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Dune de Denis Villeneuve: Planète Thune

"Dune" / "Drive my car", l’ennui en héritage

Dune de Denis Villeneuve: Planète Thune
Les acteurs Zendaya et Timothee Chalamet prennent la pose à la première parisienne de "Dune" de Denis Villeneuve, 6 septembre 2021 © JP PARIENTE/SIPA Numéro de reportage : 01036892_000012

Quoi de commun entre Ryusuke Hamaguchi, récompensé cette année à Cannes avec le prix du scénario, et Denis Villeneuve, l’aplatisseur de remakes hollywoodiens depuis Blade Runner 2049? Dans l’espace ou dans l’habitacle, personne ne vous entend ronfler…


L’ennui au cinéma est un sentiment qui prend le pas sur tous les autres. On regarde un film, on s’ennuie et voilà qu’on ne peut plus se concentrer sur rien, c’est l’ennui qui attire toutes les pensées à lui.

Cette année, depuis la réouverture de salles post-Covid, Dune de Denis Villeneuve et Drive my car de Ryusuke Hamaguchi sont les deux films les plus ennuyeux à nous être tombés sous les yeux. En les examinant de plus près, on réalise que les deux films ont beaucoup plus en commun que cet ennui.

Des durées peu raisonnables

A priori, rien de plus dissemblable qu’un blockbuster hollywoodien adaptant le classique SF de Frank Herbert et un film d’auteur japonais d’après une nouvelle de Haruki Murakami. Et pourtant, passés les mondes imaginaires ou réels qui y sont dépeints, les deux films se ressemblent. Ils sont ce qu’ils promettent : d’un côté un space opéra légèrement réflexif et mis au goût du jour, de l’autre une étude de cas sur la résilience avec échanges et résolutions de traumas.

Ce sont ensuite deux films pénétrés de leur importance. Ce qui se traduit par des durées peu raisonnables : le Villeneuve pointe à 2h36 mais traite moitié moins des livres que la version de David Lynch, dans pratiquement le même temps (2h17), une suite attendue devant se charger du reste ; le Hamaguchi dure 2h59, une habitude pour le réalisateur japonais (Senses – 5h17 – avait été découpé en épisodes pour l’export).

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En conséquence, chaque plan dure un peu ou beaucoup plus qu’il ne devrait – tout particulièrement chez Hamaguchi. La lenteur et la répétition sont gages de sérieux dans Drive my car qui multiplie les scènes de lecture à la table (le héros monte Oncle Vania à Hiroshima et tente de se remettre de la mort soudaine de sa femme). Chez Villeneuve, la création d’un univers visuellement singulier s’accompagne de l’allongement des plans, qui permet également de souligner la gravité des enjeux politico-économiques (deux maisons planétaires, les Atréides et les Harkonnen, s’affrontent autour de la planète Arrakis – aussi appelée Dune – d’où est extraite une drogue aux pouvoirs nombreux et affolants, l’Epice).

Esprit de sérieux

Cet esprit de sérieux bannit l’humour pratiquement inexistant dans les deux cas, à l’exception d’une très courte séquence chez Villeneuve où cracher aux pieds de son interlocuteur passe pour un salut révéré, compte-tenu de la sécheresse régnant sur Dune. Il limite également les gammes chromatiques selon l’adage de Jacques Tati  : « Trop de couleur distrait le spectateur ». Les bleus froids dominent Drive my car où le rouge d’une voiture omniprésente – celle du héros – n’éclate jamais. Dune réduit les extrêmes à une dominante, le jaune pour Dune, le noir pour les Harkonnen, et réserve des tons neutres pour les Atréides. Seule belle idée : opposer lors des combats le bleu de la sécurité lorsque le bouclier magnétique protège les guerriers, et le rouge du danger quand leurs fonctions vitales sont atteintes. Hamaguchi et Villeneuve raffolent de contre-jours, à l’image du premier plan de Drive my car, qui chez le Canadien sont souvent additionnés de flous et de ralentis, pour aller avec les visions de Paul Atréides, futur Messie (Timothée Chalamet). D’un côté, les acteurs semblent chloroformés pour témoigner du trauma, de l’autre, ils sont négligés au profit des architectures chics et épurées qu’ils rehaussent de leurs silhouettes donnant l’échelle.

Attardons-nous sur Dune. Rebecca Ferguson déclarait récemment à l’Obs : « Ce n’était vraiment pas un rôle pour moi ». Rassurons-la, dans la version Villeneuve, aucun des personnages n’est vraiment un rôle pour quiconque. L’excellent Oscar Isaac manque d’autorité en Duc Atréides, Charlotte Rampling qui joue une magicienne Bene Gesserit est empêtrée dans sa résille SM de visage, et Timothée Chalamet s’ennuie ferme, certainement parce qu’il se sait condamné aux adolescents sensibles et spéciaux jusqu’à son andropause. Rien de plus convaincant chez les antagonistes, des silhouettes sinistres sans aucun mordant tel le cruel baron Harkonnen, grosse limace spleenétique qui lévite poussivement. Tous semblent avoir intériorisés le fait que Villeneuve préférait filmer leurs costumes ou les décors derrière eux. Ils se fondent donc avec discrétion dans les paysages National Geographic, puisque Dune a été tourné dans des déserts à peine pratiqués entre la Jordanie et Israël. Les cruautés lynchiennes paraissent de lointains souvenirs, avec ces esclaves à valve cardiaque malmenées et la vision d’un Sting en slip latex jaillissant d’un bain de fumée. Dune est désormais un spectacle familial, et c’est aux objets de signifier un surinvestissement fétichiste, des vaisseaux de toutes formes (libellule, cigares, oreilles de Mickey) aux très lacaniens vers géants évoquant à fois phallus, anus et vagin denté.

Un objet se détache dans Drive my car, une simple pelleteuse, monstre antédiluvien, qui rejette la nuit des fragments de démolition contre l’immeuble vitré où le héros et sa conductrice patientent, faisant dire à la jeune femme que la charpie déversée ressemble à de la neige. Quelque chose ressort du lisse et papillonne dans l’air, comme L’Epice dans le film de Villeneuve, fine poussière flottant au-dessus du sable.

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On pourrait croire que la surface va s’animer de ses motifs qui volètent, mais rien de tel. Les deux films restent inanimés, pétris d’intentions qui ne pousseront pas jusqu’à l’accomplissement. 

Dune ne dépasse jamais le livre d’images vaguement intersectionnel entre féminisme affleurant, écologisme obligatoire et décolonialisme évident (les autochtones Fremen bientôt libérés par Paul Atréides-Lawrence d’Arabie…). Drive my car ne peut que mener à bien sa résilience attendue et déjà induite par le choix du héros metteur en scène de faire jouer Tchekhov à des acteurs qui s’exprimeront chacun dans leur langue. Les différents idiomes du Hamaguchi, les différents peuples de Dune, tous censément au même niveau, rejouent Babel dans le cinéma contemporain en trouvant le terrain neutre de ce style international, évasif et léché, tout en glacis et en camaïeux, parfaitement publicitaire. Trop propres sur eux, Dune et Drive my car sont calculés jusque dans leurs maladresses (les trois fins enchâssées et redondantes du Japonais, les montages alternés tournant court du Canadien). Ils couronnent pour l’heure deux carrières à filmer des acteurs tirant la gueule dans des intérieurs et extérieurs choisis. À la fin, la jeune femme chauffeur, en paix avec elle-même, prend un chien. À la fin, Paul se met les Fremen dans la poche, avant de se Révéler à lui-même et aux autres dans le second volet à venir… Tant pis s’il manque la vie et ses impondérables. Les programmes doivent être remplis et un peu de morgue en imposera toujours. L’ennui ne sait pas qu’il est chiant.

Il est dommage que de tous les cinéastes s’étant penché sur la saga herbertienne depuis le Ur-Dune non filmé de Alejandro Jodorowsky, ce soit le plus médiocre et le plus lénifiant qui ait disposé du plus gros budget et de coudées vraisemblablement assez franches pour mener à bien sa vision.

Dune, en salles depuis le 15 septembre

Drive my car, en salles depuis le 18 août


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