Quoi de commun entre Ryusuke Hamaguchi, récompensé cette année à Cannes avec le prix du scénario, et Denis Villeneuve, l’aplatisseur de remakes hollywoodiens depuis Blade Runner 2049? Dans l’espace ou dans l’habitacle, personne ne vous entend ronfler…
L’ennui au cinéma est un sentiment qui prend le pas sur tous les autres. On regarde un film, on s’ennuie et voilà qu’on ne peut plus se concentrer sur rien, c’est l’ennui qui attire toutes les pensées à lui.
Cette année, depuis la réouverture de salles post-Covid, Dune de Denis Villeneuve et Drive my car de Ryusuke Hamaguchi sont les deux films les plus ennuyeux à nous être tombés sous les yeux. En les examinant de plus près, on réalise que les deux films ont beaucoup plus en commun que cet ennui.
Des durées peu raisonnables
A priori, rien de plus dissemblable qu’un blockbuster hollywoodien adaptant le classique SF de Frank Herbert et un film d’auteur japonais d’après une nouvelle de Haruki Murakami. Et pourtant, passés les mondes imaginaires ou réels qui y sont dépeints, les deux films se ressemblent. Ils sont ce qu’ils promettent : d’un côté un space opéra légèrement réflexif et mis au goût du jour, de l’autre une étude de cas sur la résilience avec échanges et résolutions de traumas.
Ce sont ensuite deux films pénétrés de leur importance. Ce qui se traduit par des durées peu raisonnables : le Villeneuve pointe à 2h36 mais traite moitié moins des livres que la version de David Lynch, dans pratiquement le même temps (2h17), une suite attendue devant se charger du reste ; le Hamaguchi dure 2h59, une habitude pour le réalisateur japonais (Senses – 5h17 – avait été découpé en épisodes pour l’export).
En conséquence, chaque plan dure un peu ou beaucoup plus qu’il ne devrait – tout particulièrement chez Hamaguchi. La lenteur et la répétition sont gages de sérieux dans Drive my car qui multiplie les scènes de lecture à la table (le héros monte Oncle Vania à Hiroshima et tente de se remettre de la mort soudaine de sa femme). Chez Villeneuve, la création d’un univers visuellement singulier s’accompagne de l’allongement des plans, qui permet également de souligner la gravité des enjeux politico-économiques (deux maisons planétaires, les Atréides et les Harkonnen, s’affrontent autour de la planète Arrakis – aussi appelée Dune – d’où est extraite une drogue aux pouvoirs nombreux et affolants, l’Epice).
Esprit de sérieux
Cet esprit de sérieux bannit l’humour pratiquement inexistant dans les deux cas, à l’exception d’une très courte séquence chez Villeneuve où cracher aux pieds de son interlocuteur passe pour un salut révéré, compte-tenu de la sécheresse régnant sur Dune. Il limite également les gammes chromatiques selon l’adage de Jacques Tati : « Trop de couleur distrait le spectateur ». Les bleus froids dominent Drive my car où le rouge d’une voiture omniprésente – celle du héros – n’éclate jamais. Dune réduit les extrêmes à une dominante, le jaune pour Dune, le noir pour les Harkonnen, et réserve des tons neutres pour les Atréides. Seule belle idée : opposer lors des combats le bleu de la sécurité lorsque le bouclier magnétique protège les guerriers, et le rouge du danger quand leurs fonctions vitales sont atteintes. Hamaguchi et Villeneuve raffolent de contre-jours, à l’image du premier plan de Drive my car, qui chez le Canadien sont souvent additionnés de flous et de ralentis, pour aller avec les visions de Paul Atréides, futur Messie (Timothée Chalamet). D’un côté, les acteurs semblent chloroformés pour témoigner du trauma, de l’autre, ils sont négligés au profit des architectures chics et épurées qu’ils rehaussent de leurs silhouettes donnant l’échelle.
Attardons-nous sur Dune. Rebecca Ferguson déclarait récemment à l’Obs : « Ce n’était vraiment pas un rôle pour moi ». Rassurons-la, dans la version Villeneuve, aucun des personnages n’est vraiment un rôle pour quiconque. L’excellent Oscar Isaac manque d’autorité en Duc Atréides, Charlotte Rampling qui joue une magicienne Bene Gesserit est empêtrée dans sa résille SM de visage, et Timothée Chalamet s’ennuie ferme, certainement parce qu’il se sait condamné aux adolescents sensibles et spéciaux jusqu’à son andropause. Rien de plus convaincant chez les antagonistes, des silhouettes sinistres sans aucun mordant tel le cruel baron Harkonnen, grosse limace spleenétique qui lévite poussivement. Tous semblent avoir intériorisés le fait que Villeneuve préférait filmer leurs costumes ou les décors derrière eux. Ils se fondent donc avec discrétion dans les paysages National Geographic, puisque Dune a été tourné dans des déserts à peine pratiqués entre la Jordanie et Israël. Les cruautés lynchiennes paraissent de lointains souvenirs, avec ces esclaves à valve cardiaque malmenées et la vision d’un Sting en slip latex jaillissant d’un bain de fumée. Dune est désormais un spectacle familial, et c’est aux objets de signifier un surinvestissement fétichiste, des vaisseaux de toutes formes (libellule, cigares, oreilles de Mickey) aux très lacaniens vers géants évoquant à fois phallus, anus et vagin denté.
Un objet se détache dans Drive my car, une simple pelleteuse, monstre antédiluvien, qui rejette la nuit des fragments de démolition contre l’immeuble vitré où le héros et sa conductrice patientent, faisant dire à la jeune femme que la charpie déversée ressemble à de la neige. Quelque chose ressort du lisse et papillonne dans l’air, comme L’Epice dans le film de Villeneuve, fine poussière flottant au-dessus du sable.
On pourrait croire que la surface va s’animer de ses motifs qui volètent, mais rien de tel. Les deux films restent inanimés, pétris d’intentions qui ne pousseront pas jusqu’à l’accomplissement.
Dune ne dépasse jamais le livre d’images vaguement intersectionnel entre féminisme affleurant, écologisme obligatoire et décolonialisme évident (les autochtones Fremen bientôt libérés par Paul Atréides-Lawrence d’Arabie…). Drive my car ne peut que mener à bien sa résilience attendue et déjà induite par le choix du héros metteur en scène de faire jouer Tchekhov à des acteurs qui s’exprimeront chacun dans leur langue. Les différents idiomes du Hamaguchi, les différents peuples de Dune, tous censément au même niveau, rejouent Babel dans le cinéma contemporain en trouvant le terrain neutre de ce style international, évasif et léché, tout en glacis et en camaïeux, parfaitement publicitaire. Trop propres sur eux, Dune et Drive my car sont calculés jusque dans leurs maladresses (les trois fins enchâssées et redondantes du Japonais, les montages alternés tournant court du Canadien). Ils couronnent pour l’heure deux carrières à filmer des acteurs tirant la gueule dans des intérieurs et extérieurs choisis. À la fin, la jeune femme chauffeur, en paix avec elle-même, prend un chien. À la fin, Paul se met les Fremen dans la poche, avant de se Révéler à lui-même et aux autres dans le second volet à venir… Tant pis s’il manque la vie et ses impondérables. Les programmes doivent être remplis et un peu de morgue en imposera toujours. L’ennui ne sait pas qu’il est chiant.
Il est dommage que de tous les cinéastes s’étant penché sur la saga herbertienne depuis le Ur-Dune non filmé de Alejandro Jodorowsky, ce soit le plus médiocre et le plus lénifiant qui ait disposé du plus gros budget et de coudées vraisemblablement assez franches pour mener à bien sa vision.
Le climato-gauchisme d’EELV verra s’affronter Sandrine Rousseau et Yannick Jadot du 25 au 28 septembre pour l’investiture du parti à l’élection présidentielle. Analyse.
La primaire d’EELV a prononcé son verdict glaçant : les candidats extrémistes (Sandrine Rousseau, Erie Piolle et Delphine Batho) ont récolté 70% des voies contre 27% au raisonnable Yannick Jadot et 3% à l’écolo-centriste Jean-Marc Governatori. Une primaire ayant donné lieu à une surenchère de propositions radicales.
Delphine Batho a fait du décroissantisme sa marque de fabrique, le considérant « comme une société avec plus de bien-être, plus de culture, plus de liens humains, plus de respect des personnes. ». Promouvant une société vernaculaire décolonisant l’imaginaire économique et productif en concaténant écologisme, marxisme et anarchisme, le décroissantisme propose comme seul menu la pauvreté absolue.
En dehors d’un ISF climatique, l’édile de Grenoble propose une collectivisation de l’agriculture française en créant sur fonds publics « 25 000 fermes communales et agroécologiques », ceci afin de « lutter contre les lobbys agroalimentaires privilégiant le rendement de leurs actionnaires à la santé des citoyens ». Sa démarche rappelle celle des kolkhozescollectivisant l’agriculture soviétique dans les années 1930. Résultat : l’URSS, qui nourrissait de son pain la moitié de la planète devint l’un des plus gros importateurs mondiaux de denrées alimentaires.
La candidate la plus woke au second tour
Mais la palme d’or revient à Sandrine Rousseau défenseur del’éco-féminisme, un concept considérant que « notre système économique, social, environnemental est fondé sur la prédation des ressources mais aussi du corps des femmes ou des racisés » ajoutant au passage « qu’il n’y a pas de capitalisme vert possible ».
Derrière ces propositions plus absurdes les unes que les autres, on retrouve tous les ingrédients du climato-gauchisme. Le dessein n’est plus de résoudre rationnellement la problématique climatique mais de détruire la société de croissance et son démon capitaliste en actualisant le logiciel marxiste.
Cette montée des passions tristes est savamment nourrie par un « marché de la peur » auquel la jeunesse serait de plus en plus sensible. Ainsi, dans une étude récente financée par l’ONG Avaaz, de nombreux jeunes seraient en grande détresse psychologique face au réchauffement climatique. Pour 45% d’entre eux, cette anxiété affecterait leur vie quotidienne au point de les empêcher de dormir, de se nourrir, d’étudier ou d’avoir des enfants. 75% jugeraient leur futur « effrayant » et 56% estimeraient « que l’humanité est condamnée ».
On peut évidemment émettre des doutes profonds quant à la sincérité d’une telle enquête conduite par un organisme extrémiste juge et partie. Alors que les chiffres tangibles n’ont jamais été aussi positifs (espérance de vie, mortalité infantile, niveau d’éducation, réduction de la pauvreté et des conflits internationaux), les marchands de peur ne dérivent pas de leur sinistre objectif : dompter une nouvelle génération névrosée par climat. Sans le dire mais d’une façon très claire, EELV et ses apprentis sorciers comptent surfer de façon cynique sur cette vague anxiogène.
Républicains: Sophie de Menthon a enfin trouvé LA solution pour sortir de l’impasse et une idée lumineuse pour remporter l’élection présidentielle !
On finit par avoir pitié d’eux et du spectacle de désolation qui sature les médias : primaire ou pas primaire ? Unité dans la lutte intestine, je t’aime moi non plus… Et toujours pas de candidat unique dans la foule des prétendants !
Une impasse
Alors on cherche pour eux et cela fait l’objet des conversations de ceux qui voteront ou pas LR. Comment résoudre l’insoluble problématique ? D’un côté Xavier Bertrand qui a fait dissidence, le torse en avant et la fierté en bandoulière, qui voudrait bien mais ne veut pas, et ne peut pas rejoindre le semblant de ce qui lui sert de famille recomposée. Toutefois, il n’ira pas jusqu’à faire perdre sa famille politique, si ? De l’autre, Valérie Pécresse, digne et professionnelle, excellente élève, plus rusée et qui a son propre parti, mais a accepté le mode conciliation en se présentant à la primaire.
Xavier Bertrand ne peut pas faire un pas de plus sous peine de se renier, ce qu’il martèle à tout propos. Les Français ne lui pardonneraient pas alors qu’il a dit que quoi qu’il arrive, il se présenterait à la présidence – pourtant, Anne Hidalgo est largement parjure en la matière, d’accord ce n’est pas une référence.
Donc, après les primaires ou congrès divers et variés, s’il n’en reste qu’un, ils seront deux ! Pardonnez-moi d’oublier les autres candidats qui ont certes leur valeur et leur place mais passent quand même par pertes et profits dans la recherche avide de ce candidat unitaire et unique à droite. Oublions même les dangers hors frontière, entre autres celui d’un Éric Zemmour qui plus il est diabolisé, plus il monte dans les sondages.
Je me lance…
Au Café du Commerce on réfléchit tous neurones confondus et de quelque bord que l’on soit, c’est devenu un challenge que de trouver une solution au faux duel Bertrand-Pécresse. Tout le monde y va de sa suggestion. Je n’y échappe pas…
Mais c’est bien sûr ! Il faut un duo, une addition de compétences, une paire… Un.e président.e et un vice-président.e – pardon pour l’écriture inclusive – comme aux États-Unis! Souvenez-vous du succès électoral du duo Joe Biden / Kamala Harris. Pas dans les habitudes politiques françaises ? Justement, il faut réveiller un électorat dormant qui fuit et le prince charmant et la politique. Plus on parle politique, moins on vote.
Qui peut s’opposer à la formule ? Ce n’est pas interdit, puisqu’il s’agit d’une annonce et d’un engagement sans fondement juridique (pour une fois quelle chance !).
Tandem, parfois ça brille comme un diadème
Donc, il faut que Xavier Bertrand et Valérie Pécresse se présentent en tandem. L’un ou l’une comme président et l’autre comme Premier ministre. On annonce d’emblée la couleur.
Le problème, c’est de savoir qui sera le numéro deux ? Et là on se retrouve devant la même impasse, ils veulent tous les deux être « prem’s ». Pourtant, pas le choix : s’ils ne décident pas, les Républicains disparaissent de la carte d’une France plutôt à droite et personne ne leur pardonnera.
On peut imaginer le scénario suivant : Xavier Bertrand annonce que devant le choix cornélien qui s’impose à lui, il laisse la place à une femme qui sera la première présidente de la République en France et qu’il s’efface devant Valérie Pécresse avec une galanterie bien française. Il accepte d’être son Premier ministre. Voilà qui a de la gueule ! Sachant que se « contenter » d’être Premier ministre ouvre aussi l’avenir présidentiel…
Les féministes retrouvent le chemin du bureau de vote et la France (voire le monde) applaudit. Sinon, on peut aussi (hors caméra) le jouer à pile ou face avec deux discours adaptés préparés pour annoncer la hiérarchie du nouveau « couple » présidentiel choisi par le hasard. Ce qui est certain c’est qu’avec cette solution amiable et inhabituelle, tout le monde y gagnerait et l’alliance de ces deux personnalités compétentes serait redoutable. Vite, j’ai besoin d’un sondeur pour poser cette question à un panel représentatif : « En cas de tandem républicain Pécresse /Bertrand, voteriez-vous pour celui-ci ? »
En Grande-Bretagne, 14 musiciens ont été licenciés parce qu’ils sont blancs, ceci afin de « prioriser la diversité »… Cette idéologie diversitaire doit impérativement être questionnée, comme le fait la violoniste Zhang Zhang (notre photo), et même si c’est mal vu. Analyse.
La diversité jusqu’au ridicule, jusqu’au grotesque !
Ce concept ressassé, choyé, dorloté, chéri comme la preuve ultime du progressisme, exhibé telle une éclatante démonstration du progressisme, opposé comme une arme foudroyante à tous ceux qui auraient le front de préférer une unité tranquille et homogène à une pluralité neutre ou dangereuse, cultivé comme si sans lui notre monde allait courir au désastre et l’humanité à sa ruine. La diversité, j’en ai assez de l’entendre invoquer sans qu’on ne m’offre jamais la moindre preuve de la richesse qu’elle serait censée apporter.
Parce qu’il faudrait y aspirer par principe sans se soucier le moins du monde de l’équilibre qu’elle va rompre, de l’harmonie qu’elle va détruire. Il y a de plus en plus un totalitarisme de la diversité qui prétend corriger ce que le hasard des vies, des dons, des talents et des libertés avait su inventer. Et qui, pour n’être pas forcément égalitaire – un zeste de blanc, de noir, de jaune et de rouge ! -, était pourtant souvent remarquable. On nous enjoint la diversité, singulièrement et collectivement, comme si c’était mieux : peut-être mais on n’en sait rien !
La diversité, sans qu’on y regarde de près, est un dogmatisme. Il est faux de penser qu’il y aurait là une évidence morale à accepter sur un mode inconditionnel. La valeur de la diversité doit se démontrer. Pour ma part, j’opte sans hésiter pour mille Blancs, Noirs ou Jaunes ensemble dès lors que cette unité est bienfaisante plutôt que de fabriquer, par caprice, une globalité contrastée, contradictoire et parcourue par des courants hostiles, une tension permanente. L’unité aussi a ses charmes et n’est pas que repli frileux.
Chaque jour nous confronte à des exemples qui, selon le tempérament de chacun, peuvent susciter dérision ou indignation. Ainsi, afin d’accroître la diversité parmi ses membres, la compagnie musicale britannique English Touring Opera va se séparer de 14 de ses musiciens blancs. La diversité obtenue au forceps : la violoniste Zhang Zhang, de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, s’est élevée avec force et courage contre cette nouvelle facette d’une modernité dévoyée.
Cette notion de diversité prospère car elle paraît avoir une indéniable légitimité éthique. Elle fait partie de ces mantras qu’il faut prendre garde à ne pas discuter sauf à être disqualifié, sorti carrément de l’humanité. Pourtant c’est en les considérant froidement au regard de leur effectivité et de leurs résultats qu’on parviendra sinon à les éradiquer – certains méritent de demeurer – du moins à les soustraire au radotage permanent d’un humanisme s’adorant lui-même. La diversité n’est pas à adorer mais à questionner.
On peut désormais nommer sans détour une réalité que le politiquement correct interdisait jusqu’alors de voir. La nationalité française n’est plus qu’un « droit » sans rapport avec une identité historique, et les territoires perdus de la République se sont mués en enclaves étrangères.
L’étude de France Stratégie rendue publique par Causeur nous rappelle une chose simple : la France a connu au cours des dernières décennies une mutation démographique d’une telle ampleur qu’on peut l’assimiler sans hésiter à une révolution. Ce sont les fondements mêmes de la communauté politique qui se sont transformés. Plus encore, cette étude la documente, même si elle la sous-estime, en plus d’autoriser désormais ceux qui évoluent en politique et dans les médias à nommer publiquement ce qui ne pouvait jusqu’alors qu’être chuchoté ou évoqué avec moult euphémismes, tant le prix était cher à payer pour oser ce constat qui pouvait valoir la peine de mort sociale, le bannissement civique ou la déchéance symbolique de citoyenneté. On y verra une confirmation de la nature fondamentalement totalitaire du régime diversitaire, qui institutionnalise un mensonge et force chacun à le prendre pour l’expression de la plus stricte vérité. Un régime qui parvient à censurer la mention de la grande révolution de notre temps confirme ainsi son emprise sur les consciences et sa capacité à les inhiber, le temps de les rééduquer. Une mutation démographique ? Vraiment ? Non. Impossible. Même y penser, c’est péché. Orwell aurait pu parler de crime-en-pensée.
Mais le réel est têtu : un pays ne saurait être indifférent à la population qui le compose. Dire cela ne devrait pas faire scandale : mais de cette évidence, nous avons perdu la trace depuis une cinquantaine d’années. On pourrait y voir une manifestation parmi d’autres de ce qu’on appellera le fondamentalisme de la modernité, qui pousse l’homme à la désincarnation, à la déculturation, et qui entend abolir les différentes médiations par lesquelles l’humanité se constitue politiquement dans sa diversité véritable, qui est celle des peuples et des civilisations. Le fondamentalisme de la modernité remplace la diversité des peuples par l’interchangeabilité des populations, et traite la culture comme un stock de coutumes privées et privatisables n’ayant aucune dimension politiquement fondatrice. Disons-le autrement : la matrice contractualiste au cœur de la modernité s’est radicalisée dans toutes les sociétés occidentales, au point d’artificialiser radicalement la communauté politique, d’assécher la nationalité qui n’est plus enracinée, ni même liée, d’une manière ou d’une autre, à l’identité historique du pays dont elle est censée être la traduction politique et juridique. La philosophie du contrat social vire à l’absurde : on croit désormais possible de définir un pays exclusivement par le droit, sans référer au peuple historique qui incarne son destin. Autrement dit, le lien entre la citoyenneté et l’identité est sectionné. Il suffirait de relire Machiavel, Montesquieu ou Rousseau pour savoir que tout cela est une folie, mais on ne les lit plus.
Plus encore, le régime diversitaire, qui partout s’est installé en se présentant comme la nouvelle étape du déploiement de la logique démocratique, voit dans la culture historique de la nation un système discriminatoire résiduel à combattre, à défaire, à déconstruire : il assimile cette déconstruction à un travail de démantèlement de privilèges indus. Mais tout cela entraîne une déréalisation du monde, de la nation : on le voit lorsqu’on aborde la question du terrorisme islamiste. Certains médias n’hésitent pas ainsi à nous expliquer qu’il s’agit essentiellement de terrorisme intérieur, en affirmant, sans gêne, que les islamistes qui les commettent sont des Français comme les autres. On se demande s’il faut rire ou pleurer. Croient-ils leurs propres mensonges ? Sont-ils à ce point incapables de prendre conscience de l’échec de l’intégration qui s’étale au fil des décennies, et qui fait en sorte que sous l’abri d’une commune citoyenneté, deux peuples en viennent à vivre face à face dans une situation de partition objective, dont a déjà parlé François Hollande ? Dans les faits, les territoires perdus de la République sont devenus des zones étrangères à l’identité française. Ils sont de plus en plus nombreux, et les Français se sentent de plus en plus en exil dans leur propre pays et étrangers chez eux. La mouvance décoloniale entend politiser et idéologiser cette dynamique, et voit dans cette mutation démographique une grande revanche historique.
Un pays n’est pas un territoire administratif désincarné. Si la Suède se peuplait progressivement de Norvégiens, ne deviendrait-elle pas peu à peu norvégienne elle-même ? Si le Japon se peuplait de Chinois, s’agirait-il encore du même pays ou d’une annexe de la Chine ? Si le Québec se peuplait de Canadiens anglais, serait-il encore québécois ? Que dire alors de la situation de la France, et qu’en sera-t-il dans cinquante ans ?
Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.
« Désaffectée, rangée, retirée des affaires. Un peu en retrait de la voie, Vieille et rose au milieu des miracles du matin, Avec ta marquise inutile […] Ton quai silencieux au bord d’une prairie, Avec les portes toujours fermées de tes salles d’attente, Dont la chaleur de l’été craquèle les volets… »
Valery Larbaud, érudit voyageur, se désolait ainsi, dès 1913, de l’état d’abandon dans lequel se trouvait l’ancienne gare de Cahors. Le problème, déjà, était que l’automobile effaçait le maillage de ce qu’on appelle aujourd’hui les petites lignes. Une automobile que Proust, au contraire, trouvait miraculeuse, précisément parce qu’elle permettait de découvrir des endroits oubliés… à cause du chemin de fer ! Dans Impressions de route en automobile (1907), il raconte : « Nous dûmes nous arrêter dans un village où je fus pendant quelques instants pour les habitants ce “voyageur” qui n’existait plus depuis les chemins de fer et que l’automobile a ressuscité. »
Aujourd’hui, la voiture n’est plus celle des « mécaniciens moustachus » de Proust, mais le débat continue. « Entre 1920 et 2020, près de 40 000 km de lignes ont été détruits sur le sol français : le constat est implacable, il y a eu une fermeture très importante de petites lignes qui constituaient le réseau structurant du territoire », a déclaré Gilles Dansart, spécialiste de la question ferroviaire, sur Public Sénat. Le sénateur LR Philippe Tabarot a renchéri : « Comme la fermeture d’une école ou d’un hôpital, la fermeture d’une gare est un symbole fort. »
On dirait cependant que la SNCF est sur le point de changer d’avis. Un plan d’investissement massif prévoit le retour des trains de nuit comme le Paris-Nice tandis qu’il est question de 300 millions d’euros pour relancer les petites lignes que la SNCF, non sans une certaine poésie technocratique, appelle les « dessertes fines ».
Cela sera-t-il suffisant pour retrouver ce que Larbaud nommait le « cœur frais de la France » dans son poème ? Les jeux ne sont pas faits, mais le TGV a moins bonne presse. Peut-être s’aperçoit-on que Michelet avait raison, lui qui écrivait dans La Mer en 1861 : « L’extrême rapidité des voyages en chemin de fer est une chose antimédicale. Aller, comme on fait, en vingt heures, de Paris à la Méditerranée, en traversant d’heure en heure des climats si différents, c’est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle arrive ivre à Marseille, pleine d’agitation, de vertige. »
Si les Talibans sont poussés à trop vite se « normaliser », l’Etat islamique pourrait séduire beaucoup de jeunes Afghans qui ont absorbé l’idéologie djihadiste la plus violente.
L’attentat perpétré aux abords de l’aéroport de Kaboul le 26 août 2021 marque un tournant historique dans la reprise violente de la concurrence entre les organisations djihadistes en Afghanistan. C’est aussi la démonstration claire que l’Etat islamique n’a pas abandonné ses prétentions sur le pays, malgré la conquête éclair des Talibans pour récupérer le pouvoir. D’un côté des Talibans, devenus interlocuteurs des Occidentaux qui vont devoir assurer la sécurité et la gestion du pays, et de l’autre des membres de Daech qui les détestent, les accusent de ne pas appliquer la charia à la lettre et d’être des « fous de dieu » low cost, et comptent bien accentuer la pression sur ceux dont ils rejettent la main mise sur un pays qui ne devrait être qu’un Califat, aux ordres de ISIS.
Parmi les nombreuses questions qui se posent depuis la reprise de l’Afghanistan par les Talibans, celle de savoir si le pays peut redevenir un sanctuaire du terrorisme international inquiète la planète entière. Au-delà de la défaite de l’Occident à pacifier ce nouveau « Talibanistan », de la responsabilité majeure des élites afghanes corrompues depuis vingt ans dans la déliquescence du pouvoir et de l’armée, l’actualité dépasse la simple conjoncture mais s’inscrit bien dans une crise civilisationnelle plus vaste d’une résistance organisée à l’ordre mondial par les marges. Or, les marges combattantes, rejetant l’Occident dominateur depuis deux mille ans, les plus efficaces depuis des années sont bien islamistes. Et l’Afghanistan a une place de choix dans ce combat sans fin et risque de le rester durablement. Car il est une forteresse maintes fois assiégée, dont personne du monde « victorieux » d’aujourd’hui n’est venu à bout.
En viendrons-nous un jour à devoir aider des Talibans « normalisés » pour venir à bout d’une hydre djihadiste non conventionnelle encore plus nihiliste qu’eux ?
Rappelons que les vétérans de l’Afghanistan de 1979, luttant contre l’URSS, furent à l’origine de la naissance d’une grande partie des violents groupes islamistes qui ont essaimé d’Afrique du Nord au Sahel, de la Bosnie au Moyen-Orient, jusqu’en Asie du Sud-Est, et qui ont fini par déstabiliser l’Amérique puis l’Europe. Leurs succès sont notables depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New-York jusqu’à la guerre en Syrie et les attentats qui ont frappé le Moyen-Orient et le cœur du vieux continent. Depuis la chute de l’Etat islamique en Syrie et en Irak en 2017, ses vétérans sont assurément devenus de nouveaux modèles dont une partie n’aura pas manqué de se redéployer sur les terres originelles de djihad pour se « ressourcer » et se « régénérer ». L’Afghanistan fait partie de ces destinations privilégiées.
Un concentré inépuisable de toutes les problématiques du djihadisme mondial
L’Afghanistan a encore de l’avenir pour les combattants de Dieu de tous bords, même si ils ne s’accordent pas tous sur une vision commune du monde. Il faut revenir sur les pages les plus sombres de ce pays depuis les années 1960 pour comprendre la naissance des internationales islamistes et djihadistes dans le monde. Parmi beaucoup de pays, l’Afghanistan va donner renaissance au combat de l’islam armé et politique contre l’occupant. Ce pays n’a pas pour vocation au départ à devenir un Califat, tout cela ressurgira bien plus tard, mais bien un sanctuaire de victoire contre le communisme. Même si, à l’époque, ne germe pas encore l’idée qu’il devienne aussi une terre d’échec pour les Occidentaux.
En géopolitique, on dit souvent que qui contrôle le « heartland », ce nœud et carrefour des grands axes géopolitiques de toute une région, contrôle le monde (Mackinder dans le Pivot de l’Histoire). Mais attention, le contrôle du Heartland passe aussi par celui du Rimland avec Spykman qui a inspiré Brezinski pour sa fameuse théorie du « piège » afghan. Il y a plusieurs heartlands bien entendu au-delà de l’Asie centrale : la terre d’Israël et de Palestine, le cœur du Caucase et des routes de la Caspienne, la mer Jaune. En 1979, Moscou ne tolère plus les rébellions internes à son autorité au cœur de ce satellite méridional stratégique. Depuis le 27 avril 1978, la Révolution bat son plein entre l’ancien pouvoir qui s’était éloigné de Moscou depuis 1973 et le Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan proche de l’URSS et qui malgré la guerre civile proclame la République Démocratique d’Afghanistan. Certes, la Russie ne manque pas de fenêtres géographiques et politiques depuis l’ouest et la Baltique à St Petersbourg, jusqu’au cercle arctique au Nord, et le Pacifique à l’Est. Au sud, l’Afghanistan était le moyen de s’assurer une zone de sécurité tampon aux confins moyen-orientaux, chinois et indiens mais aussi à une mer chaude comme l’Océan indien dont l’Afghanistan est l’étape préalable. Pour les Américains, l’URSS veut tout simplement se rapprocher des routes du Golfe et du pétrole. Dès le 3 juillet 1979, Jimmy Carter signe un accord pour venir en aide aux islamistes opposés au régime procommuniste et donc soutenus par les USA et le bloc occidental : les Moudjahidines (« Guerriers Saints ») commencent leur travail de sape contre l’Etat central. C’est le début officiel de la « Guerre Sainte » (« Djihad ») et d’une des guerres « proxi » les plus terribles de l’histoire contemporaine [1]. Un modèle du genre.
A l’époque le combat attire des milliers de combattants venus d’autres pays musulmans. Le pire est que le tout est soutenu et encouragé par les USA. Un article de l’Express du 25 novembre 1993, titrait « Quand la CIA aidait les fous de Dieu ». Il revient sur le contexte : « Du Maroc à l’Indonésie, tout ce que l’islam compte de fondamentalistes est encouragé par diverses agences américaines à aller faire le djihad en Afghanistan. A New York même, un centre de recrutement est ouvert, à Brooklyn, en 1982, par un Egyptien, Mustafa Shalabi, ami d’Abdullah Ezzam (mentor d’Oussama Ben Laden), un Palestinien fondateur de la Légion islamique à Peshawar, quartier général, au Pakistan, du djihad afghan. »[2] Tous viennent se purifier et lutter contre les communistes qui ne croient pas en Dieu.
On va basculer via l’évènement afghan et la révolution en Iran dans l’islamisation de l’ordre politique dans le monde arabo-musulman. Il faudra attendre 1986 pour que les Soviétiques échouent et finissent par se retirer du pays, mettant un terme à une décennie de ravages et comptabilisant entre 500 000 et 2 000 000 de morts. La destruction du pays allait préfigurer l’instabilité des années à venir et le renforcement d’un sanctuaire de l’islamisme face à un Etat fragilisé et historiquement faible. L’invasion américaine en 2001, soit vingt ans plus tard pour tenter de déloger les islamistes n’a pas encore réussi à porter ses fruits. C’est pour cela que le pays, sans avoir été transformé en califat, reste une terre de purification, d’entraînement, de guérilla, et de modèle à la cause islamiste dans le monde : « Oui, il y a des exemples où les Occidentaux ne pourront jamais affirmer qu’ils ont gagné. » A ce jour, rien n’est démenti.
Désormais, et ce encore plus depuis l’effondrement du bloc soviétique en 1991, la victoire de l’ultralibéralisme et de la démocratie à l’occidentale ont relégué des zones entières du monde au second plan (zones « inutiles » en géographie). Pourtant, l’Afghanistan des djihadistes et des Occidentaux avait gagné : se débarrasser de l’ennemi de l’Occident, le Communisme. Mais les premiers djihadistes n’auront pas longtemps savouré leur victoire. En effet, le berceau du djihadisme contemporain se révélera vite une épine dans le pied des Occidentaux, l’enfant caché que l’on ne peut plus cacher, celui que l’on a aidé à éclore, vu grandir, nourri, et qui risquait bien de devenir incontrôlable dans un contexte émergent de révolution islamique et politique avec l’avènement de l’imam Khomeiny à la tête de l’Iran.
A chaque tentative d’islamisation d’un pays, des jeunes venus du monde entier sont partis rejoindre le territoire à conquérir. Puis une partie de ses acteurs depuis l’Algérie, le Sahel, l’Irak, la Bosnie puis plus récemment la Syrie, sont soit rentrés chez eux, soit partis ailleurs, soit repartis en cas d’échec sur la terre afghane. Comme si étant berceau, ce pays était aussi source de régénérescence et promesse d’avenir pour la cause. Après le 11 septembre 2001, où Oussama Ben Laden, le leader d’Al Qaïda, s’est-il réfugié à nouveau? Dans les grottes de Tora Bora, aux confins de l’Afghanistan et du Pakistan, là même où dès 1987, il a sa maison, où il construira des souterrains et se fera petit à petit un nom de djihadiste après avoir été chassé d’Arabie Saoudite. En décembre 2001, la bataille qui oppose les Talibans et ses alliés aux USA et l’alliance du Nord, avait pour but de retrouver Ben Laden. Mais il parvient à fuir dans un paysage extrêmement insaisissable et peu accessible pour les Américains.
Après avoir lancé leur révolte au cours de l’été 2002, les talibans se sont répandus progressivement à travers tout le territoire. » Même s’il y a eu des hauts et des bas, le processus semblait déjà irréversible depuis une dizaine d’années : « Jusqu’en 2006, leur influence grandissante était restée inaperçue, principalement du fait qu’elle se cantonnait à des zones relativement marginales, éloignées des grandes villes et caractérisées par un niveau d’éducation très bas. À partir de 2006, cette révolte a commencé à gagner les environs de Kandahar, une des quatre plus grandes villes d’Afghanistan ; et en 2007, elle touchait déjà des zones très proches de Kaboul. Comment le pays a-t-il pu se doter d’une telle force de frappe humaine, que l’on retrouvera également dans la constitution des rangs de Daech ? Antonio Giustozzi a une réponse : « En termes de base, les néo-talibans se sont principalement chargés les premières années de regrouper les membres des anciens affiliés qui avaient été dispersés lors de l’intervention américaine de 2001 et dont le nombre, selon eux, devait atteindre environ 300 000. (…) Mais à partir de 2006, l’intensification des interventions internationales, le déploiement de larges contingents dans le Sud et une certaine progression de la violence semblent avoir aidé les talibans à mobiliser un nombre bien plus important de cadres, qui, à leur tour, leur ont permis d’accélérer considérablement le rythme de leur expansion territoriale. Le renforcement de la présence internationale semble avoir aussi aidé les néo-talibans à attirer des financements plus nombreux à partir de réseaux jihadistes des quatre coins du monde musulman, et à se substituer à l’Irak comme principale cause célèbre. »[3]
L’Afghanistan est une terre idéale de reconquête pour le djihad glocalisé : en guerre depuis 40 ans, la dernière guerre n’en finit pas depuis l’invasion américaine en 2001 après les attentats du 11 septembre. Alors que la tradition religieuse historique afghane est celle de l’école déobandie [4], tout courant djihadiste cherche à enraciner son emprise depuis le départ des soviétiques. Face aux gouvernements de Kaboul qui tournent, le talibanisme et les factions djihadistes diverses finissent par représenter un facteur durable, et peut être le plus durable depuis maintenant trente ans. Pourquoi disions-nous qu’il y a malheureusement de l’avenir pour la pieuvre islamiste dans le pays ? Car l’abcès majeur pour le gouvernement central est justement la lutte armée. Et que cette lutte armée plonge le pays dans une économie de guerre depuis trois décennies.
Un article de la Tribune de Genève expliquait : « La production d’opium a doublé dans le pays en 2017 pour atteindre 9000 tonnes selon l’ONU, confirmant l’Afghanistan comme premier producteur mondial. Les réseaux criminels qui soutiennent les talibans sont responsables de 85% de l’héroïne produite dans le monde» a rappelé le général Nicholson. »[5] Quand on sait les liens sulfureux entre drogue et terrorisme, on se demande bien comment l’Afghanistan, pris sous le jeu de tant de convoitises, pourrait venir à bout du djihadisme tout puissant en Asie centrale. Et la capacité extraordinaire de recomposition permanente du djihadisme mondial depuis des décennies dans un pays à 80% rural rend l’emprise étatique de lutte contre celui-ci extraordinairement complexe. Jamais à ce jour, Kaboul n’a si peu contrôlé son territoire…
L’avenir du pays et le sort des Talibans au risque de la « normalisation »
Comme si l’histoire de ces vingt dernières années, avait démontré que la fin d’un mouvement terroriste lié à l’islamisme ne laissait place à l’émergence d’aucune autre structure héritière du mouvement passé. En Afghanistan, c’est le millefeuille islamiste : on y trouve Al Qaïda bien sûr qui a financé en son temps les Talibans, l’Etat islamique qui y a vu une proie de rêve et a déjà fait ses armes avec la Wilayat Khorasan en 2015, et les Talibans obsédés par la reconquête unique de leur pays depuis 2001. C’est la surenchère pour l’islamisme le plus « in », à qui serait le plus « successful » face à des Occidentaux en déroute, afin de se présenter en « libérateurs » de leurs propres populations face à des Etats « faillis » corrompus. Les Talibans n’auront pas la tâche facile.
Aujourd’hui, ce sont effectivement eux qui peuvent savourer leur succès, tout en essayant de se présenter comme plus acceptables aux yeux des Occidentaux qu’il y a vingt ans. On a du mal à y croire, mais peut-on imaginer seulement que leur victoire éclair ait pu se faire sans un assentiment clair d’une bonne partie de la population afghane, excédée de la corruption et de la gabegie d’un Etat afghan incapable de rien en deux décennies, avec les Américains, pour leur sécurité, leur prospérité et la paix ?
A priori, le projet des Talibans fut, est et sera l’Afghanistan. Mais il est clair qu’ils vont donner des ailes idéologiques et religieuses à d’autres groupes qui rêvent aussi de réinstaurer leur Califat de l’Afrique à l’Asie du sud-Est en passant par le Moyen-Orient. L’idéologie djihadiste résiliente a toujours attiré des individus du monde entier et l’Afghanistan d’aujourd’hui pourrait susciter de nouvelles vocations, au milieu de cet océan de haine occidentale qui existe dans le monde arabo-musulman. Cette idéologie mortifère, mais qui reste un projet potentiel pour des milliers d’individus face au vide et l’impasse politique et économique du Moyen-Orient depuis des décennies, a toujours su aussi se redéployer habilement et violemment. Et face à un Afghanistan glorifié redevenu « bankable », les appétits vont se développer. Car s’ils se « normalisent », si un jour cela survient, et sont acceptés par les Occidentaux (pour se prémunir du pire encore à venir), les Talibans apparaîtront bientôt comme les nouveaux traîtres à la cause [6]. Un peu comme les combattants de l’Alliance du Nord de 2001 qui sont devenus des traitres en rejoignant une partie du pouvoir et qui n’ont jamais pu endiguer le retour des islamistes. En faisant des compromis avec le monde libre, eux avant comme les Talibans demain généreront de nouvelles résistances dans le pays. A commencer par leur ennemi éternel Daech, qui jusque maintenant a eu une emprise limitée. Cela n’empêcha pas les Talibans, dans leur progression, de devoir faire face à un califat auto-proclamé en 2015, par une franchise de Daech, que fut la Wilayat Khorasan. Avec la chute de Raqqa, l’Etat islamique créé et proclamé en Afghanistan en février 2015, avait vite ambitionné de devenir le nouveau califat islamique. Dès mai 2015, le drapeau noir de l’Etat islamique flottait sur la wilayat Khorasan et installait son QG dans la vallée de Mamand, avant que les premières frappes ciblées dès juillet 2015 l’obligent à adopter une approche plus mobile (après que trois chefs de Daech furent tués successivement). Et le pire c’est que la population afghane accueillit positivement ce nouvel acteur, car elle était persuadée qu’il servait les intérêts du gouvernement afghan, contre les Talibans locaux. Mais les choses changent. Dès décembre 2014, les Talibans entrèrent dans une phase de confrontation avec la Wilayat Khorasan de l’Etat islamique. Cette dernière avait le dessus et en juin 2015, elle contrôlait huit des neuf districts de la province de Nangarhar, ce qui constitua son pic de puissance avant de s’effondrer. Mais il faut rappeler que c’était la première fois qu’une organisation terroriste venue de l’extérieur ne prêtait pas allégeance à l’historique Mollah Omar, chef des Talibans. Et dans le même temps, le Calife Bagdadi avait promis lui de punir les « étudiants » afghans qui avaient fait le choix de ne pas rallier Daech.
Dans les mois à venir, la guerre risque d’être plus ouverte que jamais entre les deux protagonistes qui continueront à se disputer le statut de leader islamiste du pays. C’est là que l’arrivée supplémentaire de nouveaux « daechistes » d’un peu partout peut peser dans la balance. Déjà au sein même du pays, les recrues ne manquent pas. En effet, l’Afghanistan connaît depuis des décennies un influent courant extrémiste, qui se retrouve dans toutes les couches de la société, notamment chez beaucoup de jeunes qui ont absorbé l’idéologie jihadiste et adhèreront à la nouvelle version du djihadisme, la plus violente.
Surtout si les Talibans sont poussés à trop vite se « normaliser » ! On a compris qu’en Afghanistan, ce n’était pas le nombre de combattants qui comptaient pour gagner. Les Talibans bien moins nombreux sont venus à bout d’une armée afghane inerte. Pour le moment les sympathisants de Daech sont quelques milliers, mais risquent bien de voir leurs rangs gonfler dans les mois à venir. Nous irions alors vers un conflit qui promet des milliers de morts et une concentration totale des forces régionales qui risque bien de déstabiliser encore plus la région tout entière. Et l’Afghanistan deviendra ce nouveau sanctuaire mondial de la mort. En viendrons-nous un jour à devoir aider des Talibans « normalisés » pour venir à bout d’une hydre djihadiste non conventionnelle encore plus nihiliste qu’eux ? L’histoire a prouvé que nos soutiens et nos alliances ont toujours finalement été très (trop ?) pragmatiques. Aujourd’hui, après les premiers attentats à l’aéroport de Kaboul en pleine évacuation du pays, nous risquons de devoir nous appuyer sur les Talibans pour combattre à nouveau Daech. Terrible retour de flammes pour l’Occident tout entier.
[1] Guerre entre deux parties qui utilisent un tiers acteur pour mener le combat sur place
[6] Sans compter tous les complotistes, nombreux dans ces courants, qui voient déjà finalement la main de Washington dans la reprise du pays, sous accord, par les Talibans.
Long de 16 ans, le règne de « Mutti » prend fin. Mais à en croire les candidats à la chancellerie, tout le monde voudrait être Angela Merkel! La campagne molle qui se termine a très peu évoqué un enjeu majeur: les solutions à apporter à la crise démographique aiguë de l’Allemagne. Présentation des candidats et analyse du scrutin de dimanche prochain.
Jeux de mots sur ses affiches, imitation de la posture de la chancelière avec les fameuses « mains en losange », le social-démocrate Olaf Scholz ne manque pas de gadgets pour tirer la couverture à lui et s’approprier l’héritage d’Angela Merkel, pourtant conservatrice (sur le papier). Il y aurait au demeurant à redire sur le bilan de « Mutti », notamment lors de ses deux derniers mandats, ponctués d’ailleurs de quelques déroutes électorales pour la CDU au plan régional. Mais force est de constater que sa ténacité et son sens de la stratégie ont écrasé toute concurrence pendant seize années, à tel point que la campagne actuelle parait bien pâle.
Ce dimanche 26 septembre, les Allemands éliront en effet leurs députés et donc, indirectement, choisiront un nouveau chancelier pour le pays. Si le nouveau chef de gouvernement pourra s’appuyer sur une situation économique plus qu’honorable avec une industrie forte et un taux de chômage dont Macron doit rêver la nuit, il devra réagir face aux défis majeurs qui menacent l’Allemagne, à commencer par le vieillissement très inquiétant de sa population ayant entrainé une immigration massive et incontrôlée. Or, en raison d’un système électoral complexe et au vu des derniers sondages, il est extrêmement improbable qu’un parti puisse obtenir la majorité absolue et gouverner seul. Le candidat arrivé en tête se verra donc contraint de former une coalition de deux, voire trois partis pour former un gouvernement « majoritaire », ce qui complique nécessairement la mise en place de réformes sérieuses.
Annegret Kramp-Karrenbauer a disparu de la circulation
Au traditionnel duel CDU/CSU-SPD s’est substitué ce que nos voisins d’outre-Rhin appellent un « Triell », c’est-à-dire un trio de trois favoris, les Verts ayant eu au printemps le vent en poupe dans les sondages sans pour autant arriver au niveau des deux partis traditionnels.
Pour le camp conservateur, l’alliance CDU-CSU a désigné en avril le président de la CDU et ministre-président du Land de Rhénanie du Nord – Westphalie, Armin Laschet, comme Spitzenkandidat à la chancellerie. Le conseil fédéral du parti lui a attribué 31 voix, contre neuf pour son challenger, le patron de la CSU et Premier ministre bavarois Markus Söder, pourtant plus populaire. Natif d’Aix-la-Chapelle, Laschet est un fidèle de Merkel et représente le courant centriste de la CDU. Un second choix en réalité pour « Frau Nein », qui avait adoubé Annegret Kramp-Karrenbauer l’année dernière avant de la désavouer sur fond de débâcle électorale dans certains Länder. Sans surprise, le programme de Laschet mise sur la continuité et l’espoir de surfer sur la popularité d’Angela Merkel. Las ! Son style plat et ses nombreuses gaffes de communication (notamment quand il n’a pas trouvé mieux à faire que de rire aux éclats lors d’un discours du président fédéral en soutien aux sinistrés des inondations) ont plombé sa campagne. Ces dernières semaines, il a perdu du terrain face à son concurrent social-démocrate.
Olaf Scholz, de la vieille garde du SPD, actuel vice-chancelier et ministre des Finances de la coalition gouvernementale, a effectivement marqué des points récemment. Considéré comme un pilier de l’aile réformiste du parti, il contribua à l’élaboration du paquet de réformes du droit du travail « Hartz IV » à l’époque de Gerhard Schröder au début des années 2000, réformes dont Merkel récoltera d’ailleurs les fruits plus tard. Afin d’amadouer l’aile gauche du SPD, Scholz a inclus dans son programme des mesures sociales aguicheuses telles que l’imposition des plus riches, mais sa ligne politique n’est pas fondamentalement différente de celle de Merkel. Accusé par cette dernière de vouloir s’allier au parti d’extrême gauche Die Linke, Scholz a démenti. S’il arrive en tête, il devra donc s’allier avec le parti libéral (FDP), les Verts, ou même la CDU. Rien de bien nouveau.
Du côté des Verts, le parti a désigné sa présidente, Annalena Baerbock, comme candidate à la chancellerie. Confirmée avec le score stalinien de 98,6% des voix le 12 juin dernier lors de la conférence fédérale du parti, Baerbock se verrait bien devenir la deuxième chancelière fédérale après Angela Merkel. Du moins, on y croyait mordicus à l’époque chez les Verts, à un moment où ils devançaient même la CDU dans les sondages. Entre-temps, la situation a quelque peu changé et il semblerait que le traditionnel duel CDU-SPD soit finalement de mise. Pas de quoi décourager Baerbock qui arpente le pays et les plateaux télé pour prêcher la bonne parole écolo. On aurait presque envie de lui donner raison quand on voit les effets du retrait du nucléaire chez nos voisins, qui ne sont pas à une contradiction près.
Les autres têtes de file sont créditées respectivement d’environ 11% (FDP), 6% (Die Linke) et 11% (AfD).
La démographie, défi majeur de l’Allemagne
Les dossiers chauds ne manqueront pas pour le nouveau chancelier : Europe, Chine, Nord Stream 2, crise sanitaire, politique énergétique… Sur le long terme néanmoins, la question démographique apparait comme très préoccupante. Le problème n’est en réalité pas nouveau : depuis plusieurs décennies, les chiffres de l’accroissement naturel sont parmi les pires d’Europe. Faiblesse de la natalité, vieillissement, départ à la retraite de la génération des baby-boomers : ces problèmes sont propres à tous les pays européens, mais sont particulièrement accentués outre-Rhin.
Angela Merkel,
La chancelière allemande visite une classe de réfugiés à Francfort, Allemagne le 08 octobre 2018.
Thomas Lohnes / REX / Shutterstock (9917380b)
L’Allemagne a cru pouvoir compenser ce déficit par l’ouverture à gogo des vannes migratoires, ce qui est « rentable » à court terme, mais dangereux à plus long terme. Aujourd’hui, plus d’un Allemand sur quatre, soit 26 % de la population, a au moins un parent né à l’étranger. Les taux atteignent 36,5 % à Brême (dans le nord-ouest de l’Allemagne), 34 % à Hambourg et 33 % à Berlin (sans parler de certains quartiers comme Neukölln). Les 7,4 millions d’Allemands issus de l’immigration qui ont le droit de vote représentent 12 % des électeurs ; or, leur assimilation pose question, car très peu d’entre eux siègent au Bundestag ou dans les assemblées locales (ce qui est un marqueur, parmi d’autres, comme la prolifération de ghettos communautaristes).
Le pays semble pourtant persévérer dans cette approche très comptable du problème démographique, en négligeant les aspects socio-culturels. La très respectée fondation Bertelsmann, dans un rapport de 2019, estimait en effet que l’Allemagne aurait besoin de 260 000 immigrés en moyenne par an, jusqu’en 2060, pour répondre aux besoins de son marché du travail. Même son de cloches catastrophiste au Ministère de l’Économie : selon ses propres prévisions (en ligne avec l’IW, l’institut pour l’économie allemande, à Cologne), la population en âge de travailler, c’est-à-dire âgée de 20 à 65 ans, devrait diminuer de 3,9 millions en 2030 et de 10,2 millions de personnes d’ici à 2060. Des chiffres alarmants qui confirment que l’économie allemande est « dramatiquement dépendante de l’immigration », pour reprendre les termes du journal munichois Merkur.
Certains, notamment à droite, ont averti qu’il faudra prendre ce changement historique très au sérieux, regrettant le manque d’attention dont cette cause pâtit auprès des candidats à la chancellerie, surtout quand on compare avec des thèmes comme le changement climatique, plus à la mode. Et de s’inquiéter d’une probable bombe à retardement.
On célèbre cette année le centenaire du restaurant La Mère Brazier. La première femme qui décrocha deux fois trois étoiles au Guide Michelin est devenue la divinité protectrice de la cuisine lyonnaise – et française.
Eugénie Brazier, dite « la Mère Brazier » dans sa cuisine à Lyon. D.R.
« Eugénie Brazier, c’était Germinal. » Les mots sont de Jacotte Brazier, sa petite-fille. Eugénie Brazier naît le 12 juin 1895 à La Tranclière, à un jet de pierre de Bourg-en-Bresse. Enfance dure et sans joie, scandée par les saisons : « J’allais à l’école par hasard et seulement l’hiver lorsqu’il n’y avait pas de travail à la maison. » Sa mère meurt quand elle a 10 ans. Placée dans une ferme par l’Assistance publique, elle garde les cochons et tombe enceinte à 19 ans d’un homme marié. Scandale. Son fils Gaston (père de Jacotte) est aussitôt confié à une nourrice, tandis qu’Eugénie part à Lyon et devient bonne à tout faire chez les Millat, des bourgeois clients de la mère Fillioux, la « mère des mères lyonnaises ». Cette dernière initiera Eugénie Brazier à la « perfection simple » (selon l’expression du critique gastronomique Curnonsky) et lui enseignera la recette de la poularde demi-deuil. La mère Fillioux, née Françoise Fayolle, en aurait préparé plus de 500 000au cours de son existence, en utilisant la même paire de couteaux ! Eugénie Brazier apprend vite. Le 19 avril 1921, à 26 ans, on la retrouve à son compte dans une épicerie-buvette de la rue Royale – l’adresse n’a, depuis, pas changé. Au menu du premier service : langouste mayonnaise et pigeon aux petits pois. Bientôt lui succéderont gâteau de foie de volaille ou les célèbres fonds d’artichaut au foie gras. Son restaurant devient rapidement le plus couru de l’ancienne capitale des Gaules et, en 1933, le Guide Michelin décerne trois étoiles à La Mère Brazier, ainsi qu’au petit restaurant, acheté en 1928, au col de la Luère. Voilà Eugénie devenue « l’ardente Brazier », selon les mots de Jacques Prévert.
Vous les femmes…
Avec la mère Fillioux (Lyon), Gloanec (Pont-Aven) ou Poulard (Mont-Saint-Michel), Eugénie Brazier popularise alors ce qualificatif de « Mère » (qu’elle sera cependant seule à assumer, en lettres majuscules, sur la façade de son restaurant). Qui sont-elles ces fameuses mères ? « De faibles femmes, fortes en gueule », répond Léa Bidaut, autre mère lyonnaise connue pour arpenter les étals du marché Saint-Antoine sur le quai voisin de son restaurant (La Voûte) en poussant sa charrette. Faibles femmes ? En ces temps-là, une femme n’avait pas le droit de posséder un compte en banque. Alors, un restaurant, pensez-vous ! Lorsque la mère Brazier est arrêtée en 1940 pour avoir acheté de la viande au marché noir, il est difficile de ne pas voir derrière cette dénonciation anonyme la jalousie des bistrotiers qui honnissaient cette matrone, protégée à la fois par Édouard Herriot (il aura ce mot : « Elle fait plus que moi pour la renommée de la ville ») et l’occupant allemand (friand de bonne chère, l’état-major en poste à Lyon avait laissé toute liberté à la Brazier, même celle, rarissime, de servir de l’alcool).
Toujours est-il que ces quatre jours de prison la marquent durablement, et qu’elle se réfugie en 1943 au col de la Luère, laissant les fourneaux de la rue Royale à son fils Gaston. Trois ans plus tard, Eugénie Brazier voit surgir un jeune homme de 20 ans, tatoué d’un coq sur l’épaule gauche : il a les yeux qui pétillent et le sens de la formule. Son nom : Paul Bocuse. « C’était l’école de la vie, se souvenait-il quelques années avant sa mort. J’y ai appris à traire les vaches, à faire la lessive, à repasser, à cultiver les légumes dans un potager. La mère ne nous accordait jamais aucun jour de repos. » Et toujours les mêmes exigences qu’au premier jour : un immense respect envers ses fournisseurs, une grande générosité et les meilleurs produits de saison – à tel point que son volailler craignait de devoir « manucurer les poulardes » pour pouvoir continuer à les lui vendre. En 1977, Eugénie décède d’un cancer, trois ans après avoir enterré Gaston, son fils. Jusqu’aux extrémités de son existence, elle aura incarné l’adage de son apprenti Bocuse : « Travailler comme si on devait vivre cent ans, et vivre comme si on devait mourir demain. » Aujourd’hui, avec Bernard Pacaud, son « fils adoptif », c’est sans doute Mathieu Viannay, chef actuel de La Mère Brazier (deux étoiles Michelin) qui en parle le mieux : « Cette maison est un temple, un écrin intemporel. Moi, je ne suis que de passage. La Mère Brazier nous survivra. »
Le chef de L’Ambroisie (Paris) se souvient de l’affection bourrue de cette mère adoptive qui lui offrit « un toit et un métier ».
De foyers en Brazier
« J’ai été placé à la DDASS dès l’âge de 9 ans. À 14 ans, je me suis retrouvé dans un foyer de prêtres ouvriers, à trois kilomètres du col de la Luère, où se trouvait le restaurant d’Eugénie Brazier. Les week-ends, je grimpais la côte à vélo pour aller faire la vaisselle en échange de quelques sous. Après trois mois d’essais, elle m’a embauché ! Manque de chance, j’ai été hospitalisé en urgence pour une crise d’appendicite aiguë. Un matin, je vois débarquer la Mère, les bras chargés de tartes et de viennoiseries : “Alors, il sort quand le petit ? La saison n’attend pas !” »
Trois menus, trois étoiles
« La Mère Brazier ne proposait que trois menus, à 25, 35 et 55 francs. Le premier, c’était fond d’artichaut foie gras et quenelle de brochet ; le second, artichaut, quenelle et volaille ; le troisième, la même chose avec le gratin de langouste belle Aurore ! Pour la volaille, on glissait les truffes sous la peau. Le soir, avec les gars, on retirait les lambeaux de chair des carcasses : on faisait sauter tout cela à la graisse de volaille clarifiée, avec de l’oignon et de petites pommes de terre, un régal ! Quand les clients voulaient dîner léger, la Mère préparait un bouillon au vermicelle à partir du consommé de volaille qui mijotait depuis une semaine, et glissait une truffe au fond… »
Mai 68 : la lettre qui change ma vie
« En mai 68, j’ai fait ma petite révolution personnelle. Comme j’étais sportif, je m’étais mis en tête de devenir prof de gym. Quand la Mère a appris ça, elle m’a envoyé cette lettre : “Mon cher Bernard, je sais qu’il est des moments très difficiles dans la vie, mais qui est celui qui n’a jamais lutté ?” Elle avait su trouver les mots justes – elle qui savait à peine écrire. J’ai enlevé mes tennis et me suis remis aux fourneaux ! »
Les djihadistes aussi ont des peines de cœur de Morgan Sportès, radiographie d’un sujet brûlant.
Le romancier Morgan Sportès s’est fait une spécialité de traquer les dévoiements sociaux de notre monde. Déjà dans L’Appât, en 1990, dont Bertrand Tavernier tirera un film terrible, il s’intéressait à une petite bande de jeunes prêts à commettre des meurtres sordides pour continuer leur vie de luxe et d’oisiveté. Ce faisant, il mettait en perspective les impasses mêmes d’une société du spectacle, qui semblait, dans certains recoins, ne plus se soucier de morale. Au reste, Morgan Sportès a entretenu une correspondance privée avec Guy Debord. Il cite aussi volontiers ce que lui a écrit Claude Lévi-Strauss : « J’ai lu votre livre, lui disait-il, à la fois comme un roman policier et une étude ethnographique. »
L’attentat à la grenade de l’épicerie casher
Dans son nouveau livre, Les Djihadistes aussi ont des peines de cœur, Morgan Sportès aborde le sujet brûlant du terrorisme islamiste. Il a choisi de passer au scalpel l’attentat de septembre 2012, au cours duquel une grenade avait été lancée dans une épicerie casher de la banlieue nord de Paris. Il n’y eut heureusement qu’un blessé léger. La police, à travers son enquête, devait découvrir à cette occasion l’existence d’un réseau « Nice-Noirceuil », constitué d’une bande de véritables Pieds Nickelés de diverses origines, mais tous versés dans l’islamisme radical. Morgan Sportès nous trace le portrait de ces fanatiques, d’ailleurs tous plus ridicules les uns que les autres. On retient un dénommé Joël Jean-Gilles, dit Abbas (son nom musulman), de père antillais chrétien, converti à l’islam en 2009. Morgan Sportès nous rapporte comment il se radicalise, à cause d’une femme. Son intention secrète est de commettre des attentats en France, puis de partir faire la guerre en Syrie, afin de devenir un martyr. Cet admirateur jusqu’au-boutiste de Mohamed Merah finira criblé de balles, au petit jour, dans l’appartement d’une de ses épouses (il en avait trois, disséminées dans autant de villes).
Il y a aussi Kevin Lecoq, né en 1986, personnage moins sinistre que le précédent, mais tout aussi dangereux et fou. Morgan Sportès décrit ainsi ce garçon pittoresque : « C’est sans doute un des membres les plus intéressants (ou les plus symptomatiques) de cette bande. Par son déséquilibre extrême et ce besoin qu’on sent chez lui ‒ compulsif, pourrait-on dire ‒de CROIRE. » D’autres complices, plus ou moins perdus eux aussi, gravitent autour de ces deux-là. Ils vivent déjà comme des hors-la-loi, et la police les identifie peu à peu, afin de n’en laisser échapper aucun au moment du coup de filet. Ils en ont tous contre la France: « Qu’est-ce que tu fous en France, ce pays de merde, au milieu des kouffars ! Des Juifs ! De la démocrassouille ! Du vice. Du matérialisme !… Ta vie, en France, c’est la mort. La mort au Cham, c’est la vraie vie ! »
Caricatures du Prophète et lavage de cerveau
Certains, comme Abbas et Lecoq, exercent un véritable ascendant sur les autres. Leur comparse terroriste Nam expliquera ainsi au juge d’instruction, plus tard : « J’étais sous leur emprise, j’avais peur… Et puis ils m’avaient complètement soûlé avec l’histoire des caricatures du Prophète… Ils m’avaient mis la haine ! » L’expression « lavage de cerveau » revient d’ailleurs fréquemment dans ce contexte.
La narration de Morgan Sportès est très vivante. Il reproduit la propre façon de parler de tous ces jeunes, avec leur argot typique, drolatique. L’ironie de Sportès est constante, quand il évoque ces véritables branquignoles et leurs menées terroristes. Comment les décrire autrement ? C’est leur être même qui est ici saisi. Le romancier a enquêté patiemment sur eux tous, et a eu accès aux dossiers d’instruction, quelque 30 000 pages qu’il a su synthétiser de manière remarquable. Il a en outre mené des entretiens avec quelques protagonistes de l’affaire. Le procès de la filière Nice-Noirceuil s’est tenu en 2017 aux assises de Paris, et les membres en furent condamnés à de très lourdes peines (Kevin Lecoq écopera ainsi de 28 ans de réclusion criminelle).
Une réflexion sur la société du spectacle
Morgan Sportès s’en tient aux faits, mais en tête de chaque chapitre il a choisi de faire figurer une citation, pour éclairer les situations qu’il relate et tenter de leur donner un sens. Sportès n’est pas seulement romancier, donc, mais aussi sociologue et philosophe. On trouve d’ailleurs, en annexe du livre, une « bibliographie succincte », dans laquelle il liste les ouvrages de référence qui ont nourri en sous-main sa réflexion. C’est une invitation au lecteur à ne pas en rester là.
Ce que Morgan Sportès met en évidence dans son roman, c’est qu’il existe cependant quelques réfractaires à ce nouvel ordre du monde, en l’espèce les djihadistes dont il vient de raconter l’histoire, et que la société n’a pas encore su les dompter complètement. Il résume, pour finir, à la dernière page de son livre, ce que ces prétendus « résistants » sont pour lui : « Figures du passé ‒ resurgies des souterrains obscurs de l’inconscient historique ‒ arc-boutées sur le refus d’une société qui, parce qu’elles lui sont inadaptées, les liquide. Dernières fortes têtes, archaïques, effrayantes, fanatiques, cruelles, sanguinaires, tarées et zélées mais obsolètes (politiquement inoffensives donc) que le néant voue au néant. »
Lorsque Morgan Sportès, en 2017, sort du tribunal où furent jugés les membres du réseau islamiste, et qu’il contemple, autour de lui, dans Paris, ses contemporains, formant une « même vaste classe sociale », aux modes de vie « stéréotypés », il ne peut s’empêcher d’en regretter le conformisme qui touche même les plus jeunes. Mais quelle alternative plausible pourrait-il y avoir ? Il ne le dit pas, dans ce livre, mais ce sentiment plein de désillusion pose une nouvelle fois, de manière plus ou moins indirecte, la question de la démocratie : ses manques, ses insuffisances, mais aussi les efforts, parfois maladroits, de ceux qui désirent que, malgré tout, elle perdure. Et cette question, évidemment, reste plus que jamais d’actualité, dans le « malheur des temps », comme disait Debord.
Morgan Sportès, Les Djihadistes aussi ont des peines de cœur. Éd. Fayard.
Quoi de commun entre Ryusuke Hamaguchi, récompensé cette année à Cannes avec le prix du scénario, et Denis Villeneuve, l’aplatisseur de remakes hollywoodiens depuis Blade Runner 2049? Dans l’espace ou dans l’habitacle, personne ne vous entend ronfler…
L’ennui au cinéma est un sentiment qui prend le pas sur tous les autres. On regarde un film, on s’ennuie et voilà qu’on ne peut plus se concentrer sur rien, c’est l’ennui qui attire toutes les pensées à lui.
Cette année, depuis la réouverture de salles post-Covid, Dune de Denis Villeneuve et Drive my car de Ryusuke Hamaguchi sont les deux films les plus ennuyeux à nous être tombés sous les yeux. En les examinant de plus près, on réalise que les deux films ont beaucoup plus en commun que cet ennui.
Des durées peu raisonnables
A priori, rien de plus dissemblable qu’un blockbuster hollywoodien adaptant le classique SF de Frank Herbert et un film d’auteur japonais d’après une nouvelle de Haruki Murakami. Et pourtant, passés les mondes imaginaires ou réels qui y sont dépeints, les deux films se ressemblent. Ils sont ce qu’ils promettent : d’un côté un space opéra légèrement réflexif et mis au goût du jour, de l’autre une étude de cas sur la résilience avec échanges et résolutions de traumas.
Ce sont ensuite deux films pénétrés de leur importance. Ce qui se traduit par des durées peu raisonnables : le Villeneuve pointe à 2h36 mais traite moitié moins des livres que la version de David Lynch, dans pratiquement le même temps (2h17), une suite attendue devant se charger du reste ; le Hamaguchi dure 2h59, une habitude pour le réalisateur japonais (Senses – 5h17 – avait été découpé en épisodes pour l’export).
En conséquence, chaque plan dure un peu ou beaucoup plus qu’il ne devrait – tout particulièrement chez Hamaguchi. La lenteur et la répétition sont gages de sérieux dans Drive my car qui multiplie les scènes de lecture à la table (le héros monte Oncle Vania à Hiroshima et tente de se remettre de la mort soudaine de sa femme). Chez Villeneuve, la création d’un univers visuellement singulier s’accompagne de l’allongement des plans, qui permet également de souligner la gravité des enjeux politico-économiques (deux maisons planétaires, les Atréides et les Harkonnen, s’affrontent autour de la planète Arrakis – aussi appelée Dune – d’où est extraite une drogue aux pouvoirs nombreux et affolants, l’Epice).
Esprit de sérieux
Cet esprit de sérieux bannit l’humour pratiquement inexistant dans les deux cas, à l’exception d’une très courte séquence chez Villeneuve où cracher aux pieds de son interlocuteur passe pour un salut révéré, compte-tenu de la sécheresse régnant sur Dune. Il limite également les gammes chromatiques selon l’adage de Jacques Tati : « Trop de couleur distrait le spectateur ». Les bleus froids dominent Drive my car où le rouge d’une voiture omniprésente – celle du héros – n’éclate jamais. Dune réduit les extrêmes à une dominante, le jaune pour Dune, le noir pour les Harkonnen, et réserve des tons neutres pour les Atréides. Seule belle idée : opposer lors des combats le bleu de la sécurité lorsque le bouclier magnétique protège les guerriers, et le rouge du danger quand leurs fonctions vitales sont atteintes. Hamaguchi et Villeneuve raffolent de contre-jours, à l’image du premier plan de Drive my car, qui chez le Canadien sont souvent additionnés de flous et de ralentis, pour aller avec les visions de Paul Atréides, futur Messie (Timothée Chalamet). D’un côté, les acteurs semblent chloroformés pour témoigner du trauma, de l’autre, ils sont négligés au profit des architectures chics et épurées qu’ils rehaussent de leurs silhouettes donnant l’échelle.
Attardons-nous sur Dune. Rebecca Ferguson déclarait récemment à l’Obs : « Ce n’était vraiment pas un rôle pour moi ». Rassurons-la, dans la version Villeneuve, aucun des personnages n’est vraiment un rôle pour quiconque. L’excellent Oscar Isaac manque d’autorité en Duc Atréides, Charlotte Rampling qui joue une magicienne Bene Gesserit est empêtrée dans sa résille SM de visage, et Timothée Chalamet s’ennuie ferme, certainement parce qu’il se sait condamné aux adolescents sensibles et spéciaux jusqu’à son andropause. Rien de plus convaincant chez les antagonistes, des silhouettes sinistres sans aucun mordant tel le cruel baron Harkonnen, grosse limace spleenétique qui lévite poussivement. Tous semblent avoir intériorisés le fait que Villeneuve préférait filmer leurs costumes ou les décors derrière eux. Ils se fondent donc avec discrétion dans les paysages National Geographic, puisque Dune a été tourné dans des déserts à peine pratiqués entre la Jordanie et Israël. Les cruautés lynchiennes paraissent de lointains souvenirs, avec ces esclaves à valve cardiaque malmenées et la vision d’un Sting en slip latex jaillissant d’un bain de fumée. Dune est désormais un spectacle familial, et c’est aux objets de signifier un surinvestissement fétichiste, des vaisseaux de toutes formes (libellule, cigares, oreilles de Mickey) aux très lacaniens vers géants évoquant à fois phallus, anus et vagin denté.
Un objet se détache dans Drive my car, une simple pelleteuse, monstre antédiluvien, qui rejette la nuit des fragments de démolition contre l’immeuble vitré où le héros et sa conductrice patientent, faisant dire à la jeune femme que la charpie déversée ressemble à de la neige. Quelque chose ressort du lisse et papillonne dans l’air, comme L’Epice dans le film de Villeneuve, fine poussière flottant au-dessus du sable.
On pourrait croire que la surface va s’animer de ses motifs qui volètent, mais rien de tel. Les deux films restent inanimés, pétris d’intentions qui ne pousseront pas jusqu’à l’accomplissement.
Dune ne dépasse jamais le livre d’images vaguement intersectionnel entre féminisme affleurant, écologisme obligatoire et décolonialisme évident (les autochtones Fremen bientôt libérés par Paul Atréides-Lawrence d’Arabie…). Drive my car ne peut que mener à bien sa résilience attendue et déjà induite par le choix du héros metteur en scène de faire jouer Tchekhov à des acteurs qui s’exprimeront chacun dans leur langue. Les différents idiomes du Hamaguchi, les différents peuples de Dune, tous censément au même niveau, rejouent Babel dans le cinéma contemporain en trouvant le terrain neutre de ce style international, évasif et léché, tout en glacis et en camaïeux, parfaitement publicitaire. Trop propres sur eux, Dune et Drive my car sont calculés jusque dans leurs maladresses (les trois fins enchâssées et redondantes du Japonais, les montages alternés tournant court du Canadien). Ils couronnent pour l’heure deux carrières à filmer des acteurs tirant la gueule dans des intérieurs et extérieurs choisis. À la fin, la jeune femme chauffeur, en paix avec elle-même, prend un chien. À la fin, Paul se met les Fremen dans la poche, avant de se Révéler à lui-même et aux autres dans le second volet à venir… Tant pis s’il manque la vie et ses impondérables. Les programmes doivent être remplis et un peu de morgue en imposera toujours. L’ennui ne sait pas qu’il est chiant.
Il est dommage que de tous les cinéastes s’étant penché sur la saga herbertienne depuis le Ur-Dune non filmé de Alejandro Jodorowsky, ce soit le plus médiocre et le plus lénifiant qui ait disposé du plus gros budget et de coudées vraisemblablement assez franches pour mener à bien sa vision.
Le climato-gauchisme d’EELV verra s’affronter Sandrine Rousseau et Yannick Jadot du 25 au 28 septembre pour l’investiture du parti à l’élection présidentielle. Analyse.
La primaire d’EELV a prononcé son verdict glaçant : les candidats extrémistes (Sandrine Rousseau, Erie Piolle et Delphine Batho) ont récolté 70% des voies contre 27% au raisonnable Yannick Jadot et 3% à l’écolo-centriste Jean-Marc Governatori. Une primaire ayant donné lieu à une surenchère de propositions radicales.
Delphine Batho a fait du décroissantisme sa marque de fabrique, le considérant « comme une société avec plus de bien-être, plus de culture, plus de liens humains, plus de respect des personnes. ». Promouvant une société vernaculaire décolonisant l’imaginaire économique et productif en concaténant écologisme, marxisme et anarchisme, le décroissantisme propose comme seul menu la pauvreté absolue.
En dehors d’un ISF climatique, l’édile de Grenoble propose une collectivisation de l’agriculture française en créant sur fonds publics « 25 000 fermes communales et agroécologiques », ceci afin de « lutter contre les lobbys agroalimentaires privilégiant le rendement de leurs actionnaires à la santé des citoyens ». Sa démarche rappelle celle des kolkhozescollectivisant l’agriculture soviétique dans les années 1930. Résultat : l’URSS, qui nourrissait de son pain la moitié de la planète devint l’un des plus gros importateurs mondiaux de denrées alimentaires.
La candidate la plus woke au second tour
Mais la palme d’or revient à Sandrine Rousseau défenseur del’éco-féminisme, un concept considérant que « notre système économique, social, environnemental est fondé sur la prédation des ressources mais aussi du corps des femmes ou des racisés » ajoutant au passage « qu’il n’y a pas de capitalisme vert possible ».
Derrière ces propositions plus absurdes les unes que les autres, on retrouve tous les ingrédients du climato-gauchisme. Le dessein n’est plus de résoudre rationnellement la problématique climatique mais de détruire la société de croissance et son démon capitaliste en actualisant le logiciel marxiste.
Cette montée des passions tristes est savamment nourrie par un « marché de la peur » auquel la jeunesse serait de plus en plus sensible. Ainsi, dans une étude récente financée par l’ONG Avaaz, de nombreux jeunes seraient en grande détresse psychologique face au réchauffement climatique. Pour 45% d’entre eux, cette anxiété affecterait leur vie quotidienne au point de les empêcher de dormir, de se nourrir, d’étudier ou d’avoir des enfants. 75% jugeraient leur futur « effrayant » et 56% estimeraient « que l’humanité est condamnée ».
On peut évidemment émettre des doutes profonds quant à la sincérité d’une telle enquête conduite par un organisme extrémiste juge et partie. Alors que les chiffres tangibles n’ont jamais été aussi positifs (espérance de vie, mortalité infantile, niveau d’éducation, réduction de la pauvreté et des conflits internationaux), les marchands de peur ne dérivent pas de leur sinistre objectif : dompter une nouvelle génération névrosée par climat. Sans le dire mais d’une façon très claire, EELV et ses apprentis sorciers comptent surfer de façon cynique sur cette vague anxiogène.
Républicains: Sophie de Menthon a enfin trouvé LA solution pour sortir de l’impasse et une idée lumineuse pour remporter l’élection présidentielle !
On finit par avoir pitié d’eux et du spectacle de désolation qui sature les médias : primaire ou pas primaire ? Unité dans la lutte intestine, je t’aime moi non plus… Et toujours pas de candidat unique dans la foule des prétendants !
Une impasse
Alors on cherche pour eux et cela fait l’objet des conversations de ceux qui voteront ou pas LR. Comment résoudre l’insoluble problématique ? D’un côté Xavier Bertrand qui a fait dissidence, le torse en avant et la fierté en bandoulière, qui voudrait bien mais ne veut pas, et ne peut pas rejoindre le semblant de ce qui lui sert de famille recomposée. Toutefois, il n’ira pas jusqu’à faire perdre sa famille politique, si ? De l’autre, Valérie Pécresse, digne et professionnelle, excellente élève, plus rusée et qui a son propre parti, mais a accepté le mode conciliation en se présentant à la primaire.
Xavier Bertrand ne peut pas faire un pas de plus sous peine de se renier, ce qu’il martèle à tout propos. Les Français ne lui pardonneraient pas alors qu’il a dit que quoi qu’il arrive, il se présenterait à la présidence – pourtant, Anne Hidalgo est largement parjure en la matière, d’accord ce n’est pas une référence.
Donc, après les primaires ou congrès divers et variés, s’il n’en reste qu’un, ils seront deux ! Pardonnez-moi d’oublier les autres candidats qui ont certes leur valeur et leur place mais passent quand même par pertes et profits dans la recherche avide de ce candidat unitaire et unique à droite. Oublions même les dangers hors frontière, entre autres celui d’un Éric Zemmour qui plus il est diabolisé, plus il monte dans les sondages.
Je me lance…
Au Café du Commerce on réfléchit tous neurones confondus et de quelque bord que l’on soit, c’est devenu un challenge que de trouver une solution au faux duel Bertrand-Pécresse. Tout le monde y va de sa suggestion. Je n’y échappe pas…
Mais c’est bien sûr ! Il faut un duo, une addition de compétences, une paire… Un.e président.e et un vice-président.e – pardon pour l’écriture inclusive – comme aux États-Unis! Souvenez-vous du succès électoral du duo Joe Biden / Kamala Harris. Pas dans les habitudes politiques françaises ? Justement, il faut réveiller un électorat dormant qui fuit et le prince charmant et la politique. Plus on parle politique, moins on vote.
Qui peut s’opposer à la formule ? Ce n’est pas interdit, puisqu’il s’agit d’une annonce et d’un engagement sans fondement juridique (pour une fois quelle chance !).
Tandem, parfois ça brille comme un diadème
Donc, il faut que Xavier Bertrand et Valérie Pécresse se présentent en tandem. L’un ou l’une comme président et l’autre comme Premier ministre. On annonce d’emblée la couleur.
Le problème, c’est de savoir qui sera le numéro deux ? Et là on se retrouve devant la même impasse, ils veulent tous les deux être « prem’s ». Pourtant, pas le choix : s’ils ne décident pas, les Républicains disparaissent de la carte d’une France plutôt à droite et personne ne leur pardonnera.
On peut imaginer le scénario suivant : Xavier Bertrand annonce que devant le choix cornélien qui s’impose à lui, il laisse la place à une femme qui sera la première présidente de la République en France et qu’il s’efface devant Valérie Pécresse avec une galanterie bien française. Il accepte d’être son Premier ministre. Voilà qui a de la gueule ! Sachant que se « contenter » d’être Premier ministre ouvre aussi l’avenir présidentiel…
Les féministes retrouvent le chemin du bureau de vote et la France (voire le monde) applaudit. Sinon, on peut aussi (hors caméra) le jouer à pile ou face avec deux discours adaptés préparés pour annoncer la hiérarchie du nouveau « couple » présidentiel choisi par le hasard. Ce qui est certain c’est qu’avec cette solution amiable et inhabituelle, tout le monde y gagnerait et l’alliance de ces deux personnalités compétentes serait redoutable. Vite, j’ai besoin d’un sondeur pour poser cette question à un panel représentatif : « En cas de tandem républicain Pécresse /Bertrand, voteriez-vous pour celui-ci ? »
En Grande-Bretagne, 14 musiciens ont été licenciés parce qu’ils sont blancs, ceci afin de « prioriser la diversité »… Cette idéologie diversitaire doit impérativement être questionnée, comme le fait la violoniste Zhang Zhang (notre photo), et même si c’est mal vu. Analyse.
La diversité jusqu’au ridicule, jusqu’au grotesque !
Ce concept ressassé, choyé, dorloté, chéri comme la preuve ultime du progressisme, exhibé telle une éclatante démonstration du progressisme, opposé comme une arme foudroyante à tous ceux qui auraient le front de préférer une unité tranquille et homogène à une pluralité neutre ou dangereuse, cultivé comme si sans lui notre monde allait courir au désastre et l’humanité à sa ruine. La diversité, j’en ai assez de l’entendre invoquer sans qu’on ne m’offre jamais la moindre preuve de la richesse qu’elle serait censée apporter.
Parce qu’il faudrait y aspirer par principe sans se soucier le moins du monde de l’équilibre qu’elle va rompre, de l’harmonie qu’elle va détruire. Il y a de plus en plus un totalitarisme de la diversité qui prétend corriger ce que le hasard des vies, des dons, des talents et des libertés avait su inventer. Et qui, pour n’être pas forcément égalitaire – un zeste de blanc, de noir, de jaune et de rouge ! -, était pourtant souvent remarquable. On nous enjoint la diversité, singulièrement et collectivement, comme si c’était mieux : peut-être mais on n’en sait rien !
La diversité, sans qu’on y regarde de près, est un dogmatisme. Il est faux de penser qu’il y aurait là une évidence morale à accepter sur un mode inconditionnel. La valeur de la diversité doit se démontrer. Pour ma part, j’opte sans hésiter pour mille Blancs, Noirs ou Jaunes ensemble dès lors que cette unité est bienfaisante plutôt que de fabriquer, par caprice, une globalité contrastée, contradictoire et parcourue par des courants hostiles, une tension permanente. L’unité aussi a ses charmes et n’est pas que repli frileux.
Chaque jour nous confronte à des exemples qui, selon le tempérament de chacun, peuvent susciter dérision ou indignation. Ainsi, afin d’accroître la diversité parmi ses membres, la compagnie musicale britannique English Touring Opera va se séparer de 14 de ses musiciens blancs. La diversité obtenue au forceps : la violoniste Zhang Zhang, de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, s’est élevée avec force et courage contre cette nouvelle facette d’une modernité dévoyée.
Cette notion de diversité prospère car elle paraît avoir une indéniable légitimité éthique. Elle fait partie de ces mantras qu’il faut prendre garde à ne pas discuter sauf à être disqualifié, sorti carrément de l’humanité. Pourtant c’est en les considérant froidement au regard de leur effectivité et de leurs résultats qu’on parviendra sinon à les éradiquer – certains méritent de demeurer – du moins à les soustraire au radotage permanent d’un humanisme s’adorant lui-même. La diversité n’est pas à adorer mais à questionner.
On peut désormais nommer sans détour une réalité que le politiquement correct interdisait jusqu’alors de voir. La nationalité française n’est plus qu’un « droit » sans rapport avec une identité historique, et les territoires perdus de la République se sont mués en enclaves étrangères.
L’étude de France Stratégie rendue publique par Causeur nous rappelle une chose simple : la France a connu au cours des dernières décennies une mutation démographique d’une telle ampleur qu’on peut l’assimiler sans hésiter à une révolution. Ce sont les fondements mêmes de la communauté politique qui se sont transformés. Plus encore, cette étude la documente, même si elle la sous-estime, en plus d’autoriser désormais ceux qui évoluent en politique et dans les médias à nommer publiquement ce qui ne pouvait jusqu’alors qu’être chuchoté ou évoqué avec moult euphémismes, tant le prix était cher à payer pour oser ce constat qui pouvait valoir la peine de mort sociale, le bannissement civique ou la déchéance symbolique de citoyenneté. On y verra une confirmation de la nature fondamentalement totalitaire du régime diversitaire, qui institutionnalise un mensonge et force chacun à le prendre pour l’expression de la plus stricte vérité. Un régime qui parvient à censurer la mention de la grande révolution de notre temps confirme ainsi son emprise sur les consciences et sa capacité à les inhiber, le temps de les rééduquer. Une mutation démographique ? Vraiment ? Non. Impossible. Même y penser, c’est péché. Orwell aurait pu parler de crime-en-pensée.
Mais le réel est têtu : un pays ne saurait être indifférent à la population qui le compose. Dire cela ne devrait pas faire scandale : mais de cette évidence, nous avons perdu la trace depuis une cinquantaine d’années. On pourrait y voir une manifestation parmi d’autres de ce qu’on appellera le fondamentalisme de la modernité, qui pousse l’homme à la désincarnation, à la déculturation, et qui entend abolir les différentes médiations par lesquelles l’humanité se constitue politiquement dans sa diversité véritable, qui est celle des peuples et des civilisations. Le fondamentalisme de la modernité remplace la diversité des peuples par l’interchangeabilité des populations, et traite la culture comme un stock de coutumes privées et privatisables n’ayant aucune dimension politiquement fondatrice. Disons-le autrement : la matrice contractualiste au cœur de la modernité s’est radicalisée dans toutes les sociétés occidentales, au point d’artificialiser radicalement la communauté politique, d’assécher la nationalité qui n’est plus enracinée, ni même liée, d’une manière ou d’une autre, à l’identité historique du pays dont elle est censée être la traduction politique et juridique. La philosophie du contrat social vire à l’absurde : on croit désormais possible de définir un pays exclusivement par le droit, sans référer au peuple historique qui incarne son destin. Autrement dit, le lien entre la citoyenneté et l’identité est sectionné. Il suffirait de relire Machiavel, Montesquieu ou Rousseau pour savoir que tout cela est une folie, mais on ne les lit plus.
Plus encore, le régime diversitaire, qui partout s’est installé en se présentant comme la nouvelle étape du déploiement de la logique démocratique, voit dans la culture historique de la nation un système discriminatoire résiduel à combattre, à défaire, à déconstruire : il assimile cette déconstruction à un travail de démantèlement de privilèges indus. Mais tout cela entraîne une déréalisation du monde, de la nation : on le voit lorsqu’on aborde la question du terrorisme islamiste. Certains médias n’hésitent pas ainsi à nous expliquer qu’il s’agit essentiellement de terrorisme intérieur, en affirmant, sans gêne, que les islamistes qui les commettent sont des Français comme les autres. On se demande s’il faut rire ou pleurer. Croient-ils leurs propres mensonges ? Sont-ils à ce point incapables de prendre conscience de l’échec de l’intégration qui s’étale au fil des décennies, et qui fait en sorte que sous l’abri d’une commune citoyenneté, deux peuples en viennent à vivre face à face dans une situation de partition objective, dont a déjà parlé François Hollande ? Dans les faits, les territoires perdus de la République sont devenus des zones étrangères à l’identité française. Ils sont de plus en plus nombreux, et les Français se sentent de plus en plus en exil dans leur propre pays et étrangers chez eux. La mouvance décoloniale entend politiser et idéologiser cette dynamique, et voit dans cette mutation démographique une grande revanche historique.
Un pays n’est pas un territoire administratif désincarné. Si la Suède se peuplait progressivement de Norvégiens, ne deviendrait-elle pas peu à peu norvégienne elle-même ? Si le Japon se peuplait de Chinois, s’agirait-il encore du même pays ou d’une annexe de la Chine ? Si le Québec se peuplait de Canadiens anglais, serait-il encore québécois ? Que dire alors de la situation de la France, et qu’en sera-t-il dans cinquante ans ?
Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.
« Désaffectée, rangée, retirée des affaires. Un peu en retrait de la voie, Vieille et rose au milieu des miracles du matin, Avec ta marquise inutile […] Ton quai silencieux au bord d’une prairie, Avec les portes toujours fermées de tes salles d’attente, Dont la chaleur de l’été craquèle les volets… »
Valery Larbaud, érudit voyageur, se désolait ainsi, dès 1913, de l’état d’abandon dans lequel se trouvait l’ancienne gare de Cahors. Le problème, déjà, était que l’automobile effaçait le maillage de ce qu’on appelle aujourd’hui les petites lignes. Une automobile que Proust, au contraire, trouvait miraculeuse, précisément parce qu’elle permettait de découvrir des endroits oubliés… à cause du chemin de fer ! Dans Impressions de route en automobile (1907), il raconte : « Nous dûmes nous arrêter dans un village où je fus pendant quelques instants pour les habitants ce “voyageur” qui n’existait plus depuis les chemins de fer et que l’automobile a ressuscité. »
Aujourd’hui, la voiture n’est plus celle des « mécaniciens moustachus » de Proust, mais le débat continue. « Entre 1920 et 2020, près de 40 000 km de lignes ont été détruits sur le sol français : le constat est implacable, il y a eu une fermeture très importante de petites lignes qui constituaient le réseau structurant du territoire », a déclaré Gilles Dansart, spécialiste de la question ferroviaire, sur Public Sénat. Le sénateur LR Philippe Tabarot a renchéri : « Comme la fermeture d’une école ou d’un hôpital, la fermeture d’une gare est un symbole fort. »
On dirait cependant que la SNCF est sur le point de changer d’avis. Un plan d’investissement massif prévoit le retour des trains de nuit comme le Paris-Nice tandis qu’il est question de 300 millions d’euros pour relancer les petites lignes que la SNCF, non sans une certaine poésie technocratique, appelle les « dessertes fines ».
Cela sera-t-il suffisant pour retrouver ce que Larbaud nommait le « cœur frais de la France » dans son poème ? Les jeux ne sont pas faits, mais le TGV a moins bonne presse. Peut-être s’aperçoit-on que Michelet avait raison, lui qui écrivait dans La Mer en 1861 : « L’extrême rapidité des voyages en chemin de fer est une chose antimédicale. Aller, comme on fait, en vingt heures, de Paris à la Méditerranée, en traversant d’heure en heure des climats si différents, c’est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle arrive ivre à Marseille, pleine d’agitation, de vertige. »
Si les Talibans sont poussés à trop vite se « normaliser », l’Etat islamique pourrait séduire beaucoup de jeunes Afghans qui ont absorbé l’idéologie djihadiste la plus violente.
L’attentat perpétré aux abords de l’aéroport de Kaboul le 26 août 2021 marque un tournant historique dans la reprise violente de la concurrence entre les organisations djihadistes en Afghanistan. C’est aussi la démonstration claire que l’Etat islamique n’a pas abandonné ses prétentions sur le pays, malgré la conquête éclair des Talibans pour récupérer le pouvoir. D’un côté des Talibans, devenus interlocuteurs des Occidentaux qui vont devoir assurer la sécurité et la gestion du pays, et de l’autre des membres de Daech qui les détestent, les accusent de ne pas appliquer la charia à la lettre et d’être des « fous de dieu » low cost, et comptent bien accentuer la pression sur ceux dont ils rejettent la main mise sur un pays qui ne devrait être qu’un Califat, aux ordres de ISIS.
Parmi les nombreuses questions qui se posent depuis la reprise de l’Afghanistan par les Talibans, celle de savoir si le pays peut redevenir un sanctuaire du terrorisme international inquiète la planète entière. Au-delà de la défaite de l’Occident à pacifier ce nouveau « Talibanistan », de la responsabilité majeure des élites afghanes corrompues depuis vingt ans dans la déliquescence du pouvoir et de l’armée, l’actualité dépasse la simple conjoncture mais s’inscrit bien dans une crise civilisationnelle plus vaste d’une résistance organisée à l’ordre mondial par les marges. Or, les marges combattantes, rejetant l’Occident dominateur depuis deux mille ans, les plus efficaces depuis des années sont bien islamistes. Et l’Afghanistan a une place de choix dans ce combat sans fin et risque de le rester durablement. Car il est une forteresse maintes fois assiégée, dont personne du monde « victorieux » d’aujourd’hui n’est venu à bout.
En viendrons-nous un jour à devoir aider des Talibans « normalisés » pour venir à bout d’une hydre djihadiste non conventionnelle encore plus nihiliste qu’eux ?
Rappelons que les vétérans de l’Afghanistan de 1979, luttant contre l’URSS, furent à l’origine de la naissance d’une grande partie des violents groupes islamistes qui ont essaimé d’Afrique du Nord au Sahel, de la Bosnie au Moyen-Orient, jusqu’en Asie du Sud-Est, et qui ont fini par déstabiliser l’Amérique puis l’Europe. Leurs succès sont notables depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New-York jusqu’à la guerre en Syrie et les attentats qui ont frappé le Moyen-Orient et le cœur du vieux continent. Depuis la chute de l’Etat islamique en Syrie et en Irak en 2017, ses vétérans sont assurément devenus de nouveaux modèles dont une partie n’aura pas manqué de se redéployer sur les terres originelles de djihad pour se « ressourcer » et se « régénérer ». L’Afghanistan fait partie de ces destinations privilégiées.
Un concentré inépuisable de toutes les problématiques du djihadisme mondial
L’Afghanistan a encore de l’avenir pour les combattants de Dieu de tous bords, même si ils ne s’accordent pas tous sur une vision commune du monde. Il faut revenir sur les pages les plus sombres de ce pays depuis les années 1960 pour comprendre la naissance des internationales islamistes et djihadistes dans le monde. Parmi beaucoup de pays, l’Afghanistan va donner renaissance au combat de l’islam armé et politique contre l’occupant. Ce pays n’a pas pour vocation au départ à devenir un Califat, tout cela ressurgira bien plus tard, mais bien un sanctuaire de victoire contre le communisme. Même si, à l’époque, ne germe pas encore l’idée qu’il devienne aussi une terre d’échec pour les Occidentaux.
En géopolitique, on dit souvent que qui contrôle le « heartland », ce nœud et carrefour des grands axes géopolitiques de toute une région, contrôle le monde (Mackinder dans le Pivot de l’Histoire). Mais attention, le contrôle du Heartland passe aussi par celui du Rimland avec Spykman qui a inspiré Brezinski pour sa fameuse théorie du « piège » afghan. Il y a plusieurs heartlands bien entendu au-delà de l’Asie centrale : la terre d’Israël et de Palestine, le cœur du Caucase et des routes de la Caspienne, la mer Jaune. En 1979, Moscou ne tolère plus les rébellions internes à son autorité au cœur de ce satellite méridional stratégique. Depuis le 27 avril 1978, la Révolution bat son plein entre l’ancien pouvoir qui s’était éloigné de Moscou depuis 1973 et le Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan proche de l’URSS et qui malgré la guerre civile proclame la République Démocratique d’Afghanistan. Certes, la Russie ne manque pas de fenêtres géographiques et politiques depuis l’ouest et la Baltique à St Petersbourg, jusqu’au cercle arctique au Nord, et le Pacifique à l’Est. Au sud, l’Afghanistan était le moyen de s’assurer une zone de sécurité tampon aux confins moyen-orientaux, chinois et indiens mais aussi à une mer chaude comme l’Océan indien dont l’Afghanistan est l’étape préalable. Pour les Américains, l’URSS veut tout simplement se rapprocher des routes du Golfe et du pétrole. Dès le 3 juillet 1979, Jimmy Carter signe un accord pour venir en aide aux islamistes opposés au régime procommuniste et donc soutenus par les USA et le bloc occidental : les Moudjahidines (« Guerriers Saints ») commencent leur travail de sape contre l’Etat central. C’est le début officiel de la « Guerre Sainte » (« Djihad ») et d’une des guerres « proxi » les plus terribles de l’histoire contemporaine [1]. Un modèle du genre.
A l’époque le combat attire des milliers de combattants venus d’autres pays musulmans. Le pire est que le tout est soutenu et encouragé par les USA. Un article de l’Express du 25 novembre 1993, titrait « Quand la CIA aidait les fous de Dieu ». Il revient sur le contexte : « Du Maroc à l’Indonésie, tout ce que l’islam compte de fondamentalistes est encouragé par diverses agences américaines à aller faire le djihad en Afghanistan. A New York même, un centre de recrutement est ouvert, à Brooklyn, en 1982, par un Egyptien, Mustafa Shalabi, ami d’Abdullah Ezzam (mentor d’Oussama Ben Laden), un Palestinien fondateur de la Légion islamique à Peshawar, quartier général, au Pakistan, du djihad afghan. »[2] Tous viennent se purifier et lutter contre les communistes qui ne croient pas en Dieu.
On va basculer via l’évènement afghan et la révolution en Iran dans l’islamisation de l’ordre politique dans le monde arabo-musulman. Il faudra attendre 1986 pour que les Soviétiques échouent et finissent par se retirer du pays, mettant un terme à une décennie de ravages et comptabilisant entre 500 000 et 2 000 000 de morts. La destruction du pays allait préfigurer l’instabilité des années à venir et le renforcement d’un sanctuaire de l’islamisme face à un Etat fragilisé et historiquement faible. L’invasion américaine en 2001, soit vingt ans plus tard pour tenter de déloger les islamistes n’a pas encore réussi à porter ses fruits. C’est pour cela que le pays, sans avoir été transformé en califat, reste une terre de purification, d’entraînement, de guérilla, et de modèle à la cause islamiste dans le monde : « Oui, il y a des exemples où les Occidentaux ne pourront jamais affirmer qu’ils ont gagné. » A ce jour, rien n’est démenti.
Désormais, et ce encore plus depuis l’effondrement du bloc soviétique en 1991, la victoire de l’ultralibéralisme et de la démocratie à l’occidentale ont relégué des zones entières du monde au second plan (zones « inutiles » en géographie). Pourtant, l’Afghanistan des djihadistes et des Occidentaux avait gagné : se débarrasser de l’ennemi de l’Occident, le Communisme. Mais les premiers djihadistes n’auront pas longtemps savouré leur victoire. En effet, le berceau du djihadisme contemporain se révélera vite une épine dans le pied des Occidentaux, l’enfant caché que l’on ne peut plus cacher, celui que l’on a aidé à éclore, vu grandir, nourri, et qui risquait bien de devenir incontrôlable dans un contexte émergent de révolution islamique et politique avec l’avènement de l’imam Khomeiny à la tête de l’Iran.
A chaque tentative d’islamisation d’un pays, des jeunes venus du monde entier sont partis rejoindre le territoire à conquérir. Puis une partie de ses acteurs depuis l’Algérie, le Sahel, l’Irak, la Bosnie puis plus récemment la Syrie, sont soit rentrés chez eux, soit partis ailleurs, soit repartis en cas d’échec sur la terre afghane. Comme si étant berceau, ce pays était aussi source de régénérescence et promesse d’avenir pour la cause. Après le 11 septembre 2001, où Oussama Ben Laden, le leader d’Al Qaïda, s’est-il réfugié à nouveau? Dans les grottes de Tora Bora, aux confins de l’Afghanistan et du Pakistan, là même où dès 1987, il a sa maison, où il construira des souterrains et se fera petit à petit un nom de djihadiste après avoir été chassé d’Arabie Saoudite. En décembre 2001, la bataille qui oppose les Talibans et ses alliés aux USA et l’alliance du Nord, avait pour but de retrouver Ben Laden. Mais il parvient à fuir dans un paysage extrêmement insaisissable et peu accessible pour les Américains.
Après avoir lancé leur révolte au cours de l’été 2002, les talibans se sont répandus progressivement à travers tout le territoire. » Même s’il y a eu des hauts et des bas, le processus semblait déjà irréversible depuis une dizaine d’années : « Jusqu’en 2006, leur influence grandissante était restée inaperçue, principalement du fait qu’elle se cantonnait à des zones relativement marginales, éloignées des grandes villes et caractérisées par un niveau d’éducation très bas. À partir de 2006, cette révolte a commencé à gagner les environs de Kandahar, une des quatre plus grandes villes d’Afghanistan ; et en 2007, elle touchait déjà des zones très proches de Kaboul. Comment le pays a-t-il pu se doter d’une telle force de frappe humaine, que l’on retrouvera également dans la constitution des rangs de Daech ? Antonio Giustozzi a une réponse : « En termes de base, les néo-talibans se sont principalement chargés les premières années de regrouper les membres des anciens affiliés qui avaient été dispersés lors de l’intervention américaine de 2001 et dont le nombre, selon eux, devait atteindre environ 300 000. (…) Mais à partir de 2006, l’intensification des interventions internationales, le déploiement de larges contingents dans le Sud et une certaine progression de la violence semblent avoir aidé les talibans à mobiliser un nombre bien plus important de cadres, qui, à leur tour, leur ont permis d’accélérer considérablement le rythme de leur expansion territoriale. Le renforcement de la présence internationale semble avoir aussi aidé les néo-talibans à attirer des financements plus nombreux à partir de réseaux jihadistes des quatre coins du monde musulman, et à se substituer à l’Irak comme principale cause célèbre. »[3]
L’Afghanistan est une terre idéale de reconquête pour le djihad glocalisé : en guerre depuis 40 ans, la dernière guerre n’en finit pas depuis l’invasion américaine en 2001 après les attentats du 11 septembre. Alors que la tradition religieuse historique afghane est celle de l’école déobandie [4], tout courant djihadiste cherche à enraciner son emprise depuis le départ des soviétiques. Face aux gouvernements de Kaboul qui tournent, le talibanisme et les factions djihadistes diverses finissent par représenter un facteur durable, et peut être le plus durable depuis maintenant trente ans. Pourquoi disions-nous qu’il y a malheureusement de l’avenir pour la pieuvre islamiste dans le pays ? Car l’abcès majeur pour le gouvernement central est justement la lutte armée. Et que cette lutte armée plonge le pays dans une économie de guerre depuis trois décennies.
Un article de la Tribune de Genève expliquait : « La production d’opium a doublé dans le pays en 2017 pour atteindre 9000 tonnes selon l’ONU, confirmant l’Afghanistan comme premier producteur mondial. Les réseaux criminels qui soutiennent les talibans sont responsables de 85% de l’héroïne produite dans le monde» a rappelé le général Nicholson. »[5] Quand on sait les liens sulfureux entre drogue et terrorisme, on se demande bien comment l’Afghanistan, pris sous le jeu de tant de convoitises, pourrait venir à bout du djihadisme tout puissant en Asie centrale. Et la capacité extraordinaire de recomposition permanente du djihadisme mondial depuis des décennies dans un pays à 80% rural rend l’emprise étatique de lutte contre celui-ci extraordinairement complexe. Jamais à ce jour, Kaboul n’a si peu contrôlé son territoire…
L’avenir du pays et le sort des Talibans au risque de la « normalisation »
Comme si l’histoire de ces vingt dernières années, avait démontré que la fin d’un mouvement terroriste lié à l’islamisme ne laissait place à l’émergence d’aucune autre structure héritière du mouvement passé. En Afghanistan, c’est le millefeuille islamiste : on y trouve Al Qaïda bien sûr qui a financé en son temps les Talibans, l’Etat islamique qui y a vu une proie de rêve et a déjà fait ses armes avec la Wilayat Khorasan en 2015, et les Talibans obsédés par la reconquête unique de leur pays depuis 2001. C’est la surenchère pour l’islamisme le plus « in », à qui serait le plus « successful » face à des Occidentaux en déroute, afin de se présenter en « libérateurs » de leurs propres populations face à des Etats « faillis » corrompus. Les Talibans n’auront pas la tâche facile.
Aujourd’hui, ce sont effectivement eux qui peuvent savourer leur succès, tout en essayant de se présenter comme plus acceptables aux yeux des Occidentaux qu’il y a vingt ans. On a du mal à y croire, mais peut-on imaginer seulement que leur victoire éclair ait pu se faire sans un assentiment clair d’une bonne partie de la population afghane, excédée de la corruption et de la gabegie d’un Etat afghan incapable de rien en deux décennies, avec les Américains, pour leur sécurité, leur prospérité et la paix ?
A priori, le projet des Talibans fut, est et sera l’Afghanistan. Mais il est clair qu’ils vont donner des ailes idéologiques et religieuses à d’autres groupes qui rêvent aussi de réinstaurer leur Califat de l’Afrique à l’Asie du sud-Est en passant par le Moyen-Orient. L’idéologie djihadiste résiliente a toujours attiré des individus du monde entier et l’Afghanistan d’aujourd’hui pourrait susciter de nouvelles vocations, au milieu de cet océan de haine occidentale qui existe dans le monde arabo-musulman. Cette idéologie mortifère, mais qui reste un projet potentiel pour des milliers d’individus face au vide et l’impasse politique et économique du Moyen-Orient depuis des décennies, a toujours su aussi se redéployer habilement et violemment. Et face à un Afghanistan glorifié redevenu « bankable », les appétits vont se développer. Car s’ils se « normalisent », si un jour cela survient, et sont acceptés par les Occidentaux (pour se prémunir du pire encore à venir), les Talibans apparaîtront bientôt comme les nouveaux traîtres à la cause [6]. Un peu comme les combattants de l’Alliance du Nord de 2001 qui sont devenus des traitres en rejoignant une partie du pouvoir et qui n’ont jamais pu endiguer le retour des islamistes. En faisant des compromis avec le monde libre, eux avant comme les Talibans demain généreront de nouvelles résistances dans le pays. A commencer par leur ennemi éternel Daech, qui jusque maintenant a eu une emprise limitée. Cela n’empêcha pas les Talibans, dans leur progression, de devoir faire face à un califat auto-proclamé en 2015, par une franchise de Daech, que fut la Wilayat Khorasan. Avec la chute de Raqqa, l’Etat islamique créé et proclamé en Afghanistan en février 2015, avait vite ambitionné de devenir le nouveau califat islamique. Dès mai 2015, le drapeau noir de l’Etat islamique flottait sur la wilayat Khorasan et installait son QG dans la vallée de Mamand, avant que les premières frappes ciblées dès juillet 2015 l’obligent à adopter une approche plus mobile (après que trois chefs de Daech furent tués successivement). Et le pire c’est que la population afghane accueillit positivement ce nouvel acteur, car elle était persuadée qu’il servait les intérêts du gouvernement afghan, contre les Talibans locaux. Mais les choses changent. Dès décembre 2014, les Talibans entrèrent dans une phase de confrontation avec la Wilayat Khorasan de l’Etat islamique. Cette dernière avait le dessus et en juin 2015, elle contrôlait huit des neuf districts de la province de Nangarhar, ce qui constitua son pic de puissance avant de s’effondrer. Mais il faut rappeler que c’était la première fois qu’une organisation terroriste venue de l’extérieur ne prêtait pas allégeance à l’historique Mollah Omar, chef des Talibans. Et dans le même temps, le Calife Bagdadi avait promis lui de punir les « étudiants » afghans qui avaient fait le choix de ne pas rallier Daech.
Dans les mois à venir, la guerre risque d’être plus ouverte que jamais entre les deux protagonistes qui continueront à se disputer le statut de leader islamiste du pays. C’est là que l’arrivée supplémentaire de nouveaux « daechistes » d’un peu partout peut peser dans la balance. Déjà au sein même du pays, les recrues ne manquent pas. En effet, l’Afghanistan connaît depuis des décennies un influent courant extrémiste, qui se retrouve dans toutes les couches de la société, notamment chez beaucoup de jeunes qui ont absorbé l’idéologie jihadiste et adhèreront à la nouvelle version du djihadisme, la plus violente.
Surtout si les Talibans sont poussés à trop vite se « normaliser » ! On a compris qu’en Afghanistan, ce n’était pas le nombre de combattants qui comptaient pour gagner. Les Talibans bien moins nombreux sont venus à bout d’une armée afghane inerte. Pour le moment les sympathisants de Daech sont quelques milliers, mais risquent bien de voir leurs rangs gonfler dans les mois à venir. Nous irions alors vers un conflit qui promet des milliers de morts et une concentration totale des forces régionales qui risque bien de déstabiliser encore plus la région tout entière. Et l’Afghanistan deviendra ce nouveau sanctuaire mondial de la mort. En viendrons-nous un jour à devoir aider des Talibans « normalisés » pour venir à bout d’une hydre djihadiste non conventionnelle encore plus nihiliste qu’eux ? L’histoire a prouvé que nos soutiens et nos alliances ont toujours finalement été très (trop ?) pragmatiques. Aujourd’hui, après les premiers attentats à l’aéroport de Kaboul en pleine évacuation du pays, nous risquons de devoir nous appuyer sur les Talibans pour combattre à nouveau Daech. Terrible retour de flammes pour l’Occident tout entier.
[1] Guerre entre deux parties qui utilisent un tiers acteur pour mener le combat sur place
[6] Sans compter tous les complotistes, nombreux dans ces courants, qui voient déjà finalement la main de Washington dans la reprise du pays, sous accord, par les Talibans.
Long de 16 ans, le règne de « Mutti » prend fin. Mais à en croire les candidats à la chancellerie, tout le monde voudrait être Angela Merkel! La campagne molle qui se termine a très peu évoqué un enjeu majeur: les solutions à apporter à la crise démographique aiguë de l’Allemagne. Présentation des candidats et analyse du scrutin de dimanche prochain.
Jeux de mots sur ses affiches, imitation de la posture de la chancelière avec les fameuses « mains en losange », le social-démocrate Olaf Scholz ne manque pas de gadgets pour tirer la couverture à lui et s’approprier l’héritage d’Angela Merkel, pourtant conservatrice (sur le papier). Il y aurait au demeurant à redire sur le bilan de « Mutti », notamment lors de ses deux derniers mandats, ponctués d’ailleurs de quelques déroutes électorales pour la CDU au plan régional. Mais force est de constater que sa ténacité et son sens de la stratégie ont écrasé toute concurrence pendant seize années, à tel point que la campagne actuelle parait bien pâle.
Ce dimanche 26 septembre, les Allemands éliront en effet leurs députés et donc, indirectement, choisiront un nouveau chancelier pour le pays. Si le nouveau chef de gouvernement pourra s’appuyer sur une situation économique plus qu’honorable avec une industrie forte et un taux de chômage dont Macron doit rêver la nuit, il devra réagir face aux défis majeurs qui menacent l’Allemagne, à commencer par le vieillissement très inquiétant de sa population ayant entrainé une immigration massive et incontrôlée. Or, en raison d’un système électoral complexe et au vu des derniers sondages, il est extrêmement improbable qu’un parti puisse obtenir la majorité absolue et gouverner seul. Le candidat arrivé en tête se verra donc contraint de former une coalition de deux, voire trois partis pour former un gouvernement « majoritaire », ce qui complique nécessairement la mise en place de réformes sérieuses.
Annegret Kramp-Karrenbauer a disparu de la circulation
Au traditionnel duel CDU/CSU-SPD s’est substitué ce que nos voisins d’outre-Rhin appellent un « Triell », c’est-à-dire un trio de trois favoris, les Verts ayant eu au printemps le vent en poupe dans les sondages sans pour autant arriver au niveau des deux partis traditionnels.
Pour le camp conservateur, l’alliance CDU-CSU a désigné en avril le président de la CDU et ministre-président du Land de Rhénanie du Nord – Westphalie, Armin Laschet, comme Spitzenkandidat à la chancellerie. Le conseil fédéral du parti lui a attribué 31 voix, contre neuf pour son challenger, le patron de la CSU et Premier ministre bavarois Markus Söder, pourtant plus populaire. Natif d’Aix-la-Chapelle, Laschet est un fidèle de Merkel et représente le courant centriste de la CDU. Un second choix en réalité pour « Frau Nein », qui avait adoubé Annegret Kramp-Karrenbauer l’année dernière avant de la désavouer sur fond de débâcle électorale dans certains Länder. Sans surprise, le programme de Laschet mise sur la continuité et l’espoir de surfer sur la popularité d’Angela Merkel. Las ! Son style plat et ses nombreuses gaffes de communication (notamment quand il n’a pas trouvé mieux à faire que de rire aux éclats lors d’un discours du président fédéral en soutien aux sinistrés des inondations) ont plombé sa campagne. Ces dernières semaines, il a perdu du terrain face à son concurrent social-démocrate.
Olaf Scholz, de la vieille garde du SPD, actuel vice-chancelier et ministre des Finances de la coalition gouvernementale, a effectivement marqué des points récemment. Considéré comme un pilier de l’aile réformiste du parti, il contribua à l’élaboration du paquet de réformes du droit du travail « Hartz IV » à l’époque de Gerhard Schröder au début des années 2000, réformes dont Merkel récoltera d’ailleurs les fruits plus tard. Afin d’amadouer l’aile gauche du SPD, Scholz a inclus dans son programme des mesures sociales aguicheuses telles que l’imposition des plus riches, mais sa ligne politique n’est pas fondamentalement différente de celle de Merkel. Accusé par cette dernière de vouloir s’allier au parti d’extrême gauche Die Linke, Scholz a démenti. S’il arrive en tête, il devra donc s’allier avec le parti libéral (FDP), les Verts, ou même la CDU. Rien de bien nouveau.
Du côté des Verts, le parti a désigné sa présidente, Annalena Baerbock, comme candidate à la chancellerie. Confirmée avec le score stalinien de 98,6% des voix le 12 juin dernier lors de la conférence fédérale du parti, Baerbock se verrait bien devenir la deuxième chancelière fédérale après Angela Merkel. Du moins, on y croyait mordicus à l’époque chez les Verts, à un moment où ils devançaient même la CDU dans les sondages. Entre-temps, la situation a quelque peu changé et il semblerait que le traditionnel duel CDU-SPD soit finalement de mise. Pas de quoi décourager Baerbock qui arpente le pays et les plateaux télé pour prêcher la bonne parole écolo. On aurait presque envie de lui donner raison quand on voit les effets du retrait du nucléaire chez nos voisins, qui ne sont pas à une contradiction près.
Les autres têtes de file sont créditées respectivement d’environ 11% (FDP), 6% (Die Linke) et 11% (AfD).
La démographie, défi majeur de l’Allemagne
Les dossiers chauds ne manqueront pas pour le nouveau chancelier : Europe, Chine, Nord Stream 2, crise sanitaire, politique énergétique… Sur le long terme néanmoins, la question démographique apparait comme très préoccupante. Le problème n’est en réalité pas nouveau : depuis plusieurs décennies, les chiffres de l’accroissement naturel sont parmi les pires d’Europe. Faiblesse de la natalité, vieillissement, départ à la retraite de la génération des baby-boomers : ces problèmes sont propres à tous les pays européens, mais sont particulièrement accentués outre-Rhin.
Angela Merkel,
La chancelière allemande visite une classe de réfugiés à Francfort, Allemagne le 08 octobre 2018.
Thomas Lohnes / REX / Shutterstock (9917380b)
L’Allemagne a cru pouvoir compenser ce déficit par l’ouverture à gogo des vannes migratoires, ce qui est « rentable » à court terme, mais dangereux à plus long terme. Aujourd’hui, plus d’un Allemand sur quatre, soit 26 % de la population, a au moins un parent né à l’étranger. Les taux atteignent 36,5 % à Brême (dans le nord-ouest de l’Allemagne), 34 % à Hambourg et 33 % à Berlin (sans parler de certains quartiers comme Neukölln). Les 7,4 millions d’Allemands issus de l’immigration qui ont le droit de vote représentent 12 % des électeurs ; or, leur assimilation pose question, car très peu d’entre eux siègent au Bundestag ou dans les assemblées locales (ce qui est un marqueur, parmi d’autres, comme la prolifération de ghettos communautaristes).
Le pays semble pourtant persévérer dans cette approche très comptable du problème démographique, en négligeant les aspects socio-culturels. La très respectée fondation Bertelsmann, dans un rapport de 2019, estimait en effet que l’Allemagne aurait besoin de 260 000 immigrés en moyenne par an, jusqu’en 2060, pour répondre aux besoins de son marché du travail. Même son de cloches catastrophiste au Ministère de l’Économie : selon ses propres prévisions (en ligne avec l’IW, l’institut pour l’économie allemande, à Cologne), la population en âge de travailler, c’est-à-dire âgée de 20 à 65 ans, devrait diminuer de 3,9 millions en 2030 et de 10,2 millions de personnes d’ici à 2060. Des chiffres alarmants qui confirment que l’économie allemande est « dramatiquement dépendante de l’immigration », pour reprendre les termes du journal munichois Merkur.
Certains, notamment à droite, ont averti qu’il faudra prendre ce changement historique très au sérieux, regrettant le manque d’attention dont cette cause pâtit auprès des candidats à la chancellerie, surtout quand on compare avec des thèmes comme le changement climatique, plus à la mode. Et de s’inquiéter d’une probable bombe à retardement.
On célèbre cette année le centenaire du restaurant La Mère Brazier. La première femme qui décrocha deux fois trois étoiles au Guide Michelin est devenue la divinité protectrice de la cuisine lyonnaise – et française.
Eugénie Brazier, dite « la Mère Brazier » dans sa cuisine à Lyon. D.R.
« Eugénie Brazier, c’était Germinal. » Les mots sont de Jacotte Brazier, sa petite-fille. Eugénie Brazier naît le 12 juin 1895 à La Tranclière, à un jet de pierre de Bourg-en-Bresse. Enfance dure et sans joie, scandée par les saisons : « J’allais à l’école par hasard et seulement l’hiver lorsqu’il n’y avait pas de travail à la maison. » Sa mère meurt quand elle a 10 ans. Placée dans une ferme par l’Assistance publique, elle garde les cochons et tombe enceinte à 19 ans d’un homme marié. Scandale. Son fils Gaston (père de Jacotte) est aussitôt confié à une nourrice, tandis qu’Eugénie part à Lyon et devient bonne à tout faire chez les Millat, des bourgeois clients de la mère Fillioux, la « mère des mères lyonnaises ». Cette dernière initiera Eugénie Brazier à la « perfection simple » (selon l’expression du critique gastronomique Curnonsky) et lui enseignera la recette de la poularde demi-deuil. La mère Fillioux, née Françoise Fayolle, en aurait préparé plus de 500 000au cours de son existence, en utilisant la même paire de couteaux ! Eugénie Brazier apprend vite. Le 19 avril 1921, à 26 ans, on la retrouve à son compte dans une épicerie-buvette de la rue Royale – l’adresse n’a, depuis, pas changé. Au menu du premier service : langouste mayonnaise et pigeon aux petits pois. Bientôt lui succéderont gâteau de foie de volaille ou les célèbres fonds d’artichaut au foie gras. Son restaurant devient rapidement le plus couru de l’ancienne capitale des Gaules et, en 1933, le Guide Michelin décerne trois étoiles à La Mère Brazier, ainsi qu’au petit restaurant, acheté en 1928, au col de la Luère. Voilà Eugénie devenue « l’ardente Brazier », selon les mots de Jacques Prévert.
Vous les femmes…
Avec la mère Fillioux (Lyon), Gloanec (Pont-Aven) ou Poulard (Mont-Saint-Michel), Eugénie Brazier popularise alors ce qualificatif de « Mère » (qu’elle sera cependant seule à assumer, en lettres majuscules, sur la façade de son restaurant). Qui sont-elles ces fameuses mères ? « De faibles femmes, fortes en gueule », répond Léa Bidaut, autre mère lyonnaise connue pour arpenter les étals du marché Saint-Antoine sur le quai voisin de son restaurant (La Voûte) en poussant sa charrette. Faibles femmes ? En ces temps-là, une femme n’avait pas le droit de posséder un compte en banque. Alors, un restaurant, pensez-vous ! Lorsque la mère Brazier est arrêtée en 1940 pour avoir acheté de la viande au marché noir, il est difficile de ne pas voir derrière cette dénonciation anonyme la jalousie des bistrotiers qui honnissaient cette matrone, protégée à la fois par Édouard Herriot (il aura ce mot : « Elle fait plus que moi pour la renommée de la ville ») et l’occupant allemand (friand de bonne chère, l’état-major en poste à Lyon avait laissé toute liberté à la Brazier, même celle, rarissime, de servir de l’alcool).
Toujours est-il que ces quatre jours de prison la marquent durablement, et qu’elle se réfugie en 1943 au col de la Luère, laissant les fourneaux de la rue Royale à son fils Gaston. Trois ans plus tard, Eugénie Brazier voit surgir un jeune homme de 20 ans, tatoué d’un coq sur l’épaule gauche : il a les yeux qui pétillent et le sens de la formule. Son nom : Paul Bocuse. « C’était l’école de la vie, se souvenait-il quelques années avant sa mort. J’y ai appris à traire les vaches, à faire la lessive, à repasser, à cultiver les légumes dans un potager. La mère ne nous accordait jamais aucun jour de repos. » Et toujours les mêmes exigences qu’au premier jour : un immense respect envers ses fournisseurs, une grande générosité et les meilleurs produits de saison – à tel point que son volailler craignait de devoir « manucurer les poulardes » pour pouvoir continuer à les lui vendre. En 1977, Eugénie décède d’un cancer, trois ans après avoir enterré Gaston, son fils. Jusqu’aux extrémités de son existence, elle aura incarné l’adage de son apprenti Bocuse : « Travailler comme si on devait vivre cent ans, et vivre comme si on devait mourir demain. » Aujourd’hui, avec Bernard Pacaud, son « fils adoptif », c’est sans doute Mathieu Viannay, chef actuel de La Mère Brazier (deux étoiles Michelin) qui en parle le mieux : « Cette maison est un temple, un écrin intemporel. Moi, je ne suis que de passage. La Mère Brazier nous survivra. »
Le chef de L’Ambroisie (Paris) se souvient de l’affection bourrue de cette mère adoptive qui lui offrit « un toit et un métier ».
De foyers en Brazier
« J’ai été placé à la DDASS dès l’âge de 9 ans. À 14 ans, je me suis retrouvé dans un foyer de prêtres ouvriers, à trois kilomètres du col de la Luère, où se trouvait le restaurant d’Eugénie Brazier. Les week-ends, je grimpais la côte à vélo pour aller faire la vaisselle en échange de quelques sous. Après trois mois d’essais, elle m’a embauché ! Manque de chance, j’ai été hospitalisé en urgence pour une crise d’appendicite aiguë. Un matin, je vois débarquer la Mère, les bras chargés de tartes et de viennoiseries : “Alors, il sort quand le petit ? La saison n’attend pas !” »
Trois menus, trois étoiles
« La Mère Brazier ne proposait que trois menus, à 25, 35 et 55 francs. Le premier, c’était fond d’artichaut foie gras et quenelle de brochet ; le second, artichaut, quenelle et volaille ; le troisième, la même chose avec le gratin de langouste belle Aurore ! Pour la volaille, on glissait les truffes sous la peau. Le soir, avec les gars, on retirait les lambeaux de chair des carcasses : on faisait sauter tout cela à la graisse de volaille clarifiée, avec de l’oignon et de petites pommes de terre, un régal ! Quand les clients voulaient dîner léger, la Mère préparait un bouillon au vermicelle à partir du consommé de volaille qui mijotait depuis une semaine, et glissait une truffe au fond… »
Mai 68 : la lettre qui change ma vie
« En mai 68, j’ai fait ma petite révolution personnelle. Comme j’étais sportif, je m’étais mis en tête de devenir prof de gym. Quand la Mère a appris ça, elle m’a envoyé cette lettre : “Mon cher Bernard, je sais qu’il est des moments très difficiles dans la vie, mais qui est celui qui n’a jamais lutté ?” Elle avait su trouver les mots justes – elle qui savait à peine écrire. J’ai enlevé mes tennis et me suis remis aux fourneaux ! »
Les djihadistes aussi ont des peines de cœur de Morgan Sportès, radiographie d’un sujet brûlant.
Le romancier Morgan Sportès s’est fait une spécialité de traquer les dévoiements sociaux de notre monde. Déjà dans L’Appât, en 1990, dont Bertrand Tavernier tirera un film terrible, il s’intéressait à une petite bande de jeunes prêts à commettre des meurtres sordides pour continuer leur vie de luxe et d’oisiveté. Ce faisant, il mettait en perspective les impasses mêmes d’une société du spectacle, qui semblait, dans certains recoins, ne plus se soucier de morale. Au reste, Morgan Sportès a entretenu une correspondance privée avec Guy Debord. Il cite aussi volontiers ce que lui a écrit Claude Lévi-Strauss : « J’ai lu votre livre, lui disait-il, à la fois comme un roman policier et une étude ethnographique. »
L’attentat à la grenade de l’épicerie casher
Dans son nouveau livre, Les Djihadistes aussi ont des peines de cœur, Morgan Sportès aborde le sujet brûlant du terrorisme islamiste. Il a choisi de passer au scalpel l’attentat de septembre 2012, au cours duquel une grenade avait été lancée dans une épicerie casher de la banlieue nord de Paris. Il n’y eut heureusement qu’un blessé léger. La police, à travers son enquête, devait découvrir à cette occasion l’existence d’un réseau « Nice-Noirceuil », constitué d’une bande de véritables Pieds Nickelés de diverses origines, mais tous versés dans l’islamisme radical. Morgan Sportès nous trace le portrait de ces fanatiques, d’ailleurs tous plus ridicules les uns que les autres. On retient un dénommé Joël Jean-Gilles, dit Abbas (son nom musulman), de père antillais chrétien, converti à l’islam en 2009. Morgan Sportès nous rapporte comment il se radicalise, à cause d’une femme. Son intention secrète est de commettre des attentats en France, puis de partir faire la guerre en Syrie, afin de devenir un martyr. Cet admirateur jusqu’au-boutiste de Mohamed Merah finira criblé de balles, au petit jour, dans l’appartement d’une de ses épouses (il en avait trois, disséminées dans autant de villes).
Il y a aussi Kevin Lecoq, né en 1986, personnage moins sinistre que le précédent, mais tout aussi dangereux et fou. Morgan Sportès décrit ainsi ce garçon pittoresque : « C’est sans doute un des membres les plus intéressants (ou les plus symptomatiques) de cette bande. Par son déséquilibre extrême et ce besoin qu’on sent chez lui ‒ compulsif, pourrait-on dire ‒de CROIRE. » D’autres complices, plus ou moins perdus eux aussi, gravitent autour de ces deux-là. Ils vivent déjà comme des hors-la-loi, et la police les identifie peu à peu, afin de n’en laisser échapper aucun au moment du coup de filet. Ils en ont tous contre la France: « Qu’est-ce que tu fous en France, ce pays de merde, au milieu des kouffars ! Des Juifs ! De la démocrassouille ! Du vice. Du matérialisme !… Ta vie, en France, c’est la mort. La mort au Cham, c’est la vraie vie ! »
Caricatures du Prophète et lavage de cerveau
Certains, comme Abbas et Lecoq, exercent un véritable ascendant sur les autres. Leur comparse terroriste Nam expliquera ainsi au juge d’instruction, plus tard : « J’étais sous leur emprise, j’avais peur… Et puis ils m’avaient complètement soûlé avec l’histoire des caricatures du Prophète… Ils m’avaient mis la haine ! » L’expression « lavage de cerveau » revient d’ailleurs fréquemment dans ce contexte.
La narration de Morgan Sportès est très vivante. Il reproduit la propre façon de parler de tous ces jeunes, avec leur argot typique, drolatique. L’ironie de Sportès est constante, quand il évoque ces véritables branquignoles et leurs menées terroristes. Comment les décrire autrement ? C’est leur être même qui est ici saisi. Le romancier a enquêté patiemment sur eux tous, et a eu accès aux dossiers d’instruction, quelque 30 000 pages qu’il a su synthétiser de manière remarquable. Il a en outre mené des entretiens avec quelques protagonistes de l’affaire. Le procès de la filière Nice-Noirceuil s’est tenu en 2017 aux assises de Paris, et les membres en furent condamnés à de très lourdes peines (Kevin Lecoq écopera ainsi de 28 ans de réclusion criminelle).
Une réflexion sur la société du spectacle
Morgan Sportès s’en tient aux faits, mais en tête de chaque chapitre il a choisi de faire figurer une citation, pour éclairer les situations qu’il relate et tenter de leur donner un sens. Sportès n’est pas seulement romancier, donc, mais aussi sociologue et philosophe. On trouve d’ailleurs, en annexe du livre, une « bibliographie succincte », dans laquelle il liste les ouvrages de référence qui ont nourri en sous-main sa réflexion. C’est une invitation au lecteur à ne pas en rester là.
Ce que Morgan Sportès met en évidence dans son roman, c’est qu’il existe cependant quelques réfractaires à ce nouvel ordre du monde, en l’espèce les djihadistes dont il vient de raconter l’histoire, et que la société n’a pas encore su les dompter complètement. Il résume, pour finir, à la dernière page de son livre, ce que ces prétendus « résistants » sont pour lui : « Figures du passé ‒ resurgies des souterrains obscurs de l’inconscient historique ‒ arc-boutées sur le refus d’une société qui, parce qu’elles lui sont inadaptées, les liquide. Dernières fortes têtes, archaïques, effrayantes, fanatiques, cruelles, sanguinaires, tarées et zélées mais obsolètes (politiquement inoffensives donc) que le néant voue au néant. »
Lorsque Morgan Sportès, en 2017, sort du tribunal où furent jugés les membres du réseau islamiste, et qu’il contemple, autour de lui, dans Paris, ses contemporains, formant une « même vaste classe sociale », aux modes de vie « stéréotypés », il ne peut s’empêcher d’en regretter le conformisme qui touche même les plus jeunes. Mais quelle alternative plausible pourrait-il y avoir ? Il ne le dit pas, dans ce livre, mais ce sentiment plein de désillusion pose une nouvelle fois, de manière plus ou moins indirecte, la question de la démocratie : ses manques, ses insuffisances, mais aussi les efforts, parfois maladroits, de ceux qui désirent que, malgré tout, elle perdure. Et cette question, évidemment, reste plus que jamais d’actualité, dans le « malheur des temps », comme disait Debord.
Morgan Sportès, Les Djihadistes aussi ont des peines de cœur. Éd. Fayard.