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Hergé au pays de l’or noir

Il y a 40 ans, le célèbre dessinateur belge Georges Rémi, dit Hergé, disparaissait

Hergé au pays de l’or noir
Couverture de la bande dessinée Tintin au pays de l'Or noir, détail, aux éditions Casterman.

Il y a quarante ans, le 3 mars 1983, disparaissait Georges Rémi, dit Hergé. Notre chroniqueur, tintinolâtre au point d’avoir appris à lire dans le Journal de Tintin, où les albums paraissaient l’un après l’autre au rythme d’une planche par semaine — d’où les fameux « suspenses de bas de page » —, tenait à célébrer l’événement, en rappelant au passage quelques faits de guerre graphique bien peu glorieux, mais significatifs.


Avant-guerre (non, je n’y étais pas, quoi qu’insinuent les mauvaises langues !), Hergé avait commencé dans Le Petit Vingtième, journal belge très bien-pensant qui éditait ses planches depuis Tintin au pays des Soviets, les premières pages d’une aventure nouvelle du petit reporter belge, Tintin au Pays de l’or noir. La guerre vint, les planches furent reproduites par le très national hebdomadaire français et pétainiste Cœurs Vaillants. Mais le dessinateur abandonna le projet, et fit paraître plusieurs albums achevés, dont Le Crabe aux pinces d’or où apparaissait Haddock pour la première fois. 

L’Arabe est cruel, nous le savons

Il reprit le projet à partir de septembre 1948, et l’album définitif fut publié en 1950 par Castermann.

L’action se passe en Palestine sous mandat britannique. À la suite d’un quiproquo, Tintin, arrêté par les Anglais, est délivré par les terroristes juifs de l’Irgoun, qui l’ont confondu avec le leader attendu, un certain Salomon Golstein.

Comme dit De Funès dans Rabbi Jacob : « Salomon est juif ! Oh ! »

On ne lésinait pas sur les poncifs et le second degré en ces années-là. Ils ne connaissaient pas encore les « sensitivity readers » et autres merveilles contemporaines.

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Du coup, Tintin est capturé à son tour par des Arabes dissidents. Amené au camp du terrible Bab El Ehr, il assiste à un largage de tracts par un avion anglais. Et le puissant cheik s’écrie : « Chiens d’Anglais ! Ils jettent des tracts ! Va dire à nos hommes que celui qui lira un de ces papiers sera fusillé sur le champ. »

Nous le savons, l’Arabe est cruel.

En 1971, après la guerre des Six jours, l’éditeur anglais de Tintin exigea et obtint quelques modifications substantielles, qui remplissent les pages 14 à 17 de la nouvelle édition. Plus d’Anglais, plus de Palestine. Un pays arabe indéterminé, où un puissant cheik (dont nous apprendrons bientôt qu’il est le père de l’infâme Abdallah) est en proie à une lutte intestine contre un renégat — Bab El Ehr encore. Et quand un avion gouvernemental inonde le camp du rebelle avec ses tracts (roses, toujours), l’infâme s’écrie :

« Ils jettent des tracts, ces imbéciles !… Haha !… Et pas un de mes hommes ne sait lire !! »

Tintin et la cancel culture

Désireux de se dédouaner de dessins de Juifs dignes de Je suis partout et autres organes de la pensée occidentale évoluée, Hergé avait supprimé l’Irgoun et la Palestine. Mais quand vous êtes un vrai raciste, il vous faut quand même une cible : en vingt ans, de 1950 à 1971, les Bédouins avaient désappris à lire. Un phénomène rarissime dans l’évolution des sociétés modernes, mais qui n’est pas sans exemple : entre les années 1950-1960, où les collégiens se délectaient à dévorer les albums de Tintin, et les années 2020, où ils ne savent plus qui est Hergé, les petits Gaulois ont désappris à lire — en vrais Bédouins des déserts français et autres territoires perdus de la République.

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Chacune des éditions de Tintin au pays de l’or noir témoigne à sa manière de l’état de l’Histoire, des mœurs et des tolérances de chaque époque. L’essentiel, diront les héritiers d’Hergé qui sont très attentifs à grossir leur tas d’or, est que cela se vende encore aujourd’hui. 

Pour ceux qui voudraient connaître dans le détail ces mutations graphiques et idéologiques, le dossier complet est . Et pour ceux qui s’indigneraient que de pareilles horreurs subsistent dans des œuvres destinées à la jeunesse, qu’ils sachent qu’il y a déjà plus woke qu’eux : un certain Renaud Nattiez vient de faire paraître Faut-il brûler Tintin ?, aux éditions Sépia.

Renaud Nattiez, Faut-il brûler Tintin ?, aux éditions Sépia, 224 p.

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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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