilement aller.
Un futur père débordant d’enthousiasme et une compagne un peu absente
Vanessa Kirby (Margaret dans « The crown », saison 4 chroniquée ici) et la star hollywoodienne Shia LaBeouf campent à merveille un couple bourgeoise/bad boy dont on s’aperçoit depuis le début qu’ils sont déjà dans deux univers parallèles. Elle est cadre, lui chef de chantier, mais surtout (le film débute à la fin de la grossesse) la future mère semble un peu absente, comme coupée de sa grossesse, alors que le futur père fait preuve d’un enthousiasme débordant. Ils habitent la très WASP ville de Boston, qui pendant tout le film nous semble fort grise, noyée sous une pluie que l’on imagine glaciale et qui transperce les os du spectateur. Cette atmosphère évoque Manchester by the sea, un autre film traitant de la mort et d’un corps qui reste longtemps sans sépulture.
Pieces of a woman oscille entre le réel et la distanciation de celui-ci nécessaire pour le rendre supportable. La terrible scène de l’accouchement est esthétisée – nous ne sommes pas dans une télé réalité – avec des ralentis ou des plans fixes sur le visage de la parturiente perdue dans sa souffrance. Elle n’arrive ni à se raccrocher à son conjoint, ni à la sage femme qui sera bientôt sur le banc des accusés.
Des symboles un peu lourds ?
Martha n’arrive pas à prendre possession de cette naissance qui va lui échapper pour toujours. C’est certainement pour cette raison qu’elle désire dans un premier temps léguer le corps de son bébé – qui n’aura vécu que quelques minutes – à la science. Il faut que ce bébé n’existe jamais.
D’aucuns affirmeront que le réalisateur use et abuse de clichés symboliques ayant trait à la naissance, à la vie, à l’éclosion. Par exemple, celle qui n’est pas devenue mère fera germer des graines dans du coton ou se nourrira de pommes… Mais « il vaut mieux partir du cliché que d’y arriver » disait Orson Welles, chose que le grand Flaubert savait aussi.
Le délitement du couple sera ensuite rapide. Elle est murée, il est seul dans sa douleur qui déborde. La fin est symbolisée dans un rapport sexuel maladroit. Sean essaie de pénétrer sa femme à travers son pantalon, qu’elle refuse de retirer. Le personnage principal veut faire cavalier seul dans cette épreuve. Ni sa mère, matriarche hystérique qui demande réparation en attaquant la sage femme, ni son conjoint réduit en miettes ne réussissent à la retenir dans une forme de vie. Pendant ce temps, les journées d’hiver défilent, toujours aussi glaciales et grises.
Un procès libérateur
C’est le procès qui redonnera cependant un peu de vie à Martha. En racontant les faits, en se remémorant son chemin de croix, elle se souvient des photos argentiques que son conjoint a prises du bébé avant qu’il ne meure. Ce visage qui lui apparaîtra enfin sur la pellicule la délivrera. Et elle pourra finalement répandre les cendres du nourrisson dans le fleuve. À Ushuaïa, au bout du monde, on dit qu’il faut jeter ses chagrins dans la mer…
Malgré quelques clichés, comme évoqué plus haut, ce drame sur la perte tragique d’un enfant à la naissance demeure délicat: chacun fait comme il peut.
Il existe un compte Instagram « Mort-né mais né quand même » où les parents postent des photos de leurs bébés. Voyeurisme morbide ? Peut-être, peut-être pas. Qui sommes-nous pour juger, comme on dit familièrement.
En 1973, Nadine Trintignant, qui aura vécu deux tragédies (elle a perdu un enfant à l’âge d’un an), réalisa « Ça n’arrive qu’aux autres » avec Deneuve et Mastroianni. À la différence de « Pieces of a woman » le chagrin y soude le couple et lui permet de s’y enfermer avant de prendre la route. Dans le dernier plan du film, on les voit même danser au son du « Temps des cerises ». De son côté, « Pieces of a woman » se clôture sur une rêverie. Une petite fille, dans une campagne verte et aveuglée par le soleil, (enfin) court et grimpe aux arbres. Comme si la vie finissait toujours par l’emporter.
S’il y a un film dont je me souviens plan par plan, c’est The Swimmer de Frank Perry, le film le plus givré du cinéma américain qui fit un flop en 1968, lorsqu’il sortit sur les écrans américains. Il est alors à l’opposé de l’esprit du temps: sombre et glacial, comme ce nageur, magnifiquement interprété par Burt Lancaster, qui aspire à retrouver sa maison et le fil de sa vie en allant de piscines en piscines.
Tout lui sourit lorsqu’il s’invite en maillot de bain bleu au barbecue donné par d’anciens amis. Personne ne sait d’où il vient, ni où il va. Le spectateur pressent qu’il va à sa perte, mais il n’en mesure pas l’ampleur. À l’image de nos existences. Même l’entrée dans une piscine municipale lui sera bientôt interdite: il se métamorphose alors en looser absolu que son ex-femme rejette. De piscine en piscine, son charme et son pouvoir de séduction s’éteignent jusqu’à la catastrophe finale, celle qui nous attend tous, nous renvoyant à la solitude de notre propre condition, celle que nous avons toujours voulu écarter. Nous sommes nus et l’heure de fermeture a sonné dans les piscines de notre enfance. Quoique nous ayons entrepris, à la fin nous aurons tout perdu. Tout.
On comprend que Burt Lancaster, incarnation du rêve américain et symbole d’une virilité à toute épreuve, ait été de plus en plus mal à l’aise au cours du tournage au point d’exiger que certaines séquences, notamment celle avec son ex-femme (elle l’était dans la réalité ), soient tournées par Sidney Polack. Ce sera pire encore. Une malédiction plane sur ce film, comme sur Burt Lancaster. Frank Perry qui n’a que trente-cinq ans et déjà le chef d’œuvre David et Lisa à son actif, meurt d’un cancer. Il faudra près de cinquante ans pour que The Swimmer sorte de la clandestinité et qu’il devienne le symbole de nos désastres intimes. Nous l’évoquons souvent lors de nos dîners au Lausanne-Palace en compagnie d’Éric Vartzbed, d’Ivan Farron et d’Isaac Pante. Nous ne serions pas surpris de voir surgir Burt Lancaster en maillot bleu dur. Il s’installerait à notre table et nous confierait : «Moi non plus je n’ai pas compris le sens de ce scénario totalement tordu. Rassurez-moi: la vie ne ressemble quand même pas à cette descente aux enfers ?» Nous nous regarderions, interloqués. «À quoi d’autre peut-elle ressembler ?», aurais-je demandé.
Le maire d’Étampes Franck Marlin a mis les moyens de sa mairie au service de l’organisation d’une marche blanche[tooltips content= »Le 17 janvier 2021″](1)[/tooltips] demandée par une famille qui venait de perdre deux de ses membres: deux frères, Samir et Nordine, au lourd passé judiciaire, notamment pour trafic de drogue, qui avaient pris l’autoroute à contresens pour échapper à un contrôle de gendarmerie et dont le véhicule avait heurté un camion, au chauffeur heureusement indemne.
Premier mouvement: l’indignation devant une telle initiative apparemment choquante:
Deuxième phase: le maire vient courageusement donner ses justifications sur cette même chaîne dans l’émission de Pascal Praud et l’un des chroniqueurs, Jean-Claude Dassier, ne mâche pas ses mots et lui dit vertement ce qu’il pense de lui qui a osé favoriser une marche blanche à l’égard de tels personnages.
Le maire invoque l’amitié qu’il avait pour cette famille, qu’il n’était pas juge, qu’en quelque sorte la mort effaçait tout et que la concorde municipale devait prévaloir. Pour se défendre de tout clientélisme dans une ville à la forte communauté musulmane, il souligne qu’il s’agissait de son dernier mandat.
Je ne suis pas convaincu mais je voudrais placer le débat sur un autre terrain.
Si j’avais mauvais esprit, je ferais allusion à la condamnation de ce maire LR en 1997 et au fait que Mediapart l’accusait, en 2020, d’avoir mis en place un système mafieux. Il est vrai qu’en 1999 il avait aussi suscité une polémique en voulant supprimer les aides pour les familles avec des enfants condamnés.
Au-delà de ces considérations qui pourraient nourrir la suspicion, il me plaît davantage de mettre en évidence la grossière erreur du maire confondant l’amitié avec son devoir municipal. Comme ami, il pouvait se rendre évidemment aux obsèques privées de cette famille mais il n’avait pas à accéder à la demande d’une marche blanche et surtout, d’une certaine manière, à la financer et à la faciliter.
Le maire, en acceptant ce qui aurait dû relever de la seule sphère familiale, avec la douleur compréhensible de ceux qui étaient privés de Samir et Nordine, oubliait son rôle et l’image qu’il avait à donner, se trompant radicalement de registre. Deux délinquants échappant à un contrôle de gendarmerie et qui auraient pu aussi engendrer le pire pour les autres n’avaient pas, avec l’aval officiel, à bénéficier d’une telle consécration.
Le message adressé à la communauté d’Etampes était délétère : le maire validait des comportements antisociaux, légitimait des passés infiniment imparfaits et octroyait un honneur à une famille quand deux de ses membres ne l’auraient clairement pas mérité de leur vivant.
Comme il y a les deux corps du roi, Franck Marlin aurait dû réfléchir à l’obligation de respecter les deux corps du maire.